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23 mai 2021 7 23 /05 /mai /2021 08:00

Interno - Photo de LE PIED DE FOUET, Paris - Tripadvisor

Le lieu était minuscule, bas de plafond, la cantine d’Ambrose depuis son arrivée à Paris avant la révolution ratée, son rond de serviette, son statut d’habitué auprès d’Andrée, petite bonne femme, poitevine, qui régentait le client : pas de réservation, on ne fume pas, on prend son café au bar, on se déplace si ça arrangeait la patronne pour placer de nouveaux arrivants. Tout le monde obtempérait dans la bonne humeur, certains étrangers en redemandaient. Au bar Martial le patron, placide, souriant, belge, forçant un peu sur le litron de Gamay de Marionnet, en cuisine, le chef un pays de la patronne, Hamid le plongeur algérien, officiaient dans 4 ou 5 m2. Le frichti familial, abondant, de qualité, goûteux, l'addition légère. On faisait la queue sur le trottoir. Je m’y sentis bien, comme un parfum d’enfance même si je ne pouvais s’empêcher de penser que le lieu aurait plu à Marie. Ambrose avait dû briffer la patronne, elle me traita comme un grand brûlé.

 

Ambrose ne me laissa pas le temps de souffler « Mon grand tu t’inscris en 3e année à Panthéon-Sorbonne…

 

- Moi je me serais bien vu à Vincennes…

 

- T’es louf, ça va être un repaire de chevelus, un dépotoir, une poubelle pour sociologues…

 

Tu as sans doute raison mais pour te faire plaisir je m’inscris aux deux…

 

Au lendemain du  « joli » mois de mai 1968, alors que les carcasses de voitures et les pavés parisiens jonchaient encore les artères du quartier latin, de Gaulle décida de réformer l’Université. Soucieux de ne plus voir son trône vaciller et son mandat présidentiel sclérosé par le mouvement estudiantin, le chef de l’État confia à son nouveau ministre de l’Éducation nationale, le sémillant et zozotant Edgar Faure, la rude tâche de gérer l’après mai. À commencer par l’éloignement des étudiants de gauche du centre de Paris et de ses ruelles propices à l’insurrection.

 

Décision prise de construire de nouvelles universités aux portes de la capitale pour accueillir les premières générations de baby-boomers et les « perturbateurs » gauchistes des facultés parisiennes. Résultat, en quelques semaines, sortirent de terre des milliers de mètres carrés de salles, d’amphis, de cafétérias, au cœur du bois de Vincennes. Cette faculté d’un nouveau genre, baptisée « centre expérimental » fut lancée avec l’appui du doyen éclairé de la Sorbonne Raymond Las Vergnas et sous l’impulsion d’Hélène Cixous, alors professeure à l’université de Nanterre2. « La contestation de Mai 68 était nécessaire, mais je savais qu’elle ne durerait pas. Qu’il faudrait que cela débouche sur quelque chose de durable. J’avais ce projet d’université en tête depuis quelque temps. Mai 68 a été l’occasion de le faire et du coup, avec l’aide de Jacques Derrida, j’ai créé Paris-VIII. » Ainsi, sous l’égide de cette spécialiste de la littérature comparée, une équipe d’une trentaine d’enseignants est bientôt constituée. Avec comme leitmotiv, rassembler ceux qui, au sein de l’université française, souhaitent un changement. « Les gens se connaissaient, on savait ce que pensaient les uns, les autres. Mais ils étaient disséminés un peu partout. Il fallait donc les réunir dans un même lieu et ça a été Vincennes. »

 

Ce n’était là que le hors-d’œuvre d’Ambrose, alors que nous attaquions le poulet au vinaigre, plat culte de la maison, il aborda la question cruciale de l’intendance, en prenant soin de ne pas me brusquer « Tout est réglé…

 

- Qu’est-ce qui est réglé ?

 

- Nous avons de quoi vivre sans soucis…

 

- Comprends pas…

 

- Tu me fais confiance ?

 

- Bien sûr que je te fais confiance !

 

- J’exécute les volontés du père de Marie…

 

- Qui sont ?

 

- Marie étant sa seule fille, il avait fait d’elle la présidente de sa fondation…

 

- Je sais.

 

- C’est toi qui la remplace.

 

- Pourquoi ?

 

- C’était la volonté de Marie.

 

- Elle avait prévu de mourir.

 

- T’es con, je voulais dire que ce serait la volonté de Marie.

 

- Encore une combine montée avec le papa…

 

- Et alors, tu as quelque chose contre ?

 

- Pas vraiment, j’accepte à une seule condition : c’est toi qui t’occupe de tout.

 

- Ça va de soi mon grand.

 

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22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 08:00

Campagne à Paris

Notre périple sous terre, tels des lombrics entrelacés, teintait d'un plaisir malsain mon blues matinal. Ici, dans cette ville grouillante, indifférente, me fondre dans son magma serait un jeu d'enfant. Ma nouvelle vie de merde se présentait sous les meilleurs auspices. Pour la première fois depuis notre arrivée je souriais. Ambrose, ma mère poule, sentait que je me détendais, il en profitait pour m’annoncer : « Nous allons porte de Bagnolet dans un petit village au coeur de Paris. Tu vas voir nous t’avons préparé une belle surprise. » Je ne relevai ni le nous, ni l'indication de notre point de chute, ça m'importait peu, tel un Giovanni Drogo vieillissant face à la frontière d'où nuls envahisseurs n'avaient jamais surgi, je me sentais las. Aurais-je encore le courage de me colleter à la vie ? De le faire sans complaisance ni masochisme. De le faire, tout simplement, n’être qu’une insignifiante trace dans ces années de fric corrupteur. « T'es bien trop petit mon ami » chantait le pépé Louis. Une irrésistible envie d'envoyer valdinguer tout ce fatras de souvenirs me saisissait. Sortir ! Ne pas céder à la lassitude. Voir des gens. Les sentir. Les entendre. Leur parler. Avoir de nouveau la sensation d'être vivant.

 

Moche la porte de Bagnolet, rien qu’un nœud de bitume plein de bagnoles, de bruit, de pestilence sulfurée, Ambrose sur son petit nuage, me guidait, dissertait : « Oui mon ami, difficile de croire que nous sommes dans le XXe arrondissement, même si ça t’étonne, la Campagne à Paris, c’est bien le nom du quartier perché sur les hauteurs où nous allons nous installer ; un petit village créé, sur l’ancienne commune de Charonne, en une vingtaine d’années, au début du XXe siècle, un  îlot situé sur des anciennes carrières souterraines et composé d’une demi-douzaine de jolies ruelles, à l’origine organisé en coopérative : il permettait à la classe ouvrière d’accéder à une centaine de pavillons construits spécialement pour eux et proposés à des prix abordables. Feu la classe ouvrière ! Bien avant les bobos, comme à la Mouzaïa, ce fut le nec plus ultra des nouveaux bourgeois intellos parigots... » Nous montions des escaliers, une fois en haut des ruelles pavées, des petites maisons en brique ou en meulière, jardinets fleuris et verdoyants. Tout ce je trouvai à dire « C’est une annexe de la grande muette, y’a plein de capitaines : Ferber, Marchal… » Ambrose me prit par les épaules « Nous allons rue Jules Siegfried, un industriel havrais, préoccupé par le sort des plus pauvres qui chercha à promouvoir l’habitat social. Ainsi, la « loi Siegfried » du 30 novembre 1894 encourage la création d’organismes d’habitations à bon marché. C’est auprès de cet homme politique influent, « le plus représentatif de l’esprit havrais » selon René Coty, que ce dernier entama sa carrière politique. » Ambrose est ainsi, le roi du  détail, le champion de la logistique.

 

La surprise d’Ambrose : le père de Marie se tenait sur le perron d’un charmant pavillon, il m’enveloppa de ses grands bras « Mon fils : bienvenue au logis de Marie, c’était ma dot, comme on le dit chez les bourgeois, voici les clés, ce n’est pas un mausolée, Marie c’était mon bébé, l’amour de ma vie, un rayon  de soleil que tu as su capter, foin d’émotion mon garçon, gardes-là dans ton cœur c’est un ordre ! » Je balbutiai je ne sais plus trop quoi, Ambrose rayonnait « Comme tu es le roi de la brocante nous allons chiner pour la meubler » Nous fîmes le tour du propriétaire, le père de Marie et Ambrose s’entendaient comme deux larrons en foire, je planais. « En attendant votre installation je vous héberge ! » Nous repartîmes dans sa vieille Jaguar Mk2, aux fragrances de vieux cuir et de havane, conduite à  droite, éphèbe café crème à la manœuvre, moi à la place du mort, les deux comploteurs sirotant sur la banquette arrière un Cognac Delamain hors d’âge.

 

En pénétrant dans le grand penthouse de l’avenue de Breteuil, elle, partout, son rire, ses taquineries, ses allures de gazelle, son lit de jeune fille, des photos d’elle sur les murs blancs, je tanguais. Le grand homme, prévenant, flanqué d’un Ambrose plus mère poule que jamais, m’encadraient, silencieux. Se ressaisir. « Je vais prendre une douche… » Mon jeans, mon tee-shirt me collaient à la peau, mes Clarks cocotaient. Je les flanquais à la poubelle. Nu comme un ver je farfouillais dans ma maigre garde-robe, un pantalon ample de lin, un sweet-shirt, des tennis blanches. En m'enfournant dans le futal la rouille de mes genoux me rappelait à l'ordre. Je marmonnais « Si tu continues, mec, t'es bon pour Saint-Anne. Bouge ton cul ! » Le miroir de la salle de bains confirmait le diagnostic, en pire. Le désastre fondait sur moi. Un vrai naufrage. Me récurer. Tailler dans le poil. Sentir bon. Ambrose, au sortir de la salle de bains, ne me laissa pas le choix « Je t’invite à dîner au Pied de Fouet, nous avons à causer mon grand… » C’était à deux pas, au cul du jardin de l’hôtel Matignon, nous nous y rendîmes à pied.

© tasogareningen / Instagram

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21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 08:00

L7 - Rame Sprague entrant en Station

Notre arrivée gare Montparnasse me reconnectait violemment avec Paris, cette pute fardée, soupe au lait, délurée et populacière, dangereuse, que la grande écrémeuse immobilière, tournant à plein régime, vidait de son petit peuple et des nouveaux venus. Cap au nord, toujours plus loin dans les champs de betteraves, empilés. Montparnasse où nous échouions ne serait plus bientôt le bassin déversoir des crottés de l'Ouest, filles et garçons, émigrés de l'intérieur, bonniches et manœuvres, rien que des bras. Les cafés du bord des gares, même au petit matin, puent la sueur des voyageurs en transit. Ils sont crasseux de trop servir. Les garçons douteux. Les sandwiches mous. La bière tiède et les cafés amers. Dans le nôtre, les croissants rassis et le lait aigre, allaient bien aux ongles noirs et aux cheveux gras du serveur et les effluves froides et graillonneuses de croque-monsieur rehaussaient le charme gaulois du patron : bedaine sur ceinture et moustache balai de chiottes. Depuis l'instant où j'avais posé le pied sur le quai je distillais un coaltar léger. Tout ce gris, ce sale, cette laideur incrustée, loin de m'agresser, m'enrobaient d'un cocon protecteur. Ma bogue se refermait et j'appréciais. Dans ce décor, seule mon Ambrose échappait au désastre. Indifférent à mon mutisme il me couvait. S'imposait comme le seul ancrage à ma molle dérive. Je me ressentais fœtus, ça m'allait bien.

 

Quand nous nous sommes enfournés dans la bouche du métro, la glue poisseuse des mal-éveillés giclant de toute part nous a dégluti, absorbé, digéré. Des fourmis aveugles, programmées, progressaient en files denses, se croisaient sans se voir. Portés par elles, dissous puis coagulés, étrons parmi les étrons, nous prenions place dans le troupeau. Ce grouillement souterrain, malodorant, informe, chaîne de résignés, de regards vides, bizarrement me rassurait. La quête têtue et empressée du bétail à se fondre, à n'être qu'anonyme, correspondait bien à mes aspirations du moment. Je collais aux basques d’Ambrose, armoire à glaces, il progressait, tel une barge de débarquement, au droit, fendant la foule. Notre absence de mots, mon silence obstiné pour être honnête, lui laissait l'entière initiative. Ambrose s'en fichait, me portait, ne laissait rien au hasard. Au débouché d'un couloir en coude nous nous retrouvions compressés tout contre les battants d'un portillon métallique. Dans mon dos le cheptel renâclait. Je m'arc-boutais.

 

Le portillon s’ouvrit, nous nous essaimèrent sur le quai. Brève attente, la face plate de la rame Sprague débouchait du tunnel et, comme nous étions en tête de ligne elle venait s'immobiliser dans un crissement aigu de freins à notre hauteur. La rame dégueulait ses encagés sous les regards impatients de ceux qui allaient les remplacer. Le chef de train, un long voûté, dominait la masse, et sa tronche renfrognée sous sa casquette ridicule ressemblait à un bouchon ballotté par la houle. Ambrose me tirait par la manche, s'encoignait près de la porte. Tout près de nous, les corps cherchaient des espaces, des mains agrippaient les hampes centrales, sans un mot, têtes baissées, les moutons trouvaient leur place dans la bétaillère. Le signal sonore couinait. Les loquets des portes claquaient. La rame s'ébranlait. Mon allergie pour le métro naissait.

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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 08:00

1969 - Vie et mort de la gare Montparnasse - Paris Unplugged

À mon retour à Nantes, avec l'argent de Jean, mon dû, une poignée de billets fripés – si je l'avais écouté il m'aurait donné tout le liquide du coffre – je louais une chambre, pour une semaine, dans un hôtel miteux du quai de la Fosse. La patronne, déjà intriguée par ma dégaine de mal rasé et mon étrange balluchon, me regardait d'un drôle d'air quand j'insistai pour payer d'avance en petites coupures. Pour l'amadouer je lui souriais. Ma tronche de chien battu devait la rassurer. Elle me tendait une fiche de police que je remplissais. Son parfum de pacotille, mêlé au suif de sa peau, épandait des remugles fades. Elle me donnait une grosse clé pendue à une étoile de bronze « la 18 est au premier gauche... » L'escalier recouvert d'un tapis élimé grimpait sec. Les immeubles du quai, étroits et de guingois, empilaient des pièces hautes de plafond. Ma chambre, qui donnait sur une cour intérieure, n'échappait pas à la règle. Je tirais les doubles rideaux jaune pisseux. La lumière les traversait sans peine tant ils étaient élimés. Je m'allongeais tout habillé sur le lit recouvert d'un dessus de lit d'un blanc douteux. Le plâtre du plafond, bouffé par le salpêtre, partait par larges plaques en lambeaux. Je pleurais. Je pleurais doucement, en silence, les yeux rivés sur un petit tableau aux couleurs défraîchies.

 

Ambrose est venu me rejoindre, nous avons décidé de monter à Paris le dimanche soir, un train, bourré de bidasses remontant vers l'est, empestait la chaussette sale, le tabac froid et la pisse rance. Les départs, dans mes rêves d'enfant, revêtaient des allures princières, bagages en cuir patiné convoyés par des porteurs en blouses, uniformes impeccables des hommes de la Compagnie des Wagons-Lits, voyageurs empressés, grappes de ceux qui resteraient à quai, à mon bras une femme mariée que je venais d'enlever aux rets de son sinistre époux, visage caché sous une voilette, des nappes bleutées de vapeur enveloppaient la locomotive, le compartiment du sleeping en partance pour l'Orient, avec ses parures en loupe d'orme, allait abriter mes amours clandestins. Ce soir, dans l'inconfort de ce train de nuit ordinaire, à vingt ans, je prenais pleine conscience que je m'enfonçais dans une vie ordinaire où le tous les jours ne m'apporterait qu'ennui, tristesse et chagrin. Ma belle vie, mon bel avenir, tout ce bel édifice que j'abandonnais sans regret, ma famille, mon pays, mes amis, Marie, je les enfouissais tel un magot désormais inutile. Mémé Marie disait de moi que j'étais un garçon délicat. Pour elle c'était un compliment. Moi je savais bien que c'était mon tendon d'Achille. Il me fallait forcer ma nature, me rendre insensible au regard des autres, n'être qu'un gris parmi la cohorte des gris.

 

Montparnasse, le terminus, la vieille gare de l'Ouest, sentait le sapin. Elle vivait ses derniers jours car bientôt les promoteurs et les bétonneurs allaient l'araser, l'enfouir, damer son empreinte pour couler le socle du plus haut phallus pompidolien, la Tour, bite d'amarrage plantée loin des effluves de l'Atlantique, totem des ambitions pharaoniques des nouveaux friqués, doigt d'honneur pointé au flux de bagnoles craché par la future pénétrante Vercingétorix. Tout devenait possible, les vannes s'ouvraient, le fric dégoulinait, on jetait un tablier de bitume sur les quais de la Rive droite, on charcutait le futur Chinatown, on excavait le ventre de Paris, on décidait d'édifier Beaubourg, les derniers feux des années dites Glorieuses rougeoyaient. Qui aujourd'hui se souvient de Christian de la Malène, de la Garantie Foncière, du Patrimoine Foncier, de Gabriel Aranda, de Robert Boulin, des petits et gros aigrefins, des prête-noms, des stipendiés, des corrupteurs et des corrompus, des fortunes météoriques, de cette cohorte de personnages troubles dont on aurait cru qu'ils sortaient d'un film de Claude Sautet ?

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19 mai 2021 3 19 /05 /mai /2021 08:00

 

Je lâchai prise, coupai tous les ponts, mais sans fuir. Sonné, KO debout, je me laissai glisser, comme ça, sans réagir, doucement, les yeux grands ouverts. Ce fut une glissade un peu raide mais toujours contrôlée, bien maîtrisée. Je savais ce que je voulais, mourir, mais à petit feu. Mon but : aller au bout de mon chemin, sans contrarier la nature, en me contentant de survivre, de perdurer. Simple spectateur de ma vie. Emmuré dans le chagrin, mes yeux restaient secs. Pleurer c'était prendre le risque de fendre ma carapace, de m'exposer à la compassion. Pour tenir je devais faire bonne figure. Alors, j'allais et venais, affrontant l'intendance qui suit la mort avec le courage ordinaire de ceux qui assument les accidents de la vie. Mon masque de douleur muette, souriante même, me permettait de cacher, qu'à l'intérieur je n'étais plus que cendres. La mort rassemble. Autour de la grande table chez Jean, le soir, nous parlions. Nous parlions même d'elle. J'acceptais même de parler d'elle. Nous buvions aussi. Le vin délie les langues et allège le coeur. À aucun moment nous n’étions tristes. Marie, couchée dans le grand lit de Jean, nous imposait son silence éternel.

 

On prit mon emmurement serein pour du courage. Aux yeux des autres, mes proches, mes amis, ceux de Marie, ses parents, j'étais admirable. Non, j'étais déjà mort. Seul Jean pressentait mon délitement intérieur. Il bougonnait, tournait en rond, maudissait le ciel et me pistait comme un vieux chien fidèle. Les mots des autres filaient sur moi sans y laisser de traces, alors que les miens, précis, menaient leur dernier combat. On me laissait faire. Avec Jean, nous décidions de porter nous-mêmes Marie en terre au cimetière de Port-Joinville. Qu'elle restât sur notre île, sans fleurs ni couronnes, relevait pour nous de la pure évidence. Ça ne se discutait pas. Le maire obtempérait, et c'est dans notre C4, au petit matin, avec Achille coincé entre nous deux, que nous sommes allés jusqu'au trou béant. De la terre remuée et ce ciel pur, cette boîte en chêne vernis à poignées argentées, un moment j'aurais voulu qu'on chantât le Dies Irae. Des mains serrées, quelques pelletées, des baisers, des étreintes, des sanglots étouffés, encore des mots échangés et nous sommes allé au café. Là, j'aurais bien voulu pleurer.

 

Sur la dalle de ciment, avec Jean, nous avions fixé une petite plaque émaillée - c'est un de nos amis, potier, qui nous l'avait confectionné - où j'avais écrit Marie fleur de mai. Quand ils étaient tous repartis, au bateau du soir, même le regard implorant de maman n'avait pu ébranler ma détermination. Ma survie en dépendait. Je voulais vivre dans ma plaie ouverte. Jamais elle ne devait cicatriser. Ne croyez pas que c'était pour me complaire dans le malheur. Je n'étais pas malheureux. Je n'étais plus rien. Reprendre le cours d'une vraie vie sans Marie était au-dessus de mes forces. Me restait à vivre une vie de merde, y patauger, m'y souiller, m'y perdre pour que l'oubli, ce grand laminoir impitoyable, ne puisse jamais m'atteindre et m'essorer de ma vie d'avec Marie. Avant de partir je suis allé sur la lande cueillir une brassée de fleurs. Jean m'attendait devant le portail du cimetière avec un grand vase rouge. Nous avons offert à Marie ce bouquet puis nous sommes descendus nous bourrer la gueule au port. Les marins piquaient le nez dans leurs verres. C'était l'un des leurs qui avait écrasé Marie.

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18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 08:00

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Les affaires de Jean prenaient de l'ampleur, les clients affluaient, achetaient, si nous n'y prenions garde nous allions manquer de marchandise. Notre originalité, la patte de mon patron farfelu, tenait à ce que, à la Ferme des 3 Moulins, voisinaient des meubles et des objets de brocanteur, à des prix raisonnables, et des pièces rares dignes des meilleurs antiquaires. Ma bonne gestion des finances nous avait permis de financer de belles acquisitions à des prix de marchands. La revente, coup sur coup, d'un compotier en vieux Rouen et d'une adorable petite commode signée d'André Charles Boulle - une merveille bien achetée à une vieille originale et très bien vendue à un industriel du Nord - nous donnait capacité à aller draguer sur le continent des confrères moins bien lotis que nous. Le stock de fin de saison est l'ennemi du brocanteur. Il lui faut de la fraîche pour se livrer à son plaisir favori : acheter. Jean pouvait partir en chasse. Sans conteste, avec son allure de Pierrot lunaire, ses fringues pourries et ses sandales en plastoche, il était l'un des meilleurs de la place, surtout auprès des vieilles dames grosses pourvoyeuses de notre biseness. Il les embobinait, en grommelant des tirades incompréhensibles tout en grignotant des gâteaux secs et en sirotant des petits verres de vin doux. Le seul problème était de le laisser battre la campagne avec autant de liquide en poche. Marie, fine mouche, trouvait la solution : Button. « Il vous servira de chauffeur et de banquier... » et d'ajouter « C'est plus prudent » sans préciser s'il elle faisait allusion à sa conduite automobile approximative ou à son côté panier percé.

 

Avec Marie nous évoquions, pour la rentrée, notre installation. Mon pécule gagné sur l'île, plus la petite rente que lui versait son père, nous permettraient de louer soit un studio, soit un petit deux pièces dans la partie populaire de Nantes. Pour vivre ensuite, les petits boulots ne manquaient pas. Nous aviserions. La perspective d'entamer notre vie commune, rien que tous les deux, nous rendaient plus amoureux encore. Marie me rendait simple. Je ne fabriquais plus de nœuds. Depuis notre première jour, à aucun moment, nous nous étions livré au ballet traditionnel du je me présente sous mon meilleur jour et je me garde bien de remarquer, les grandes et les petites choses, qui m'agacent chez l'autre. Pour ce qui me concerne, ça tenait de l'exploit. Avant elle c'était mon mode fonctionnement exclusif. Quant à Marie, comment le dire sans paraître prétentieux, elle me dispensait, à doses quasi égales, ce qu'il me fallait, et d'admiration, et de franchise. Avec son petit air pince sans rire, et sans jamais me faire la morale, elle mettait le doigt sur mes si nombreuses contradictions. Elle me rendait léger. Nous aimions être ensemble. Nous aimions nous retrouver. Je ne lui cachais pas son soleil et elle me donnait sa lumière.

 

Ce lundi-là, le père de Marie, ce cher maître, annonçait par téléphone son arrivée sur l'île pour le lendemain. Branle-bas de combat pour Marie, il lui fallait mettre la villa en ordre de marche. Bien sûr, il ne venait pas seul, une cour de beaux jeunes gens l'accompagnait. Pendant toute la journée Marie vaqua. Le soir venu, j'allai la chercher pour que nous dînions à la Ferme des 3 Moulins. La pauvre était fourbue. Pour lui redonner des forces je lui fis des spaghettis à la carbonara. Marie tombait de sommeil. Comme elle devait rentrer à la villa je lui proposais de la raccompagner. « Non, non me répondait-elle, je prends le solex, ça m'oxygénera et toi tu dois attendre le coup de fil de Jean... » En effet, celui-ci, qui était toujours sur le continent m'appelait tous les soirs au téléphone aux alentours de minuit. Je bougonnai que Jean pouvait attendre. Marie me faisait les grands bras « Je suis une grande fille mon amour, les loups garous ne vont pas me manger en chemin. Tu sais bien que si tu n'es pas au bout du fil quand il appellera, grand zig va paniquer... » De mauvaise grâce je cédai. Avant qu'elle n'enfourche le mini-solex je la serrai fort. La nuit était claire. Le lit grand et froid. Comme ce cher maître refusait d'installer le téléphone dans la villa, je ne pouvais même pas appeler Marie. Le sommeil me précipitait dans une nuit agitée. On tambourinait à la porte d'entrée. J'étais en nage. Dans l'encadrement, sous la lumière jaune du lumignon, le capitaine de gendarmerie Thouzeau, en se tordant les mains me disait d'une voix enrouée «  Il vaut mieux que je vous le dise tout de suite monsieur, elle est morte. C'est encore un de ces fichus poivrots... »

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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 08:00

Monbazillac 1940 - Au droit de bouchon

Le « Tu peux monter vos affaires dans ta chambre... » fut le sésame de maman. Après le dîner nous prîmes le frais dans le jardin. Comme je l'avais prévu, mon mendésiste de père, prenait un malin plaisir à mettre Marie sur le grill en la prenant à témoin de la légèreté et de l'inconsistance du mouvement de mai. Pratiquant à merveille le billard à bandes c'est moi qu'il visait. Pour lui, avec ce qu'il me reconnaissait de talent, j'avais joué au révolutionnaire, par pur plaisir esthétique et romantique. Moi et mes petits camarades gauchistes, avec le soutien objectif des communistes, en nous contentant de psalmodier notre vulgate révolutionnaire, nous venions de priver la gauche réformiste, celle de PMF, la seule capable de tenir ferme le gouvernail et de moderniser la France, d'une éclatante victoire dans les urnes. En ressoudant aux gaullistes, la droite rentière des Indépendants, et celle encore bien planquée, sans leader, mais toujours chevillée à une part de la France xénophobe, nous avions fait le lit de Mitterrand. L'ambiguë de Jarnac saurait lui, le Florentin, s'asseoir sur le PCF pour mieux l'étouffer. Marie bichait. Elle virevoltait pour le plus grand plaisir de mon séducteur de père.

 

Avoir Marie à mes côtés dans mon lit d'enfant ravivait les souvenirs de mes soirées passées, sous la tente de mon drap, à ériger mes cathédrales, à imaginer tout ce qu'allait m'apporter mon bel avenir. Dans l'obscurité, Marie, me chuchotait « Je suis bien mon amour. Ici je me sens toi. Toute à toi. Je t'aime... » Comme nous ne galvaudions pas les je t'aime, ceux de ce soir-là, mêlés à nos caresses, à notre osmose, nous haussaient en des espaces qui donnaient à l'amour un goût d'éternité. Amour sensuel, accord parfait, nous ne nous sommes même pas aperçu que, ce n'est qu'aux premières lueurs de l'aurore, que nous nous sommes endormis. La maisonnée s'était donné le mot pour que notre grasse matinée ne soit pas troublée par la préparation du déjeuner. À notre éveil, vers dix heures, ils étaient tous partis à la grand-messe. Dans la cuisine, où notre petit déjeuner nous attendait, la logistique du repas de midi impressionnait Marie. Tout était en place, le clan des femmes, mobilisé et efficace, avait donné le meilleur de lui-même. La brioche de Jean-François était mousseuse à souhait. Maman nous avait préparé un cacao ; plus exactement le cacao qu'elle préparait chaque matin pour son écolier de fils.

 

Le service était assuré par la femme du cousin Neau lui-même préposé aux vins. Alida, la laveuse de linge, assurait la plonge. Maman, qui avait fait la cuisine, orchestrait l'ensemble avec autorité et doigté. A l'apéritif, Banyuls pour tout le monde, on disait vin cuit en cette Vendée ignare. Le menu : vol au vent financier, colin au beurre blanc, salade, de la chicorée – mon père avait droit à une préparation personnelle avec croutons aïllés – fromages : du Brie de Meaux et du Gruyère, et en dessert : un savarin crème Chantilly, évitait à mon cordon bleu de mère de passer trop de temps devant ses fourneaux. Le seul moment grave, bien sûr, avait consisté à monter le beurre blanc. En l'absence de maman, son époux facétieux informa Marie que sa Madeleine de femme avait des doigts de fée. Du côté des vins, du Muscadet sur lie, un Gevrey-Chambertin et du Monbazillac. Je haïssais le Monbazillac qui m'empâtait la langue. Tout atteignait l'excellence, même le café que maman passait dans une cafetière à boule de verre qu'elle ne sortait que pour les grandes occasions. Papa nous empesta avec ses affreux petits cigares de la Régie. Les yeux de Marie brillaient. Nous étions heureux.

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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 08:00

 

Au cours de la traversée nous découvrîmes, blotti dans un rond de cordages, notre Achille un peu penaud. Comment s'était-il faufilé sur le bateau sans éveiller l'attention de l'équipage, lui seul le savait ? Très, le chien d'Alexandre le Bienheureux, il nous la jouait regard implorant et queue qui frétille. Marie ne cédait pas au chantage de notre astucieux bâtard, à l'arrivée elle le confiait à Antoine Turbé, le charcutier de Port-Joinville, qui rapatriait ses carcasses de cochons dans sa fourgonnette frigorifique. À Fromentine, Lucien Buton, le menuisier qui rafistolait nos meubles, nous attendait. C'est lui qui, à la demande expresse de Jean, faisait office de chauffeur. J'avais eu beau protester, Jean n'avait rien voulu savoir. Je compris pourquoi lorsque ce tordu, alors que je m'apprêtais à grimper sur le bateau, m'avait marmonné pipe éteinte au bec « Tu me diras au retour ce que tu penses de Buton. Ce n’est pas une lumière mais il est sérieux. Tu comprends, ça me ferait un bon associé ». J'avais balancé de lui répondre « Vieux salaud de gauchiste, quand tu veux, tu sais où sont tes intérêts... » mais je m'étais contenté d'un « Tu peux compter sur moi » très professionnel.

 

En traversant le bourg de St Julien-des-Landes un détail d'intendance s'installait dans ma petite tête : maman allait-elle nous proposer de faire chambre à part ? Au lieu de m'inquiéter, cette question, qui peut vous paraître saugrenue aujourd'hui, mais qui en août 1968, aux confins du bocage vendéen, sentait le péché, déclenchait chez moi un irrépressible fou rire. Entre deux hoquets, afin de ne pas vexer le brave Lucien Buton qui s'échinait à entretenir la conversation avec Marie sur des sujets aussi importants que le nombre de voitures d'estivants qui passaient devant chez lui depuis que son voisin avait ouvert un camping dans son pré ou le prix de l'essence qui avait augmenté à cause des événements, je dis à Marie « Je repense à l'histoire que tu m'as racontée hier au soir... » Et, c'était la plus belle expression de notre complicité, même si elle n'y comprenait goutte, à son tour elle partait dans son grand rire clair. Buton, bon prince, sans poser de questions, affichait le contentement du type qui a la chance de côtoyer des gens qui ne sont pas de son monde.

 

La maisonnée nous attendait en faisant comme si de rien n'était. Maman cousait. La mémé Marie égrenait son rosaire pendant que la tante Valentine lisait Le Pèlerin, sans lunettes. Papa, avec le cousin Neau et mon frère, s'affairaient autour de la moissonneuse-batteuse. Ma sœur n'était pas là, bien sûr, puisqu'elle s'était mariée en 65. Entre la voiture de Buton et la maison j'avais affranchi Marie de la raison de mon fou-rire. Très pince sans rire elle me répondait du tac au tac « Tu sais je n'avais pas l'intention de partager ton lit cette nuit. Je ne suis pas une Marie couches-toi là mon petit Louis en sucre… » Mon soupir et mon haussement d'épaules la faisaient s'accrocher à mon bras « Ne t'inquiètes pas nous ferons comme ta maman voudra... » Au premier coup d'oeil sur maman je sus que la partie était gagnée. Marie était digne de son fils chéri. Papa, l’œil coquin, fut le premier à l'embrasser. Dans son coin, la mémé Marie, devait en direct adresser, à la Vierge du même nom, un Je vous Salue Marie de satisfaction. Même la tante Valentine, d'ordinaire avare de compliments, dodelinait de la tête pour marquer son assentiment. 

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 08:00

Présentation de Marie au Temple — Wikipédia

Pour maman j'étais l'expression la plus aboutie de ce qu'une mère pouvait rêver. Ses amies lui disaient « Madeleine comme vous en avez de la chance, votre Louis a tout pour lui... » Ce statut d'enfant doué, à qui l'on donnait le bon dieu sans confession, j'en avais joué tout au long de ma prime jeunesse pour préserver mon petit jardin d'intérieur mais aujourd'hui, introduire entre maman et moi, une femme aimée, celle avec qui je voulais partager mes jours et mes nuits, n'était pas chose simple. Jusqu'à ce jour, même si mon goût pour le butinage devait lui causer quelques frayeurs, un accident était si vite arrivé en ces temps obscurs, ma chère maman s'accommodait fort bien de ne voir aucune fille s'installer dans mon cœur d'artichaut. Lors de ma dernière visite je m'étais bien gardé de préparer le terrain. Maman n'avait rien perçu, les mères aimantes sont aussi aveugles que les maris trompés, ou les épouses d'ailleurs. Pas un mot sur Marie, je m'en voulais de ce manque de courage et, chaque matin qui se levait, je me disais que j'allais lui écrire une belle lettre et, chaque soir, en me glissant au plus près du corps de Marie, la mauvaise conscience s'installait. Comment le lui dire ? Lui dire tout simplement.

 

Dans nos conversations, parlant de mon pays crotté, de mon enfance de sauvageon, de mes ballades dominicales dans les métairies, avec mon père, pour voir ses clients si peu pressés de lui régler son dû, je ne cessais de dire à Marie « Tu vas lui plaire, il va t'adorer... » ce qui me valait en retour de ma douce et tendre un beau sourire ponctué d'un regard rieur qui me titillait. Moi je traduisais « Et ta maman, elle, elle va me détester. Je suis une voleuse, la rivale absolue, celle par qui le cordon invisible se rompt... » Jamais elle n'allait au-delà, Marie attendait. À la veille du 15 août je revins de Port-Joinville avec deux allers-retours pour le continent. « Je vais te présenter à maman Marie... » Son regard se voilait d'un léger nuage et, pour faire diversion, elle voltait pour que sa jupette tournoie « Je vais tout faire pour lui plaire mon amour… » Achille, lui aussi, esquissait une gigue pataude. Jean, de derrière son journal ouvert, en bon célibataire inoxydable commentait « Vous allez monter la première marche qui va vous mener à la salle à manger des petits bourgeois... »

 

Une petite heure de traversée et pourtant nous quittions l'île d'Yeu tous les deux accoudés au bastingage comme de grands voyageurs rompant les amarres avec leur vie d'avant. Jean, égal à lui-même, la veille au soir, nous avait sorti le grand jeu. Tournée des grands ducs chez nos plus gros clients puis dîner chez Van Strappen un antiquaire, très blonde oxygénée, avec solitaire au petit doigt. Tout au Krug millésimé pour une conversation très langue de pute. Marie, halée pain d'épices, mangeait des boudoirs de Reims rose qu'elle trempait dans le champagne aux fines bulles. Barbaresco, le grand noir, homme à tout faire de Van Strappen, flambait des langoustes au Richard Hennessy en un rituel sauvage : sur un billot de bois d'un coup précis de hachoir de boucher il les tranchait en deux, vivantes, sans s'émouvoir de leurs violents et désespérés coups de queue ; puis les grillaient sur de la braise vive : les chairs exhalaient leur puissant parfum de roche iodée. La flambée, haute et incandescente, illuminait la terrasse et Jean, ludion, n'en finissait pas de lever sa coupe en marmonnant « Le problème avec la champagne c'est que ça pétille, les bulles mes amis sont des traîtresses, elles amusent la galerie, vous font des ronds de jambes, vous aguichent et pfutt, disparaissent... »

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14 mai 2021 5 14 /05 /mai /2021 08:00

Quand les Soviétiques sont arrivés à l'écrasement du Printemps de Prague,  1968 ⋆ Photos historiques rares - Et l'histoire derrière eux ...

Quand nous discutions, surtout lorsqu'elle se passionnait, Marie jouait en permanence avec le troisième bouton de ses corsages ; j'adorais ce geste léger, instinctif. Voulait-elle le défaire ou vérifiait-elle qu'il fût bien en place ? Balancement ou équilibre, je fixais le jeu de son pouce et de son index avec volupté. Parfois, dans le feu de la conversation, la barrière du troisième bouton tombait, les pans du corsage s'entrouvraient, découvrant la naissance de la gorge de ses seins.  Je la désirais alors, avec une force brutale que je refrénais. Souvent je me levais pour lui caresser la nuque. Sentir au bout de mes doigts le grain si fin de sa peau m'apaisait. Transfuser de sa chaleur adoucissait le tranchant de mon sexe de silex. Marie attrapait ma main. Je la laissais me guider. Elle me disait, «Louis, m'aimeras-tu quand je serai vieille et que mes seins seront plus que des outres pendantes, que mon visage sera celui d’une petite pomme ridée ? » En enveloppant dans le creux de mes mains ses seins je lui répondais « Nous ne serons jamais vieux ma belle car nous vieillirons ensemble... »

 

Maman m’avait élevé dans la  diabolisation de la chair, le plaisir érigé en péché et maintenant, après ce mois de mai de tous les excès, nous étions étiquetés comme les enfants de la libération sexuelle, et Dieu sait que nous allions traîner ce boulet dans les temps futurs, il nous restait encore des traces de notre éducation rigide. Nous n'abordions que rarement ce sujet, notre harmonie suffisait, le mot fidélité s'ancrait naturellement dans notre manière d'être. Pour ma part, libertin repenti, j'appréciais l'intensité de notre vie à deux. Marie comblait tous mes vides. Elle me protégeait de mes démons. Je n'imaginais rien d'autre que la vie avec elle. Sur cette miette d'île, je travaillais, elle peignait, nous lisions dans notre lit jusqu'à des heures avancées, je m'appuyais sur elle, Marie me déliait, Marie me bordait, Marie m'aimait, je l'admirais, elle me haussait, je l'adorais, avec Achille nous arpentions la côte sauvage en nous disant que nous aurions vite des enfants. 

 

A partir du 18 août, les 200 000 soldats et les 5000 chars du Pacte de Varsovie allaient étouffer les premiers bourgeons du printemps de Prague. L'opération Danube réprimait brutalement dans le sang le peuple de Prague qui n'avait que ses mains et son courage à opposer aux tankistes soviétiques, qui, sur les photos, semblaient tout étonnés de ne pas être accueillis par des jeunes filles aux bras chargés de fleurs. Ils sont jeunes eux aussi mais les préséniles du Kremlin n'ont que faire du sang neuf, ils préfèrent l'épandre dans les caniveaux de Prague. Marie et moi nous pleurions. Nous pleurions de rage en écoutant le silence assourdissant des dirigeants communistes français. Fort des voix populaires, ces couards, insensibles aux cris de liberté, ces merdes suffisantes, ces intellectuels émasculés, vont jouer la comédie de la protestation officielle. Ils deviendront le parti de Georges Marchais, tout un symbole du dévoiement d'hommes et de femmes confinés dans leur bunker de la place du Colonel Fabien. Ils sont morts, jamais plus ils ne pourront parler en notre nom.

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