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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 08:00
« Les réseaux sociaux donnent le droit de parler à des légions d’imbéciles qui, jusque-là, ne parlaient qu’au bar après un verre de vin, sans causer de dommage à la collectivité » Umberto Eco

À méditer par tous ceux qui passent leur temps à s’écharper sur Face de Bouc, y compris moi-même si je n’y participe guère.

 

Umberto Eco en était bien conscient quand, quelques mois avant sa mort, s’adressant incidemment aux journalistes en marge d’une cérémonie où il fut fait docteur honoris causa à Turin, le 10 juin 2015, il fit une déclaration qui en fit grimacer plus d’un et mit le feu à quelques consciences coupables.

 

« Les réseaux sociaux donnent le droit de parler à des légions d’imbéciles qui, jusque-là, ne parlaient qu’au bar après un verre de vin, sans causer de dommage à la collectivité. On les faisait taire aussitôt, alors que désormais ils ont le même droit à la parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. »

 

Dans L’imbécillité est une chose sérieuse, Maurizio Ferraris s’interroge :

 

 

« Comment se permettait-il ? À qui faisait-il allusion ? Il faisait allusion à vous et à moi, par exemple, une « race curieuse de la vie d’autrui et paresseuse quand il s’agit de redresser la sienne », comme disait saint Augustin. Des gens prêts à dire que l’humanité est parfaite et qu’elle est pervertie par la technique, qui l’aliène, l’éloigne d’elle-même, la transforme et la déforme, en un mot la rend imbécile. L’indignation et la dénonciation de l’aliénation sont des façons de détourner les yeux, en les détachant de l’évidence, ou mieux encore : du fait que, loin d’être une aliénation, la technique est révélation de ce que nous somme, au-delà des rêves et des mystifications. C’est dire notamment que nous ne sommes prêts à diffuser et à conforter les pires sottises grâce à des instruments qui nous permettent de nous faire connaître pour ce que nous sommes, en notifiant, urbi  et orbi notre imbécillité, qui est du reste, ne l’oublions pas, la caractéristique propre de l’humain – l’intelligence et l’abnégation étant, c’est bien connu, des vertus rares et justement applaudies pour leur anormalité. »

 

Pour lui « La technique, quelle qu’elle soit, ne nous aliène pas, ni ne nous rend stupides. Simplement, elle potentialise vertigineusement les occasions de nous faire connaître pour ce que nous sommes : plus présente est la technique, plus grande est l’imbécillité perçue. Nous ne sommes pas du tout plus imbéciles que nos ancêtres, et il est hautement probable que nous soyons plus intelligents qu’eux. Moins goinfres (avez-vous prêté attention à ce qu’on mange dans les romans du XIXe siècle ?), moins alcooliques (amusez-vous à compter le nombre de bières que Maigret est capable de boire en une journée), plus libéraux et moins autoritaires ou moins enclins au fanatisme (les bûchers de sorcières ne sont plus de pratique courante, moyennement plus instruits et alphabétisés.

 

Et c’est là qu’est justement le problème.

 

Dans le monde d’Internet, nous assistons à un phénomène qui, dans son ensemble, peut être considéré comme un fruit des Lumières, celui de la capacité de chacun à penser par lui-même : les gens cherchent, se documentent, discutent. Qu’ensuite le fruit de ses pensées autonomes puisse ne pas plaire, quitte même à paraître arrogant, agressif ou simplement imbécile, c’est un fait. »

 

« À cause des caractéristiques intrinsèques du Web, aujourd’hui l’imbécillité est donc plus documentée et plus répandue, parce que ce qui autrefois était la prérogative de Francis Bacon, Lord chancelier d’Angleterre – écrire pour exercer ses doigts – est devenu l’habitude la plus répandue qui soit. Il n’est plus de vie qui passe sans laisser de traces, il n’y a pas de fonds de tiroir, de notes, de brouillons. Tout est publié, littéralement, à la vitesse de la lumière : c’est une apocalypse sans messianisme, dès lors que la révélation totale ne se fait pas même attendre un instant. »

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7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 06:00
Caricature raciste de l'écrivain métis Alexandre Dumas, représenté en "ogre Dumas, concoctant le drame 'Les Gardes Forestiers', publiée en 1858.

Caricature raciste de l'écrivain métis Alexandre Dumas, représenté en "ogre Dumas, concoctant le drame 'Les Gardes Forestiers', publiée en 1858.

Depuis toujours je suis un chaud partisan de la semaine des 4 jeudis, moins j’en fais mieux je me porte !

 

C’est encore pire depuis que je suis en vacances éternelles.

 

Pondre une chronique chaque jour que Dieu fait me pèse parfois, j’ai souvent envie de laisser la page blanche mais besogneux  que je suis, en dépit de ma fainéantise, je remets l’ouvrage sur le métier.

 

Ce vendredi matin, au petit matin, je me suis dit : t’as rien à dire alors abstiens-toi, ne poste rien pour demain.

 

Et puis, mon allié le hasard, qui fait souvent bien les choses pour moi, m’a mis sous le nez un article de Slate :

 

Qui sont les «écrivains fantômes» de l’édition culinaire? Lucie de la Héronnière — 04.10.2017

 

Je l’ai lu et il m’a semblé intéressant de le proposer à votre lecture.

 

Deux précisions :

  • Je n’achète jamais des livres dit culinaires ;

 

  • J’ai fait « nègre » politique, on dit plume maintenant.

 

« Qui écrit les livres recettes des gens connus? Le métier de «plume» culinaire existe-t-il? Oui, mais ce travail n’a pas grand-chose à voir avec celui de «ghost writer» littéraire. » s’interroge l’auteure.

 

Comme nous vivons dans le « politiquement correct », actons la mort du « nègre littéraire » : ICI  et ICI 

 

Alexandre Dumas à l'origine de l'expression

 

D'où vient ce terme de "nègre" en littérature ? C'est l'écrivain du XIXe siècle Alexandre Dumas, qui a inspiré ce nom. Descendant d'esclave, Alexandre Dumas avait été accusé de rabaisser ses collaborateurs à "la condition de nègres, travaillant sous le fouet d'un mulâtre". Derrière le génie de Dumas, il y avait la plume d'Auguste Maquet. Il revendiquera jusqu'à sa mort, les plus grands romans attribués à son maître. »

 

« Comme pour les livres d’hommes et femmes politiques ou les «autobiographies» de stars, existe-t-il des écrivains fantômes d'ouvrages de cuisine? Des plumes discrètes qui aident des célébrités à rédiger et mettre en forme leurs recettes? Précisons tout d’abord que suite à une pétition visant à remplacer l’expression «nègre littéraire» par «prête-plume» ou écrivain fantôme, Nelly Buffon et Louis-Georges Tin ont rencontré en mars dernier Loïc Depecker, Délégué général à la langue française et aux langues de France. Ce dernier a donné un avis favorable et s’est «engagé à saisir en urgence les autorités compétentes». Affaire à suivre! »

 

Extrait :

« Qui sont ces plumes discrètes? Souvent des journalistes ou des auteurs, qui ont aussi une production de livres de cuisine en leur nom propre. Parfois, la plume et le chef se connaissent bien, depuis longtemps, et présentent même un projet ensemble à une maison d’édition. D’autres fois, l’éditeur propose au chef un auteur et son aide rédactionnelle.

 

Ces écrivains plus ou moins «fantômes» peuvent intervenir sur toute une palette de travaux. En fonction de la personnalité du chef, du projet et de la maison d’édition, la collaboration peut prendre des formes diverses et variées. «Il y a autant de cas de figure et de manières de faire que de chefs! Ceux-ci ont des techniques de travail qui leur sont propres. Cela dépend du temps qu’ils ont à consacrer à l’ouvrage, de ce qu’ils veulent. Ce qui est sûr, c’est que toutes les recettes viennent des chefs et sont réalisées, sécurisées et de bonne qualité», affirme Fabienne Kriegel, directrice générale des éditions du Chêne.

 

Pour la libraire Déborah Dupont, il y a deux aspects à différencier:

 

«D’une part la transposition des fiches techniques en recettes grand public (avec un travail sur les proportions, l’harmonisation des recettes…) et d’autre part l’écriture à proprement parler des chapô [les textes introductifs ndlr], des textes qui racontent (parfois à la première personne) l’histoire du chef…»

 

Sophie Brissaud, auteure de nombreux livres en son nom propre et de collaborations avec des chefs, nous répond par e-mail que «la collaboration "classique" est la rédaction d’un texte d’introduction sur interview du chef suivie d’un travail de rewriting technique avec adaptation des recettes à la publication», mais que son travail peut consister en des contributions très variées, «du petit coup de main à la rédaction entière en passant par tous les degrés d’intervention».

 

On est cependant loin du travail de ghost writer de polar, de roman à l’eau de rose ou de livre de femme ou d’homme politique. À une petite poignée d’exceptions près, les auteurs de l’ombre travaillent à partir d’une matière première créée et fournie par les chefs: les recettes. « Il arrive dans des cas rares que le ghost writer crée aussi les recettes», raconte Sophie Brissaud. »

 

L’intégralité de l’article ICI

 

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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 09:15
Pour les adeptes des « fake news » : La préfète de Saint-Martin Anne Laubiès ne pouvait qu’avoir abandonné son poste sous les coups de l’ouragan Irma

« Twitter est désormais le terrain de jeu est quantifié, quadrillé, scruté et manipulé. Il est une fenêtre sur le bruit du monde, l'écume des mots déposés sans filtre à la merci du premier visiteur unique. Vous ouvrez Twitter et vous cherchez au milieu d'une montagne d'ordures le petit caillou qui brille, en souvenir d'un temps que les moins de vingt ans ne veulent même pas connaître. 

 

Foire d'empoigne des anti-contres, antichambre de l'ennui sponsorisé, Twitter et peu à peu Facebook se transforment en déversoirs de notre dépression collective, calculée par datas et par affinités. »

 

Parmi les cibles favorites de ces snippers : le fonctionnaire avec une mention spéciale pour le haut-fonctionnaire…

 

Dans le marigot du vin, l’un d’eux, porteur de valises chez B&D, sur son compte personnel n’en rate pas une, il est le haut-parleur des fameuses « fake news », les fausses nouvelles, les rumeurs, tout ce qui peut salir tous ceux que ce petit homme exècre.

 

Alors, dans la tourmente d’Irma, avec une joie malsaine, il s’est empressé de relayer la fausse information relayée par Radio Caraïbe International et les réseaux sociaux selon laquelle, au choix : La préfète de Saint-Martin Anne Laubiès, s’était enfuie, blessée, virée ou remplacée.

 

« Coupée du monde pendant plusieurs jours, sans Internet ni réseau téléphonique, Anne Laubiès ne comprendra que beaucoup plus tard qu’Irma, ravageant l’île et causant 9 morts directes, plus de 300 blessés, et probablement quelques disparus, porte aussi le nom d’une catastrophe de l’ère des informations mensongères, les « fake news » comme disent les internautes. Il s’est dit tout et n’importe quoi, sitôt l’ouragan parti vers la Floride : centaines de cadavres flottant sur la mer, prisonniers imaginaires enfuis dans la nature, gendarmes ligotés… Sur les réseaux sociaux, c’était le grand déballage, la revanche contre les médias « menteurs ».

 

Après la découverte de la fausseté de leurs fientes, ces gens-là n’ont aucune honte, ils plaident la bonne foi prise en défaut, sauf que ce sont des récidivistes et que leur vindicte vise toujours les mêmes cibles.

 

Ce matin je vous propose donc de lire le remarquable papier d’Ariane Chemin :

 

La nuit où l’ouragan Irma a dévasté la préfecture de Saint-Martin

 

 

Vingt-trois personnes, représentant tous les corps de l’Etat, étaient réunies dans le bâtiment préfectoral durant le passage du cyclone Irma. Mais le centre de commandement lui-même a volé en éclats.

 

LE MONDE | 19.09.2017 à 06h44 • Mis à jour le 19.09.2017 à 13h18 | Par Ariane Chemin

 

La ruine est posée en haut de Fort-Louis, sur la colline qui domine Marigot, le chef-lieu de la partie française de l’île. Une semaine après qu’Irma a frappé avec la force d’un Cyclope les Petites Antilles, la préfecture de Saint-Martin ressemble à une maison bombardée, privée de toit, de la plupart de ses cloisons et de ses murs.

 

A plusieurs mètres autour d’elle, archives et brochures détrempées forment un tapis blanc qui gondole entre les tôles. On marche sur un Guide des collectivités locales, un livre ancien consacré à La Caraïbe, des cartes IGN, une « note congés 2003 », un classeur de « fiches cyclistes 2007 », des pages d’un dictionnaire ouvert à « A » comme « allumage », « allume-cigare », « allume-gaz ».

 

Ce jour-là, la porte n’est pas (encore) fermée à clé. Il faut passer sur des vitres brisées, enjamber des tiroirs, pousser un meuble dans l’escalier menant aux « préfet, secrétaire général, salle de réunion » pour comprendre à quoi ressemblait le cyclone Irma, cette nuit du 5 au 6 septembre, quand il s’est engouffré dans ces locaux. Au coin d’un bureau encombré de tôles et de bouts de volets, une bouteille de rhum, intacte. Par terre, dans un couloir, une machine à café renversée et, posées sur un bureau, quatre assiettes sales, comme abandonnées au milieu d’un repas.

 

La préfecture de Guadeloupe s’est contentée de deux phrases dans son « point de situation » consacré à Irma, le 6 septembre : « La préfecture est en partie détruite. La préfète et 23 personnes se sont réfugiées dans une pièce bétonnée. » Un huis clos inédit dans l’histoire de la République. Que s’est-il donc passé, entre ces murs, la nuit de l’ouragan ?

 

« Une petite réduction de la France »

 

L’histoire commence le mardi 5 septembre vers 8 heures du matin. Un ballet de voitures se fige devant la préfecture de Saint-Martin, devenue pour quelques jours le centre de commandement « Irma ». Ce sont les différents représentants de l’Etat chargés d’affronter l’ouragan et de coordonner les secours. Anne Laubiès, la préfète déléguée, a quitté l’une des premières sa maison de la baie d’Anse-Marcel pour rejoindre Marigot, le chef-lieu de la partie française de l’île.

 

Main sur le volant, bras posé sur la fenêtre de sa Nissan, elle s’amuse, comme à chaque fois qu’elle emprunte le dernier raidillon avant la préfecture, de l’alignement parfait des vestiges laissés derrière elle : un four à pain du Moyen-Age, un calvaire, puis les ruines du Fort, ultime construction de la monarchie française pour protéger le sucre, le sel ou l’indigo des entrepôts de Marigot. « Une petite réduction de la France », pense-t-elle en garant sa voiture devant « la préf », comme elle dit.

 

C’est un bâtiment plutôt moche, un parallélépipède sans unité architecturale ni cachet tropical. Les Saint-Martinois s’y rendent surtout pour obtenir des titres de séjour, des papiers d’identité ou des cartes grises. Aux guichets, on y parle plus souvent anglais ou espagnol que français. Depuis son arrivée, en juin 2015, Anne Laubiès planche sur sa rénovation, désormais imminente, se réjouit-elle, car cet ensemble de bric et de broc ne donne pas une bonne « image de la France ». Les avant-projets de l’architecte sont connus dans les moindres détails, et le déménagement des équipes, le temps des travaux, est prévu pour le 1er janvier.

 

Le vent souffle déjà fort quand la préfète s’engouffre dans le hall. Depuis 8 h 15, Irma est devenu un ouragan de catégorie 5, la plus forte sur l’échelle de Saffir-Simpson. Au large, les vents atteignent déjà 280 km/h. Tous les corps de l’Etat ou presque ont été réquisitionnés, notamment sept membres de la préfecture, dont Anne Laubiès, chargée de diriger les opérations de secours.

 

« On va pas faire pleurer Mirza ! »

 

C’est une femme de 64 ans aux cheveux gris, d’abord un peu autoritaire et raide, mais en réalité très simple, ni bling-bling ni poseuse. Elle parle au boulot comme dans la vie, avec des pointes de gouaille et des mots de tatie flingueuse. D’ailleurs, elle n’a pas fait l’ENA et préfère lire auprès de ses chats que courir la lumière ou s’apitoyer sur son sort. « On va pas faire pleurer Mirza !  », répondra-t-elle tout de go quand, cinq jours après le passage d’Irma, on la supplie d’évoquer ses souvenirs.

 

Avec elle, ce 5 septembre, son chef de cabinet, Emmanuel Effantin. « Effantin », comme elle l’appelle. Il vient d’être nommé à Gap, avec une promotion à la clé, et doit quitter l’île le 11 septembre. Il se dit souvent que, à Saint-Martin, il a passé « plus de temps à bosser dur avec la préfète qu’avec sa femme ». Comme d’autres dans l’équipe, il est inquiet, ce mardi matin, d’avoir laissé sa petite famille chez lui et culpabilise un brin depuis que son épouse a soupiré : « Toi, au moins, tu seras à la préfecture… »

 

Dans l’équipe de crise figurent aussi deux militaires des forces armées aux Antilles (FAA), dont le lieutenant-colonel Hervé Peyre, une baraque en treillis. Le chef d’escadron Sébastien Manzoni, lui, dirige la compagnie de gendarmerie des îles du Nord. Egalement convoquée, la vice-présidente de la collectivité de Saint-Martin, Annick Petrus-Ferga. Signalons encore, au sein de l’équipe, cinq membres des unités d’intervention de la sécurité civile, dont la douce Naïma, une sapeur-secouriste, sans doute la benjamine de la bande.

 

Sans oublier les représentants des affaires maritimes, de l’agence régionale de santé, du service Territoire, mer et développement durable de l’île. Enfin, trois pompiers, dont Siegmund Bajazet, arrivé de Guadeloupe quelques jours plus tôt, une armoire à glace à côté de laquelle même les costauds du staff se sentent chétifs.

 

« Ça ne peut pas être pire que Luis »

 

Depuis midi, le cyclone est entré en vigilance rouge : Irma doit frapper dans un délai de six à douze heures. « Il faut partir maintenant, votre vie est en jeu », répète depuis trois jours la préfète sur tous les tons, insistant sur le caractère « exceptionnel » de l’ouragan à venir. Non sans mal parfois. L’échelle de Saffir-Simpson n’a pas de catégorie 6, et la plupart des Saint-Martinois qu’elle croise soupirent : « Ça ne peut pas être pire que Luis », en parlant du cyclone de catégorie 5 qui avait frappé l’île durant plusieurs jours, en 1995.

 

A 17 h 30, Anne Laubiès délivre ses ultimes recommandations sur Radio Transat, l’une des stations FM de Saint-Martin. Il est maintenant trop tard pour élaguer ses arbres, acheter une pharmacie de secours ou des réserves d’eau potable. Au micro de Thomas Krider, la plus belle voix de l’île, la préfète dresse la liste des écoles et des églises transformées en abris, rappelle qu’il faut renforcer portes et fenêtres, inventorie les zones à évacuer et ordonne surtout de ne plus mettre le nez dehors. A 22 heures, l’alerte passe au « violet », le stade du confinement.

 

De la salle de réunion transformée en QG, le panorama est d’ordinaire éblouissant. Les baies vitrées donnent d’un côté sur la pierre noire du fort, de l’autre sur la baie de Marigot et le port de Galisbay. Cette double exposition, comme diraient les agents immobiliers, avait semblé à la fois merveilleuse et incongrue à Anne Laubiès à sa prise de fonctions.

 

Cette baroudeuse née au Maroc de parents ultramarins en a pourtant vu d’autres, elle qui a navigué de Nouvelle-Calédonie à Saint-Pierre-et-Miquelon en passant par la Guyane. Elle sait aussi que les îles sont des aimants à tremblements de terre, tsunamis et ouragans. Dès 2015, elle avait d’ailleurs fait la connaissance des tempêtes tropicales Danny et Erika. A sa demande, des volets roulants anticycloniques avaient été installés en protection des baies vitrées. Il est temps de les activer : Irma s’annonce.

 

« La première catastrophe 2.0 »

 

En attendant, le poste de commandement est fin prêt. Pêle-mêle, sur la table : des ordinateurs pour le tracking météo, une main courante, du matériel pour les liaisons radio et les visioconférences. Tout est prévu, même le menu du soir : salade, tomates, fromage. Demain midi, ce devrait être du colombo et du riz. Mathieu Debels, un des gars de la sécurité civile, venu de Brignoles (Var), qui porte un Viking tatoué sur le bras, en salive déjà. Il est 23 heures, le moment limite pour une ultime mise à l’abri. « Veuillez rester confinés jusqu’à la vigilance grise », indiquent désormais le site de la préfecture et les alertes météo.

 

Le vent enfle, le vent ronfle, le vent hurle, mais chacun vaque à sa tâche, à commencer par l’informaticien de la préfecture, plutôt serein. Un coup de fourchette dans la salade composée, un tour au rez-de-chaussée dans la pièce où les renforts arrivés lundi ont déplié leurs lits picots… Le lieutenant-colonel Peyre a pu dormir un peu : il vient de Granville, dans la Manche, et « le nez dans le vent », il connaît.

 

Parmi le personnel de la préfecture, beaucoup ont déjà vécu des ouragans, et aucune angoisse ne sourd malgré le vacarme grandissant… « Dans cette salle, c’est toujours un peu les Hauts de Hurlevent », se dit la préfète. En apercevant Guillaume Jean – un ancien du « détachement Népal » envoyé à Katmandou après le séisme de 2015 – qui pose ses mains sur les vitrages commençant à trembler sacrément, elle interroge tout de même à voix haute : « Et si on descendait ? Si on allait en bas ? »

 

C’est aussi l’avis du chef d’escadron Manzoni. Ils emportent donc leurs affaires dans une pièce du rez-de-chaussée. Un QG plus exigu, mais plus sûr. On s’assied côte à côte sur les lits picots et, nez sur l’ordinateur, chacun travaille, anticipe, surveille, alerte. L’ambiance est sympa, parfois même rigolote, jusqu’au moment où la préfète constate qu’elle n’a plus de réseau. En réalité, c’est toute l’île qui s’apprête à perdre le contact avec le reste du monde et à vivre ce que la représentante de l’Etat appellera bientôt « la première catastrophe 2.0 » ; la preuve que, en pareil cas, un poste de commandement dépend peut-être trop du numérique.

 

« Un TGV traversant la préfecture »

 

Les choses partent vraiment en vrille peu après minuit. C’est en tout cas l’heure la plus vraisemblable, tant la chronologie, elle aussi, a volé en éclats dans les têtes des protagonistes de cette folle nuit. Certains ont entendu une « explosion », c’est le mot du lieutenant-colonel Peyre, d’autres « un tir d’artillerie ». Emmanuel Effantin compare, lui, Irma à « un TGV traversant la préfecture ». La dépressurisation est telle que les oreilles vrombissent, comme dans une brusque descente d’avion. La petite assemblée comprend qu’Irma a soufflé la porte de bois sur l’épaule de Manzoni et s’est engouffrée d’un coup dans la pièce, faisant voler la table, le meuble à archives, les lits, les dossiers, tout.

 

La préfète et son équipe n’ont pas le temps de réfléchir que déjà les militaires, les pompiers, la sécurité civile leur passent le bras sur l’épaule et font rempart de leur corps. Naïma la secouriste s’occupe d’Emmanuel Effantin, le caporal-chef Dabels visse son casque de protection jaune sur la tête de la préfète, gardant une simple cagoule et ses gants de feu.

 

« Les mains sur la tête ! Tous dans la pièce, là », ordonne Hervé Peyre en désignant le bureau où il s’était reposé quelque temps plus tôt, 5 mètres plus loin. Dans son esprit, c’est un repli provisoire, mais il comprendra vite qu’ils ne pourront plus en sortir, car Irma s’est désormais engouffré dans toute la maison.

 

« A terre, la tête dans les mains ! Protégez-vous les yeux ! », crie encore le militaire. En quelques secondes, il a pris d’autorité la situation en main. L’équipe de crise s’entasse dans le bureau de 3 mètres sur 4, accroupis les uns contre les autres autour de la préfète et de la vice-présidente de la collectivité. Siegmund Bajazet, le lieutenant sapeur-pompier, pèse de tout son poids sur la porte, qu’il vient de refermer. Le colonel Peyre pose de son côté sa large main sur la fenêtre, tout en continuant à donner des ordres. « On ne bouge pas. On ne panique pas. » En bon militaire, il sait aussi qu’en cas d’évacuation, il faut connaître le nombre exact d’individus présents. « On va se compter », lance-t-il.

 

Recroquevillés dans le noir et une chaleur à crever

 

Un, deux, trois et ainsi de suite jusqu’à vingt-trois… Recroquevillés sur eux-mêmes, les dix-huit hommes et les cinq femmes blottis dans le noir et une chaleur à crever ne devinent pas que le colonel sent la fenêtre devenir concave sous sa paume. Il leur parle régulièrement pour les distraire des bruits d’enfer venus de l’étage supérieur, une armoire qui vole, une cloison qui s’effondre. « Je change de main », prévient-il. Et ensuite : « Changement de main effectué ! » « On se compte », répète-t-il aussi. Lui a dénombré 24 personnes, un autre 23, il voit qu’il s’est trompé mais sait aussi que, dans ces moments-là, celui qui commande doit sembler infaillible. Ce sera 24, donc, y compris pour la petite histoire.

 

Il faut aussi affronter la pluie qui s’infiltre sous la porte. Elle monte peu à peu : 5 centimètres, 10, chacun a désormais les pieds dans l’eau. Le colonel conseille de se protéger le visage, il craint les éclats de verre si la vitre de la fenêtre se brise. L’une attrape une bassine et la pose sur sa tête, l’autre s’abrite sous une veste. Lui-même couvre son profil droit (côté fenêtre) avec la moustiquaire de son paquetage militaire : « Si elle pète, je serai le premier », se dit-il.

 

« Vous vous taisez ! Il fait déjà trop chaud et ça fait monter la température », lance-t-il quand il sent poindre la panique et qu’il entend un sanglot. Naïma réconforte le chef de cabinet de la préfète. « Allez, m’sieur Effantin, ça va aller. Envoyez des pensées positives à vos enfants et à votre famille. »

 

Combien de temps restent-ils ainsi ? Cinq heures ? Six ? Le colonel sent tout à coup que la fenêtre lui résiste moins : Saint-Martin entre dans l’œil du cyclone, une demi-heure d’accalmie pour reprendre des forces avant le retour de l’ouragan et commencer de mesurer le désastre. Siegmund pousse la porte en éclaireur et découvre le premier le champ de ruines. C’est Ravage à la préfecture : le bureau dont la porte avait lâché n’existe plus, ou presque ; de la salle de réunion vitrée, il ne reste plus que le sol en marbre roux.

 

Ciel blanc, mer jaune

 

L’un chasse les fourmis de ses jambes, une autre fonce aux toilettes, un troisième grille une cigarette. De leur côté, les militaires filent chercher des rations, fromage de chèvre fondu en boîte, terrine forestière, au cas où, ainsi que des bouteilles d’eau et des lampes. L’un d’eux apporte un tabouret à Mme la préfète, en prévision du retour du cyclone. Elle refuse tout net : « Tout le monde les fesses dans l’eau », ou du moins sur les coussins rouges attrapés dans un salon. Même réponse ferme de la préfète au chef d’escadron qui lui suggère d’appeler les gendarmes en renfort : « Pas question de les mettre en danger eux aussi. »

 

Cette fois, heureusement, le vent est moins violent. De plein nord, il a tourné à l’ouest. Le lieutenant-colonel a moins de mal à tenir la porte, Siegmund Barjazet a eu le temps de déplacer une armoire entre lui et la porte. Les 24 – qui sont en réalité 23 – s’accroupissent à nouveau, « la tête dans les genoux ! », sans imaginer que, une semaine plus tard, le « G24 », comme ils s’appellent en riant, se retrouvera pour dîner autour du président Emmanuel Macron.

 

Tandis que les hurlements des furies s’apaisent, un militaire part en « reco » : trop tôt, le vent reste violent. On entend la pluie tomber plus dru, signe que le cyclone s’éloigne pour de bon. Le ciel est blanc, la mer jaune. Il est 7 heures 30 du matin, Irma a bel et bien tourné le dos à Saint-Martin.

 

Les 23 sont là, devant la préfecture en ruine, heureux de respirer. Le premier à se retourner note que le fort construit au XVIIIe siècle a tenu bon, tout comme le Christ du calvaire et les briques réfractaires de l’ancien four de la garnison. La préfecture, au contraire, est ravagée, comme jamais dans l’histoire de France. Tant pis pour la maquette et les projets d’architecte, ensevelis ou emportés par le vent : ils ne servent plus à rien. Certains pensent aux Marianne et aux documents vierges, passeports et autres, conservés dans les coffres-forts : un butin précieux dans cette île où défilent toutes les nationalités d’Amérique du Sud et des îles les plus pauvres des Caraïbes (Haïti, Saint-Domingue, Cuba…). Il faudra aller les chercher demain.

 

« C’est Sarajevo »

 

Devant eux, ruisselante de pluie, Marigot ressemble à un entrelacs de toits de tôle couleur brique ou vert tilleul, de façades déglinguées et de gouttières de traviole. Les dentelles en bois blanc ajouré, détails charmants des façades de l’île, gisent sur les trottoirs. Des voitures sont empilées les unes sur les autres. Des voiliers posés sur la route du port comme des gros oiseaux morts. Les arbres, grillés par le sel, ont viré au marron ou au gris en une nuit. Pas une silhouette n’émerge avant un long moment dans les rues inondées.

 

La préfète tire sur un cigare, son péché mignon. Sa Nissan a « pris l’auvent de la préf sur la tronche », relève-t-elle, mais Anne Laubiès préfère observer de ses jumelles de marine les différents quartiers de l’île, Concordia, Agrément, Saint-James, Bellevue. Elle s’attarde sur le Causeway, ce pont si pratique qui permet de rejoindre l’aéroport Princess Juliana, du côté néerlandais de l’île, discerne ses pylônes, mais pas son tablier.

 

« C’est Hiroshima », glisse-t-elle après un silence. « Sarajevo, plutôt », corrige, en habitué des terrains de guerre, le lieutenant-colonel Peyre, dans son treillis de camouflage, l’un et l’autre conscients qu’aucun mot de la panoplie militaire ne peut décrire le spectacle ahurissant qui s’étale devant eux.

 

Coupée du monde pendant plusieurs jours, sans Internet ni réseau téléphonique, Anne Laubiès ne comprendra que beaucoup plus tard qu’Irma, ravageant l’île et causant 9 morts directes, plus de 300 blessés, et probablement quelques disparus, porte aussi le nom d’une catastrophe de l’ère des informations mensongères, les « fake news » comme disent les internautes. Il s’est dit tout et n’importe quoi, sitôt l’ouragan parti vers la Floride : centaines de cadavres flottant sur la mer, prisonniers imaginaires enfuis dans la nature, gendarmes ligotés… Sur les réseaux sociaux, c’était le grand déballage, la revanche contre les médias « menteurs ».

 

Entre deux réunions, elle apprend ainsi par ses amis du « G24 » qu’elle a été l’une des premières victimes de cette désinformation. Radio Caraïbe International et les réseaux sociaux l’ont dite, au choix, enfuie, blessée, virée ou remplacée. Devant nous, la préfète balaie d’un geste : « Je n’avais accès à rien. Ça m’a protégée. » Puis elle se sauve dans sa Nissan cabossée pour une visite à Sandy Ground, l’un des quartiers pauvres de l’île, un rendez-vous côté néerlandais avec le gouverneur de Sint Maarten, et un point sur la future tempête Maria, la petite sœur d’Irma.

 

 

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25 septembre 2017 1 25 /09 /septembre /2017 06:00
H.P Troussicot

H.P Troussicot

Mon fidèle lecteur Henri-Pierre Troussicot, ancien Mothais comme moi, m’a fait parvenir un très beau texte d’un de ses amis, Jacques Braud, ancien instituteur public, passionné de musique, modèle réduit, mécanique moto, écriture, etc.

 

Je le publie.

 

Merci à eux deux.

 

« C'est lors de mes balades sur les coteaux au bord de la rivière du Petit Lay que j'avais fait sa connaissance. Elle était campée à l'écart d'un village, parfaitement intégrée à ce paysage de bocage dont elle était un bel exemple de cette architecture traditionnelle rurale liée à la terre et à la culture locale. Malgré la tristesse que lui conférait l'état d'abandon qui l'avait frappée, elle affichait crânement ses murs épais en pierres du pays, ses ouvertures aux entourages de granit, son toit de tiges de bottes à quatre pans souligné par une élégante génoise de briques et de tuiles en encorbellement, coquetterie importée d'Italie au XVIIe siècle et dont les maçons d'ici aimaient jadis à parer leurs constructions. La porte principale était surmontée d'une croix blanche accompagnée de quatre boules dessinées à la chaux, signe très antérieur à la christianisation, sorte de symbole protecteur que l'on trouve sur bien des maisons de fermes du Poitou. Malgré son grand âge, elle avait conservé cette élégance qu'ont les maisons dont les bâtisseurs ne sacrifient pas à la ligne droite et on avait immanquablement l'envie de la restaurer et de la sauver de la ruine. Les années passant, je l'avais vue se délabrer progressivement.

 

Silencieuse, elle semblait attendre la fin, résignée. Cédant à la curiosité, j'en avais poussé la porte fracturée et, nonobstant les reproches que me soufflait mon grillon intérieur et surmontant l'indéniable sentiment de culpabilité qui en résultait, je m'y étais introduit. La grande pièce aux poutres noircies par les fumées était vide, excepté une vieille bouilloire de métal cabossée abandonnée sur un évier de pierre scellé dans un mur sous une boulite ovale, une chaise bancale dépaillée dans un coin et un matelas crevé crachant ses entrailles sur un sommier dont les ressorts avaient percé le crin. Les araignées avaient pris possession des lieux et avaient tissé de longues arantèles qui flottaient, poussiéreuses, comme les voiles d'une mariée funèbre. Une odeur de suie humide émanait de la vaste cheminée où pendait encore la crémaillère et sur le manteau de laquelle veillait, pendu à un clou, un crucifix oublié. Dérangée par mon intrusion, une effraie avait pris son envol silencieux par une des fenêtres fracassées, lâchant une fiente sur le tas qui maculait le carrelage de terre cuite. Une ampoule dérisoire pendait au bout de son fil torsadé, balancée par les courants d'air. L'escalier, branlant mais encore praticable, conduisait à un grenier dont la charpente de chêne m'avait impressionné par la belle ouvrage que constituaient ses poutres, arbalétriers et entrais et par les poinçons sculptés de ses croupes. Il y a 20 ans, elle était encore habitée et les vantaux ouverts de la grange laissaient planer alentour d'agréables odeurs de bon foin et de vrai fumier. Les derniers habitants l'avaient quittée après les grands bouleversements du « démembrement » qui avaient accompagné les travaux du chantier de l'autoroute et avaient contraint tant de paysans à laisser leurs terres, au nom du progrès et de l'agriculture moderne. Vide d'habitants, elle n'avait pas tardé à décliner, comme une vieille femme oubliée à la maison de retraite. Le lierre avait entrepris l'escalade de ses murs qui laissaient tomber par plaques leur crépi de chaux, et avait commencé la colonisation rampante de la toiture. Tuiles cassées, vitres brisées, portes et fenêtres vandalisées avaient été son lot, ainsi qu'il arrive souvent aux vieilles demeures abandonnées, comme si le temps et les intempéries ne suffisaient pas. Les herbes folles eurent tôt fait d'envahir l'aire déserte. Sous un appentis délabré, un vieux McCormick rouillait, affaissé sur ses pneus crevés, phares pendant au bout de leurs nerfs optiques. Plus loin, enguirlandé de liserons, un râteau-faneur tendait vers les nuages deux bras suppliants, et, sous un abri de tôles rouillées, un antique Brabant envahi d'érundes semblait rêver de labours et de dariolajhes de toucheur de bœufs. Dans le terrain attenant, la vigne avait pris ses aises et de longs sarments tentaculaires montaient à l'assaut des vergnes de la mare-abreuvoir. La grange étable avait bientôt vu son toit s'effondrer et se dresser vers le ciel les moignons des solives de sa charpente de chêne. Comment ne pas songer aux dizaines d'arbres et aux centaines d'heures de travail de charpentiers qu'avait coûté cette superbe structure chevillée qui supportait la toiture de 200 m2 de ce monument ?

 

Les pluies avaient fini par diluer le liant des murs qui commençaient à crouler. Trop tard pour elle, mais la maison pouvait encore être sauvée... La dernière fois que je suis passé par là-bas, il ne restait plus, à l'emplacement de la vénérable demeure, qu'un amas de pierres et de terre jaune d'où dépassait, ainsi que le bras d'un naufragé émergeant des flots, la vis du pressoir. La vigne folle avait été arrachée, la mare comblée, les vergnes abattus. Sous le tas de pierres étaient ensevelis la mémoire de toutes les vies qui s'étaient succédées là, avec leurs joies, leurs peines, les naissances et les deuils, les souvenirs d'enfants, le meuglement des bêtes à l'étable, les soupirs d'amours furtives dans le foin des crèches, le choc des bidons au passage du laitier, les airs de violon du musicour des bals de noces dans la grange, le vacarme des battages dans l'aire surchauffée de juillet, les rires et les chants dans la vigne lors des vendanges de septembre, les histoires des veillées d'hiver au coin de l'âtre parfumées au rhum des crêpes et à la cannelle du vin chaud...

 

Aujourd'hui, une vaste construction de parpaings, totalement étrangère, elle, au style traditionnel du bocage, dresse sa prétentieuse silhouette de style néo-provençal derrière un mur de deux mètres de haut, étalant son « jardin paysagé » décoré de plantes exotiques, de fausses amphores ensevelies et de petits cailloux de couleurs variées, protégée par l'avertissement péremptoire CHIEN MÉCHANT avéré par les abois intempestifs d'un molosse-esclave convaincu de sa mission, et surveillée par la caméra surmontant le portail électrique télécommandé.

 

On n'est jamais assez prudent, de nos jours !

 

 J.B. Le 17/08 :2017

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 06:00
Le temps des Métives est de plus en plus précoce, qu’il est loin le temps des batteries à la vanneuse de mon père Arsène…

Août chez les Berthomeau c’était « Le temps des battages » pas celui des mariages

 

« Mon père Arsène était entrepreneur de battages et, avant l’irruption des moissonneuses-batteuses, après la moisson avec sa batteuse Société Française de Vierzon et le matériel qui allait avec, le monte-paille puis la presse-botteleuse, la locomobile Merlin puis le tracteur SFV, il allait de ferme en ferme, selon une tournée qui alternait : les premiers de la saison précédente étaient les derniers de la saison suivante. Le prix du battage n’était à l’heure passée mais au sac de grains récolté ce qui associait l’entrepreneur à la bonne ou à la mauvaise récolte. »

 

Dans le parler de chez moi la batteuse c’était une vanneuse.

 

Alors vous comprendrez aisément que le texte de Jacques Braud que m’a fait parvenir l’ami mothais Henri-Pierre Troussicot me va droit au cœur.

 

En effet, tout ce qu’il écrit je l’ai vécu au temps de mes culottes courtes, dans les aires de métairies, où j’étais « le p’tit gars d’Arsène »

 

Métives

 

La demi-route entre La Briolière et La Guignardière est complètement obstruée par l'équipage. On le sent prêt à dévorer l'auto et son conducteur. Le Berlingo est obligé de reculer sur près de 100 mètres pour trouver, dans la haie qui borde le chemin vicinal, une muce donnant accès à une parcelle de colza déjà moissonnée sur les terres de La Sauzaie pour laisser passer le gros insecte jaune.

 

La New Holland EVEREST (c'est écrit dessus) pousse devant elle une barre de coupe de 6 mètres de large au moins à l'aspect singulièrement agressif. Ça prend toute la largeur de la voie, banquettes et fossés compris. Sûr, l'une des deux n'est pas adaptée à l'autre. Perché là-haut dans l'aquarium climatisé de l'habitacle de plexiglas de sa monture à 200 000 euros, le conducteur prête à peine attention au « gêneur ». Il domine du haut de son EVEREST la voie communale, fort de la priorité que, pense-t-il, lui confère l'importance de sa tâche en cette période de moissons.

 

Le monstre vient de brouter une parcelle de 10 ha sur les coteaux du Petit Boquet et se rend dare-dare vers les terres du Fief Fromenteau qui gardent le souvenir de vignobles arrachés entre Foliet et Le Pâtis, dont témoignent des sarments devenus sauvages escaladant les ronces de quelques haies épargnées et qui arborent de jolies grappes dorées dont seuls les oiseaux profiteront. Les remembrements, au long des années, y ont ménagé de vastes zones à cultures céréalières à la place des alignées des ceps noueux et de la mosaïque de petits pâturages jadis domaine des vaches, malgré l'importance des pentes au creux desquelles la rivière du Petit Lay déroule ses méandres vers l'Assemblée pour consommer son union avec son grand-frère. Lui se fraiera laborieusement son chemin sinueux à travers bocage, plaine et marais jusqu'à sa destination finale, l'Océan, entre les Pointes de l'Aiguillon et d'Arçay. Là, freiné dans son élan par les courants de marée, il laissera choir au fond de son estuaire les boues provenant des terres ravinées prélevées sur les pentes du bocage privées de tout obstacle à l'érosion.

 

Ainsi en a voulu la gestion « raisonnée » de l'agriculture. Bientôt, le vent de suet apportait le vrombissement ininterrompu des 400 CV du 6 cylindres turbo-diésel de la dévoreuse machine traçant, imperturbable, son chemin dans les blés mûrs et dans un nuage de poussière, vomissant par sa goulotte semblable à une tête de dragon cracheur de feu un jet continu de grains dans l'énorme benne qui l'accompagne comme un rémora accroché à son requin, et laissant dans son sillage un large andain de paille blonde attendant de finir en bottes de 500 kg.

 

Le travail se poursuivit sans interruption tout le jour et une bonne partie de la nuit tandis qu'une noria de tracteurs titanesques acheminaient à toute allure vers les silos de la CAVAC leurs énormes remorques pllénes a faetàe. Le lendemain, en balayant la route, on aurait pu ramasser plusieurs quintaux de grains que les cahots avaient semé sur le bitume, comme si de l'urgence de la tâche et de la vitesse à laquelle elle était exécutée dépendait sa destination supposée, à savoir nourrir l'humanité, sans se soucier de ce honteux gaspillage.

 

De quoi dégoûter les glaneuses de Millet ! C'est la rançon du progrès, l'aboutissement d'une politique et d'un système économique où, sous couvert de soulager la pénibilité du travail, on l'a robotisé et déshumanisé. Pénibilité disparue ? Parlez-en au pilote du monstre agricole. Il vous dira le plaisir d'être secoué au volant de son engin pendant de longues heures dans le bruit et la poussière, sans parler des séances de mécanique sous la machine pour peu qu'elle ait heurté un gros caillou. Encore heureux si les étincelles produites par la rencontre avec cet obstacle minéral ne boutent pas le feu à la moissonneuse et à toute la récolte.

 

Bien sûr, le jeune agriculteur d'aujourd'hui, la tête pleine des idées modernistes qu'y ont inculquées les technocrates qui mènent le monde agricole, n'a sans doute aucun souvenir des moissons de jadis, et n'a-t-il en la matière que la vision de ces fêtes des « battages à l'ancienne » que certaines communes organisent pour les touristes ou les nostalgiques d'un passé soi-disant heureux qui le magnifient en oubliant les dures conditions qu'imposaient ces travaux aux paysans d'alors que miment des borgadins déguisés. Ce n'était certes pas une sinécure que de faucher au dail, de rortàe les gerbes, puis de les charger à la forche a troes piuns sur les charrettes emmenées par de robustes percherons ou sur les tombereaux tirés par des bœufs sous le joug.

 

C'était dangereux, surtout quand on avait un peu bouvassai, de les enfourner dans la trémie de la machine à battre entraînée à grand bruit par la courroie passée sur la poulie latérale du tracteur. Plus d'un bras a ainsi mêlé le rouge de ses chairs à l'or du froment. Le vin coulait à flots ; il fallait bien décoller la poussière au fond des gosiers et se donner du cœur à l'ouvrage. Ce n'était pas de tout repos de brasser la paille, d'enbarjhàe le pailler et de l'afaetàe de la plus belle manière qui soit, symbole de savoir-faire et de fierté, avant de l'arrimer à l'aide de trolles fabriquées au torniquét, de monter des sacs de 80 kg à l'épaule par l'échelle au grenier de la métairie, tout ça dans le bruit, la poussière et la chaleur de juillet, sans oublier ces sentiments de frustration et de colère qui resurgissaient quand on regardait partir la moitié de la récolte vers le logis du « maître ».

 

Le métayage était alors la norme et peu de paysans revendiquaient le fermage, qui pourtant leur donnait plus d'autonomie et de liberté. Il est vrai que le curé, en bon serviteur de la classe dirigeante, condamnait énergiquement ce changement de statut, n'hésitant pas à jouer les maîtres-chanteurs. La compensation était que, ces jours-là, lés mundes d'içhaulun, qui n'en avaient pas souvent l'occasion, en profitaient pour faire la fête et se donner un peu de bon temps.

 

La convivialité et le labeur en commun rapprochaient les gens, les sortaient de leur isolement habituel. Et c'étaient les longues tables installées sur des tréteaux dans l'aire, couvertes de nappes blanches et de victuailles, poulets, charcuteries, mojhétes, mell, callebotes, flluns et fouaces ou galettes confectionnées par les femmes, sans oublier les baricots et bouteilles qui permettaient de comparer les produits des récoltes de la vendange de l'année précédente issus du baco ou de l'oberlin, de la folle ou du noah.

 

Et allaient bon train commérages, plaisanteries et francs rires. C'était l'occasion de dévoiler ses talents de chanteur, de conteur, ou de pitre, le vin aidant à délier les langues et à gommer les timidités tandis que les enfants couraient, criaient et se roulaient dans la paille en se jetant des poignées de bale. Au soir, après une harassante journée où chacun avait payé de sa personne, pour peu qu'un musicour sortît son violon, sa vese ou son accordéon, l'aire se transformait en piste de danse, balayées de penes et arrosée à grands renforts d'entonnoirs pour la circonstance.

 

S'enchaînaient alors, au rythme du jhaz ou du pied du debout sur une estrade improvisée, avant-deux, quadrilles, ronds, demi-ronds et boulangères où l'on se lançait gaillardement, oubliant la fatigue, les douleurs dans les bras et les reins. C'est là que se nouaient parfois les amourettes et que naissaient les futures accordailles, lorsque les danses de couples, polka, valse, scotiche ou mazurka, favorisaient les rapprochements tant attendus et où, la nuit venue, l'obscurité encourageait des audaces longtemps retenues.

 

Oserai-je dire que bien des enfants du printemps devaient leur naissance aux métives de l'année précédente ? Après tout, Cérès, déesse des moissons, n'était-elle pas aussi celle de la fécondité ? Et les curés, à part quelques progressistes - mais ce n'étaient pas les plus nombreux - n'hésitaient pas à noyer de honte la jeune mariée en éspoer, son futur époux et leurs familles en les privant de l'entrée principale de l'église et des cloches, et en les contraignant à passer par la petite porte latérale, et ce suffisamment tôt pour qu'il n'y eût pas trop de témoins du péché dont les amoureux s'étaient rendus coupables.

 

Les moissons d'aujourd'hui, pressées et toute influencées par l'efficacité et le souci du profit lié au rendement offrent-elles encore au gens du monde rural cette occasion de manifester leur attachement à une certaine idée de la convivialité ?

 

J.B. Le 12/07/2017

 

- Métives : moissons

– muce : passage dans une haie

– suét : sud-est

– pllénes a faetàe : remplies à ras-bord

– borgadin : citadin

– dail : faux

– rortàe : lier à l'aide d'un végétal

– forche a troes piuns : fourche trident

– bouvassai : bu un peu trop

– enbarjhàe : mettre en tas (paille ou foin)

- afaetàe : parfaire le sommet

- trolles : cordages de paille ou de foin

- torniquét : sorte de manivelle à crochet pour tourner les trolles

– lés mundes d'içhaulun : les gens du pays d'ici

- mojhétes : haricots blancs

- mell : millet

- callebotes : lait caillé sucré

- flluns : flans - fouaces : brioches

– baricot : tonnelet - bale : enveloppe du grain

– musicour : musicien

- vese : cornemuse

– penes : genêts

– jhaz : gros tambour battu par une pédale, surmonté parfois d'une cymbale

- sounéùr : joueur d'instrument de musique

– acordalles : fiançailles

– en éspoer : enceinte


 

 

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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 06:00
Jacques Perritaz by Jacques Perrin pour Jacques Berthomeau…

J’adore les cidres et le poiré de Jacques Perritaz distribué par mon amie Fleur Godart et Jacques Perrin, le philosophe du vin, est raccord avec moi.

 

Mais qui est donc Jacques Perrin ?

 

C’est un Valaisan habitant à Gland.

 

 

« Philosophe, enseignant, auteur, blogueur, alpiniste, œnologue, négociant et membre permanent du Grand Jury Européen, Jacques Perrin a de nombreuses casquettes. Toutes ont en commun le goût, et une certaine verticalité: « Il y a un côté ascension, initiation, formation et quête, dans le vin », précise le passionné de gastronomie et de littérature. « Et le lien avec la philosophie est assez subtil. Le philosophe recherche la sagesse, dont la racine en latin veut dire « saveur ».

 

Voilà qui nous en dit long sur ce Valaisan qui a fondé en 1984 le CAVE (Club des Amateurs de Vins Exquis) après avoir quitté un poste d’enseignant de philo au Collège Voltaire. La démarche est alors assez novatrice. « Nous avons fait œuvre de pionnier en Suisse Romande où il n’y avait pratiquement aucun bar à vins ».

 

La suite ICI

 

Chers Amis du CAVE,

 

Peut-être avez-vous entendu parler de Jacques Perritaz, dont le nom est sur beaucoup de lèvres en ce moment ? Il faut dire que ses cidres "bio" sont bouleversants de précision et pureté...

 

Le Vulcain est le papillon fétiche de la cidrerie. L’insecte représenté sur l’étiquette (oeuvre de Gisèle Rime) est un fidèle ami lors des cueillettes de l’automne, vaquant au gré des fruits au sol.

 

La cidrerie transforme les fruits du verger local fribourgeois, à savoir des pommes, poires et coings de variétés anciennes élevés sur haute-tige et non-traités. Le terroir local, avec son climat frais et la diversité de ses sols, permet une expression de très belles nuances dans les arômes.

 

Les fruits sont directement achetés chez les producteurs et parfois même, Jacques Perritaz se charge lui-même de la récolte. Cette démarche contribue à valoriser les vieux vergers haute-tige, actuellement délaissés faute de débouchés sur le marché du cidre et de fruits de table. Ce qui permet ainsi la préservation d’un paysage traditionnel diversifié et riche, essentiel à la biodiversité.

 

Les produits phares sont le cidre mousseux partiellement fermenté selon la technique du « guillage » de la Clairette de Die ou du cidre bouché de Normandie et de Bretagne. Ils sont déclinés en différentes cuvées selon les variétés disponibles et sont toujours « pur jus », fermentés via levures indigènes, grossièrement filtrés et, selon les cuvées, légèrement sulfités à la mise.

 

 

Jacques Perritaz sublime les variétés oubliées dans ses cidres

 

« Jacques Perritaz était biologiste indépendant, spécialisé dans la protection de l’environnement. Un jour, il en a eu marre. «J’ai voulu agir moi aussi, au lieu de dire aux autres ce qu’ils devaient faire, et de remplir des pages et des pages de rapports que personne ne lirait.» Alors, pour défricher des territoires peu explorés en Suisse, il s’est lancé dans la production de cidre, dans sa fabrique du Vulcain, au Mouret près de Fribourg. Parce que «la pomme parfaite n’existe pas», il a commencé à tester divers mélanges de fruits. »

 

Pour l’instant, Jacques Perritaz fait croître son verger de façon 100% naturelle, sans aucun traitement. «J’ai souhaité travailler en favorisant au maximum la biodiversité, et de manière extensive, pour privilégier la qualité des fruits.» Entre les plants de pommes et de poires se trouvent des coings ou des pêches de vigne. «J’ai complanté de nombreuses variétés, de manière à désorienter les ravageurs.» Pour limiter leur prolifération, il compte aussi sur les «auxiliaires» tels que coccinelles, chrysopes ou encore le syrphe, «une mouche qui ressemble à une guêpe et dont les larves, carnassières, s’attaquent aux pucerons».

 

Au pied des arbres s’épanouissent herbes, mauves ou marguerites, et même de l’origan. «Ce champ a été pendant longtemps une jachère florale, et des semences subsistent dans la terre.» L’homme n’y intervient qu’à l’aide d’une broyeuse, qui réduit les herbes, formant un tapis qui va fertiliser le sol. «J’adorerais ajouter des bandes de légumes et de céréales pour augmenter encore la biodiversité, mais je n’y arrive pas pour l’instant au niveau de la logistique.» 

 

Tout l’article ICI 

Jacques Perritaz by Jacques Perrin pour Jacques Berthomeau…
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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 07:00
Le Pérugin, Saint Sébastien (vers 1500), Paris, musée du Louvre.

Le Pérugin, Saint Sébastien (vers 1500), Paris, musée du Louvre.

Je n’en suis pas, normal je ne suis pas un passionné du vin, en plus je n’y connais rien, sur le forum de la LPV je ne suis pas en odeur de sainteté, normal je suis un mécréant sans foi, ni loi. En plus j’ai osé me moquer du grand-prêtre de la LPV.

 

Ceci écrit, puisque j’ai hébergé un vigneron qui ne pense pas comme eux, je suis plus accueillant qu’eux, le sieur Jean-Yves Bizot, dit « l’enfant gâté » de Vosne-Romanée, un gars qui réfléchit, horreur malheur se pose de bonnes questions, tente d’y répondre, péché mortel pour les grands amateurs en quête de flacon à la hauteur de leurs bourses, j’ouvre ma fenêtre de tir pour  que le Saint Sébastien du vin puisse répondre.

 

Ça commence ICI Prophétie d'un non-voyant ou lettre ouverte aux amoureux de la Bourgogne

 

 

Catégorie : Bourgogne/Beaujolais

 

Jean-Yves Bizot n'a pas de compte sur LPV, je transcris sa réponse à vos remarques.



Je ne peux que confirmer ce que dit Pierre sur certaines lectures inattentives qui s'indignent et crient à l'indécence mais passent sans doute à côté du sens de ce qui est en jeu et qui est hautement problématique: l'exposition aboutie de deux approches du vin, vigneron et passionné, qui peuvent être antinomiques, qui risquent de l'être...



"La réponse que j’ai faite à Didier – je m’étais engagé à la faire – dépasse le cadre personnel. Elle n’a pas été forcément bien saisie, et les réflexions dévient sur le prix de mes bouteilles. J’ai exposé simplement pourquoi je pensais que la hausse était inévitable.


Je suis semble-t-il un enfant gâté… on me l’a déjà dit. On m’a dit aussi que je crachais dans la soupe. Donc, ce genre de propos glisse. Dire que mes propos sont indécents me dérangent plus. A moins que la vérité ne soit indécente ?



L’un de vous me dit d’aller voir dans le Beaujolais, que ça remettrait le clocher au milieu du village. Je n’ai attendu les recommandations de personne pour le faire. J’y circule assez souvent. Je connais l’état du Beaujolais. Bien plus en profondeur même que ce que vous pouvez croire, et pas seulement par le prix des bouteilles. Je connais aussi la situation de Languedoc. Je suis même allé voir pire encore comme vignoble, pour vraiment faire mal, côté situation. Et c’est justement leur situation qui a été un de mes moteurs de ma réflexion.



Je vous ai exposé les conclusions de ma réflexion et pourquoi il y aura une hausse inévitable du prix des vins en Bourgogne, quelle que soit la stratégie, à plus ou moins long terme. Probablement ailleurs aussi.



Même si les enjeux sont ne sont pas partout les mêmes : il y a effectivement une pression extérieure sur la Bourgogne, qui joue sur le foncier. Elle est déjà passée à Bordeaux , pas encore dans le Languedoc ( ?). Mes propos vous ont paru pessimistes ? ils ne sont pas de moi, mais des gens bien plus compétents : la Bourgogne est un fruit mur. Il suffit de voir les sociétés qui se présentent à nos portes. Mais le constat sur l’état des exploitations viticoles peut effectivement être généralisé : d’une manière générale, il est loin, dans toute la France, d’être ce que l’on en dit, avec le paradoxe d’être en difficulté dans une situation commerciale favorable.



Partout, on a de belles entreprises, bien équipées souvent, un système de production certes contraignant par moment, mais très protecteur, des exploitants bien formés sur le plan technique sans conteste, des beaux produits et finalement des entreprises qui ne sont dans des situations où elles devraient être. Le problème partout est le même : la commercialisation, et ce que les économistes vont appeler la valorisation. La question ne pose pas qu’en Bourgogne : Alsace, Val de Loire, Languedoc, vignobles satellites de Bordeaux, et à Bordeaux même. J’en passe que vous connaissez mieux que moi. Je parais aujourd’hui enfant gâté, mais comme tous mes collègues, je suis parti en axant tout sur la production : investissement, réflexion, travail, petits rendements. La réflexion sur la commercialisation est venue plus tard, au moment où j’ai failli me planter pour avoir choisi le « commerce pépère ». Choisi est un mot un peu fort : suivi serait mieux.

J’entends les reproches sur le prix de mes bouteilles. Je m’y attendais un peu (même beaucoup) et répondant à la sollicitation de Didier. C’est fréquent, par des consommateurs comme les collègues. Qu’est-ce que je peux répondre ? Ai-je à me justifier ? je ne crois pas, d’autant qu’au début du texte précédant j’écris : qu’est ce qui fixe le prix d’un vin ? Le problème, c’est que cette question des prix occulte le débat : parce que j’ai emprunté cette voie, mes arguments sont fallacieux, ou légers. Mais en partant des conclusions que je vous ai exposées, je serais plus qu’hypocrite de laisser couler et de ne pas avoir emprunté cette voie. Je reconnais vivre une situation privilégiée, que j’ai en partie créé, mais dont une large part résulte de du lieu de production. Mais le privilège n’interdit pas la lucidité.



Un client m’a dit un jour : « tu n’es pas là pour faire des affaires, mais pour faire du vin ». C’est un peu ce que j’entends ici. Non, je ne fais pas des affaires, je fais du vin, et si je veux continuer à le faire, il faut qu’il soit bien vendu. Au jour le jour, déjà, pour pouvoir continuer à produire le vin comme je l’entends, et pour que mon domaine dure, peut-être parce qu’un de mes enfants voudra le reprendre, sinon celui qui le rachètera. Il faut anticiper. Ce ne sont pas des emprunts monstrueux à rembourser, mais simplement se donner la capacité d’assumer une succession. Pas les droits, on s’en fout mais le rachat des terres. Une autre échelle ! Effectivement, le prix du terrain n’est pas un argument commercial pour justifier un prix. En toute logique, on justifiera le prix du foncier avec le prix de vente de la bouteille (c’est pourquoi je ne saisis pas encore les relations entre les deux). C’est simplement une réalité économique. Peut-être que comme la clientèle des médecins aujourd’hui, elles ne vaudront plus rien dans 30 ans. Mais en attendant, elles valent. Et donc, logiquement, elles ont une influence sur le prix des bouteilles.

Croire que le vin n’est pas soumis à concurrence est assez illusoire : c’est l’argument qu’on a développé depuis des années, en interne, pour se rassurer. Les nouveaux pays producteurs ne nous grattent pas que sur les entrées de gamme, mais aussi sur les vins chers. Et la Chine n’est pas arrivée encore. Le prix fait aussi partie de l’image et de la crédibilité. D’où l’envol des Bordeaux.

Tout est en place aujourd’hui pour le prix des bouteilles grimpent. Jusqu’où ? Quelles conséquences ? Quels risques ? Là, je partage vos inquiétudes. Mais ne pas saisir les opportunités aujourd’hui, ce n’est pas viser sur le long terme, c’est manquer le train."

 

En savoir plus  ICI  et ICI

 

Prophétie d'un non-voyant ou lettre ouverte aux amoureux de la Bourgogne

 

Catégorie : Bourgogne/Beaujolais

 

Voici la réponse que Jean-Yves Bizot, vigneron émérite de Vosne Romanée, a faite à cette discussion.



Je resitue le contexte, Jean-Yves est mon ami, nous avons eu souvent cette discussion ensemble et chacun a exprimé ses pensées avec passion, parfois véhémence (pour moi), mais toujours avec respect, avec une volonté d'écouter et de se mettre à la place de l'autre.


Jean-Yves est sensible au fait que le vrai passionné ne puisse plus se payer le luxe des grands vins, mais il plaide pour une augmentation des prix. Il y a une relation particulière du vigneron au passionné, qui n'est pas inhérente à cette région, mais qui lui est quand même intimement liée et qui rend possible cette discussion.


J'aimerais que sa réponse engendre discussion et arguments Dans le cas contraire, ce supprimerai ce post parce que je ne vois pas l'intérêt d'exposer à la vindicte quelqu'un que je respecte, quand bien même je peux parfois être en désaccord avec lui. Ce n'est pas parce qu'on n'est pas d'accord qu'on insulte, ce n'est pas parce qu'on plaide par expérience qu'on discrédite la parole de l'autre. Je rappelle ces principes dans la mesure où, quasiment à chaque fois qu'une discussion s'ouvre sur LPV, j'ai l'impression qu'elle dégénère avant de dériver, y compris avec des gens qu'on connaît ou qu'on croît connaître. Ce qui nous lie est bien plus important que ce qui nous sépare. Merci à Jean-Yves pour son attention.



La question du prix est certes délicate. Quel est le prix d’une bouteille de vin ? Qu’est-ce qui le fixe ? De plus, elle est perçue de deux côtés parfaitement inconciliables : c’est toujours trop cher d’un côté, et pas assez de l’autre. Enfin ça devrait être comme ça. Car en réalité, certains domaines, cités de nombreuses fois et présentés comme des modèles d’intégrité par les consommateurs, commercialisent vraiment en se plaçant du côté du consommateur : les prix restent bas. Eux sont honnêtes, raisonnables, bien paysans, quoi. Mais regardons le prix de leurs bouteilles quelques années plus tard, ou sur internet, ou chez leurs revendeurs, et là, la donne est complètement différente : les prix sont très élevés. Les vins qu’ils font ne sont plus des produits agricoles, mais des produits comme la Mode sait en faire et sait les vendre.



Si on analyse autrement, c’est assez simple : pour « respecter », ou une image, ou une habitude, ou une culture, je ne sais pas trop, ou quelques clients particuliers dont certains dotés d’ailleurs de bonnes allocations qu’ils revendent en partie (épiphénomène, est-il écrit dans un post), ils se privent de récupérer une marge importante de leur travail. C’est d’autant plus regrettable, qu’il y a des clients en face, prêts à payer. D’autant plus regrettable que ce sont seulement les réseaux commerciaux ou non commerciaux (épiphénomène, mais qui a eu un impact important) qui en profitent. Notons d’ailleurs, puisque cela a été évoqué, que ce sont ces mêmes domaines jugés honnêtes dont les vins font le plus volontiers l’objet de placements spéculatifs. Etrange, non ?



Et ce sont ces valeurs spéculatives qui « fixent » le prix des terres, par des mécanismes que je ne saisis pas encore très bien (bulles ? cercle vicieux ? aspiration ?) : en tout état de cause, il est impossible pour les structures de racheter le foncier. Donc, ils et elles tombent dans les pattes de grands financiers. Et là, pas de cadeaux : le prix du vin sera celui qu’ils décideront.



Il n’y a donc pas 50 possibilités, seulement une alternative : soit nous continuons à vendre pépère au même prix à des clients qui s’érodent, et de toute façon dans 10- 15 ans, ils ne pourront plus nous acheter de vin : nous aurons disparu. Soit nous changeons de gamme tarifaire et de pratiques commerciales. Les clients particuliers ne nous achèteront peut-être plus de vin (quoique), mais probablement nous serons encore là. En tant qu’exploitant, donc chef d’entreprise, je n’hésite pas longtemps. Je choisis la vie.

Par quel mécanisme de gestion est-il possible de choisir de vendre 50 quand on peut vendre 100, 20 quand on peut vendre 40, 10 quand on peut vendre 20 ? Je n’ai pas la réponse. Mais pour un entrepreneur, c’est une aberration. Sûr. Collectivement, cela mène à la paupérisation. Mais pas d’erreurs : je ne milite pas pour des vins chers pour le plaisir, mais seulement pour faire vivre un système, poursuivre une quête partagée aussi par l’acheteur, prolonger un rêve commencé il y a à peu près mille ans.

Pour toutes ces questions d’économie, je recommande vivement le livre de Louis Latour, essai d’Œnologie historique, publié aux éditions de l’Armançon.


En savoir plus sur ICI 

 

 

 Ces deux textes datent de 2013.

 

Tout le débat suscité est passionnant. Il faudrait presque le relire avec un œil de sociologue (marxiste ?). Je crois que je vais le faire d’ailleurs, pour la deuxième réponse…

 

De quoi alimenter la chaudière.

 

Bonne journée !

 

 

Jean-Yves Bizot

Domaine Bizot

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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 07:00
Chez Jacques Dupont aussi on s’alarme « dans 20 ans, si on change rien, il n’y aura plus de domaines familiaux » Charles Magnien et JY Bizot dans tout ça ?

Tout le monde s’y mets, même si c’est dans ma crèmerie que tout a commencé avec les drôles de lunettes de Jean-Yves Bizot ICI, en Bourgogne ce n’est qu’un long lamento : les loups achètent tout !

 

Alors, il ne faut pas s’étonner que le bas-bourguignon Jacques Dupont, qui œuvre depuis des décennies, au Point, dans son numéro spécial Vins, entonne « gare aux familles ! »

 

« Dans 20 ans, si on change rien, il n’y aura plus de domaines familiaux »

 

C’est le constat amer que dresse Charles Magnien, souriant et drôle jeune viticulteur de gevrey-chambertin. Les investisseurs très riches, n’écoutant que leur désir de posséder un petit bout de terre bourguignonne à grand cru, ont fait flamber le prix du foncier. Et l’incendie n’est pas éteint. Le million d’euros à l’ouvrée (1/24 d’hectare), qu’on imaginait comme une sorte de plafond infranchissable, est largement dépassé. Désormais, il faut multiplier ce prix par deux, trois et même davantage… Comment arrêter cette folie ? Personne n’a la solution et les familles voient se dissoudre dans cet argent déversé tout espoir d’agrandir un peu leur exploitation. Pis même, elles n’imaginent pas comment transmettre à leurs enfants leur patrimoine. Pas seulement à cause des droits de succession, comme le raconte fort bien et très justement, « Ce qui nous lie », le très joli film de Cédric Klapisch. Dans une famille de deux ou trois enfants, si l’un reste au domaine et que les autres partent vers d’autres métiers, comment les parents peuvent-ils les indemniser ? La valeur d’une parcelle est calculée sur la base du prix pratiqué lors des dernières transactions. Où trouver des sommes pareilles pour que ceux qui partent ne soient pas lésés. Une autre solution, vendre en partie ou en totalité la propriété, les acheteurs ne manquent pas. « Milliardaires du monde entier, unissons-nous pour dépecer la bête ! » poétise façon grand soir un des vignerons du cru. À moins d’une réforme en profondeur du système de fonctionnement des Safer, ces organismes créés sous de Gaulle pour favoriser l’implantation des jeunes agriculteurs et éviter l’accaparement des terres au profit des plus gros. Mais ça ne semble guère d’actualité. »

 

« Ce qui m’agace, c’est que ceux qui récupèrent les vignes n’y vont jamais dans les vignes », s’insurge Alexandrine Roy, qui a vu lui passer sous le nez un petit bout de parcelle de grand cru parce qu’un marchand de biens agissant pour un très riche client avait fait une offre supérieure à la sienne. »

 

Voilà, ce qu’il vous reste à faire :

 

  • Acheter le numéro spécial Vins du Point, ça fera plaisir à Jacques Dupont.

 

  • À demander à Antoine Gerbelle, qu’au lieu de n’inviter que ses petits copains, y compris le Jacques Dupont (Un bon moment de complicité avec Antoine…), sur son média de la Toile Tellement Soif, d’organiser un vrai débat sur le sujet… en évitant les vieilles barbes de la RVF si possible...
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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 07:00
Les loups dans la bergerie : l’analyse de Jean-Yves Bizot me semble plus pertinente que celle d’Antoine Gerbelle à propos du Clos Rougeard

À qui le tour ?

 

« Devant l’impossibilité de trouver un accord entre les héritiers indivisaires, de réunir des fonds pour payer les droits de succession, les ventes de propriétés familiales de prestige se multiplient. Dans les années à venir, des domaines majeurs vont changer de main, comme celui de Bonneau du Martray (lire ICI et ICI  la plus vaste propriété de grand cru Corton-Charlemagne qui est passée en janvier 2017 sous le pavillon de l’Américain Stanley Kroenke. La transaction est secrète, mais le prix fou de 100 millions d’euros circule avec insistance. »

 

Le père Gerbelle, dans le spécial vins du Nouvel Obs, égrène : la Coulée de Serrant, Pierre Overnoy, Rayas, même la Corse : l’Arena passant sous pavillon du grand capital !

 

Conséquences, du côté de Saumur Champigny, selon Thierry Germain « Mais cela aura pour conséquence de faire monter le prix du foncier. Nous étions à 45 000 euros l’hectare dans les années 1990. Nous sommes actuellement à 70 000 euros, et les prix se dirigent vers les 120 000 euros. »

 

Et, reprenant l’exemple du « petit bijou », 3 ha et demi, toute l’appellation, Château-Grillet, acquis auprès d’une vieille dame par François Pinault, pour plusieurs millions d’euros, l’Antoine Gerbelle, note que le flacon est passé de 70 à 250 euros.

 

Pauvres amateurs gaulois ! Gerbelle parle de confiscation puisque le précieux liquide est monopolisé par les grosses bourses étrangères.

 

Combien ce « pauvre » Martin Bouygues a-t-il déboursé pour acquérir le Clos Rougeard ?

 

« Officieusement, autour de 12 millions d’euros. Une somme colossale pour un cru de Loire, région où les beaux domaines de cette superficie ne dépassent pas 3 ou 4 millions. Un chiffre qu’il faut moins rapporter à la surface des vignes, aux bâtiments d’exploitation qu’à la valeur incorporelle du domaine, c’est-à-dire la marque, le droit de produire en double, en triple et plus des vins de Clos Rougeard. Sans oublier les quelques 200 000 bouteilles des quatre millésimes en stock et des milliers de vieux flacons en cave. Des vins qui auront la plus-value d’être signée par le duo Foucault… et qui attireront les collectionneurs et les spéculateurs. Tout ce que détestait Charly. »

 

Selon Gerbelle c’est un vrai coup de cœur du Martin qui boit et apprécie depuis longtemps le Clos Rougeard.

 

Maintenant ce qu’il vous reste à faire :

 

  • Lire ICI la chronique de Jean-Yves Bizot sur la vente à l’encan des grands domaines

 

  • Acheter le dernier numéro de l’Obs pour faire plaisir à Antoine et lire l’intégralité de sa prose.

 

 

 

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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 08:00
Jean-Yves Bizot, comme Henry Miller, lit aux cabinets et il nous dit : « On n’y voit rien. Question de lunettes ? » Nos beaux terroirs partent-ils à l’encan ?

Dans un monde obsédé par l’instantanéité, qui prend le temps, la peine de lire, de réfléchir, de tourner 5 fois sa langue dans sa bouche avant de blablater, de pondre des commentaires féroces pour faire le buzz ?

 

Pas grand monde !

 

Alors c’est un véritable défi que de proposer une réflexion construite, argumentée, pesée au trébuchet d’une pensée solide.

 

Jean-Yves Bizot l’a relevé ce défi en nous livrant, avec humour, comment, en un lieu dont l’exotisme vous ravira, il a entrepris de réfléchir, de sortir des sentiers battus, des idées reçues, ressassées, élimées, pour bâtir un texte, que les pressés vont trouver long et ardu, sur un sujet qui agite le tout petit monde des grands amateurs : la mainmise d’investisseurs sur les Grands Domaines.

 

 

Avant de lui céder la plume, juste une  petite explication à propos du titre, Henry  Miller a écrit un tout petite opus Lire aux cabinets « Quand j’étais jeune garçon, et que je cherchais un endroit où dévorer en paix les classiques interdits, je me réfugiais parfois aux cabinets. Depuis ce temps de ma jeunesse, je n’ai plus jamais lu aux cabinets. »

 

Merci Jean-Yves pour cette contribution.

 

 

Ah… les lunettes chauffantes. Installé sur l’une d’elles, dans les toilettes d’un restaurant japonais, mon esprit vagabonde : « les lunettes chauffantes sont-elles vraiment un confort supplémentaire ? » Je me perds dans cette interrogation existentielle laissant mon regard se promener sur le porte-revue pendu au mur. Il accroche de l’une d’elle l’angle supérieur gauche, révélant une portion de titre « LA RE» blanc en défonce sur rouge.

 

Je quitte immédiatement mes hautes sphères de méditation : une RVF, dans des toilettes nippones ?

 

Totalement improbable...

 

Mais où vont donc se nicher les RVF ?

 

Dans ce contexte, enfermé dans ces toilettes au bout du monde, sa lecture n’est pas interdite. Alors par chauvinisme peut-être, par sentiment d’appartenir à une même culture, plus que par conviction, je prends plaisir à l’ouvrir. Je néglige la lecture, en tout début pourtant, de l’interview de Guy Roux. Trois pages : je crains de l’affronter dans sa totalité au risque d’avoir les œufs cuits au dur. Chercher un article d’une page, pas plus… Le siège chauffe, n’oubliez pas… La chronique de Jean-Robert Pitte… tiens tiens… elle est courte : deux colonnes sur 2/3 de page. Le titre « les grands Domaines à l’Encan » s’annonce des plus prometteurs.

 

La promesse est tenue, et me voilà sûrement tout agacé pour le reste de la soirée. Non du fait du contenu, qui n’a rien de particulièrement irritant. On y trouve les habituels propos qui surgissent à chacune de ces transactions. Mais justement, je suis irrité parce que cet article n’a rien d’irritant, ne contient rien à quoi s’opposer, rien sur quoi rebondir. Lisse. Il enchaîne tranquillement les poncifs, les uns après les autres, comme s’ils étaient naturels, inexorables, comme s’il y avait une fatalité contre laquelle toute lutte serait vaine, jusqu’à la petite phrase de conclusion qui est une plainte pour les amateurs. Petite plainte qui arrive après un coup de griffes aux vendeurs : tout y est, bien en place.

 

Une fois évoqués les besoins ou l’avidité, on ne sait trop, des cohéritiers qui suivent juste l’inévitable mais très bref reproche à la fiscalité sur la fortune – tiens on échappe aux droits de succession, pourtant généralement invoqués ! – pour montrer l’aveuglement de l’Etat, et pour finir, les capitaux sans fond des investisseurs, on passe au constat historique, le cœur du texte. Il se veut rassurant, ce constat, car le phénomène est historique donc naturel donc normal, n’est-ce pas – de telles transactions ont toujours eu lieu.

 

A-t-on avancé d’un iota ?

 

Non, bien sûr, car les causes sont tellement bien connues, comme le rappelle Jean-Robert Pitte qu’il devient presque lassant de les répéter et inutile de s’étendre dessus. Bien connues, ou seulement bien répétées, ânonnées comme une litanie jusqu’à en perdre le sens des mots et des phrases ? Car il doit bien y avoir quelque chose de cet ordre-là : on les trouve quasi à l’identique – avec des chiffres en plus pour conforter la démonstration : ultime raison ! – dans le film de Cédric Klapisch, Ce qui nous lie. Idées reçues ? Faits réels ? Je me méfie bien trop des évidences présentées comme telles et des idées qui tournent en rond pour ne pas titiller les propos de l’article.

 

Pour commencer, oui, je suis d’accord avec le constat historique : la vigne appartient rarement à ceux qui la travaillent au cours de l’histoire. Les propriétaires sont souvent des « étrangers » : abbayes parfois lointaines, seigneurs de la grande ville d’à côté, Parisiens, 2 bourgeois, notables, banquiers... alors pourquoi pas Hongkongais, Américains ou Singapourien ? Mais quand même, aujourd’hui, pour une grande partie du vignoble, il est difficile de dissocier exploitants et propriétaires ou au moins famille et exploitations. C’est une donnée et à moins d’en faire fi, l’histoire est-elle une justification suffisante pour se résigner et dont on doit se satisfaire ? Considérer ces acquisitions comme une évolution normale évite de poser les questions : qu’une telle évolution survienne doit révéler quelque chose, à condition de creuser un peu plus loin ou un peu à côté de l’histoire. Je suis d’accord aussi pour dire que ces achats ne signent pas la fin des vins de qualité. Reste tout de même à s’entendre sur la qualité : nous ne serions pas forcément en phase. Ceci étant dit, allons visiter les causes.

 

Comme causes de ces ventes, bien sûr l’impôt sur la fortune et les droits de succession… D’autant que le foncier atteint des prix faramineux, hors de toute raison. Alors bien sûr, quand ils tombent…

 

Certes ces impôts sont chers, mais changeons un peu la perspective : cette cause n’est-elle pas tout autant une conséquence ? C’est-à-dire qu’en incriminant de facto l’Etat on élude la cause réelle, le fond, voire on inverse le raisonnement.

 

Et les cohéritiers ? Idem ! Il y a un foncier qui croît en valeur d’année en année, mais dont la rentabilité relative diminue. De l’autre côté, il y a une exploitation qui n’assure pas un revenu à hauteur de ses enjeux financiers. Ce sont les faits. On ne peut reprocher effectivement à personne de vendre un bien pour partir vers d’autres projets, avec les conséquences que l’on connaît, mais nombre de successions se traduisent par une vente. Souvent des vignes changent de main, mais pas leur exploitant. Vu de l’extérieur, rien ne bouge. D’autres fois, c’est tout le poisson qui est avalé. Alors, on en parle.

 

Mais en face, pour acheter ces fonciers qui ne rapportent rien, à des prix inimaginables, déraisonnables, fous… il y a des personnes. Elles ont beau être riches, elles doivent réfléchir un peu quand même, non ? Même l’antipathique Anselme dans Ce qui nous lie ! Arrogant, mais la tête sur les épaules. Viticulteur lui aussi, il a pourtant les moyens de les racheter, les vignes de ses voisins. Il faut dire qu’il est tellement châtelain... Mais s’il en est capable, pourquoi pas les autres ? Tout n’est pas aussi limpide. Alors…

 

Les impôts et les cohéritiers sont-ils réellement des causes ou au contraire, le signe d’un problème plus profond ? On ne peut pas réduire ces ventes simplement à des histoires de besoins ou d’avidité des coactionnaires, des copropriétaires, des cohéritiers ou du fisc. Cet état de fait a lui-même un pourquoi. A ce niveau d’interrogation, j’ai beau lire tous les articles, tous les blogs, je ne trouve rien. On achoppe sur ces clichés : les capitaux, la fiscalité, l’avidité, auxquels s’ajoute l’incapacité de la SAFER à enrayer le mouvement.

 

Alors non, finalement, à mon avis, elles ne sont pas si bien connues, ces causes et la question voire les questions de fond demeurent non abordées. Alors même que le secteur viticole est toujours présenté comme un modèle florissant - La première est criante : pourquoi des domaines sont-ils obligés de vendre tout ou partie de leur foncier pour continuer, voire pour se vendre ? - Une autre, très proche, en découle naturellement : pour quelles raisons les structures viticoles sont-elles finalement aussi fragiles ?

 

Une fois posées ces deux questions, d’autres apparaissent, tout aussi évidentes :

 

- Pourquoi le foncier est-il aussi cher ?  

 

- Pourquoi sa rentabilité est-elle aussi faible ?

 

- Pourquoi, malgré cela, y a-t-il tout de même des acquéreurs ?

 

D’autres suivent, plus ou moins importantes, mais je m’attache tout particulièrement à la première, qui touche au déclassement. La liste n’est pas exhaustive :

 

- Quelles sont les conséquences sociales et sociétales d’une telle évolution ?

 

- Quelles sont ses conséquences pour les appellations et les vins ?

 

- Quelles sont ses conséquences économiques sur les régions ?

 

- …

 

Voilà tout ce que je perçois comme remous sous la surface assez lisse, trop lisse de cet article. Mais bien évidemment, je vois les choses du côté de la production donc de mon intérêt. Jean-Robert Pitte écrit dans une revue à destination des consommateurs… « Pour les amateurs, hélas, les conséquences sont contrastées : la qualité du vin demeure ou s’améliore, mais les prix s’envolent hélas assez vite… » Deux « hélas » dans cette dernière phrase, je vous avais bien dit que le ton était à la plainte ! Scorie de correction certainement plus que figure de style. Quand même, cet « hélas » de trop est passé inaperçu à la relecture, sans choquer. Un signe, tout de même.

 

Que se passe-t-il quand un investisseur rachète un domaine ? Ses prix montent, voire s’envolent. S’agit-il, comme le suppose Olivier Peols dans son commentaire du 8 août sur sa page Facebook, juste d’une tentative pour rentrer dans des frais somptuaires : « Le rachat de la Bourgogne petit à petit par de grosses fortunes est hélas inéluctable... pour les amateurs la conséquence sera sans appel : une hausse continue des prix des vins que nous aimons, ces investisseurs qui dépensent des sommes folles étant contraints de rentabiliser leurs investissements. C'est une révolution pour cette région ! » ?

 

Je bute : je veux bien prêter – mais seulement prêter – une bonne dose d’ineptie et d’inconséquence aux riches, tout de même… un, oui, deux pourquoi pas… mais là, ils deviennent trop nombreux à être fous. Alors je ne pense pas que la hausse des prix soit due exclusivement à une tentative désespérée de rentrer dans leurs investissements. Le problème, une fois encore est probablement présenté à l’envers : inverser les causes et les conséquences pour comprendre réellement ce qui se passe. Car pour construire – je devrais dire étayer – le raisonnement d’Olivier Poels et très certainement celui de Jean-Robert Pitte il faut faire des acrobaties et émettre des hypothèses plus ou moins fantaisistes, en premier lieu que les investisseurs sont inconséquents. Hypothèse non recevable. La deuxième, répétée à l’envi, est le retour sur investissement séculaire pour une parcelle de vigne : 100, 110 ans, donc, une rentabilité très faible. Certes le foncier est cher, très cher, trop cher.

 

De quoi parle-t-on au juste et qu’y intègre-t-on ?

 

D’une part le fermage (loyer), toujours faible comparé aux capitaux en jeux, nettement en dessous de 1%. Je le place ici, ce loyer, car si c’est un coût pour le domaine, lorsque l’exploitant est propriétaire, il fait partie de son revenu. Sinon, effectivement, ce montant part vers les investisseurs, les actionnaires ou les cohéritiers. Ce fermage a finalement une situation assez ambiguë, ce qui complexifie l’analyse.

 

D’autre part, bien sûr, le fruit de la vente du vin : il dépend du rendement et du prix de vente. Aucune surprise jusque-là. La rentabilité d’un vignoble, de tous les vignobles, est faible si on considère les coûts de production, les aléas climatiques et le prix de vente habituel des vins.

 

Mais le client est un étranger aujourd’hui. « La mondialisation, c’est d’abord du territoire », écrit le géographe Laurent Carroué. Territoire commercial déjà et sans conteste. Certains domaines, quelques appellations dont les grands crus de Bourgogne, ont des images très fortes, construites par les acheteurs dont certains margent plus que confortablement. Nous y contribuons volontairement, à cette création d’image, par notre discours collectif, comme dans le cas des grands crus de Bourgogne. Alors en ajustant le prix du vin à son cours mondial, d’un coup, l’investissement devient transparent. Ces achats sont déjà l’acquisition d’une image forte et d’un potentiel inexploité. Autrement dit : rentable. Ces investisseurs achètent de surcroît de quoi alimenter leur réseau commercial déjà bien établi. La communication faite autour de ces achats leur fait déjà une page de pub.

 

Aucune des dernières transactions survenues en Bourgogne, perçues sous cet angle et mesurées à l’aune de ces grands financiers – je parle non de leur disponibilité monétaire, mais de leurs possibilités commerciales – ne semble folle ou démesurée. Il en va de même très certainement pour le Clos-Rougeard. Ces investissements sont fondés sur des raisons solides, rentables et l’ensemble tient sans étais. Raisons et rentes qui n’interdisent nullement l’amour du vin ou le goût du prestige. Bien au contraire, j’oserais dire, car l’histoire a beaucoup à nous apprendre, si on veut la regarder sans filtre.

 

Donc il a fallu atteindre l’extrême fin de ce texte pour toucher l’essentiel. M. Pitte sait écrire ! En terminant sur cette note (laquelle explicitement ?), se résigne-t-il ou tente-t-il de faire admettre aux amateurs l’inéluctable ? Je ne sais trop, mais cette phrase glissée juste à la fin en réalité ouvre des perspectives. Je le pense trop fin pour ne pas les saisir mais le texte s’arrête là où il devrait commencer. En continuant le raisonnement comme un gant, tout s’éclaire : le prix du vin n’est-il pas à l’origine de ce phénomène ? La cause profonde de Montesquieu. Celles qui sont évoquées habituellement seraient juste des conséquences induites de cette cause première, la cause de la faiblesse structurelle des exploitations.

 

Plus que le prix, je dirais la commercialisation d’ailleurs : il y a un moment où leur marché a échappé aux producteurs. Le marché et la valorisation. En assez peu de temps, nous sommes passés d’un marché local, presque de proximité, avec une vente en bouteille au caveau directement aux consommateurs, à des marchés internationaux, plus ou moins en en réseau : importateurs, grossistes, revendeurs, prescripteurs… qui ont su créer la réputation mondiale bien souvent à leurs seuls bénéfices. La marge a échappé aux producteurs.

 

L’extension géographique du commerce a changé la donne, sans que les pratiques commerciales ne bougent. Quel est le prix du vin : celui que l’on fixe (celui que l’on souhaite) ou celui auquel le vin s’achète ? Un ami, au cours d’une discussion sur ce sujet il y a quelques jours me parlait de l’irrationalité des marchés. Une illusion : ce qui est irrationnel, ce ne sont pas les marchés mais la façon dont le vin est mis en vente. Faute d’avoir évolué sur cet aspect, le monde viticole se retrouve dans une impasse. Cette absence de vision, ’il y a 20 ou 30 ans se paye aujourd’hui. A la fin des années 80, les exploitants ont perdu la capacité de le racheter leur foncier. Aujourd’hui, ce sont les loyers qui leur posent problème. Je me suis longtemps demandé ce que serait la prochaine variable d’ajustement : Olivier Peols me donne la réponse.

 

La chronique en fait bien sûr une histoire de riches : « Comme consolation, ils se retrouvent à la tête d’un capital confortable qui leur permet mais aussi à leurs descendants, l’aisance et le rebondissement vers d’autres affaires. » Bien évidemment, il est plus facile de partir avec un matelas que sans rien. Ceci est vrai mais pour tellement peu d’élus ! Une infime fraction. Dans d’autres appellations, moins prestigieuses, pour beaucoup de domaines, la donne n’est plus la même : le chèque est nettement moins gros, quand il est là. La raison est identique : une insuffisance de revenus. Peu à peu, la machine s’enraye. On assiste en fait à une dépossession progressive mais inéluctable, semble-t-il, des exploitants, qui aboutit de fait à un déclassement social. Bien sûr, la terre n’est pas délocalisée. Et alors ? Mais ce qui se perçoit dans l’ultime phrase de la chronique de Jean-Robert Pitte est la même inquiétude sociale, vue en miroir, la crainte du déclassement : ne plus être ce qu’on était, ne plus avoir accès à ce quoi on avait droit.

 

 

On n’y voit rien est le titre d’un ouvrage de Daniel Arasse, sa lecture de tableaux au travers de petits textes. Petit ouvrage essentiel, plus par l’esprit qu’il instille que pour son objet : il est inutile d’être féru de peinture pour le lire, quel plaisir de le suivre dans sa démarche ! Je me suis permis de reprendre son titre, à mon niveau. J’espère ne pas avoir trahi son esprit.

 

C’est la volonté de regarder qui importe, et c’est peut-être elle qui nous donne les outils pour saisir les bonnes clefs. Le vin, comme la peinture est un monde d’illusion. Mais comme la peinture, le vin est aussi un monde concret, ce que l’on tente de masquer. Un subterfuge. On peut s’y perdre, volontairement ou non, trop souvent avec complaisance voire par complicité. Daniel Arasse nous invite à regarder le réel, les faits, non les concepts, pour accéder à ce qui se cache derrière un tableau, à saisir sa signification au-delà du sujet, à tenter de percer son mystère, son pourquoi. Ne pas s’arrêter à la surface.

 

Je m’étonne toujours que dans le monde du vin, du producteur, de l’œnologue au critique, jusqu’au chercheur même bien souvent, la plupart restent à ce niveau, refusant de creuser et répétant très souvent, trop souvent le même discours comme pour se convaincre de sa vérité ou par refus de regarder ce qu’il cache. Tout est dans les détails, mais surtout dans leur organisation dans l’ensemble. Une question de distance.

 

Alors comment regarder le monde du vin, aujourd’hui qu’il a changé de dimension ?

 

Quelles lunettes choisir ?

 

Pour comprendre ce qui se passe à l’autre bout du monde, et l’incidence sur notre travail et notre vie, arrêter son regard à son pas de porte est inutile. Il vaudrait mieux une longue vue. En tout état de cause, les lunettes de lecture ne sont pas adaptées.

 

Pas plus adaptées en fait, que des lunettes chauffantes.

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