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20 juin 2018 3 20 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Avec elle, même durant nos ébats les plus frénétiques, les questions essentielles fusaient, impitoyables. Aborder la nécessité de la révolution permanente, chère à Trotski et Bakounine (123)

Le printemps venait enfin d’inviter le soleil et celui-ci s’engouffrait comme un feu follet par la fenêtre de leur tanière pour jeter sur la longue chevelure blonde de Karen de la poudre d’or. Le moral en berne de Benoît s’était mué, dès leurs premiers transports violents et assouvis, en une euphorie rebelle. Karen se révélait une partenaire insatiable tant au plan sexuel que de la confrontation dialectique. Avec elle, même durant nos ébats les plus frénétiques, les questions essentielles fusaient, impitoyables. Aborder la nécessité de la révolution permanente, chère à Trotski et Bakounine, alors qu’elle le chevauchait, altière, allant et venant avec volupté, que le spectacle de ses seins noyés dans les flots de ses cheveux le transformait en un boyard lubrique, lui demandait des efforts qui le lessivaient plus encore que la fourniture de ma semence. Ils échangeaient en anglais. Couverts de sueur, alors que Benoît tenait à pleine mains ses fesses fermes, Karen lui confiait que sa vie ne pouvait être que celle d’une révolutionnaire professionnelle pourrissant la plupart du temps dans les geôles glaciales des porcs. Elle se décrivait enchaînée pour des travaux forcés, ce qui décuplait ses envies de knout et de foutre. Il lui confiait pourtant d’une voix essoufflée son absolue admiration pour sa longue marche vers la perfection radicale. Sa libido s’en trouvait renforcée car ce petit jeu, où il devait s’extirper de la violence de ses pulsions, le transformait en marathonien du sexe. Quoi de plus efficace pour se réfréner que d’aborder en pleine fornication la thèse de Régis Debray et de Che Guevara selon laquelle « si le prolétariat n’est pas assez prêt ou mûr, l’avant-garde doit se mettre à la place des masses. » Rien, sauf le summum, au bord de l‘extase, de la petite mort, se voir dans l’obligation, alors que votre bien-aimée, juste avant d’entrer dans les désordres de la jouissance, vous a sommé de prendre parti sur la légitimité de la violence, se mouler corps et âme dans le précepte de Frantz Fanon selon lequel toute violence exercée par les damnés de la terre, les opprimés de toutes les couleurs est légitime. Dégoupiller une grenade, alors que l’explosion monte en vous, la balancer sur les tyrans et les oppresseurs, en contemplant le lever de bassin de Karen, sa projection implorante, son retour à sa langue maternelle pour proférer des mots durs, le faisait chavirer dans la forme la plus aboutie de la dictature machiste.

 

Grâce au traitement de Karen Benoît retrouvait le goût des manifs, des sit-in, des occupations de bâtiments universitaires et parfois de l’érection de barricades. Tout ça pour délimiter un périmètre au centre duquel leur leader charismatique, Sacha, juché sur une caisse à savon, vilipendait « les vils laquais américains du soi-disant gouvernement de Bonn de blanchir le passé nazi allemand par le biais du consumérisme et de convertir la génération d’Auschwitz en un troupeau de gros moutons obnubilés par des réfrigérateurs, téléviseurs et Mercédès neufs. » Cet après-midi-là, en dépit des confidences inquiétantes d’un flic qui couchait avec Magda, une fraülen révolutionnaire, selon laquelle Sacha serait cette fois-ci embarqué, ils s’étaient sur la pelouse sacrée de l’Université libre. L’inégalité des forces en présence était patente et la qualité et la quantité des munitions révélatrices de leur incapacité à traduire notre discours belliqueux en actes. Sacha tenait une forme olympique crachant son mépris et sa haine sur cette Amérique pilonnant les villes du vaillant Vietnam, empoisonnant les moissons des rizières des courageux paysans, napalmisant la jungle. Il en appelait à un nouveau tribunal de Nuremberg pour les dirigeants US afin qu’ils comparaissent pour génocide et crimes contre l’humanité. Il vilipendait le shah et sa Savak, les colonels grecs financés par la CIA, « l’Etat fantoche américanisé d’Israël ». Il adressait son salut fraternel aux frères activistes de Paris, Rome, Madrid et aux courageux étudiants de Berkeley et de Washington « qui avaient ouvert la voie que nous empruntions tous ». Rien ne les ferait taire ! Ils ne seraient plus des enfants sages. Ils avaient retenu la leçon de nos parents muets sous les nazis. Et pendant ce temps-là le cercle se resserrait sur nous. Les casqués frappaient sur leurs boucliers avec leurs matraques. Les premières bombes lacrymogènes fusaient. Sacha imperturbable continuait de laïusser. Les canons à eau entraient en action. Pleurant, toussant, les premières lignes s’effilochaient. Le martèlement des sabots des chevaux paniquaient les étudiants. La débandade, les matraques qui cognaient. La masse des uniformes maronnasses les engluait. Dans un ultime effort, protégé par le Viking armé lui d’une batte de base-ball,  Benoît exfiltrait Sacha sur ses épaules.

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18 juin 2018 1 18 /06 /juin /2018 07:00
Berlin, le 7 novembre 1968, Beate Klarsfeld vient de gifler le chancelier Kiesinger. Elle sera immédiatement jugée.

Berlin, le 7 novembre 1968, Beate Klarsfeld vient de gifler le chancelier Kiesinger. Elle sera immédiatement jugée.

Le Centre de la Paix de Sacha, comme son appellation l’indiquait, ne draguait pas dans les eaux troubles et tumultueuses de l’activisme révolutionnaire poseur de bombes. On y débattait beaucoup, surtout des combats des camarades étudiants dans la Grèce des colonels, l’Iran du Shah et de sa sinistre Savak, et bien sûr dans l’Amérique de l’odieuse guerre du Vietnam qui, à Berlin, du fait de la présence visible de l’armée américaine, était un sujet plus que sensible. On y prenait des douches en commun. On y baisouillait dans des géométries variables. On tractait vaillamment aux coins des rues bourgeoises pour y fourguer des journaux indigestes. Ce n’était pas de tout repos car la petite et moyenne bourgeoisie de Berlin-Ouest en avait vraiment marre de voir ces étudiants privilégiés casser des vitrines, prôner la copulation en public, provoquer des embouteillages monstres et, le comble, baver en permanence sur ses sauveurs américains. Ils avaient droit à des insultes, à une vieille dame de la génération d’Auschwitz leur criant d’aller jeter leurs PQ là où ils seraient utiles, c'est-à-dire à l’Est de l’autre côté du mur, à des chauffeurs de taxis montant sur les trottoirs pour les mettre en fuite. Le comble pour ces partisans de la Grande Coalition présidée par un chancelier, Kurt Georg Kiesinger, membre du parti  nazi, qui avait travaillé sous les ordres de Goebbels, c’était de voir, moins de 25 ans après Hitler, leurs paisibles rues envahies par des bataillons de policiers antiémeutes, casqués et armés de matraques  face à des hordes de gauchistes sales et chevelus, au langage provocant « Tapez, tapez sur les flics, qu’ils soient plats comme des sandwiches » qui les lapidaient.

 

En dépit de sa bonne humeur affichée cette ville grise, découpée en tranches inégales, scindée en deux blocs par un mur ladre et couronné de barbelés, perdue dans une RDA sinistre et glacée, déprimait  Benoît. Tout ce qui s’y passait lui apparaissait irréel, ses colères lui étaient inconnues, son atmosphère lugubre s’ajoutant à l’humour macabre de ses camarades, toutes ces quêtes de grandes vérités l’enkystaient sans grand espoir de débouchés excitants dans ce troupeau d’égarés. Pour rajouter à son spleen Chloé menait son travail d’infiltration dans les eaux troubles des FAR et le délaissait. Il espérait beaucoup dans l’irruption du printemps pour sortir la tête de son pot au noir malheureusement la météo ne fut pas au rendez-vous. Des rafales de neige fondue balayaient leur sinistre horizon. La plupart du temps Benoît gisait frustré dans le réduit qui lui servait de chambre sans que ses petits camarades se préoccupent de son enfermement. Dans le creux d’un dimanche sinistre il entendait dans son demi-sommeil une voix qui me sommait de s’éveiller. Il tendait la main droite qui, au lieu de trouver le vide, rencontrait la fermeté glacée d’une fesse. Avant que ce qui lui semblait être un rêve ne se dissipa Benoît ouvrait les yeux pour découvrir, en surplomb, une Karen entièrement nue. Ses longs cheveux retombaient en cascade sur ses épaules étroites. Bêtement il  lui demandait « Qu’est-ce qui se passe ? Une descente de police ? » et l’entendais lui répondre, alors qu’il contemplait le lacis frisottant de sa chatte, « Pourquoi ? Tu as envie de faire l’amour avec les flics ? » Toujours aussi neuneu il l’assurait que non. Sans se soucier de son état d’hébétude elle l’interrogeait « Tu attends peut-être une autre fille ? » Là encore il la rassurait avec conviction « Mais non je n’ai pas d’autre fille » Elle se glissait alors sous les draps froissés en le prévenant « On va prendre notre temps. Tu es mon premier homme. Vous les français vous devez savoir faire cela avec les doigts » Benoît rectifiait « Tu veux dire avec doigté sans doute... » Elle se calait tout contre lui. « Tu ne diras à personne que nous avons fait l’amour car tous les hommes ici voudront passer sur moi... » En lui caressant la pointe dure de ses tétons Benoît l’assura de mon silence. « Tu seras mon amant secret et triomphant... » gazouilla-t-elle  alors que ses doigts glacés enserraient le sexe brûlant de benoît avant d’empoigner avec douceur ses gonades enflammées.

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17 juin 2018 7 17 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Rudi Dutschke tombé, sur la Kurfürstendamm de Berlin, sous les balles d’un ouvrier déséquilibré d’extrême-droite, perfusé de haine par la rhétorique fasciste du baron de la presse Axel Springer, via son torchon ignoble Bild Zeitung, était un martyr de la cause (121)

Pendant que Chloé épluchait ses carottes avec ses réfrénés des gonades dans l’appartement de  la Kommune I Benoît se shootait à l’histoire du mouvement étudiant. Il était toujours prêt à se faire réquisitionner pour la cause, devenant ainsi le dépositaire du nom des héros de l’épopée qu’avait été, le 2 juin 1967, la visite du shah d’Iran et de Farah Diba à Berlin. D’un côté les « Perses de la claque » Jubelperser, de l’autre les « Perses de la castagne » Prügelperser et au milieu les agents des services secrets du régime iranien qui se serviront des montants des pancartes des manifestants comme des matraques efficaces. Parmi ces héros d’abord Bahman Nirumand qui révéla toute l’horreur de la répression du régime du shah, soutenu par les impérialistes américains, aux étudiants entassés dans l’Audimax de l’Université libre. Et puis ensuite, le martyr, la figure sanglante de Benno Ohnesorg qui, le lendemain de la manifestation, sera abattu d’une balle dans la tête par un policier en civil devant l’Opéra de Berlin-Ouest. Aux obsèques de Benno, en dépit des démentis du maire et de la police, la ferveur militante s’était exacerbée accélérant ainsi l’ascension irrésistible de Rudi Dutschke, le fondateur de l’opposition extraparlementaire étudiante. « Tant de frères et de sœurs partout ! Tant de camarades qui partageaient le même rêve » qui ne savaient pas où ils allaient mais ils y allaient, précipitait Benoît dans une adhésion étrange.

 

Alfred Willi Rudolf, dit Rudi Dutschke tombé, sur la Kurfürstendamm de Berlin, sous les balles d’un ouvrier déséquilibré d’extrême-droite, perfusé de haine par la rhétorique fasciste du baron de la presse Axel Springer, via son torchon ignoble Bild Zeitung, était un martyr de la cause placé à la même hauteur qu’un Martin Luther King abattu le même mois. L’icône du Mai 68 berlinois était né de l’autre côté du mur, dans un bourg au sud-ouest de Berlin. Malgré son discours rebelle, plaidoyer contre le service militaire et la réunification de l’Allemagne, qu’il tint dans la salle des fêtes de son lycée, à Luckenwalde, les sourcilleuses autorités de la RDA  lui délivrèrent quand même son baccalauréat en 1958. C’était un fils de postier qui remerciera, dans sa Présentation de mon cheminement, son directeur de lycée de la bonne éducation qu’il avait reçu et qui tiendra à ses débuts, et pour un bref laps de temps, la rubrique sportive dans un journal populiste appartenant au groupe honni d’Axel Springer. Quand Sacha leur fit réécouter ses discours politiques Chloé, qui parlait et entendait parfaitement l’allemand, dit à Benoît, hors des oreilles du nabot, être très impressionnée par son extraordinaire capacité à proférer dans un haut débit un charabia pâteux et jargonneux. Restait, pour compléter le panthéon révolutionnaire, la grande prêtresse, l’immaculée conception de la révolution, l’ex-éditorialiste de la revue de son mec Klaus Rainer Roehl : Konkret qui s’était radicalisée jusqu’à devenir membre de la Rote Armée Fraktion (F.A.R) et qui participera en mai 70 à la libération d’Andréas Baader.

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16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Chloé raconta à Benoît qu’elle passait son temps à éplucher des légumes à la cuisine avec les autres nanas pendant que les mecs se torturaient les méninges pour inventer des trucs pour choquer le bourgeois (120)

Leurs nouveaux camarades manifestaient dans les quartiers bourgeois : la Frei Universität, avec son grand amphi l’Audimax, où se tenaient toutes les AG, était située dans le Neuilly berlinois à Dahlem. La haute société berlinoise goûtait à demi la rhétorique très moralisante de ces étudiants chevelus. Il faut dire que c’était vraiment du grand théâtre et Sacha se révélait un as de la mise en scène sur le Kurfürstendamm : une belle avenue chic bordée de magasins opulents, de théâtres et de cafés aux baies vitrées où les mémères à caniche, les vieux beaux, des veuves poudrées, des gigolos en veste cintrée et col pelle à tarte et des poules de luxe en manteaux de loup se retrouvaient pour tromper l’ennui. Le café Krantzer était le QG préféré des chefs étudiants car le bureau du Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS), le mouvement des étudiants socialistes était à quelques encablures de là. Très vite Chloé allait devenir l’égérie de la frange libertaire du mouvement : la Kommune I spécialisée dans la provocation extrême. Celle-ci louait un vaste appartement dans une rue avoisinante pour expérimenter une communauté prônant l’amour libre mais les frelons allemands se révélaient eux aussi, comme leurs homologues de la GP, totalement coincé du calcif : Chloé raconta à Benoît qu’elle passait son temps à éplucher des légumes à la cuisine avec les autres nanas pendant que les mecs se torturaient les méninges pour inventer des trucs pour choquer le bourgeois. Leur coup de maître fut une photo où sept d’entre eux posaient nus, les mains en l’air, les fesses tournées vers les caméras, comme pour une fouille de police. Pour corser la provoc un bambin blond se tenait à leurs côtés.

 

L’ambiance au Centre de la Paix, du fait de son recrutement international, se révélait bien plus propice à des copulations effrénées et à des enlacements féminins languissants. Curieusement, seule l’homosexualité masculine ne s’affichait pas ouvertement. Sacha entretenait avec les femmes des rapports brefs et utilitaires que nul ne songeait à interrompre lorsqu’un ruban rouge était accroché à la porte du grenier. Chloé charriait Benoît sur son abstinence face au nombre indécent de beautés qui se baladaient nues dans le squat. La plus assidue à le provoquer était bien sûr Karen, la blonde évaporée, compagne de chambre de Judith la grande hommasse. Peter le Viking lui ressassait que ces foutues gouines, avec leurs robes en grosse toile, leurs godillots militaires, leurs cheveux tirés en chignon, étaient des causes perdues avec lesquelles il ne devait pas perdre mon temps. Elles avaient apposées sur la porte de leur chambre un panneau « Allez-vous faire foutre ! ». Sacha ironisait sur le fait qu’elles passaient leur temps à lire des livres de droit. Et pourtant Karen, gracile et éthérée, ne se privait pas, à chaque fois que Judith s’absentait, de venir exhiber sous le nez de Benoît son opulente poitrine. Très vite elle avait sollicité de lui qu’elle lui apprenne le français au motif que sa compagne était une allemande du Nord qui cachait un feu intense sous son enveloppe de glace. Dès qu’il le sentait fondre face à ces minauderies Sacha lui ordonnait « Oublie-là ! Elle fait partie de ces filles de bonnes familles, toujours reçues dans les meilleurs salons radicaux de Berlin, dont la sexualité frise le zéro absolu. »

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15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H« Tu es un affreux petit français matérialiste. Quand nous aurons purgé tout ce qui est vieux et pourri nous bâtirons une société harmonieuse, fraternelle, spontanée... Benoît pouffait. « Je suppose que dans ton grand nettoyage tu ne touches pas au classement de 1855 »  » (119)

« Je vous attendais ! » C’était bien lui Sacha, nabot et impérial. La brune peu gâtée par la nature jetait sur Chloé des regards noirs. Ils subirent un examen de passage en règle. Les questions fusaient. Les réponses, comme au catéchisme, Chloé et Benoît les ânonnaient sans grande conviction. L’une d’elle où Benoît affirmait vaillamment qu’il leur fallait résister, par tous les moyens, à toute autorité irrationnelle lui valait une volée de bois vert « Irrationnelle ? Pourrais-tu m’expliquer ce qu’est une autorité rationnelle ? Toute autorité est irrationnelle ducon ! » Le nabot commençait à lui chauffer les oreilles. Benoît contre-attaquait « Tu partages l’avis de Marcuse lorsqu’il affirme que le positivisme logique c’est de la merde ? » Sacha encaissait en pinçant ses lèvres fines. Benoît marquait un point. Sacha enchaînait sur la révolution permanente des masses estudiantines contre les forces contre-révolutionnaires. Elles renouaient avec le passé spartakistes de l’ancienne capitale du 3ième Reich. Benoît ne l’écoutait plus vraiment intéressé qu’il était par le manège de la grande blonde qui, tout en se laissant peloter par Barberousse, lui lançait des œillades appuyées. Sacha stoppait sa diarrhée verbale et d’un geste impérieux congédiait sa cour. Tout le monde s’enfournait dans la trappe, y compris Chloé qui déclarait vouloir aller dormir à l’étage de la nursery. La brune laide lui signifiait que tout était prévu pour eux. Sacha retenait Benoît par la manche alors que la blonde des blés, lui susurrait à l’oreille son prénom, Karen, en plaquant son bassin tout contre lui. Le Viking lui tapait sur l’épaule « T’en fais pas ce sont des gouines... »

 

Lorsqu’ils se retrouvèrent seuls Sacha demandait à Benoît, de sa petite voix nasillarde, s’il avait apporté du vin. Celui-ci éclatait de rire car, lorsque le père de Marie lui avait proposé d’emporter dans son sac à dos un Latour 59, et qu’il lui avait rétorqué que ça ne me semblait pas être le breuvage emblématique des « larges masses », sa réponse lui revenait en mémoire « Tu as encore beaucoup à apprendre mon garçon. L’avant-garde de la classe ouvrière est toujours l’antichambre des nouveaux maîtres... » Sacha caressa la bouteille, la serra contre son gros pull et déclara à Benoît « avec de la saucisse ce serait un outrage aux bonnes mœurs... Nous carburerons à la vodka... » Et ils carburèrent à la vodka. Sacha s’épanchait, il affirmait qu’il fallait d’abord « Nettoyer l’ardoise de l’homme », en français postmoderne on dirait aujourd’hui «Changer de logiciel ». La bonne méthode : la purgation ! Benoît objectait « Le lavage de cerveau… ». Il rétorquait « Purification, désintoxication… ». Benoît renâclait. Sacha sortait un bocal de caviar d’un vieux frigo américain, le tartinait du pain noir. « Faut tirer la chasse pour débarrasser les cerveaux des inhibitions, des préjugés, des pulsions ataviques... » La vodka avait dû être distillée en fraude par des cosaques réactionnaires, elle décapait. Benoît reprenait l’initiative « D’accord tu cures les tinettes. Tu laves plus blanc que blanc. Tu fais place nette mais une fois que c’est nickel chrome tu mets quoi à la place ? » La question qui tue. Sacha le contemplait avec une moue dégoutée « Tu es un affreux petit français matérialiste. Quand nous aurons purgé tout ce qui est vieux et pourri nous bâtirons une société harmonieuse, fraternelle, spontanée... » Benoît pouffait. « Je suppose que dans ton grand nettoyage tu ne touches pas au classement de 1855 » Sacha goûta à demi son humour de petit bourgeois français.

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H au troisième sous la houlette d’un Jésus de Nazareth, enveloppé dans un drap de lin, une grosse douzaine d’individus des deux sexes, déclamaient du Brecht (118)

Le pire c’est que Benoît avait tapé juste. Alors qu’ils venaient de le laisser en plan le grand roux se ruait sur eux pas en gueulant « Comment tu sais ça ? » Sans même prendre la peine de se retourner Benoît gueulait à son tour « T’as la gueule de l’emploi. Communiste un jour, communiste toujours... » Au dévers de l’escalier ils le virent, totalement anéanti, se balancer d’un pied sur l’autre. Ils vivaient vraiment une époque formidable où, à chaque instant, le moindre pékin en rupture de ban pouvait passer de l’exaltation la plus échevelée à la déréliction la plus grande. À chaque étage qu’ils découvraient le tableau changeait : au premier une pouponnière, où flottait une odeur aigre de lait se mélangeant avec le parfum fade de fèces des moutards qui dormaient dans des panières pendant que leurs mères subissaient une séance d’éducation politique délivrée par une duègne revêche dont le sarrau, façon sac de jute, mettait en valeur son cul de poulain ; au second, régnait un calme post-coïtal baignant dans des odeurs d’encens et des fragrances de foutre tiède ; au troisième sous la houlette d’un Jésus de Nazareth, enveloppé dans un drap de lin, une grosse douzaine d’individus des deux sexes, même s’il leur sembla difficile de distinguer qui était qui puisqu’ils étaient tous revêtus de sortes de chasuble taillée dans du carton d’emballage, déclamaient du Brecht ; au quatrième c’était une fourmilière où des types hirsutes, couvert d’encre, s’acharnaient sur des presses manuelles pendant que d’autres tapaient comme des déments sur de vieilles machines à écrire ; enfin au dernier une échelle émergeant du plafond donnait accès sans doute à un grenier.

 

Benoît précéda Chloé, il émergea dans un grenier à peine éclairé par une baladeuse pendouillant d’un plafond bas mangé par des toiles d’araignée. Il tendit la main à Chloé pour la hisser. Devant eux, telle une galerie de mine, s’étendait un long couloir sombre tout au bout duquel ils apercevaient un quarteron, deux hommes, deux femmes, penchés sur un établi métallique couvert de cartes d’état-major et de bouteilles de bière. Les contours des corps étaient flous, vacillants sous la lumière jaunasse de bougies plantées sur des chandeliers d’église. Ils murmuraient. Benoît et Chloé avancèrent avec précaution. Le plus grand des types, genre Barberousse, leva les yeux vers eux sans donner le moindre signe d’inquiétude. À sa droite, l’une des filles, une brune au visage dur et ingrat agitait ses larges mains sous le nez d’une sorte de gnome aux épaules étroites dont la tête, couverte d’un béret noir enfoncé jusqu’aux sourcils, branlait en permanence. La seule se tenant immobile était une blonde bien en chair dont le pull de laine écrue soulignait la générosité de sa poitrine. Pour Benoît, aucun doute, Sacha c’était ce petit hanneton rabougri dont ils commençaient à percevoir les phrases hachées « Restez groupés... affrontez ces porcs toujours à découvert... l’important c’est que les caméras filment ce qu’ils nous font... nous sommes des pacifistes...» Sa voix nasillait. De ses mains de petit baigneur Colin, rose orangée, couvertes d’un duvet frisotant, il repliait les cartes donnant ainsi le signal de la fin de la séance d’état-major. La blonde en profitait pour se relever langoureusement afin de se plaquer son long corps le long du Viking qui lui empoignait les fesses.

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11 juin 2018 1 11 /06 /juin /2018 07:00
Une femme fait un signe à ses parents derrière le Mur en 1961. Licence

Une femme fait un signe à ses parents derrière le Mur en 1961. Licence

  • Français ?

 

Et en français avec le son teuton deux pandores les dévisageaient, avec une certaine surprise, se demandant ce qu’un couple pouvait bien fiche en ce lieu à cette heure-là. Benoît se retenait de répondre « Ça se voit tant que ça » mais il se contentait de tendre leurs deux passeports. Les deux poulets cinquantenaires maniaient le français avec une relative aisance souvenir sans doute d’un long séjour dans notre doulce France. Là encore Benoît évita de le leur faire remarquer. Ils les entraînèrent vers la lumière pour mieux examiner leurs passeports. Comme ils étaient en règle les pandores peu amènes se contentèrent de leur signifier de déguerpir de la zone et de gagner au plus vite leur lieu de résidence. Le plus gros, très bovin, ajoutait un « Tenez-vous à carreau » qui en disait long sur ses sentiments à leur égard. Son coéquipier, lui, s’intéressait essentiellement à la plastique de Chloé pourtant ensachée dans des vêtements informes, Benoît sentait dans ses yeux comme une folle envie de procéder à une fouille au corps. Ils revenaient sur leurs pas pour découvrir sur la gauche une ruelle qui se révéla être une impasse donnant sur un haut portail rouillé, entrouvert, sur lequel de blanches colombes de la paix façon Picasso encadraient un chat sans poils debout sur ses pattes arrière qui brandissait son pénis.

 

De la bâtisse, dont ils devinaient l’existence par les points de lumière piquetant sa haute façade, provenait un vacarme sauvage où se mélangeaient des éclats de voix et de la musique sans doute crachée par une batterie de haut-parleurs. Leur irruption, dans ce qui avait dû être la salle de pointage d’une usine désaffectée, ne troublait en rien les occupants qui se livraient, par grappes, à une forme de confrontation verbale et gestuelle débridée sur fond de chants révolutionnaires.  De l’un des groupes, une grande sauterelle, lovée dans un sari immaculé, se détachait pour s’approcher d’eux à petits pas chassés. Ignorant Chloé elle tourbillonnait autour de Benoît en passant ses longs doigts dans ses cheveux tout en ondulant des hanches lascivement. Grossièrement Benoît rompait le charme en la questionnant avec une brutalité qu’il regretta sitôt « Où est Sacha ? ». Très « Peace and Love » elle l’enveloppait de ses bras interminables en se plaquant sur lui « Essaie le Centre de la Paix, camarade... » lui susurrait-elle à l’oreille avant de repartir, tel une elfe, vers l’un des essaims peuplé que de filles qui mélangeaient leurs corps en une houle furieuse. Même Chloé, qui en avait vu d’autres, contemplait le spectacle avec étonnement.

 

- C’est où le Centre de la paix...

 

Le grand type roux, vêtu d’une vareuse vert de gris et coiffé d’un béret à la Che Guevara, à qui Benoît venait de poser la question, le regardait comme s’il découvrait une fiente de pigeon sur ses rangers impeccables. Dans un français tout aussi impeccable il lui balançait.

 

-         Au dernier ducon !

 

-         Tu devrais tirer la chasse plus souvent trouduc t’as une haleine de chiottes...

 

Chloé le tirait par la manche.

 

-         Laisse tomber, tu ne vois pas que notre camarade est un fils de pute...

 

-         Toi t’as des cuisses de gazelle et j’ai une trique d’enfer. Montes au premier avec moi je t’offrirai ma semence révolutionnaire !

 

-         C’est ça mon grand. Vas faire ta lessive à la main et lâche-moi la chatte !

 

-         Toi t’es italienne, une chatte sur un toit brûlant...

 

-         Viens Chloé notre camarade est un réviso en exil...

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9 juin 2018 6 09 /06 /juin /2018 07:00
Le 15 août 1961, le soldat allemand Conrad Schumann franchissait le mur de Berlin et devenait un symbole de la guerre froide

Le 15 août 1961, le soldat allemand Conrad Schumann franchissait le mur de Berlin et devenait un symbole de la guerre froide

En retrouvant l’air libre en plein quartier de Kreutzberg ils purent vérifier que la zone de chalandise de leurs petits camarades étudiants ne respirait guère l’opulence renaissante de l’Allemagne de l’Ouest car elle se composait essentiellement d’usines bombardées, de gares désaffectées, d’HLM trop proches du mur pour séduire les promoteurs et elle était cernée de bidonvilles turcs empestant la fumée de charbon de bois et le suif de mouton rôti. Ils rôdaillèrent dans des cafés peuplés d’une faune fumant du shit sous des drapeaux du Viêt-Cong et des photos de Mao et d’Hô Chi Minh. L’évocation du nom de Sacha auprès des camarades ne leur attira que des sourires vagues ou même une forme d’hostilité sourde. Fatigués ils échouèrent dans une sorte de club en sous-sol où un guitariste en keffieh palestinien jouait vaguement du Joan Baez sous les regards indifférents de quelques corps indistincts vautrés sur des matelas jetés à même le sol. Certains se pelotaient sans enthousiasme pendant qu’une fille dans un coin allaitait un moutard roussâtre. Venant de je ne sais où un charmant Suédois efféminé leur tendait deux canettes de bière. Ils se posèrent sous un drap accroché au mur sur lequel une main malhabile avait peint des slogans contre la bombe à neutrons. Olof, le suédois, gérant de ce club communautaire, se roulait un joint tout en s’enquérant, dans un anglais hésitant, de leur situation. Leur réponse « Nous cherchons Sacha... » lui tirait un mince sourire, le premier de la journée, qui leur remontait le moral. Toujours dans son anglais guttural il leur confiait « Je crois qu’il loge dans un grand entrepôt avec ses camarades du « Centre de la Paix ». C’est une communauté. Ici presque tout le monde vit en communauté. Vous devez avoir faim. Je vais vous conduire dans un restaurant à kebabs ... » Ils tétèrent leurs bières, demandaient à régler ce qui leur valait un nouveau sourire las du suédois, et ils le suivirent dans un lacis de ruelles sombres jusqu’à un appentis couvert de tôles. « C’est chez Mustapha, l’agneau y est délicieux vous verrez. » Pendant qu’ils se restauraient, leur nouvel ami Olof, toujours aussi obligeant, leur dessinait sur une feuille de carnet le plan qui leur permettrait de se rendre jusqu’à la tanière de Sacha. Le thé à la pomme avait plutôt un goût de serpillière mais, après leur journée d’errance, la perspective de se poser en un lieu hospitalier le leur faisait apprécier bien mieux qu’un Earl Grey de chez Mariage. Benoît réglais l’addition avec des dollars pour le plus grand plaisir de Mustapha le patron qui, pour le remercier, enveloppait des halvas dans du papier journal. Avant de les quitter Olaf murmurait quelques mots à l’oreille de Chloé qui opinait en souriant.

 

La nuit tombait. Le suivi du plan d’Olaf les conduisait jusqu’à un canal dont les eaux noires reflétaient les auréoles jaunasses de gros projecteurs juchés sur des miradors qui s’alignaient, à intervalles réguliers, sur la berge d’en face. Soudain sur leur gauche, alors qu’ils s’engageaient sur un chemin de halage plein de fondrières, surgissait une vedette de la police truffée de mitrailleuses. Son projecteur puissant les enveloppait l’espace d’un court instant avant de continuer sa course sur les murs de briques des usines éventrées. Ils n’étaient pas très rassurés. Chloé tirait Benoît par la manche « Je crois qu’il nous faut prendre cette rue, là... » elle pointait le doigt vers une ruelle aux pavés disjoints. « Que te voulait Olaf ? » La question de Benoît, hors de propos, tirait à Chloé un rire nerveux. « Coucher avec moi mon grand... ça m’a l’air d’être le sport national ici...» Comme Benoît n’était pas convaincu par sa réponse il revenait à la charge. « Tu me racontes des bobards. Je suis sûr que c’est avec moi qu’il souhaitait copuler... » Chloé ricanait « Puisque tu sais, pourquoi me poses-tu la question alors ? » Sa réponse restait en travers de la gorge de Benoît car, face à eux, tel un décor de cinéma, sous le halo blafard de rares lampadaires se dressait une muraille de parpaings grisaillou couronnés d’un buisson de barbelés rouillés, haute d’au moins 6 mètres. Transis, bras ballants, ils restèrent plantés face à elle pendant une poignée de minutes sans même entendre des pas dans leur dos. « Vous n’avez jamais vu le Mur ? »

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8 juin 2018 5 08 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H qui lui avait valu une réponse sans appel de Gustave sur la seule qualité qui vaille : l’allemande et sur le doigt qu’il foutait jusqu’au trognon au cul des putains de bolchos de la CGT de l’île Seguin (115)

Sacha rien qu’un prénom, seul viatique pour leur introduction dans la nébuleuse « révolutionnaire » de Berlin-Ouest leur plaisait bien car il leur évitait de débarquer dans des groupes trop structurés avec le risque de s’y retrouver enfermé. Ilse, avant ses exubérances sexuelles, leur avait précisé qu’il leur faudrait chercher Sacha à Kreutzberg.  Ils se documentèrent sur ce quartier populaire, inclus dans le secteur américain qui recélait deux caractéristiques intéressantes pour eux : la présence au sud de l’aéroport de Tempelhof – celui du pont aérien de 1948–49 ravitaillant Berlin-Ouest lors du blocus grâce aux Rosinenbomber – et celle, au nord, de Check-point Charlie donnant accès au secteur soviétique. Avant leur départ ils furent convoqués par la garde rapprochée du « Grand Chef » de la GP pour justifier de leur refus de confier, tout ou partie, de « l’impôt révolutionnaire » en leur possession, à la branche militaire du mouvement. Gustave se chargea, avec un plaisir non dissimulé, de signifier leur fin de non-recevoir lors d’une séance houleuse qui faillit tourner au pugilat entre la fraction dure (les futurs activistes du NAPAP qui tremperont dans l’assassinat de Tramoni le vigile qui avait descendu Pierre Overney à l’île Seguin) et celle qui déjà ne savait plus très bien où elle habitait. Dans la voiture de Gustave qui les menait à Orly, une Mercédès rutilante noire métallisée – Benoît avait charrié Gustave sur cette acquisition tout à la fois peu conforme aux idéaux révolutionnaires des larges masses et au nécessaire soutien à notre industrie automobile nationale, ce qui lui avait valu une réponse sans appel de Gustave sur la seule qualité qui vaille : l’allemande et sur le doigt qu’il foutait jusqu’au trognon au cul des putains de bolchos de la CGT de l’île Seguin – Gustave n'en finissait pas de leur refaire sa prestation devant les frelons. « Je t’assure avec eux c'est ce qui faut – dans sa bouche ça donnait t’achure – faut pas leur laisser de répit, leur dire qu'y z'ont rien dans le calbar et qui sont juste bon à enculer des mouches avec leurs discours à la con, qu’on pouvait jamais compter sur eux pour casser du patron, que de toute façon comme y rentraient tous les soirs au chaud chez papa-maman pendant que nous on continuait de se peler les roubignols dans nos chambres de bonnes, notre flouze s’rait mieux placé chez les boches – t’as dit les boches ? Je ne me rappelle pas. Mouais j’ai même dit : chez ces putains de boches, fallait pas – y’ a que ce grand cornard d’Annibal – pourquoi tu le traites de cornard ? Parce que j’ai sauté sa pouffiasse – qui m’a donné du fil à retordre en disant que dans l’Nord j’avais déjà piqué dans la caisse du syndicat et que le blé j’l’avais mis dans mes fouilles. Celui-là t'as vu j’l’ai pas raté : « Et qui c’est qui a rencardé la poulaille dans notre histoire du Lyonnais si ce n’est pas toi. T’étais où ce soir-là que j’lui claqué à la gueule ? Aux abonnés absents pour sauter ta pétasse qu’à un grain beauté sur’ le nichon droit. » KO debout, un carnage mon pote. J’crois que je suis fait pour le théâtre... » Ce fut la dernière fois que Benoît vit Gustave. Ils se serrèrent la main.

 

L’aérogare de Tempelhof les fascina par son avant-gardisme, en comparaison celle d’Orly semblait bien provinciale avec sa façade plate de HLM. Ici, sur plusieurs niveaux, le bâtiment principal semi-circulaire de 1230 mètres de long, réalisé sous le 3ième Reich, impressionnait par sa fonctionnalité et sa démesure. Alors qu’ils s’extasiaient dans l’immense hall, un gros bonhomme, caricature du Bavarois buveur de bière, les abordait avec un air de contentement, pour faire savoir à ces petits français impressionnés que ce bâtiment était le troisième plus grand au monde par sa surface au sol après le Pentagone et le palais du génie des Carpates à Bucarest. Chloé murmurait à l’oreille de Benoît « Et si je lui répondais : salaud de nazi, tu crois que je ferais mouche ? » Benoît la tira brusquement par le bras laissant en plan sans autre forme de procès ce digne représentant du Schweinesystem.  « C’est un flic... » lui dit-il entre les dents. « Et comment tu sais cela mon grand ? » Il se contenta de sourire en haussant les épaules. Dans le métro qui les emmenait vers le centre du quartier de Kreutzberg il confiait à Chloé sa crainte d’être la victime d’une manipulation. Elle fronçait les sourcils « Une manipulation ! Mais manipulé par qui ? Tu deviens parano... » Il soupira « Peut-être bien mais nous sommes ici en zone américaine et c’est le champ de jeu de la CIA alors je pense qu’il nous faut vraiment nous tenir sur nos gardes sinon nous risquons de nous retrouver au milieu d’une partie de billard à trois bandes... » Ses propos alambiqués ne la convainquaient pas « Sois plus explicite mon grand ! » Alors il allait droit au but « À la réflexion je ne comprends pas pourquoi Marcellin m’envoie ici si ce n’est pour que je serve de poisson pilote aux Yankees ... » Chloé s’esclaffait « Tu viens tout juste de t’en apercevoir. Je rêve ! C’est évident que tu n’es plus ici maître du jeu. Je croyais que tu l’avais compris : dans ce putain de Berlin ce qui compte pour les américains ce ne sont pas ces petits connards que nous allons rencontrer mais les communistes est-allemands de l’autre côté du mur. Marcellin t’envoie dans cette pétaudière pour savoir où se trouve la menace réelle, pour identifier quels sont les éléments qui sont entre les mains de Moscou. Quel jeu joue nos soi-disant alliés. La guerre froide c’est cela mon tout beau. Fini de jouer solo mon coco, ici c’est la cour des Grands. » Fataliste Benoît concluait « Alors nous allons leur en donner pour leur argent... »

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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H de graves incidents ont lieu à la Faculté de Droit d’Assas où le bilan est lourd : 60 policiers, autant de manifestants blessés et des dégâts matériels importants. Longuet et Madelin cassent du gaucho.  (114)

Etrange ce Pompidou à la fois non-conformiste et conservateur au sens des britanniques,  collectionneur d’art moderne, admirateur de max Ernst, ami de beaucoup d’artistes telle Sonia Delaunay, les recevant souvent pour des dîners intimes à l’Elysée, il veut réconcilier la France avec l’art de son temps. Ainsi, dès le 15 décembre 1969, en bousculant les pesanteurs administratives, il lance l’idée d’un grand centre d’Art Contemporain et choisit le lieu de son implantation : le plateau Beaubourg en plein cœur de Paris. Cette hardiesse irrite les milieux conservateurs qui s’étonnent qu’un homme aussi attaché à la tradition veuille marquer son mandat en érigeant un temple qui devienne le berceau d’un nouveau mai 68. Giscard est de ceux-là mais il se tait laissant son éléphantesque lieutenant le prince Poniatowski étriller l’un des barons du gaullisme, l’amer Michel Debré, en l’accusant d’avoir placé la France parmi les fournisseurs de mort en livrant des avions à la Lybie et en le comparant à Bazil Zaharof, le marchand de canons du début du siècle.  Mais tout cela n’est que clapotis face au bordel qui règne dans beaucoup de secteurs du pays. Le Président s’en irrite, il trouve que son Premier Ministre fait preuve de laxisme. En effet, l’Université reste un cloaque, le campus de Nanterre est placé sous la protection de la police, de graves incidents ont lieu à la Faculté de Droit d’Assas où le bilan est lourd : 60 policiers, autant de manifestants blessés et des dégâts matériels importants. Longuet et Madelin cassent du gaucho. Début mars 70, à la veille du congrès de la FNSEA, Hexagone l’émission de FH de Virieu brosse un tableau réaliste de l’évolution du monde paysan, « Adieu coquelicots » choque profondément les dirigeants agricoles de la FNSEA bien moins inféodés au régime que leurs successeurs. Au Parc des Princes, Gérard Nicoud, le nouveau Poujade du CID-Unati demande à tous les travailleurs indépendants de faire la grève de l’impôt et de retirer leurs fonds déposés dans les banques nationalisées. Le 7 avril dans un entretien avec Pierre Desgraupes Chaban monte sur ses grands chevaux, d’un mot percutant il résume sa contre-attaque « il est nécessaire que les casseurs soient les payeurs... » 

 

Ils ne partirent pas, Chloé et lui, le nez au vent pour Berlin-Ouest. Les semaines qui précédèrent leur départ furent toutes entières consacrées à des prises de contact avec des camarades allemands.  Là-bas comme ici les groupuscules florissaient, la méfiance régnait face au risque d’infiltration et, comme la réputation française de légèreté et d’inorganisation ne plaidaient pas en leur faveur, ils ne recevaient que des réponses vagues. Ce fut le hasard qui les tira d’affaires, lors d’une manif contre la guerre du Vietnam, lors de la dispersion ils dégotèrent auprès d’une grande bringue, Ilse Meyer, fille d’un grand industriel allemand, qui avait défilé à leurs côtés, un contact répondant au prénom de Sacha. « Tout le monde à Berlin connaît Sacha... » se contenta-t-elle de leur répondre lorsqu’ils lui demandèrent un peu plus de précisions. « Dites-lui que vous venez de ma part et tout ira bien... Là-bas, c’est encore plus simple qu’ici, c’est noir ou c’est rouge, si tu cries par ta fenêtre « salaud de nazi !  à un mec de plus de 40 ans tu tombes à chaque fois juste... » et, sans aucune retenue, elle avait embrassé Chloé sur la bouche tout en lui pelotant les fesses. Sa compagne, une hommasse, plate comme une limande, avec ses poignets de force cloutés et ses Doc Martens, mit fin aux effusions en les traitant de « Grosses salopes ! » Autour d’eux les slogans contre les faucons du Pentagone, Harry Kissinger, Lyndon Johnson et le napalm de l’impérialisme américain couvraient les cris et les jurons de celle qu’Ilse tirait par la manche de son Perfecto : « Allez viens ma grande, les mecs sont tous des porcs... ». Rétrospectivement ça faisait sourire Benoît car, dans le Berlin coupé en tranches, « le Schweinesystem : le système des porcs », dans la bouche de l’ultragauche ouest-allemande, qualifiait la collusion des chrétiens-démocrates avec l’impérialisme américain. Le problème là-bas, avec le foutu mur, c’était que le plutôt rouge que mort sonnait encore plus faux qu’à Paris car l’Ours soviétique et ses alliés de la RDA faisait bander mou beaucoup des révolutionnaires en peau de lapin.

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