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25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Féroces les tigres de papier, adeptes de l’eugénisme « intellectuel », ils règnent sans partage sur « Base Grand ». (54)

Ceux qui n’ont pas vécu l’effervescence échevelée du mois de mai 68 ne peuvent pas comprendre l’étrange état, mélange de frustration, de manque, d’envie de repasser les plats, dans lequel se sont retrouvés certains lycéens qui avaient dû se contenter, dans leur bahut de province, du rôle de spectateur de la chienlit chère au vieux général. Beaucoup d’entre eux avaient bien sûr organisé des répliques, des poussées d’acné juvénile, de la contestation contre la machine à ingurgiter, mais ce n’était que des ersatz. Alors, ceux d’entre eux qui étaient monté à Paris pour entrer en Prépa, avaient élevé les évènements au rang d’un mythe fondateur. Ils ne touchaient plus terre. Ils ne voulaient pas descendre de leur petit nuage. Ce coitus interruptus, fin prématurée de la grande fête de printemps, les plongeaient dans une forme avancée de fouteurs de merde professionnels. L’ordre régnait à nouveau mais la sève vive de ces jeunes pousses, à la tête bien faite, ne demandait qu’à gicler. Et elle giclait : du règlement intérieur tatillon, avec ses contrôles, ses justifications d’absence, du cérémonial des mandarins, du folklore poussiéreux de Louis-le-Grand, ils font table rase. Le tout est possible est autoproclamé. C’est le règne du bon vouloir d’une poignée de trublions. La hiérarchie s’écrase. S’incline. Se couche. La spirale du bordel s’installait.

 

Armand et Benoît débarquèrent dans ce happening permanent, où ce pauvre Lagarde, le coéquipier de Michard, connu de tous les potaches de France et de Navarre pour ses manuels de littérature, tête de turc n°1, harcelé, bousculé lors d’un concours blanc, débordé, s’écroula victime d’une crise cardiaque dans l’indifférence générale. La Cause du Peuple, le grand organe révolutionnaire, osera écrire «Lagarde meurt mais ne se rend pas » ; en l’occurrence l’imbécile réactionnaire pique sa crise cardiaque. Et, alors que l’administration, les réformistes et les révisos s’empressent autour de la sommité académique à terre, le camp antiautoritaire continue son action ; pourquoi s’arrêter pour une autorité académique ? Peu nous importe le sort d’un pauvre type, du moment qu’il cesse de répandre ses insanités ! » Ce n’est pas du karcher mais du lance-flammes. Féroces les tigres de papier, adeptes de l’eugénisme « intellectuel », ils règnent sans partage sur « Base Grand ». Tout le monde s’écrase, le proviseur et le censeur sont aux abonnés absents, les surgés ne voient et n’entendent rien, alors les insurgés s’enhardissent, libèrent le « jardin privé » du proviseur, le portrait du Grand Timonier orne le monument aux morts.

 

Le soir du rendez-vous avec les chefs du groupe Action de la GP, la cellule « gépéiste » de « Base Grand  se réunissait. L’ambiance était électrique car la semaine précédente, à l’issue de la projection de l’Orient rouge, opéra socialiste-réaliste à la sauce aigre-douce chinoise du Grand Timonier, où, bien sûr, les larges masses paysannes triomphaient des affreux contre-révolutionnaires, les « nouveaux enragés » s’étaient payés le luxe d’envahir la salle voisine où se tenait une réunion d’une association de parents d’élèves « réac ». Bombages des visons de ces dames, croix gammées sur les murs, horions divers et variés : pourris, bourgeois décadent, crises de nerfs, en dépit de la position minoritaire des larges masses étudiantes les mâles bourgeois décadents laissaient les gardes rouges humilier leurs dignes épouses. En dépit du caractère minable, honteux, de cette action, les « partisans » de « Base Grand » sont donnés en modèle. Portés au pinacle de la Révolution prolétarienne. Benoît en entrant dans le hall du vénérable lycée, avec son jean et son perfecto, eut l’impression de pénétrer sur la scène d’un théâtre d’avant-garde où les acteurs singent le réalisme en se fagotant de guenilles et sur-jouent pour persuader le public de leur engagement extrême à la cause des masses opprimées. Les larges masses de la cellule « gépéiste » de « Base Grand », comme me l’avait dit cette ordure de Gustave, n’étaient qu’un ramassis de petits frelons : des impuissants dangereux.

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24 mars 2018 6 24 /03 /mars /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H « Elle n’avait pas le droit de parler dans ce Saint des saints des détenteurs de la vérité révolutionnaire. » (53)

« Avant de me rendre au rendez-vous à « Base Grand » je demandais à mes commanditaires de me faire parvenir un papier sur Robert. Je ressentais le besoin de le décoder, de mieux comprendre sa trajectoire afin d’éviter de me prendre les pieds dans le tapis avec ses petits camarades qui l’avaient « excommunié ». Ce type me glaçait. Je pressentais en lui tout le capital d’intransigeance des hommes d’appareil, sûr d’eux-mêmes, de leurs implacables analyses, imperméables à tout ce qui n’était pas la cause, insensibles aux petitesses de la réalité. Et pourtant, à l’atelier, sur les chaînes, dans le système Citroën, la vie de tous les jours ne collait pas avec les attentes de cet intellectuel en mal de contact avec les prolétaires. Loin d’être comme un poisson dans l’eau, mon Robert se retrouvait sur du sable sec, privé de son élément naturel, incapable d’agir selon ses schémas, soumis comme les autres à la chape du boulot, de la fatigue extrême, de la routine des gestes, de la connerie des petits chefs, de la suffisance des impeccables, de la soumission et parfois même du stakhanovisme de beaucoup de collègues, du temps qui file, des soucis familiaux, de la peur des nervis, de la débrouillardise et de la bonne humeur de ces damnés de la terre. Ici on survit. On s’économise. Parfois, comme une houle soudaine, la masse s’anime pour protester contre un temps de pause écourté. On court tout le temps après le temps. Tout n’est que parcelle, les conversations, les pauses, la cantine, l’embauche, la fin de la journée. On s’égaille. Les « larges masses » ne sont que des escarbilles, aussi grises que les poussières de l’atelier de soudure, qui flottent sans jamais vraiment prendre en masse. Je voyais bien que Robert était désemparé. »

 

« Le PQ des RG sur Robert au temps de sa gloire de grand timonier de l’UJC (ml) alors que les barricades s’érigeaient au Quartier Latin et que les « émeutiers » s’affrontaient avec les mobiles et les CRS et qu’il campait à Ulm dans son splendide et orgueilleux isolement, comme à l’habitude consistait en un ramassis de ragots de fond de chiottes et d’analyses foireuses. Il en ressortait tout de même que notre homme ne dormait plus, vivait dans une excitation extrême car, déjà, la réalité échappait à ses schémas théoriques. Lui qui rêvait debout de la jonction des étudiants avec le prolétariat assistait au dévoiement d’un puissant mouvement par des « petits bourgeois ». C’était infantile. Il enrageait. Voir des non-organisés confisquer le grand élan de la révolution populaire, la transformer en un happening violent, à coups de pavés, de manches de pioches, dans les quartiers bourgeois, le plongeait dans un abime d’incompréhension. Lui et ses amis prochinois avaient beau distribuer un tract « Et maintenant aux usines ! » pour exhorter les étudiants à migrer vers la banlieue, là où vivent et travaillent les larges masses, ils sont à côté de la plaque. Hors la vie, comme toujours. La garde rapprochée de Robert, même si certains sont ébranlés, comme Roland et Tiennot, par la spontanéité et la force de la rue, ne réfute en rien sa dialectique impeccable. La force des avant-gardes, ce noyau dur, d’acier trempé, est d’avoir raison contre tous. Personne n’ose l’interrompre, il est sur l’Olympe, sourd dans sa bulle d’exaltation. Sauf, et c’est le genre de détail qui fait bander le RG de base, qu'une voix discordante s’est élevée pour contester le n°1, l’interrompre, c’est Nicole, sa femme. Crime de lèse-majesté, cette femelle osait lui balancer que les choses ne se passaient plus ici, dans ce huis-clos surréaliste, mais dans la rue. Le maître l’avait viré sans ménagement, avec un argument d’autorité : « Elle n’avait pas le droit de parler dans ce Saint des saints des détenteurs de la vérité révolutionnaire. » Le reste, insinuations sur qui couche avec qui, ne présentait aucun intérêt, sauf bien sûr pour les gros cons de la Grande Maison que ça excitaient. »

 

« Pour Robert c’était le début de la chute aux enfers. Il souffrait. Ne mangeait plus. Divaguait. Il déraillait. Il décollait. Il fuyait le réel dans un discours de fou. Ses lâches compagnons de route, même s’ils s’inquiétaient de son état, soit se planquaient, soient le laissaient délirer au nom de je ne sais qu’elle soumission à la toute-puissance du guide. La dernière clé d’explication d’une situation qui lui échappait c’était bien sûr la théorie de la machination, d’un complot ourdi par une improbable alliance entre le pouvoir et les social-traîtres. Bouclé à double tour dans son hermétisme, il savait. Jamais il n’en démordrait. Mes petits camarades listaient alors un incroyable enchaînement de faits qui montraient que le brillant intellectuel passait la frontière de la raison. Ses actes étaient autant de degrés dévalés qui précédaient l’effondrement. Robert sortait de sa tour d'ivoire, de son réduit, pour se rendre rue le Peletier, au siège du PC, pour offrir son soutien à Waldeck Rochet, sauver la classe ouvrière contre elle-même. Refoulé par les sbires il rédigeait alors une lettre d’insulte à Mao qui s’est déclaré en faveur des barricades. Accompagné d’un ami, il  prenait un train, se sentant traqué il sautait en marche. Tout cela me paraît totalement fou, je doute. En définitive Robert est hospitalisé et se retrouvait en cure de sommeil. Tout ça et bel et beau et bien sûr sert mes plans : je vais cyniquement mettre le doigt où ça fait mal et exploiter le Dieu déchu. »

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23 mars 2018 5 23 /03 /mars /2018 07:00
 La résistible ascension de Benoît H Si tous ses petits copains de la GP étaient de cet acabit je n’allais pas être à la fête tous les jours (52)

« Hors les murs de l’usine, Robert, se révélait de la race des intellos impérieux, sûr et dominateur, incapable d’écouter, de la pâte dont sont faits les chefs qui transforment les révolutions en machines infernales au service d’une minorité. Ce que j’avais cru être chez lui du découragement était en fait un orgueil incommensurable doublé d’un sentiment d’injustice : comment était-ce possible qu’un « maître » comme lui, au sens Althussérien du terme, puisse avoir chuté de son piédestal ? L’homme brûlait d’une flamme inquiétante. Je réfrénai mon envie de le contrer, de lui dire que la vraie vie était ailleurs, qu’on ne venait pas sur les chaînes de Citroën par choix de vie mais parce qu’il fallait, pour ces algériens, yougoslaves ou turcs, quitter l’extrême misère de leur pays pour becter. Que sa seule présence, doublée de son incurie manuelle, était en soi une insulte à ces pauvres bougres. Son statut « d’établi » même fondé sur les plus belles intentions du monde menait à une impasse : on ne singe pas la condition des autres quand on a la possibilité, à sa vraie place, d’influer sur le cours des choses. Ce dévoiement absolu me débectait mais il me fallait jouer mon jeu qui n’était guère plus reluisant. Je collaborais avec les flics pour ne pas bousiller ma vie, avec ce fêlé de Robert nous formions une belle paire de hors la vie.

 

Entre nous deux, très vite, une forme de gêne, mélange de défiance et d’agressivité contenue, s’instaura. Robert, en dépit de son peu de goût pour l’existence des autres, sauf s’ils collaient à ses schémas préconçus, me perçut comme un type dangereux : je ne correspondais à aucun de ses stéréotypes et, sous mon apparente passivité, il sentait poindre mon hostilité. Dans sa paranoïa il me classait dans la pire des catégories : celle des pragmatiques, ceux qui s’en sortent vaille que vaille en assumant leurs contradictions. Moi j’avais surmonté l’adversité. Je suivais la chaîne. D’ailleurs si Robert n’avait pas été enfermé dans son univers étriqué de révolutionnaire de pacotille il se serait posé des questions à mon sujet : comment un type qui prétendait avoir travaillé dans un garage pouvait-il ne pas maîtriser un geste aussi simple que celui de la soudure à l’étain ? Je suis certain que le doute ne l’avait même pas effleuré. Mon échec, au fond, le réconfortait. Ce type se complaisait dans son tunnel idéologique. Il avait raison seul contre tous. Si tous ses petits copains de la GP étaient de cet acabit je n’allais pas être à la fête tous les jours et les risques de dérapages en direction d’actions violentes, voire sanglantes, n’étaient peut-être pas que des fantasmes de haut-fonctionnaires de la place Beauvau. Le nid de frelons s’avérait peut-être bien plus dangereux que je ne le pressentais. Bien sûr, les chefs ne se saliraient pas les mains, mais ils allaient sans doute voir en moi l’exécuteur des basses œuvres idéal. »

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22 mars 2018 4 22 /03 /mars /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Le problème c’est que la chaîne, n’avait rien à voir avec le ballet de Charlot dans les Temps Modernes, elle avançait avec lenteur mais sans cesse, sans aucun temps mort, tel un sablier inexorable. (51)

« À la pause alors que je m’apprêtais à me tirer je croisai le regard d’un type qui semblait encore plus désemparé que moi. Les humains sont de drôles de petites bêtes : le malheur de leurs semblables exerce sur eux à la fois de la fascination et une forme d’attraction irrépressible. Certains s’en gavent sans retenue comme des charognards, d’autres s’apitoient, d’autres encore compatissent, mais très peu se mettent en position de comprendre. Et pourtant, non que je fusse touché par la grâce, face à ce pauvre bougre, je puisai la force de rester en poste. Je découvrais un frère de chaîne. À nous deux, je le sentais, nous formions l’embryon d’un étrange noyau assemblant les fêlés qui étaient ici par choix. Robert, puisqu’il se présenta ainsi lorsque je lui tendis la main et qu’il s’y accrocha comme à une bouée, expiait. Dans son regard de pauvre hère, tout le malheur de l’intellectuel qui a failli et qui vient se plonger, se ressourcer, dans le bain purificateur des prolétaires. Il s’en défendait : bien sûr que non sa plongée en usine n’était pas destinée à le nettoyer des souillures de sa classe. L’embauche prenait son sens dans un travail politique aux côtés des si fameuses, et si insaisissables « larges masses ». Le problème c’est que la chaîne, n’avait rien à voir avec le ballet de Charlot dans les Temps Modernes, elle avançait avec lenteur mais sans cesse, sans aucun temps mort, tel un sablier inexorable. Il fallait pisser, chier, se moucher, se gratter, aux temps morts chronométrés. Alors, les belles paroles lancées dans un bistro du Quartier Latin sur la nécessaire implantation au cœur de la classe ouvrière se dissolvaient dans la fatigue de bête de somme et l’évanescence de la dite classe que ce pauvre Robert cherchait en vain.

 

Mon coup de déprime fut de courte durée. Dès le lendemain, sans être un crack de la soudure à l’étain, je m’intégrai cahin-caha au circuit. La chaîne, en demi-cercle, avançait d’un mouvement continu comme une grosse horloge bruyante dont nous étions les engrenages. Toutes les trois ou quatre minutes, le pontonnier, posté en tête de chaîne, déposait, à l’aide d’un engin ressemblant à une pince à sucre, sur un plateau la carcasse assemblée des 2 CV pour que chaque poste effectue à son tour les opérations qui la transformerait en caisse : soudure, limage, ponçage, martelage. Le rythme d’enfournement dépendait du chef d’équipe, un gus en blouse bleue qui se tenait près du pontonnier : s’il décidait de bourrer pour faire du rendement c’était  à nous de suivre. Chacun avait son aire d’intervention dont les frontières étaient invisibles, alors on se démerdait en fonction de nos capacités ou de nos possibilités du moment : les plus habiles travaillaient vite, remontaient la chaîne, gagnaient du temps pour pouvoir souffler ou se griller une clope ; les besogneux se contentaient de suivre ; les branques dans mon genre accumulaient les retards au risque de foutre le bordel et de couler. Le premier jour, mon voisin de poste Rachid, sans que j’aie la peine de le lui demander, m’avait tiré d’affaire en venant, au lieu de se reposer sur son temps gagné, poser les points de soudure à ma place. Robert, lui, était déjà hors circuit. À ma différence, sa supériorité d’intellectuel le paralysait. Il ne savait pas se faire mal. Mon atavisme de fils de paysan me donnait la force de courber l’échine et de me mouler dans la routine des fourmis grises de la chaîne.

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21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H rougeoiement des étincelles jetant sur les murs gris des flammèches infernales qui donnaient à la cohorte des soudeurs, aux yeux masqués par de grosses lunettes noires, courbés sur leur tâche, des airs de hannetons aveugles s'agitant en enfer (50)

Armand s’épanchait, Benoît fasciné l’écoutait. « À la reprise du lundi, Nez de bœuf, un ancien flic pote du sinistre commissaire Dides, dont le seul boulot consistait à foutre son tarin – d’où son sobriquet – dans nos petites affaires : la perruque*, la fauche et, bien sûr, le boulot syndical, donc à nous pourrir la vie, me chopait juste avant la grille d’entrée. Tout dans ce type suintait la vérole. Ce matin-là il arborait la tenue du parfait gestapiste : long manteau de cuir ceinturé qui lui battait les mollets et dont le col était relevé, galure de feutre noir incliné et rabattu sur son regard de faux-derche, cigarette américaine collée au coin de ses lèvres épaisses, gants fins et des écrases-merde à bout ferré et à semelles renforcées de plaques d’acier. Sa voix de fausset et son tortillement de cul à peine perceptible lorsqu’il parlait, juraient avec ses airs de stümbahnfhurer. Quand il posa sa main gantée sur mon bras je la repoussai avec énergie : « Ils ferment dans une minute, je n’ai pas envie de me faire sucrer un quart d’heure de salaire… » Nez de bœuf éclatait d’un petit rire grasseyant qui agita sa cigarette dont le bout incandescent rougeoyait dans la nuit. « Tu te fous de ma gueule grand con, ces pieds plats : je claque des doigts et ils me taillent une pipe, alors tu t’arrêtes et tu m’écoutes… »

 

- Non…

 

- Fais gaffe, ici je pèse lourd…

 

- Le poids d’une grosse merde, lâches moi j’ai mieux à faire qu’à écouter les conneries d’un mec qui a du sang sur les mains…

 

- Là tu pousses le bouchon trop loin sale gauchiste. Ton compte est bon je vais t’en faire baver à mort. Tu vas ravaler tes paroles et tu regretteras même d’être né…

 

- La gégène, l’entonnoir ou le merlin… T’es bon à tous les étages ordure. T’as de la bouteille, surtout te prive pas de repasser les plats ça réveillera en toi de beaux et grands souvenirs…

 

« Nez de bœuf me laissait aller. Ses trous du cul fermaient les grilles. Je les bousculais. Ils voulaient me faire barrage mais dans mon dos l’ordre claquait : « laissez-le passer ! » Je hâtais le pas car il ne me restait tout juste cinq minutes pour pointer, enfiler mon bleu et aller rejoindre mon poste de travail. Deux heures plus tard, Dahan, le régulateur de la chaîne, m’apostrophait : « T’es attendu au bureau du planning… »

 

-         C’est où ?

 

-         Au fond de la cour.

 

-         Qu’est-ce qu’ils me veulent ?

 

-         Je n’en sais fichtre rien. Grouille-toi !

 

« Lorsque l’ingénieur en blouse grise jeta sans même me prêter attention : « Mettez-le au 86 ! », si j’avais su ce qui m’attendait, mon moral en aurait pris un sale coup. Bien sûr, je voyais, derrière ce changement d’affectation, la main de Nez de bœuf et je m’attendais au pire. Ce ne fut pas le pire mais l’horreur. Le 86 c’était l’atelier de soudure. En apparence, le boulot qu’on me demandait me parut simple lorsque j’observai l’ouvrier qui me montrait le geste : poser un point de soudure à l’étain d’un mouvement de chalumeau. L’atmosphère de l'atelier saturé d’une odeur âpre de ferraille et de brûlé, le rougeoiement des étincelles jetant sur les murs gris des flammèches infernales qui donnaient à la cohorte des soudeurs, aux yeux masqués par de grosses lunettes noires, courbés sur leur tâche, des airs de hannetons aveugles s'agitant en enfer ; un enfer bombardé d'une avalanche de bruits assourdissant. Très vite je m’aperçus que ma tête refusait d’entrer dans cette sinistre sarabande, je ne coordonnais pas mes mouvements avec ceux de la chaîne. Celle-ci avançait, calmement, inexorablement, je n’arrivais pas à suivre : toujours un temps de retard. Je cafouillais. Mélangeais les procédures. Mes mains et ma tête ne connectaient plus. J’avais envie de foutre ma main dans la gueule au chef d’équipe. »

 

* la perruque : emprunter du matériel pour faire des travaux personnel. 

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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H t’es pour eux ce qu’ils appellent un représentant des larges masses : un ouvrier prêt à troquer sa clé à molettes pour un fusil quoi. (49)

Le lendemain, Gustave, l’œil vitreux, teint cireux, barbe de deux jours, s’affalait en baillant sur la banquette de skaï d’un troquet de Montparnasse. Son haleine fétide environnait Armand, tel le fumet s’exhalant d’une lunette de chiottes à l’ancienne. Avachi, il se grattait les roustons avec un plaisir non dissimulé puis, sortant son canif, il se curait les ongles avec des mimiques satisfaites. Ça devait lui tenir lieu de toilette matinale car, sans se soucier de la présence d’Armand, il se grattait ensuite les oreilles avec une allumette pour terminer enfin par un ramonage de ses crottes de nez qu’il enfournait avec délice dans sa bouche après les avoir contemplé d’un air extatique. Face à ce spectacle peu ragoûtant, le garçon, restait de marbre ; il faut dire qu’il se posait en concurrent sérieux du Gustave pour ce qui est de la craderie matinale : ses effluves de pisse rance, sa gueule de vieux rapace déplumé couvert d’une neige de pellicules, ses pognes incrustées d’une crasse néolithique, dénotaient un sujet plein d’avenir en ce domaine. Bien évidemment, Gustave se commandait un bock de bière agrémenté d’une Francfort frites. Minimaliste, Armand se contentais d’un simple petit noir. Ils restèrent silencieux jusqu’à l’arrivée de la pitance. D’un trait, le Gustave se sifflait la moitié du bock, claquait de la langue, rotait, puis tout en plongeant ses gros doigts dans la bouffe huileuse, il embrayait.

 

 « Les frelons sont d’accord. Faut dire qu’hier je pétais le feu pour leur vendre ma soupe pas fraîche. Tu ne peux pas t’imaginer ce qu’une petite salope de négresse peut te soulager les glandes. Pompeuse à t’assécher en une passe. Goulue, avec des nibards pires que des obus de 75, elle m’a fait brailler pire qu’un goret. Quand on dit que les nègres sont des feignasses, c’est vrai, ce sont leurs gonzesses qui s’tapent le boulot. Ça m’a changé de la grosse Denise avec sa bidoche molle et ses outres pendouillantes. Bref, quand je suis sorti, essoré, je me sentais gai comme un jeune homme, alors les têtes d’œufs avec leurs bites en rideau ils ont eu droit à ce que je sais faire de mieux : raconter des craques… » Satisfait, l’enflure se torchait la bouche du revers de sa main souillée, en quêtant des yeux l’approbation d’Armand dont l’indifférence ostensible refroidissait son enthousiasme : « Si je te fais chier faut me le dire ?

 

–       Tu pues, t’es con et tu m’emmerdes…

 

–       Vas-y molo p’tit con sinon...

 

–       Sinon quoi la balance, ici c’est boulot-boulot, tes histoires de cul j’en ai rien à traire, compris. Tu me dis comment je dois prendre contact avec les fêlés de la GP et tu me débarrasses de ta sale tronche. Elle me donne envie de gerber.

 

–       Tu me le paieras…

 

–       Je ne te paierai rien Gustave, alors rengaine tes menaces et accouches…

 

Gustave, en bon faux-derche, virait brutalement à 180°, se faisait tout miel, l’assurait que ce n’était pas ce qu’il voulait dire, qu’il comprenait qu’un mec comme Armand se foute de ses cochonneries avec des putes, qu’il ferait tout pour lui faciliter le sale boulot. Loin d’attraper la perche qu’il lui tendait Armand lui enfonçait plus encore la tête dans sa merde : « Porcheron, je sais combien tu palpes des RG pour te payer un bistro alors fais gaffe que tes potes de Denain n’apprennent pas d’où te vient l’oseille. Ça ne serait pas bon pour ta clientèle qu’on sache que t’es une balance. À partir de maintenant tu m’évites le spectacle que je contemple en ce moment, tu te cantonnes à parler de ce que pourquoi tu es payé. Compris ! » Il acquiesçait tout en raclant jusqu’à la dernière frite, se commandait un nouveau bock. « T’as rendez-vous mardi soir, disons à neuf heures, à « Base-Grand » avec Antoine et Tarzan : c’est leur nom de code tout comme « Base-Grand » qu’est celui du lycée Louis-le-Grand rue St Jacques. Je n’ai pas eu grand mal à vendre ta candidature vu que t’es pour eux ce qu’ils appellent un représentant des larges masses : un ouvrier prêt à troquer sa clé à molettes pour un fusil quoi. Bien sûr, ils ont référé au guide, le leader suprême qui vit dans son camp retranché, Pierre-Victor, qui a dû comme c’est son habitude les traiter en petites larves et leur dire que ça leur ferait du bien de se frotter à la réalité d’un vrai prolétaire. Tu te pointes là-bas, tout sera prévu pour t’accueillir avec les honneurs dus à ton rang. Y sont cons à manger du foin faudra pas que t’es peur de les humilier : ils adorent ça se la faire mettre jusqu’au trognon… » 

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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H le merlan, Serge de son vrai prénom, nous a sorti sérieux comme un pape : « que la nuit pour dormir ça n’existait pas. C’était une invention de bourgeois… »  (48)

Armand devait retrouver la balance en fin de matinée, le lendemain, au même endroit. Le programme du Gustave, réglé comme du papier à musique, se résumait à la séquence : rencontre dans un bar des Champs avec son contact des RG – un certain Poirot, celui qui avait passé contrat avec Armand – puis, selon ses propres déclarations, dégorgeage de burnes dans le fion d’une vieille morue de la rue de Ponthieu, enfin nuit du côté de la Porte d’Orléans avec ses enculeurs de mouches. « Putain, ces branleurs ne carburent qu’au Nescafé, c’est dégueu, et ils fument comme des pompiers, j’en ai ma claque tu sais de leurs parlottes interminables. Y’m’arrive de m’endormir. Ça ne les dérange pas, y’me demandent jamais mon avis. L’autre soir, celui qu’a une gueule de merlan, j’sais plus son nom de guerre, y ce sont tous affublés de prénoms Antoine pour Rolin, Pierre pour le chef Benny, y’a que moi qui suis toujours Gustave, c’est bien la preuve que je compte pour du beurre, donc le merlan, Serge de son vrai prénom, nous a sorti sérieux comme un pape : « que la nuit pour dormir ça n’existait pas. C’était une invention de bourgeois… » Personne n’a rigolé. Ils se sont ensuite empaillés pour savoir s’ils allaient écrire dans leur torche-cul de trac, à propos des mobiles qui gardaient l’ambassade des fantoches du Vietnam du Sud : les cognes, les bourres, les poulets, ou les flics… Moi j’avais envie d’écluser une bière alors j’ai largué une caisse crasseuse et j’ai dit, qu’après tout, nous dans le Nord, on appelait les flics des flics. Ça les a convaincu et j’en ai envoyé un m’acheter de la Valstar à l’épicerie du bas. Ce brave con m’en a ramené un casier. Je les ai sifflées, en bouffant du saucisson sur un bout de pain sec, pendant qu’y continuaient à dégoiser sur les supplétifs des impérialistes américains. Tu ne vas pas te marrer tous les jours avec eux. D’ailleurs, je ne comprends pas bien pourquoi tes chefs font tout ce tintouin pour ces va-de-la gueule, y savent que causer… des révolutionnaires en peaux de lapin c’te bande d’illuminés. La plupart du temps j’entrave que dalle à ce qui disent…»

 

Sur ces fortes paroles le grand Gustave Porcheron rotait, se levait, se tripatouillait l’entrecuisse, tendait sa paluche molle et partait de son pas lourd de sac à bière.  Armand n’en pouvait plus, il fallait qu’il respire, qu’il parle à un type normal, sinon l’envie de tout plaquer, de fuir cette merde grasse, prendrait le dessus. Il enfourcha sa mobylette, fila retrouver son ancien collègue de la brasserie de la place de Clichy, Raymond Dubosc. Il devait préparer son matériel de pêche pour dimanche dans son pavillon de Nogent. Raymond allait le requinquer, lui raconter ses histoires de jeunettes autour d’une bonne fricassée de lapin. Dans la cave de Raymond des bocaux, bien alignés, étiquetés : année, produit, formaient un mur de victuailles permettant de soutenir un siège de plusieurs mois. Avant même qu’il se pointe devant le portillon du jardin de son pavillon il aurait reconnu le bruit de la pétrolette d’Armand, et, sous sa casquette il composait déjà le menu de leurs réjouissances, déjà la bouteille d’aligoté attendait au frais. Armand savait qu’il allait se faire engueuler : « Tu devrais arrêter ces conneries mon garçon. T’as pas abandonné ta putain de terre pour ce boulot de cons. Mais bon comme tu es têtu comme un âne je sais que je parle dans le vide alors on va s’en jeter un et tu vas me raconter comment ça se passe chez Citroën… »

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18 mars 2018 7 18 /03 /mars /2018 06:00
1946. Les ministres communistes Charles Tillon (à gauche) et Marcel Paul, à la sortie de l’Élysée. Photo : Rue des archives/Taillandier

1946. Les ministres communistes Charles Tillon (à gauche) et Marcel Paul, à la sortie de l’Élysée. Photo : Rue des archives/Taillandier

À l’usine de Levallois, le premier contact avec le noyau dur des syndiqués, Armand l’avait eu avec les vendeurs du journal « l’Étincelle », des trotskystes marginaux, avec qui il entama des discussions animées dans les cafés environnant. C’étaient de braves mecs, englués dans leurs querelles intestines, en butte avec les membres du « parti ouvrier stalinien » qui tenaient, au travers de la cellule du PCF, les adhérents de la CGT de l’usine. Leur feuille de choux avait un certain succès auprès des ouvriers ce qui emmerdait les plus sectaires des communistes. Ils la bricolaient avec les moyens du bord, achetaient les stencils, le papier et l’encre, et avec le pognon récolté lors de l’organisation d’une tombola, qui eut un franc succès, ils purent acquérir la bécane pour tirer leur bulletin. De cette tombola, ils aimaient raconter l’anecdote des lots. Ceux-ci avaient été fournis par des copains du PSU : du vin, des conserves mais aussi des livres. Certains ouvriers, qui ne lisaient guère, leur dirent que c’était une bonne idée de placer des livres dans les lots, alors que les paniers garnis du PCF, eux, ne contenaient que de la bouffe. Lors du tirage de la tombola, autour d’un verre, les oreilles des alignés sur Moscou sifflèrent ce qui, bien sûr, mis un peu plus d’huile dans les rapports cordiaux entre la maigre poignée de militants syndicaux de l’usine.

 

Armand ce qu’il aimait par-dessus tout c’était d’entendre les histoires des anciens. Lucien, un vieux tourneur, racontait qu’à la Libération, le Parti Communiste était si puissant qu’il lui suffisait de convoquer une réunion de section pour que l’usine s’arrête. Mais, comme c’était, avec Marcel Paul Ministre de la Production Industrielle, l’époque du « produire d’abord ! » et que « la grève était l’arme des trusts », l’heure n’était pas aux débrayages, pire lorsque le directeur organisait une réunion à la cantine pour demander : « Mes amis, il serait bon qu’on puisse produire 17 tours le mois prochain ! » le responsable syndical prenait alors la parole pour surenchérir : « Camarades, nous pouvons en sortir 20 ! ». Et Lucien d’ajouter, en se marrant, « Et, bien sûr, on les sortait ces putains de tours. Pour la France… ». Ils éclusaient leurs godets en claquant de la langue, comme s’ils célébraient encore la performance. Lucien était un accro de l’Aligoté. « Ça me fluidifie le sang… » disait-il « avec toute la merde qu’on respire dans ce trou à rats c’est comme si je m’essorais l’intérieur d’un coup de bon air de Bouzeron, mon village natal… » Entre deux tournées, il se roulait des clopes au gris Scaferlati et, le jour où il avait raconté à Armand l’histoire du délégué syndical productiviste, un peu cabot, le Lucien avait attendu que celui-ci soit bien enveloppé des brumes de l’Aligoté, pour se livrer le plus drôle de l’histoire : « Tu sais, le gars qui joue du piano dans les fêtes syndicales, un foulard rouge autour du cou, c’est notre chef d’atelier. Celui qui nous fait suer le burnous. Be oui, l’a bien changé, mais c’est le même qui léchait le cul des copains de Thorez… »

 

Comme la grande maison, dans sa grande bonté, ne payait pas Armand pour fraterniser avec l’avant-garde de la classe ouvrière, mais pour aller fourrer son pif dans les petites affaires des adorateurs du grand Timonier, il donna rendez-vous à Gustave la balance, l’infiltré, pour le samedi suivant, par téléphone, à nouveau au buffet de la gare du Nord. La perspective de rencontrer cette raclure ne l’enchantait guère mais, comme sans lui, il ne pouvait s’introduire, sans éveiller de soupçons, dans les petits papiers des éminences de la GP, il devait en passer par là. Tout ce passa au mieux. Gustave se révéla pire que prévu, immonde et faux-derche. En l’écoutant Armand ne pouvait s’empêcher de penser que vraiment les têtes d’œufs de la rue d’Ulm devaient être encore plus déconnectées de la vie réelle qu’il ne pouvait l’imaginer pour accorder du crédit à ce type. Retord le Gustave chercha encore à l’amadouer puis, l’alcool aidant, il se fit un peu menaçant. Armand le laissa s’échauffer, le laissa dire en sans répondre, en le poussant à la consommation de Cognac. Quand il fut plein, Armand, régla l’addition, et le quitta en le rassurant « Te fais pas des trous dans l’estomac Gustave, moi je suis réglo… », ce qui ne manquait pas de sel s’adressant à une balance.

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17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H « Allez mon garçon, raconte-moi ce qui te met dans cet état. Dégorger ça fait du bien, ça essore… » (46)

À peine moins d’un an après le raz-de-marée des élections de juin 68, la France honteuse de ses faiblesses au temps de Vichy venait, en abondant les voix de la gauche rancie et celles des collabos de Moscou, de foutre de Gaulle dehors. Le grand trublion, avec ses histoires de grandeur de la France, son indépendance nationale et ses velléités de participation, laissait la place et les manettes à ceux qui allaient s’employer à dilapider son héritage pour mieux s’enrichir. Pourtant, lorsque le 22 septembre, notre normalien de Président, questionné par Jean-Michel Royer, sur ce qu’il était maintenant de bon ton d’appeler « l’affaire Russier », allait convoquer Paul Eluard pour jeter un étrange voile sur Gabrielle, délivrer, une brève et ambiguë, oraison funèbre : «  Comprenne qui voudra… » lança-t-il. En exergue de son poème, Eluard a écrit : «  En ce temps-là pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On allait jusqu’à les tondre. » Pompidou était prévenu, du poème d’Eluard filtre une émotion poignante :

 

 Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont des morts pour être aimés                 

Une fille faite pour un bouquet

Et couverte

Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante

Comme une aurore de premier mai

La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris

Qu’elle est souillée

Une bête prise au piège

Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme

Voudrait bien dorloter

Cette image idéale

De son malheur sur terre.

 

Pompidou, bien sûr ne le cita qu’en partie, et avec quelques approximations, mais sa compassion me parut étrange et théâtrale, car Gabrielle n’était pas une « fille galante » mais une femme sacrifiée sur l’hôtel des bien-pensants.

 

Le grand Ferdinand, bravant son chef de rang, s’asseyait face à Armand « Allez mon garçon, raconte-moi ce qui te met dans cet état. Dégorger ça fait du bien, ça essore… » Alors, tout en pensant, que le Ferdinand, avec ses kilos de préjugés, n’allait pas vraiment approuver les ébats de Gabrielle Russier, il se laissa quand même laissé aller. À sa grande surprise, plus il avançait dans son histoire, plus le Ferdinand devenait blanc, ses grands battoirs trituraient le pan de son tablier et, à un moment, Armand se disait que c’est lui qui allait se mettre à chialer. Pour ne pas rajouter à son trouble il fit celui qui n’avait rien remarqué et, quand il se tut, d’une voix enrouée, en chuchotant, le Ferdinand a lâché « Pourquoi faut-il toujours se cacher. On ne fait de mal à personne. Putain, ce n’est pas un crime de s’aimer. Même entre garçons… » Il l’avait dit, ce devait être la première fois. Armand ne savait quel était le plus surpris des deux, mais sans contestation le grand Ferdinand. Tant d’audace le stupéfiait : cracher le morceau à un inconnu ça il n’y aurait jamais pensé. Comme pour se rassurer, avec un petit sourire, il ajoutait « Be oui, j’en suis… » Alors Armand lui sourit. Ça lui a suffi au grand Ferdinand. Il s’est levé. Armand a réglé et, en sortant, il a lancé un « à demain Ferdinand… » ce qui a achevé de rasséréner ce dernier. En écho, Armand eu droit à mon « au revoir monsieur Boulineau», ce qui, au Sélect, équivalait à une admission dans le cercle très fermé des habitués.

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Quel crime avait commis Gabrielle Russier pour être jetée, pour 8 semaines, à la fin du printemps 69, dans une cellule sordide de la prison des Baumettes ? Aimer un grand jeune homme (45)

Requinqué, Armand commandait alors un croque-monsieur avec un verre de Brouilly et se plongeait dans la lecture du Monde l’austère qu’il achetait à un vendeur à la criée. Dans les cafés parisiens, surtout les plus chics, seul le statut d’habitué vous donne droit à un traitement chaleureux, qui parfois confine au statut de larbin, surtout lorsque, comme lui, on arrose le personnel de pourboires généreux. Sans rouler sur l’or, Armand, comme la grande maison lui assurait de quoi vivre, qu’elle prenait en charge le loyer de son gourbi de la Butte aux Cailles, avec que la maison Citroën lui assurait, le maigre salaire d’un OS – toujours assez mince même si les accords de Grenelle avaient rallongé un peu la sauce – il s’en servait pour claquer un peu de blé. Ferdinand, qui était de service le matin, après l’avoir battu froid les premiers jours, face à sa munificence et sa lecture du Monde, le prit très vite sous sa protection. Archétype du vieux titi parisien il alternait des réparties désopilantes et des propos de la France un peu rance qui râle à tout propos sur tout et rien. Armand était bon public, se gondolait à la plus petite plaisanterie, approuvait ses pires insanités. Le Fernand appréciait. Le seul nuage obscurcissant un peu  leur lune de miel provenait du flou de mes réponses lorsqu’il tentait de le pousser aux confidences sur ses activités. Armand ne craignait pas son indiscrétion, d’ailleurs il aurait pu s’inventer une troisième vie, simplement il voulait le tenir un peu à distance avec juste ce qu’il faut de mystère.

 

Un matin Armand découvrit un entrefilet annonçant la fin tragique de Gabrielle Russier. Bouleversé, il devint blanc comme le tablier de Ferdinand qui, planté face à lui, tel un ange exterminateur enveloppé, le contemplait avec un étonnement mêlé de commisération. Armand se mit à pleurer en silence, des larmes tièdes et dodues qui s’accumulaient en une petite mare gluante sous son nez avant de s’égoutter sur la page grisée de son journal. Gabrielle Russier, la suicidée par le gaz, avait trente-deux ans, Christian Strossi son élève en seconde au lycée Saint-Exupéry de Marseille, juste la moitié. Dans l’effervescence du mois de mai 68, ils se sont aimés et, les imprudents, devenus amants. Gabrielle est divorcée, mère de deux enfants, promise à un bel avenir à l’université d’Aix, où la mère de Christian est titulaire d’une chaire, elle a craqué pour ce beau jeune homme bien plus mûr que les autres. En ces temps obscurs, que tout le monde a oublié, pour être majeur il fallait passer le cap des 21 ans, les parents de Christian, de « gôche », libéraux, ont porté plainte pour détournement de mineur. Qu’était-ce pays qui pouvait le faire conscrit à 18 ans, l’envoyer à la guerre – lui avait échappé au djebel, son frère aîné non – et lui interdire d’aimer, de faire l’amour avec qui bon lui semble ? Quel crime avait commis Gabrielle pour être jetée, pour 8 semaines, à la fin du printemps 69, dans une cellule sordide de la prison des Baumettes ? Aimer un grand jeune homme, qui aurait pu être lui. C’était tout, alors qu’en ces temps gris, Papon fut, lui, le préfet de police de Paris, le Ministre du Budget du madré de Montboudif, avec du sang sur ses belles mains d’administrateur impitoyable. Crime suprême, leurs corps s’étaient mêlés, enflammés, Christian avait empli cette vieille femme de sa jeune sève. Ils avaient jouis. Condamnée, le 12 juillet – son jour anniversaire – à 12 mois de prison avec sursis et 500 francs d’amende, le Parquet jugeait la condamnation trop faible et faisait appel a minima, et Gabrielle ouvrait le 1er septembre le robinet du gaz. Exit la femme de mauvaise vie, celle qui avait détourné l’innocence vers les infâmes plaisirs de la chair. Bouclé dans une maison de repos par les psychiatres de service, Christian, lui, grâce à la protection de ses parents, allait enfin voir s’ouvrir une sacré belle vie.

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