Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 mai 2018 1 14 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H« J’ai perçu chez 2 ou 3 le vilain frémissement des narines qui sentent venir les boules puantes et qui se régalent à l’idée de renifler les odeurs d’égouts. » Pompidou (93)

Pour la première fois Benoît rédigea une note blanche très précise et très détaillée sur l’opus de l’archange. Ce type lui donnait le sentiment d’avoir une soif éperdue de reconnaissance, il voulait être reconnu dans la cour des Grands. Il rosissait de plaisir d’avoir reçu une lettre du général de Gaulle qui trouvait, affirmait-il, sa thèse intéressante – le pauvre croyait sans doute que le chef de l’Etat avait pris le temps de lire son pensum, alors que le rédacteur du courrier en réponse s’était contenté des formules habituelles pour ce genre d’accusé de réception –, et il se gargarisait d'un petit mot d’André Malraux. Naïveté et orgueil enfantins d’un type gavé de lectures mal assimilées. Son handicap majeur, insurmontable, c’était le point de départ de son parcours : en France pour accéder à l’Olympe du pouvoir politique et économique mieux vaut sortir de Polytechnique que des cours du soir. Sa référence permanente à Machiavel et son admiration sans borne pour Talleyrand le prédisposait à voir des complots partout. D’ailleurs, lorsque l’affaire éclaterait, le président Pompe se permettrait lors de sa conférence de presse du 21 septembre 1972, en une longue digression, d’exploiter l’épisode des « menaces de mort » que l’archange aurait reçu suite à son livre. L’audition de ce morceau de choix d’un Pompidou au sommet de sa forme reste le meilleur moyen de saisir tout le suc de cet épisode rocambolesque

 

Discréditer d’abord son adversaire en évoquant d’un ton faussement patelin, en se tenant aux faits, sa visite à Matignon pour remettre sur le tapis sa thèse du grand complot soviétique en indiquant qu’il en avait informé l’ambassade des USA et que le président serait mis au courant et, cerise sur le gâteau, sa lettre à Khrouchtchev portée à l’ambassade d’URSS, dans laquelle il demandait une audience au 1er Secrétaire du PCUS ce « convoquez-moi ! » pour « avoir la preuve de ses dires », afin d’éviter le scandale était un bijou de manœuvre de diversion. Comment prendre au sérieux ce Tintin au pays des Soviets ! Mais, plus la ficelle est grosse, plus il faut tirer dessus pour prouver qu’elle est solide : le madré de Montboudif évoqua le retour à la charge de l’illuminé à la suite de l’assassinat de John Kennedy car celui-ci serait la conséquence de la découverte de son secret… N’en jetez plus, la coupe est pleine. C’est alors que l’ancien pensionnaire de Normale Sup, en faisant référence à ses 11 années de cabinet auprès du Général, qualifia de « déshonorante » la manière de faire de ce paranoïaque : « soutirer des documents… se constituer des dossiers… les distiller dans des feuilles spécialisées… » Lui a observé les règles les plus élémentaires de la moralité. La chute du propos du Président est remarquable, toutes incisives dehors, le voilà qui pointe le doigt vers les feuilles spécialisées (Le Canard Enchaîné puis l’Aurore)  en déclarant avec mépris « J’ai perçu chez 2 ou 3 le vilain frémissement des narines qui sentent venir les boules puantes et qui se régalent à l’idée de renifler les odeurs d’égouts. » Un chef d’œuvre de désinformation.

 

Benoît fut à l’origine de l’angle de contre-attaque du Président. Dès la parution, le 13 septembre 1972, des premières révélations de l’archange dans le Canard Enchaîné, il avait immédiatement fait parvenir par le canal direct du Secrétaire-Général de la Présidence de la République – pour être plus précis par la blanche main de la mère de Chloé – sa note blanche accompagnée d’une offre de services. La réaction ne se fit pas attendre, il fut convoqué nuitamment au Palais. La garde rapprochée du Président Pompe, suspicieuse, l’interrogea sur l’origine de son intérêt pour le livre de l’archange. Sa réponse les cloua au sol : la protection de mon Ministre – qui d’ailleurs ne l’était plus depuis le vidage de Chaban – et par contrecoup celle des intérêts de la majorité présidentielle. Seul Foccart restait suspicieux : « Pourquoi n’avait-il pas transmis à sa hiérarchie cette note blanche ? » Benoît le regarda droit dans les yeux : « Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que nos services de renseignements sont des paniers percés et, tant que ce mythomane en restait là, il ne mettait pas en danger la République… » Le vieux renard ne le lâcha pas pour autant : « Vous le soupçonniez d’être un type à cracher dans la soupe ? »  Benoît sourit et d’un ton sarcastique lui répondit « Oui mais j’attendais qu’il se découvre pour le coincer » Sa réponse le fit sursauter. Il le toisa « Vous vous êtes fait prendre de vitesse, cher monsieur… » Sans me démonter il rétorqua « Oui mais c’est la faute du remaniement qui a bouleversé mes plans… » Foccart s’étonna « Au nom de qui dressez-vous des plans ? » La réponse de Benoît relevait du quitte ou double « De celui qui m’a convoqué à cette charmante sauterie… » À sa grande surprise il venait d’emporter le morceau.

Partager cet article
Repost0
13 mai 2018 7 13 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H« En fait toutes les conséquences des actes du Duce n’eurent qu’un seul bénéficiaire : l’Union Soviétique. Ainsi, c’est à cause de Mussolini, que le Reich perdit sa guerre contre l’URSS » (92)

« Depuis 1917, les dirigeants bolcheviks travaillaient pour le triomphe mondial du communisme, c’est en quelque sorte une guerre totale qu’ils menaient. Or, comme l’avait écrit Machiavel, « À la guerre, la ruse mérite des éloges. » Ils vont donc tenter de provoquer des révolutions en Europe, et plus particulièrement en Allemagne, mais dès le début de 1918 l’état-major de la Révolution Mondiale constata que l’incendie bolchevik avait peu de chance de s’étendre. « Dès lors pour ces hommes dont la raison de vivre était la révolution, il n’y avait qu’une alternative : renoncer à vaincre dans le monde entier ou trouver un moyen machiavélique qui permettrait la victoire, malgré l’impossibilité apparente. Plutôt que de renoncer, ils cherchèrent ce moyen. » Jusqu’ici, rien de très neuf sous le soleil de l’Histoire contemporaine dans les écrits de l’archange. Non, son « génie » autoproclamé était ailleurs. Il se prenait pour l’Hercule Poirot de la géostratégie des années d’avant 1945. Sa fulgurante hypothèse : il suffisait à l’URSS « de construire une puissante armée et de la lancer à la curée sur l’Europe au bon moment, c’est-à-dire à l’issue d’une guerre entre les Etats occidentaux, pendant laquelle l’URSS serait resté neutre. » Facile à penser mais plus difficile à faire mais pour l’archange ça n’était pas un problème : tout ce qui a abouti au second conflit mondial a été manigancé par les stratèges de la Révolution Mondiale avec la complicité des PC nationaux placés sous la coupe de la IIIe Internationale : arrivée d’Hitler au pouvoir, affaiblissement de la France et du Royaume Uni, échec des républicains espagnols, Anschluss,  etc. L’archange accumulait des tonnes de « preuves » pour en tirer des conclusions pour le moins étonnantes sans trop se soucier des contradictions qu’elles comportaient. Mais tout cela n’était que broutille comparé à la révélation finale de l’ami du Ministre. Rien moins que « Mussolini, le « Duce », ne fut même en 1940 qu’un « agent communiste » ! Au service « d’un vaste plan machiavélique conçu à Moscou » pour mettre la main sur le monde.

 

« En fait toutes les conséquences des actes du Duce n’eurent qu’un seul bénéficiaire : l’Union Soviétique. Ainsi, c’est à cause de Mussolini, que le Reich perdit sa guerre contre l’URSS […] L’aide, que le Duce apporta au gouvernement soviétique est d’une valeur inestimable. » Mais cette trahison permanente de Mussolini était-elle consciente ou inconsciente ? Pourquoi le Duce prit-il ces nombreuses et graves décisions dont les conséquences faisaient uniquement le jeu des Soviets ? » Pour l’archange l’origine de tout se situait, « en 1903-1904, en Suisse, lors d’une certaine rencontre… » Suspens insoutenable,  nous sommes à la page 301 à 40 petites pages de la fin, l’archange ménage ses effets. Enfin à la page 309 la bombe éclate : « Aussi en 1903 et en 1904, à Genève et à Lausanne, Mussolini, avide d’étendre ses connaissances politiques, fréquenta assidûment ces groupes d’émigrés. Il connut ainsi Lénine et Trotski. Mussolini rencontra également Angelica Balabanoff qui travaillait alors en collaboration avec les deux chefs révolutionnaires russes. Il devint l’amant de cette femme et ils restèrent en relation pendant plusieurs années. Angelica Balabanoff emmena régulièrement Mussolini chez ses amis russes, et finalement, Lénine et Trotski se lièrent d’amitié avec le jeune et ardent révolutionnaire italien, qui était prêt à sacrifier sa vie pour le triomphe de la Révolution. » Point barre, rien de plus qu’une hypothèse fumeuse sur le recrutement sur l’oreiller de « l’agent communiste Mussolini ». La bombe se révélait n’être même pas une bombinette et ce ne sont pas les preuves apportées par l’Archange : les décisions aberrantes du « communiste déguisé en fasciste » qui allaient lui donner du souffle.

Partager cet article
Repost0
12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H « Je l’ai même envoyé, dimanche dernier, en missi dominici au domicile du Tartarin du béton tout près du Trocadéro. Il m’a pondu une note de compte-rendu qui vaut de l’or pour moi en cas de tempête… » (91)

Lors de leur brève rencontre, pour le déstabiliser plus encore, embrouiller ce calculateur dépressif, Benoît se permis un coup de bluff qui pouvait lui faire perdre d’un seul coup la mise qu’il venait d’amasser pendant des mois. Le Ministre était de belle humeur, il lui proposa un whisky qu’il accepta en dépit de mon aversion pour le pur malt. Le buveur d’eau, lui, se sentit exclu mais, vaillamment, il ravalait son amour-propre en prenant un air inspiré. Benoît s’affala dans l’un des fauteuils, « … au Conseil des Ministres, vos chemises sur mesure, en coton égyptien de chez Turnbull&Asser, fournisseur du Princes de Galles, ça doit en jeter auprès des dinosaures gaullistes… » Le bel Albin, comme à l’accoutumée, afficha un air las, revenu de tout, avant de lui répondre confier pince sans rire « Croyez-moi si vous le voulez mais  je préfèrerais porter des jeans comme les vôtres et, suprême décontraction, pouvoir me balader pieds-nus dans des mocassins comme vous le faites au premier rayon de soleil. » L’archange Gabriel ne broncha pas mais, cette confidence, très dans l’esprit du Ministre, se fichait, telle une couronne d’épines, au cœur du peu d’estime qu’il avait de lui-même. Le pauvre garçon, même s’il s’efforçait de le croire, ne parlait jamais d’égal à égal avec son ami. Un sentiment d’infériorité le scotchait à l’étage au-dessous. Sans pitié, avec je m’en foutisme, Benoît plaçait alors son estocade « Monsieur vient de la télévision après un brillant parcours dans la presse économique, il doit maîtriser à la perfection les formules qui plaisent à vos électeurs monsieur le Ministre. C’est aussi votre ami, alors il me semble que mon petit parcours de plumitif touche à sa fin. Je ferais peut-être mieux d’anticiper et d’aller planter mes choux ailleurs… »

 

La désinvolture de Benoît fit mouche. Le cher Ministre le prit au sérieux, ou du moins fit-il comme si, et, au lieu de tenter de le dissuader, il s’en prit à son « ami » qui, impassible, laissa passer l’orage. Cinglant, avec une férocité glacée, il le remit à sa place, celle d’un collaborateur utile mais sans grande envergure. Benoît ne fit rien pour tempérer l’ire, feinte ou non, du Ministre, mais se contenta d’un laconique « C’est comme vous le sentez monsieur le Ministre » qui conforta auprès de l’Archange son statut d’ennemi irréductible. Tel était son souhait, il ne poussa donc pas plus loin son avantage. Quelques jours plus tard, dans la voiture, c’est le chauffeur qui me le rapporta, il rendait de menus services au RG, le Ministre confiait à une journaliste, très proche de lui comme le disent les langues de vipères du Tout Paris, que ce pauvre garçon se prenait pour un génie de la Bourse alors qu’il n’était qu’un petit besogneux mais que son côté « Je lave plus blanc que blanc » dans une maison aussi minée que le Ministère de l’Equipement lui servait de leurre, de caution face à la meute qui ne manquerait pas de lui reprocher sa proximité avec les bétonneurs, et plus particulièrement le roi d’entre eux et d’ajouter « Je l’ai même envoyé, dimanche dernier, en missi dominici au domicile du Tartarin du béton tout près du Trocadéro. Il m’a pondu une note de compte-rendu qui vaut de l’or pour moi en cas de tempête… Ce garçon est fragile, dangereux même, mais il m’est utile, alors je le tiens par les bons sentiments… »

 

Pour Benoît le moment était venu de piéger l’Archange et, comme il était cachotier, il s’était bien gardé de révéler à sa hiérarchie la pépite découverte dans le dossier de l’archange au RG. Notre homme avait publié, en 1962, un bouquin : « La Stratégie soviétique dévoilée chez Fayard ». Le rédacteur de la note, consciencieux, l’avait noté mais sans pour autant prendre le temps de se le procurer et de le lire. Il avait dû se dire que les histoires des cosaques communistes c’était du ressort de ses collègues de la DST ou du SDEC. À quoi bon perdre son temps, bouffer les maigres crédits du service pour acquérir un bouquin que seuls quelques pékins avaient dû lire. Les bourrins des RG préfèrent de loin se vautrer dans les histoires de cul, plutôt que de jouer les intellos tartinant des notes sur la prose d’un obscur trader de la BCP. À la décharge du bourrin s’il y était collé, soit le bouquin lui serait tombé des mains, tellement il était indigeste, soit il aurait conclu que ce type était un mythomane eu égard au caractère abracadabrantesque de la thèse soutenue.  Il réécrivait l’Histoire à l’aune de ses visions. Croulant sous une documentation gigantesque, mal digérée, où la petite histoire croisait la Grande sur le même niveau, il tordait les faits pour qu’ils entrent dans le moule de sa démonstration.

Partager cet article
Repost0
11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H C’était un ambitieux, il souffrait de sa condition. Il voulait s’élever donc il continuait de bucher ce qui lui permettait d’entrer au bureau d’études de la SNECMA comme technicien.  (90)

Armand lui trouva de suite une tête de mal baisé : « Il ne boit que de l’eau et ne bouffe que de la salade… Je le trouve contraint, comprimé, sournois, le genre de gus dont il faut se méfier dans une chambrée : un pointeur… »  Benoît, plus bienveillant, n’en exprimait pas moins son malaise face à ce petit bonhomme, terne, faussement modeste, qui, en dépit de ses fonctions de chargé des relations publiques du Ministre semblait vouloir fourrer son nez partout en se parant d’un titre bien plus respecté dans les antichambres politiques : «d’ami du Ministre ». En sirotant son aligoté Armand le mit en garde « Fais attention c’est un fouille merde… » ce qui valut un retour ironique « C’est pour cela que c’est un bon client, il possède deux qualités essentielles : la proximité du Ministre et son côté je lave plus blanc que blanc. » Pour en savoir plus il ne restait plus à Benoît qu’à consulter les fichiers des Renseignements Généraux, qui devaient, il n’en doutait pas, s’être intéressé à cet étrange personnage qui avait gravité autour du Ministre lorsqu’il présidait la Banque Vernes et Commerciale de Paris.

 

Notre homme avait 34 ans, célibataire ce qui pour les petits camarades des RG constituait un indice sérieux, soit de pratiques sexuelles déviantes, soit d’une vie de patachon. L’auteur de la fiche le suggérait tout en notant le caractère quasi-monacal du mode de vie de l’intéressé – le vocabulaire utilisé était plus grivois : vit comme un vieux garçon, genre tapette qui s’intéresse aux culottes des gamines – ce qui ne laissait ouverte que la première branche de l’alternative, mais comme la grande maison avait d’autres chats à fouetter que d’aller enquêter dans les alcôves sur ce second couteau, on en restait au stade des soupçons. Beaucoup plus intéressant était la description du parcours professionnel de celui qui pour Benoît endossait de mieux en mieux ses habits de type ayant une revanche à prendre sur la vie. C’était un pur autodidacte : origines modestes, pâtissier dans sa jeunesse, il avait commencé à travailler comme apprenti sitôt son certificat d’études, à 14 ans, puis cours du soir sitôt le travail, ce qui signifiait avec l’étude et les devoirs un coucher autour de minuit pour se lever à 5 heures du matin. Trois années de galère qui le menaient à ses 18 ans dans un obscur emploi au Ministère des Finances puis aux Assurances Sociales. C’était un ambitieux, il souffrait de sa condition. Il voulait s’élever donc il continuait de bucher ce qui lui permettait d’entrer au bureau d’études de la SNECMA comme technicien. Ensuite, comme tous les jeunes français, à 20 ans, il partait pour 24 mois et demi à l’armée. Bizarrement, pour des raisons pas très claires, il ne suivait pas le parcours des OER. À son retour de l’armée, où il semblait avoir passé le plus clair de son temps à bouquiner les grands auteurs de la science économiques, il entrait comme journaliste dans le magazine économique et financier Entreprise. Lorsqu’il rencontrait le futur Ministre alors banquier, en 1965, il avait 27 ans, et il était chef du service économique et financier du magazine.

 

Leur première rencontre, dans le bureau du Ministre, fut purement fortuite, Benoît y entrait, lui allait en sortir, accentua le portrait du méritocrate bâti de bric et de broc. Le son enjoué de la voix du Ministre, lorsqu’il salua Benoît, provoqua sur son visage, qui se voulait impassible, une légère crispation. À la seconde même il se découvrait un rival, jeune, décontracté, s’adressant d’égal à égal à son idole. Celle-ci, non dépourvue de cruauté à son égard, présenta Benoît comme la meilleure plume du Tout Paris politique, en ponctuant son compliment d’un « Il me change de toute cette bande de tête d’œufs prétentieux, de tous ces minables qui me font la cour » qui dut lui labourer le cœur. Qu’un va-nu-pieds comme Benoît, puisse conquérir les faveurs de son Ministre avec un bagage aussi léger relevait de la pure injustice. Benoît pressentit que, sous ses airs d’humble chanoine se cachait la flamme d’un Savonarole. Impression confirmée dans le livre qu’il écrira ensuite pour se justifier « Car je suis de ceux qui pensent que sur le plan moral, l’homme détendu est un homme relâché, et qu’un homme relâché est un homme perdu. » Aucun doute n’était permis, Benoît était pour lui un beau spécimen d’homme relâché, il ne pouvait que craindre son ascendant sur son Ministre. Son beau parcours du fournil aux ors de la République en passant par le parfum entêtant de la gestion de fortune dans une banque réputée, qui le mettait « sur un pied d’égalité avec des polytechniciens et des hauts fonctionnaires… » ne lui suffisait pas. Pour apaiser sa souffrance et étancher son incommensurable orgueil il lui fallait s’élever au-dessus du commun, devenir l’Archange Gabriel.

Partager cet article
Repost0
10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H À l’hôtel de Roquelaure, deux lieux symbolisaient avec éclat l’exercice de la pompe ministérielle : le salon 105 et le bureau du Ministre (89)

Les Français de toutes conditions, même s’ils s’en défendent, restent toujours fascinés par la « pompe » du pouvoir. Être reçu par le Ministre en personne constitue une faveur suprême dont les récipiendaires font état dans les salons ou les dîners en ville avec des trémolos dans la voix. Ça en impose aux pékins, aux concurrents, aux relations,  et surtout ça met le Préfet et ses services dans une position inconfortable lorsqu’il s’agit pour eux d’appliquer la loi. Tout ce petit monde se tient par la barbichette avec plus ou moins de force. Du côté des hauts-fonctionnaires le maître mot est avancement, plus précisément le tableau d’avancement. La confection de celui-ci est entre les mains du Chef du Corps : Ponts&Chaussées, Mines, Génie Rural, Eaux&Forêts mais la décision finale revient au ministre, c’est-à-dire dans la majorité des cas à son directeur de cabinet. Celui-ci étant la plupart du temps lui-même issu du sérail des Grands Corps de l’État les têtes d’œufs sauront être attentives à ses humeurs, à sa volonté d’arranger des affaires réservées concernant ses amis politiques. L’esprit de sérieux prévaut, ces gens sont d’un triste et d’un convenu fascinant. Leur capacité à avaler des couleuvres est proportionnelle à leur désir de marier compréhension et efficacité sur les dossiers épineux qui sont les plus sûrs gages d’une future nomination en Conseil des Ministres. Les Ministres savent reconnaître les bons domestiques. Ils adorent leur accrocher aux revers de leurs costumes trois pièces des médailles avec de beaux rubans.

 

À l’hôtel de Roquelaure, deux lieux symbolisaient avec éclat l’exercice de la pompe ministérielle : le salon 105 et le bureau du Ministre. Dans le premier, presque chaque jour, se déroulaient des réunions où, durant des heures – en France les réunions commencent toujours en retard et elles sont très bavardes et très longues – en présence d’une poignée de hauts fonctionnaires convoqués pour soutenir l’argumentation technique, le ou les membres du cabinet en charge du dossier et bien sûr les industriels bétonneurs ou dérouleurs d’autoroutes, les promoteurs venus exposer au Ministre leurs doléances. Le salon majestueux dégouline de dorures qui font flamboyer des boiseries d’époque. Accrochés au plafond où des nymphes potelées batifolent de lourds lustres en cristal tintinnabulent au rythme des vibrations du plancher qui le surplombe. Les séances de travail se déroulent autour d’une imposante table rectangulaire d’où les quémandeurs peuvent voir, s’ils sont placés face au Ministre, le parc, ses pelouses, ses arbres centenaires et ses massifs de roses. Le Ministre se tient toujours à la même place avec à ses côtés sa garde rapprochée elle-même cernée par les représentants des services. Ce premier lieu de contact avec le Ministre est important mais il ne marque aucune proximité personnelle avec lui. En afficher une, trop appuyée, trop ostensible, serait contre-productif. Le jeu à ses codes, tout le monde les respectait. Être reçu dans le bureau du Ministre marquait un réel privilège dont l’intensité variait selon l’heure de la réception. Les visiteurs du soir, qui avaient droit au tête à tête, constituaient l’élite des « amis » ou des « obligés du Ministre.

 

Le bureau du Ministre, l’ancienne bibliothèque chargée de plusieurs milliers de volumes reliés plein cuir sans aucun intérêt, immense et pompeux avec son mobilier prestigieux, son tableau téléphonique désuet, le combiné blanc de l’interministériel posé à portée de main ministérielle – ligne directe hiérarchisée d’où le Président de la République ou le 1er Ministre pouvaient à tout moment joindre ses Ministres – ses fauteuils profonds, les photos et objets personnels du locataire posés sur le plateau de la cheminée et le bureau, en imposait. Le Ministre de Benoît, lui aussi, en imposait avec son élégance toute britannique, son air las et supérieur, son intelligence vive et ses coups de sang plus ou moins contrôlés. Ses amis politiques lui prédisaient un bel avenir. Lui, tout en affichant de belles ambitions, savait bien que le vrai pouvoir se nichait chez les industriels et les banquiers. Il venait de la banque privée et il en gardait un certain mépris pour côté poussiéreux de l’Administration. Benoît pensait que la fonction ministérielle l’ennuyait profondément, ses contacts avec lui se réduisaient à quelques conversations détendues autour d’un verre. La distance de Benoît avec la pompe officielle et le jeu politique lui plaisait mais, intuitivement, il pressentait son côté sulfureux, il se gardait bien de pousser trop avant ses confidences. Benoît n’en avait nul besoin la Grande Maison se chargeait de l’alimenter en ragots divers et avariés. Au début de l’année 1971, sans même Benoît prit la peine de se retrouver en position, sa chance prit la tête d’un drôle de petit homme, un ami du Ministre, qui vint le rejoindre pour occuper les fonctions de conseiller technique chargé des relations publiques. 

Partager cet article
Repost0
9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Le Ministre et ses conseillers influents jouent donc un rôle déterminant dans la sape des dispositifs jugés sans faille (88)

Le talent de « nègre » de Benoît, discret et efficace, lui ouvrit toutes les portes. Les barons du gaullisme le sollicitaient, il engrangeait les commandes, les triaient, les hiérarchisaient, les satisfaisaient avec parcimonie. Ce qui est rare est cher. Sa vie, divisée en tranches égales, l’écriture, un peu de sommeil, le marigot politique, l’ébullition des groupuscules gauchistes avec son porte-flingue Armand, devint monacale. Il en avait exclu les femmes, sauf Chloé lorsqu’elle venait s’oxygéner à Paris. Il s’inquiétait d’elle car l’Italie se radicalisait, elle riait en lui rétorquant qu’il s’embourgeoisait.  Leur cantine, le Pied de Fouet où, un soir, il la demanda en mariage. Elle pâlit, « Je suis italienne mon beau légionnaire… » Il ironisa « Ça c’est un scoop ! » Chloé lui serra fort le poignet « Je crois que tu ne comprends pas ce qu’est une épouse italienne, fusse-t-elle libérée, révolutionnaire. C’est une place forte dont on ne s’échappe pas ! Tu aimes trop les grands espaces pour finir tes jours en tête à tête avec une mamma cernée de mômes… » Il eut beau protester que c’était son rêve de vivre dans une grande maison de la campagne toscane avec plein d’enfants d’elle, qu’il torcherait, Chloé resta inflexible. Persuadé que le temps jouait en sa faveur Benoît n’insista pas. Tout baignait jusqu’au jour où il croisa dans les couloirs de l’hôtel de Roquelaure un petit homme chauve et discret, l’Archange Gabriel, autrement dit Gabriel Aranda, un conseiller influent dans le cabinet de mon Ministre.

 

Nul ne se souciait de Benoît, d’ailleurs beaucoup de membres du cabinet ignoraient jusqu’à son existence puisqu’il ne participait à aucune réunion de cabinet et, à fortiori, à tout ce qui touchait à la vie de celui-ci. Il n’existait pas, son nom n’était porté sur aucun organigramme, le standard ne détenait aucun numéro de poste à son nom. Travaillant essentiellement la nuit les occasions de le croiser dans les antichambres, les lieux de travail et de réception étaient donc très rares. Hormis la Secrétaire-Particulière, le directeur de cabinet, qui répondait au nom un peu comique de Chapon, un Ingénieur des Ponts très Grands Corps de l’Etat, et de temps à autre le Ministre lui-même lorsque sa prose lui avait valu des compliments, Benoît ne fréquentait pas le petit monde très gris des conseillers techniques et des hauts-fonctionnaires. Homme de l’ombre, il profitait à plein de l’avantage que lui conférait sa position de « nègre » pour voir sans être vu et surtout d’accéder à tous les bureaux, la nuit bien évidemment, pour feuilleter les dossiers les plus chauds. C’était simple et facile.

 

Dans un Ministère comme celui de l’Equipement et du Logement où seule une petite poignée de hauts-fonctionnaires détiennent les codes permettant de pénétrer dans l’imposant arsenal juridique des ZAC, des COS, des DUP et autres machines infernales, la proximité politique avec le Ministre et son entourage ne suffit pas pour décrocher la manne des grands travaux et des grands chantiers, des HLM, il est nécessaire d’entrer dans une forme de connivence avec eux. Officiellement, pour garantir l’égalité des entreprises face aux appels d’offre, le code des marchés publics déploie des digues, présumées solides et sans la moindre fissure. Les fissures se sont les hommes. La Haute-Fonction Publique française est difficilement achetable mais elle a l’échine souple et un sens aigu de ses intérêts collectifs, alors tout doit être mis en œuvre pour la contourner, pour qu’elle ferme les yeux en se pinçant les narines. Le Ministre et ses conseillers influents jouent donc un rôle déterminant dans la sape des dispositifs jugés sans faille. Comme ce sont des politiques, émanations d’une majorité parlementaire qui, par la grâce du scrutin d’arrondissement, se transforme facilement en porte-paroles de ses électeurs, surtout ceux dont le portefeuille peut être sollicité pour financer les campagnes électorales, la proximité est naturelle. Les pompes à finances, les bureaux d’études liés aux partis politiques, les enveloppes ou valises de billets, émanant de marchés publics et, quelques années plus tard, des autorisations d’implantation de grandes surfaces par les commissions d’urbanisme commercial nées de la loi Royer, vont alimenter les grosses machines électorales des petits comme des grands politiques.

 

Les interventions pleuvaient comme à Gravelotte et la litanie des « monsieur le Ministre et cher ami » déferlait sur le bureau du cabinet chargé de dispatcher les courriers parlementaires sur les membres du cabinet compétents qui, eux-mêmes sous-traiteront la réponse technique aux services du Ministère. Toute une terminologie d’accompagnement de ces courriers permettait, en principe, de les hiérarchiser en fonction surtout de la qualité et de l’influence du demandeur. Il suffisait à Benoît de pister dès la source, le bureau du cabinet, les gros poissons, pour détenir de la dynamite en barre. L’Administration, la petite, la besogneuse, possédait deux qualités inestimables pour le chasseur qu’il était : elle est lente, donc les dossiers stationnaient longtemps dans le même lieu, et elle ignorait leur mise sous clé: ils étaient soigneusement empilés sur les bureaux de jour comme de nuit. Toute la fange tombait donc, sans grand effort de sa part, dans son escarcelle.

Partager cet article
Repost0
8 mai 2018 2 08 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Le tango, est un merveilleux exhausteur d’une sensualité pure, l’imbrication de leurs corps, bassins quasi-soudés, le frôlement de leurs cuisses, le choc permanent de leurs poitrines, le galvanisaient sans le mettre en érection (87)

Sous les lambris de ce qui fut, lorsque l’hôtel de Roquelaure fut affecté sous la Monarchie de Juillet au Conseil d’Etat, la salle des séances créée pour l’occasion en 1832 par l’architecte Pierre-François-Léonard Fontaine, Benoît découvrit, dans des conditions d’audition minimale, celui dont le nom, de nos jours, évoque à lui tout seul le tango argentin : Astor Piazzolla. La belle Esther possédait tous ses enregistrements. Assis à ses côtés sur une bergère Louis XV elle le gava comme une oie de cette musique envoutante. Ce fut radical. Tous les petits nœuds qui l’enserraient se déliaient sous l’impact des accords vertigineux du bandonéon de Piazzolla. Envouté, chamanisé, sa tête « de Blanc qui croît détenir le pouvoir de commander au mouvement en s’opposant à lui, au lieu d’aller avec lui, de se fondre en lui, d’abord, et d’obéir ensuite à ce que décide le corps », comme l’écrivit Gheerbrant bien plus tard, abdiquait. Possédé par la musique, lorsque, sans même prendre la peine de le lui demander, il enserra la taille d’Esther pour l’entraîner sur la piste de danse, ses pieds effleurèrent à peine le parquet, tout son corps faisait corps avec le sien, ils traçaient des diagonales, muscles tendus, regard perdu, en une liberté nouvelle proche de celle qu’il avait connu dans les jeux de l’amour. Lové dans cette musique du diable ils enchaînaient, sans la moindre césure, des mouvements d’une sensualité torride, à la fois charnelle et éthérée, proche de l’extase. Le retour sur terre, à l’instant où le saphir dérapait sur la plage lisse, proche de la petite mort, le laissait pantelant. Esther glissait sa main sous sa chemise mouillée de sueur avant de murmurer « Vous m’avez bouleversé… »

 

Le tango, est un merveilleux exhausteur d’une sensualité pure, l’imbrication de leurs corps, bassins quasi-soudés, le frôlement de leurs cuisses, le choc permanent de leurs poitrines, le galvanisaient sans le mettre en érection. Domination, abandon, le tango est certes machiste mais il érotise les corps, les esthétise, sans les faire basculer dans la bestialité de l’accouplement. Esther et lui en restèrent à ce stade suprême de l’érotisme. Repus, nous ils montaient prendre une douche commune. Benoît la caressa, elle le caressa. Ils s’installèrent sur son lit de repos, bavardèrent, son père étant argentin elle savait tout sur Piazzolla.  Benoît, apaisé, l’écoutait lui raconter les années parisiennes de celui-ci lorsque, boursier, il entre dans la classe de Nadia Boulanger, découvreuse de pépites : Quincy Jones, Lalo Schifrin, Léonard Bernstein, va l’aider à se transcender, à se débarrasser de sa frustration de « tanguero » qui rêve d’être Bartók ou Stravinsky. Être soi-même, revisiter ses origines, utiliser l’inépuisable vivier de l’art populaire pour créer une musique contemporaine, Astor Piazzolla avait trouvé sa voie. Benoît aussi venait de trouver la sienne, jamais il ne serait un grand écrivain mais il allait écrire. Esther, elle, avec qui il dînait une fois par semaine, trouva vite sa voie : elle devint l’attachée parlementaire d’un vieux sénateur influent de la majorité avant de fonder quelques années plus tard un cabinet de relations publiques.

Partager cet article
Repost0
7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H un bureau en pin brut venu de chez Sears Roebuck et sur lequel trônait une machine à écrire Underwood Standard modèle 1934, non huilée, aussi grosse qu’un piano de concert et aussi bruyante que des sabots dansant des claquettes sur un parquet nu. » (86)

Des années plus tard, dans les années 80, Benoît en lisant les toutes premières pages de « La solitude est un cercueil de verre » de Ray Bradbury « à l’intérieur m’attendaient : un studio vide de six sur six contenant un divan élimé, une étagère comprenant quatorze livres et beaucoup d’espace disponible, un fauteuil rembourré acheté au rabais aux Good Will Industries, un bureau en pin brut venu de chez Sears Roebuck et sur lequel trônait une machine à écrire Underwood Standard modèle 1934, non huilée, aussi grosse qu’un piano de concert et aussi bruyante que des sabots dansant des claquettes sur un parquet nu. », se remémorerait ce temps d’apprentissage sous la douce férule d’Esther la remplaçante. L’IBM 196 C à boule débrida son écriture, balourde, telles les limousines américaines, elle cachait bien son jeu, la pataude en avait sous le capot : une petite merveille de mécanique, entraînée par un seul moteur électrique mettant en branle une chaîne de mouvements quasi-horlogers d’une rare complexité. Elle lui sembla magique, les allers et venues virevoltants de la boule vers le haut, vers la droite ou la gauche, pour soudain se bloquer sur le caractère choisi par la touche, loin de la danse des claquettes en sabots de l’Underwood de Bradbury, s’apparentaient aux entrechats d’une danseuse étoile. Fluide, rapide, précise, elle jaillissait, déposait le signe, rebondissait, enchaînait mots et phrases au rythme des doigts sur son clavier. Benoît fit des gammes des nuits entières, main droite, main gauche, cette dernière peinait, traînait, se décourageait, il  luttait, le bout de ses doigts s’échauffait, fondait, se liait à la machine. Esther lui massait le cou. Ses rêves se peuplaient du ballet dément de cette fichue boule, il se sentait besogneux alors qu’il aspirait à la perfection. Son salut vint de la belle Esther qui, face à son vain acharnement, lui susurra « vous pensez trop… laissez-vous aller comme si vous dansiez le tango… » et lui de répondre : « mais je ne sais pas danser le tango… »

 

La thérapie d’Esther fut radicale, dès le lendemain, tôt le matin, elle pointait son joli minois dans la geôle de Benoît qui mettait la dernière main au discours d’inauguration par le Ministre d’un ensemble HLM à Sarcelles. Il s’était laisser-aller au lyrisme sur le thème de la salle d’eau enfin accessible aux classes populaires et aspirait à la douche et aux draps frais. « D’accord pour la douche cher monsieur – elle persistait en dépit de mes protestations à lui donner du monsieur – mais ensuite tango, tango… » Elle exhibait sous son nez la mallette écossaise d’un électrophone Teppaz. Benoît exhala un cri du cœur « Ici ! » Elle pouffait « Pas ici, dans la salle de réception, le parquet y est plus lisse que de la glace… » Benoît l’enveloppa d’un regard implorant. « Je vous ai aussi apporté des croissants ». Il rendit les armes sans protester. La suite releva de l’extraordinaire, Benoît convoqua le chef des huissiers qui l’écouta sans broncher, sans faire le moindre commentaire ou la plus petite objection, avant de lâcher laconiquement : « Je donne toutes instructions pour que vous ne soyez pas dérangés. »

 

Esther, mignonne comme un cœur, jambes nues, portait une jupe blanche à pois rouges tenue à la taille par une large ceinture du même rouge, un corsage de mousseline blanche avec des manches ballons et des ballerines d’un lumineux blanc nacré. Benoît, dans son costume froissé, avait l’air d’un clochard, dans un dernier effort pour se soustraire il en fit la remarque à la belle, « L’important pour le tango c’est d’être bien chaussé… » lui avait-elle rétorqué. Benoît avait alors contemplé ses pieds, comme il ne portait que des mocassins à semelles cousues Goodyear il ne put qu'abdiquer, se laisser faire. Esther déposait la galette vinyle sur le plateau, au bord des premiers sillons le saphir fit cracher au minuscule haut-parleur une bordée de grésillements. Les premiers accords du bandonéon lui donnaient des frissons.

Partager cet article
Repost0
5 mai 2018 6 05 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H L’écriture de ses premiers discours fut un réel et douloureux chemin de croix, Benoît ne supportait pas les ratures, il rédigeait avec un crayon de papier en faisant un usage constant de sa gomme, le plateau de son bureau se constellait de fines épluchures blanches. (85)

Le petit bureau demi-circulaire de Benoît, au rez-de-chaussée, donnait de plain-pied sur le parc du très bel hôtel de Roquelaure implanté au 246 Bd Saint-Germain. Il s’y trouva de suite à l’aise car il aimait les cocons qui enserraient son irrépressible besoin de fuir, le contraignaient à affronter la réalité. Celle-ci, en ces temps où la rue et le verbe délirant tenaient lieu, pour beaucoup d’intellectuels, de pensée politique, lui apparaissait un terreau fécond sur lequel il allait pouvoir semer ses petites graines subversives. Bien évidemment il n’avait jamais écrit de discours, ses travaux littéraires se résumaient à quelques notes ou réflexions écrites sur des petits carnets et, il se demandait, s’il ne s’était pas engagé, bien à la légère, dans un champ de mines. Benoît avait toujours besoin de défis, d’adrénaline pour se motiver, là, il se retrouvait face au vide de la page blanche sur laquelle il ne s’agissait pas de broder une histoire mais de mettre en forme audible des trucs imbittables écrits par des hauts-fonctionnaires ou des petits chefs de bureaux. L’aridité des notes des services lui plut. En les lisant il entrait dans un monde étrange, plein de codes, de sigles, de références, qui lui donnaient le sentiment que l’univers bureaucratique tissait une toile dans laquelle les politiques s’empêtraient. Le vrai pouvoir se situait là. Très vite il comprit qu’il lui fallait imaginer une méthode pour se mettre en état de pondre ces foutus discours ; elle vint empiriquement sans même qu’il la formalise. Lire, dormir, écrire : son bureau se transforma en un vaste souk où s’empilaient des livres, des rapports, des notes, des JO et autres publications maison et nul n’était autorisé à toucher à son désordre. Sitôt le déjeuner il allait faire la sieste dans une petite chambre sous les combles, il n’écrivait que la nuit en fumant des cigarettes qu’il roulait dans une petite machine Riz-La-Croix.

 

L’écriture de ses premiers discours fut un réel et douloureux chemin de croix, Benoît ne supportait pas les ratures, il rédigeait avec un crayon de papier en faisant un usage constant de sa gomme, le plateau de son bureau se constellait de fines épluchures blanches. La lenteur de son crayon s’accommodait mal avec le jaillissement de ses phrases, très souvent il perdait en chemin des formules qui, une fois tombées à la trappe, lui semblaient percutantes. Il  fouillait sa mémoire pour les retrouver, il bloquait, s’engueulait, transformait en boules de papier des heures d’efforts, se gorgeait de café, grillait des clopes. Son salut vint d’IBM, le secrétariat particulier du Ministre était régenté par une vieille harpie à moustaches régnant sur une armée de petites mains terrorisées et lorsqu’il venait déposer des œuvres, encore fumantes, entre les mains du dragon pileux son œil exercé de chasseur n’avait jamais repéré un gibier de choix,  madame la secrétaire-particulière veillait à ce que son cheptel ne fusse un objet de tentation pour notre Ministre bien connu pour son goût prononcé pour les jupons légers. Un matin, épuisé par la ponte d’un discours pour l’inauguration de je ne sais quel machin dans je ne sais quel patelin, hirsute et pas rasé depuis 3 jours, Benoît déboulait dans le SP à une heure où normalement la petite troupe n’était pas encore à pied d’œuvre ; et surprise, tout au fond du bureau il aperçut, au-dessus d’une machine à écrire, le haut d’un corsage blanc entrouvert d’où émergeait un cou gracile surmonté du visage enfantin d’une blonde des blés. À sa vue elle se levait : « Je suis la remplaçante de Simone… » balbutiait-elle alors que les yeux de Benoît restaient scotchés au vallon profond de sa poitrine.

 

Vu son état de déliquescence jouer les jolis cœurs aurait relevé de la faute de goût, gentiment Benoît lui conseillait de mettre sous protection ce que des mains avides, y compris les siennes, auraient très envie de désincarcérer. En reboutonnant jusqu’à l’encolure son corsage la mâtine se contentait de rosir. Benoît, repoussait dans les ténèbres extérieures sa folle envie de la culbuter sur le tas de dossiers posés à côté de sa machine à écrire en faisant diversion, tout en gardant serré sur sa poitrine, telle une ceinture de chasteté, son œuvre de la nuit, il fit celui qui s’intéresse à son outil de travail, la toute nouvelle IBM à boule que le SP venait de toucher. « Donnez-moi votre travail, je vais vous montrer comment elle fonctionne ! » Benoît s’exécutait. « Vous écrivez bien… » Son petit sourire mutin désarmait plus encore Benoît, elle posait la première page sur un chevalet puis, ses doigts fins aux ongles peints se lançaient dans une sarabande qui le stupéfiait. La nouvelle machine émettait des sons feutrés, à cent lieues du cliquetis des vieilles draisines mécaniques. La petite effleurait son clavier, le buste bombé et le regard droit. Benoît était subjugué. Quand elle eut essoré sa première page Benoît, d’une voix aussi serrée que celle d’un jouvenceau déclarant sa flamme, lui demanda « Vous voulez bien m’apprendre ? ». « Ce sera un grand plaisir pour moi… » lui répondit-elle en plantant ses yeux verts dans les siens.

Partager cet article
Repost0
4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H L’énarque généraliste, s’attribuant le droit de tout faire tout en ne sachant rien faire de très précis, allait s’engouffrer dans tous les plis du pays, tout contrôler, tenir l’Etat avec une froide détermination et un esprit de corps indéfectible (84)

Ange-Raymond Antonini, l’homme, qui venait de commettre chez Fayard un brulot : « Le temps des policiers » sous le pseudonyme de Jacques Lantier, haut fonctionnaire de l'Intérieur, ancien agent secret, cité à l'Ordre de la Nation pour faits de Résistance, jouissait d’une réelle notoriété dans la Police vérolée de la IVe République, avait confié à Benoît lors d’un dîner : De Gaulle « avait du militaire à la fois la grandeur et les faiblesses. Tout comme Pétain, on le savait obnubilé par des histoires de 2e Bureau, de police, d’espionnage, de barbouzes, de dames Bonacieux… » et que « l’un et l’autre couvrirent la France et le reste de réseaux jacassiers où l’on retrouvait parfois des moines ferrailleurs, comme on allait autrefois des mousquetaires de la reine aux mousquetaires du roi… » Nos Excellences ne se salissent pas les mains, elles délèguent l’intendance à leur cabinet. Je trouve l’appellation fort adéquate car ces cabinets sont bourrés de personnages aux qualifications douteuses qui coiffent les administrations sans subir de concours, qui ne doivent qu’au piston les pouvoirs qu’ils s’accordent, qui accaparent l’Etat au profit des clans. Ce sont des milliers de prébendiers, des mangeurs de crédits, des rongeurs de budget, des croqueurs de fonds secrets, des dévoreurs de bénéfices qui régentent, exploitent, tètent, sucent et épuise la France par la seule volonté de la camarilla qui règle nos affaires… »

 

La IVe, avec ses gouvernements éphémères, souvent nés d’improbables combinaisons parlementaires, laissait, car le temps était à la reconstruction, les mains libres aux hauts fonctionnaires des grands corps d’Ingénieurs de l’Etat, ces grands planificateurs détenaient, bien plus que les industriels du CNPF, les manettes du pouvoir économique. L’avènement du gaullisme, avec ses désirs de grandeur, d’indépendance nationale allait, avec la création de l’ENA par Michel Debré, amplifier cette mainmise et surtout ouvrir grandes les portes du politique à des palanquées de hauts fonctionnaires issus des cabinets ministériels. L’accélération des carrières, le pantouflage dans les entreprises nationales, les parachutages dans de bonnes circonscriptions parlementaires, conférait à l’école de la rue des Saints Pères une aura sans précédent. L’énarque généraliste, s’attribuant le droit de tout faire tout en ne sachant rien faire de très précis, allait s’engouffrer dans tous les plis du pays, tout contrôler, tenir l’Etat avec une froide détermination et un esprit de corps indéfectible. Aux réseaux de l’après-guerre, nés de la Résistance, des conflits coloniaux, où se mêlaient baroudeurs, condottieres, têtes brulées, fils de famille en rupture de ban, aventuriers de haut vol ou de petit calibre se substituaient ceux de nos grandes écoles méritocrates, monstres froids, calculateurs, sans expérience de la vraie vie, qui allaient mailler le monde des affaires et de la politique et le verrouiller.

 

Et pourtant, lorsque sous le président Pompe, dans le gouvernement Chaban, Benoît se retrouva bombardé conseiller technique au cabinet du Ministre de l’Equipement et du Logement, par l’entremise de la mère de Chloé, la vieille garde des barons du gaullisme, avec ses portes-flingues, semblait tout contrôler alors qu’ils réchauffaient en leur sein de jeunes aspics déjà venimeux. Les circonstances de son recrutement, jugées à l’aune du temps présent, relevaient du grand n’importe quoi, d’une forme de j’m’en foutisme à nul autre pareil. La mère de Chloé l’invita à déjeuner chez Lipp où le Tout-Paris de la politique se bousculait. Ils déjeunèrent à l’étage, là où seul le gratin avait accès, et en bonne place non loin de François Mitterrand, de ses amis Patrice Pelat et de Georges Dayan. Avant de m’y rendre il avait réussi à joindre Chloé à Milan par le réseau protégé du Ministère de l’Intérieur. Chloé évoluait dans un essaim de frelons hautement dangereux où se mêlaient, sans vraiment se distinguer, les fous de l’extrême-gauche des futures Brigades Rouges et les implacables néo-fascistes de la Loge P2, les multiples cercles de la Démocratie Chrétienne, les groupes maffieux et les communistes. Au bout du fil elle lui apparut lasse, tendue, il s’inquiétait. Chloé le rassurait, ce n’était que la conséquence d’une nuit de palabres avec la branche la plus extrémiste des Milanais, dissidente d’un groupuscule lui-même partisan de la lutte armée radicale et qu’une bonne nuit la remettrait d’aplomb. Benoît en accepta l’augure sans trop y croire, il lui fit part du nouveau tournant que prenait ma vie. Sa réponse fut sans ambigüité « Fonce mon grand ! Tu vas te retrouver au cœur du pouvoir et c’est le meilleur endroit pour le véroler. Dès que tu peux, viens me voir… »

 

Foncer ! Chez Lipp, signe du destin, la seule femme présente à l’étage était Catherine Nay qui faisait face à un jeune loup UDR. Tout le monde savait que, sauf Benoît, le personnel la gratifia d’une courbette pleine de déférence. Carnassière elle les ignorait tout en déshabillant Benoît d’un regard prédateur. Il lui souriait bêtement. Le nouveau marigot où il  se risquait pullulait de prédateurs bien plus redoutables que ses petits frelons de la GP mais il pressentait déjà leur point faible : le cul ! Sa connexion avec les RG, très friands de tout ce qui touchait aux parties fines ou aux déviances sexuelles, lui donnait un avantage certain sur ses futurs collègues de cabinet. Comment pouvait-on lui proposer un poste dans le cabinet d’un des barons du gaullisme sans se soucier de savoir qui il était, d’où il venait, rien que de la mère de Chloé ? La conversation tourna autour de futilités, au dessert, un baba au rhum chantilly, la mère de Chloé se contenta de lui dire avec un petit sourire gourmand « Ils cherchent une plume je suis persuadé que vous ferez l’affaire… »

Partager cet article
Repost0

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Articles Récents