Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
28 juillet 2017 5 28 /07 /juillet /2017 06:00
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (10) L’œnologie doit être d’abord l’étude historique d’un genre.

L’œnologue-historien ne peut se contenter de scruter la mosaïque indéchiffrable de crus innombrables et tous différents. Il doit connaître le mieux possible le parcours de la qualité d’un genre particulier, fuyant ainsi le mirage d’une histoire du grand cru « parcellisée » à l’infini. L’histoire des genres bourguignons successifs ne put être comprise par l’accumulation des études consacrées à ses principales dénominations, ni par l’analyse de la géologie du sol qui les porte.

 

On perçoit mieux la place prééminente qu’occupe l’œnologie dans la définition de la qualité, en élevant le débat au-dessus du cadastre viticole. Propre à la Bourgogne, elle repose donc sur une base très large, qui est à la fois celle d’un terroir particulier mais aussi des genres qui y furent élaborés. Des influences diverses, harmonieusement synthétisées, ont modelé une œnologie dont la supériorité est prouvée par d’innombrables documents historiques. Le grand vin est le couronnement de cette vaste entreprise, occasion rare et précieuse qui a trouvé ici, plus qu’ailleurs sans doute, son total accomplissement. La prééminence de ces meilleures réussites n’annule aucune des ressemblances qui existent entre le grand vin et d’autres crus moins hauts situés dans la hiérarchie. C’est grâce à la confrontation constante de leurs mérites respectifs que certains crus se situent à leur juste place dans la constellation des diverses composantes d’un même genre, dont ils occupent le sommet, mais ne détiennent jamais l’exclusivité.

 

Pour qui veut pénétrer le mystère des genres qui coexistent dans le vignoble, il est nécessaire d’utiliser toute la documentation disponible, actuellement dispersée dans divers secteurs de la connaissance. Car les critères de qualité qui permettent d’apprécier les vins d’autrefois existent bel et bien, malgré la disparition physique de ce témoin du passé qu’est le vin lui-même. L’œnologie est une technologie fondée sur des procédés artisanaux rigoureusement répertoriés et assemblés en une séquence d’évènements disposés en un ordre immuable. Cette particularité permet d’avancer certaines hypothèses sur les « révolutions œnologiques » du passé bourguignon.

 

La cohérence du parcours de la qualité étant une hypothèse rétrospective solidement établie, on peut présumer que les soins prodigués lors d’un épisode connu de l’histoire du vignoble l’ont été également en d’autres circonstances. Il n’est pas toujours possible de les connaître exactement par manque de documentation, mais on peut en présumer la vraisemblance. Il est en conséquence inexact d’attribuer à l’époque moderne le mérite de la création de l’œnologie, tant abondent les preuves de son ancienneté et de sa remarquable efficacité.

 

L’hypothèse moderniste, actuellement en vogue, se heurte donc à des faits bien établis, car aucun des procédés utilisés pour faire le bon vin n’était totalement ignoré quand les « princes des vignes » ont colonisé le Médoc, ni même quand les Romains ont introduit la vigne en Gaule. Des compétences très anciennes ont été constamment à l’œuvre, afin de transformer le choix des fondateurs en un succès exemplaire. La plupart des procédés préconisés par les meilleurs agronomes constituaient depuis toujours, le corpus de l’œnologie, bien connu des meilleurs vignerons quand en un lieu soigneusement choisi, ils décidaient de créer un vignoble fin.

 

L’œnologie ne peut donc être traitée comme un aspect « subliminal » de l’histoire du vignoble, savamment contournée par des études qui lui sont consacrées aujourd’hui et jamais abordée de front, faute d’intérêt et de compétence. Nous pensons au contraire que le secret de la qualité réside dans l’inventaire minutieux des procédés utilisés pour adapter les grands principes de l’œnologie au cas particulier d’un vignoble spécifique et donc des genres qu’il abrite dans son aire géographique. Nous sommes parfaitement conscients des insuffisances d’une enquête qui devrait embrasser une trop longue période de temps pour attribuer à chaque épisode de l’évolution œnologique la place qui lui revient. Cette vision trop large sera réduite dans cette étude à l’investigation des seuls genres élaborés dans la Côte bourguignonne au cours des âges. La description précise des « révolutions œnologiques » qui y furent pratiquées dissipera l’illusion trompeuse de la fixité d’un passé réduit à l’insignifiance d’une œnologie médiocre ou fautive. Nous pourrons ainsi resituer à l’œnologie historique bourguignonne, le dynamisme et la mobilité dont elle a fait preuve depuis l’époque lointaine de sa création.

 

à suivre demain : les illusions de « la cavalcade du grand vin »

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
commenter cet article
27 juillet 2017 4 27 /07 /juillet /2017 06:00
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (9) La compétition des genres est une constante de l’œnologie historique

La concurrence avec d’autres genres produits ailleurs oblige à étendre plus encore le champ d’investigation de l’œnologie historique. Tout le monde sait que la domination économique du vignoble bordelais exerce ses effets depuis l’époque moderne. Mais quelles sont les formes qu’a prises cette suprématie ?Peut-on substituer aux appréciations subjectives qui exaltent la « supériorité » des grands crus du Médoc, une mesure chiffrée qui établit effectivement les modalités de l’incontestable prééminence girondine ? Dans ce cas particulier, l’histoire quantitative apporte des réponses rarement prises en compte par les historiens du vignoble. Or des ouvrages généraux appuyés sur les statistiques fiables apparaissent dès le commencement du XVIIIe siècle, et dressent le tableau de l’importance relative des régions viticoles, qui est une part intégrante de l’œnologie historique. La tâche est évidemment beaucoup plus difficile pour les périodes plus anciennes, quoique des études fragmentaires permettent aujourd’hui d’entrevoir ce que fut le commerce d’exportation des vins de Bourgogne par voie de terre jusqu’aux « riches gens » des Flandres ou des abords du Rhin. Malgré les lacunes de la documentation, il est du ressort de l’œnologie historique, de déterminer la part exacte qui  revient au « vin de Beaune », zone viticole soigneusement délimitée, qui regroupait dès le XIVe siècle les paroisses de Pommard, « Vollenay », Savigny et Aloxe sous la tutelle des « courtiers gourmets » de Beaune. Nous ne pourrons évidemment pas inclure dans notre étude, les aspects chiffrés de l’économie vinicole à cette époque lointaine, mais il est relativement facile d’apprécier sa signification œnologique, car ces vins faisaient prime sur les marchés de l’Europe continentale, comme en témoignent de nombreux documents.

 

L’importance historique du vin de la Côte bourguignonne, ne peut être appréciée sans référence à l’extrême exiguïté des surfaces où il est produit. La culture du plant fin était autrefois une prouesse technique et l’œnologie qui y était pratiquée devait être sans faiblesse, sous peine de voir disparaître un marché d’exportation constitué à grand-peine. La relative prospérité de quelques centaines ou quelques milliers de familles vigneronnes, la richesse des villes de Beaune et de Dijon, voire la notoriété du duché de Bourgogne tout entier, étaient donc fondées pour partie sur la capacité du vignoble à produire « les meilleurs vins de la chrétienté », destinés à cette clientèle exigeante. Le parcours de la qualité fut, par conséquent, vigoureusement défendu contre les mauvaises pratiques. On dut réclamer en plusieurs occasions une intervention du pouvoir politique afin que soit sauvegardée la notoriété du vignoble, ce qui veut dire défendre son œnologie.

 

Quand, au XVIe siècle, l’insécurité générale due aux guerres de Religion, empêcha les acheteurs venus du nord, d’aller jusqu’à Beaune, l’économie de la Côte fut, selon Béguillet, gravement mise en danger. Les marchands, contraints de faire étape à Reims, suscitèrent un vif intérêt pour les vins de cette province dont le vignoble s’accrut en proportion de leurs achats. Encore un siècle, et bien avant l’invention du vin mousseux, apparurent les premiers signes de cette « dissidence champenoise » qui ébranla la Côte bourguignonne au XVIIe-XVIIIe siècles. On ne peut s’étonner que ces évènements historiques aient influencé la qualité des vins, objet de cette étude, et donc leur œnologie.

 

Quand, beaucoup plus tard, au XIXe siècle, s’effondra d’un seul coup « l’aire du pinot » dans la France du nord-est, on comprit que les courants économiques dominaient eux aussi l’œnologie du vin fin, puisque, dans une quinzaine de départements, le pinot noirien qui en est l’un des fondements avec ses élégances et ses subtilités, fut englouti par une décadence irrémédiable. En conséquence de ce naufrage, l’influence de l’œnologie « à la bourguignonne » s’effondra face à la puissance bordelaise. C’est à partir de ce moment que la « bonne Côte » cessa de régenter, comme elle l’avait fait si longtemps, l’néologie la plus raffinée, puisqu’un autre genre, celui du vin rouge de Bordeaux, était à son tour devenu majoritaire.

 

à suivre demain : L’œnologie doit être d’abord l’étude historique d’un genre.

 

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
commenter cet article
26 juillet 2017 3 26 /07 /juillet /2017 06:00
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (8) Les dangers de l’approche de la qualité par la monographie d’un cru unique.

Les monographies consacrées aux divers grands crus de Bourgogne, tout comme à ceux ce Bordeaux d’ailleurs, permettent rarement de percer les mystères que recèle une qualité dont la définition précise est insaisissable. Dans le souci de valoriser au mieux l’exceptionnelle rareté qu’est un vin parfait, les auteurs, en effet focalisent leur recherche  sur les aspects particuliers d’une œnologie locale, qui devrait en réalité être appréciée dans le cadre élargi d’un ensemble viticole beaucoup plus vaste qu’un simple cru, si prestigieux soit-il. Seul un genre défini par des caractéristiques œnologiques précises et pratiqué dans un vignoble étendu peut servir de cadre à une investigation œnologique pertinente.

 

Le « classement » des vins selon une échelle de qualité hiérarchique est toujours le signe de l’accomplissement d’un projet viticole d’envergure. Certains crus, pour diverses raisons qu’il n’est pas possible d’élucider parfaitement, parviennent alors à fixer dans l’esprit du public l’image ineffaçable de la perfection. Ils occupent cette place privilégiée par comparaison avec d’autres moins notoires, et occupent aussi le sommet de l’édifice de la qualité. Apparemment plus doués par la nature ou plus savamment mis en valeur, ils sont désignés par la vox populi comme absolument supérieurs à tous les autres.

 

Prenons, à propos de Château- Latour, l’énoncé des causes de la prééminence de ce grand cru. Y figurent toutes les supériorités irrésistibles du grand vin. Le terroir bien sûr (« S’agit-il de terroirs prédestinés ? On n’en peut douter ») ; une vinification parfaite (« l’expression N.F.C., New French Claret, apparaît en 1703. Elle indique bien qu’il s’agit d’une production nouvelle, différente de celle que constituaient les vins de Graves connus sous le nom de claret ») ; assurée de trouver son public (« les consommateurs les ont appréciés car elle dénote la pratique d’un style nouveau de relations sociales »). Nul ne s’étonnera donc que la qualité « soit au rendez-vous ». Les vins, en effet, sont désormais capables de vieillir (« le vin traité de cette manière nouvelle, est un produit nouveau, bien supérieur au « vin droit de goût honnête et marchand, jusque-là seul connu »). On utilisera dorénavant  des futs de chêne neufs, ce qui contribue à améliorer un processus de vinification désormais parfait, puisqu’on sait maintenant comment « élaborer » le vin. D’ailleurs à Bordeaux, « le sol freine les excès du climat ». Il est certain que l’art du chef de culture détermine le succès de la vendange : il doit utiliser le moins de fumure possible d’un sol maigre où le « cycle d’eau est parfait » et « le sous-sol de Graves exceptionnel ». Une conclusion s’impose : Latour fait partie des territoires élus et le « goût le plus fin » qui est celui de haut Médoc est un « privilège entier » où la « position de Latour est souveraine ».

 

La problématique propre au parcours du vin fin de ces vignobles, héritiers directs du « clairet » du Moyen Âge, et plus lointainement encore de la viticulture romaine, n’est cependant pas dévoilée par l’étude exhaustive qui documente savamment un enthousiasme tautologique, présent du début (« Latour est un cru exceptionnel ») à la fin (« tous les composants de l’œnologie de Latour sont eux aussi exceptionnels »). Seul un « déterminisme de la qualité » soigneusement mis en scène par les historiens bordelais permet de justifier a posteriori l’excellence de ce cru fameux, sans apporter beaucoup de lumière sur l’ensemble infiniment plus vaste auquel il appartient, ni sur les raisons  de la supériorité actuelle et passée du vin de Bordeaux. Cet étalage de supériorité préétablies, nécessaires à l’édification du grand vin ne tient aucun compte des hésitations, des remords, voire des faiblesses qui jalonnent l’histoire des genres bordelais et n’éclaire pas non plus sa genèse très ancienne ni les raisons de la pérennité depuis l’époque romaine. Rien n’est dit non plus des décadences partielles ou totales qui ont interrompu sa trajectoire à travers le temps, ni des mystérieuses raisons qui lui donnent la place qu’il occupe aujourd’hui au sommet de la viticulture nationale.

 

Il faut autre chose que la pseudo « révolution des boissons » intervenue au temps des Lumières, pour expliquer la modestie supposée de l’œnologie médiévale et pour comprendre pourquoi le vignoble bordelais, célèbre de tout temps pour l’excellence de ses vins, est jugé rétrospectivement incapable d’avoir réussi son « décollage » avant le XVIIIe siècle ! On peut en effet objecter à la thèse triomphaliste que, si avisés qu’aient été les successifs régisseurs du Château Latour, ils n’ont pas tout inventé d’une œnologie bordelaise qui existait depuis dix-huit siècles ! Concluons que faute de se référer à des vues générales portant sur le genre étendu auquel il appartient, l’œnologie historique en est réduite au traitement des aspects secondaires de la qualité. La monographie se réfugie en effet trop souvent dans des détails fastidieux d’une érudition inutile : arbre généalogique des propriétaires successifs, délimitation des surfaces « au mètre carré près », et bien sûr proclamation réitérée de l’excellence du sol et d’un sous-sol à nul autre pareil. Nous appliquerons à la Côte bourguignonne, e même refus de la conception à notre sens étriquée, qui veut fonder l’origine de la qualité par l’étude exhaustive d’un cru unique, censé résumer à lui seul l’excellence d’un vignoble étendu, estimé et célèbre depuis des siècles. C’est l’étude à travers le temps des genres successifs qui permettra d’avancer des explications générales aux évènements qui ont bouleversé à plusieurs reprises l’œnologie du grand vin et lui ont donné sa physionomie actuelle. L’étalage des supériorités natives d’un vignoble a d’autant moins de valeur explicative que d’autres terroirs sont, selon ces mêmes critères, également doués pour faire du bon vin, bien qu’ils aient été de tout temps négligés par les aménageurs du vignoble. Quant aux particularismes de leur œnologie, elle se révèle toujours être la propriété commune d’autres vignerons, qui ont puisé dans le « trésor des meilleurs usages » afin d’essayer de faire eux aussi de « bons vins ».

 

La mise au premier rang de la suprématie « naturelle » du grand cru, rend difficilement lisible la parcours historique de la qualité, car si les étapes successives nécessaires à son épanouissement sont toutes contenues dans ses aptitudes natives, il devrait s’être imposé au premier coup d’œil et par voie de conséquence, aurait dû « aimanter » les décisions du vigneron, afin qu’il tire parti de ces avantages hors du commun. Or pour reprendre l’exemple du Médoc, la colonisation de la vigne fine de ce canton rural en friche, est un évènement très récent qui ne remonte guère au-delà du XVIIe siècle. Château-Latour est donc demeuré ignoré jusque-là, et n’a imposé son excellence qu’à l’époque contemporaine. Le problème historique est donc de savoir pourquoi l’entrée en scène du Médoc a coïncidé avec la réussite inattendue d’efforts œnologiques jusque-là absents ou inefficaces.

 

Si nous risquons la comparaison avec le Chambertin, équivalent bourguignon de ce grand cru, nous constatons que la première mise en valeur de ce terroir bourguignon, lui aussi illustre, date du VIe siècle, mille deux cents ans avant la création du grand vin bordelais ! Le phénoménal décalage chronologique de l’accession à la qualité de ces deux crus célèbres, est une énigme que ne résout nullement la nomenclature de leurs supériorités natives. Elle oblige à faire appel à l’historien au moins autant qu’à l’œnologue, car il faut élucider les causes de cette fantastique diachronie entre deux régions viticoles d’égales ancienneté et réputation. Une étude sérieuse doit donc intégrer les particularismes œnologiques dans une vision d’ensemble de l’œnologie fine, qui fut déployée dans une certaine époque sur une aire déterminée. le grand vin bordelais en est sans aucun doute une des expressions les plus achevées, mais non la seule, puisqu’elle fut précédée par d’autres expériences qui, si elles ne trouvent pas d’écho auprès des thuriféraires d’un cru exceptionnel, n’en ont pas moins, elles aussi, de solides références historiques et œnologiques.

 

Par de multiples liens, le grand cru se rattache à un genre parfaitement défini œnologiquement, dont le cépage est un élément fondamental, au même titre que la géographie et d’autres composantes de sa nature complexe. Il exprime plus vigoureusement que tout autre espace viticole les qualités de l’œnologie dominante, mais ne prétend pas jouir d’une exclusivité totale dont seraient dépourvus d’autres cantons viticoles, limitrophes ou lointains qui s’inspirent des mêmes conceptions. Ce n’est pas un hasard di les historiens qui ont étudié Château-Latour, ne consacrent que quelques pages distraites à son encépagement, puisque la mise en culture de ce grand cru fut faite avec les variétés fines qui, depuis très longtemps, étaient reconnues à Bordeaux comme vecteurs de la qualité des meilleurs vins. Le problème crucial du cépage ayant été résolu depuis très longtemps en Guyenne, les Carmenets, qui furent cultivés à Latour furent considérés dès le point de départ comme un choix obligé et non comme un ajout aux supériorités natives d’un terroir exceptionnel. Partie intégrante de l’œnologie locale ils étaient déjà implantés partout où l’on voulait faire du bon vin.

 

L’hypothèse que nous défendrons, à l’appui de preuves que nous espérons convaincantes, est celle d’une qualité qui fut toujours « empruntée » au trésor immémorial de bons usages. Compte tenu des circonstances propres à un lieu et à une époque on retrouve toujours les mêmes « fondamentaux » dans l’œnologie du meilleur vin : taille courte d’un cépage fin, vinification soigneuse, absence d’oxydation, capacité de conservation, etc. La décision d’engager des travaux immenses que nécessite ce vaste programme dépend de l’ambition du vigneron Elle se manifeste de façon discontinue à travers le temps et l’espace, et n’est pas toujours couronnée de succès. Aussi s’expliquent l’alternance des périodes de progrès et de décadence qui rythment l’histoire du vignoble bourguignon comme de tout autre candidat à l’excellence œnologique.

 

Nous nous efforcerons dans la suite de cet ouvrage, d’étudier l’œnologie du passé sous ce double aspect, à la fois technique et historique car pour comprendre la signification des faits œnologiques, il faut prendre en compte toutes les étapes de l’interminable parcours de la qualité, afin de ne pas négliger la part qui revient à chacune dans le processus historique qui conduit au bon vin.

 

L’exaltation du grand vin considéré comme un genre à part entière, supérieur à tout autre, n’est pas plus convaincante que la croyance obstinée à la valeur déterminante du terroir. Cette conception conduit l’œnologie historique à des obstacles qu’elle ne peut franchir, car les preuves de la qualité suprême sont insaisissables de quelque manière qu’on cherche à les appréhender. Affirmer qu’existe, dans un inaccessible empyrée, un paradigme de la qualité dont la supériorité s’imposerait comme une évidence, ne permet pas de comprendre le cheminement du vin fin à travers l’histoire.

 

C’est à retracer cet itinéraire en ce lieu particulier qu’est la bonne Côte de Bourgogne, que nous voulons consacrer cette étude et nous ne chercherons pas à rajouter quelques pierres à l’édification imaginaire d’une qualité « souveraine » du garnd vin, plus fantasmée que réelle. La physionomie actuelle du vignoble français ne résulte pas d’un cheminement paisible et codifié, accordant sa juste place à toutes les pièces d’un gigantesque puzzle, dont le découpage inscrit dans le paysage depuis la nuit des temps, trouverait en un lieu et une époque, précisément délimités, leur aboutissement définitif. Pourquoi d’ailleurs cette conception d’une évolution programmée à l’avance serait-elle valable pour la seule histoire du vignoble, alors que toute forme de déterminisme est aujourd’hui récusée dans les autres domaines de la connaissance du passé ?

 

La vérité est que la Côte bourguignonne est soumise à d’autres influences que les « facteurs naturels du vin », arbitrairement « rangés en bataille » par ordre d’importance. C’est l’appartenance à un genre caractéristique qui imprime à toutes les composantes du vignoble un dynamisme général que le cadre étriqué de la monographie ne peut inclure dans ses étroites limites. Le déterminisme trompeur de la qualité qui inspire ces monuments d’une érudition très datée, s’efface dans la mesure où l’observateur prend comme objet de son étude une entité œnologique significative et non pas un espace clos et délimité comme l’est toujours le grand cru. Seule la prise en compte d’un genre saisi dans sa dimension spatiale et technique peut apporter un éclairage nouveau à l’histoire œnologique du vignoble.

 

à suivre demain : La compétition des genres est une constante de l’œnologie historique

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
commenter cet article
25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 06:00
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (7) Les « facteurs » du vin de qualité

La genèse et l’itinéraire du grand cru exercent une fascination à laquelle l’historien de l’œnologie se doit de résister. La déclinaison complète des facteurs qui semblent l’expliquer ne permet nullement de résoudre le mystère de son apparition. L’harmonieuse  synthèse qui apparaît si convaincante, a posteriori, échappe en grande partie à l’analyse, si on en détaille les éléments constitutifs. Malgré tous les efforts le mystère du grand cru demeure donc inaccessible à force de complexité. Nous ne chercherons donc pas à en découvrir la cause première. Cette recherche est illusoire et vouée à un échec certain. D’ailleurs l’absence d’une théorie scientifique de l’œnologie n’a jamais été un obstacle à la réussite du grand vin. Certes le grand Pasteur a expliqué par l’action de « l’infiniment petit », les phénomènes de la fermentation, mais bien avant cette étape décisive de la connaissance on savait maîtriser le « bouillonnement » du moût, éviter tout contact avec l’air, maintenir à un bas niveau l’acidité volatile, clarifier les vins par soutirage, etc. tout en attribuant ces phénomènes à des causes décrites de façon fantaisiste et péremptoire. C’est pour cette raison que la « révolution pastorienne » n’a nullement bouleversé le « gouvernement » des vins qui demeure fondé sur des principes séculaires de la « bonne œnologie ».

 

Une pénétrante observation de Montaigne cerne admirablement le mystère d’une qualité enfouie au cœur de l’œnologie. « la connaissance des causes appartient seulement à celui qui a la conduite des choses… Ni le vin n’en est plus plaisant à celui qui en sait les facultés (capacité, aptitude, possibilité) premières. Au contraire !... Le déterminer et le savoir comme le donner, appartient à la régence et à la maîtrise… » Si nous suivons la proposition de Montaigne on admettra que les causes premières de la qualité échappent, non seulement au consommateur mais même à celui qui dispose de « régence et maîtrise », c’est-à-dire au vigneron lui-même. On se rapproche ainsi d’une appréciation raisonnable des limites de l’œnologie, qui doit se contenter de « faire » le mieux possible, faute de pouvoir comprendre ! Ces pratiques furent suivies avec efficacité pendant des siècles, car le vigneron disposait de la panoplie artisanale nécessaire à l’accomplissement de son projet. On pourrait les qualifier de « conservatoires œnologiques » à l’instar de ces « conservatoires de musique », lieux privilégiés où se transmettent en vase clos les meilleures traditions. Nous consacrerons de longs chapitres à ces techniques anciennes qui constituent le « trésor des bons usages », préservés par miracle à travers le temps. Leurs facettes sont multiples et ne concernent pas seulement la conduite de la vigne mais aussi les normes contraignantes et coûteuses qui conduisent au « vin fait ».

 

L’ensemble des pratiques que le vigneron doit observer impérativement est si complexe, que le risque existe toujours qu’il s’en perde en chemin. Les grands agronomes du passé en ont fixé par écrit les principales modalités, devenues le fondement de toute œnologie digne de ce nom. Mais comment ces préceptes artisanaux auraient-ils pu être explicités par le moyen de l’écrit alors que le savoir-faire du vigneron est, à la lettre, indescriptible, Les enseignements du parcours de la qualité, répertoriés par l’agronomie ancienne demeurent donc d’ordre général, mais s’insèrent dans un corps de doctrine solidement constitué, dont les grands auteurs ont voulu, malgré les difficultés, décrire les principales étapes. C’est ainsi qu’elles furent transmises aux générations suivantes. L’extrême stabilité des sites viticoles a permis qu’elles se cristallisent dans la Côte, selon des normes locales, qui furent inscrites dans ce qu’on pouvait appeler le « trésor des bons usages ».

 

« L’œnologie de la consommation » fait évidemment partie du parcours de la qualité, car aucun vignoble ne peut subsister très longtemps si ses vins ne sont pas acceptés tels quels par un nombre suffisant d’amateurs. On regrettera que les historiens fassent sur ce point la part belle à l’hypothèse, non prouvée, d’une sorte d’ »étrangeté » de la consommation d’autrefois et persistent à croire en des variations gustatives de grande ampleur à travers le temps. Selon cette thèse, on ne saurait aimer aujourd’hui les vins du passé sous prétexte de l’écart, supposé infranchissable, qui les sépare de ceux de notre époque. On affecte par exemple de croire que le mélange avec de l’eau était une règle absolue, car les consommateurs étaient incapables d’apprécier le vin pur. Le « profil » actuel du grand vin étant par la même une nouveauté autrefois rejetée parce qu’incompréhensible à l’amateur d’autrefois. Certes les variations de la mode orientent aujourd’hui comme hier les tendances de la consommation, mais on peut affirmer que bien avant le XIXe siècle on ne commettait aucune « erreur sur la marchandise », et qu’on ne confondait pas le bon vin avec le vinaigre et les vins de cru avec le vin commun.

 

Le géographe bordelais Enjalbert, à propos des choix des contemporains de la Renaissance, n’hésite pas à affirmer  que les vins de Bourgogne du XVIe siècle n’étaient rien d’autre que « d’honnêtes vins de comptoir, et ajoute : « Précisons toutefois qu’il s’agit seulement du « fruité » d’un vin nouveau, tel qu’un honnête Beaujolais peut nous en donner l’équivalent. » Cette thèse ne saurait se fonder sur des textes qui la contredisent tous de manière unanime en affirmant que certains vins du passé étaient excellents. Mais on disqualifie ces informations, pourtant incontestables et répétitives, afin de faire triompher le « topos » qu’est la médiocrité des vins du passé. L’œnologue historien affirme au contraire leur excellente  qualité en faisant état de la notoriété qu’ils avaient acquise auprès de consommateurs compétents et fiables.

 

Nous examinerons avec soin la véracité de leurs dires en admettant bien sûr que la variabilité des goûts à travers l’histoire est un fait établi. Mais quel est le point d’application de cette observation d’ordre général ? Signifie-t-elle que les vins étaient tous semblables par leur mauvaise qualité ? or le thème de la variabilité n’a aucune pertinence s’il est prouvé que les processus œnologiques fondamentaux qui conduisent au bon vin demeurent les mêmes à travers le temps. Le débat se présente alors de la manière suivante : un vin considéré unanimement comme « bon » autrefois –t-il été élaboré selon les normes strictes de la bonne vinification d’aujourd’hui ? Si tel est le cas, la présomption de ce que nous appelons le « continuité œnologique », c’est-à-dire la permanence des appréciations gustatives à travers le temps devient irrésistible. S’il est prouvé qu’u vin d’autrefois se référait aux normes contraignantes de l’œnologie de haut niveau pratiquée à notre époque, le dénigrement rétrospectif de sa qualité devient en effet impossible.

 

Pourquoi, d’ailleurs dans ce domaine particulier qu’est l’œnologie, la civilisation médiévale aurait-elle été incapable de mener à son terme un parcours de qualité satisfaisant, elle qui a produit tant d’œuvres si parfaitement accomplies ? Engager une fructueuse controverse sur ce point capital suppose que les tenants de la thèse du « mauvais vin » du passé acceptent de la confronter avec l’abondante documentation disponible, car une condamnation de principe présentée comme évidente, ne peut tenir lieu d’argument.

 

Il est donc indispensable à l’œnologie historique de retracer les circonstances de la faveur dont jouissait autrefois le vin fin bourguignon, car il est contraire au bon sens  de la juger fortuite et infondée. Elle est due à l’agencement remarquable des principaux « facteurs de la qualité ». Dans un processus combinatoire impossible à démêler de manière satisfaisante, le terroir et le climat ont été associés à un savoir-faire très ancien et à d’autres impondérables, pour former un ensemble propice à l’apparition d’une œnologie de haut niveau qui, dûment réfléchie et pratiquée pendant des siècles, est la cause première de la qualité et de la notoriété des vins de Bourgogne. Ces diverses supériorités furent associées par le vigneron à la découverte, puis à la mise en culture d’un cépage miraculeux, d’origine locale, si parfaitement adapté à la viticulture fine, qu’il a « porté » à un haut niveau de qualité les vins produits dans l’étroit terroir de la Côte.

 

à suivre demain : Les dangers de l’approche de la qualité par la monographie d’un cru unique.

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
commenter cet article
24 juillet 2017 1 24 /07 /juillet /2017 06:00
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (6) La faiblesse économique de la Côte
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (6) La faiblesse économique de la Côte

Il serait présomptueux de dépeindre la Côte bourguignonne, comme la seule et unique source du grand vin des siècles passés. La confrontation commerciale avec d’autres vignobles et les querelles de suprématie qui en ont résulté, ont défrayé la chronique et laissé une impression durable dans l’esprit public. Dès les commencements, les vins de la Côte ont dû batailler pour s’imposer face à d’autres genres et ils n’ont jamais joui d’une exclusivité de principe sinon auprès de cercles étroits, ne serait-ce qu’en raison de la modicité des quantités mises sur le marché.

 

Quelle que soit l’époque à laquelle on se réfère, la menace de ces concurrences successives ou simultanées, face aux grands crus liquoreux, au vin de Champagne ou de Bordeaux, fait partie de l’histoire de l’œnologie bourguignonne. On peut même parler d’un échec relatif, car le vignoble ne s’est jamais étendu au-delà des limites géographiques actuelles et n’a jamais constitué une puissance économique. En Bourgogne même, l’espace dévolu aux vins fins est peu  étendu, d’autant moins qu’il est amoindri depuis des siècles par la vigne commune, qui dévora la Côte dijonnaise au XIXe siècle, et demeura, jusqu’à la catastrophe due au phylloxéra, largement majoritaire au pied des coteaux de la bonne Côte. De surcroît l’enclavement continental a toujours compliqué le transport du vin de Bourgogne vers les consommateurs du nord de l’Europe, seuls à ne pas cultiver la vigne. Le faible poids de la Bourgogne est évident, face au rival bordelais, puissamment implanté au bord de l’océan. La confrontation avec les vins de Guyenne, longtemps retardée par les difficultés du transport terrestre, tourna au désastre, quand au cours du XIXe siècle les obstacles séculaires à la circulation des marchandises furent enfin levés. C’est alors, à la seule exception de la Côte bourguignonne, la totalité de « l’aire pinot » implanté depuis des siècles dans le quart nord-est de la France, qui disparut en quelques décennies, alors que le noble cépage avait été longtemps présent d’Orléans à Paris, de Laon à Toul et jusqu’à Besançon et en Auvergne.

 

Sur la Côte elle-même, l’espace dévolu au grand vin fut toujours exigu. Le docteur Lavalle estimait la superficie des vignes fines de l’arrondissement de Dijon, qui englobait la Côte de Nuits jusqu’à Vosne et Morey à trois cents hectares seulement.

 

La mention en est portée explicitement sur la carte, dite du Comité d’agriculture de 1861 sous la forme suivante :

 

  • « Climats non classés de l’arrondissement de Dijon produisant des vins fins, comprenant d’après M. La valle environ 300 hectares. » Le constat fort pessimiste du docteur Lavalle, qui date de 1855, fut donc « officialisé » six ans plus tard par le Comité de Beaune, et a donc valeur probante.

 

Malgré  les replantations de ce dernier demi-siècle, la totalité du vignoble fin de Côte-d’Or n’excède pas sept mille hectares en ce début du XXIe siècle, et les « grands » et « premiers » crus qui produisent les meilleurs vins dépassent à peine 15% de ce total. La singulière faiblesse de l’économie viticole bourguignonne contraste avec la  réputation dont jouissent ses vins dans le monde entier. Les causes œnologiques et historiques de ce surprenant paradoxe doivent être élucidées dans toute la mesure du possible, car l’histoire est ici mêlée intimement à l’œnologie et n’est pas souverainement dictée par des contraintes climatiques et géographiques.

 

Vignoble façonné par la politique foncière de l’aristocratie médiévale, la Côte bourguignonne n’a jamais eu l’ambition, ni les moyens de produire une grande quantité de bons vins. L’élite sociale peu nombreuse qui les consommait et souvent les produisait, a jugé qu’une fois pourvue une clientèle restreinte, il était sans objet de mettre au point un puissant système viticole à l’instar de la Guyenne dont la vocation fut toujours l’exportation par voie de mer vers l’Angleterre et le nord de l’Europe d’abord, puis le monde entier, à partir du XVIIe siècle. Les vins fins hors de prix, produits dans des finages célèbres de la Côte, ont toujours en conséquence occupé une place restreinte sur un marché international, difficilement accessible.

 

La modification décisive du genre bourguignon en faveur de vins plus colorés, intervenue au cours des XVIIIe et XIXe siècles, a permis l’exportation lointaine, devenue absolument nécessaire à la survie du vignoble. Cette « révolution œnologique », accompagnée de la promotion du vin blanc qui occupe désormais une place très importante, a puissamment aidé l’expansion récente de la vigne fine sur les coteaux situés en Bourgogne, à plus ou moins grande distance de la Côte et qui se  réfèrent eux aussi à des normes œnologiques comparables. L’extension, voire la création ou la renaissance de ces vignobles qui occupent de vastes surfaces dans les « crus » du Beaujolais, dans le Mâconnais, à Pouilly et plus tard à Chablis ont donné tardivement un poids spécifique plus important que naguère à l’économie viticole bourguignonne dont les vignes fines occupent une surface plus étendue qu’au XVIIIe siècle.

 

Malgré cette extension récente un fort contraste subsiste entre la singulière fortune de genres, nés dans la Côte bourguignonne, admirés depuis le Moyen Âge, puis étendus au monde entier et la faible surface d’un vignoble qui, au début du XIXe siècle, n’occupait plus guère que mille à mille deux cents hectares de vignes fines.

 

à suivre demain : Les « facteurs » du vin de qualité

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
commenter cet article
23 juillet 2017 7 23 /07 /juillet /2017 08:10
CHAP.19, temps suspendu, la bleue, c'était la bête de somme de l'ouvrier, Mauriac, Malagar, Régine Deforges, la mob… le temps qui passe, je n’ai aucune addiction à Macron

Au temps où j’occupais le grand bureau du rez-de-jardin de l’Hôtel de Villeroy, aujourd’hui devenu celui du Ministre, Claude Mauriac, fils de aîné de François Mauriac, sollicita un rendez-vous pour m’entretenir d’affaires familiales. Lui qui «reçu à sa naissance, le 25 avril 1914, un nom qui allait devenir prestigieux. Toute sa vie il s’efforcera de se faire un prénom. Entreprise d’autant plus difficile que le fils se situait sur le terrain de son père : l’écriture.» Visage acétique, grosses lunettes d’écaille, pudique et tourmenté, il venait me parler du vignoble de Malagar, en piteux état, de son devenir. Dans un long préambule, face à moi, il me dressa  un tableau sombre de la situation familiale, la figure du père pesait sur lui, avec pudeur et retenue, il réussit tout de même à me confier ce qui lui causait des soucis. Je lui consacrai bien plus de temps que je n’avais de temps. En l’écoutant attentivement je repensais à un épisode de ma vie de collégien, à l’école d’agriculture de ND de la forêt, le jour où, le frère supérieur, me confisqua Thérèse Desqueyroux pour pornographie. Je prenais du temps car ce temps était celui au-dessus duquel flottaient une histoire familiale et l’Histoire tout court. Malagar « François Mauriac qui tenait ce patrimoine de son arrière-grand-père, y était fort attaché, y venait très souvent et écrivit beaucoup. C’était sa résidence d’été, et il en appréciait particulièrement le vin blanc doux, vin d’ailleurs traditionnel de ce pays de coteaux ensoleillés, qui dominent la vallée de la Garonne et le Sauternais. »

 

Je promis à Claude Mauriac de m’occuper des vignes de Malagar. Ce que je fis en m’adressant à un ancien collègue, Jean-Louis Blanc, énarque et agronome, ancien du bureau de la viticulture du Ministère, qui dirigeait la maison Cordier à Bordeaux pour le compte d’un groupe bancaire dont j’ai oublié le nom. L’affaire se fit avec Cordier pour le vignoble pendant que la maison passait dans le patrimoine du Conseil Régional d’Aquitaine. Maintenant le vignoble appartient à deux viticulteurs bien connus en Gironde, le négociant Jean Merlaut et l’œnologue Georges Pauli. Tous deux se sont associés pour vinifier et commercialiser les vins de Malagar.

 

 

François Mauriac à Malagar de Jean Mauriac, entretiens avec Éric des Garets, édition revue et augmentée, Fayard 2008.

 

 « Aujourd’hui, il n’y a plus de chevaux, il n’y a plus de vaches, il n’y a plus de bœufs dans les prairies et dans les vignes de Malagar. Plus une seule sauterelle, un seul grillon – ni les gros noirs, que je faisais sortir de leurs trous avec un brin d’herbe, ni les petits des vignes, gris, aux longues pattes – plus une seule mante religieuse, verte ou couleur d’aiguille de pin. […] On ne voit plus, le long de l’allée des cyprès, les criquets aux ailes rouges ou bleues qui précédaient nos pas ni, après la pluie, tous ces petits escargots à la coquille jaune et rose, ni dans les charmilles, les gros crapauds qui surgissaient tard le soir. […] Je vous le demande : y a-t-il encore des chauves-souris ? Y a-t-il encore des lézards, je parle des petits lézards les plus communs, gris, dits "de muraille", à la terrasse ? Quant aux longues et belles couleuvres, dont je ramassais les fragiles enveloppes de peau blanche et fine, elles sont classées parmi les espèces disparues, comme le sont les papillons machaons, plus beaux que ceux de l’Amazonie. […] Où sont « les prairies murmurantes des nuits d’été » si chères à François Mauriac, "l’immense vibration des grillons, des sauterelles et des cigales" ? J’avais oublié les cigales de Malagar ! Elles ne chantent plus aujourd’hui que dans notre souvenir. Leur disparition, déjà lointaine, complète, définitive, fait régner sur cette campagne, dans la canicule des étés, un silence de mort. Seules rescapées de cet anéantissement, quelques libellules, au corselet vert ou bleu, surgissent encore brusquement, zigzaguant et troublant un instant le silence de leur vol métallique. »

 

François Mauriac, qui avait la réputation d’avoir une plume acérée, dans Préséances.

 

« Les fils de famille des Grandes Maisons en quelque manière sont interchangeables, tous corrects (habillés par le même tailleur), tous sportifs et délivrés du bureau vers 5 heures, tous enfin exempts des lois communes de la civilité, maîtres de saluer ou de ne pas saluer, dispensateurs incorruptibles de mépris (...) »

 

« Je passais une partie de la nuit à fumer et à rêver dans mon cabinet plein de livres dont les Fils eussent été fort choqués de voir que les pages étaient coupées (...) »

 

« Ces messieurs des Grandes Maisons, qui dans ce temps-là m’honoraient de leur faveur, me firent entendre qu’ils ne pouvaient souffrir le « genre artiste ». Je me le tins pour dit »

 

Régine Deforges situe l’action de La Bicyclette bleue dans le domaine de Malagar, qui appartenait à François Mauriac. « Je suis rentrée dans cette famille quand j’ai épousé son petit-fils, le dessinateur Wiaz. » dit-elle. Elle avoue aussi que ce liquoreux produit dans l’aire des premières Côtes de Bordeaux Saint-Macaire, elle l’a dans la peau. « C’est un vin que l’on buvait à l’apéritif. Il est frais, parfumé, élégant. Avec un crottin de Chavignol, un roquefort ou un foie gras, c’est un plaisir. » Elle cite aussi Meursault et l’Anjou. « Les bons vins me procurent de la joie. » Elle dit encore qu’une bonne bouteille peut surprendre mais ne pas tromper. Pour elle, le vin reste davantage lié au cigare. « Depuis que je suis allée à Cuba, j’ai découvert leur ressemblance. Le torcedor, c’est l’œnologue du cigare. Avec un vieux vin de Malagar, c’est idéal. » « Dans Et quand viendra la fin du voyage... Fayard, 2007, le dixième et dernier de la série commencée par La Bicyclette bleue, Léa fait des allers-retours entre la Bolivie et son domaine de Montillac, inspiré de Malagar... »

Pourquoi ce matin ce zoom arrière ?

 

Tout bêtement parce que ce matin, face à mon bol de café noir, dans le poste ils causaient des mobs bleue de ma jeunesse que des jeunes de Marseille s’emploient à faire revivre.

 

Ma mob bleue ciel, son siège biplace, son « son de meule »…

 

Ce fut un choc, comme un rappel à l’ordre, depuis des mois et des mois ma plume dominicale s’était égarée sur les sentiers de la politique, j’y ai usé plusieurs paires de souliers, je m’y suis vautré, j’y ai joui aussi  de voir s’effondrer des pans entiers du vieux monde, et puis Macron est arrivé, prenant tout le monde à revers, soudain idolâtré par ceux mêmes qui l’avaient moqué, comme un remake de la versatilité du bon peuple. Le jeune homme a endossé le costar de Président avec une facilité déconcertante, il s’est imposé sur la scène internationale comme si ce rôle il l’avait bûché, lui le fort en thème, depuis toujours. Au-dedans de ce pays figé, le voilà qui joue le père la rigueur, s’attirant les foudres des derniers lambeaux de la gauche vaguement radicale qui fait du port de la cravate dans l’hémicycle un combat !

 

Les indignés, les insoumis, les économistes atterrés, le ban et l’arrière-ban d’une France qui ne sait que dire non, s’arcquebouter sur la somme de ses facilités, vivre à crédit, cigale plutôt que fourmi…

 

Alors, pour pourfendre ce jeune « morveux » libéral, bien sûr on en appelle aux mannes du Général !

 

Et pourtant que fit donc celui-ci en revenant au pouvoir ?

 

1960 : Rueff-Armand, un rapport visionnaire

 

Le retour à l'équilibre budgétaire en 1959 et l'expansion économique n'incitent pas de Gaulle à engager des réformes structurelles. Un rapport s'inquiète pourtant des rigidités de l'économie, de l'inadaptation de l'administration et de la qualité de l'enseignement.

 

On compte parmi les textes évoqués de façon rituelle dans les débats sur la croissance française le rapport Rueff-Armand de 1960. Evocation essentiellement intellectuelle, car il ne fut guère appliqué. Si le redressement opéré à cette époque a reposé sur les propositions de Jacques Rueff, ce ne fut pas le résultat du rapport cosigné avec Louis Armand.

 

Revenu au pouvoir en mai 1958, le général de Gaulle s'assigne trois objectifs : une nouvelle Constitution, la sortie du guêpier algérien et la stabilisation financière. En ce printemps 1958, la situation économique est délicate. Les devises en caisses représentent l'équivalent d'un mois d'importations. L'inflation, contenue en 1956 et 1957 grâce à un sévère contrôle des prix, a repris sur un rythme annuel de 15 %.

 

De Gaulle nomme Antoine Pinay aux finances. Se méfiant de lui, il lui impose de travailler avec Jacques Rueff. Polytechnicien, inspecteur des finances, celui-ci a occupé divers postes de responsabilité dans l'administration, de conseiller de Poincaré lors de la stabilisation du franc de 1928 à directeur du Mouvement général des fonds, l'ancêtre de la direction générale du Trésor.

 

Rueff met au point un plan d'austérité en deux volets qui entre dans l'histoire sous le nom de "plan Rueff-Pinay" : une dévaluation et un retour à l'équilibre budgétaire. En 1959, pour la première fois depuis 1930, le budget est en excédent.

 

DE GAULLE N'EN SENT PAS L'URGENCE

 

Fort de ce succès, Rueff propose à de Gaulle d'engager des réformes structurelles. Mais comme, depuis 1950, le taux de croissance moyen est de 4,9%, de Gaulle n'en sent pas l'urgence. Un décret du 13 novembre 1959 crée donc un comité présidé par le premier ministre, Michel Debré, et chargé "d'examiner les situations de fait ou de droit qui constituent d'une manière injustifiée un obstacle à l'expansion de l'économie".

 

Ce comité a deux vice-présidents, Jacques Rueff et Louis Armand. Polytechnicien comme Rueff, ingénieur du corps des Mines, Louis Armand a fait l'essentiel de sa carrière dans les chemins de fer, devenant président de la SNCF en 1955. Outre ses deux vice-présidents, le comité réunit 14 membres, hauts fonctionnaires, syndicalistes et chefs d'entreprise. Il rend en juillet 1960 un rapport largement inspiré par les vues libérales de Rueff.

 

Trois des phrases du début résument la philosophie du texte : "Il est aisé de constater qu'en fait, certaines législations ou réglementations économiques ont actuellement pour effet, sinon pour but, de protéger indûment des intérêts corporatifs qui peuvent être contraires à l'intérêt général et, notamment, aux impératifs de l'expansion" ; "Le comité estime qu'un blocage rigoureux des prix et des salaires ne peut être qu'une mesure de circonstance, justifiée seulement par des situations très exceptionnelles" ; "L'inadaptation de l'administration publique à ses diverses fonctions constitue un frein à l'expansion".

 

Ce diagnostic sur les blocages de l'économie française est conforté par les analyses de certains enjeux à venir. Ainsi, le rapport s'inquiète de l'évolution de la qualité de l'enseignement, et s'interroge sur les retraites en des termes prémonitoires : "L'accroissement du nombre et de la proportion des personnes âgées pose un problème important sous une forme nouvelle, qui exigera un examen approfondi de certaines conceptions sur leurs conditions de travail et de retraite."

 

LIBÉRER LES PRIX

 

Les recommandations s'organisent autour de cinq thèmes : "Réduire les rigidités qui affectent l'économie ; éliminer les atteintes à la véracité des coûts et des prix ; écarter les obstacles à une croissance harmonieuse ; remédier aux insuffisances de l'information et de l'instruction ; réformer l'administration."

 

Leur contenu traduit la volonté du comité de libérer les prix et de renforcer la concurrence. On y trouve des propositions fortes comme l'abandon de la loi de 1948 sur le blocage des loyers mais aussi un examen de certaines professions comme les - déjà célèbres - taxis parisiens. Au point de se perdre dans les détails... Le rapport contient, par exemple, cette phrase : "Le comité a constaté la nécessité de favoriser l'expansion du marché des jus de fruits et des eaux minérales et la diminution du prix de vente de ces produits" !

 

Appel à la liberté économique et à la concurrence, le rapport Rueff-Armand reste assez largement lettre morte. Le contrôle des prix, dont la suppression était si importante aux yeux de Rueff, n'a disparu qu'en décembre 1986. Et la commission Attali a retrouvé en 2008 pratiquement le même nombre de licences de taxi à Paris que le comité Rueff-Armand...

 

Ubérisation dit-on !

 

Les livreurs pédalent sur la chaussée de Paris et lorsque je les croise je repense à ma mobylette bleue...

 

Adieu la bleue par Cédric Mathiot — 26 décembre 2002

 

Après quarante-six ans de bons et loyaux services, la star de Motobécane, racheté en 1984 par MBK, coupe les gaz. Ultime virée nostalgique chez un vendeur d'Aubervilliers.

 

Jeannot et Jeanine, concessionnaires MBK à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) ne recevront pas les deux dernières «bleues» qu'ils avaient commandées. Quand Jeannot a lu dans le journal que MBK arrêtait la production de la vieille Mobylette qui doit son surnom à sa couleur originelle, Jeanine a appelé à Saint-Quentin (Aisne), siège de MBK, où on lui a dit que les stocks étaient épuisés. Jeannot est d'avis que chez MBK, ils ont dû «servir les copains» avec les derniers exemplaires qui leur étaient destinés. Car la bleue, Mobylette de facteur et d'ouvrier, chromo vieille France célébré une dernière fois dans le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, est désormais un objet de collection. Plus de quarante-cinq ans après avoir été présentée dans sa première version, en 1956, la dernière bleue vient de sortir de la chaîne de son usine historique, à Rouvroy, près de Saint-Quentin. Jeannot, 58 ans et demi, s'en étonne peu. La bleue, lui l'avait enfourchée comme lycéen («qui n'avait pas de bleue à l'époque ?», dit-il sur un ton d'évidence), puis comme «cyclard» (coursier). Surtout, il a vendu et réparé pendant vingt-sept ans les cyclomoteurs des banlieusards d'Aubervilliers. D'abord beaucoup, et puis de moins en moins. Jusqu'à assister, du fond de son petit atelier, à l'extinction de l'engin. Avec son vieux moteur, la Mobylette n'est plus adaptée aux exigences bruxelloises en matière de pollution. La chaîne d'outillage sera démontée et transportée en Turquie. A Rouvroy, on fabriquera des scooters.

 

30 millions d'exemplaires dans le monde

 

Les dernières années, Jeannot et sa femme Jeanine ne vendaient quasiment plus de l'antique Mobylette. «Disons 5 par an environ», estime Jeanine ­ qui en connaît un bout, bien qu'elle soit surtout chargée de la réparation des vélos, à l'avant du magasin. La mécanique, c'est pour Jeannot, qui règne depuis 1975 sur l'arrière du magasin, où il a son atelier. C'est un minuscule gourbi, éclairé de quelques néons baladeurs, saturé de roues accrochées au plafond, avec des murs tapissés d'un capharnaüm d'outils, de chromes rutilants et de chiffons huileux. Il y a dans un coin un évier crasseux d'où pendouille une chambre à air, une petite fenêtre à quatre carreaux qui donne sur une cour à poubelles, une horloge qui affiche obstinément l'heure d'été ­ «ils m'enquiquinent avec leur heure à changer tous les six mois. Revenez en août et elle sera à l'heure». C'est là que Jeannot a ausculté et trifouillé trente ans de mécaniques. Et sans surprise, son diagnostic, c'est que «la bleue, c'était la plus robuste, la plus simple, donc la plus choisie». Facile comme tout à réparer : «Tu descendais le moteur en un quart d'heure, maintenant, les scooters ont des carrosseries pas possibles.»

 

Dans ses multiples versions, la bleue a circulé à plus de 30 millions d'exemplaires dans le monde. Une star. Combien ils en ont vendu, des bleues, en vingt-sept ans ? Jeanine évalue «jusqu'à 60 par an». Jeannot, un peu moins, «30 ou 40». Mais ils sont d'accord pour dire que c'était il y a longtemps : dans les années 70. En 1974, Motobécane a battu son record de production dans l'usine de Rouvroy, avec 750 000 Mobylette. A l'époque, sans atteindre les chiffres des années 50 (la France disposait alors du plus grand parc de deux-roues motorisés), le marché du cyclomoteur hexagonal pétait encore la forme, avec plus d'un million de ventes annuelles.

 

C'est cette période faste des deux-roues qui a conduit les Pierrard à ouvrir boutique, en 1975, dans cette avenue centrale d'Aubervilliers, alors qu'ils hésitaient «entre une station-service, un bar et un magasin de deux-roues». Il faut dire aussi qu'avant cela, comme Jeannot avait été coursier ­ il trimbalait les photogravures vers les imprimeries de presse ­, il s'y connaissait «déjà un peu en Vespa et en Mobylette». Cette année-là, donc, Jeannot a suivi un stage de formation chez Motobécane. C'est lors du stage, où il était payé au Smic, que Jeannot s'est «rendu compte qu'une bleue, c'était alors exactement le prix d'un Smic : 1 250 francs». A l'époque, rappelle Jeanine, les personnels administratifs roulaient en bleue : la police avait des bleues qui étaient de couleur blanche, «avec police écrit sur le côté». Les compagnies d'ascenseur les avaient aussi blanches. Celles des postiers étaient jaunes. La bleue, enfin, existait aussi dans une version orange, sa version luxe, qui se faisait appeler «le chaudron». C'était encore l'âge d'or. «On bossait bien à l'époque, dit Jeannot. Aubervilliers, c'était une banlieue ouvrière, tu faisais pas vingt mètres sans tomber sur une petite usine, une boîte d'artisans. Tous les gens qui allaient bosser y allaient en Mobylette. Et à la sortie du boulot, à 17 heures, place de la Mairie, il y avait du brouillard, nom de Dieu, tellement il y en avait des Mobylette», tonne-t-il en agitant les bras pour figurer la brume dans son atelier.

 

Comme le cheval au Moyen Âge

 

«La bleue, poursuit-il, c'était la bête de somme de l'ouvrier. Comme le cheval au Moyen Age. Une bleue, c'était une paire de sacoches : une pour les outils, une pour la gamelle. J'en ai réparé assez pour le savoir. Y avait toujours une sacoche propre pour la gamelle, et une sale, avec dedans une chambre à air et les outils.» Et puis le deux-roues a décliné. Jeannot concède qu'il n'a rien vu venir. «En 1979, je suis tombé chez un collègue concessionnaire sur une revue spécialisée qui montrait les statistiques de ventes de deux-roues pour les dix années à venir. Jusqu'en 1989, la courbe, vlan ! Elle dégringolait. Moi, je l'ai pas cru et pourtant...» Maintenant, il a son idée sur les causes. Il y a d'abord eu, en juillet 1975, le casque obligatoire pour les cyclomoteurs hors agglomération. «Ce qui a commencé à tuer le deux-roues, ça a été le port obligatoire du casque, qui emmerde tout le monde. C'est même les femmes qui ont commencé à récriminer, parce que les casques, ça abîmait la coiffure.» Ensuite, il liste : «Les assureurs. Les assurances sont devenues trop chères. Elles assurent même pas contre le vol. Alors, quand tu t'es fait voler trois cyclos, tu t'achètes une Carte orange.» Et puis «avec l'évolution de la qualité de la vie, les gens ont commencé à aller travailler en voiture», ajoute Jeanine. La Mobylette, qui avait à la sortie de la guerre envoyé les vélos à la casse, a subi à son tour la concurrence des quatre-roues. Entre 1975 et 1982, le marché hexagonal de la Mobylette a été divisé par trois. Le créneau du cyclomoteur est devenu plus jeune. Et sur ce terrain, la bleue de Motobécane a été concurrencée par Peugeot et ses 103. «Plus nerveux, plus facile à trafiquer. C'était plus à la mode, reconnaît Jeannot. Les vieux restaient Motobécane, les jeunes roulaient Peugeot.» Enfin, la robuste bleue est restée relativement chère par rapport aux cyclomoteurs concurrents, plus dépouillés.

 

En 1977, pour la première fois, Peugeot a devancé Motobécane dans les ventes de cyclomoteurs (1). En 1984, Motobécane, qui a eu «le tort de rester scotché à la bleue», diagnostique aujourd'hui Pedro Alvarez, directeur général délégué de l'usine de Saint-Quentin, a déposé le bilan. Les Japonais de Yamaha sont arrivés. Motobécane est racheté par MBK. Et la marque a fini par trouver son salut dans le scooter, en même temps qu'elle achevait de reléguer la bleue au rang de vieillerie. En 2001, MBK n'a sorti que 10 000 Mobylette, dont à peine 1 000 bleues. «Seuls les vieux qui ont toujours roulé avec, ou les paysans, en achètent», affirme un client qui converse avec Jeanine. De fait, «c'est dans les régions rurales, comme le Cantal, que les chiffres se sont maintenus», témoigne Pedro Alvarez, qui ajoute aussitôt que le marché africain a longtemps joué les soins palliatifs, retardant la fin de la vieille mécanique.

 

Car la bleue est à la Mobylette ce que la Peugeot 505 break est à la voiture. Portées par une réputation de mécanique increvable, toutes deux ont emprunté cette passerelle au-dessus de la Méditerranée, tissée d'histoire coloniale, pour aller vivre une seconde vie au Maghreb ou en Afrique noire. Ces dernières années, il se vendait, entre le Burkina Faso, le Mali, la Tunisie et le Maroc (ces deux derniers pays fabriquant encore la bleue), dix fois plus d'engins qu'en France. Il fut un temps ou certains concessionnaires français de Motobécane, soucieux de faciliter ces exportations vers les anciennes colonies, travaillaient directement avec les Douanes. «On aurait pu nous aussi travailler directement à l'export, mais ça nous aurait demandé de faire beaucoup de démarches», dit aujourd'hui Jeanine. Et de toute manière, malgré cela, «les dernières bleues qu'on a vendues, elles sont parties directement là-bas. Pour les familles restées au pays ou les neveux».

 

Dernier voyage pour l'Afrique

 

La toute dernière bleue présente dans le magasin Pierrard ­ remisée dans un box à l'arrière ­, «elle partira au Mali». Du moins «quand l'autre moitié aura été payée», précise Jeannot, sortant la fameuse bleue flambante d'une gangue de papier bulle pour exhiber une dernière fois les contours bombés de la machine. Après, c'en sera fini. Jeannot, finalement, s'en fiche pas mal, à en juger par la facilité avec laquelle il oublie le sujet pour verser dans des complaintes plus générales sur les jeunes qui volent les deux-roues ou sur «le boulot qui fout le camp». En fait, ce qui les agace par avance, Jeanine et Jeannot, «c'est qu'on va [leur] refaire à propos de la bleue le coup du Solex». Les Solex, avant que ça s'arrête, plus personne n'en achetait. «J'ai bien dû mettre deux ans à vendre le dernier que j'avais en magasin», maugrée Jeannot. «Et quand ça s'est arrêté, poursuit Jeanine, les gens sont venus nous voir pour nous dire, le Solex, on aimait bien.» La nostalgie de la vieille mécanique, ça ne nourrit pas son homme. Et s'il avait vingt ans de moins, Jeannot, il ferait «du commerce électronique».

 

(1) Sur ce sujet, lire le très documenté Motobécane, de la Mobylette au Booster, de Didier Ganneau, éditions Etai.

 

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
commenter cet article
23 juillet 2017 7 23 /07 /juillet /2017 06:00
Non, Marc Sibard, n’était pas le chef de file du vin nature en France !

Ce n’est pas mon ami François des Ligneris qui me contredira, dans la blogosphère pataugent encore quelques spécimens de l’insinuation, des qui n’ont pas forcément les fesses très propres, des qui se refont une virginité à bon compte, des plumitifs de la 25e heure…

 

Ils viennent à nouveau de sévir, tels la vérole tombant sur le bas-clergé, suite au jugement condamnant en première instance Marc Sibard  des Caves Augé pour harcèlement sexuel, moral et agression sexuelle. « Poursuivi par trois anciennes employées des Caves Augé, Marc Sibard a été reconnu coupable et condamné à un an de prison avec sursis, assorti d’une mise à l’épreuve de 24 mois qui comprend l’obligation de suivis de soins contre l’alcoolisme, le versement de dommages et intérêts aux parties civiles (24.000 euros hors frais de justice) et l’acquittement d’une amende de 5.000 euros. Une peine nettement supérieure au réquisitoire du procureur, limité à trois mois de prison avec sursis et 10.000 euros d'amendes. »

 

Leur argumentaire aussi tordu qu’eux s’appuie sur un syllogisme : Sibard étant le chef de file du vin nature, l’ensemble de cette communauté est coupable !

 

Je force le trait bien sûr, mais sous leurs lignes glauques ils fourrent dans le même sac des vignerons, des bobos parigots, celles et ceux qui fréquentaient les caves Augé, haut-lieu de la bourgeoisie naturiste parisienne.

 

C’est quoi ce délire ?

 

Dans mon cas je n’ai jamais salué, ni connu le sieur Augé, me contentant, pour faire plaisir à mes copains champenois ou bourguignons,  d’aller déguster sur le trottoir leurs nouveaux millésimes.

 

À aucun moment une quelconque rumeur n’est parvenue à mes oreilles, de plus je connais bien l’une des plaignantes : Emma Bentley qui ne m’en a jamais parlé.

 

Je fréquente assidument le « milieu naturiste », certes dans les quartiers populaires, et jamais au grand jamais je n’ai jamais entendu causer d’une rumeur à propos de Sibard.

 

Sans doute que certains savaient et se taisaient mais il n’est pas simple et pas forcément simple de relayer des rumeurs. Les seuls qui auraient dû intervenir étaient les employeurs de Sibard : Lavinia qui, selon Maître Laure Tric, avait été prévenu  « L'une de mes clientes a prévenu par mail la direction de Lavinia en août 2012 du harcèlement qu'elle subissait de la part de Marc Sibard. Il aurait pu y avoir une responsabilité pénale de l'employeur».

 

5 années déjà !

 

Bien sûr, si ce qu’on m’a rapporté est la vérité, le « témoignage » de certains vignerons en faveur de Sibard est un acte vil et condamnable : ça s’appelle un faux-témoignage !

 

Que la presse du vin se soit tue est une honte, je l’ai écrit ICI dans une chronique du 5 juillet Lettre ouverte aux gastro-couillards de toute origine et condition… halte aux blagues graveleuses, aux mains aux fesses et au « droit » de cuissage !

 

Quand à jeter l’opprobre sur le milieu naturiste comme l’ont fait ces demi-soldes vivant à 100 lieues de Paris, des aigres, des qui ne cherchent que le buzz pour combler le vide de leur vie minable, c’est un raccourci imbécile.

 

Non Sibard n’était pas le chef de file du vin nature en France !

 

Ce n’était qu’un caviste qui avait su prendre le sens du vent au bon moment pour satisfaire une demande de beaucoup de restaurateurs opportunistes,désirant mettre à leur carte des vins nus.

 

La RVF, qui n’en rate pas une, le 02/05/2017, sous la plume de Denis Saverot et Philippe Maurange  a publié cette interview Marc Sibard : « Je n'ai pas envie d'attendre vingt ans pour boire du vin »

 

ICI 

 

Sens de l’à-propos stupéfiant qui révèle la pauvreté éditoriale de certains d’une presse du vin qui cherche désespérément à se refaire un peu de notoriété.

 

Bref, le vin nature n’a nul besoin de gourous, de grand-prêtres proclamant du fond de leur cave « JE PRÉFÈRE BOIRE UN VIN NATUREL RATÉ QU'UN VIN INDUSTRIEL MAÎTRISÉ ». Nous consommateurs n’en avons rien à péter !

 

Tout comme nous n’en avons rien à péter des fonds de tinettes de certains plumitifs de la Toile qui pratiquent le même sport pour vendre leur daube à des gogos en manque de controverse. Ces laveurs de linge sale plus blanc que blanc ont, pour certains la mémoire courte, je me garderai bien de rappeler certains faits peu glorieux de leur CV.

 

En résumé, ce qui compte dans cette sinistre affaire c’est que 3 filles courageuses aient eu gain de cause au bout du bout d’une procédure interminable qui les a fait souffrir, qui a mis leur vie en charpie.

 

Le délai de dix jours dont disposait Marc Sibard pour faire appel a  expiré depuis lundi dernier. Le jugement prononcé le 6 juillet dernier par la 31èmechambre du tribunal de Grande Instance de Paris est donc désormais définitif. 

 

Pour l'avocate des trois plaignantes, Maître Laure Tric, l'absence d'appel est une surprise : « C'est une reconnaissance de culpabilité inattendue alors qu'il a tout nié en bloc durant le procès. Habituellement les gens qui prétendent être innocents et qui espèrent convaincre font appel ».

 

Fin d’un épisode peu glorieux pour l’engeance masculine : dans ma lettre ouverte aux gastro-couillards de toute origine et condition n’avait qu’un seul objectif : claquer la gueule à tous ceux qui sous le prétexte de la gaudriole, de la paillardise, de la chaude ambiance d’une soirée bien arrosée, s’arrogent le droit d’être lourd, d’avoir la main baladeuse, de faire chier les filles avec leurs plaisanteries graveleuses et leurs attouchements qui frisent le viol.

 

Je ne plaisante pas, tous ces bas de plafond, qui estiment que le cul des femmes est un morceau de bidoche offert à leurs sales paluches, se trompent d’époque.

 

Il faut les éradiquer de notre monde, leur dire leur fait sans concession, ne pas tergiverser, oui je suis dans le camp des femmes, je n’en tire aucune fierté mais ne venez pas me faire chier si je prends résolument leur partie.

 

C’est un combat, menons-le avec détermination et constance…

 

Oui femmes je vous aime !

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
commenter cet article
22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 06:00
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (5) les rythmes particuliers de l’œnologie historique

Pour mieux comprendre le tempo propre à l’œnologie nous devrons interpréter les évènements d’une histoire, dont les circonvolutions sont parfois surprenantes. Les œnologues historiens doivent donc s’adapter à ce fait important : les normes de l’histoire scientifique et le rythme des progrès observés ailleurs, ne s’appliquent pas à l’œnologie qui évolue à un autre rythme sous l’influence d’autres facteurs et ne se réfère pas aux mêmes liens de causalité.

 

Nous consacrerons par exemple un chapitre entier aux notions de progrès et de décadence qui n’ont pas de portée générale et doivent être ramenées à la mesure de vignobles particuliers. Des causes étrangères à l’œnologie peuvent provoquer un appauvrissement de la qualité dans certains cantons et devenir aussi la cause première de l’avilissement puis de la disparition du « bon vin ». Dans d’autres localisations on a su les surmonter, et maintenir les anciennes traditions tirées du « trésor des bons usages ». Pour cette raison nous élargirons le champ de nos investigations au-delà des aspects proprement œnologiques. Les désastres causés par l’isolement géographique, l’imposition de taxes abusives, les interdictions diverses imposées aux vins lors de leur transport vers les places de consommation, la concurrence du vin commun, etc. ont en de nombreuses circonstances jeté bas un vignoble estimé et prospère, adepte d’une œnologie raffinée. Le progrès n’est finalement rien d’autre que l’adoption en cercles concentriques autour d’un vignoble admiré, d’une œnologie de pointe maîtrisée par des vignerons entreprenants. La décadence est au contraire l’oubli des principes fondateurs de la qualité.

 

Le prestige inouï des grands crus français est né de leur capacité à créer une œnologie à ce point remarquable quelle fut, et demeure encore aujourd’hui, l’école du grand vin pour les vignerons du monde entier. C’est l’histoire de l’œnologie bourguignonne qui peut expliquer les circonstances de cette promotion très anciennement établie et qui est le lot d’un très petit nombre de cantons viticoles.

 

Dès lors qu’on abandonne comme cause unique de la qualité l’explication passe-partout d’un terroir élu entre tous, la définition extensive  que nous avons donnée de l’œnologie doit alors recourir à une problématique d’une tout autre ampleur, et prendre en compte les évènements significatifs d’un parcours de plus de vingt siècles. Nous chercherons au milieu de ce foisonnement de causes multiples et variées, à expliquer les diverses et successives « révolutions œnologiques » qui ont fait naître le vin de Bourgogne et l’ont transformé à travers le temps. En dehors même de nombreuses traces écrites, nous disposons en effet d’une documentation historique très riche car le site viticole où se déploient nos grands crus est resté intact et s’est maintenu au cœur de l’attention générale depuis vingt siècles sans jamais connaître d’éclipse.

 

La disposition des vignes est elle-même riche d’enseignement car la toponymie remonte pour une part aux commencements du vignoble, ainsi que l’échelonnement à flanc de coteau des meilleures vignes et leur répartition dans les « paroisses » devenues avec le temps les appellations fameuses que tout le monde connaît. L’historien-œnologue n’est pas désarmé non plus quand il évalue l’influence et la notoriété des vins de la Côte. Il dispose, en effet, de nombreux documents qui les « situent » à la place qui  leur revient dans la hiérarchie des crus de l’époque. Venues des places de consommation, de nombreuses sources permettent de connaître les prix que les « riches gens » devaient payer pour les servir à leur table. Cet indicateur qu’et le prix de vente d’un vin, utilisé par l’histoire quantitative, reflète fidèlement la cote des meilleurs crus, au Moyen Âge comme à notre époque.

 

Dans le domaine viticole, la connaissance approfondie de la biologie végétale permet aujourd’hui de présumer l’absolue stabilité de l’encépagement mais en place dès les commencements du vignoble et demeuré le même depuis vingt siècles. La présence prouvée du pinot à l’état sauvage dans les forêts bourguignonnes laisse supposer qu’il fut très tôt acclimaté pour devenir l’un des facteurs déterminants du succès bourguignon.

 

à suivre lundi : La faiblesse économique de la Côte

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
commenter cet article
21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 06:00
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (4) Le préjugé de la maladresse

Tous les détails du parcours de la qualité sont calqués sur les expériences héritées d’un passé lointain ou récent car le vigneron ne peut courir le risque d’exposer sa récolte aux aléas de méthodes hasardeuses, improvisées dans l’instant. La « lecture » sur le terrain  de ce qui subsiste de ses œuvres passées conduit à présumer, malgré les inévitables lacunes de la documentation, la présence de ce que nous appelons la « continuité œnologique ». Qui parcourt aujourd’hui l’admirable cuverie du Clos Vougeot, saisit au premier coup d’œil, l’économie générale de cette construction hors du commun, voulue par les Cisterciens il y a presque mille ans ! Sa finalité nous est connue, tout comme nous comprenons sans effort le processus de la vinification qui y fut pratiqué. Nous pouvons donc évaluer son « contenu œnologique », suivant des critères qui sont encore les nôtres. Car en cette matière, rien de vraiment nouveau n’a jamais été inventé. Depuis la découverte primitive des ineffables délices de l’alcool, il s’agit toujours de transformer la « liqueur » sucrée d’un raisin de choix, en un vin fin, qui dure  assez pour être apprécié par les amateurs capables d’en payer le prix. Le docteur Guyot, au milieu du XIXe siècle, a frappé une formule qui qualifie très bien cette fixité fondamentale : « Le grand art de faire le bon vin est d’une simplicité primitive », a-t-il écrit dans son Art de faire le vin.

 

Les opérations proprement agronomiques ne semblent pas bénéficier de la même stabilité, car la viticulture est constamment bousculée depuis deux siècles par les progrès inouïs du machinisme agricole et des sciences biologiques. Mais les espèces les plus anciennes n’en détiennent pas moins la quasi-exclusivité de l’encépagement du vignoble fin et pratiquement aucune n’a jamais été ajouté à la courte liste de celles qui sont cultivées dans la plupart des vignobles de premier rang : pinot noir, syrah, cabernet, chardonnay, dominent toujours la scène viticole et les rates innovations proviennent en général de la redécouverte d’espèces négligées ou presque disparues.

 

Nous aurons l’occasion dans les pages qui suivent d’insister sur l’extraordinaire stabilité du calendrier des travaux de la vigne, qui est une preuve toujours renouvelée de la permanence de pratiques œnologiques très anciennes. Nous nous garderons par conséquent de laisser la moindre place dans notre itinéraire à travers le temps, à ce qu’André Malraux appelait le « préjugé de la maladresse » qui veut qu’éloigné de nous par les siècles, un détail du parcours de la qualité apparaisse rétrospectivement comme inexplicable, inadapté aux circonstances, voir ridiculement archaïque.

 

Les meilleurs ouvrages des grands agronomes du passé, sont jusque dans le plus infime détail, indemnes de cette critique rétrospective. L’œnologie romaine, par exemple, soigneusement décrite par les agronomes de l’Antiquité, apparaît parfaitement cohérente dans ses objectifs et ses méthodes. C’est la médiocrité des récipients vinaires en terre cuite, fragiles et encombrants, ajoutés à la volonté de conserver un « principe sucré », dans le « vin fait » qui explique sa disparition. Cette irrémédiable carence œnologique a joint ses effets à l’insoutenable concurrence du vin naturel, élaboré au nord de Lyon par des méthodes entièrement nouvelles, promises à un prodigieux avenir, qui a condamné le vin romain à une totale disparition, sans qu’il ait démérité, comme nous essaierons de le prouver plus loin. Le « préjugé de maladresse » n’est pas admissible non plus pour qualifier l’œnologie du Moyen Âge. Celle des moines du Clos Vougeot, ou d’Olivier de Serres ne reflète aucun des préjugés et des erreurs manifestes de la science de leur temps, car la rigueur absolue du parcours de la qualité leur imposait sa loi.

 

Nous disposons donc de preuves d’une « continuité œnologique » qui enjambe les siècles et permet de présenter une hypothèse raisonnée de l’histoire œnologique de la Bourgogne viticole. Elle plonge ses racines dans le plus lointain passé, car comme l’écrit  Collumelle, auteur latin du IIe siècle avant J.-C., « si les principes d’agriculture de nos jours s’écartent de ceux des siècles passés, on ne doit pas pour cela négliger la lecture des anciens ouvrages, car on y trouve beaucoup plus de choses à approuver qu’à rejeter ». Encore faut-il accepter de passer les témoignages du passé au crible de l’œnologie, avant de les intégrer à une vision restrictive de l’histoire du vignoble. Trop souvent les informations dont on fait état aujourd’hui, sont le résultat d’une sélection arbitraire qui privilégie certaines d’entre elles et en rejette d’autres qui ne trouvent pas leur place dans la synthèse rétrospective que la « théorie du progrès » impose à toute étude d’œnologie historique. Les faits admis autrefois comme significatifs de la qualité d’un genre sont ignorés par des études modernistes qui les jugent sans importance. Ainsi en est-il des témoignages sans nombre qui exaltaient la qualité des vins du Moyen âge et sont aujourd’hui, unanimement ou presque, disqualifiés sous le fallacieux prétexte qu’un vin de cette époque ne saurait-être « bon ».

 

Le choix arbitraire des causes de la qualité est, à notre époque, une des grandes faiblesses de la méthode pratiquée par les historiens du vignoble. N’a-t-on pas vu récemment des archéologues bourguignons ignorer le panégyrique d’Eumène, authentiquement daté du IVe siècle, scruté depuis au moins trois siècles par tus les œnologues spécialisés et par les latinistes les plus compétents, tel Camille Jullian, grand latiniste et historien de la Gaule ancienne, afin de récuser, en contradiction formelle antre ce texte très précis et documenté, la présence de vignes sur les coteaux qui surplombent la plaine beaunoise ? Il leur apparaît plus important en effet de prouver l’ignorance des fondateurs du vignoble bourguignon que d’admettre la coexistence « historique » en localisations contiguës d’un vignoble fin et d’une viticulture commune.

 

à suivre demain : les rythmes particuliers de l’œnologie historique

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
commenter cet article
20 juillet 2017 4 20 /07 /juillet /2017 06:00
Le feuilleton de l’été : l’histoire œnologique de la côte bourguignonne (3) Le mythe d’un progrès récent

Une explication paresseuse de l’apparition de cette qualité supérieure voudrait qu’au fur et à mesure du temps qui passe ont ait observé que certains emplacement de la Côte bourguignonne étaient préférables à d’autre. On en conclut que le vin s’est peu à peu amélioré grâce à des apports œnologiques, dans une séquence d’évènements dont, à vrai dire, le déroulement n’apparaît jamais très clairement. La documentation existante n’offre aucune prise à cette interprétation, puisque l’historiographie du vignoble affirme au contraire l’excellence des vins de Bourgogne depuis les temps les plus reculés. La critique « moderniste » cherche donc à disqualifier ces témoignages constants et motivés, qu’elle traite avec condescendance et dont elle n’admet pas la valeur probante. En nous appuyant sur des preuves que nous espérons convaincantes, nous défendrons une thèse tout à fait opposée, dont l’un des mérites est de ne pas ridiculiser les témoignages irréfutables du passé, qui révéraient la qualité de certains crus et les mettaient au premier rang.

 

Le vignoble de la Côte bourguignonne fut créé au temps de Rome par les « clarissimes » Éduens, qui avaient jugé que la physionomie de son terroir correspondait exactement aux prescriptions d’une œnologie d’origine méditerranéenne, déjà très anciennement constituée à l’époque de la fondation. C’est par l’application des enseignements œnologiques venus de l’Orient ancien, que fut mis en place un parcours de la qualité nouveau, raffiné et efficace, qui a créé le « vin naturel » produit dans le quart nord-est de la Gaule. Dès le IVe siècle nous savons que des consommateurs de haute volée appréciaient les vins du Pagus Arebrignus (premier nom du vignoble bourguignon) car ils échappaient à la lourdeur des vins liquoreux, qui occupaient depuis des siècles le devant de la scène.

 

Cet immense labeur œnologique que fut le changement de « genre » du grand vin, fut démultiplié en des milliers de problèmes difficiles à résoudre qui durent être exécutés en un ordre rigoureux. Leur solution ne fut pas trouvée soudainement à l’aube de l’époque contemporaine, comme on veut nous le faire croire aujourd’hui. Jamais, en effet la réputation des grands vins de la Côte n’aurait pu s’établir durablement si leur élaboration avait été fautive dès le point de départ. Nous opposerons ce constat de bon sens à l’actuelle théorie du progrès œnologique, qui, sur ce point, nous paraît en décalage complet avec la réalité.

 

Nous ferons donc l’économie de l’énigme historique, de la date de naissance de la qualité. Beaucoup d’études consacrées au vignoble la supposent récente, ce qui obscurcit dans sa formulation moderniste un fait très simple : les critères du bon vin d’hier, sont les mêmes que ceux d’aujourd’hui et le parcours de la qualité des « genres » bourguignons, inventé dès le IIe siècle après J.-C., est demeuré stable dans ses principes, sinon dans ses modalités, depuis les origines. Au lieu de mettre en doute le discernement et la compétence des vignerons d’autrefois, nous présumerons au contraire la solide cohérence du « projet œnologique bourguignon» à travers le temps.

 

Dès le premier siècle, en effet, le vigneron ne ménage pas sa peine pour implanter sa vigne sur un coteau pierreux et ensoleillé. Il néglige les terres limoneuses et humides, trop productives et, selon toute vraisemblance, cherche aussi à s’approprier le pinot, cépage originaire de la Gaule du nord-est, reconnu comme le vecteur unique du « bon vin de la Côte qui doit être récolté parfaitement mûr. Au cœur des rues tortueuses des « paroisses » de la Côte, on présumera sans risque d’être démenti, l’existence d’une « cuverie » convenablement aménagée, nécessaire à l’élaboration d‘un vin de qualité, même si toute trace de sa construction est aujourd’hui effacée. On supposera aussi que des soins attentifs, longuement décrits dans les ouvrages spécialisés, ont été mis en pratique : futaille bien rincée, soutirages soigneux pour éliminer les impuretés, cuves de taille suffisante pour vinifier une récolte entière, etc.  Le résultat de ce travail incessant et minutieux, est évidemment un « bon vin »… qui ne peut manquer de ressembler au nôtre.

 

Au-delà de quelques différences superficielles, c’est la parfaite « cohérence œnologique » de ces opérations successives, qui a donné au vin de Bourgogne sa réputation, malgré les terribles crises d’une longue histoire de plus de vingt siècles. Cette hypothèse solide est facilement opposable aux certitudes mal étayées d’un « progrès » observé dans d’autres domaines de la technique, mais inadapté au cas particulier d’une œnologie de haut vol, qui très tôt perfectionnée en Bourgogne, peut seule expliquer les succès passés et présents de ses grands crus.

 

à suivre demain : Le préjugé de la maladresse

 

Repost 0
Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
commenter cet article

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Articles Récents