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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 06:00
Mais qui est donc ce Bruno Le Maire qui n’a jamais été aussi heureux  dans sa vie politique qu’aujourd’hui ?

Le 78 rue de Varenne est une bonne école ministérielle, on y touche à tout de la vie d’une population, les agriculteurs, on négocie la PAC à Bruxelles, on joue un rôle international, on est au centre des difficiles relations entre la GD et les IAA, on est responsable de la sécurité alimentaire, de la santé et du bien-être animal, on doit participer aux arbitrages sur les questions environnementales, gérer la forêt… etc.

 

Beau tremplin pour un jeune loup ou une jeune louve ou un bon moyen de rebondir pour un ou une personnalité sur une voie de garage donc !

 

Je vous épargne la liste des futurs Premier Ministre pour aborder un beau cas : celui de Bruno Le Maire, Ministre de l’Agriculture sous Sarko-Fillon et aujourd’hui Ministre de l’Économie sous Macron-Philippe après un échec cuisant à la Primaire de la Droite et un A-R dans le soutien au candidat Fillon « Je ne pouvais pas accepter ce reniement sur la parole donnée. Après la mise en examen, on savait que François Fillon nous emmenait dans le mur. »

 

Dans une interview à Paris Match, l’ex-candidat autoproclamé du « renouveau » de la primaire de droite, a confié son sentiment. « Je n’ai jamais été aussi heureux dans ma vie politique ».

 

Et pour cause, quelques jours après son entrée dans le gouvernement d’Edouard Philippe, Bruno Le Maire est aussi candidat aux législatives dans sa circonscription de l’Eure (la 1ère), sous l’étiquette La République en marche.

 

« Macron a gagné là où j’ai échoué. Il a fait preuve de plus d’audace. Moi, je ne suis pas allé assez loin. Je me suis enfermé dans une primaire. Cela a été mon erreur », a-t-il reconnu.

 

Mais qui est donc Bruno Le Maire ?

 

Un froid technocrate ambitieux ou un réel militant du renouveau politique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans son livre Divine Comédie Gaël Tchakaloff, qui a suivi les candidats à la Primaire de la Droite, tente d’éclairer ce dilemme :

 

« Depuis notre première rencontre à Sète, mi-septembre, j’ai réalisé que je m’étais totalement trompée sur son compte. Comme beaucoup, je m’en étais tenue à son allure générale, physique de premier communiant. Rastignac rasoir tendance Jeanson-de-Sailly, Auteuil-Neuilly-Passy c’est pas du gâteau, tel est notre ghetto. Je me suis bien mis le doigt dans l’œil.

 

Avec Bruno Le Maire je n’ai jamais eu de rapports directs lorsqu’il était Ministre de l’Agriculture mais je l’ai vu à l’œuvre sur le dossier laitier lors de la crise. Par la suite nommé médiateur entre les éleveurs laitiers et les entreprises, j’ai travaillé en direct avec son directeur de cabinet JM Bournigal et sa conseillère technique : Véronique Solère. Ce qui prime chez lui c’est à la fois sa volonté à la fois de plaire au big boss pour lui montrer qu’il est le meilleur et son désir d’être aimé par ses interlocuteurs.

 

Je l’ai lu aussi :

 

Dans son dernier livre, À nos enfants Bruno Le Maire confie qu’il n'a « jamais été aussi heureux dans sa vie professionnelle » qu’au Ministère de L’Agriculture.

 

Thierry Solère dit de lui «Bruno c’est un Chirac jeune, peut-être en moins excité, mais il finira président de la République». Au début de son parcours Chirac était perçu comme un froid technocrate, raide, avec ses sévères lunettes qu’il abandonnera pour casser cette image, le Bruno vient lui aussi de laisser tomber les montures. De son passage au 78 rue de Varenne il a retenu qu’il faut savoir tomber la veste, serrer des louches, prendre le temps avec les gars, boire une petite bière à l’issue des réunions. Le gros Raf note avec son gros bon sens charentais «Le Maire a réussi dans tous les postes où on pensait qu'il échouerait»

 

Dans son portrait « l'impossible Monsieur Le Maire » sur Slate Titiou Lecoq dévide la pelote «En gros, le type est spécialiste de tout. Lecteur du Cardinal de Retz, de Saint-Simon et de Proust», fan de Formule 1 –«Ma grand-mère maternelle était une des premières pilotes d’avion de sa génération. Passionnée de mécanique, elle m’a transmis ce virus en m’apprenant très jeune à conduire». «Il est féru de gastronomie française – qu’il a fait inscrire au patrimoine de l’Unesco – mais aussi italienne ou asiatique». Il aime Louise Bourgeois et les peintres contemporains allemands, il fait du tennis et du footing –il était en couv de Running Attitude en octobre 2013: «Il admire les pianistes Glenn Gould et Sviatoslav Richter, le chef d’orchestre Carlos Kleiber et relit Kafka ou Thomas Bernhard». Il est «fan de Thomas d'Aquin et de corrida». Et pour ajouter un peu d’exotisme à tout ça, quand il était étudiant, il a écrit deux romans pour la collection Harlequin, sous un pseudo anglais. Merci. N’en jetez plus. »

 

Gaël Tchakaloff, dans son livre, raconte un voyage, avec lui et son équipe, dans sa 508 (avant il avait une allemande) vers Pacy-sur-Eure dans son fief. Elle est à son côté, à la place du mort comme on dit.

 

« Au moment d’entrer sur l’autoroute, je suis déjà partiellement conquise. Il m’en faut peu. Emportée par son doux mélange de cérébralité, de culture, d’intelligence, et cette once de fantaisie, d’abandon, de douleur perceptible dans le dialogue, Bruno va se livrer dans une profondeur que je n’ai pas souvent rencontrée avec d’autres hommes politiques.

 

Kilomètre 25.

 

« La politique, ça écrase tout le reste de la vie, ça absorbe tout, ça prend tout, ça vole tout. Si je perds, j’aurai dilapidé tout ce temps, sans ma femme, sans mes enfants, en pure perte. »

 

Kilomètre 40.

 

« Il y a une légèreté, une insouciance dans la conquête du pouvoir que tu n’as jamais au pouvoir. Il n’y a aucune légèreté au pouvoir. Qui que ce soit qui gagne la primaire je ne serai jamais Premier Ministre, tant j’ai exposé mes différences.»

 

Kilomètre 50.

 

« La politique, ça attire les névrotiques. On l’est tous. Ce n’est pas la politique qui rend névrotique, on l’est avant, on s’y retrouve. Les deux névroses les plus courantes en politique, c’est le narcissisme, évidemment, et la haine de soi. Le pouvoir, c’est la guérison de la haine de soi. »

 

Kilomètre 55.

 

« Les hommes politiques, ils sont dépressifs ou alcooliques. Parce que la folie de la politique, c’est qu’il ne faut jamais voir les choses telles qu’elles sont, il faut se projeter au-delà, nier la réalité. Et, en même temps, il faut être lucide sur la réalité. Et, en même temps, il faut être lucide sur la réalité. C’est la dissociation permanente, le décalage entre ta réalité et ton rêve. Les deux ne coïncident jamais sauf le jour où tu es élu. C’est pour cela qu’après, ça crée la dépression. »

 

Kilomètre 80.

 

« Si je pouvais réécrire ma vie, j’aurais perdu moins de temps à devenir libre. »

 

 

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 06:00
«Tout leur pognon part à la vinasse !» Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre…

« La TV est dangereuse pour les hommes.

 

L'alcoolisme, le bavardage et la politique en font déjà des abrutis. Était-il nécessaire d'ajouter encore quelque chose ? »

 

Louis-Ferdinand Céline, au cours d'un entretien avec Jacques Chancel paru dans le numéro 117 de Télé Magazine daté du 11 janvier 1958.

 

Chez Céline, le discours médical ou, plus exactement, celui de l'hygiéniste s'est souvent pris dans le délire du pamphlétaire. « Le père n'est même plus un homme, il est un mâle, la mère une femelle. Lorsqu'il boit, l'homme en est réduit à l'état de bête, une bête assoiffée, excitée. L'alcool entraîne une intensification de la violence déjà inhérente à la pauvreté et à l'univers misérable. »

 

En tout cas, il ne résout rien : « On a beau faire, on a beau boire, et du rouge encore, épais comme de l'encre, le ciel reste ce qu'il est là-bas, bien renfermé dessus, comme une grande mare pour les fumées de la banlieue » Voyage au bout de la nuit page 94.

 

« L'alcoolisme est en effet, à l'époque où Céline écrit Bagatelles pour un massacre, au centre des préoccupations de tous les partis politiques et l'on craint les conséquences néfastes des accords de Matignon de 1936 et des congés payés sur la consommation d'alcool dans le milieu ouvrier... »

 

Chez Céline c'est la recherche de l'efficacité qui prime. Cette attitude n'est pas sans rappeler ses conceptions en hygiène sociale et en médecine du travail. Celles-ci aboutissent sans aucun doute à l'établissement d'une société dirigiste et autoritaire...

 

« Je sais moi, ce qu’il a besoin le peuple, c’est pas d’une Révolution, c’est pas de dix Révolutions… Ce qu’il a besoin, c’est qu’on le foute pendant dix ans en silence et à l’eau ! qu’il dégorge tout le trop d’alcool qu’il a bu depuis 93 et les mots qu’il a entendus… » Bagatelles pour un massacre page 59

 

Rapport établi par la CGT« l'Alcoolisme en France »

 

« La France est le pays le plus fort consommateur d'alcool du monde...21 litres 300 d'alcool pur (...) La consommation de vin qui était avant 1900 d'environ 35 millions d'hectolitres annuels, devenue ces dernières années d'environ 50 millions d'hectolitres. Il est donc faux de dire que l'alcoolisme diminue, au contraire, il progresse...La répartition, l'habitude de boire a gagné les milieux féminins, certaines habitudes alcooliques sont devenues particulièrement tyranniques, par exemple celle de l'apéritif »

 

Voici la réaction de Céline dans Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937, p 92, à ce rapport : « Sur la question du casse poitrine, il est donc totalement officiel, tangible, palpable que le français ne craint personne (...) lecteur piteux, c'est possible, mais insupportable alcoolique (...) aucun sauvage, aucun civilisé non plus n'approche de très loin le français pour la rapidité, la capacité de pompage vinassier »

 

Les références de Céline à l'alcool, l'alcoolisme sont innombrables, en particulier le mot « vinasse » qu'il affectionne particulièrement et qui dénote le dégoût et le mépris qu'il éprouve envers l'ivrognerie.

 

Celle-ci, clinique d'abord, dans le Voyage au bout de la nuit, page 264, est inhérente à la condition misérable est déjà présente dans l'évocation de Rancy : « Cent ivrognes mâles et femelles peuplent ces briques et farcissent l'écho de leurs querelles vantardes (...) Dès le troisième verre de vin, le noir, le plus mauvais, c'est le chien qui commence à souffrir »

 

Dans l'entre-deux guerres, le discours dominant, en France, est la décadence du pays et au centre de cette décadence, la France des apéritifs :

 

« Le roi bistrot (...) qui souille, endort, assassine, putréfie » Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937, p.93

 

Lorsqu'il boit, l'homme en est réduit à l'état de bête, une bête assoiffée, excitée. L'alcool entraîne une intensification de la violence déjà inhérente à la pauvreté et à l'univers misérable. En tout cas, il ne résout rien : « On a beau faire, on a beau boire, et du rouge encore, épais comme de l'encre, le ciel reste ce qu'il est là-bas, bien renfermé dessus, comme une grande mare pour les fumées de la banlieue »

 

Céline et le vin

 

« Les textes inédits de Céline sont devenus rarissimes hors correspondances, ajoute Edouard Launet. En mai 2012, Artcurial avait mis aux enchères un manuscrit autographe de quatre pages daté de 1937 et titré «la Vigne au vin», destiné, selon l’auteur du catalogue de la vente, à aider Gen Paul qui s’était engagé à peindre une grande fresque de 100 personnages destinée au Palais des vins de France à l’exposition universelle de 1937. Cette apologie par Céline du vin et de l’esprit bachique était singulière, notait le Bulletin célinien, dans la mesure où l’ancien médecin hygiéniste s’était toujours revendiqué buveur d’eau et dénonçait l’alcoolisme. »

 

Un texte inédit de Louis-Ferdinand Céline aux enchères le 16 mai 2012 à Paris

 

La maison Artcurial mettra aux enchères un texte inédit de Céline le 16 mai 2012 à Paris.

 

Il s'agit d'un manuscrit autographe de 4 pages daté de 1937 titré « La vigne au vin », destiné, selon l'auteur du catalogue de la vente, à aider Gen Paul qui s'était engagé à peindre une grande fresque de 100 personnages destinée au Palais des Vins de France à l'Exposition Internationale de 1937. Une « apologie de Céline sur la vigne, le vin et l'esprit bachique » d'autant plus surprenant que le médecin hygiéniste s'est toujours revendiqué buveur d'eau et a toujours dénoncé les ravages de l'alcoolisme !

 

Extrait :

« Cette décoration murale a été conçue dans un esprit "allègre optimiste, dans une facture joyeuse. L'artiste a voulu représenter les diverses phases de la production du vin dans la gaîté. L'oeuvre entière est baignée, interprétée dans l'allégresse. Une représentation impassible, une description seulement objective de ces tableaux champêtre eut été absolument contraire à l'esprit même de la vigne. [...] tout à la vérité même de cent décorations. Il eut été facile et d'ailleurs tout à fait défendable de forcer encore les qualités bachiques de notre ensemble. Mais avec les [sacrifices] "classiques" auxquels nous nous sommes astreints nous jugeons que notre projet tout en tenant compte des traditionnelles exigences réussit à donner une saine et joyeuse impression des différentes étapes de ce jus-là... des pampres à la bouteille. La même oeuvre conçue par un buveur d'eau n'aurait eu sans doute que de tristes et sévères reflets mais l'auteur même de ces petits tableaux se vante d'avoir toujours heureusement et copieusement honoré la vigne. Il se juge trop heureux d'avoir pour l'occasion pu rendre un hommage combien mérité à la source de tous les courages ! A la fée bienfaisante des jours adverses et sombres. »

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 06:00
La 1ière guerre mondiale ou l’accélération de l’alcoolisation française L’arrière-front « province de la gnole et du pinard »

Hier j’évoquais le front, sur lequel la corporation des veilleurs de notre Santé Publique, les addictologues en tête, et les défenseurs de la Dive bouteille, se livrent à une rude bataille depuis la fin du XIXe siècle.

 

Le socle historique de l’antialcoolisme dans notre pays doit être connu pour mieux comprendre le positionnement des uns et des autres.

 

Rappelons qu’en 1907, « le médecin Georges Clémenceau, alors Ministre de l’Intérieur, demande une grande enquête soit menée dans les établissements psychiatriques pour y déceler les alcooliques : 1 interné sur 7 serait alors concerné. D’autres enquêtes montrent qu’en 1914, la France serait le pays le plus alcoolisé du monde. Au cœur des temps difficiles de la Première Guerre mondiale, en 1915, l’absinthe est prohibée. »

 

Matthieu Lecoutre dans Le goût de l’ivresse Boire en France depuis le Moyen Âge (Ve-XXIe siècle) chez Belin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour lui, la Première Guerre Mondiale constitue un tournant concernant l’alcoolisation des hommes.

 

Il note que, pour Charles Ridel, « le goût donné aux soldats pour le « père Pinard » est le terreau d’un alcoolisme qui marque profondément la société française. »

 

« Henri Barbusse écrit à sa femme que le « pinard » est un mot consacré dans son régiment : en boire beaucoup est une habitude. C’est aussi en raison de sa capacité à s’enivrer que le sous-lieutenant Apollinaire est surnommé par ses soldats « Cointreau-Whisky »

 

« Les soldats reçoivent gratuitement de l’armée un volume précis de boissons alcoolisées (0,0625 litre d’alcool par jour, et 0,25 litre de vin par jour en 1914 et 0,5 litre de vin par jour en 1918). Mais les poilus consomment aussi une ration payée par les « ordinaires » (prime d’alimentation versée par compagnie), soit 0,25 litre de vin par jour en 1914 et 0,5 litre de vin par jour en 1918. Finalement, la ration règlementaire quotidienne se situe entre 0,5 et 1 litre de vin par jour. Mais il s’agit d’une moyenne de consommation minimale puisque s’ajoutent les volumes offerts pour les occasions exceptionnelles (les promotions, les célébrations, les permissions…) et ceux acquis par les soldats sur leurs propres soldes aux débits de boissons, aux coopératives ou aux camions-bazars installés au front. »

 

L’arrière-front « province de la gnole et du pinard »

 

« Depuis cinq jours tous mes héros sont saouls, ils courent les villages voisins, raflent le pinard, tombent dans les fossés, y perdent jusqu’à leur croix de guerre […]. C’est la rosée du matin qui les réveille vers 3 heures, ils rentrent se coucher en marchant sur les dormeurs. Se réveillent à la soupe, retournent au pinard, s’endorment, se réveillent, boivent encore, vomissent, retombent été recommencent et continuent. »

 

Le constat sur les dégâts d’une mise au repos de son bataillon, du sergent Henri Jacquelin, normalien, ancien maire de Quimper, le 5 août 1916.

 

Sans doute pour oublier les horreurs, la boue et la saleté des tranchées…

 

Le vin « représente un outil de fraternisation, de solidarité et de partage entre les soldats. Il sert à lutter contre la peur, l’ennui, les horreurs de la guerre. Parfois les soldats s’alcoolisent en en excès pour échapper au prochain assaut. »

 

Mais « Les autorités françaises comprennent rapidement que la consommation régulière de boissons alcoolisées au front leur permet de mieux contrôler les troupes.»

 

Mais « Le vin est également consommé pour écouler les stocks nationaux, suivant une démarche patriotique qui s’oppose au cliché d’Allemands buveurs de bière et d’alcools forts. »

 

Après la guerre, l’aliéniste Paul-Maurice Legrain proposera une alcoologie darwinienne : les alcooliques seront selon lui dégénérescents et affaibliraient héréditairement l’humanité.

 

Demain le combat de Louis-Ferdinand Céline, le Dr Destouches, l’hygiéniste pamphlétaire, contre « la vinasse ».

 

Noyer l’absurdité d’une guerre dans des flots d’alcool

 

Le « pinard » ou le sang des poilus

 

Avec 6 400 morts par jour chez les militaires — le double si l’on ajoute les civils —, la première guerre mondiale a été l’une des plus meurtrières de l’histoire. Pour tenir, les soldats français se sont bien souvent réfugiés dans l’alcool, encouragés par leur hiérarchie, qui veillait à ce qu’ils ne manquent jamais de « pinard ». En quelques années, le vin a ainsi gagné le statut de breuvage patriotique, paré de toutes les vertus.

par Christophe Lucand

 

ICI

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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 06:00
Photo de l'#Elysée. – avec Alain Ducasse.

Photo de l'#Elysée. – avec Alain Ducasse.

Monarchie républicaine, entend-on depuis l’intronisation de Macron, les fastes de la galerie des glaces de Versailles, posture jupitérienne… notre vieux pays aurait toujours les yeux de Chimène pour un Roi.

 

Notre jeune et sémillant Président, dans son approche pragmatique, va sûrement, dans les temps futurs, conférer au vin à sa table un positionnement stratégique, en faire une arme diplomatique.

 

Plus que les habituelles postures, qui ne varieront pas d’un pouce, des hauts défenseurs de notre Santé Publique et des chantres du vin est bon pour la santé, l’ondoyant Emmanuel se servira sans états d’âme de ce que le vin peut apporter à ce que le Général appelait la grandeur de la France.

 

Dans notre vieux pays françois, le rituel de la boisson a toujours participé à la distinction et à la mise en scène du POUVOIR.

 

Le texte qui suit, de la plume d’Olivier de la Marche, Estat de la maison du duc de Bourgogne, 1474, véritable présentation de l'étiquette en usage à la cour bourguignonne, il s’agit de Charles le Téméraire, montre la concurrence entre les cours de France et celle de Bourgogne.

 

« Quand la table est couverte, le panetier arrivé et son matériel installé, l’huissier de salle va chercher l’échanson qui doit servir ce jour-là et le mène l’échansonnerie où le garde-huche lui donne le gobelet couvert, qu’il prend de la main droite. Dans la gauche il tient une tasse avec l’équipement des bassins, pots, aiguières pour le prince, avec l’aide du sommelier qui les lave et nettoie. Puis il met tout ceci dans les mains du sommelier qui les lave et nettoie. Puis il met tout ceci dans les mains du sommelier qui donne le gobelet à l’échanson, ce dernier se mettant derrière l’huissier de salle, qui doit porter les bassins pendant dans sa main gauche. Après l’échanson vient le sommelier de l’échansonnerie qui doit porter dans sa main droite deux pots d’argent, contenant, l’un le vin du prince et l’autre de l’eau.

 

[…]

 

Le sommelier doit porter en sa main gauche une tasse, et pas plus, dans laquelle on doit coucher l’aiguière pour servir de l’eau. La tasse que porte le sommelier lui sert à faire l’essai que l’échanson lui donne. Ensuite le sommelier va vers l’aide qui doit porter les pots et les tasses destinées au buffet.

 

[…]

 

Lorsque le prince est venu et le couvert mis… le maître d’hôtel appelle l’échanson, qui alors abandonne la table et va au buffet. Il y trouve les bassins couverts que le sommelier a préparés, les prend et donne l’essai de l’eau au sommelier. Puis il s’agenouille devant le prince, lève le bassin qu’il couvre de la main gauche et verse sur le bord de celui-ci l’eau de l’autre bassin, enfin en donne créance et essai. Il donne à laver de l’un des bassins et recueille l’eau de l’autre et sans les recouvrir, rend les deux bassins au sommelier. Ceci fait, l’échanson se met devant le gobelet et regarde le prince, si attentivement que le prince ne doit demander le vin que par signe [… puis] il prend ensuite le gobelet en main ainsi que la tasse en tenant le gobelet élevé, afin que son haleine ne l’atteigne point. L’huissier de salle lui ouvre alors la voie et, lorsque le sommelier le voit arriver, il emplit son aiguière d’eau fraîche et rafraîchit l’extérieur et l’intérieur du gobelet que l’échanson a dans sa main. Puis il prend une tasse de la main gauche et le pot de bouche de la droite ; d’abord il verse dans la tasse qu’il tient, puis dans le gobelet ; il prend ensuite l’aiguière et verse dans la tasse ; enfin il tempère le vin dans son gobelet, selon ce qu’il sait et connaît du goût du prince et de sa complexion.

 

[…]

 

Le vin tempéré, l’échanson verse de son gobelet dans la tasse qu’il tient, puis recouvre le gobelet en tenant le couvercle entre les deux petits doigts de la main avec laquelle il tient la tasse, jusqu’à ce qu’il ait recouvert le gobelet et donné ce qu’il a versé dans sa tasse au sommelier. Il le met dans la sienne, et le sommelier doit faire l’essai devant lui. L’échanson porte ainsi le gobelet au prince, le découvre, met du vin en tasse, recouvre son gobelet et fait son essai. Quand le prince tend la main, l’échanson lui donne le gobelet découvert et met la tasse sous le gobelet, jusqu’à ce que le prince ait bu, ceci afin de préserver la décence du prince et de ses habits ainsi que la magnificence que l’on doit au prince plus qu’aux autres. »

Le service du vin à la cour de Bourgogne, le poids diplomatique du vin à la table d’Emmanuel Macron
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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 06:00
Snipers : « Tirez sur les cavistes naturiste ! »

Le noyau dur des cavistes naturistes pratiquent le dégagisme, un dégagisme radical, sans concession, pur et dur, entourés de leurs litrons nus rangés sur des étagères de bois brut, pur jus d’un raisin indemne de toute poudre de perlin pinpin, foulé aux pieds nus de vigneronnes accortes, fruit d’un dur travail à la main dans des chais monastiques, face à leur écran fabriqués très loin, en attendant le client, ils dézinguent à la sulfateuse les oligarques, les hiérarques, c’est un vrai massacre sur face de Bouc.

 

Comme vous vous en doutez la séquence présidentielle exacerba l’ire des têtes de pont du dégagisme naturiste. Ça chauffait à blanc sur Face de Bouc, les snipers guettaient les mécréants, chacun d’eux affutait ses flèches, pas de pitié, feu sur le quartier général.

 

Majoritairement mâles, certains d’eux sont accouplés et, ce qui devait arriver, arriva le soir des résultats du premier tour de l’élection présidentielle.

 

La tension qui couvait, dans un couple de cavistes dont je tairai le nom, entre le mari et la femme, depuis que les primaires avaient dégagé du paddock tous les vieux chevaux de retour et que le jeune Macron caracolait en tête pendant que le Mélenchon entamait une remontada digne du Barça.

 

Elle en pinçait dur pour le bel Emmanuel alors que lui, insoumis congénital, déclarait chaque jour sa flamme au leader maximo ou à son hologramme.

 

Le soir du premier tour, lorsque les sondeurs affichèrent leurs prévisions mettant Macron en pole position devant la châtelaine de Montretout, et que même le collectionneur de costards expulsait le Jean-Luc du podium, le drame se noua.

 

Elle voulut ouvrir une bouteille de Dom Pé millésimé pour fêter la qualification de son poulain alors que lui psalmodiait devant son écran plat : « Il n’a pas fini sa remontada… »

 

Lorsqu’ils passèrent enfin à table voilà ce qui arriva :

 

« Le cèleri rémoulade était dégueulasse, et ma femme vraiment trop mauvaise cuisinière, je n’en pouvais plus, j’ai tiré. Elle est tombée, net, sans crier, ses yeux se sont juste un peu écarquillés, du genre qu’est-ce qui t’arrive ? Elle avait l’habitude de mes blagues, j’étais d’un naturel taquin, mais, assez vite, elle a compris que je ne plaisantais pas, et sa tête a lâché sur le côté. Cette fois, elle avait tout oublié, fini !

 

J’ai bu une gorgée de rouge maison, du 95, une de mes meilleures années. Il était vif, avec une pointe de brioche dans le nez. J’étais content. Bien sûr, ma femme encombrait un peu la cuisine, mais elle ne bronchait pas, et elle n’avait pas tergiversé longtemps, une chance, j’aimais les choses sans bavures.

 

C’était dix heures du soir, début mai, il faisait nuit depuis longtemps, j’ai jeté le céleri rémoulade à la poubelle, ma femme n’avait jamais su faire une mayonnaise acceptable, j’aurais dû réagir bien plus tôt, mais on est tous pareils, on laisse traîner les choses. Pour ma femme, j’avais tardé par flemme, par faiblesse. Arrangeant, j’avais appris à compenser, j’allais souvent au restaurant et il m’arrivait même de me mettre aux fourneaux. Le comble.

 

Je me suis servi un kir, avec de la vraie crème de cassis, que je vais spécialement acheter à Dijon chaque année à un producteur, autant dire que c’est de la vraie, pas du sirop, un kilo de fruits, un litre d’alcool à quatre-vingt-dix degrés, un kilo de sucre pour la macération litre d’eau pour faire cuire à peine deux minutes, mais on ne la sent pas la flotte. Cet élixir particulièrement couillu, moins sucré que la recette de base, ne pouvait une seconde être confondu avec de la confiture, non. De la diva emportée par l’alcool dans un grand orchestre symphonique, le gars qui faisait ça était un artiste, pas comme ma femme… »

J’arrête de décoconner sur le dos de ces braves travailleurs, nouveaux forçats d’une société ultra-libérale qui s’échinent à fourguer des vins à poils à de braves jeunes gens qui mangent des pissenlits par la racine en poussant sur les trottoirs des landaus profilés Mac Laren, pour rétablir la vérité.

 

Toutes mes citations sont tirées d’un petit polar de :

 

Chantal Pelletier : Tirez sur le caviste (Éd.Pocket, 2013)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ce vigneron bourguignon est un gastronome. Ou plutôt un maniaque de la bonne cuisine, un « tatillon de la papille ». Un jour, il abat sa femme, qu’il estime mauvaise cuisinière depuis trop longtemps. Elle manquait autant de talent culinaire que de goût vestimentaire. Cacher le cadavre n’est pas un problème : les caves du vigneron sont vastes et équipées. À son ouvrier Christian, un peu simplet, il dit que son épouse est partie au Rwanda. L’humanitaire, c’était la passion de sa femme. Il finit par se convaincre qu’elle y effectue vraiment une longue mission.

 

À Macon, le vigneron croise par hasard une jeune paumée, Aline. Cette fille, il devine que c’est une cuisinière douée, l’aubaine du gourmet. Elle est réticente quand il veut l’engager, mais accepte. Au début, il doit la mater, l’adapter à ses horaires et à ses désirs gustatifs. Au besoin, une torgnole la remet dans le droit chemin. Christian va aider Aline pour le jardin. On y cultivera légumes et plantes nécessaires aux mets à venir. Puisqu’on collecte des vêtements pour le Rwanda, le vigneron charge Aline de trier ceux de son épouse, avant de les expédier.

 

Les artichauts à la barigoule ratés, ce n’est pas plus appétissant que de la pâtée pour chiens. À cause de ce plat infect, le vigneron s’énerve. Il sort son flingue, visant la jeune cuisinière. Il ignore que, si tout le monde a un passé, celui d’Aline fut très particulier… La pulpeuse Vanessa avait des projets au Portugal. Avec son amante, elles braquèrent un caviste afin d’avoir le fric pour le voyage. Elles claquèrent cet argent dans un hôtel de Macon. Finalement, Vanessa fila seule vers Lisbonne, abandonnant sa compagne. Cette dernière fut embauchée par le vigneron, qui exploita ses capacités culinaires. Elle économisa son salaire pour rejoindre Vanessa. En triant les vêtements de la femme de son patron, elle fit une belle trouvaille... »

 

Le portrait de ce gastronome égoïste est un régal : « J’avais effectivement tendance à être un peu intransigeant avec la nourriture, ce qui me paraissait normal (…) je mangeais quatre fois par jour, je ne voyais pas pourquoi il aurait fallu que je cauchemarde des milliers de fois par an. »

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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 06:00
« On est incapable de faire du jazz si on n’a pas eu au moins un grand-parent esclave » Nina Simone

« Cela fait dix ans que Nina Simone a cessé de chanter. Elle l'a fait jusqu'à son dernier souffle, toujours révoltée, incroyablement émouvante de vérité, d'excès et de folie. Eunice Waymon, de son vrai nom, s'est tue à 70 ans, le 21 avril 2003, dans sa maison, près d'Aix-en-Provence.

 

Les causes de sa mort n'ont jamais été éclaircies. Son manager a juste lâché: « Elle ne se sentait pas très bien depuis quelque temps. » Ce flou artistique qui entoure les derniers jours de la grande chanteuse et pianiste afro-américaine fascinait depuis longtemps Gilles Leroy. Prix Goncourt 2007 pour Alabama Song -inspiré par Zelda Fitzgerald-, l'écrivain s'identifie encore une fois à une femme complexe et livre Nina Simone, roman, une fiction fondée sur des vérités glaçantes. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je le lis en ce moment.

 

« Quand on entre dans le livre, rien ne se passe comme prévu. On pense y entendre la reine noire en mousseline blanche, droite comme un I, chanter «I Put a Spell on You» de sa voix unique qui était tout à la fois: puissante et blessée, chaude et glacée, mâle et femelle, liquide et rocailleuse - une voix de jeteuse de sorts.

 

Au lieu de ça, on se retrouve dans une «grosse maison de vacances bourgeoise sans style ni inspiration», il y a de l'eau croupie dans la piscine, et Nina Simone, dans la pénombre, n'est plus qu'«un corps grand et massif» qui maugrée, rit comme une damnée, puis demande qu'on lui achète «deux bouteilles de Bailey's, deux bouteilles de gin et un pack de Schweppes».

 

Elle ronfle en écoutant Bach, Chopin et Debussy. Elle a le fisc américain sur le dos. Elle a tiré au revolver sur un môme venu faire l'andouille dans son jardin. Splendeurs et misères d'une chanteuse géniale. C'est «Sunset Boulevard» à Carry-le-Rouet. »

 

La suite ICI 

 

Quelques notes de lecture:

 

Son pseudonyme

 

« Charity a tranché il me fallait un nom de scène et nous y avons passé une soirée entière. Le prénom Nina m’est venu en souvenir d’un flirt latino, Chico, qui me surnommait Niña, fillette. Charity a dit de supprimer le tilde, et j’ai suivi son conseil. Ce nom de Simone est arrivé plus tard. J’ai resongé à cette actrice française, Simone Signoret, que je trouvais sublime et qui m’attirait pour des raisons que je n’aurais su dire, que j’ai comprise ensuite. Simone, Charity a trouvé ça très chic, très sophistiqué. »

 

Son en-cas favori

 

« Ricardo sait maintenant comment la faire manger quand elle voudrait seulement boire : il grille des tranches de pain frottées d’ail, les couvre d’anchois marinés ou de poutargue, puis il arrose d’huile d’olive. Miss Simone adore. Elle mange en s’en foutant partout, mais les taches d’huile sur la robe c’est le problème de Wendy. »

 

Le jazz

 

Pardon d’insister, mais que reprochez-vous au jazz 

 

N.S. – Si je lui reproche une chose, c’est d’être un concept de Blanc. Pour la plupart des Blancs, jazz égal Noir, et Noir égale crade. C’est pour ça que je n’aime pas ce mot, et Duke Ellington ne l’aimait pas non plus. C’est un terme qui sert juste à identifier les Noirs, à les stigmatiser.

 

- Comment expliquez-vous alors que les Blancs eux-mêmes aient versé dans le jazz ? Que de jazzmen blancs soient salués dans le monde entier ?

 

N.S. – Je ne me l’explique pas car c’est juste de la connerie ! Seuls les Noirs peuvent en faire. Certains Blancs parviennent à nous imiter pas trop mal. Mais ça reste ennuyeux et plat comme une copie. L’exception c’est Debussy, le premier musicien blanc qui ait écouté le jazz et l’ai assimilé dans sa musique. Je dis bien assimiler, pas édulcorer, pas chercher à faire cet affreux jazz d’ascenseur qu’on entendra par la suite. Debussy et moi, on a fait la même chose, mais en sens inverse. Ce génie avait compris qu’on est incapable de faire du jazz si on n’a pas eu au moins un grand-parent esclave. Que c’est sans espoir. Que c’est même assez prétentieux, si on y réfléchit. Regardez ce pauvre Woody Allen, qui se couvre de ridicule avec sa clarinette astiquée par la bonne. »

 

Son premier grand succès

 

« La presse était dithyrambique, les meilleurs papiers que j’aie jamais eux de toute ma carrière. En même temps que la consécration artistique de Town Hall, j’ai connu mon premier tube. Un copain blanc, DJ dans une radio de Manhattan, m’avait signalé que ma version de I Loves You Porgy était en très bonne position dans plusieurs hit-parades du pays ; je ne mesurais pas ce que ça voulait dire, concrètement, jusqu’au jour où j’ai reçu un chèque de dix mille dollars. »

 

Sa définition du génie

 

N.S. – Le génie c’est indicible. J’avais deux ans et demi la première fois que j’ai tiré une mélodie d’un clavier. C’était un spiritual en clé de fa que jouais ma mère, que j’avais appris à force de l’entendre. Mes parents sont tombés à genoux en me voyant jouer ce truc sur l’harmonium de la maison. « C’est un don de Dieu, ils criaient, un don du Ciel », et ils se signaient. J’ai commencé le piano à trois ans et je travaille la théorie musicale depuis que j’en ai six. Tu sais ce que c’est, l’oreille absolue ? Les génies travaillent pour discipliner ce don reçu de Dieu. Arthur Rubinstein et Maria Callas étaient dans mon cas

 

- Vous pourriez développer ?

 

N.S. – Dès l’enfance, on travaillait. Nous sommes si peu à avoir hérité ce don du Ciel. Le devoir, quand tu en hérites, c’est de travailler, de le faire fructifier. Le génie, c’est de travailler dès l’enfance, jusqu’au sacrifice de soi. Il y a eu Callas, il y a eu Rubinstein, il y a moi. Après moi, il y a David Bowie et c’est tout.

 

Le concert de Nîmes

 

« Quand miss Simone fait son entrée en scène, huit mille personnes se dressent dans les gradins pour l’ovationner. « Merci », dit-elle en saluant, mains jointes sous la clameur. »

 

[…]

 

« Le soleil se couchait lorsque miss Simone à entamer Ne me quitte pas. Dans un silence d’église, précisément, les gens ont allumé les bougies qu’ils avaient sur eux et l’artiste leva les yeux vers les gradins illuminés. Sans quitter des doigts le clavier, elle pivota sur son tabouret et embrassa la nuée vacillante des flammèches. Comme transportée par la beauté de tout ça, Miss Simone a levé la tête vers les cintres où le ciel étoilé transparaissait.

 

Alors, on entendit que Miss Simone pleurait, la voix étranglée de sanglots. Huit mille personnes ont pleuré avec elle. »

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27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 06:00
L’INAO mange encore son chapeau et se fait renvoyer au Bain, Alexandre bien sûr !

Ce vendredi matin post-ascensionnel, Me Morain, le célèbre avocat naturiste, la diva des chais indemnes des poudres de perlin pinpin, le défenseur inlassable des causes perdues des vignerons rebelles terroiristes, de la lignée des stars du Barreau, tels les Floriot (1), Moro-Giafferi... 

(1)«N'avouez jamais» est un conseil néfaste en justice, mais toujours excellent en amour »

... grand amateur de bonne chère, de jus nus aux fragrances étranges et de barreau de chaise roulés sur les cuisses d'ardentes cubaines,  m’a fait rugir de plaisir en communiquant sur Face de Bouc ceci :

 

« Le Tribunal administratif de Dijon vient d’annuler la décision rendue par l’Institut National des Appellations d’Origine (INAO) qui avait brutalement retiré à Alexandre Bain, viticulteur bio à Tracy-sur-Loire, son agrément d’appellation Pouilly-Fumé.

 

C’est une immense victoire pour tous les viticulteurs producteurs de vins bio et naturels qui se battent chaque jour contre un système absurde et bureaucratique.

 

Il est grand temps que l’INAO les entende et cesse d’être le « bras armé » de baronnies locales cadenassées par les conflits d’intérêts et les jalousies.

 

Alexandre Bain récupère donc le droit d’apposer la mention Pouilly-Fumé sur ses bouteilles des millésimes 2014 et 2015 et sollicitera son agrément pour les millésimes à venir en espérant ne pas se heurter de nouveau à une opposition très peu confraternelle…

 

Et merci à Viaduc, son fidèle complice! »

 

Et moi de chanter, comme les Dupont&Dupond dans leur Citroën Torpédo 5CV 1924 au début de «Tintin au pays de l'or noir», sur l’air de «Boum!» de Charles Trenet : «Boum, quand vot' moteur fait boum... la dépanneuse Simoun... viendra vers vous en vitesse».

 

Ce n’est pas très charitable de ma part, comme tirer sur une ambulance, mais, que voulez-vous, pour tirer l’INAO de l’ornière dans laquelle il s’est précipité, je ne vois pas mieux qu’une dépanneuse.

 

En effet, ça devient un phénomène récurent : l’INAO se fait régulièrement retoquer par les juges. N’y aurait-il pas une certaine forme de suffisance du côté des juristes de Montreuil ?

 

La vieille alchimie qui avait prévalu pendant des décennies s’est dissoute dans la bureaucratie et le conservatisme syndical. Tout ce beau monde devra redescendre sur terre, se reconnecter au terrain et, surtout, utiliser ses moyens à d’autres fins que celles utilisées ces derniers temps.

 

Sanction disproportionnée, sans être tout à fait mauvaise langue ça sentait la peine pour l’exemple afin de faire rentrer dans le rang une forte tête, le sieur Bain Alexandre.

 

Le vieil Institut en poussant les dissidents vers les Vins de France se tire une balle dans le pied et le couple AOP-IGP vers le bas en les ravalant à des vagues signes de qualité répondant à des minima.

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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 06:00
Osez la spéléologie alimentaire. Affrontez vos peurs, domptez-les, pour vous enfoncer dans les tréfonds de la bête

« J’ai un penchant pour le caché, l’invisible. Une ruelle discrète ? Il faut que je l’explore. Un porche entrouvert ? Je dois m’y faufiler. Un jardin bruissant derrière une vieille muraille me poussera toujours à l’escalade, car rien n’est plus émoustillant, plus gouleyant, plus enivrant qu’un poumon de verdure emprisonné dans un carcan de pierre. D’une manière générale, je goûte ce que l’on ne voit pas (du moins pas forcément), j’aspire à ce qui est secret. J’ai même pour habitude de citer en maxime cette phrase de Dominique de Roux : « Le secret doit exister, ce n’est pas un vide que l’on cache. »

 

Quel rapport avec la viande, me direz-vous ? Avec la viande je ne sais pas ; avec les abats, cela me semble clair comme de l’eau lustrale. Les abats sont le coeur secret de la gastronomie carnivore, son jardin caché, sa parenthèse enchantée. Tapis aux tréfonds des carcasses, discrets comme des conspirateurs, négligés par certains, méprisés par d’autres, ils sont de ces merveilles qui se méritent. Ils illustrent parfaitement ce goût du mystère et du secret. Combien de fois ai-je vu la grimace dégoûtée d’une bouche articulant sans grâce : « Tu aimes les abats ? Beurk. lire ICI » Que répondre à cela ? Rien. Rien du tout. Les abats sont comme un club, un aréopage, qui ne s’offrent pas au premier venu. Une aristocratie. Quelle plus grande noblesse que le ris de veau ? Quoi de plus élégant qu’une fraise, un chaudin ? Et que dire de l’andouillette, mon péché mignon, ma petite reine, dont la rusticité et les fragrances stercoraires ont provoqué maintes polémiques chez mes voisin(e)s de table, soi-disant incommodé(e)s par l’aspect et le fumet.

 

Mais avec les abats, il est bien question de vue, d’odorat. Les cinq sens sont toujours au rendez-vous, et là il n’est plus question de mystère, de secret caché. Tout est « à vue ». Au contraire, on dévore ce qui est parfaitement visible, ce qui est authentiquement extérieur, exotérique. Qu’est-ce qu’une « tentation de Saint- Antoine », sinon un groin, une oreille, un pied, et une queue ? (le tout délicieusement grillé, sans jamais perdre son esprit). Et la mamelle : charmante et suave pellicule encore laiteuse, qu’on déguste poêlée ou en pressé. Et la langue, véritable mise en abyme du goût. Goûter le goût même de la bête, n’est-ce pas là une promesse de joies inattendues ? On se fond dans l’animal, on communie avec lui par un spiritisme gustatif. On l’embrasse à pleine bouche. Ultime palot avant la digestion. Je ne vais pas dresser une liste (passionnante mais fastidieuse) des mille et une merveilles que réserve la triperie. Car il faudrait passer des abats aux abattis ; parler des issues, du cinquième quartier ; employer des termes désuets et intrigants. Je me contenterai seulement de vous inviter à l’exploration. Osez la spéléologie alimentaire. Affrontez vos peurs, domptez-les, pour vous enfoncer dans les tréfonds de la bête. Glissez-vous sous la panse, égarez-vous dans les viscères, abandonnez-vous aux folles joies de la tripaille. C’est une odyssée sans espoir de retour : l’horizon du nouveau monde. »

 

Bon voyage

 

Sus à la tripe !

 

Nicolas d’Estienne d’Orves

 

4 octobre 2011

 

Tous les jours pendant cinq semaines, la Règle du Jeu vous propose la contribution de 35 écrivains, artistes et personnalités diverses au journal Louchebem sur le thème de la viande.

 

« Ceux qui ont eu la chance de l'approcher savent que ce garçon charmant qui manifeste en matière vestimentaire un goût certain pour les tenues voyantes a du talent à revendre. Après lui avoir décerné le prix Nimier en 2002 pour Othon ou l'Aurore immobile, les puissants du monde littéraire ont fini par ranger ce «dingue absolu», pour reprendre les mots de Yann Moix, dans la catégorie «auteur de littérature de genre», ce qui signifie peu ou prou «infréquentable»

 

« Avec La Dévoration, (en 2014) neuvième roman au titre joliment impropre, NéO assure. Pas rassure. Il est encore question de viande sanguinolente, d'exécutions, d'amour monstre dans cette histoire. Mais chaque pièce du puzzle a sa raison d'être, sa pertinence, chaque élément s'emboîte grâce à une écriture fluide, agréable. »

 

«La souffrance est mon jardin. La douleur porte mes mots. Je ne vois là ni fatalité, ni complaisance. Telle est juste ma nature: je suis chez moi dans le carnage.» Et il ajoute: «Je garde le nez vissé à ma sanglante marmelade. Puisque son fumet enivre, pourquoi changer de recette?»

 

« Page 33, le roman change de cap. Nous voici transportés en 1278 à Rouen, où un boucher nommé Rogis se trouve confronté à un dilemme des plus intéressants: être exécuté, voir son nom sali à jamais et sa famille condamnée à la misère ou devenir bourreau. Ce court chapitre sera suivi d'autres qui composent sur sept siècles la saga des Rogis, bourreaux de père en fils. »

Osez la spéléologie alimentaire. Affrontez vos peurs, domptez-les, pour vous enfoncer dans les tréfonds de la bête
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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 06:00
Photo le Soir

Photo le Soir

Sept cents agriculteurs français se sont suicidés l’an dernier.

 

SAÔNE-ET-LOIRE

 

Un agriculteur en fuite abattu par des gendarmes

 

Un éleveur bovin de 37 ans de Saône-et-Loire, en fuite depuis plus d’une semaine après un contrôle sanitaire conflictuel, a été abattu samedi par des gendarmes sur qui il fonçait en voiture.

 

Cet agriculteur du village de Trivy était recherché depuis le 11 mai, date du dernier contrôle de son exploitation lors duquel il avait foncé avec son tracteur sur les forces de l’ordre qui accompagnaient les inspecteurs, selon Le Journal de Saône-et-Loire.

 

ICI 

 

Le nouveau ministre de l’Agriculture Jacques Mézard au chevet de la profession titre la Dépêche du Midi

 

Ce titre en dit plus long qu’une longue chronique sur l’absence de compréhension de ce que sont devenus les agriculteurs, les éleveurs, les viticulteurs, les vignerons, les arboriculteurs… Le vieux mythe de l’unité paysanne est depuis longtemps obsolète. La Profession, dénomination ambigüe, recouvre la cogestion chère à la FNSEA.

 

Cette gestion, strictement politique, du secteur de l’Agriculture a conduit, et conduit encore, à une incapacité de l’Administration de ce Ministère, avec ses multiples facettes, à prendre en compte la diversité des situations au plus près des femmes et des hommes de la Terre.

 

L’administration territoriale de l’Agriculture, compactée au temps de Sarkozy, n’est plus qu’une lourde machine à appliquer des normes, les contrôler, à faire du dossier PAC et à le contrôler.

 

Ses satellites, tels l’INAO et les défunts Offices, qui maintenaient un lien avec une forme d’autogestion, sont aussi devenus de lourdes machines administratives accueillantes pour la fine fleur des chefs professionnels.

 

Dans la dernière ligne droite de mon parcours, Bruno Le Maire, alors Ministre de l’Agriculture, m’a nommé Médiateur pour les dossiers laitiers difficiles.

 

J’ai donc passé l’essentiel de mon temps, avec pour seule arme mon téléphone, sur ce fameux terrain, dans le Grand-Sud-Ouest d’abord, sur des dossiers ponctuels ensuite, la Fourme de Montbrison, la collecte de lait dans le Cantal, le devenir de la CLHN en Normandie… etc.

 

Chaque éleveur disposait de mon numéro de téléphone et pouvait m’appeler quand il le souhaitait. Relié directement au cabinet du Ministre je l’alertais en temps réel. Loin de court-circuiter l’administration locale et régionale je l’ai pleinement impliqué dans mon travail et, croyez-moi, elle a mis beaucoup de cœur à l’ouvrage pour m’aider à générer des solutions opérationnelles.

 

Avant de quitter mon travail j'ai tenté, en vain, de convaincre mes collègues du Conseil Général, là où sont parqués les Ingénieurs Généraux, les Vétérinaires et les Inspecteurs Généraux, en fin de carrière, de la nécessité de s'investir dans ce type de mission de médiation. Alors qu'ils coûtent très cher à la République, que le taux d'activité de certains voisine le néant, ils préfèrent pondre des rapports que personne ne lit. Navrant, mais bien représentatif de la bureaucratisation des hauts fonctionnaires de ce Ministère.

 

Le 22 février 2012, j’étais encore en fonction, j’écrivais cette chronique :

 

Et si un instant vous quittiez vos clichés pour vous intéresser un peu à la vie quotidienne des « Fils de la Terre »

 

« J’en ai conscience, mais peu m’importe, qu’un type comme moi, bien installé, sans souci d’argent, occupant des fonctions confortables, viennent, tel un témoin de Jéhovah sonnant à votre porte, vous interpeler sur la vie que vivent les paysans d’aujourd’hui, en l’occurrence ici celle d’un producteur de lait du Lot : Sébastien Itar.

 

Je l’ai rencontré dans mon bureau avec ses collègues le matin de la première du documentaire d’Edouard Bergeon, « Les fils de la terre », au Gaumont-Opéra. C’est l’un des 29 producteurs de lait de Cantaveylot (contraction de Cantal, Aveyron, Lot) petit groupe d'éleveurs laitiers qui se sont pris en main et avec qui je travaille dans le cadre de ma mission de médiateur dans le grand Sud-Ouest. Ces 29 producteurs, lorsque le GIE Sud-Lait qui collectait leur lait a dû mettre la clé sous la porte car son principal client Leche-Pascual (entreprise espagnole) n’était plus preneur n'ont pas baissé les bras. Bref, ce petit collectif, qui se bat, qui fait, je vous invite à découvrir son site pour commencer à comprendre que votre lait quotidien, cette brique, ce pack, n’est pas un produit anonyme, mais le fruit d’un labeur quotidien de femmes et d’hommes accrochés à leur terre »

 

Lire la suite ICI

 

Dans LE MONDE TELEVISION du 27.02.2012 Martine Delahaye écrivait :

 

« Âmes sensibles, ne pas s'abstenir. Les premières phrases du film expliquent pourquoi Edouard Bergeon a « dû » réaliser ce documentaire, son premier en tant qu'auteur : « Christian Bergeon, mon père, était agriculteur, comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père. Mon père était agriculteur et il en est mort. Il s'est suicidé, et il n'est pas le seul. »

 

Chute du prix du lait et de la viande, deux incendies, des crises sanitaires : les dettes se sont accumulées et ont eu raison de cet homme qui dirigeait jusqu'alors une très belle exploitation ; à 45 ans, il avale des pesticides et tombe agonisant sur le lit de son fils. Edouard Bergeon avait alors 16 ans.

 

Treize ans plus tard, devenu journaliste à France 2 puis ayant pris son indépendance en tant que reporter, Edouard Bergeon ne pouvait pas « tricher », explique-t-il, pour ce premier documentaire coécrit avec Luc Golfin, par ailleurs monteur du film : « Le gouvernement évoque 400 suicides chez les agriculteurs en 2009, et l'Association des producteurs de lait indépendants en a décompté 805. Si on fait une moyenne, ce sont deux agriculteurs qui se suicident chaque jour ! Mais ça, ça ne fait pas la « une » des journaux... Alors qu'il s'agit, de loin, de la catégorie socioprofessionnelle la plus en crise. Je veux montrer autre chose que le discours parisien sur l'agriculture, son Salon, ses beaux petits fromages de chèvre vendus très cher chez les crémiers. »

 

Après des recherches, le réalisateur, en 2010, rencontre une famille assez semblable à la sienne : Sébastien (38 ans), éleveur dans le Lot, doit faire face à 500 000 euros de dettes, à des journées de travail sans fin et sans vacances, pour produire à perte, sans compter le regard réprobateur d'un père qui l'épaule chaque jour après lui avoir cédé l'exploitation mais qui ne comprend pas son fils ("il a pris goût à une certaine liberté, alors que nous, nous avons été esclaves toute notre vie", commente-t-il).

 

Fatigue et antidépresseurs ; trou noir malgré un sursis du tribunal face au dépôt de bilan ; sentiment d'échec doublé de honte : au fil de quatorze mois, Edouard Bergeon filme le quotidien et les réactions de Sébastien, de sa femme, de ses parents. Le réalisateur établissant régulièrement des parallèles entre sa famille et celle de Sébastien. Jusqu'au dilemme que pose l'hospitalisation de force d'un paysan en détresse.

 

« A Charroux, l’orgueil blessé des forçats de la terre. »

 

Sept cents agriculteurs français se sont suicidés l’an dernier. Le quotidien belge Le Soir s’est rendu dans la Vienne, où les paysans disent à la fois leur fierté et leur souffrance.

 

“C’est ma tournée !” sourit Dominique Pipet en débouchant son meilleur pineau. L’éleveur n’en revient pas de voir assis dans la cuisine de sa ferme isolée au fin fond de la Vienne quatre journalistes européens. “J’ai l’impression de jouer dans un épisode de Rendez-vous en terre inconnue !” dit celui qui depuis des années se révolte de n’être jamais entendu. Car s’il a gardé l’humour, c’est celui du désespoir. Il se bat pour honorer la mémoire de ceux qui sont tombés pour l’amour de la terre et pour redonner à ceux qui souffrent la fierté de continuer. “Il y a eu cette année 732 suicides de paysans. Deux par jour ! C’est trois fois plus qu’il y a un an !” alerte-t-il.

 

Dominique Pipet est monté récemment au Salon parisien de l’agriculture pour “déposer une plaque en mémoire du génocide”. “On m’a pris pour un plouc. On m’a dit, le génocide, c’est le Rwanda.” Mais lui n’en démord pas. “Les paysans sont des morts-vivants. Moi, j’ouvre ma gueule, mais les taiseux, on les retrouve pendus.” Sur une grande table, la paperasse est étalée. Montagne de formulaires, de passeports vétérinaires et autres courriers administratifs. À 60 ans, Dominique Pipet exploite 235 hectares. “Mais ce n’est pas la Beauce ou le Champenois,” dit-il pour relativiser la valeur de ces terres à petit potentiel qu’il loue pour de la culture sèche et pour un troupeau de 200

 

Le travail sept jours sur sept

 

D’ailleurs, sa plus grande richesse, dit-il, c’est d’avoir reçu au départ la reconnaissance des anciens qui lui ont donné ses premières terres en friche. Et la nature, qu’il ne se lasse pas d’admirer. Devant ses bêtes, il raconte son labeur. Le travail sept jours sur sept sans jamais de vacances. Pour une viande qu’il vend moins cher qu’il y a vingt-cinq ans. “Avant, la PAC [politique agricole commune] c’était le Samu agricole, dit-il. Aujourd’hui le Samu arrive quand vous êtes déjà mort.”

 

Il raconte les injonctions à toujours plus de compétitivité, les contrôles vétérinaires et les aides compensatoires qui n’arrivent pas. “L’État me doit 45 000 euros, fait-il valoir. Un bug informatique, soi-disant ! Ça fait cinq ou six ans que je travaille à perte. Je ne me verse aucun salaire. Avec la reconnaissance de dettes, je vis de prêts de trésorerie.”

 

À quelques kilomètres de là, la pluie tombe à verse sur le hangar de Patrick Guerin. Sa salle de traite est à l’arrêt. Vide. “Je suis né dans cette ferme, raconte-t-il. Dans les années 1960, on vivait bien. C’était la belle vie. Mes parents venaient de Vendée. Il y avait toujours du monde qui venait.” C’était avant qu’il reprenne l’exploitation avec son frère et subisse de plein fouet la chute des prix du lait chez le fameux géant Lactalis. “Au départ, on pouvait discuter. Après, c’était à chialer”, dit-il encore, la gorge nouée.

 

L’agriculture, c’était le fleuron de la France. L’Hexagone est encore la première puissance agricole de l’Europe et l’agroalimentaire reste un maillon essentiel de son industrie. Mais la production souffre, concurrencée par le travail à plus bas coût ailleurs en Europe. Certaines filières, comme la filière viticole, s’en sortent. Mais même les exportations de fromage – fierté de la France ! – sont désormais dépassées par celles des Pays-Bas. Les exploitations ferment. Les surfaces agricoles diminuent.

 

En 1957, l’Europe mettait en place la PAC, pour assurer la sécurité alimentaire du continent. Mais il y a longtemps qu’elle ne garantit plus les prix. Les primes favorisent les grosses exploitations. La France reste la première bénéficiaire des aides mais 80 % d’entre elles vont à 20 % des exploitations. L’UE planche sur une nouvelle réforme, avec des instruments de gestion de crise, comme les aléas climatiques et les chutes des cours. Mais c’est insuffisant, jugent les paysans.

 

Spéculation, volatilité des prix et concurrence à bas coût

 

Guillaume Poinot est éleveur caprin dans la même région. Il est en redressement judiciaire pour quatorze ans. “J’accepte de repartir parce que j’aime mes bêtes. Mais si je dois mettre le pied à terre, je les tuerai toutes plutôt que de les voir monter dans le camion, lance-t-il dans un cri du cœur. Toutes les productions en France restent aujourd’hui impactées par la crise, à part quelques microniches économiques.” Il dénonce la spéculation sur les produits alimentaires, la volatilité des prix et la concurrence à bas coût. Les camions de matières premières qui arrivent d’Europe pour être transformées avant d’être étiquetées “nourriture française”. “À gerber”, dit-il.

 

À Charroux, le Ryden est un resto-bar-tabac qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il était. Un établissement figé comme sur une photo de Raymond Depardon. Avant, c’est deux fois par jour que l’on servait ici à manger. Il y avait une laiterie toute proche, des artisans, se souviennent les anciens. Ce jour-là, la patronne n’a cuisiné que pour nous. “Ce que les politiques n’ont pas compris, c’est qu’en détruisant l’élevage et l’agriculture en général, c’est le socle de la société qu’ils ébranlent”, explique Vincent Colombel, cultivateur. “Plus de paysans, c’est plus d’enfants dans les écoles, des commerces qui ferment, des villages qui se dépeuplent et des maisons qui tombent en ruines, des paysages qui disparaissent, rasés pour des questions d’efficacité économique, quand ce n’est pas d’avidité énergétique (pour les éoliennes) ou bien pour gagner de précieuses minutes (avec les TGV).” Quand les déserts ruraux avancent…

 

Autour de la table, une demi-douzaine d’hommes résument d’une phrase la coexistence de deux mondes :

 

Pisser à Paris, ça coûte deux litres de notre lait.”

 

La déprime, racontent-ils, ne se traduit pas que par les suicides. Jean-Claude Mercier avait repris en 1997 la suite de ses parents. Trente-six hectares, 270 chèvres. “À l’époque, c’était une petite affaire qui marchait, dit-il. Je gagnais très bien ma vie (de 1 500 à 2 000 euros par mois) en travaillant jusqu’à quatre-vingt-dix heures par semaine. En 2007, avec la crise, c’est parti en cacahuètes.”

 

Le prix des aliments pour ses bêtes a triplé, pas le prix du lait qu’il produisait. Depuis, il a arrêté les chèvres, s’est reconverti dans les céréales. Mais le divorce a frappé. “Quand vous vous levez le matin avec les soucis dans la tête et que la nuit ils vous empêchent de dormir, vous allez dans le mur”, dit-il. Les éleveurs appellent ça pudiquement “les dommages collatéraux”.

 

Autour de la tablée, l’addition est vite faite. Le montant des aides que l’État doit depuis deux ans à ces éleveurs pour leur conversion au bio grimpe à 200 000 euros. “J’ai voulu rembourser mes dettes, j’ai vendu mon tracteur. Le banquier, suspicieux, m’a demandé d’où venait cet argent”, se désespère Jean-Claude. Qui n’a pas apprécié non plus qu’on lui reproche ses premières vacances prises depuis dix ans.

 

“Que peuvent faire les politiques ?”

 

Ceux-là ne veulent pas tourner le dos à l’Europe. Dominique Pipet sort de temps en temps sa fourche, symbole de la jacquerie paysanne, mais il ne veut pas de la prétendue révolution que prône Marine Le Pen avec sa “francisation” de la PAC. “En fermant les frontières, qu’est-ce qu’elle croit, qu’on va tout régler ?” ironise-t-il, alors que les sondages prêtent 35 % au FN chez les agriculteurs. Lui-même ? “En 2012, je n’ai pas voté, finit-il par lâcher comme on insiste. Enfin, j’ai enveloppé un boudin dans du papier toilette plutôt que de mettre un bulletin dans l’urne.” Les politiques n’ont plus aucun pouvoir, dit-il, sinon celui d’avaliser les règles d’un syndicat ultradominant, la FNSEA, avec lequel ils ont la politique agricole en cogestion. Un syndicat que beaucoup décrivent comme “une pieuvre” à qui il faut acheter la protection mais avec laquelle les éleveurs se retrouvent pieds et poings liés. “Les politiques sont devenus impuissants. Ils ne connaissent ni le prix du pain ni celui du steak, juge Guillaume Poinot, l’éleveur caprin. À partir du moment où l’État ne peut pas agir sur les prix, que peuvent faire les politiques ?”

 

Ceux-là espèrent une énième réforme de la politique européenne. Qui tiendrait davantage compte de la qualité de leur production plutôt que de tout miser sur la quantité et la compétitivité. Au lendemain de notre visite, ils multiplient les messages de remerciements. “On peut espérer que quelques décideurs liront vos médias, eux qui orientent notre avenir”, écrit Vincent Colombel, le cultivateur.

 

À l’intérieur même de sa maison, Dominique Pipet s’est construit un chalet en bois. Quand on ouvre le faux volet, on découvre sur la fenêtre en trompe-l’œil un paysage de montagne. Un poster en forme de vie rêvée qu’il admire quand il déprime.

 

Joëlle Meskens

 

Bagnolet, le 21 mai 2017

 

COMMUNIQUE DE PRESSE

 

Justice pour Jérôme

 

A la suite d'un contrôle de l'administration, Jérôme Laronze, 37 ans, paysan, militant de la Confédération Paysanne de Saône-et-Loire, est décédé ce samedi, suite aux tirs des gendarmes venus l'interpeller. Nous souhaitons avant toute chose exprimer toute notre solidarité avec la famille de Jérôme ainsi qu'aux militants de la Conf' de Saône-et-Loire.

 

Nous sommes choqués, nous sommes en colère. Il faut que toute la lumière soit faite sur ce drame. Nous espérons qu'une enquête sérieuse et indépendante détermine comment en sommes-nous arrivés à cette fin tragique.

 

Au-delà, de cet acte et de ses circonstances propres, Nous ne pouvons que nous insurger devant les méthodes employées face à la détresse économique et humaine. Nous mettons ici en question, l’absence de prise en compte de la détresse des hommes, souvent seuls dans leur ferme, confrontés à l'humiliation d'un contrôle qui peut parfois faire agir les paysans au-delà de la raison.

 

Dans l'immédiat la Confédération paysanne demande un moratoire sur les contrôles, de plus il faut que le travail des paysans trouve une reconnaissance humaine et économique. Ce n’est qu’à ce moment que les normes et les contrôles retrouveront tout leur sens et serviront l’intérêt général.

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 06:00
Glanes de nuit, la Provence est mauve, glacée. Un soleil russe rase les vignes. Un jour, elles nous rendront en vin ce qu’elles raflent en lumière.

Ce samedi le ciel s’apaisait, entre les nuages de traîne le soleil pointait son nez je pédalais gaiement pour aller quérir mon pain de l’autre côté de la Seine. Comme la boulangerie est face à Giovanni Passerini je vais ensuite claquer des bises et boire un verre au bar.

 

Arrive un vieil habitué. Nous sommes présentés par Julie et nous décidons de partager un plat. Nous conversons. Aligre, le Faubourg St Antoine. C’est très agréable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je repars après avoir acquis 3 beaux flacons de Rietsch à Ici Même la cave d’en face.

 

Caramba, de retour à la maison, je m’aperçois que j’ai oublié mon livre : Une très légère oscillation de Sylvain Tesson sur le bord du bar.

 

Frustré je décide d’aller le rechercher en début de soirée…

 

Rien d’extraordinaire me direz-vous ?

 

Certes, mais pour moi les fenêtres du hasard sont de fidèles et discrètes alliées, elles s’ouvrent souvent à des moments où je ne m’y attends pas, me surprennent, offrent à mon regard des perspectives insoupçonnées.

 

Il en fut ainsi samedi, hors le monde, cerné de bruits, j’ai lu… j'ai bu, et…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voici quelques-unes de mes glanes de nuit :

 

« Un jour en Corse, près de Figari. Sur la plage, nos hôtes ont organisé un spuntinu, comme on dit ici quand on prend du bon temps en même temps que le maquis. Autour du feu de bois, figatelle et vin de Sartène. Le ciel est une flanelle mitée de trouées solaires. La mer est en peau de taupe. Des blocs de granit rose encadrent la forêt d’arbousiers. Le genre de paysage que n’aiment pas les peintres : le travail est déjà fait. Une tour génoise veille, elle nous survivra. Soudain les invités lèvent la main dans un même mouvement. Ils prennent des photos, brandissent l’appareil à bout de bras. Ce geste, c’est le symbole de notre temps, la liturgie moderne. La société du spectacle a fait de nous des cameramen permanents. Quelle étrange chose, cette avidité de clichés chez des gens qui se pensent originaux. Quelle indigestion, cette boulimie d’images. Plus tard, ils regarderont les photos et regretteront que le moment consacré à les prendre leur a volé le temps où ils auraient pu s’incorporer au spectacle, en jouir de tous leurs sens et, le regard en haleine, célébrer l’union de l’œil avec le réel. »

Janvier 2014

 

« Le Ventoux coiffe le Comtat Venaissin. C’est un autel de 2000 mètre de haut au bout d’une plaine parfaite (…) En ce jour de l’an, la Provence est mauve, glacée. Un soleil russe rase les vignes. Un jour, elles nous rendront en vin ce qu’elles raflent en lumière.

 

« Encore de longues marches dans les plis du Comtat. Cette chance, en France, de disposer de la couverture cartographique de l’IGN, au 1/25 000. Et si nos malheurs venaient de ce que nous vivons à trop grande échelle ? La Terre se globalise, les frontière se dissolvent, les marchandises circulent. J’ai la subite envie de m’inventer une vie au 1 :25 000. C’était le rêve des anarchistes, des communards et des Grecs qui lisaient Xénophon : réduire l’espace de notre agitation, se replier dans un domaine, ne vouloir atteindre que ce qui est accessible. Accueillir des pensées universelles en cultivant un lopin. Ne côtoyer que les gens qu’on peut aller visiter à pied. Ne manger que les produits de sa proche région, en bref, vivre sur les chemins noirs, ces sentes secrètes qui strient les feuilles de l’IGB, échappant aux contrôles de l’État. Il est urgent de changer d’échelle. »

 

Janvier 2015

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