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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 06:00
«Il n'y a pas de civilisation française sans l'accession des étrangers ; c'est comme ça» Fernand Braudel

Dans son Introduction à l’Identité de la France, Fernand Braudel  écrit :

 

« Je le dis une fois pour toute : j’aime la France avec la même passion, exigeante et compliquée, que Jules Michelet. Sans distinguer entre ses vertus et ses méfaits, entre ce que je préfère et ce que j’accepte moins facilement. Mais cette passion n’interviendra guère dans les pages de cet ouvrage. Je la tiendrai soigneusement à l’écart. Il se peut qu’elle ruse avec moi, qu’elle me  surprenne, aussi bien je la surveillerai-je de près. Et je signalerai, chemin faisant, mes faiblesses éventuelles. Car je tiens à parler de la France comme s’il s’agissait d’un autre pays, d’une autre patrie, d’une autre nation. « Regardez la France, disait Péguy, comme si on n’en était pas. » D’ailleurs, en évoluant, le métier d’historien nous condamne de plus en plus à la sécheresse, à l’exclusion du cœur. Sinon, l’histoire, qui se plaît trop au contact des autres sciences de l’homme, ne tendrait pas à devenir, comme elles, une science très imparfaite, mais une science. »

 

« … définir le passé, c’est situer les Français dans leur propre existence. « Il serait nécessaire, m’écrit un historien  de mes amis, de faire sortir notre histoire des murs – je devrais dire des remparts – où tant d’autres l’ont enfermée. »

 

« Alors qu’entendre par l’identité de la France ? Sinon une sorte de superlatif, sinon une problématique centrale, sinon une prise en main de la France par elle-même, sinon le résultat vivant de ce que l’interminable passé a déposé patiemment par couches successives, comme le dépôt imperceptible de sédiments marins a créé, à force de durer, les puissantes assises de la croûte terrestre ? En somme un résidu, un amalgame, des additions, des mélanges. Un processus, un combat contre soi-même, destiné à se perpétuer. S’il s’interrompait, tout s’écroulerait. Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s’opposer à autrui sans défaillance, de s’identifier au meilleur, à l’essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître u vu d’images de marque, de mots de passe connus des initiés ( que ceux-ci soient une élite, ou la masse entière du pays, ce qui n’est pas toujours le cas). Se reconnaître à mille tests, croyances, discours, alibis, vaste inconscient sans rivages, obscures confluences, idéologies, mythes, fantasmes… En outre, toute identité nationale implique, forcément, une certaine unité nationale, elle est comme le reflet, la transposition, la condition. »

 

 

 

L'identité française selon Fernand Braudel

 

En marge d'un colloque organisé par le Club Espaces 89, proche du Parti socialiste, l'historien Fernand Braudel avait défini pour "Le Monde", peu avant sa mort, en 1985, sa conception de la France.

 

« Je crois que le thème de l'identité française s'impose à tout le monde, qu'on soit de gauche, de droite ou du centre, de l'extrême gauche ou de l'extrême droite. C'est un problème qui se pose à tous les Français. D'ailleurs, à chaque instant, la France vivante se retourne vers l'histoire et vers son passé pour avoir des renseignements sur elle-même. Renseignements qu'elle accepte ou qu'elle n'accepte pas, qu'elle transforme ou auxquels elle se résigne. Mais, enfin, c'est une interrogation pour tout le monde.

 

II ne s'agit donc pas d'une identité de la France qui puisse être opposée à la droite ou à la gauche. Pour un historien, il y a une identité de la France à rechercher avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane. Je ne veux pas qu'on s'amuse avec l'identité.

 

Vous me demandez s'il est possible d'en donner une définition. Oui, à condition qu'elle laisse place à toutes les interprétations, à toutes les interventions. Pour moi, l'identité de la France est incompréhensible si on ne la replace pas dans la suite des événements de son passé, car le passé intervient dans le présent, le « brûle ».

 

C'est justement cet accord du temps présent avec le temps passé qui représenterait pour moi l'identité parfaite, laquelle n'existe pas. Le passé, c'est une série d'expériences, de réalités bien antérieures à vous et moi, mais qui existeront encore dans dix, vingt, trente ans ou même beaucoup plus tard. Le problème pratique de l'identité dans la vie actuelle, c'est donc l'accord ou le désaccord avec des réalités profondes, le fait d'être attentif, ou pas, à ces réalités profondes et d'avoir ou non une politique qui en tient compte, essaie de modifier ce qui est modifiable, de conserver ce qui doit l'être. C'est une réflexion attentive sur ce qui existe au préalable. Construire l'identité française au gré des fantasmes, des opinions politiques, ça je suis tout à fait contre.

 

Le premier point important, décisif, c'est l'unité de la France. Comme on dit au temps de la Révolution, la République est « une et indivisible ». Et on devrait dire : la France une et indivisible. Or, de plus en plus, on dit, en contradiction avec cette constatation profonde : la France est divisible. C'est un jeu de mots, mais qui me semble dangereux. Parce que la France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble. Michelet disait : c'est la France française, c'est-à-dire la France autour de Paris, qui a fini par s'imposer aux différentes France qui, aujourd'hui, constituent l'espace de l'Hexagone.

 

La France a dépensé le meilleur de ses forces vives à se constituer comme une unité ; elle est en cela comparable à toutes les autres nations du monde. L'oeuvre de la royauté française est une oeuvre de longue haleine pour incorporer à la France des provinces qui pouvaient pencher de notre côté mais avaient aussi des raisons de ne pas désirer être incorporées au royaume. Même la Lorraine en 1766 n'est pas contente de devenir française. Et que dire alors des pays de la France méridionale : ils ont été amenés dans le giron français par la force et ensuite par l'habitude.

 

II y a donc dans l'identité de la France ce besoin de concentration, de centralisation, contre lequel il est dangereux d'agir. Ce qui vous suggère que je ne vois pas la décentralisation d'un oeil tout à fait favorable. Je ne la crois d'ailleurs pas facile. Je crois que le pouvoir central est tel que, à chaque instant, il peut ramener les régions qui seraient trop égoïstes, trop soucieuses d'elles-mêmes, dans le sens de l'intérêt général. Mais c'est un gros problème.

 

La seconde chose que je peux vous indiquer, c'est que, dans sa vie économique, de façon curieuse, depuis la première modernité, la France n'a pas su réaliser sa prospérité économique d'ensemble. Elle est toujours en retard, pour son industrialisation, son commerce. Cela pose un problème d'ordre général. Et d'actualité, si cette tendance est toujours valable. Comme si, quel que soit le gouvernement, la France était rétive à une direction d'ordre étatique.

 

Or la seule raison que je vois qui soit une raison permanente est que l'encadrement capitaliste de la France a toujours été mauvais. Je ne fais pas l'éloge du capitalisme. Mais la France n'a jamais eu les hommes d'affaires qui auraient pu l'entraîner. Il y a un équipement au sommet, au point de vue capitaliste, qui ne me semble pas parfait. Nous ne sommes pas en Hollande, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon. Le capitalisme est avant tout, pour moi, une superstructure et cette superstructure ne réussit pas à discipliner le pays jusqu'à sa base. Tant mieux peut-être ou tant pis, je n'en sais rien. Mais l'inadéquation de la France à la vie économique du monde est un des traits de son identité.

 

Dernier trait : la France ne réussit pas au point de vue économique ; elle réussit au point de vue politique de façon limitée parce qu'elle triomphe, précisément, dans ses propres limites. Toutes ses sorties en dehors de l'Hexagone se sont terminées de façon malheureuse, mais il y a un triomphe permanent de la vie française, qui est un triomphe culturel, un rayonnement de civilisation.

 

L'identité de la France, c'est ce rayonnement plus ou moins brillant, plus ou moins justifié. Et ce rayonnement émane toujours de Paris. Il y a aussi une centralisation très ancienne de la culture française. Bien sûr, il existe bien d'autres conditions : triomphe de la langue française, des habitudes françaises, des modes françaises, et, aussi, la présence, dans ce carrefour que la France est en Europe, d'un nombre considérable d'étrangers. Il n'y a pas de civilisation française sans l'accession des étrangers ; c'est comme ça.

 

Le gros problème dans le monde actuel est de savoir comment la société française réussira ou non à accepter ces tendances et à les défendre si nécessaire ; si vous n'avez pas, par exemple, une politique de rayonnement à l'égard de l'Europe et du monde entier, tant pis pour la culture française.

 

La langue française est exceptionnellement importante. La France, c'est la langue française. Dans la mesure où elle n'est plus prééminente, comme ce fut le cas aux XVIIIe et XIXe siècles, nous sommes dans une crise de la culture française. Avons-nous les moyens de remonter la pente ? Je n'en suis pas sûr, mais j'ai quelque espoir. L'empire colonial que nous avons perdu est resté fidèle à la langue française. C'est vrai aussi des pays de l'Est, de l'Amérique latine.

 

L'identité française relève-t-elle de nos fantasmes collectifs ? Il y a des fantasmes et il y a autre chose. Si j'ai raison dans ma vision de l'identité française, quels que soient nos pensées, nos fantasmes, il y a une réalité sous-jacente de la culture, de la politique de la société française. J'en suis sûr. Cette réalité rayonnera ou ne rayonnera pas, mais elle est. Pour aller plus loin, je vous dirai que la France a devant elle des tâches qu'elle devrait considérer avec attention, avec enthousiasme. Elle est devenue toute petite, non parce que son génie s'est restreint, mais en raison de la vitesse des transports d'aujourd'hui. Dans la mesure où, devenue toute petite, elle cherche à s'étendre, à agripper les régions voisines, elle a un devoir : faire l'Europe.

 

Elle s'y emploie, mais l'Europe s'est accomplie à un niveau beaucoup trop haut. Ce qui compte, c'est de faire l'Europe des peuples et non pas celle des patries, des gouvernements ou des affaires. Et ce ne sera possible que par la générosité et la fraternité.

 

Cet entretien, publié dans les colonnes du monde les 24-25 mars 1985, a été réalisé par Michel Kajman.

 

« L’identité de la France » de Fernand Braudel par Yves Florenne

 

ICI 

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15 juillet 2017 6 15 /07 /juillet /2017 06:00
Oui, je le concède je fais l’indien sur mon vélo, je pratique une anarchie joyeuse… comme « Jésus dans la Côte du Golgotha»

« Quand vous verrez passer un cycliste rêvassant, ne vous fiez pas à son allure inoffensive et bonasse : il prépare la conquête du monde».

 

Didier Tronchet, Petit Traité de Vélosophie

 

Ce que j’aime le jour de mon anniversaire c’est primo : faire la fête avec les amis, deuxio recevoir des marques d’affection de ceux-ci et tertio recevoir d'eux des petits cadeaux.

 

L’art du cadeau est un art difficile, en effet l’important c’est bien sûr le geste, pas la grosseur du chèque, et cerise sur le gâteau c’est de savoir taper juste, de faire plaisir en faisant un choix au plus près du cœur.

 

Mon amie Isabelle Spiri me connaît bien, elle connaît mon goût immodéré pour les petits livres qui peuvent se glisser dans une poche et, bien sûr, mon goût du vélo.

 

Elle m’a donc offert pour mon anniversaire « Le goût du vélo » au Mercure de France.

 

 

  Textes choisis et présentés par Hélène Giraud.

 

Au XIXe siècle, la bicyclette constitue une révolution et bouscule les conservatismes. Moyen de locomotion, et parfois d’émancipation, elle devient aussi un sport. Le Tour de France, créé en 1903, attire les plus grandes plumes : le vélo se répand dans les classes populaires, qui voient leur quotidien transcendé dans les aventures de « Coppi le charcutier » ou du « mitron Bobet ». Aujourd’hui, le vélo n’est plus réservé aux dimanches, aux campagnes ou aux athlètes : il est de plus en plus présent dans les villes. On le pare de nouvelles vertus : il rime avec sobriété, autonomie, responsabilité, convivialité. Balade en compagnie de Émile Zola, Maurice Leblanc, Jules Romains, Louis Nucéra, Pierre Sansot, Philippe Delerm, Érik Orsenna, Odon Vallet, Alphonse Allais, Jerome K. Jerome, Alfred Jarry, René Fallet, Albert Londres, Antoine Blondin, Paul Fournel, Éric Fottorino et bien d’autres…

 

Lettres de noblesse pour la petite reine ICI 

 

Les textes choisis par Hélène Giraud sont concis, joliment introduits, éclairés avec rigueur. Son livre trame une roue de fantaisies qui donne ses lettres de noblesse à la geste cycliste. Albert Londres, Antoine Blondin, Eric Fottorino participent aux échappées d’un ouvrage promis à un beau succès de librairie, tant il fédère les curiosités et la convivialité autour d’une locomotion jamais aussi dans l’air du temps.

Jean – Louis ANTOINE

 

 

« Jésus dans la Côte du Golgotha»

 

Barrabas, engagé, déclara forfait.

 

Le starter Pilate, tirant son chronomètre à eau ou clepsydre, ce qui lui mouilla les mains, à moins qu’il n’eût simplement craché dedans – donna le départ.

 

Jésus démarra à toute allure. En ce temps-là, l’usage était, selon le bon rédacteur sportif saint Matthieu, de flageller au départ les sprinters cyclistes, comme font nos cochers à leurs hippomoteurs. Le fouet est à la fois un stimulant et un massage hygiénique. Donc, Jésus, très en forme, démarra, mais l’accident de pneu arriva tout de suite. Un semis d’épines cribla tout le pourtour de sa roue avant.

 

On voit, de nos jours, la ressemblance exacte de cette véritable couronne d’épines aux devantures de fabricants de cycles, comme réclame à des pneus increvables. Celui de Jésus, un sigle-tube de piste ordinaire, ne l’était pas.

 

Les deux larrons, qui s’entendaient comme en foire, prirent de l’avance.

 

Il est faux qu’il y ait eu des clous. Les trois figurés dans des images sont le démonte-pneu dit « une minute ».

 

Mais il convient que nous relations préalablement les pelles. Et d’abord décrivons en quelques mots la machine.

 

Le cadre est d’invention relativement récente. C’est en 1890 que l’on vit les premières bicyclettes à cadre. Auparavant, le corps de la machine se composait de deux tubes brasés perpendiculairement l’un sur l’autre. C’est ce qu’on appelait la bicyclette à corps droit ou à croix. Donc Jésus, après l’accident de pneumatiques, monta la côte à pied, prenant sur son épaule son cadre ou si l’on veut sa croix.

 

Des gravures du temps reproduisent cette scène, d’après des photographies. Mais il semble que le sport du cycle, à la suite de l’accident bien connu qui termina si fâcheusement la course de la Passion et que rend d’actualité, presque à son anniversaire, l’accident similaire du comte Zborowski à la côte de la Turbie, il semble que ce sport fut interdit un certain temps, par arrêté préfectoral. Ce qui explique que les journaux illustrés, reproduisant la scène célèbre, figurèrent des bicyclettes plutôt fantaisistes. Ils confondirent la croix du corps de la machine avec cette autre croix, le guidon droit. Ils représentèrent Jésus les deux mains écartées sur son guidon, et notons à ce propos que Jésus cyclait couché sur le dos, ce qui avait pour but de diminuer la résistance de l’air.

 

Notons aussi que le cadre ou la croix de la machine, comme certaines jantes actuelles, était en bois.

 

D’aucuns ont insinué, à tort, que la machine de Jésus était une draisienne, instrument bien invraisemblable dans une course de côte, à la montée. D’après les vieux hagiographes cyclophiles sainte Brigitte, Grégoire de Tours et Irénée, la croix était munie d’un dispositif qu’ils appellent « suppedaneum ». Il n’est point nécessaire d’être grand clerc pour traduire : « pédale ».

 

Juste Lipse, Justin, Bosius et Erycius Puteanus décrivent un autre accessoire que l’on retrouve encore, rapporte, en 1634, Cornelius Curtius, dans des croix du Japon : une saillie de la croix ou du cadre, en bois ou en cuir, sur quoi le cycliste se met à cheval : manifestement sa selle.

 

Ces descriptions, d’ailleurs, ne sont pas plus infidèles que la définition que donnent aujourd’hui les Chinois de la bicyclette : « Petit mulet que l’on conduit par les oreilles et que l’on fait avancer en le bourrant de coups de pied. »

 

Nous abrégerons le récit de la course elle-même, racontée tout au long dans des ouvrages spéciaux, et exposée par la sculpture et la peinture dans des monuments « ad hoc ».

 

Dans la côte assez dure du Golgotha, il y a quatorze virages. C’est au troisième que Jésus ramassa la première pelle. Sa mère, aux tribunes, s’alarma.

 

Le bon entraîneur Simon de Cyrène, de qui la fonction eût été, sans l’accident des épines, de le « tirer » et lui couper le vent, porta sa machine.

 

Jésus, quoique ne portant rien, transpira. Il n’est pas certain qu’une spectatrice lui essuya le visage, mais il est exact que la reporteresse Véronique, de son Kodak, prit un instantané.

 

La seconde pelle eut lieu au septième virage, sur du pavé gras. Jésus dérapa pour la troisième fois, sur un rail, au onzième.

 

Les demi-mondaines d’Israël agitaient leurs mouchoirs au huitième.

 

Le déplorable accident que l’on sait se place au douzième virage. Jésus était à ce moment dead-heat avec les deux larrons. On sait aussi qu’il continua la course en aviateur… mais ceci sort de notre sujet.

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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 06:00
Le Ventoux, le mont chauve, une légende de Pétrarque à Tom Simpson en passant par Jean-Henri Fabre

« Les épreuves que tu as endurées tant de fois, aujourd'hui, dans l'ascension de cette montagne, sache bien que tu les rencontres aussi, toi-même comme tant d'autres, dans la recherche du bonheur....nombre d'escarpements coupent cette route et fait avancer de vertu en vertu, par des degrés éminents. Sur le sommet et le but suprême, le terme de la route vers lequel tend notre voyage. »

 

Pétrarque, « L'ascension du Mont Ventoux », 1336

 

« Surgissant de nulle part au milieu de la Provence qu'il relie aux Alpes, culminant à 1912 mètres d'altitude, le Mont Ventoux porte bien son autre nom de « Géant de Provence ». Son nom viendrait de l'occitan provençal « Mont Ventor » qui signifie « qui se voit de loin ». Son ancien nom, « Ventour », dériverait des mots vent et venteux, tout à fait appropriés au fort mistral qui y souffle régulièrement. D'ailleurs ce n'est pas pour rien que le col situé à un kilomètre du sommet a été appelé « col des tempêtes ».

 

Le Mont Ventoux s'étend sur vingt-cinq kilomètres d'Ouest en Est et sur 8 kilomètres du Nord au Sud. Une forêt de Mélèzes, de cèdres et de sapins le couvre jusqu'à 1500 mètres d'altitude. Au-delà, la végétation disparaît pour donner place à un sommet aride de couleur blanche, fait de casses de pierres plates appelées lauzes. D'où son autre nom, le Mont Chauve. »

 

13 juillet 1967, Marseille. Le Tour doit affronter le Ventoux. Le « Géant de Provence ». L'air est lourd, empesé. Devant l'Hôtel de Noailles, Pierre Dumas, le médecin chef du Tour, confie ses craintes au journaliste, Pierre Chany. « Quelle horreur cette chaleur, si les gars plongent le nez dans la topette, on risque d'avoir un mort. » Il fait près de 40 degrés. Sur la ligne de départ, l'Italien Felice Gimondi porte un mouchoir sous sa casquette ; Tom Simpson, lui, fait mine de bénir ses équipiers avec l'eau de son bidon, qui sait, pour exorciser une forme de prémonition ?

 

Il y a cinquante ans mourrait Tom Simpson

 

Car le Ventoux, ce n'est pas un col. C'est un univers clos. Une bastide somnolente, une sorte de mausolée hypothétique où tout n'est qu'aridité et désolation. D'ailleurs, l'Anglais est vite lâché, il paraît même qu'à Bédoin on l'aurait vu dans un café boire de l'alcool. Quand Lucien Aimar, qui a déjanté au pied de la montée, retombe sur lui à deux kilomètres du sommet, Simpson titube, tête inclinée sur l'épaule. Son regard vague interroge : pressent-il le drame qui se noue ? Sait-il qu'il roule vers l'abîme ?

 

À presque 30 ans, le "Major Tom" (rien à voir avec David Bowie, mais plutôt aux Carnets du Major Thompson de Pierre Daninos qui font fureur dans Le Figaro) connaît parfois des défaillances. Il court trop, tout le monde le sait. Le soir de sa victoire sur Milan-San Remo, il s'est ainsi éclipsé fissa pour aller cachetonner dans un critérium dès le lendemain. C'est par son courage que ce fils de mineur qui avait débarqué à 18 ans à Saint-Brieuc avec 100 livres en poche est devenu en quelques années la coqueluche du peloton. Sa réputation n'est plus à faire : il a déjà disputé une demi-finale aux Mondiaux de poursuite avec une clavicule cassée et a fini 14e du Tour 1964 malgré un ver solitaire terriblement handicapant.

 

Tour de France : 13 juillet 1967, Tom Simpson, la mort en direct

 

Il y a cinquante ans, un des chouchous du public perdait la vie sur son vélo, devant les caméras de télévision. Retour sur un des épisodes les plus marquants de la Grande Boucle.

ICI 

 

« Une ascension au mont Ventoux » Jean-Henri Fabre

 

Le célèbre entomologiste nous convie à l’accompagner sur les pentes du Ventoux, et à nous joindre à son petit groupe de huit promeneurs, botanistes ou simples randonneurs, pour une ascension qui promet de nous transporter de l’Afrique au Groënland, en seulement quelques centaines de mètres de verticalité !

 

Les senteurs végétales et les « petits coups de baromètre » prétextes à quelques gorgées ravigotantes de rhum, nous seront d’une aide précieuse, de même que le pique-nique à la frugalité douteuse et la « petite » sieste d’une heure au soleil qui le conclut !

 

Il faut bien cela pour affronter, le soir venu, la colère des éléments, qui auraient tôt fait de vous désorienter ! Mais ne craignez rien, car faute de boussole, nos compères expérimentés savent se diriger… à la piqûre d’ortie !

 

Vous êtes en forme ? Le sac-à-dos est prêt ? Alors … en route !

 

 

« Bientôt le soleil se lève. Jusqu’aux extrêmes limites de l’horizon le Ventoux projette son ombre triangulaire dont les bords se frangent de violet par l’effet des rayons diffractés. Au sud et à l’ouest, s’étendent des plaines brumeuses ; au  nord et à l’est s’étale, sous nos pieds, une couche énorme de nuages, sorte d’océan de blanche ouate d’où émergent, comme des îlots de scories, les sommets obscurs des montagnes inférieures. Tout là-bas, du côté des Alpes, quelques cimes flamboient. »

 

« Il est dix heures du matin ; nous avons mis six heures pour venir de Bédoin à la fontaine de la Grave, mais d’un pas modéré, comme il convient pour une exploration attentive. »

 

« La nappe est étalée sur un charmant tapis de plantes alpines… Les vivres sont tirés de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de leurs couches de foin. Ici, les pièces de résistance, les gigots bourrés d’ail et les piles de pain ; là, les fades poulets, qui amuseront un moment les molaires, quand sera apaisée la grosse faim ; non loin, à une place d’honneur, les fromages du Ventoux épicés avec la sarriette des montagnes, les petits fromages au Pébré d’Asé ; tout à côté, les saucissons d’Arles, dont la chair rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre ; par ici, en ce coin, les olives vertes ruisselantes encore de saumure, et les olives noires assaisonnées d’huile ; en cet autre, les melons de Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair orangée, car il y en a pour tous les goûts ; en celui-ci, le pot aux anchois, qui font boire sec pour avoir du jarret ; enfin les bouteilles au frais dans l’eau glacée de cette auge. N’oublions-nous rien ? Si, nous oublions le maître dessert, l’oignon qui se mange cru avec du sel. Nos deux parisiens, car il y en a deux parmi nous (…) sont d’abord un peu ébahis de ce menu par trop tonique ; ils seront les premiers tout à l’heure à se répandre en éloges. Tout y est. À table !

 

Alors commence un de ces repas homériques qui font date en la vie. Les premières bouchées ont quelque chose de frénétique. Tranches de gigots et morceaux  de pain se succèdent avec une rapidité alarmante. Chacun, sans communiquer aux autres ses appréhensions, jette un regard anxieux sur les victuailles et se dit : « Si l’on y va de la sorte, en saurons-nous assez pour ce soir et demain ? » Cependant la fringale s’apaise ; on dévorait d’abord en silence, maintenant on mange et on cause (…) C’est le tour d’apprécier les vivres en connaisseur. L’un fait l’éloge des olives, qu’il pique une à une de la pointe du couteau ; un deuxième exalte le pot aux anchois, tout en découpant sur son pain le petit poisson jaune d’ocre ; un troisième parle avec enthousiasme du saucisson ; tous enfin sont unanimes pour célébrer les  fromages au Pébré d’asé, pas plus grands que la paume de la main. Bref, pipes et cigares s’allument, et l’on s’étend sur l’herbe, le ventre au soleil. »

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13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 06:00
L’étrange histoire de la variété sauvage de tomate L. cheesmanii et son gène j-2. La machine massacrait la récolte avec la délicatesse d’un char d’assaut

L’université de Davis aux USA, à quelques encablures de la Nappa Valley, est l’un des hauts lieux de la recherche agronomique. C’est là que s’invente l’agro-industrie de demain.

 

Son Centre de ressources génétiques de la tomate a joué un rôle crucial dans l’industrie de la tomate. Il porte le nom de Charles Madera Rick, ancien professeur de l’université qui est incontestablement un « architecte de la tomate » car sans lui, « les tomates de l’agro-industrie que l’on mange dans les pizzas, le ketchup ou la sauce tomate industrielle n’auraient pas certaines de leurs qualités distinctives, qu’elles doivent à quelques gènes découverts dans les variétés sauvages. »

 

« Cet Indiana Jones – ou ce bio-pirate, c’est selon – a passé une bonne partie de sa vie en Amérique du Sud : entre 1948 et 1992, il y a découvert de nombreuses variétés sauvages. » ICI

 

 

Les régions andines côtières, au nord-ouest de l’Amérique du Sud,  sont le bassin d’origine de la tomate ; les tomates étaient consommées par les Aztèques. Les tomates sauvages « peuvent être de petits fruits verts, parfois violacés, jaunes ou orange, amers, comestibles ou non, poussant jusqu’à plus de trois mille mètres d’altitude, sans arrosage ni intervention humaine… »

 

Après l’illustre généticien soviétique Nikolaï Vavilov, Charles Rick fut le second chercheur à découvrir des variétés et à entreprendre de cataloguer, dix  ans plus tard, les tomates sauvages dans le bassin d’origine.

 

« C’est aux îles Galápagos, qui font partie du bassin d’origine de la tomate et qui avaient été explorées par Charles Darwin en 1835, que Charles Rick a découvert la variété sauvage L. cheesmanii portant un gène qui allait être promis à un grand avenir industriel : le gène j-2. »

 

Pourquoi ?

 

En 1942, la main d’œuvre agricole disponible en Californie se tarie sous l’effet du conflit mondial, donc il y a urgence à accélérer les programmes de recherches dans le domaine de la mécanisation.

 

« Les premières machines mises au point parviennent bien à progresser dans le champ, à couper les pieds des plants, mais ensuite l’expérience vire à la catastrophe. Les tomates sont réduites en une infâme bouillie, où se mêlent de la terre, elles s’écrasent contre les mécanismes : la machine massacre la récolte avec la délicatesse d’un char d’assaut. »

 

Plutôt que d’inventer une machine adaptée aux tomates il paraît plus pertinent d’envisager de développer génétiquement une tomate adaptée à la machine.

 

Dans cette recherche la découverte du gène j-2 de la variété L. cheesmanii a été déterminante : c’est à lui que l’on doit la possibilité de la mécanisation de la récolte. Du Xinjiang à l’Italie du Sud, de la Turquie à la Californie, ce gène est aujourd’hui présent dans toutes les tomates d’industrie de la planète.

 

« Charles Rick a découvert cette variété aux Galápagos, raconte Roger Chatelat, l’actuel directeur du Centre de ressources génétiques de la tomate. C’était une tomate orange et Charles Rick, en les prélevant, s’était aperçu que ces tomates se détachaient très facilement.

 

Cependant, une fois les graines rapportées en Californie, il ne parvint pas à les réensemencer. Il plantait ses graines, mais c’était en vain. Les tomates ne poussaient pas. Il essaya de modifier un grand nombre de paramètres, mais à chaque fois il échouait.

 

Un jour, il eut l’idée que ces graines de tomate des Galápagos devaient peut-être digérées par des animaux avant d’être réensemencer. Alors, il essaya avec des oiseaux. Cela ne fonctionnait pas non plus.

 

Enfin, il eut l’idée de les donner à des tortues. Le problème, c’est que l’on ne trouve pas si facilement des tortues géantes des îles Galápagos en Californie…

 

Mais Rick se souvint qu’il avait un ami scientifique, à Berkeley, qui avait rapporté deux tortues des Galápagos. Il demanda à ce dernier de nourrir les tortues avec des graines de tomate. Après quoi, Charles Rick recevait par la poste de gros paquets d’excréments de tortue… Cela paraît fou, mais c’était ça, la solution. En donnant à manger ces graines aux tortues et en attendant la fin du processus de digestion de deux semaines, Rick découvrit que l’on activait la germination de ces graines. C’est ainsi qu’il put les réensemencer, et que le gène j-2 révolutionna l’industrie de la tomate. »

 

 

L’Université de Davis développa avec de l’argent public les toutes premières machines de récolte de tomates.

 

Le 1er septembre 1960, 2000 personnes… assistèrent à une démonstration publique de la machine de récolte « Blackwelder »

 

En 1961, les premières tomates d’industrie destinées à la consommation furent récoltées mécaniquement : 25 machines furent alors vendues et 0,5% de la récolte le fut à la machine.

 

En 1965, 20% de la récolte fut mécanisée.

 

En 1966, 70%.

 

En 1967, 80%.

 

En 1968, 92% puis 98%.

 

En 1970, la totalité de la récolte des tomates d’industrie était mécanisée en Californie.

 

Extrait de L’Empire de l’or rouge enquête mondiale sur la tomate d’industrie Jean-Baptiste Malet fayard.

L’étrange histoire de la variété sauvage de tomate L. cheesmanii et son gène j-2. La machine massacrait la récolte avec la délicatesse d’un char d’assaut
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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 06:00
 canon grêlifuge automatique à mélanger gazeux explosif, pour le tir à distance (1903).

canon grêlifuge automatique à mélanger gazeux explosif, pour le tir à distance (1903).

Durant l’été 1946, Vincent Schaefer, chercheur dans un laboratoire de la General Electric de New York, où il travaille sur les problèmes de physique du givre en haute altitude qui préoccupe l’aviation militaire américaine, ouvre son congélateur au cours d’une journée chaude et humide pour y déposer une boîte de neige carbonique (- 72°C) afin de le soulager.

 

Surprise : son haleine se charge immédiatement de millions de minuscules cristaux de glace. Les goulettes d’eau en surfusion – c’est-à-dire à l’état liquide en dessous de 0°C – qu’il exhalait viennent de se solidifier sous l’effet de l’abaissement rapide de la température.

 

C’est exactement le processus décrit une décennie plus tôt, par le météorologue suédois Tor Bergeron, pour expliquer la formation des précipitations au sein de nuages froids.

 

En soufflant dans son congélateur Schaefer vient d’inventer la pluie artificielle.

 

Il renouvelle inlassablement l’expérience avec le soutien enthousiaste de son directeur de laboratoire, le prix Nobel de chimie Irving Langmuir.

 

 

 

Le 14 novembre, se sent prêt pour un test grandeur nature. Il loue un petit avion, survole les montagnes du Berkshire dans les Massachusetts et disperse dans un nuage 6 livres de neige carbonique. Sous ses ailes, la neige tombe ! De la tour de contrôle d’où il suit l’expérience, Langmuir exulte. Au journaliste du NWT qu’il a au téléphone, il énumère ses projets grandioses : détourner les ouragans, transformer l’ride Texas en un vert Éden, supprimer les brouillards givrants au-dessus des aéroports.

 

Les météorologues se montrent cependant dubitatifs devant ces annonces fracassantes. Ils savent que le projet de manipuler le temps est aussi ancien que la science météorologique et que les avatars reflètent fidèlement l’histoire de ces avancées comme des déconvenues.

 

Les services juridiques de la GE, attentif à la jurisprudence Hatfield (celui-ci, au début du XXe siècle, en tant rain-maker, avait convaincu la ville de San Diego de garantir par contrat la pluie à volonté grâce à des tours en bois dans lesquelles il brûlait, à l’abri des curieux, une mystérieuse mixture de son invention. En janvier 1916 des pluies torrentielles ravagent la ville, causant des dizaines de morts et causant d’énormes dégâts. La municipalité accuse Hatfield d’en être responsable. Après deux décennies de procédure, en 1938 parvient à faire reconnaître par 2 tribunaux que « la pluie est un don de Dieu ») décident de ne pas financer les recherches sur la pluie artificielle.

 

Langmuir proche de la retraite se moque du veto, vend son projet à l’Administration américaine. Nous sommes au début de la guerre froide et la perspective de mener une guerre météorologique contre les Soviets enthousiasme les généraux américains. Pour eux ce serait un avantage stratégique inexploité puisque les vents dominants de l’hémisphère Nord vont d’est en ouest, il suffira de larguer au-dessus de l’Europe des bombes météorologiques à retardement qui exploseront au-dessus de l’URSS pour enfoncer dans la boue les chars soviétiques et noyer les plaines fertiles de l’Ukraine.

 

Le Pentagone entretient de judicieuses fuites pour laisser planer sur son adversaire soviétique la menace de cette guerre météorologique qu’Edgar P. Jacobs met spectaculairement en scène dans S.O.S. météores (1959), cinquième aventure de Blake et Mortimer.

 

 

Dans la France de Jour de fête de Jacques Tati, ces nouveaux exploits en provenance d’Amérique font forte impression. En 1950, le ministre des transports du président du Conseil d’Antoine Pinay, qui s’inquiète de la sécheresse qui s’abat sur sa bonne ville de Saint-Chamond, charge le général Ruby, officier d’aviation, de résoudre le problème.

 

Le général Ruby n’y va pas par 4 chemins : tout nuage survolant le barrage de La Valla, près de Saint-Chamond, est attaqué sans sommation à l’iodure d’argent. Un mois plus tard, le général se vante d’avoir quintuplé le volume d’eau dans le barrage.

 

Encouragé, il entreprend de s’attaquer à la prévention des orages de grêle, qui ravagent vergers et vignobles.

 

Il rencontre un certain scepticisme car dans les campagnes les plus âgés se souviennent de la vogue, avant la première guerre mondiale, des canons grêlifuges, in ventés par l’Autrichien Albert Stiger, ingénieur et maire de Windisch-Feistritz en Styrie.

 

Ces imposants canons en forme d’entonnoirs crachaient de superbes ronds de fumée noire qui s’élevaient en tourbillonnant jusqu’à plus de 600 mètres d’altitude. Les 30 canons que Stiger installe dans sa commune font merveille durant les étés 1896 et 1897 : les orages de grêle ravagent les localités environnantes mais évitent soigneusement Windisch-Feistritz.

 

On se presse alors d’Autriche,  d’Italie et du sud de la France pour admirer ces canons, pour le plus grand bonheur des affaires de la firme Greinitz qui les produit. En 1901, un congrès international conclut à l’efficacité de ces engins. L’Italie compte alors 10 000 canons, dont les tirs protègent efficacement le vignoble de la grêle et tuent accidentellement 7 personnes et en blessent 78 autres.

 

Mais ces accidents ne sont pas le seul problème. Les physiciens soulignent qu’aucun mécanisme plausible ne peut expliquer l’efficacité supposée des canons. Et les échecs s’accumulent.

 

Le second congrès international, qui se tient à Gratz en 1902, se divise : 17 experts affirment que la méthode est certainement ou probablement efficace, 20 sont de l’opinion opposée, et 13 autres se disent incapables de conclure.

 

Pour sortir de l’impasse, deux essais sont organisés à Windisch-Feistritz et en Italie en 1904 : la grêle que l’on sait aujourd’hui suivre d’étonnants cycles qui alternent années « avec » et années « sans », s’abat sur les 2 régions. C’est la fin des  canons grêlifuges, et la firme de Greinitz se reconvertit dans l’armement, alors que la guerre menace en Europe.

 

Deux générations plus tard, le souvenir des canons grêlifuges est encore vif dans les campagnes viticoles françaises, et le général Ruby a du mal à convaincre les agriculteurs des vertus de son arsenal antigrêle.

 

On y préfère donc des brûleurs à iodure, sorte de chaudrons dont s’échappe d’épaisses volutes de la substance. L’association nationale d’études et de lutte contre les fléaux atmosphériques, dirigée par quelques notables locaux et conseillée par Henri Dessens, directeur de l’Observatoire météorologique du Puy-de-Dôme, commence à en installer dans le Sud-Ouest, où ils sont toujours en action.

 

Les développements sur cette histoire sont à lire dans le livre de Nicolas Chevassus-au-Louis Un iceberg dans mon whisky, quand la technologie dérape, dont sont tirés ces extraits.

 

 

Dernier épisode en date « Et pourtant, il fait beau sur Pékin pour l’ouverture des Jeux Olympiques le 8 août 2008, comme le très officiel Bureau du modification du temps chinois l’avait annoncé un an auparavant. Malgré des décennies d’échec, l’ensemencement des nuages pour créer des précipitations ou pur empêcher la grêle de tomber a en effet de nouveau le vent en poupe.

 

L’explication est d’abord technique. Une nouvelle méthode d’ensemencement des nuages recourant à des sels hygroscopiques et non plus à la neige carbonique ou à l’iodure d’argent, a été mise au point en 1999 en Afrique du Sud.

 

Des essais statistiquement rigoureux, en aveugle et contre placebo comme lors des essais de nouveaux médicaments, ont montré une réelle amélioration de l’efficacité et de la reproductibilité par rapport aux méthodes antérieurs. L’explication est aussi, et peut-être surtout, politique.

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9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 06:00
Collusion rime aussi avec corruption : les liaisons de plus en plus dangereuses de la presse avec la communication.

Le long défilé des affaires touchant les politiques, ces gens de pouvoir, cette frénésie purificatrice qui permet au peuple de se dédouaner de ses propres turpitudes, de ses demandes de prébendes à ces mêmes élus, donne à la presse papier, bien mal en point, du grain à moudre comme aimait à le dire André Bergeron.

 

La presse : le cinquième pouvoir ?

 

Pour une information non contaminée

 

« Les systèmes actuels de régulation des médias sont partout insatisfaisants. L’information étant un bien commun, sa qualité ne saurait être garantie par des organisations composées exclusivement de journalistes, souvent attachés à des intérêts corporatistes. Les codes déontologiques de chaque entreprise médiatique - lorsqu’ils existent - se révèlent souvent peu aptes à sanctionner et à corriger les dérives, les occultations et les censures. Il est indispensable que la déontologie et l’éthique de l’information soient définies et défendues par une instance impartiale, crédible, indépendante et objective, au sein de laquelle les universitaires aient un rôle décisif. »

 

Octobre 2003, Le cinquième pouvoir par Ignacio Ramonet Directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008.

 

Cette semaine je tombe sur un article sur le site de l’Obs. :

 

Journalisme : l’irrésistible ascension du contenu publicitaire

Anna Topaloff

 

« Longtemps, quand un journaliste croisait dans l'ascenseur un membre de la régie publicitaire de son journal, il lui disait à peine bonjour. Pour l'héritier d'Albert Londres, le "pubard" incarnait le mal : celui qui utiliserait le moindre signe de cordialité pour corrompre son âme en lui vendant les "valeurs" de la marque avec laquelle il venait de signer un juteux contrat.

 

Aujourd'hui, il n'est pas rare de les voir boire un verre ensemble près de la rédaction. Car ces dernières années, les frères ennemis des médias ont dû apprendre à travailler ensemble. Face à la baisse vertigineuse des ventes en kiosque, la presse est en quête de nouveaux revenus et l'heure est, partout, à la diversification.

 

Aux côtés des publicités classiques, d'autres dispositifs apparaissent : brand content, native advertising, brand publishing… La version moderne du bon vieux publireportage est en plein essor. Concrètement, il s'agit d'articles ou de reportages conçus en collaboration avec une marque. »

 

Lire ICI 

 

À lire absolument… sans bien évidemment mettre tous les journalistes dans le même sac… mais en leur demandant d’assumer, comme chacun de nous, leur part de responsabilité dans le « tous pourris » terreau des démagogues…

 

Mention spéciale aussi aux soi-disant blogueurs, critiques autoproclamés dans le vin et la gastronomie qui sont sous perfusion de ceux qui les invitent.

 

Crédibilité : Zéro !

 

Les pires sont ceux qui, en plus, nous donnent des leçons de déontologie !

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 06:00
Ingrid Astier fait passer ses truands à Table chez Bruno Verjus pour mieux les cuisiner : haute voltige…

Se mettre à table, dans le jargon poulaga c’est, pour le suspect cuisiné par les flics, avouer, manger le morceau. Cette expression serait tirée d'une pratique policière douteuse, où les suspects étaient privés de repas jusqu'à ce qu'ils passent aux aveux.

 

Les jours où je déjeune chez Table, l’antre de Bruno Verjus, je stationne à l’à pic du bar et très souvent le chef vient un instant me tenir compagnie. Ça fait partie de ma conception de la fonction d’un restaurant : cultiver la convivialité.

 

Lors de mon dernier passage j’étais chargé d’une moisson de livres, dont un polar. Bruno, dans la conversation, me glissa « Tu devrais lire Haute Voltige de mon amie Ingrid Astier ! » Alors, halte à la librairie Gallimard et le pavé tombait dans ma besace 600 pages.

 

 

Sur la péniche l’Eendracht, amarrée à un quai de Seine, on y accède par le cours de la Reine et en surplomb s’étend le Grand Palais. En face, sur l’autre rive, la gauche, la maison sans fenêtres : l’Assemblée Nationale.

 

« Quand elle (Ylana) dépassa le paravent, elle comprit.

 

C’était insensé.

 

Une table était dressée. Non sur  les déprimantes nappes des hôtels guindés. Mais sur des nappes brodées de minuscules cerises doubles. En fait, une table comme elle n’en avait jamais vu. En fait, un buffet. Des mets s’étageaient, sous des cascades de fleurs. Des anémones blanches à cœur violet, mêlées à des renoncules et des succulentes filaient la parfaite entente avec des coupelles d’œufs de saumon transparents comme des perles de verre. Sous les feuilles d’agave, elle repéra du caviar, du foie gras truffé, et des huîtres différentes le unes des autres. Le K (le propriétaire de la péniche) précisa qu’elles venaient de tous les pays. Des corbeilles de pain cultivaient le même goût de la diversité – mêlées à des pommes  de pin, ce qui ne manquait pas d’humour. Le sol était jonché de roses aux teintes carnées. À droite, un palmier qui n’avait pas l’air de se demander ce qu’il foutait à Paris. Ylana se dirigea vers lui pour vérifier s’il était vrai. Oui, il l’était.

 

Ce mirage aussi était vrai.

 

  • Vous avez du beurre aux algues, là, dit-il en montrant des ardoises, et du beurre au sel fumé. Avec les huîtres, c’est délicieux, vous verrez.
  •  

Elle n’en revenait pas.

 

  • Pour le foie gras, si je puis me permettre, je vous conseille de le prendre comme chez Table de la rue de Prague, avec un peu de poivre de Tasmanie, là, et vous le parsemez de grué de cacao qui est… qui est… ici !

[…]

 

Ylana avait envie de tout goûter. Le K l’initia à ce qu’elle ne connaissait pas. Sur la table, des tranche de jambon jabugo rougeoyaient comme du vitrail au soleil, de la poutargue séchée rosissait, et du comté de grande garde était coupé en feuilles légères, à côté d’un saladier de truffes du Périgord. Les fruits n’étaient pas oubliés : des mangues étaient présentées, chair retournée, en quadrillage découpé, pareilles à des hérissons. Des fruits la passion, fendus en deux, offraient leur cœur juteux. Et des cédrats digitata – un agrume qu’on appelait « Main de Bouddha » à cause de ses longs doigts jaunes – donnaient à la table une touche surréaliste. Ils semblaient dérober des truffes chocolatées à la vanille de Huahine.

 

Au milieu de ce faste, Ylana repéra… non ! Elle n’y croyait pas ! Elle repéra des cornichons malossols, à côté du tarama blanc. Elle avait envie de sautiller, d’embrasser la terre entière et même le propriétaire. Ranko, lui, se faisait discret. Rien de son étonnement ne transparaissait.

 

[…]

  • Je manquerais à tous mes devoirs si je ne proposais pas une coupe de champagne à une jolie femme, dit Aleksandar (dit K) en l’invitant à prendre un verre.

 

À côté du bassin, une bouteille de champagne trônait, escortée non de flutes mais de verres à vin. À cause du ballet des esturgeons, elle venait seulement de la repérer.

 

  • Vous devriez apprécier, reprit-il. C’est du Selosse. La cuvée Substance. Anselme Selosse prétend qu’il y a des bulles carrées, je vous laisserai en juger… Je déteste la boire dans des flutes… Vous aimez le champagne, Ylana ?

 

 

Elle se jeta à son cou et ne regretta pas d’avoir résisté à l’appel de la cigarette quand Astrakan s’en était allumé une.

 

  • C’est la plus belle surprise qu’on m’ait faite de ma vie ! Monsieur K, votre bureau est un conte de fées !

 

  • - Je suis comme Astrakan, Ylana, je n’accepte les contes de fées que s’ils sont à ma portée…  Je n’aime pas rêver de loin. Ce monde compte assez de frustrés…
  •  

Encore fallait-il en avoir les moyens. Ou se les donner.

 

[…]

 

Enfin, elle goûta à son verre de champagne. Dans ses yeux, la volupté irradiait.

 

  • Alors ? s’enquit Aleksandar.

 

  • Alors… c’est tellement incroyable que je crois que je ne boirai plus d’autre champagne de ma vie ! Les bulles sont tellement fines…

 

  • Et presque salines, ajouta le K. C’est d’une grande vivacité. Comme si son énergie ne demandait qu’à être libéré.
  •  

[…]

 

Aleksandar toucha l’épaule d’Ylana et elle frissonna.

 

  • La prochaine fois, je vous fais goûter un Boërl et Kroff 2002 vinifié par Drappier. Rarissime. Un champagne de longue garde.

 

  • Les yeux fermés ! répondit-elle.

 

  • … Bon principe pour goûter, dit-il. Sous de Gaulle et Pompidou, le Boërl et Kroff était le champagne de l’Élysée, vous savez.

 

 

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 06:00
À Marseille Mélenchon ne changera pas l’eau en vin mais donnera des banquets couchés où l’on écopera des coupes du nectar divin…

Le Jean-Luc il est partout chez lui, « Je suis légitime partout, spécialement ici : il ne faut pas oublier que la première fois que j'ai mis le pied sur la terre de France, c'était ici. », après une déculottée contre la chèvre de Montretout, au Nord, le voilà qu’il mit cap au Sud pour se faire adouber par les insoumis de Marseille. À bientôt 66 ans, pour enfin réussir sa vie, notre chef des insoumis se devait de triompher, d’être enfin élu député.

 

Non, je n’ironiserai pas sur Marseille, non je n’évoquerai ni les sardines qui bouchent le port, ni la bouillabaisse pour touristes, ni le cochonnet de la pétanque, ni le Ricard, ni le cœur fendu de monsieur Panisse, ni le Gastounet d’Edmonde Charles-Roux, ni le Jean-Claude Go dingue (phonétique bien sûr)…

 

Pour plaire au Jean-Luc, ouvrier de la 25e heure des vins propres, lui qui autrefois, lorsqu’il était cryptocommuniste dans le giron de Tonton, chantait les louanges du productivisme, j’évoque ici, sur cet espace de liberté, la belle exposition Le banquet de Marseille à Rome, plaisirs et jeux de pouvoir, au Musée d’Archéologie méditerranéenne de la cité Phocéenne.

 

 

Sans sombrer dans la galéjade notre guide des insoumis qui ne se marre pas tous les jours, c’est la marque de fabrique des rejetons de Trotsky : ils tirent la gueule ! Ne me dites pas que je suis mauvaise langue, pour les avoir pratiqués tout au long de mon long parcours ils ne transpirent pas la franche gaieté, celle du peuple dont ils se réclament. Ce sont des austères.

 

Allez Jean-Luc sourit tu vas être filmé au cours d’un banquet couché !

 

« Buvons donc, amis, c’est aussi mon sentiment. Le vin, en arrosant les esprits, endort les chagrins, comme la mandragore assoupit les hommes : quant à la joie, il éveille comme l’huile la flamme. »

 

Xénophon, Le Banquet

 

« Croyez-moi en effet, il n’est pas de meilleure vie que lorsque la gaieté règne dans tout le peuple, que les convives dans la salle écoutent le chanteur, assis en rang, les tables devant eux chargées de viandes et de pain, et l’échanson dans le cratère puisant le vin et en versant dans chaque coupe : voilà ce qui me semble être la chose la plus belle. »

 

Homère, L’Odyssée, IX

 

« Bois avec moi, sois jeune,

aime et couronne-toi avec moi.

Avec moi, délire si je délire,

sois sobre si je suis sobre. »

 

Athénée de Naucratis, le Banquet des sages livre XV

 

« Socrate s’assit, et quand lui et les autres convives eurent achevé de souper, on fit des libations, on chanta un hymne en l’honneur du dieu ; et, après toutes les cérémonies ordinaires, on parla de boire. »

 

Platon, Le Banquet

 

Le Banquet Couché

 

 

« Les origines de la position couchée au banquet, et notamment les premières représentations connues du motif, sont à rechercher du côté de l’Orient ancien, vraisemblablement dans le monde syro-araméen et/ou iranien.

 

Cela correspond manifestement à un changement important des habitudes dans le courant du VIIe siècle avant J.-C. ; la Syrie semble avoir joué un rôle majeur dans la diffusion de cette nouvelle coutume, tant vers l’est que vers l’ouest, et en particulier vers Chypre. Cette pratique arrive en Grèce et en Étrurie au tournant des VIIe et VIe siècles avant J.-C., comme l’atteste l’abondante iconographie des vases grecs, et va progressivement se généraliser comme un instrument de pouvoir politico-social. Les banqueteurs sont allongés sur des couches, les klinaï, et appuyés sur le coude gauche ; devant eux sont dressées des tables basses où sont disposés la vaisselle et les mets.

 

Cette posture se justifie par la nécessité de garder la main droite libre pour se servir.

 

Le banquet couché a donc une origine orientale ; il apparaît surtout, à l’origine, comme un privilège réservé aux rois et aux princes. Sa diffusion dans le monde grec semble s’imposer, certes graduellement, mais assez rapidement, et sa signification est multiple : la place des convives – tous des hommes adultes – est régie par des règles précises qui tiennent compte de l’âge, de la charge et d’autres privilèges significatifs. Femmes et enfants sont normalement exclus du banquet, à l’exception des esclaves,  des hétaïres ou des musiciennes.

 

La fonction sociale du banquet est déterminante puisqu’elle sépare les convives, privilégiés, de ceux qui n’y participent pas, établit la notion de communauté autour du vin consommé, et représente le point culminant de l’existence masculine. »

 

Stéphane Abellon

 

Dionysos, le maître du vin

 

« La figure emblématique de Dionysos, complexe et incontournable, ne saurait être négligée ou occultée dans cette exposition : il occupe une place privilégiée dans le banquet, puisque c’est lui qui donna le vin aux hommes, il est aujourd’hui encore un dieu familier, symbolisant les délices et les égarements liés à la consommation du vin, mais également un dieu civilisateur.

 

En effet, s’il a donné la vigne aux hommes, il est aussi celui qui leur a appris le savoir-boire, notamment en mélangeant l’eau au vin afin d’en tempérer les effets. C’est dans ce cadre du symposion que l’on respecte cet usage : Dionysos est ainsi le dispensateur de la convivialité et de l’exaltation produite par le jus du raisin fermenté, « riche en joies » et délices des mortels.

 

« Lorsqu’on fait un repas à Rome dans le temple d’Hercule (celui qui triomphe, sous les auspices requis, faisant les frais du souper), les mets que l’on sert sont vraiment analogues à la voracité d’Hercule. On y verse largement du vin miellé ; le manger consiste en grands pains, en viandes fumées cuites au bouillon, et beaucoup de viandes rôties des victimes qu’on vient d’immoler. »

 

Posidonius, cité par Athénée de Naucratis, Le Banquet des sages, livre IV

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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 06:00
« J’ai survécu à pire que vous. Vous n’êtes que des SS aux petits pieds » Simone Veil à Jean-Marie Le Pen

Souvenir d’une belle amie infirmière au CHU de Nantes qui, le lundi soir, pleurait en rentrant du travail : combien de jeunes femmes avaient encore mis leur vie en danger avec des faiseuses d’anges ou des aiguilles à tricoter ?

 

Je ne trouvais pas les mots pour la consoler, je l’écoutais en me jurant que je me battrais auprès des femmes pour que : plus jamais ça !

 

Des aiguilles à tricoter à la loi sur l’IVG  lire ICI 

 

Le 26 novembre 1974, Simone Veil montait à la tribune de l'Assemblée nationale pour prononcer un discours historique afin de défendre sa loi légalisant l'avortement. Elle dû faire face à des adversaires déchaînés, des réactions d'une rare violence.

 

Ils avaient face à eux une femme courageuse, pugnace, intransigeante, florilège :

 

« La peur ne se fuit pas, elle se surmonte. »

 

« L’amour ne se crie pas, il se prouve. »

 

« Les erreurs ne se regrettent pas, elles s’assument »

 

 

Tous les adversaires du projet sur l'interruption de grossesse se sont mobilisés, il y a plusieurs mois, en vue de cette bataille, les yeux fixés sur la ligne bleue de la foi, de l'humanisme ou d'une certaine idée de la France. Ils ont leurs champions : l'ancien garde des Sceaux, Jean Foyer, qui peut chanter toute la messe en grégorien, le frénétique Pierre Bas, qui gifla Mitterrand un jour où il s'était cru outragé, le pharmacien vendéen Paul Gaillaud, le docteur Feit, gynécologue lyonnais de grand renom et député giscardien du Jura. Et encore Gabriel Kaspereit, et surtout le plus prestigieux et le plus torturé, Michel Debré.

 

Tous membres de la majorité présidentielle. Profitant de l’absence des partisans de la libéralisation de l'avortement, le camp des « anti » s'était installé en maître à la commission parlementaire et avait élu, comme rapporteur du projet, l'un des siens - le plus obscur peut-être : Alexandre Bolo, député de Loire-Atlantique qui exerce dans le civil la profession de représentant. Et, en quelques jours, la loi Veil, à laquelle le président de la République tenait tant, s'était trouvée en lambeaux.

 

Les autres, tous les autres députés, les tièdes, les hésitants, les tourmentés, étaient restés silencieux, emmurés dans leur drame de conscience. Dès le dépôt à l'Assemblée du projet de loi, ils avaient reçu un vilain tract à croix gammée, démontrant que la France reprenait à son compte la politique de sélection raciale de Hitler.

 

L'avaient-ils lu ?

 

En quelques semaines, ils avaient été submergés de lettres, de télégrammes, de coups de téléphone, de menaces. Il fallait avoir la tête vraiment solide. Le député de Quimper, Marc Becam, un jeune catholique militant, gaulliste progressiste, disait : « Je reçois, en moyenne, un appel pathétique par jour. C'est vraiment pour moi le vote le plus difficile que j'aie jamais eu à accomplir. Mon chemin est pourtant tracé : c'est celui de l'Eglise. Si je me prononce pour la loi, je crains d'ouvrir une digue - le barrage de Fréjus, comme disait de Gaulle. Mais si je repousse le projet, je me joins aux Pharisiens qui chaque jour acceptent mille avortements clandestins et dorment en paix. »

 

Un autre gaulliste, le « commando » Vivien, interrogeait chaque matin sa femme et ses deux filles, dans l'espoir vain d'entendre l'argument décisif. Quant aux élus du Centre démocrate, survivants de la démocratie chrétienne, ils n'assistaient pas aux travaux de la commission et l'on prétendait méchamment qu'ils se cachaient. Un secrétaire d'Etat, croisant un élu, lui avouait : « Au gouvernement, nous avons de terribles problèmes. Mais du moins nous n'aurons pas à voter sur ce   texte. Et, si j'ose dire, c'est une sacrée chance ! »

 

Devant une assemblée qui compte 9 femmes pour 481 hommes, la ministre s'exprime d'une voix calme, un peu tendue: « Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300000 avortements qui chaque année mutilent les femmes dans ce pays, bafouent nos lois et humilient ou traumatisent celles qui y ont recours »

 

« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. Il suffit de les écouter. C'est toujours un drame », assure-t-elle tout en soulignant que « l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue ».

 

Son discours d'une heure est chaleureusement applaudi par la gauche. La droite se tait, pour l'instant. Dans les tribunes du public, à l'inverse de l'hémicycle, ce sont les femmes qui dominent, venues en masse écouter la ministre.

 

Suivent alors plus de 25 heures de débats durant lesquelles Simone Veil affronte insultes et propos de « soudards », racontera-t-elle, pendant qu'à l'extérieur, des militants anti-avortement égrènent leurs chapelets. Trois jours et deux nuits de combat contre les tenants de sa propre majorité.

 

Hélène Missoffe, l’une des rares femmes de l’hémicycle, est la première à prendre la parole après la ministre Veil : «Se fermer les yeux, faire comme si le problème n’existait pas, est à la fois lâche, bête et stupide.»

 

Michel Debré, ancien Premier ministre du général de Gaulle, voit dans ce texte « une monstrueuse erreur historique ». Les députés de droite René Feït et Emmanuel Hamel diffusent dans l'hémicycle, à tour de rôle, les battements d'un cœur de fœtus de quelques semaines. Le premier affirme que si le projet était adopté « il ferait chaque année deux fois plus de victimes que la bombe d'Hiroshima ». Jean Foyer, ancien Garde des Sceaux du général de Gaulle, lance: « Le temps n'est pas loin où nous connaîtrons en France ces avortoirs, ces abattoirs où s'entassent des cadavres de petits hommes ».

 

Le pire reste à venir: Hector Rolland reproche à Simone Veil, rescapée des camps de la mort, « le choix d'un génocide ». Jean-Marie Daillet évoque les embryons « jetés au four crématoire ». Jacques Médecin parle de « barbarie organisée et couverte par la loi comme elle le fut par les nazis ».

 

5 avril 1971, l’appel des 343 « salopes »

 

La bataille pour le droit à l’avortement commence bien avant l’arrivée de Simone Veil au gouvernement. La question divise la société. Le 5 avril 1971, 343 femmes réclament le droit à l’avortement dans le Nouvel Observateur. «Un million de femmes se font avorter chaque année en France… Je déclare que je suis l’une d’elles», écrivent Simone de Beauvoir, Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Françoise Sagan, Jeanne Moreau… et d’autres que Charlie Hebdo rebaptisera les «343 salopes». Le manifeste accélère le combat pour les droits des femmes, dans la rue mais aussi devant la justice.

 

Octobre 1972, le procès de Bobigny

 

Marie-Claire, 17 ans, est jugée pour avoir avorté à la suite d’un viol. La mobilisation est forte. Défendue par Gisèle Halimi, la jeune fille sera finalement acquittée. Sa mère sera, en revanche, condamnée à 500 francs d’amende pour complicité d’avortement et la personne ayant pratiqué l’interruption de grossesse, à un an de prison avec sursis.

 

« Simone Veil a imposé l'évidence dans un monde politique profondément archaïque »

 

Simone Veil est morte ce vendredi 30 juin 2017. Ministre de la Santé, elle a défendu la dépénalisation de l'avortement au moment où les mouvements féministes avaient fait de la vie privée des femmes un enjeu politique inévitable. C'est avant tout face à l'archaïsme des députés français que se sera battue l'ancienne ministre, explique l'historienne Michèle Riot-Sarcey.

 

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« J’ai survécu à pire que vous. Vous n’êtes que des SS aux petits pieds » Simone Veil à Jean-Marie Le Pen
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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 06:00
« L’eau est une offense » Joseph Kessel... L’Alcool face à l’Ego

Juillet, mon mois, le 7e de l’année, bascule, territoire de mon identité, j’y entre pour ne rien y faire, vagabonder, tirer des bords, rader, me poser au bord de bars, laisser-aller, échappée belle, je ne suis pas pressé j’ai tiré l’essentiel de ma vie.

 

Ce sera donc, ici, un journal au jour le jour :

 

1ier juillet

 

1929, Joseph Kessel entre dans un restaurant où il rejoint des notables un peu guindés. Il est déjà célèbre : « L’Equipage ». Juif et Russe et Français et un peu Afghan, né d’occasion en Argentine, aventurier et voyageur, il a déjà traversé le monde : Clara en Argentine, Paris, la guerre, Vladivostok, l’Inde et la Chine. Dans le restaurant guindé, il est vis-à-vis d’une belle amie russe qui boit de l’eau. L’eau est une offense. Dans sa patte, il presse la main et le verre. Il brise le verre et blessa la main. Fille et garçon s’ennuient avec les notables. Ils s’en vont retrouver des Russes pour manger des blinis et du Tzigane… Mais toutes les histoires que l’on raconte sur Kessel ne sont que des légendes.

 

Kessel est une force, un appétit, un cœur… Une espèce de héros des temps biblique qui, quoi qu’on en dise, ne sera révolu dans aucune société.

 

Joseph Kessel ne comprend pas ou prétend ne rien comprendre aux luttes sociales, au communisme ou au socialisme, à ce mouvement des foules qui est le ressort de l’humanité Il n’y prête attention que dans un vaste appétit de générosité. Pourtant il n’est pas affligé par le monde moderne comme un Saint-Exupéry. Il sait que l’héroïsme peut-être un des aspects les plus contestables de l’homme. Il a vu des hommes par milliers. Il les approche un à un comme un frère. Mais il ne s’écarte pas pour saisir la forêt, l’espèce.

 

Joseph Kessel n’est pas un partisan. Il a un faible pour les mauvais garçons, les inadaptés, ceux qui restent en marge d’une société qu’il ne prétend pas changer lui-même, mais dont les règles et les faux cols lui font hausser les épaules.

 

Au physique, c’est un tronc de cône à l’envers dont les épaules et le torse puissant portent une crinière et des yeux qui sont un paysage. Il a un de ces visages burinés qui font éclater l’étrange lucarne du petit écran.

 

Emmanuel d’Astier de la Vigerie 1966

« L’eau est une offense » Joseph Kessel... L’Alcool face à l’Ego

L’Alcool face à l’Ego

 

Le problème majeur de l’alcoolique, c’est qu’il se ment. C’est là la première étape de cette spirale infernale qu’est l’alcoolisme : le déni. Oui, on boit, plus que les autres et plus que de raison, mais cela n’a pas d’importance car l’on est différent de ceux qui sont tombés dans la gnôle. On est plus puissant qu’eux, plus brillant, au final on est simplement plus. Dans cette logique, l’alcool rempli une place étrange, à la fois désinhibant social et tyran, nous montrant soit sublimé, soit telle une épave. Les alcooliques anonymes nomment ces deux aspects de l’alcool, l’alcool festif ou l’alcool tyran. Or, ce que montre très bien le livre de Joseph Kessel, par les témoignages qu’il recueille c’est que l’élément conduisant à basculer d’un état à l’autre est généralement l’ego de l’individu. Il s’agit du dialogue que tient l’alcoolique avec lui-même et qui se construit autour de sa fierté. Ainsi, voici ce que déclare Robert N, patron de presse au Herald Tribune, à Kessel afin d’expliquer comment il est tombé dans l’alcool :

 

« J’étais encore très fier de moi, quand à l’Université je me suis mis à boire, à mon tour. Mais je n’étais pas un simple artisan de compagne, moi. J’étais un intellectuel. Je savais me contrôler, me diriger (…) Toujours plus d’alcool, toujours plus haut. Il n’avait personne d’aussi intelligent, doué, hardi, irrésistible que moi. Si quelque incident regrettable survenait, dans le domaine social ou professionnel, cela ne pouvait être le fait que des autres. On ne me comprenait pas. »

 

 

Récits alcoolisés

 

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