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27 mai 2021 4 27 /05 /mai /2021 08:00

 

Ambrose céda. Ils confièrent leurs enfants, elle sa choupinette à son père, pas content du tout, lui Beria, pas content du tout, à l’une de ses filles, celle qui vivait à Los-Angeles, de passage à Paris pour la vente des droits d’un best-seller à Gallimard. Ambrose, prévoyant, les firent partir en fin de matinée, « Nous déjeunerons à la place, la pitance suisse, en classe  Buiseness sur le Lyria Paris-Zurich, est acceptable, sauf le vin chouchou, tu nous feras une gourde de vin qui pue…

 

- En journée je ne bois que des tisanes…

 

- Je sais, ton rêve : herboriste !

 

- Moque-toi, ça draine le corps…

 

- Tu m’as converti mon bel amour, nous tisanerons ensemble…

 

- Ça me fait souci de laisser mon bébé.

 

- Maman poule, une petite séparation vous fera, te fera le plus grand bien et, qui plus est, tu as besoin d’un grand bol d’air pur…

 

- Je me suis imposée. J’ai peur que Clotilde et Louis me trouvent sans gêne. Je vais être intimidée…

 

- Arrête ton petit couplet chouchou, depuis que nous nous connaissons je les ai tellement bassinés sur toi, chouchou par ci, chouchou par là, que ta venue à Zoug était plus que souhaitée, surtout par Clotilde.

 

- C’est une grande galeriste…

 

- Et toi, un ex-galeriste tombée dans le vin nu. Mon seul souci avec toi chouchou c’est l’heure…

 

  • Pourquoi ?

 

  • Sans t’offenser, tu n’es jamais à l’heure.

 

  • Je sais mais je n’ai jamais raté un train dans ma vie.

 

On a testé la nouvelle « Business 1ère » de TGV Lyria

 

PARIS GARE DE LYON

Départ

12:22

 

Durée

4h04

 

LYRIA n°9213

 

16:26 ZUERICH HB

 

Correspondance 7 minutes

 

Départ 16:33

Durée 26 minutes

 

TRAIN ETRANGER n°2679

 

Arrivée ZUG

16:59

 

Comme prévu, elle arriva à l’arrache.

 

La classe Buiseness du Lyria Paris-Zurich, le nickel chrome suisse, feutrée, verre de bienvenue, serviette oshibori, restauration chaude avec un service à la place et à l’assiette, des menus assez  inventifs, Wi-Fi,  des boissons à discrétion, un petit côté Pan-Am, au temps où Louis et Ambrose empruntaient la ligne, toutes les semaines, n’existait pas. La première classe d’alors surclassait les bouis-bouis des TGV de notre nationale compagnie du rail, elle était leur bureau. Des habitués, discrets, sans bagage, Louis franco-suisse depuis son mariage avec la galeriste Zurichoise Clotilde, Ambrose quasi-résident puisque réalisant plus de 90%  de son revenu total en Suisse. À Paris, Louis continuait de vivre dans la maison de la rue Jules Siegfried alors qu’Ambrose, doté d’une imposante marmaille, résidait au Vésinet. Ce temps, les années 90, celui du sale boulot fait proprement, semblait bien loin à Ambrose. Ce voyage à Zug, où résidaient Clotilde et Louis, décidé sous l’emprise d’une impérieuse nécessité, lui permettrait, du moins il l’espérait, d’échapper au piège que lui tendait ADN. Louis possédait les clés du verrou, de ça il en était sûr et certain, mais allait-il pour autant remettre l’ouvrage  sur le métier, Ambrose en doutait.  

 

- Dis-moi, mon beau légionnaire qui sent le sable chaud, raconte-moi ton mai 68 à la Fac !

 

- Après les manifs nocturnes devant la Préfecture, pavés, lacrymogène, foulards, casques, charge des mobiles, la minorité sage roupillait, les vrais révolutionnaires copulaient…

 

- Tu étais dans quel camp ?

 

- Le premier !

 

- Menteur !

 

- Détrompe-toi chouchou, si je n’en étais pas c’est que, pour dire simple, nos nanas ne me plaisaient pas.

 

- Tu préférais les filles de droite de la bonne bourgeoisie nantaise…

 

- Oui !

 

- Révolutionnaire joli cœur…

 

- Et alors petit cœur, le Louis et moi sommes des romantiques, nous tombons amoureux… Lui, l’était de sa Marie, moi je contais fleurette à une douce infirmière du CHU, modèle Botticelli. Pour répondre à ta question : que faisions-nous en mai, hormis la castagne ? Nous passions nos journées dans des AG enfumées à pondre des résolutions, à débattre de  la suite du mouvement, à voter à mains levées notre exigence de ne pas subir l’examen de fin d’année. Sur l'estrade la foire d'empoigne, entre la nébuleuse, pileuse et hirsute, des multiples groupuscules politico-syndicaux, pour prendre la direction du mouvement faisait rage. Contraste étonnant entre le joyeux bordel de la base et la teigne des apparatchiks, image saisissante de ce que ce mouvement véhiculera d'images contradictoires. Les émeutes du Quartier Latin, relayées par les radios périphériques, l'ORTF étant muette, nous avaient électrisés, la bonde était ouverte et plus rien ne semblait pouvoir arrêter le flot de nos délires.

 

- J’ai bien aimé vos slogans sur les affiches.

 

- Nous les fabriquions avec les gus des Beaux-Arts avec du linoléum que nous piquions dans les couloirs.

 

- J’adore !

 

- La suite va te plaire toi qui aime les mauvais garçons. Profitant d’une brève accalmie, Louis se levait, montait sur l’estrade, arrachait le micro à un Mao Spontex qui n’en revenait pas. Face à l'amphi bruissant, au lieu de brailler comme ses prédécesseurs, de servir des tonnes de camarades, de proclamer sa foi en la révolution prolétarienne, de faire allégeance à une bannière, sur le ton de la confidence il se présenta comme le porte-parole de ceux qui n'avaient jamais eu la parole. Très vite le silence se fit, étonnés, pris de court, les chefs de meutes ne purent que me laisser faire. Alors, sans trémolo ni grosse caisse, il leur a parlé des  gens de peu de notre pays crotté, de notre servitude séculaire, de toutes ces années de génuflexion et de tête baissée.

 

- Un peu démago, non…

 

- À côté de celle qui régnait dans nos amphis, c’était un gentil filet de sincérité. Louis enchaîna, sans élever la voix, « le temps du silence, de la frustration et de l'obéissance venait de prendre de fin. L’amphi applaudissait. Il levait la main, l'amphi refaisait silence. » Il osait : « Oui cette parole arrachée à ceux qui nous en privaient nous n'allons pas nous la faire confisquer par d'autres ici présent ». Les nouveaux chefs conscients du danger voulurent le jeter. L'amphi gronda. Ils reculèrent. Louis, avec un aplomb que je ne lui soupçonnais pas, proposa l'élection d'un Comité de grève. L'amphi l'ovationna. Immédiatement il posa nos candidatures, celles des « sans voix » qui s’ajouteraient à celles naturelles des différents groupuscules. A mains levées l’amphi nous élisait.

 

- Ça devait être jouissif

 

- La suite aussi chouchou…

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commentaires

pax 27/05/2021 09:42

Ce n'est peu être pas seulement le gentil filet de sincérité qui capta l'auditoire ,peut être plus simplement un joli filet de voix.
Dans la rubrique : " « À cette époque, c'était toujours fête » * pour citer Cesare PAVESE je dois dire que les trains suisses traversant la France pour aller au Benelux ou en Angleterre avait des wagons restaurants qui rangent les classes affaires des anciennes compagnie aériennes et les TGV du début au rang de cantines scolaires. En effet, nappes et serviettes en tissus - excusez du peu - étaient de rigueur. Je ne me souviens plus très bien si le service était assuré en gants blancs....

* Comme chacun sait, façon poétique de dire c'était mieux avant

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