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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 02:09

Non sans mal je réussis à me dépêtrer du couple que ma référence aux fachos d’Occident avait émoustillé. Caricature de petits bourgeois intellos, lui Hector de je ne sais plus quoi, journaliste à l’Obs., elle, Stéphanie, oscillant entre féminisme et folle envie de sortir de sa petite vie étriquée, je leur offrais un exotisme bien plus pimenté que le Chili con carne local.  Pensez-donc un américain faisant le coup de poing à la Sorbonne avec les enragés ça vous change des éternels amis du samedi soir brassant toujours les mêmes histoires. Sur le quai je leur promis de les rejoindre pour l’apéritif au bar de leur hôtel. Je gagnai ensuite à pied la vieille ville coloniale si caractéristique de ce que pouvait être un grand port, nœud de voies maritimes, au XIXe siècle. La mondialisation ne date pas d’aujourd’hui, elle a commencé de s’inscrire dans l’histoire économique lorsque la Révolution Industrielle a provoqué une faim de matières premières et Valparaiso a joué, jusqu’au percement du Canal de Panama, un rôle de poumon pour le Chili. Embossée dans sa baie le port et son continuum urbain, tissu architectural adapté à l’amphithéâtre des collines, m’offrait une superbe unité formelle dont se détachait une multitude de clochers d’églises. Valparaiso, même si sa splendeur passée se marquait de quelques rides, vivait. Ville universitaire le climat y semblait moins lourd qu’à Santiago et, le soleil aidant, j’empruntai l’un des quinze funiculaires, les ascensores, qui s’accrochent aux flancs des cerros pour relier la plaine littorale aux quartiers résidentiels. À l’image de celui de Montmartre, le temps de trajet y est bref : 35 secondes pour l’Ascensor Barōn et 80 secondes pour l’Ascensor Artilleria que j’empruntai depuis la Plaza Aduana. D’ailleurs, ce dernier avec un beau dénivelé de 48 mètres fonctionnait sur le même principe que celui grimpant jusqu’au bubon du Sacré Cœur : deux paires de wagons en parallèle sur des voies terrestres animés par le contrepoids.

240px-Ascensor_Artilleria_in_Valpara-C3-ADso.jpgComme tous les funiculaires menaient au cœur historique de la ville, construit autour de la Plaza Sotomayor, je me promis de faire quelques sauts de puces le lendemain. Pour l’heure, après m’être désaltéré à une terrasse, je me rendis à pied à la Sebastiana, la maison de Pablo Neruda, qui, ironie de l’Histoire, après avoir été désigné en 1969 par le parti communiste pour être son candidat à l’élection présidentielle, et s’être désisté en faveur d'Allende comme candidat unique de l'Unidad Popular, avait accepté, après l'élection de ce dernier, le poste d'ambassadeur en France. Alors que lui coulait de beaux jours à Paris, rencontrant là-bas une autre grande figure de la constellation communiste Mikis Theodorakis et y publiant deux livres intenses : La espada encendida (L’épée en flammes), et Las piedras del cielo (Les pierres du ciel), où il méditait sur la solidarité nécessaire et le silence du monde, alors que moi je m’embourbais dans son pays qui se délitait. Chemin faisant, alors que dans ma tête me revenait ces mots du poète « Si nous parcourons tous les escaliers de Valparaiso, nous aurons fait le tour du monde », je m’arrêtais dans un bureau de poste pour expédier un télégramme au Grand Homme à Paris : « Voir Neruda lors de mon passage à Paris – stop – Embrassez Francesca – stop – Les carottes sont cuites – stop – stalinien un jour – stop – stalinien toujours – stop » signé MOI.

220px-La_Sebastiana_Neruda_1.jpgDerrière son grillage la guichetière, malgré ses verres en cul de bouteille et ma rédaction en français, ne semblait guère troublée par la lecture de mon texte, je supposai qu’elle n’y comprenait goutte, et après avoir apposé un nombre incalculable de violents coups de tampon sur mon formulaire, j’avais la surprise de l’entendre me déclarer en un français impeccable « Paris est la plus belle ville du monde... » Face à mon silence ahuri elle soupirait « J’aimerais tant y aller... » en réajustant le col de sa blouse de service. Face à cette fille sans âge, aux cheveux huileux, dont le maigre sourire laissait entrevoir une dentition chaotique, une bouffée de compassion m’envahissait. Je trouvais assez de ressource pour lui demander « Vous avez appris où le français ? » Les sœurs, sa mère fille-mère, son père un basque reparti sans laisser d’adresse, la pauvrette intarissable me narrait le fil de sa vie tristounette. La file qui s’agrégeait dans mon dos ne marquait aucune impatentience. Sans l’interrompre je réglai mon du. Elle me tendait mon reçu. Alors, sans réfléchir, je tirais de ma poche intérieure un rouleau de dix billets de 100$ et, le plus discrètement possible, je le posais au pied de sa batterie de tampons tout en quittant précipitamment le bureau de poste. Dans la rue je me mis à courir comme un voleur à la tire pris en flagrant délit et coursé par la maréchaussée. En nage je ne m’arrêtai qu’une fois arrivé dans le quartier Bellavista dont les murs servaient de support aux peintures des élèves des écoles d’art de Valparaiso. Je m’achetai une glace à la pistache. Le soleil déclinait. Je me sentais léger, heureux. Il me fallait trouver un hôtel pour la nuit. Je me dirigeai vers le « quartier chinois » en sifflotant l’Internationale.

Chili: les funiculaires de Valparaiso à bout de souffle - Centrefrance
Aussi poussifs que charmants, les célèbres funiculaires qui gravissent depuis plus d'un siècle les collines de Valparaiso sont en péril. Ces joyaux touristiques du Chili qui survivent par le seul amour de machinistes, sont désarmés les uns après les autres. Durée: 51 sec
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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 00:08

En toutes circonstances, et plus encore lorsque pas un bouton de guêtre ne semble manquer à votre équipement, le relâchement est très souvent la source de pépins en cascade. Pourtant je croyais avoir tout prévu pour ne pas éveiller les soupçons en endossant mon chèque au nom de Ramulaud qui l’avait ensuite touché, son statut diplomatique le plaçait au-dessus des tracasseries du contrôle des changes, moyennant une honnête commission, puis en avait transféré les ¾ par virement télégraphique sur un compte ouvert chez de Neuflize-Schlumberger-Mallet à Paris au nom de Francesca. Avec 20 000 dollars en liquide je pouvais voir venir. L’obtention de mon visa touristique pour Buenos-Aires par Ramulaud interposé fut un jeu d’enfant. Cet emplâtre m’avait rebaptisé Jacques Charrier pour la simple et bonne raison, m’avoua-t-il sans ambages, qu’il en pinçait dur pour Brigitte Bardot et que le dit Jacques Charrier fut l’époux et le père de l’enfant de notre BB nationale. Les voies des mâles sont aussi tortueuses qu’impénétrables. Restait pour moi à neutraliser les ardeurs de Marie-Amélie qui lors de notre séance de thé n’y était pas allé par quatre chemins « elle voulait rattraper le temps perdu, connaître enfin les transes de l’extase, jouir sans entrave... » Comme je m’étonnais de ce vocabulaire si peu conforme à sa condition la comtesse soupirait en affichant un air réellement contrit « qu’à son âge ignorer tout des charmes de la fellation, des douceurs du cunnilingus et des rudes transports de la sodomie relevait de la mutilation... » J’en convins mais, timidement, tout en trempant précautionneusement mon boudoir dans le thé tiède, je risquai un « Pourquoi moi ? » qui me valait un « Pourquoi pas vous ? » cinglant. Il me fallait sortir le grand jeu pour me tirer de ce mauvais pas alors je dégainai ma Francesca. Marie-Amélie se cabrait et me lançait un « J’ai le droit à l’orgasme, monsieur ! » qui me laissait pantois. Lâchement je lui promettais d’essayer.  

 

Janvier s’étira en longueur dans une ambiance de plus en plus lourde. Allende louvoyait, quêtait les bonnes grâces de la haute hiérarchie militaire tout en flattant verbalement les excités du MIR. Aux élections partielles dans les provinces de Colchagua O'Higgins et Linares l'opposition gagnait deux sièges. Les économistes socialistes misaient beaucoup sur la prochaine ouverture le 3 février à Paris des négociations sur le refinancement de la dette chilienne. Par bonheur, cinq des six filles de Marie-Amélie furent successivement clouées au lit par des gastro-entérites. Je profitais de mes derniers jours au Chili pour me rendre à Valparaiso la seconde ville du Chili et qui plus est lieu de naissance de Salvador Allende. J’adore l’ambiance des ports. Sur un petit carnet datant de mon séjour dans l’estuaire une phrase de Giraudoux, dans Suzanne et la Pacifique, m’accompagnait. « Des voyageurs retour de Damas, qui partaient pour l’Océanie, regardaient avec émoi, symbole de la vie errante, des mouettes qui n’avaient jamais quitté Saint-Nazaire. » Pour m’y rendre j’avais décidé d’embarquer, même si le trajet était court, dans le Transpacifico qui reliait par le rail Puerto Montt, aux portes de la Patagonie, à Valparaiso. Dès ma montée dans le train je me rendais au wagon-restaurant, d’un luxe désuet, où je fus accueilli par un maître d’hôtel qui semblait porter sur ses larges épaules toutes les misères du Chili. Après avoir consulté son registre de réservation il m’entraînait à l’autre extrémité du wagon et me plaçait face à un couple de Français qui se chamaillait. Je glissai ostensiblement un billet de 10$  dans la paluche du maître d’hôtel pour que mes vis-à-vis me prennent pour un odieux citoyen des Etats-Unis. Bonne pioche car sitôt assis la donzelle prenait à témoin son compagnon « Vraiment, ils se croient partout en terrain conquis ces américains ». Lorsque le garçon vint prendre ma commande je la passai dans un français impeccable mâtiné d’un fort accent New-Yorkais. La fille piquait un fard sous le regard furibard de son compagnon.

 

Bon Prince je tendis la perche à la péronnelle pour qu’elle se sorte de ce mauvais pas. « Vous êtes une vraie parisienne ? » proclamais-je en levant mon verre de mousseux chilien. Ne sachant trop si c’était du lard ou du cochon elle balbutiait « Je suis désolée pour... » J’interrompais d’un grand rire son début d’amende honorable en feignant de l’attribuer à mon propos « C’était un compliment madame... ne soyez pas désolée d’être une parisienne. Vous savez j’adore Paris. J’y ai un pied-à-terre sur l’Ile Saint Louis... » Mon contre-pied laissait le type dubitatif alors que sa compagne tout en tripotant son alliance commençait à me trouver un charme fou. Je la branchai sur leur voyage. Elle expédiait la réponse à grande vitesse avant d’embrayer sur la Sorbonne où elle exerçait en tant que maître-assistant d’Histoire. Intarissable, je l’écoutais religieusement en mâchonnant du bœuf de la Pampa argentine agrémenté d’une purée un peu visqueuse. Le Carmenere que j’avais commandé sentait la vieille barrique et s’apparentait à un bon décapant mais, pour se donner, comme tout bon Français, une contenance de grand connaisseur de vin, son compagnon prenait des airs extatiques en l’avalant par petites gorgées. Comme le trajet était fort court l’idée me vint soudain de jeter un peu plus encore de trouble dans l’esprit échauffé de mon interlocutrice. Alors qu’elle reprenait son souffle je plaçais ma botte de Nevers. « Vous savez tout ce que vous me dites me parle vraiment car j’ai fait le coup de poing contre Guy Lardeux dans le hall de Louis le Grand, base Grand comme disaient les gauchistes... Ce type toujours drapé dans un long manteau de cuir noir qui battait le bas de ses lourdes bottes, un grand admirateur de Beria, se trimballait en permanence avec une cane gourdin pour casser du facho. Son instrument de travail raillait-il... Avec mes amis d’Occident nous lui avons donné une réplique à la hauteur de sa sinistre réputation... »

 

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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 02:00

Nous étions à la veille de Noël et notre ambassadeur, sa plate et prolifique épouse, sa marmaille devaient regagner le château familial niché dans ce bocage, où j’avais vécu ma jeunesse, le haut celui de la vaillante Vendée militaire, pour y fêter la naissance du fils de Dieu.  Armand Ramulaud, mon « ami » le capitaine de réserve, préposé aux basses besognes, fut requis par Charles-Enguerrand pour transformer la belle Francesca en une soubrette mapuche qui veillerait sur les six filles de la sainte famille lors de son retour sur la terre de ses ancêtres. Faire des entourloupes à des collègues culotte de peau ne plaisait qu’à moitié au capitaine mais l’influence prussienne sur l’état-major chilien, pas de l’oie, rigidité du col, contrebalançait son penchant corporatiste. En bougonnant il m’avouait même qu’avec mes conneries je mettais un peu de piment dans son quotidien plonplon : « l’action y’a que ça de vrai, je commençais à m’empâter mais j’espère que vous n’allez pas continuer à embobiner ce demeuré d’ambassadeur car ça pourrait mal finir pour lui... » Je le rassurai en lui confiant, sous le sceau du secret, que je n’allais pas faire de vieux os dans ce pays qui craquait de partout. Ramulaud se surpassa et je pus ainsi contacter à Paris le père de Marie pour qu’il accueille et recueille ma protégée. Le grand homme (1) accepta sans même poser de questions.

 

Le matin de leur départ je recevais à la villa une lettre en provenance de Milan. Chloé enfin ! Dans ma hâte, en déchirant le volet de l’enveloppe, je m’entaillais l’index droit et une grosse bulle de sang gouttait sur le parquet. Chloé et moi ne nous étions jamais écrit, je découvrais son écriture ample et bien formée. Tout en emmaillotant mon doigt dans un mouchoir je déposais le feuillet sur la grande table de la salle à manger couverte de poussière. Le courrier était daté du premier décembre, les postes italiennes et chiliennes conjuguées battaient des records de lenteur.

 

Mon beau légionnaire,

 

Tel que je te connais tu m’as depuis longtemps classée dans la rubrique, chère aux flics, des affaires sans suite. Ne te fâche pas mon grand, tu me manques c’est tout. Mon retour en Italie, comme tu le sais, je le dois à cette garce d’Harriman qui te voulait pour elle seule. Même pas, ces trous du cul de Yankees en m’exportant dans mon Milan natal, avec leur élégance habituelle, me proposait un marché d’une grande simplicité : taupe dans la mouvance gauchiste contre ton retour une fois ton petit boulot accompli. Bien évidemment j’ai accepté mais comme le sac de nœuds des extrêmes ici les dépasse, surtout le grouillement des militants de l’extrême-gauche qui se fond dans la militance ouvrière de la Fiat, de Pirelli ou de la Sit-Siemens ; alors que du côté de l’extrême-droite ils sont plus à l’aise car ils ont des connections à tous les niveaux des services spéciaux, de l’armée et de l’Etat.

 

Moi-même j’ai du mal tellement ça part dans tous les sens. Je ne t’ai pas écrit plus tôt de crainte que mon courrier soit intercepté par nos amis communs. Si aujourd’hui je prends ce risque c’est qu’ici tout se radicalise. Les partisans de la lutte armée prennent le pas sur les politiques, les marxistes-léninistes pur et dur ne rêvent que d’en découdre. Ils accusent le PCI et la CGIL de mollesse, de compromission, à l’égard de la Cofindustria et de la DC. À côté d’eux nos petits frelons de la Gauche Prolétarienne ne sont que des enfants de chœur émasculés. En plus ici les filles tiennent le haut du pavé et sont des pousses-au-crime.

 

Je t’en prie, viens vite me rejoindre !

 

Je vis chez Giangiacomo Feltrinelli dont les parents, une des plus riches familles italiennes, le père surtout Carlo Feltrinelli, marquis de Gargnano, président d’Edison et de Legnami Feltrinelli, l’entreprise qui a le quasi-monopole du commerce du bois avec l’Union soviétique, était un grand ami du père de ma mère. Il est mort en 1935. Giangiacomo son fils est un illuminé gentil. Après la guerre il a adhéré au PCI et en 1954 il a été l'un des fondateurs des éditions Feltrinelli Editore qui ont publié une cinquantaine grands best-seller internationaux : le Docteur Jivago de Boris Pasternak, ce qui n’a pas été du goût de l’appareil du PCI, et Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

200px-Feltrinelli_Pasternak.jpgEn 1964 il s’est rendu à Cuba, a rencontré Fidel Castro avec qui il s’est lié d’une grande amitié. En 1967 il est parti en Bolivie où il a rencontré Régis Debray qui vivait dans la clandestinité. Les services américains l’ont arrêté. C’est lui Giangiacomo Feltrinelli qui est entré en possession de « Guerrillero heroico », la célèbre photo du Che prise par Alberto Korda. C’est en 69, que la vie de Giangiacomo Feltrinelli a basculé suite au massacre de la Piazza Fontana à Milan, alors il a fondé Gruppi di Anzione Partigiana, qui est, à ma connaissance le premier groupe armé de la Péninsule, pour s’opposer au risque de coup d’Etat fasciste alimenté par la stratégie de la tension de l’extrême-droite et d’une partie de la DC. Je ne peux t’en écrire plus car si mon courrier tombait en de mauvaises mains je mettrais en péril ceux que je citerais. Tu comprendras aussi aisément que je prends un risque majeur en t’écrivant. Ici on ne lésine pas sur le sang versé.  260px-Heroico1.jpg

Milan est moche, brumeux, froid. J’en ai marre de toute cette misère intellectuelle et morale. Partons pendant qu’il en est encore temps. Retournons à Paris. Arrêtons nos conneries. Je veux faire l’amour avec toi. Dépêche-toi je t’en prie.

 

Je t’embrasse

 

Chloé

 

PS. Inutile de me répondre c’est toi que je veux, pas tes mots.

 

(1) – Insert explicatif pour les nouveaux arrivants : qui est le père de Marie (épisode du 06/01/2007)

 

« Pourtant c'est simple, joli coeur. Imagine-nous sur les routes désertes, filant vers Paris, capote ouverte, cheveux au vent. Non, toi seulement. Moi, je mettrai un foulard noué derrière le cou. Très Jean Seberg. Aux carrefours nous passerons sous les regards étonnés des pandores. Bonjour, bonjour les hirondelles... Nous serons les rois du monde. Nous mangerons des sandwiches en buvant un petit rosé glacé. Nous entrerons dans Paris par la porte d'Orléans. J'y tiens. Puis nous descendrons les Champs-Elysées en seconde. Je prendrai des photos. Oui, pendant que j'y pense, il faudra que j'achète des berlingots pour papa. Il adore ça. Surtout ceux à l'anis. La Concorde, trois petits tours, et nous débarquons avenue de Breteuil chez le père. Rien que du pur bonheur !

- Dis comme ça ma douce je capitule. Reddition sans condition...

Ce qui fut dit fut fait. Marie était ainsi, un gros grain de folie dans un petit coeur simple. Nous débarquâmes donc, en fin de matinée chez le grand homme. C'est lui qui nous ouvrit, blouse bise ample, saroual bleu et sandales de moine. Chaleur et effusions, l'homme portait beau, un peu cabotin, la même coquetterie dans l'oeil que ma Marie - c'est l'inverse bien sûr - et surtout, une voix chaude, charmeuse et envoutante. Sous la verrière de son atelier, blanche du soleil au zénith, nous fîmes le tour de ses toiles récentes. Il s'était tu. J'estimai le moment venu d'avouer mon inculture crasse. Sa main se posa sur mon épaule, protectrice, « avec Marie vous faites la paire mon garçon. Chirurgien ! Un métier de mains habiles fait par des imbéciles prétentieux. Qui puis-je ? C'est de famille. Rien que des clones en blouses blanches ! Pour eux je suis le raté. Un millionnaire par la grâce des galeristes américains, l'horreur pour ces Vichyssois refoulés ! Ha, le Maréchal il allait les protéger tous ces bons juifs, bien français... Des pleutres, de la volaille ralliée sur le tard au grand coq à képi. Et ils sont allés le rechercher pour défendre l'Algérie française. Bernés les ganaches ! Mais dès qu’on leur sert de l'indépendance nationale alors ils baissent à nouveau leur froc. Ils se croyaient bien au chaud et voilà que vous déboulez, tels des enragés. Panique dans le Triangle d'or, tous des futurs émigrés... » Le tout ponctué d'un grand rire tonitruant et de rasades de Bourbon. Par bonheur, grâce à Marie, je carburais au Krug. L'homme pouvait se permettre de railler le héros du 18 juin, résistant de la première heure, à dix-huit ans, un héros ordinaire, compagnon de route des communistes un temps malgré le pacte germano-soviétique et les vilénies de Staline en Espagne, il rompra avec eux bien avant Budapest. Marie m'avait tout raconté sur le chemin de Paris. »

Lire aussi pour Marie http://www.berthomeau.com/article-5753291.html

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 02:00

À la sortie de l’entrevue avec Deferre, pendant que Francesca et Marie-Charlotte prenaient le thé dans le jardin, l’ambassadeur m’entraînait dans son bureau. Il me fit l’honneur de sa cave à cigares en me conseillant un Gran Corona de chez Cohiba à la cape Colorado Maduro « croyez-moi c’est le meilleur équilibre entre le module et la longueur pour une cape bien maturée... » Je le laissais me le préparer ce qui me permit d’admirer sa science de la mise en température du cigare. Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët ne tourna pas autour du pot, tout de go, en pompant avec précaution son module pour lui éviter la surchauffe, il me déclarait « cher ami, j’ai un service à vous demander... » Jouant de mon inexpérience je fis celui qui peinait à trouver la bonne cadence ce qui me permis de ne pas répondre immédiatement. Ce stratagème, qui n’échappait pas à la sagacité du diplomate, ne lui coupait nullement son effet, il embrayait sur Fidel Castro citant Carlos Fuentes, jusqu’ici sympathisant de la Révolution cubaine, qui pour décrire la retombée des ferveurs procubaines parlait d’un « passage sans transition de l’euphorie juvénile à la sclérose sénile ». Lente soviétisation du régime, sortie manquée du « Che », échec des guérillas extérieures, pré-faillite du secteur agricole rendant Cuba plus encore dépendant des aides de l’URSS. L’irruption de la realpolitik : en 1968 l’approbation de l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, l’absence de réaction face à la répression sanglante des mouvements étudiants mexicains du fait que ce pays n’avait pas rompu ses relations avec Cuba, douchait l’ardeur du soutien des intellectuels de gauche. Pire encore, en 1971, le poète Heberto Padilla pour son recueil de poèmes, qui avait pourtant obtenu le prix l’Unión de Escritores y Artistas de Cuba, devait dans un procès faire son autocritique dans le plus pur style stalinien. Même Sartre, Sontag et Garcia Marquez renâclaient.

Allende06Castro.jpg

Charles-Enguerrand, toujours aussi mesuré dans l’activation de son cigare enchaînait sans se soucier de mes difficultés personnelles face à mon module chaud bouillant « Castro est venu ici prendre un bain de jouvence auprès de la population chilienne en multipliant les visites dans les usines, mines, universités… Et il y réussit très bien puisqu’aux quatre coins du pays il soulève une immense ferveur populaire. Le Quai s’inquiète et me demande une analyse fine de la situation. La crainte ou l’espoir d’un glissement vers une voie cubaine du « socialisme dans la liberté » d’Allende, qui exaspérerait plus encore Nixon et Kissinger, intéressait au plus haut point le Président Pompidou. Les têtes pensantes de la Piscine, toujours alarmistes, mettaient en avant, pour étayer leur thèse de « castrisation », la présence dans la Garde rapprochée du bon Docteur de Cubains, dont les terribles frères La Guardia et Arnaldo Ochoa. » Peu amateur de la tambouille du renseignement, notre ambassadeur ne partageait pas ce point de vue, pour lui Allende comme toujours louvoyait en vieux renard de la politique. Il citait un connaisseur Régis Debray qui, dans ses Entretiens avec Allende, le décrivait comme un « tacticien éprouvé, pragmatique, intuitif, aux louvoiements matois ». Le journaliste Jean Rous, dans Combat du 25 août, décrivait la méthode Allende comme « l’alternance d’un coup de marteau et d’un kilo de vaseline ». Marxiste et franc-maçon, fier de cette double étiquette, « Allende le rouge » assumait avec bonhommie son éclectisme idéologique et son double langage. Ses discours légalistes ne l’empêchaient pas de peupler l’appareil gouvernemental des extrémistes du MIR. L'ex-guérilléro Debray ne s’y trompait pas c’était « le sucré-salé, le dulce de leche après la bourriche d’huîtres et d’oursins. » Charles-Enguerrand me soutenait qu’Allende attisait le « foco », le foyer révolutionnaire comme arme contre le Parti Communiste. « Il n’empêche, ajoutait-il en souriant, qu’Allende affrontait la quadrature du cercle et que ça ne durerait pas : l’Armée, toute légaliste qu’elle fut, ferait le ménage pour faire cesser la gangrène marxiste. »

 

« Ce séjour prolongé n’arrange vraiment pas les choses... » soupirait-il en maintenant avec aisance le cylindre de cendres à l’extrémité de son cigare.  Fidel Castro devait prononcer un discours le 18 novembre 1971 devant les étudiants de Concepción, « pourriez-vous y aller puis me rédiger une note de synthèse que je transmettrai au Quai ? » Bien évidemment, le rendre plus encore débiteur à mon endroit m’allait bien. J’acceptais en y mettant une seule condition : que Francesca ne m’accompagne pas car les sbires de son époux trufferaient l’amphithéâtre et ils pourraient la repérer. Charles-Enguerrand en convint et m’assura que sa chère Marie-Amélie saurait occuper ma belle amie. Le chauffeur de l’ambassadeur, le jour dit, me conduisait sur les lieux du meeting. Cela faisait déjà huit jours que Fidel était présent au Chili. La salle était chaude. Ce qui me frappa surtout fut la question d’un étudiant affilié au syndicat de la jeunesse nationale universitaire lié au Parti National, farouchement opposé à l’Unité Populaire : « Pourquoi n’avez-vous pas fait d’élection comme au Chili ?» Sous-entendu, c’est ce qui nous attend. Fidel, égal à lui-même, et à ses précédentes déclarations, se dédouanait en invoquant la pression populaire « C’est lors d’un meeting monstre que nous nous sommes rendus compte à quel point le peuple s’était radicalisé ». D’où sa célèbre question « des élections ? Pour quoi faire ? » Pour lui les élections était désormais inutiles« une révolution exprimant la volonté du peuple est une élection chaque jour ! Le peuple a-t-il le temps de faire des élections ? Non ! La révolution n’a pas de temps à perdre dans de telles folies » Castro ne partira du Chili que le 2 décembre le lendemain de la « manifestation des casseroles », appuyée par les provocateurs d’un groupuscule d’extrême droite, Patrie et Liberté, qui se heurtèrent aux forces de l’ordre. Même s’il ne l’avait pas provoqué, le long séjour de Castro avait exacerbé les oppositions, creusé plus encore le fossé entre les légalistes et les partisans de la radicalisation du régime. D’ailleurs, quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur, José Toha tombait victime d’une motion de censure au Parlement qui le 24 décembre votait une réforme constitutionnelle obligeant le gouvernement à faire approuver par une loi chaque nouvelle nationalisation... Ça commençait vraiment à sentir le roussi. Je n’eus aucun mal à convaincre l’Ambassadeur d’exfiltrer Francesca vers la France.

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 00:09

allende_mitterrand-c638b.jpgLorsqu’en novembre 71 François Mitterrand posait le pied sur le tarmac de l’aéroport Arturo Merino Benitez  de Santiago, flanqué de Gaston Deferre et de Claude Estier, j’étais aux premières loges pour jauger l’accueil des autorités et de la presse de l’Allende Français. Le tout nouveau premier secrétaire du PS, qui n’avait pas encore limé ses canines, un peu empâté, ressemblait à un cheval de retour fourbu, entre deux âges, alors que le vieux Deferre, qui passait son temps à mitrailler tout ce qui bougeait avec un petit Instamatic Kodak, paraissait primesautier et coquin.  Dès ses premières déclarations Mitterrand ne cachera pas l’objectif de son voyage : « Le Chili, dira-t-il, est une synthèse intéressante et originale. En France, pays industriel avancé dans la zone d’influence occidentale, il est peu probable que puisse se développer une action violente sans qu’elle soit réprimée par les forces de la grande bourgeoisie. Le mouvement populaire peut, en revanche, légitimement penser l’emporter par la voir légale : grâce au suffrage universel et aux pressions des travailleurs dans les secteurs en crise. Il s’agit de démontrer aux Français que cette voie est possible. La preuve ? Le Chili est en train de l’apporter ». Danièle la militante, la gardienne de l’orthodoxie, l’épouse délaissée mais non résignée, ne faisait pas partie du voyage et elle ne put ainsi serrer la main d’une ses futures idoles : Fidel Castro.

 

En effet, le 10 novembre l’emblème de la Révolution cubaine débarque lui aussi à Santiago pour témoigner de la gratitude de son peuple qui «  n’oubliera jamais que la première mesure décrétée par le nouveau président a été le total rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, défiant le pouvoir de l’impérialisme qui avait imposé aux gouvernements d’Amérique latine, à l’exception du Mexique, la rupture des relations avec Cuba, et elle n’oubliera pas non plus son courageux geste d’aller chercher et accompagner les trois Cubains et les deux Boliviens survivants de la guérilla du Che, en sa condition de président du Sénat du Chili». En réponse, le bon docteur Allende déclare «La présence de Fidel et les magistraux enseignements de ses discours ont affermi la foi révolutionnaire des peuples latino-américains». Le mythe Allende se construisait et Danièle Mitterrand, grande gardienne des libertés, saura toujours préserver le Cuba du Leader Maximo de son champ d’indignation. La grande caisse de compensation entre les dictateurs permettra de vilipender l’ignoble Pinochet au regard fourbe caché derrière ses lunettes noires  en invoquant les mânes d’Allende « La lutte des peuples ouvrira inexorablement les grandes allées qui conduisent au futur. L’histoire de Salvador Allende brillera alors comme un soleil infini».

 

Par l’entremise de Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, dont le père sénateur MRP avait frayé avec le Gastounet en 1965 lorsqu’ avec l’appui de l’Express de JJSS celui-ci fut le « Monsieur X » d’un éphémère mouvement démocrate à la française, qui aurait rassemblé l’aile social-démocrate de la SFIO et les chrétiens-sociaux du MRP, inspiré du modèle américain et du président Kennedy, je pus rencontrer le maire de Marseille à l’ambassade. Tout comme Mitterrand, l’homme était petit, avec une certaine raideur de l’encolure, et comme tous deux portaient des galures noirs plats et des écharpes rouges qui les faisaient ressembler d’allure à Bruant, l’intelligentsia de Santiago les parait d’une auréole de révolutionnaires qui prêtait à sourire ceux qui, comme moi, connaissait leurs parcours respectifs. En dépit de son phrasé chantant du Sud, Deferre ne galéjait pas, en bon descendant d’une famille protestante cévenole il savait manier à la perfection une forme de rigueur avec une pratique de la politique où le clientélisme tenait une place centrale. Pour l’occasion j’avais mobilisé Francesca et Marie-Charlotte de Tanguy du Coët qui, depuis l’épisode du dîner passaient beaucoup de temps ensemble. Bonne pioche, dès son arrivée dans la bibliothèque de l’ambassade l’œil du Gastounet s’allumait. Il faut dire que mes deux compagnes n’avaient pas lésiné sur le bon chic parisien. Par bonheur Edmonde Charles-Roux, que Gaston Defferre épousera en 1973, n’était pas du voyage et je pus ainsi, dans une atmosphère détendue, faire part au futur Ministre de l’Intérieur de François Mitterrand, de la réalité du régime chilien.

 

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 02:00

Lorsque nous passâmes à table, Charles-Enguerrand, sans être complètement pompette, prenait du gîte et sa gestuelle se libérait en accompagnement d’une parole de plus en plus démonstrative qui fascinait sa chère Marie-Amélie. Adieu la langue de bois, vive la langue de pute, notre homme relâchait la bride pour s’aventurer plus encore dans les méandres de la politique intérieurs française. Prenant des airs de conspirateur, tout en portant avec élégance la cuillère à sa bouche et en la gardant en suspend au bord de ses lèvres, monsieur l’Ambassadeur nous confiait qu’en novembre 1970, Salvador Allende avait informé Claude Estier, l’un des fidèles parmi les fidèles du Florentin qu’« il fallait absolument que François Mitterrand vienne au Chili». Ce voyage revêtait, nous faisait-il remarquer avec gourmandise, la plus haute importance : François Mitterrand n’était pas uniquement un socialiste, il était le leader du parti socialiste français depuis le Congrès d’Epinay où, en s’alliant à la fois aux cryptocommunistes du Cérès de Chevènement et aux bastions traditionnels de l’ex-SFIO drivés par Gaston Deferre, il avait mis la barre à gauche toute. En tant que tel, se rendre au Chili serait une preuve de la volonté française d’instaurer une solidarité socialiste internationale avec le Chili. Ce choix était d’autant plus judicieux dans la mesure où l’Unité Populaire chilienne venait à peine de fêter sa première année au gouvernement et que son action était considérée comme exemplaire par la gauche française. Le nouveau leader du parti socialiste français pourrait ainsi être aux côtés de l’homme qui incarnait cette expérience insolite, la « Révolution dans la légalité ». Salvador Allende incarnait cette idée neuve du socialisme que François Mitterrand souhaitait mettre en place en France en parvenant à la signature d’un programme commun de gouvernement avec le parti communiste.

 

Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, en bon centriste confit de religion mais pétri d’opportunisme, tout en imaginant les chars de l’armée rouge occupant la Place de la Concorde, se voyait déjà dans la peau d’un ambassadeur de France au Kremlin par la grâce de l’ancien pensionnaire des bons pères d’Angoulême devenu Président de la République Française. La crudité des propos de son époux devaient, sans nul doute, glacer d’horreur Marie-Charlotte : l’image des cosaques violant les bonnes sœurs du couvent des Oiseaux, comme pendant la guerre d’Espagne, devait éveiller en elle des sentiments contrastés car elle donnait tous les signes d’une agitation intérieure où le désir de se voir enfourcher me semblait évident. Elle se tamponnait nerveusement les lèvres avec sa serviette tout en oscillant d’une fesse à l’autre comme quelqu’un en proie à un feu intérieur incontrôlable. Francesca se contrefichait des propos enflammés de l’ambassadeur elle se contentait de savourer sa première victoire en me couvant du regard. Pour moi cette venue était du pain béni, j’allais pouvoir, avec la complicité de mon nouvel allié, commencer à me réinsérer dans la vie de mon pays. Double jeu, bien sûr, d’une main mettre en lumière les contradictions internes du pouvoir de l’UP pour conforter l’entourage du président Pompe, qui partageait l’allergie de Nixon  à l’endroit du « bon docteur » Allende, ce fils de pute « son of the bitch qui sous ses airs bonnasse faisait le lit des marxistes purs et durs, qui considérait que l’expérience chilienne de Révolution dans la légalité constituait un superbe épouvantail intérieur ; de l’autre, brosser la Gauche non-communiste dans le sens du poil pour mieux l’infiltrer.

 

En dépit de sa légère griserie, notre ambassadeur de France gardait la maîtrise de ses propos, prenait des risques calculés en me jugeant suffisamment duplice pour ne pas le compromettre. Le rôti de bœuf de Patagonie en croûte, arrosé d’un Montrose d’un millésime dont j’ai oublié le numéro, nous permettait de faire une pause dans la conversation. Nous mastiquions. Marie-Charlotte de Tanguy du Coët, loin de retrouver sa sérénité, semblait comprimer une forme de féminisme sourd. Je la sentais prête à se débonder. Il me fallait lui tendre une perche. Ce que je fis en m’adressant à elle « comment va Pervenche votre belle-sœur ? » L’ambassadeur faillit en lâcher, et fourchette, et couteau, alors que sa digne épouse étalait sur ses fines lèvres pincées un sourire épanoui. Francesca se retenait de pouffer de rire. La réponse de son épouse jetait plus encore Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët dans un profond océan d’incompréhension : « Elle vit, cher Monsieur... » La voix vibrante mais posée alignait des phrases courtes que n’auraient pas reniées le MLF d’Antoinette Fouque. Tout le ressentiment rance d’une vie de femme soumise suintait sous ses mots simples. L’ambassadeur, passé le moment de surprise, en bon diplomate prenait le parti de laisser-faire pour mieux en tirer parti. Parfois Marie-Charlotte buttait sur des mots, les retenait pour mieux les jeter avec une sorte de jubilation de petite fille. Le vent brulant de mai passait sous les ors de la salle à manger de l’ambassade de France à Santiago-du-Chili. Je ne sais si les de Tanguy du Coët faisaient chambre à part mais ce dont j’étais sûr c’est que la nuit qui s’ouvrait allait être chaude dans leurs appartements privés.

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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 00:09

 Mon retour en arrière dans le lit de Francesca me redonnait une pêche d’enfer, je me sentais revivre. Ma douce maîtresse, dès le lendemain, sans crier gare, quittait le domicile conjugal pour aller se réfugier officiellement au couvent de San Vicente Ferrer. Dans les faits, même si je tentais de l’en dissuader, avec mon aide, elle s’installait sous un faux nom dans un hôtel de passe des faubourgs de Santiago. Les femmes d’apparence fragile savent manœuvrer les pires individus en se plaçant dans des conditions extrêmes : Francesca, face à mes protestations, m’avait rétorqué avec un sourire désarmant « ainsi tu ne pourras pas m’abandonner à un aussi triste  sort... » Soufflé d’un tel aplomb j’avais balbutié « mais tu ne vas pas... ». Sa réponse me laissait pantois « pas encore mais si tu ne me tire pas de là, je m’y mets... » Pour bien border l’affaire j’avais mis la mère maquerelle face à un marché clair : si elle protégeait mon amie elle palpait un paquet de beaux dollars, si elle caftait aux autorités je la buttais. Sitôt son accord facilement donné, afin de lui ajouter une couche supplémentaire de trouille dissuasive, je lui fis la description de la longue liste des préliminaires que j’utiliserais avant de lui loger un pruneau dans la nuque. Imelda, la tenancière, vira au vert sous le rouge de son fard ce qui lui donna un teint orangé du plus bel effet. Ma vie redevenait un peu tumultueuse et, tout comme Francesca, j’attendais non sans impatience notre dîner chez l’ambassadeur. Le matin de notre réception je fis expédier à madame, par porteur, une superbe composition de fleurs que Francesca avait commandée chez le plus grand fleuriste de Santiago. Nous avions décidé, d’un commun accord, de nous conformer à l’étiquette telle que décrite dans le guide du protocole et des usages de Jacques Gandouin préfacé par le duc de Brissac que Francesca avait dégoté au Centre Culturel français.

 

Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, pur produit d’une grande famille MRP ce mélange étrange de catholicisme social et d’opportunisme mou, par ailleurs fors social dans toutes les facettes du terme, nous accueillit flanqué de la mère de ses six enfants, un grand manche à balai souriant et résigné, chignon banane, solitaire de famille à l'annulaire, robe blanc d’ivoire à manches ballons et chaussures plates. Francesca pendue à mon bras, tout de blanc vêtue, tirait le meilleur partie de sa juvénile beauté et Marie-Amélie comtesse de Tanguy du Coët la prenait de suite sous sa bienveillante protection. L’ambassadeur, pour bien marquer que notre belle et grande diplomatie française alliait avec maîtrise la subtile langue de bois du Quai à une grande connaissance de la vision planétaire de notre grand Président Pompe, en m’offrant une coupe de champagne Mercier – je pensais à ce pauvre Luc le belge qui devait naviguer sur un cargo mixte dans sa boîte en plomb – m’entreprenait sur la dernière conférence de presse (1) du madré de Montboudif remonté comme une pendule. Charles-Enguerrand me tendait malicieusement un exemplaire du Monde, posé comme par hasard sur un guéridon, où Pierre Viansson-Ponté écrivait « Il fonce tête baissée, le sourcil en bataille, l’œil allumé, le ton caustique, féroce et déterminé. L’opposition, la majorité, la presse, l’ancien Premier Ministre, les parlementaires, chacun reçoit son paquet. Adieu les prudences et les platitudes apaisantes d’un président épanoui et sécurisant. Il ronronnait et voici qu’à nouveau il griffe et il fait mal. » En parcourant l’article je souriais à Monsieur l’Ambassadeur car « les odeurs d’égouts » que dénonçait le vieux matou remontaient de l’affaire Aranda et à la grande surprise de Charles-Enguerrand j’embrayais sur l’Archange Gabriel que j’avais bien connu, lui confiais-je, au cabinet d’Albin Chalandon (2)  h-20-1618008-1247467129.jpg

En dépit d’un flegme en béton, fruit du creux sidéral de la pensée propre de tout bon diplomate du Quai, ma confidence prenait l’Ambassadeur de court. Je lui aurais annoncé que sa chère Marie-Amélie se faisait prendre en levrette, par le chauffeur Mapuche de l’ambassade, tous les après-midi dans l’office que ça l’aurait moins surpris. Pour se donner une contenance il hélait le serveur pour nous abreuver de mousseux de la Montagne de Reims. Cultivant mon avantage avec une économie de mots je lui narrais mon passage à l’hôtel de Roquelaure au temps du bel Albin Ministre de l’Equipement de l’inventeur de la Nouvelle Société, le sémillant et bondissant Chaban licencié sans préavis par le président Pompe. D’un seul coup d’un seul j’étais passé du statut de jeune con cocufiant un Général de la nomenklatura militaire chilienne marchant au pas de l’oie à celui de jeune squale aux ratiches aiguisées ayant barboté dans les marigots profonds et poissonneux de la haute politique française. Très bon pour le carnet d’adresses, excellent pour l’avancement, ce cher Charles-Enguerrand devait se demander si les vins qu’il avait prévu pour le dîner se situeraient à la hauteur de mon importance stratégique. Cultiver l’estime d’un proche de Chalandon, en dépit de la disgrâce passagère de celui-ci, pouvait se révéler être un investissement peu couteux à fort retour. Au fur et à mesure que j’étalais ma connaissance des écuries d’Augias je sentais l’Ambassadeur fondre comme du beurre dans une poêle. Je pressentais que nous n’allions plus carburer au Mercier et c’était pour moi comme la seconde mort de ce pauvre Luc le Belge.

 

(1) voir conférence de Presse de Pompidou du 21 septembre link 

(2) pour savoir plus sur Gabriel Aranda lire les épisodes link / link / link / link / link / link / link / et la suite si vous le souhaitez Chap.7 Les ailes de l’archange étaient en peau de lapin du dimanche du 20:09/2009 au dimanche 17/10/2010  

 

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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 02:00

Francesca chuchotait « je te rappelle ton premier amour... » Sans vraiment la démentir je lui répondais que l’affaire était un peu plus compliquée que cela mais qu’en effet c’était grâce à elle que mes souvenirs remontaient à la surface. Ma cote déjà forte montait au zénith. Je reprenais mon soliloque « Ma sociologue de Pervenche, toujours en recherche d'une connexion avec le peuple, avait tâté du terrain en arpentant les fermes du canton de la Chapelle et elle avait commis un mémoire sur « le métayage ou la survivance du servage au profit des grands latifundiaires de la noblesse ». Cet opus touffu, gentiment orienté, avait bien évidemment comblé d'aise son comte de père qui comptait parmi les plus grands propriétaires fonciers de la région et, à ce titre, présidait la section des bailleurs ruraux. Pour Pervenche, Joseph Potiron, qui l'avait guidé et conseillé pour ce travail, représentait l'image vivante de la pertinence de sa thèse. Depuis elle faisait partie de la famille Potiron. Comme le disait Joseph, avec un sourire, c'était une vraie famille, solide, où le patriarche, Donatien, soixante et onze ans, avait appris à ses sept enfants  « à ne pas être des valets ». Un dimanche, avant de nous rendre au manoir familial, nous avions fait un détour chez les Potiron pour trinquer. Ils rentraient de la messe. Connection immédiate, nous n'avions pas vu le temps passer et, ce jour-là, nous étions rentrés pompettes et les Enguerrand de Tanguy du Coët avaient déjeuné froid.

 

Dans ce pays, où la vigne voisine les vaches et des boisselées de blé, la cave est un lieu entre parenthèses. Au café, les joueurs d'aluette, se contentaient de baiser des fillettes, ce qui, dans le langage local, consiste à descendre petit verre après verre, des petites bouteilles d'un tiers de litre à gros culot, emplies de Gros Plant ou de Muscadet. Ils picolaient. A la cave, le rituel était différent. Certes c'était aussi un lieu d'hommes mais le vin tiré directement de la barrique s'apparentait à une geste rituelle, c'était un soutien à la discussion. Dans la pénombre, le dimanche après-midi, tels des conspirateurs, les hommes déliaient leur langue. A la cave ces peu diseux disaient et ils se disaient, ce qu'ils n'osaient dire à l'extérieur. Echappant à la chape qui pesait  sur eux depuis des millénaires, ils se laissaient aller. Les maîtres et leurs régisseurs en prenaient pour leur grade, surtout ces derniers, supplétifs visqueux et hypocrites. Ces hommes durs et honnêtes se donnaient la main pour soustraire du grain à la part du maître. Le curé, lui aussi, recevait sa dose, en mots choisis, il fallait t pas blasphémer. Pour lui taper sur le râble, ils raillaient leurs bonnes femmes, culs bénites, auxiliaires dévotes de leur servitude. Et quand le vin les y poussait un peu, les plus chauds, versaient dans leurs exploits de braguette.

 

Chez les Potiron, la JAC aidant, leur prosélytisme un peu naïf, ce tout est politique, avait bien du mal à briser la carapace de servitude affichée par beaucoup de ces hommes méfiants vis à vis de l'action collective. Alors le Joseph il donnait l'exemple, se surexposait, ne se contentant pas de récriminer dans le dos des maîtres. Syndicalement il leur tenait tête. Qui peut imaginer aujourd'hui que le Joseph s'était trimballé dans le patelin avec un drapeau rouge flottant sur son tracteur ? On l'avait traité de communiste, ce qu'il n'était pas. Comme dans l'Espagne de la guerre civile les bonnes âmes lui ont taillé un costard de quasi-violeur de bonnes sœurs. Pour l'heure, avec les deux Bernard, nous dressions des plans de mobilisation pour la grande manif du 24 mai où les paysans, allant au devant du mouvement populaire, investiraient la Centre ville pour poser un acte symbolique, rebaptiser la place Royale : place du Peuple. » Francesca me saisissait les mains et, d’une voix emplie d’une admiration non feinte, me gratifiait d’un « j’en étais sûre tu es un vrai révolutionnaire... » Avec précaution je la ramenais sur terre « Pas vraiment ma belle mais si j’ai conseil à te donner, puisque tu en as les moyens, quitte ton pays au plus vite, il va s’y passer des choses qui ne te plairont pas... » Ses ongles s’enfonçaient dans mes paumes « Tu m’emmènes alors... » Je soupirai un peut-être qui, sans la satisfaire vraiment, lui laissait un petit espoir et je changeais de pied « Il faut de tu saches ma belle que notre hôte, son Excellence l’Ambassadeur de France, Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, est le frère aîné de ma Pervenche... »

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 02:09

 

270px-Statue Mellinet

Je reçus, dans les jours qui suivirent, un carton d’invitation de son Excellence l’Ambassadeur de France qui me conviait à dîner pour le mercredi de la semaine suivante. Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, en fin diplomate, avait fait libeller son invitation à mon nom, comme il se doit dans nos belles représentations diplomatiques : à la plume et en  écriture anglaise, mais en y accolant un «et madame»  fort peu compromettant. Francesca se réjouissait de cet accouplement, elle me susurrait sur l’oreiller « c’est un officier d’Etat civil il pourrait nous marier... » En soupirant, lâche soupir de soulagement, je lui rétorquais qu’il eut fallu pour cela qu’elle ne fût plus la légitime épouse du Général. « Alors fais-moi un enfant ! » Mon grand rire puis ma répartie « si ça n’est pas déjà fait ça ne saurait tarder ma belle » la surprenait avant de la plonger dans un ravissement extrême « ce sera donc ce soir » décrétait-elle en me chevauchant. Son assaut, son corps frais et lisse de jeune fille, sa façon de rejeter ses cheveux en arrière, son sourire accroché à ses lèvres bien dessinées, déclenchait dans ma tête un étrange ballet d’images floues, de noms, de prénoms qui me tirait vers un lieu que je n’arrivais pas à cerner. Je m’évadais. Francesca prenait mon air un peu à l’Ouest pour le début de mon plaisir. « Attends-moi ! haletait-elle je veux que tu m’emplisses quand je vais jouir... » Sa voix semblait venir du fond de ma mémoire, je m’accrochais à une fine raie de lumière que je croyais entrapercevoir. Ce furent mes mains, accrochées à la saillie de ses crêtes iliaques, qui me firent basculer là où je cherchais à aller. Francesca se cabrait. Je la sentais m’engloutir, elle gémissait et moi je criais « Mellinet ! » en laissant ma sève jaillir.

 

En dépit de mon extrême dénuement post petite mort je me redressais sur mon céans ce qui surprenait Francesca. Inquiète, elle me questionnait d’une petite voix angoissée « Qu’as-tu ? » J’éteignais la lampe de chevet avant de lui répondre « Il faut que je te parle... » Elle venait se blottir tout contre moi « tu vas me quitter... » Je la rassurais en lui caressant les cheveux. Dans la pénombre de cette chambre où je venais de faire un enfant, du moins était-ce le désir de ma partenaire, je me sentais bien et je me mis à dévider ma pelote « Je vivais de peu, arrondissant mon petit pécule comme pion à mi-temps dans une boîte de curés, mais je vivais bien de pâtes, d'œufs au plat et de riz au lait. Sapé comme un prince par ma très chère maman j'étais un privilégié car je logeais en ville. Un rez-de-jardin, rue Noire, dans le pavillon d'une vieille baveuse pour qui j'assurais l'approvisionnement et la maintenance de sa chaudière à charbon. Certains soirs, lorsqu'elle s'ennuyait, je devais me taper un petit sherry avec des gâteaux secs en sa compagnie. C'est dans sa salle à manger Henri III, sur la chaîne unique, que j'ai vu Marcel Barbu, candidat à la première présidentielle au suffrage direct, en 1965, pleurer. Beaucoup de mes copains ou copines, fauchés, vivaient à la Cité U de la Jonelière, loin du centre, dans des piaules de neuf mètres carrés, meublées dans le style fonctionnel des prisons. Passé vingt-deux heures ils étaient coupés de tout, crevaient d'ennui et, pour couronner leur solitude, ils subissaient un règlement intérieur digne d'un internat de jésuites : interdiction de bouger les meubles, d'accrocher des photos aux murs, de manger dans sa piaule. La cerise sur ce gâteau déjà lourd était, bien sûr, l'interdiction faite aux jeunes mâles d'accéder au pavillon des filles.

 

La revendication de la mixité horrifiait beaucoup de mères dans les salons où je traînais encore mes guêtres. En les écoutant décrire l'effondrement des valeurs morales qui s'ensuivraient, je balançais de leur rétorquer que leurs filles n'avaient de cesse de m'offrir, sous leurs jupes plissées, les mêmes avantages à domicile. Mais, à quoi bon m'offrir ce plaisir, j'étais déjà ailleurs, loin des appâts vénéneux de ces oies blanches des beaux quartiers. Lors d'un dîner, le recteur d'Académie, un gros au teint apoplectique, enserré dans un costume trois pièces à rayures tennis, qui le faisait ressembler à un parrain de la Cosa Nostra, en tirant sur son havane, et en sirotant son Armagnac d'âge canonique, devant la basse-cour décatie, concluait sa brillante analyse de la situation, d'une remarque de haute portée morale « Hier, ils réclamaient des maîtres ; maintenant, ils leurs faut des maîtresses... » Tout le monde s'était esclaffé, sauf Pervenche, la fille de la maison, et moi. Elle m'avait chuchoté dans l'oreille « on monte dans ma chambre sinon je dis à ce vieux satyre qu'il parle en expert puisqu'il se fait ma très sainte mère... » Notre sortie de table me procurait une satisfaction proche de l'extase. Pervenche me tirait à bout de bras. C'était une grande bringue, plate comme une limande, avec de grands yeux de cocker et un casque de cheveux coupés courts. Je souriais bêtement. Ma serviette de table encore accrochée à ma ceinture flottait entre mes cuisses tel un drapeau blanc. Le silence s'était fait d'un coup. Anne-Françoise, la mère de Pervenche, pressentant le danger d'une remarque assassine de son unique fille, fit front avec panache. Elle se levait, souriante, «  et si nous laissions ces messieurs à leurs cigares et à leur envie de parler politique entre eux, sans subir nos babillages féminins si importuns... » Nous étions déjà proche de la sortie. Pervenche se retournait. Pour l'amour et les beaux yeux verts de sa mère, à mon tour, je la tirais vers le hall. Elle trébuchait. Lâchait un « merde alors » sonore. Je la rattrapais au vol. « Tu la boucles sinon je me casse ». Elle cédait. Nous volions dans l'escalier d'honneur. Ma nuit avec Pervenche fut ardente et studieuse. Je découvris les condoms. Ma partenaire insatiable pendant que je reprenais des forces, calée dans les oreillers, me parlait de Dany le rouge, le révolutionnaire joyeux qui se méfiait des Bolchëvo-staliniens, des marxistes à la triste figure, des prophètes sentencieux portant sur leurs chétives épaules tous les malheurs de l'humanité. C'est donc dans un lit douillet d'un hôtel particulier de la place Mellinet que je fis mes premiers pas de révolutionnaire dans les bras d'une adepte du mouvement du 22 mars. »

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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 00:04

Au basculement de l’année, beaucoup de médias traditionnels nous bassinent avec des rétrospectives sur les évènements de l’année morte. Pas question ici de nous adonner à cet effeuillage et de verser dans l’empilement des catastrophes. Simplement, puisque chaque jour arrive de nouveaux venus sur cet espace de liberté je me propose, de temps à autre, de leur offrir un échantillon de mes écrits anciens. La quintessence bien sûr, la crème de mes chroniques, et pour commencer je vous propose, afin que certains puissent mieux comprendre le mystère de ma grande saga du dimanche commencée le 7 novembre 2006, deux chapitres écrits en fin d’année 2006. Ils relatent un haut fait de ce fameux mois de mai 68 qui par bonheur a fait couler beaucoup plus d’encre que de sang. Bien évidemment tout cela est pure fiction... Tout à la fin de cette chronique de haute portée littéraire un super Bonus à ne pas manquer. 

 

« Le Comité de grève, réuni dans la salle des professeurs, recevait le Doyen, Claude Dupond-Leborgne, flanqué de quelques professeurs, ceux qui ne s'étaient pas tirés, d'un paquet de maîtres-assistants et d'assistants penchant plutôt vers notre bord. Nous avions convoqué le Doyen – avec la dose de grossièreté qui sied à une assemblée dont c'était le seul ciment – pour vingt heures, afin qu'il prenne acte de nos exigences. Pas question de négocier avec lui, même si nous n'étions d'accord sur rien, sauf de maintenir la mobilisation, il devait bouffer sa cravate. Sans protester, le Doyen et son dernier carré avait tout avalé. Tous arboraient le col ouvert, le tableau était pathétique. Tous à plat ventre, même Salin, l'un des futurs thuriféraires des papes de l'Ecole de Chicago nous donnait du cher collègue. Mais si eux étaient pathétiques nous, nous étions lamentables. Nous pratiquions une forme très primaire de langue de béton brut mal décoffré, grisâtre, granuleuse, du genre de celle qu'on utilise pour se lester avant de se jeter à la baille un jour de désespoir sans fond. « Sous les pavés, la plage...» Nous étions à cent lieux de la poésie de nos graffitis.

 

Vers onze heures, face à l'enlisement, je pris deux initiatives majeures : ouvrir en grand les fenêtres – le nuage de notre tabagie atteignant la cote d'alerte – et proposer une pause casse-croûte. Pervenche, avec son sens inné de l'organisation, à moins que ce fusse son atavisme de fille de chef, nous avait fait porter par le chauffeur de son père – sans doute était-ce là une application directe de l'indispensable liaison entre la bourgeoisie éclairée et le prolétariat qu'elle appelait de ses voeux – deux grands cabas emplis de charcuteries, de fromages, de pain et de beurre, de moutarde et de cornichons, de bouteilles poussiéreuses de Bordeaux prélevées dans la cave de l'hôtel particulier de la place Mellinet. Rien que de bons produits du terroir issus de la sueur des fermiers des Enguerrand de Tanguy du Coët, nom patronymique de mon indispensable Pervenche. Quand au Bordeaux, le prélèvement révolutionnaire s'était porté sur un échantillon représentatif de flacons issus de la classification de 1855. Face à cette abondance, la tranche la plus radicale du Comité hésitait sur la conduite à tenir : allions-nous nous bâfrer en laissant nos interlocuteurs au régime sec ou partager avec eux notre pitance ? Ces rétrécis du bocal exigeaient un vote à bulletins secrets. A dessein je les laissais s'enferrer dans leur sectarisme.

 

Sans attendre la fin de leur délire je sortais un couteau suisse de ma poche, choisissais la plus belle lame et tranchais le pain. Face à ce geste symbolique le silence se fit. De nouveau je venais de prendre l'avantage sur les verbeux, leur clouant le bec par la simple possession de cet instrument que tout prolo a dans sa poche. Eux, l'avant-garde de la classe ouvrière, à une ou deux exceptions près, en étaient dépourvus. Dupond-Leborgne étalait sur sa face suffisante un sourire réjoui : il exhibait un Laguiole. Je lui lançais « au boulot Doyen, le populo a faim ! » Spectacle ubuesque que de voir, notre altier agrégé de Droit Public, embeurrer des tartines, couper des rondelles de saucisson, fendre des cornichons, façonner des jambons beurre avant de les tendre à des coincés du PCMLR ou à des chtarbés situationnistes. Nous mâchions. Restait le liquide et là, faute de la verroterie ad hoc, nous séchions. Se torchonner un Haut-Brion au goulot relevait de la pire hérésie transgressive dans laquelle, même les plus enragés d'entre nous, ne voulait pas tomber. Que faire ? Face à cette question éminemment léniniste, nous dûmes recourir à l'économie de guerre, c'est-à-dire réquisitionner les seuls récipients à notre disposition soit : trois tasses à café ébréchées, oubliées là depuis des lustres ; deux timballes en fer blanc propriété de deux communistes de stricte obédience qui les trimballaient dans leur cartable, un petit vase en verre soufflé et quelques gobelets en carton gisant dans une poubelle.

 

Muni de cette vaisselle vinaire hétéroclite, après avoir donné un peu d'air aux grands crus, je procédai d'autorité à une distribution équitable. Le doyen, toujours aussi ramenard, délivrait de doctes appréciations, faisant étalage de sa science de la dégustation. A ma grande stupéfaction, un panel représentatif de l'orthodoxie prolétarienne, fit cercle autour de lui pour gober ses lieux communs. Magie du vin, la perfusion des nectars de haute extraction dans de jeunes veines révolutionnaires et, dans celles plus obstruées, des mandarins, déliait les langues, attisait l'esprit, donnait de la légèreté aux mots. Ils fusaient. L'euphorie montait. Le professeur Salin abandonnait Milton Friedmann en rase campagne pour raconter des histoires salaces. Ma Pervenche, seule femme dans ce marigot de mâles enivrés, subissait les assauts conjugués de Dieulangard, le Spontex, et du doyen que j'avais surpris, quelques minutes auparavant, en train de siffler les fonds de bouteille. Nous étions tous pétés. A la reprise de la séance, sur proposition de Jean-Claude Hévin, un assistant famélique, spécialiste du droit de la Sécurité Sociale, le principe du passage automatique en année supérieure fut voté à l'unanimité. A la suite de ce vote historique, le doyen se levait pesamment pour porter un toast, en dépit de son verre vide, « au succès du plus grand mouvement populaire du siècle... »

 

Ce soir-là, Pervenche et moi, rentrâmes à pied. Nous devions distiller nos excédents avant d'aller dormir. Le ciel de mai était pur, l'air tendre et nous fîmes une longue pause sur les pelouses bordant l'hippodrome du Petit-Port. Couchés sur l'herbe, le nez dans les étoiles, Pervenche ayant posé sa tête sur mon ventre, nous étions restés un long moment silencieux. Même si mon alcoolémie voguait encore sur des sommets, ma lucidité restait intacte, vive, et je pressentais que ma compagne, qui ne quémandait que des caresses tendres, attendait de moi autre chose que l'expression animale de ma virilité. Ayant grandi dans les jupons des femmes j'ai développé un sentiment, dont on dit qu'elles sont supérieurement dotée, l'intuition. Ce sont des ondes fines, un faisceau sensible, comme une petite musique intérieure qui vous rend réceptif, prêt à accueillir et comprendre même l'indicible. L'autre le sent, s'ouvre, se confie et j'entendais Pervenche me dire « Benoît, j'aime les filles... »

- Tu en aimes une en particulier ?

- Oui.

- Elle le sait ?

- Non.

- Alors, dis-lui...

- Non !

- Tu crois que ce n'est pas réciproque ?

- Oui...

- Tu en es sûre ?

- Oui !

- D'où tires-tu cette certitude ?

- Parce que c'est Anne Sautejeu...

- Non !

- Si !

- Mais c'est la reine des fafs de la Corpo...

- Je sais Benoît mais je l'aime...

L'irruption brutale dans ma petite tête bien pleine, de l'absolue irrationalité de l'amour avec un grand A, me propulsait dans une abyssale attrition.

 

Ce matin encore un super bonus vous est offert avec une chronique comme vous n'en trouverez nulle part ailleurs : Le Dr Charlier a-t-il accouché la Vierge Marie ? François Morel en direct de Bethléem sur France-Inter répond. Clicquez !  http://www.berthomeau.com/article-le-dr-charlier-a-t-il-accouche-la-vierge-marie-francois-morel-en-direct-de-bethleem-sur-france-inter-repond-64255366.html

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