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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 02:00

La fermeté de sa poignée de main rajoutait une touche supplémentaire à sa dégaine faussement décontractée mais le pli impeccable de son pantalon de velours finement côtelé, le chic discret de ses derbys à semelles cousues Goodyear et son accent traînant irlando-bostonien trahissaient le rejeton d’une famille patricienne. Il m’offrait une Lucky Stricke sans filtre et me tendait la flamme d’un Zippo avant de s’asseoir face à moi. Son irruption ne me surprenait qu’à moitié mais, en bon flic un peu parano, je m’interrogeais sur l’étendue de ses renseignements sur mon pedigree. En toute logique, eu égard à l’infiltration des services de renseignements US dans les nôtres, le soi-disant Bob Dole devait posséder sur mon compte une fiche longue comme le bras. Le seul hic pour lui c’est qu’en fonction de la source d’où provenaient ses renseignements, il pouvait me classer comme du menu fretin facilement retournable ou comme un gros poisson qu’il faut ferrer avec soin.
Le mieux pour moi était de prendre un profil bas et de jouer au con. Je lui proposais du café. Son rictus dégoûté tenait lieu de réponse. J’ironisais en français « il est un bon cousin germain du vôtre ». À mon grand étonnement il goûtait manifestement le double sens de ma plaisanterie, en opinant avec un air entendu. Si la grande maison de Langley me déléguait un francophile raffiné ça sentait le coup parti de très loin. Mon très cher Ministre Marcellin, obsédé par la menace internationaliste, m’offrait-il en pâture à la CIA ou était-ce l’inverse : mon petit jeu intéressait-il les américains ? Comme ma marge de manœuvre se résumait à rien je cessais de me poser des questions et me concentrais sur les propos de Bob qui m’apprenait qu’il avait servi pour la CIA au Vietnam.
J’affichais une mine dégoûtée qui le mettait en joie. « Vous les pacifistes ce que vous ne savez pas c’est que c'est pire que ce vous pensez et dénoncez. Là-bas nous tirons sur tout ce qui bouge. Nous y faisons, comme vous dites à Paris, des trucs à faire gerber. Cette guerre est dégueulasse et nous la faisons dégueulassement ». Le Bostonien me prenait-il pour un con ou était-il en train de me tester ? Comme la faim me tenaillait je fonçais tête baissée « Très franchement vos confidences sur vos horreurs au Vietnam moi je m’en bats les couilles ! Soit vous me sortez illico de ce trou à rats et je veux bien que nous en venions à l’essentiel de ce qui vous amène. Sinon je me tais et les teutons seront bien obligés de me laisser sortir sous la pression de mon consulat... »

Je bluffais bien sûr puisque je savais pertinemment que, même si par je ne sais quel hasard mon incarcération revenait aux oreilles du consul, celui-ci ne se précipiterait pas pour me sortir du trou. Bob contemplait ses ongles manucurés avec l’air las d’un type qui a mieux à faire que de « traiter » un petit con de français prétentieux. Son dédain me motivait. Je jouais le tout pour le tout « c’est Sacha qui vous intéresse ! » Mon affirmation lui faisait relever ses sourcils et ses yeux bleus s’allumaient. « C’est un bel appât pour la pêche au gros. Il a tout pour nous plaire ce garçon mais il navigue dans des eaux qui ne nous sont pas accessibles alors nous souhaitons vivement que vous nous l’apportiez sur un plateau... » Ma réponse fusait « et ça justifiait le traitement que m’ont infligé ces nazillons... » Il soupirait « simple préparation psychologique et une couverture en béton vis-à-vis de vos petits camarades : à votre retour ils vous fêteront comme un martyr de la cause... » Je ricanai « je vous trouve bien sûr de vous : qu’est-ce qui vous fait croire que je vais marcher dans votre combine ? »
Sa soudaine gêne, qui se traduisait par un imperceptible dandinement doublé d’un soudain intérêt pour sa chevalière d’officier qu’il faisait coulisser au long de son annulaire, me laissait pressentir qu’il tenait du lourd pour me faire céder. Sa bonne éducation de wasp bostonien devait lui faire chercher les bons mots. Mon corps endolori se cabrait. Je me concentrais. Ce salaud policé, indifférent aux massacres des niakoués, qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de me balancer son atout maître ? L’évidence me cinglait. Je gueulais « vous tenez Chloé ! » Sa commisération non feinte me donnait des envies de lui foutre mon poing sur la gueule. Je me réfrénais.   

Ma levée d’écrous se fit dans les formes. Il ne fallait pas me griller. Chloé m’attendait à la sortie et nous prîmes un taxi pour nous rendre dans une villa du Neuilly berlinois de Dahlem. Nous restâmes silencieux tout au long du parcours mais je connaissais suffisamment Chloé pour savoir qu’elle préparait la contre-attaque. Les américains adorent monter des opérations avec un luxe de détails, de précautions, de réassurances et pour ce faire ils mobilisent une flopée de spécialistes en tout genre. Une fois arrivés nous nous retrouvâmes donc entourés d’une bonne demi-douzaine de types que l’on eut dit tout droit sorti d’un roman de John Le Carré.
La séance débuta par un diaporama commenté par Bob. Dès les premières images le doute n’était pas permis : ces messieurs disposaient de taupes dans notre tanière. Seule la pruderie américaine nous dispensa de visionner nos ébats. Sacha y tenait bien sûr la vedette. Très vite je comprenais qu’il entretenait avec l’Est des liens étranges : rendez-vous furtifs dans des cafés, passages réguliers à la Grande Poste où il recevait du courrier en poste restante, discussions dans des parcs toujours avec le même homme, un vieux type boiteux et affublé d’un imperméable militaire. Dans l’obscurité Chloé me glissait un bristol dans la poche de mon pantalon. Quand la lumière se fit, l’un des adjoints de Bob, un petit bouledogue aux yeux exorbités d’hyperthyroïdien, débitait à toute berzingue, en bouffant ses mots, la fiche de Sacha. Je l’interrompais en me levant et en proclamant un « j’ai envie de pisser » qui me valait des regards dégoûtés. La cote de la France et des français, déjà bien basse pour les cow-boys de la CIA, en prenait un nouveau coup derrière la casquette. Je m’en tamponnais bien sûr l’important pour moi c’était de prendre connaissance du bristol de Chloé.

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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 02:00

Le printemps venait enfin d’inviter le soleil et celui-ci s’engouffrait comme un feu follet par la fenêtre de notre tanière pour jeter sur la longue chevelure blonde de Karen de la poudre d’or. Mon moral en berne s’était mué, dès nos premiers transports violents et assouvis, en une euphorie rebelle. Karen se révélait une partenaire insatiable tant au plan sexuel que de la confrontation dialectique. Avec elle, même durant nos ébats les plus frénétiques, les questions essentielles fusaient, impitoyables. Aborder la nécessité de la révolution permanente, chère à Trotski et Bakounine, alors qu’elle me chevauchait, altière, allant et venant avec volupté, que le spectacle de ses seins noyés dans les flots de ses cheveux me transformait en un boyard lubrique, me demandait des efforts qui me lessivaient plus encore que la fourniture de ma semence. Nous échangions en anglais. Couverts de sueur, alors que je tenais à pleine mains ses fesses fermes, Karen me confiait que sa vie ne pouvait être que celle d’une révolutionnaire professionnelle pourrissant la plupart du temps dans les geôles glaciales des porcs. Elle se décrivait enchaînée pour des travaux forcés, ce qui décuplait mes envies de knout et de foutre. Je lui confiais pourtant d’une voix essoufflée mon absolument admiration pour sa longue marche vers la perfection radicale. Ma libido s’en trouvait renforcée car ce petit jeu, où je devais m’extirper de la violence de mes pulsions, me transformait en marathonien du sexe. Quoi de plus efficace pour se réfréner que d’aborder en pleine fornication la thèse de Régis Debray et de Che Guevara selon laquelle « si le prolétariat n’est pas assez prêt ou mûr, l’avant-garde doit se mettre à la place des masses. » Rien, sauf le summum, au bord de l‘extase, de la petite mort, se voir dans l’obligation, alors que votre bien-aimée, juste avant d’entrer dans les désordres de la jouissance, vous a sommé de prendre parti sur la légitimité de la violence, se mouler corps et âme dans le précepte de Frantz Fanon selon lequel toute violence exercée par les damnés de la terre, les opprimés de toutes les couleurs est légitime. Dégoupiller une grenade, alors que l’explosion monte en vous, la balancer sur les tyrans et les oppresseurs, en contemplant le lever de bassin de Karen, sa projection implorante, son retour à sa langue maternelle pour proférer des mots durs, me faisait chavirer dans la forme la plus aboutie de la dictature machiste.

 

Grâce au traitement de Karen je retrouvai le goût de nos manifs, de nos sit-in, de nos occupations de bâtiments universitaires et parfois de l’érection de barricades. Tout ça pour délimiter un périmètre au centre duquel notre leader charismatique, Sacha, juché sur une caisse à savon, vilipendait « les vils laquais américains du soi-disant gouvernement de Bonn de blanchir le passé nazi allemand par le biais du consumérisme et de convertir la génération d’Auschwitz en un troupeau de gros moutons obnubilés par des réfrigérateurs, téléviseurs et Mercédès neufs. » Cet après-midi là, en dépit des confidences inquiétantes d’un flic qui couchait avec Magda un fraülen révolutionnaire, selon laquelle Sacha serait cette fois-ci embarqué, nous nous étions assemblés sur la pelouse sacrée de l’Université libre. L’inégalité des forces en présence était patente et la qualité et la quantité des munitions révélatrices de notre incapacité à traduire notre discours belliqueux en actes. Sacha tenait une forme olympique crachant son mépris et sa haine sur cette Amérique pilonnant les villes du vaillant Vietnam, empoisonnant les moissons des rizières des courageux paysans, napalmisant la jungle. Il en appelait à un nouveau tribunal de Nuremberg pour les dirigeants US afin qu’ils comparaissent pour génocide et crimes contre l’humanité. Il vilipendait le shah et sa Savak, les colonels grecs financés par la CIA, « l’Etat fantoche américanisé d’Israël ». Il adressait son salut fraternel à nos frères activistes de Paris, Rome, Madrid et aux courageux étudiants de Berkeley et de Washington « qui avaient ouvert la voie que nous empruntions tous ». Rien ne le ferait taire ! Nous ne serions plus des enfants sages. Nous avions retenus la leçon de nos parents muets sous les nazis. Et pendant ce temps-là le cercle se resserrait sur nous. Les casqués frappaient sur leurs boucliers avec leurs matraques. Les premières bombes lacrymogènes fusaient. Sacha imperturbable continuait de laïusser. Les canons à eau entraient en action. Pleurant, toussant, les premières lignes s’effilochaient. Le martèlement des sabots des chevaux paniquaient les étudiants. La débandade, les matraques qui cognaient. La masse des uniformes maronnasses nous engluait. Dans un ultime effort, protégé par le Viking armé lui d’une batte de base-ball, j’exfiltrais Sacha sur mes épaules.

 

Vous dire ce qui s’était passé ensuite m’est difficile car j’ai du mal à retracer le fil des évènements. Tout ce dont je me souviens c’est qu’une fois Sacha porté en lieu sûr, je me suis fait alpaguer par la meute policière, rouer de coups de matraques et propulser dans un fourgon où j’ai perdu connaissance. La cellule, comme toutes les cellules du monde, puait la pisse, les excréments et le vomi. Dès mon premier interrogatoire, mon statut de gaulois, me valait un traitement de faveur de la part de mes petits camarades ouest-allemands. Par souci esthétique pas touche à mon portrait mais pour le reste tout y passait avec un raffinement sadique. J’affrontais pour la première fois la torture. Ils me ramenaient périodiquement dans ma cellule pour que j’aie le temps de méditer. Procédure classique pour mettre à mal les dernières défenses psychologiques. Ce qui m’incommodait le plus c’était ma propre pestilence. Saoulé de coups je ne ressentais plus rien. Mon absence de papiers d’identité me permettait de bien jouer mon rôle de pauvre étudiant pacifiste. Les bourres, en dépit de leur traitement de faveur, ne m’apparaissaient pas vraiment soucieux de me faire avouer où se trouvait la planque de Sacha qu’ils devaient sans nul doute connaître. Je bénéficiais de leur part d’une forme maîtrisée d’attendrisseur. Ils me préparaient en n’étant que des comparses minables et je crois que c’était ce statut qui les rendait si féroces. Le matin de mon troisième jour de détention, un teuton faciès nazi en blouse blanche me convoyait jusqu’à l’infirmerie où une teutonne faciès nazi en blouse blanche me calfatait tant bien que mal. Ensuite j’eus droit à une douche puis au barbier puis à un petit déjeuner teuton dans une sorte de réfectoire empestant le crésyl. Alors que j’avalais leur jus de chaussette un grand échalas, cheveux blond roux en brosse, blouson d’aviateur, Ray Ban, sourire étincelant, me tendait sa large main couverte d’un duvet frisotant « Bob Dole ! »  

 

 

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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 02:10

Alfred Willi Rudolf, dit Rudi Dutschke tombé, sur la Kurfürstendamm de Berlin, sous les balles d’un ouvrier déséquilibré d’extrême-droite, perfusé de haine par la rhétorique fasciste du baron de la presse Axel Springer via son torchon ignoble Bild Zeitung était un martyr de la cause placé à la même hauteur qu’un Martin Luther King abattu le même mois. L’icône du Mai 68 berlinois était né de l’autre côté du mur, dans un bourg au sud-ouest de Berlin. Malgré son discours rebelle, plaidoyer contre le service militaire et la réunification de l’Allemagne, qu’il tint dans la salle des fêtes de son lycée, à Luckenwalde, les sourcilleuses autorités de la RDA  lui délivrèrent quand même son baccalauréat en 1958. C’était un fils de postier qui remerciera, dans sa Présentation de mon cheminement, son directeur de lycée de la bonne éducation qu’il avait reçu et qui tiendra à ses débuts, et pour un bref laps de temps, la rubrique sportive dans un journal populiste appartenant au groupe honni d’Axel Springer. Quand Sacha nous fit réécouter ses discours politiques Chloé, qui parlait et entendait parfaitement l’allemand, me dit, hors des oreilles de notre chef, être très impressionnée par son extraordinaire capacité à proférer dans un haut débit un charabia pâteux et jargonneux. Restait, pour compléter le panthéon révolutionnaire, la grande prêtresse, l’immaculée conception de la révolution, l’ex-éditorialiste de la revue de son mec Klaus Rainer Roehl : Konkret qui s’était radicalisée jusqu’à devenir membre de la Rote Armée Fraktion (F.A.R) et qui participera en mai 70 à la libération d’Andréas Baader.

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Le Centre de la Paix de Sacha, comme son appellation l’indiquait, ne draguait pas dans les eaux troubles et tumultueuses de l’activisme révolutionnaire poseur de bombes. Nous débattions beaucoup, surtout des combats de nos camarades étudiants dans la Grèce des colonels, l’Iran du Shah et de sa sinistre Savak, et bien sûr dans l’Amérique de l’odieuse guerre du Vietnam qui, à Berlin, du fait de la présence visible de l’armée américaine, était un sujet plus que sensible. Nous prenions des douches en commun. Nous baisoullions dans des géométries variables. Nous tractions vaillamment aux coins des rues bourgeoises pour fourguer nos journaux indigestes. Ce n’était pas de tout repos car la petite et moyenne bourgeoisie de Berlin-Ouest en avait vraiment marre de voir ces étudiants privilégiés casser des vitrines, prôner la copulation en public, provoquer des embouteillages monstres et, le comble, baver en permanence sur ses sauveurs américains. Nous avions droit à des insultes, à une vieille dame de la génération d’Auschwitz nous criant d’aller jeter nos PQ là où ils seraient utiles,  c'est-à-dire à l’Est de l’autre côté du mur, à des chauffeurs de taxis montant sur les trottoirs pour nous mettre en fuite. Le comble pour ces partisans de la Grande Coalition présidée par un chancelier, Kurt Georg Kiesinger, membre du parti  nazi, qui avait travaillé sous les ordres de Goebbels, c’était de voir, moins de 25 ans après Hitler, leurs paisibles rues envahies par des bataillons de policiers antiémeutes, casqués et armés de matraques  face à des hordes de gauchistes sales et chevelus, au langage provocant « tapez, tapez sur les flics, qu’ils soient plats comme des sandwiches » qui les lapidaient.

 

En dépit de ma bonne humeur affichée cette ville grise, découpée en tranches inégales, scindée en deux blocs par un mur ladre et couronné de barbelés, perdue dans une RDA sinistre et glacée, me déprimait. Tout ce qui s’y passait m’apparaissait irréel, ses colères qui m’étaient inconnues, son atmosphère lugubre s’ajoutant à l’humour macabre de mes camarades, toutes ces quêtes de grandes vérités m’enkystaient sans grand espoir de débouchés excitants dans ce troupeau d’égarés. Pour rajouter à mon spleen Chloé menait son travail d’infiltration dans les eaux troubles des FAR et me délaissait. J’espérais beaucoup dans l’irruption du printemps pour sortir la tête de mon pot au noir malheureusement la météo ne fut pas au rendez-vous. Des rafales de neige fondue balayaient notre sinistre horizon. La plupart du temps je gisais frustré dans le réduit qui me servait de chambre sans que mes petits camarades se préoccupent de mon enfermement. Dans le creux d’un dimanche sinistre j’entendais dans mon demi-sommeil une voix qui me sommait de m’éveiller. Je tendais la main droite qui, au lieu de trouver le vide, rencontrait la fermeté glacée d’une fesse. Avant que ce qui me semblait un rêve ne se dissipa j’ouvrais les yeux et je découvrais en surplomb une Karen entièrement nue. Ses longs cheveux retombaient en cascade sur ses épaules étroites. Bêtement je lui demandais « Qu’est-ce qui se passe ? Une descente de police ? » et je l’entendais me répondre, alors que je contemplais le lacis frisottant de sa chatte, « Pourquoi ? Tu as envie de faire l’amour avec les flics ? » Toujours aussi neuneu je l’assurais que non. Sans se soucier de mon état d’hébétude elle m’interrogeait « Tu attends peut-être une autre fille ? » Là encore je la rassurais avec conviction « Mais non je n’ai pas d’autre fille » Elle se glissait alors sous les draps froissés en me prévenant « On va prendre notre temps. Tu es mon premier homme. Vous les français vous devez savoir faire cela avec les doigts » Je rectifiai « tu veux dire avec doigté sans doute... » Elle se calait tout contre moi. « Tu ne diras à personne que nous avons fait l’amour car tous les hommes ici voudront passer sur moi... » En lui caressant la pointe dure de ses tétons je l’assurai de mon silence. « Tu seras mon amant secret et triomphant... » gazouilla-t-elle  alors que ses doigts glacés enserraient mon sexe brûlant avant d’empoigner avec douceur mes gonades enflammées.

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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 00:22

Nos nouveaux camarades manifestaient dans les quartiers bourgeois : la Frei Universität, avec son grand amphi l’Audimax, où se tenaient toutes les AG, était située dans le Neuilly berlinois à Dahlem. La haute société berlinoise goûtait à demi la rhétorique très moralisante de ces étudiants chevelus. Il faut dire que c’était vraiment du grand théâtre et Sacha se révélait un as de la mise en scène sur le Kurfürstendamm : une belle avenue chic bordée de magasins opulents, de théâtres et de cafés aux baies vitrées où les mémères à caniche, les vieux beaux, des veuves poudrées, des gigolos en veste cintrée et col pelle à tarte et des poules de luxe en manteaux de loup se retrouvaient pour tromper l’ennui. Le café Krantzer était le QG préféré des chefs étudiants car le bureau du Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS), le mouvement des étudiants socialistes était à quelques encablures de là. Très vite Chloé allait devenir l’égérie de la frange libertaire du mouvement : la Kommune I spécialisée dans la provocation extrême. Celle-ci louait un vaste appartement dans une rue avoisinante pour expérimenter une communauté prônant l’amour libre mais les frelons allemands se révélaient eux aussi, comme leurs homologues de la GP, totalement coincé du calcif : Chloé me racontait qu’elle passait son temps à éplucher des légumes à la cuisine avec les autres nanas pendant que les mecs se torturaient les méninges pour inventer des trucs pour choquer le bourgeois. Leur coup de maître fut une photo où sept d’entre eux posaient nus, les mains en l’air comme pour une fouille de police et les fesses tournées vers les caméras. Pour corser la provoc un bambin blond se tenait à leurs côtés.

L’ambiance au Centre de la Paix, du fait de son recrutement international, se révélait bien plus propice à des copulations effrénées ou à des enlacements féminins languissants. Curieusement, seule l’homosexualité masculine ne s’affichait pas ouvertement. Sacha entretenait avec les femmes des rapports brefs et utilitaires que nul ne songeait à interrompre lorsqu’un ruban rouge était accroché à la porte du grenier. Chloé me charriait sur mon abstinence face au nombre indécent de beautés qui se baladaient nues dans le squat. La plus assidue à me provoquer était bien sûr Karen, la blonde évaporée, compagne de chambre de Judith la grande hommasse. Peter le Viking me ressassait que ces foutues gouines, avec leurs robes en grosse toile, leurs godillots militaires, leurs cheveux tirés en chignon, étaient des causes perdues avec lesquelles je ne devais pas perdre mon temps. Elles avaient apposées sur la porte de leur chambre un panneau « allez vous faire foutre » et Sacha ironisait sur le fait qu’elles passaient leur temps à lire des livres de droit. Et pourtant Karen, gracile et éthérée, ne se privait pas, à chaque fois que Judith s’absentait, de venir exhiber sous mon nez son opulente poitrine. Très vite elle avait sollicité de moi que je lui apprenne le français. Comme sa compagne c’était une allemande du Nord qui cachait un feu intense sous son enveloppe de glace. Sacha m’ordonnait « oublie-là ! » dès qu’il me sentait fondre face à ces minauderies « ai-je bien prononcé la phrase ? ». Il enfonçait le clou en me prévenant qu’elle faisait parti de ces filles de bonnes familles, toujours reçues dans les meilleurs salons radicaux de Berlin, dont la sexualité frisait le zéro absolu.

Pendant que Chloé épluchait ses carottes avec ses réfrénés des gonades dans l’appartement de  la Kommune I moi je me shootais à l’histoire du mouvement étudiant et j’étais toujours prêt à me faire réquisitionner pour la cause. Ainsi je devenais le dépositaire des noms des héros de l’épopée qu’avait été, le 2 juin 1967, la visite du shah d’Iran et de Farah Diba à Berlin. D’un côté les « Perses de la claque » Jubelperser, de l’autre les « Perses de la castagne » Prügelperser et au milieu les agents des services secrets du régime iranien qui se serviront des montants des pancartes des manifestants comme des matraques efficaces. Parmi ces héros d’abord Bahman Nirumand qui révéla toute l’horreur de la répression du régime du shah soutenu par les impérialistes américains aux étudiants entassés dans l’Audimax de l’Université libre. Et puis ensuite, le martyr, la figure sanglante de Benno Ohnesorg qui, le lendemain de la manifestation, sera abattu d’une balle dans la tête par un policier en civil devant l’Opéra de Berlin-Ouest. Aux obsèques de Benno, en dépit des démentis du maire et de la police, la ferveur militante s’était exacerbée accélérant ainsi l’ascension irrésistible de Rudi Dutschke, le fondateur de l’opposition extraparlementaire étudiante. « Tant de frères er de sœurs partout ! Tant de camarades qui partageaient le même rêve » qui ne savaient pas où ils allaient mais ils y allaient, me précipitait dans une adhésion étrange.  

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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 02:08

J’émergeais dans le grenier à peine éclairé par une baladeuse pendouillant d’un plafond bas mangé par des toiles d’araignée. Je tendais la main à Chloé pour la hisser. Devant nous, telle une galerie de mine, s’étendait un long couloir sombre tout au bout duquel nous apercevions un quarteron, deux hommes, deux femmes, penchés sur un établi métallique couvert de cartes d’état-major et de bouteilles de bière. Les contours des corps étaient flous, vacillants sous la lumière jaunasse de bougies plantées sur des chandeliers d’église. Ils murmuraient. Nous nous avancions avec précaution. Le plus grand des types, genre Barberousse, levait les yeux vers nous sans donner le moindre signe d’inquiétude. À sa droite, l’une des filles, une brune au visage dur et ingrat agitait ses larges mains sous le nez d’une sorte de gnome aux épaules étroites dont la tête, couverte d’un béret noir enfoncé jusqu’aux sourcils, branlait en permanence. La seule se tenant immobile était une blonde bien en chair dont le pull de laine écrue soulignait la générosité de sa poitrine. Pour moi, aucun doute, Sacha c’était ce petit hanneton rabougri dont nous commencions à percevoir les phrases hachées « restez groupé... affrontez ces porcs toujours à découvert... l’important c’est que les caméras filment ce qu’ils nous font... nous sommes des pacifistes...» Sa voix nasillait. De ses mains de petit baigneur Colin, rose orangée, couvertes d’un duvet frisotant, il repliait les cartes donnant ainsi le signal de la fin de la séance d’état-major. La blonde en profitait pour se relever langoureusement afin de se plaquer son long corps le long du Viking qui lui empoignait les fesses.

« Je vous attendais ! » C’était bien lui Sacha, nabot et impérial. La brune peu gâtée par la nature jetait sur Chloé des regards noirs. Nous subîmes un examen de passage en règle. Les questions pétaient. Mes réponses, comme au catéchisme, je les ânonnais sans grande conviction. L’une d’elle où j’affirmais vaillamment qu’il nous fallait résister par tous les moyens à toute autorité irrationnelle me valait une volée de bois vert « Irrationnelle ? Pourrais-tu m’expliquer ce qu’est une autorité rationnelle ? Toute autorité est irrationnelle ducon ! » Il commençait à me chauffer les oreilles. Je contre-attaquais « tu partages l’avis de Marcuse lorsqu’il affirme que le positivisme logique c’est de la merde ? » Il encaissait en pinçant ses lèvres fines. J’avais marqué un point. Il enchaînait sur la révolution permanente des masses estudiantines contre les forces contre-révolutionnaires. Elles renouaient avec le passé spartakistes de l’ancienne capitale du IIIe Reich. Je ne l’écoutais plus vraiment plus intéressé par le manège de la grande blonde qui, tout en se laissant peloter par Barberousse, me lançait des œillades appuyées. Sacha stoppait sa diarrhée verbale et d’un geste impérieux congédiait son monde. Tout le monde s’enfournait dans la trappe, y compris Chloé qui déclarait vouloir aller dormir à l’étage de la nursery. La brune laide lui signifiait que tout était prévu pour nous. Sacha me retenait par la manche alors que la blonde des blés, me susurrait à l’oreille son prénom, Karen, en plaquant son bassin tout contre moi. Le Viking me tapait sur l’épaule « T’en fais pas ce sont des gouines... »

Lorsque nous nous retrouvâmes seuls Sacha me demandait, de sa petite voix nasillarde, si j’avais apporté du vin. J’éclatais de rire car, lorsque le père de Marie m’avait proposé d’emporter dans mon sac à dos un Latour 59, et que je lui avais rétorqué que ça ne me semblait pas être le breuvage emblématique des « larges masses », sa réponse me revenait en mémoire « tu as encore beaucoup à apprendre mon garçon. L’avant-garde de la classe ouvrière est toujours l’antichambre des nouveaux maîtres... » Sacha caressa la bouteille, la serra contre son gros pull et me déclara « avec de la saucisse ce serait un outrage aux bonnes mœurs... Nous carburerons à la vodka... » Et nous carburâmes à la vodka. Sacha s’épanchait. Il affirmait qu’il fallait d’abord « nettoyer l’ardoise de l’homme », en français postmoderne on dirait aujourd’hui « changer de logiciel ». La bonne méthode : la purgation ! J’objectais « lavage de cerveau ». Il rétorquait « purification, désintoxication ». Je renâclais. Sacha sortait un bocal de caviar d’un vieux frigo américain. Il tartinait du pain noir. « Faut tirer la chasse pour débarrasser les cerveaux des inhibitions, des préjugés, des pulsions ataviques... » La vodka avait du être distillée en fraude par des cosaques réactionnaires, elle décapait. Je reprenais l’initiative « d’accord tu cures les tinettes. Tu laves plus blanc que blanc. Tu fais place nette mais une fois que c’est nickel chrome tu mets quoi à la place ? » La question qui tue. Sacha me contemplait avec une moue dégoutée « tu es un affreux petit français matérialiste. Quand nous aurons purgé tout ce qui est vieux et pourri nous bâtirons une société harmonieuse, fraternelle, spontanée... » Je pouffais. « Je suppose que dans ton grand nettoyage tu ne touches pas au classement de 1855 » Sacha goûtait à demi mon humour de petit bourgeois français.

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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 02:02

« Français ? »

Et en français avec le son teuton les deux pandores nous dévisageaient avec une certaine surprise se demandant ce qu’un couple pouvait bien fichtre en ce lieu à cette heure-là. Je me retenais de répondre « ça se voit tant que ça » mais me contentais de tendre nos deux passeports. Les deux poulets cinquantenaires maniaient notre langue avec une relative aisance souvenir sans doute d’un long séjour dans notre doulce France. Là encore j’évitais de le leur faire remarquer. Ils nous entraînaient vers la lumière pour mieux examiner nos passeports. Comme ils étaient en règle les pandores peu amènes se contentèrent de nous signifier de déguerpir de la zône et de gagner au plus vite notre lieu de résidence. Le plus gros, très bovin, ajoutait un « tenez-vous à carreau » qui en disait long sur ses sentiments à notre égard. Son coéquipier, lui, s’intéressait essentiellement à la plastique de Chloé pourtant ensachée dans des vêtements informes et je sentais dans ses yeux comme une folle envie de procéder à une fouille au corps. Nous revenions sur nos pas pour découvrir sur la gauche une ruelle qui se révéla être une impasse donnant sur un haut portail rouillé, entrouvert, sur lequel de blanches colombes de la paix façon Picasso encadraient un chat sans poils debout sur ses pattes arrière qui brandissait son pénis.

De la bâtisse, dont nous devinions l’existence par les points de lumière piquetant sa haute façade, provenait un vacarme sauvage où se mélangeaient des éclats de voix et de la musique sans doute crachée par une batterie de haut-parleurs. Notre irruption, dans ce qui avait du être la salle de pointage d’une usine désaffectée, ne troublait en rien les occupants qui se livraient, par grappes, à une forme de confrontation verbale et gestuelle débridée sur fond de chants révolutionnaires.  De l’un des groupes, une grande sauterelle, lovée dans un sari immaculé, se détachait pour s’approcher de nous à petits pas chassés. Ignorant Chloé elle tourbillonnait autour de moi en passant ses longs doigts dans mes cheveux tout en ondulant des hanches lascivement. Grossièrement je rompais le charme en la questionnant avec une brutalité que je regrettai sitôt « où est Sacha ? ». Très « Peace and Love » elle m’enveloppait de ses bras interminables en se plaquant à moi « essaie le Centre de la Paix, camarade... » me susurrait-elle à l’oreille avant de repartir, tel une elfe, vers l’un des essaims peuplé que de filles qui mélangeaient leurs corps en une houle furieuse. Même Chloé, qui en avait vu d’autres, contemplait le spectacle avec étonnement.

- C’est où le Centre de la paix...

Le grand type roux, vêtu d’une vareuse vert de gris et coiffé d’un béret à la Che Guevara, à qui je venais de poser la question, me regardait comme s’il découvrait une fiente de pigeon sur ses rangers impeccables. Dans un français tout aussi impeccable il me balançait.

-         Au dernier ducon !

-         Tu devrais tirer la chasse plus souvent trouduc t’as une haleine de chiottes...

Chloé me tirait par la manche.

-         Laisse tomber, tu ne vois pas que notre camarade est un fils de pute...

-         Toi t’as des cuisses de gazelle et j’ai une trique d’enfer. Monte au premier avec moi je t’offrirai ma semence révolutionnaire...

-         C’est ça mon grand. Va faire ta lessive à la main et lâche-moi la chatte !

-         Toi t’es italienne, une chatte sur un toit brûlant...

-         Viens Chloé notre camarade est un réviso en exil...

Le pire c’est que j’avais tapé juste. Alors que nous venions de le laisser en plan le grand roux se ruait sur nos pas en gueulant « comment tu sais ça ! » Sans même prendre la peine de me retourner je gueulais à mon tour « t’as la gueule de l’emploi. Communiste un jour, communiste toujours... » Au dévers de l’escalier je le vis totalement anéanti se balancer d’un pied sur l’autre. Nous vivions vraiment une époque formidable où, à chaque instant, le moindre pékin en rupture de ban pouvait passer de l’exaltation la plus échevelée à la déréliction la plus grande.

À chaque étage que nous découvrions le tableau changeait : au premier une pouponnière où flottait une odeur aigre de lait se mélangeant avec le parfum fade des fèces des moutards qui dormaient dans des panières pendant que leurs mères subissaient une séance d’éducation politique délivrée par une duègne revêche dont le sarrau, façon sac de jute, mettait en valeur son cul de poulain ; au second, régnait un calme post-coïtal baignant dans des odeurs d’encens et des fragrances de foutre tiède ; au troisième sous la houlette d’un Jésus de Nazareth, enveloppé dans un drap de lin, une grosse douzaine d’individus des deux sexes, même s’il me semblait difficile de distinguer qui était qui puisqu’ils étaient tous revêtus de sortes de chasuble taillée dans du carton d’emballage, déclamait du Brecht ; au quatrième c’était une fourmilière où des types hirsutes, couvert d’encre, s’acharnaient sur des presses manuelles pendant que d’autres tapaient comme des déments sur de vieilles machines à écrire ; enfin au dernier une échelle émergeant du plafond donnait accès à un grenier. J’y précédais Chloé.

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31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 02:01

L’aérogare de Tempelhof nous fascina par son avant-gardisme, en comparaison celle d’Orly semblait bien provinciale avec sa façade plate de HLM. Ici, sur plusieurs niveaux, le bâtiment principal semi-circulaire de 1230 mètres de long, réalisé sous le 3ième Reich, impressionnait par sa fonctionnalité et sa démesure. Alors que nous nous extasions dans l’immense hall, un gros bonhomme, caricature du Bavarois buveur de bière, nous abordait, avec un air de contentement, pour faire savoir à ces petits français impressionnés que ce bâtiment était le 3ième plus grand au monde par sa surface au sol après le Pentagone et le palais du génie des Carpates à Bucarest. Chloé me murmurait à l’oreille « et si je lui répondais : salaud de nazi, tu crois que je ferais mouche ? » Je la tirais brusquement par le bras laissant en plan sans autre forme de procès ce digne représentant du Schweinesystem.  « C’est un flic... » lui dis-je entre les dents. « Et comment tu sais cela mon grand ? » Je me contentais de sourire en haussant les épaules. Dans le métro qui nous emmenait vers le centre du quartier de Kreutzberg je confiais à Chloé ma crainte d’être la victime d’une manipulation. Elle fronçait les sourcils « Une manipulation ! Mais manipulé par qui ? Tu deviens parano... » Je soupirai « Peut-être bien mais nous sommes ici en zone américaine et c’est le champ de jeu de la CIA alors je pense qu’il nous faut vraiment nous tenir sur nos gardes sinon nous risquons de nous retrouver au milieu d’une partie de billard à trois bandes... » Mes propos alambiqués ne la convainquaient pas « Sois plus explicite mon grand ! » Alors j’allais droit au but « À la réflexion je ne comprends pas pourquoi Marcellin m’envoie ici si ce n’est pour que je serve de poisson pilote aux Yankees ... » Chloé s’esclaffait « Tu viens tout juste de t’en apercevoir. Je rêve ! C’est évident que tu n’es plus ici maître du jeu. Je croyais que tu l’avais compris : dans ce putain de Berlin ce qui compte pour les américains ce ne sont pas ces petits connards que nous allons rencontrer mais les communistes est-allemands de l’autre côté du mur. Marcellin t’envoie dans cette pétaudière pour savoir où se trouve la menace réelle, pour identifier quels sont les éléments qui sont entre les mains de Moscou. Quel jeu joue nos soi-disant alliés. La guerre froide c’est cela mon tout beau. Fini de jouer solo mon coco, ici c’est la cour des Grands. » Fataliste je concluais « alors nous allons leur en donner pour leur argent... »


En retrouvant l’air libre en plein quartier de Kreutzberg nous pûmes vérifier que la zone de chalandise de nos petits camarades étudiants ne respirait guère l’opulence renaissante de l’Allemagne de l’Ouest car elle se composait essentiellement d’usines bombardées, de gares désaffectées, d’HLM trop proches du mur pour séduire les promoteurs et elle était cernée de bidonvilles turcs empestant la fumée de charbon de bois et le suif de mouton rôti. Nous rôdaillâmes dans des cafés peuplés d’une faune fumant du shit sous des drapeaux du Viêt-Cong et des photos de Mao et d’Hô Chi Minh. L’évocation du nom de Sacha auprès des camarades ne nous attira que des sourires vagues ou même une forme d’hostilité sourde. Fatigués nous échouâmes dans une sorte de club en sous-sol où un guitariste en keffieh palestinien jouait vaguement du Joan Baez sous les regards indifférents de quelques corps indistincts vautrés sur des matelas jetés à même le sol. Certains se pelotaient sans enthousiasme pendant qu’une fille dans un coin allaitait un moutard roussâtre. Venant de je ne sais où un charmant Suédois efféminé nous tendait deux canettes de bière. Nous nous posâmes sous un drap tendu sur lequel une main malhabile avait peint des slogans contre la bombe à neutrons. Olof, le suédois, gérant de ce club communautaire, se roulait un joint tout en s’enquérant, dans un anglais hésitant, de notre situation. Notre réponse « Nous cherchons Sacha... » lui tirait un mince sourire, le premier de la journée, qui nous remontait le moral. Toujours dans son anglais guttural il nous confiait « Je crois qu’il loge dans un grand entrepôt avec ses camarades du « Centre de la Paix ». C’est une communauté. Ici presque tout le monde vit en communauté. Vous devez avoir faim. Je vais vous conduire dans un restaurant à kebabs ... » Nous tétions nos bières, demandions à régler ce qui nous valait un nouveau sourire las, et nous le suivions dans un lacis de ruelles sombres jusqu’à un appenti couvert de tôles. « C’est chez Mustapha, l’agneau y est délicieux vous verrez. » Pendant que nous nous restaurions, notre nouvel ami Olof, toujours aussi obligeant, nous dessinait sur une feuille de carnet le plan qui nous permettrait de nous rendre jusqu’à la tanière de Sacha. Le thé à la pomme avait plutôt un goût de serpillière mais, après notre journée d’errance, la perspective de nous poser en un lieu hospitalier nous le faisait apprécier bien mieux qu’un Earl Grey de chez Mariage. Je réglais l’addition avec mes dollars pour le plus grand plaisir de Mustapha le patron qui, pour nous remercier, nous enveloppait des halvas dans du papier journal. Avant de nous quitter Olaf murmurait quelques mots à l’oreille de Chloé qui opinait en souriant.


La nuit tombait. Le suivi du plan d’Olaf nous conduisait jusqu’à un canal dont les eaux noires reflétaient les auréoles jaunasses de gros projecteurs juchés sur des miradors qui s’alignaient, à intervalles réguliers, sur la berge d’en face. Soudain sur notre gauche, alors que nous nous engagions sur le chemin de halage plein de fondrières, surgissait une vedette de la police truffée de mitrailleuses. Son projecteur puissant nous enveloppait l’espace d’un court instant avant de continuer sa course sur les murs de briques des usines éventrées. Nous n’étions pas très rassurés. Chloé me tirait par la manche « Je crois qu’il nous faut prendre cette rue, là... » elle pointait le doigt vers une ruelle aux pavés disjoints. « Que te voulait Olaf ? » Ma question hors de propos lui tirait un rire nerveux. « Coucher avec moi mon grand... ça m’a l’air d’être le sport national ici...» Comme je n’étais pas convaincu par sa réponse je revenais à la charge. « Tu me racontes des bobards. Je suis sûr que c’est avec moi qu’il souhaitait copuler... » Chloé ricanait « puisque tu sais pourquoi me poses-tu la question alors ? » Ma réponse me restait en travers de la gorge car, face à nous, tel un décor de cinéma, sous le halo blafard de rares lampadaires se dressait une muraille de parpaings grisailleux couronnés d’un buisson de barbelés rouillés, haute d’au moins 6 mètres. Transis, bras ballants, nous restâmes plantés face à elle pendant une poignée de minutes sans même entendre les pas de deux flics dans notre dos. « Vous n’avez jamais vu le Mur ? »

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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 02:00

Ce fut un garçon et nous l’appelâmes Matthias en souvenir de Matthias Sandorf ;  Jasmine adorait Jules Verne et dans mon imaginaire Sandorf avait tenu une place majeure.  Le travail, puisque c’est ainsi que les douleurs de l’enfantement sont dénommées, se déroula à une vitesse vertigineuse : pertes des eaux à vingt heures, début des contractions sitôt, et à peine une heure après l’enfant paraît. Gluant, braillard mais rose bonbon avec des cheveux de jais, lui, contrairement à son vieux père, accédait à la vie la tête la première en une sublime fluidité. Jasmine, en le tenant dans ses premiers langes, décrétait qu’elle en voulait plein d’autres, une couvée, de moi bien sûr. Encore sous le choc de mon absolue inutilité, en me gardant bien de la contrarier, je caressais ses cheveux encore humides de sueur. Elle l’avait conçu, porté, nourri, alors que moi je m’étais contenté de l’envahir, de la féconder au hasard d’une de nos étreintes, et de n’être ensuite qu’un spectateur impuissant. La césure du cordon ombilical changeait tout, libéré de sa sujétion maternelle Matthias, même s’il tétait le sein de sa mère, allait pouvoir compter sur moi. Être père c’était, si je le voulais bien, aussi être mère. L’instinct maternel est une invention des mecs pour se défausser du quotidien. Moi aussi j’allais veiller, torcher, me lever la nuit, donner, écouter, consoler, puisque plus aucune barrière ne s’élevait entre Mathias et moi. Grâce à cette parfaite interchangeabilité je pouvais lui donner du temps, beaucoup de temps car, suprême privilège de mon âge et de ma condition, je disposais de mes jours sans aucune contrainte. Vers 3 heures du matin nous avions tous réveillonné autour du lit de Jasmine alors que dans son berceau Matthias dormait. Jasmine, au dessert, nous annonçait que puisque son père était d’origine grecque, nous baptiserions Matthias à l’église de rite oriental de Cargèse, que Raphaël serait le parrain et que Marie-Églantine, la nièce de mon vieux complice Raymond toujours droit comme un I en dépit de ses 90 ans, serait la marraine. Elle venait de la prévenir par sms et qu’elle l’attendait, accompagnée de son mari et de ses deux enfants, pour le Nouvel An. Lorsque tout le monde fut parti, aux environs de 6 heures, pendant que Raphaël rangeait et que Jasmine s’était assoupie je me suis installé avec mon ordinateur près du berceau. Écrire en l’entendant respirer me ravissait. Maintenant j’allais vivre à son rythme pour lui.

 

Nous ne partîmes pas, Chloé et moi, le nez au vent pour Berlin-Ouest. Les semaines qui précédèrent notre départ furent toutes entières consacrées à des prises de contact avec des camarades allemands.  Là-bas comme ici les groupuscules florissaient, la méfiance régnait face au risque d’infiltration et, comme notre réputation française de légèreté et d’inorganisation ne plaidaient pas en notre faveur, nous ne recevions que des réponses vagues. Ce fut le hasard qui nous tira d’affaires, lors d’une manif contre la guerre du Vietnam, lors de la dispersion nous dégotâmes auprès d’une grande bringue, Ilse Meyer, fille d’un grand industriel allemand, qui avait défilé à nos côtés, un contact répondant au prénom de Sacha. « Tout le monde à Berlin connaît Sacha... » se contenta-t-elle de nous répondre lorsque nous lui demandâmes un peu plus de précisions. « Dites-lui que vous venez de ma part et tout ira bien... Là-bas, c’est encore plus simple qu’ici, c’est noir ou c’est rouge, si tu cries par ta fenêtre « salaud de nazi ! » à un mec de plus de 40 ans tu tombes à chaque fois juste... » et, sans aucune retenue, elle avait embrassé Chloé sur la bouche tout en lui pelotant les fesses. Sa compagne, une hommasse, plate comme une limande, avec ses poignets de force cloutés et ses Doc Martens, mit fin aux effusions en les traitant de « grosses salopes ! » Comme je me sentais en forme je lui empoignais l’entrejambes en ricanant « allez, un petit effort ma grande, tu verras comme c’est chiant d’en avoir entre les cuisses... » Autour de nous les slogans contre les faucons du Pentagone, Harry Kissinger, Lyndon Johnson et le napalm de l’impérialisme américain couvraient les cris et les jurons de celle qu’Ilse tirait par la manche de son Perfecto : « allez viens ma grande, les mecs sont tous des porcs... ». Rétrospectivement ça me fait sourire car, dans le Berlin coupé en tranches, « le Schweinesystem : le système des porcs », dans la bouche de l’ultra-gauche ouest-allemande, qualifiait la collusion des chrétiens-démocrates avec l’impérialisme américain. Le problème là-bas, avec le foutu mur de Berlin, c’était que le plutôt rouge que mort sonnait encore plus faux qu’à Paris car l’Ours soviétique et ses alliés de la RDA faisait bander mou beaucoup d’entre nous. Chloé me morigénait « arrête de jouer les machos, ça m’énerve ! ». Je l’immobilisais en la prenant par les poignets « Je ne joue pas ma belle. Je surjoue car je ne supporte pas ce féminisme dévoyé. La haine du mâle ne fait pas avancer d’un poil la cause des femmes. J’aime trop les femmes pour céder un seul pouce sur la dérive agressive de ces soi-disant femmes libérées qui sont pire que les plus bornés des couillards... » Chloé m’enlaçait « Tu es beau lorsque tu es en colère. Lâches-toi plus souvent c’est comme cela que je t’aime... »      

 

Sacha rien qu’un prénom, seul viatique pour notre introduction dans la nébuleuse « révolutionnaire » de Berlin-Ouest me plaisait bien car il nous évitait de débarquer dans des groupes trop structurés avec le risque de s’y retrouver enfermé. Ilse, avant ses exubérances sexuelles, nous avait précisé qu’il nous faudrait chercher Sacha à Kreutzberg.  Nous nous documentâmes sur ce quartier populaire, inclus dans le secteur américain, et qui recélait deux caractéristiques intéressantes pour nous : la présence au sud de l’aéroport de Tempelhof – celui du pont aérien de 1948–49 ravitaillant Berlin-Ouest lors du blocus grâce aux Rosinenbomber – et celle, au nord, de Check-point Charlie donnant accès au secteur soviétique. Avant notre départ nous fûmes convoqués par la garde rapprochée du « Grand Chef » de la GP pour justifier notre refus de confier, tout ou partie, de « l’impôt révolutionnaire » en notre possession, à la branche militaire du mouvement. Gustave se chargea, avec un plaisir non dissimulé, de signifier notre fin de non-recevoir lors d’une séance houleuse qui faillit tourner au pugilat entre la fraction dure (les futurs activistes du NAPAP qui tremperont dans l’assassinat de Tramoni le vigile qui a descendu Pierre Overney à l’île Seguin) et celle qui déjà ne savait plus très bien où elle habitait. Dans la voiture de Gustave qui nous menait à Orly, une Mercédès rutilante noire métallisée – j’avais charrié Gustave sur cette acquisition tout à la fois peu conforme aux idéaux révolutionnaires des larges masses et au nécessaire soutien à notre industrie automobile nationale, ce qui m’avait valu une réponse sans appel de Gustave sur la seule qualité qui vaille : l’allemande et sur le doigt qu’il foutait jusqu’au trognon au cul des putains de bolchos de la CGT de l’île Seguin – Gustave n'en finissait pas de nous refaire sa prestation devant les frelons. « Je t’assure avec eux c'est ce qui faut – dans sa bouche ça donnait t’achure – pas leur laisser de répit, leur dire qu'y z'ont dans le calbar et qui sont juste bon à enculer des mouches avec leurs discours à la con, qu’on pouvait jamais compter sur eux pour casser du patron, que de toute façon comme y rentraient tous les soirs au chaud chez papa-maman pendant que nous on continuait de se peler les roubignols dans nos chambres de bonnes, notre flouze s’rait mieux placé chez les boches – t’as dit les boches ? Je me rappelle pas. Mouais j’ai même dit : chez ces putains de boches, fallait pas – y’ a que ce grand cornard d’Annibal – pourquoi tu le traites de cornard ? Parce que j’ai sauté sa pouffiasse – qui m’a donné du fil à retordre en disant que dans l’Nord j’avais déjà piqué dans la caisse du syndicat et que le blé j’l’avais mis dans mes fouilles. Celui-là t'as vu j’l’ai pas raté : « et qui c’est qui a rencardé la poulaille dans notre histoire du Lyonnais si ce n’est pas toi. T’étais où ce soir-là que j’lui claqué à la gueule ? Aux abonnés absents pour sauter ta pétasse qu’à un grain beauté sur’ le nichon droit. » KO debout, un carnage mon pote. J’crois que je suis fait pour le théâtre... » Ce fut la dernière fois que je vis Gustave. Nous nous serrâmes la main.

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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 02:00

Mon plan était aussi tordu qu’un cep de Carignan centenaire. Gustave en restait pantois. Tout reposait sur ses épaules. Acte 1 : il vendait au Guide suprême de la GP la reprise à son compte du coup de main. Facile, d’après lui. Acte 2 : avec l’aide de la Grande Maison nous montions un faux traquenard dans une succursale du Lyonnais où seuls nos petits camarades de la GP, chargés de faire le guet, se feraient gentiment alpaguer alors que nous, certes bredouilles, nous en réchapperions. Acte 3 : le soir même avec Gustave, pour rattraper le coup raté,  nous cambriolerions l’appartement du père de Marie. Acte 4 : de retour auprès de nos camarades, magot en lieu sûr, nous leur déclarerions avoir été trahis dans l’affaire du Lyonnais et, qu’en attendant la nécessaire épuration interne, nous mettions sous séquestre le trésor de guerre. Merdier assuré à tous les étages de la GP et bénéfice net pour Marcellin du côté de la presse et de l’opinion publique apeurée sa police venait de déjouer, sans casse, un hold-up de la fraction la plus activiste des enragés. Seules victimes collatérales de l’opération : les trois ou quatre branleurs de la GP épinglés par la poulaille. Gustave les choisirait parmi les plus beaux représentants des fils de la haute bourgeoisie universitaire afin que la mobilisation en leur faveur dans la presse bien pensante de gauche soit maximale. Marcellin avait signé des deux mains. Certains de mes collègues tiraient la gueule : ça sentait l’arnaque mais puisque la hiérarchie couvrait ils ne me firent aucune objection. L’Acte 5 restait top secret, seul Marcellin était dans la confidence : le fameux magot, soi-disant dérobé au père de Marie, me servirait de couverture pour mon périple à Berlin Ouest. Gustave, trop heureux d’empocher un beau paquet, s’en laverait les mains auprès de ses admirateurs de la GP en déclarant que l’urgence révolutionnaire exigeait que ce bel argent aille à l’avant-garde de l’Internationale Terroriste. Les petites bites françaises de Benny Levy goberaient l’argument sans regimber et surtout, ils ne manqueraient pas d’en répandre l’info dans le petit monde des gauchistes européens. S’ils tardaient à le faire des fuites organisées par la grande maison me permettraient de débarquer à Berlin-Ouest dans les meilleures conditions.

Chloé acceptait de m’accompagner à Berlin. Elle trouvait mon plan assez minable mais faisait contre mauvaise fortune bon cœur en comprenant qu’il n’était pas possible de faire une omelette sans casser des œufs. Tout se passa comme prévu sauf que les guetteurs pris d’une trouille prémonitoire se tirèrent avant même que nos collègues n’interviennent. Marcellin furax passa un savon aux chefs mais empocha les dividendes de l’opération en exhibant auprès de journalistes triés sur le volet les tracts de la GP trouvés sur place. La presse de gauche cria à la manipulation et la Cause du Peuple publia un texte tellement obscur et embrouillé sur l’affaire que cela eut pour effet d’accréditer la version de Marcellin tout en jetant un profond trouble jusque dans son état-major : les soupçons de traîtrise pourrirent plus encore les débats et surtout paralysèrent toutes nouvelles tentatives de financement de l’armement des masses par des coups de mains audacieux. Les délices des débats, fumeux et interminables, et la cascade des autocritiques me permirent de jouer ma carte allemande sans aucun risque. Restait à traiter mon cher Ministre : allais-je le laisser tomber sans un mot d’explication ou bien serait-il de meilleure politique de lui vendre une version enluminée de mon périple européen ? De toute façon je ne pouvais échapper à l’explication qu’il avait souhaitée sur le tarmac de Villacoublay. Tout ce que j’avais réussi à obtenir, en prétextant des problèmes de santé, c’est un délai. Chloé me sauva la mise en me voyant préoccupé « dit lui que nous partons en voyage de noces, je suis certaine qu’il n’y verra rien à redire... » C’est que je fis le soir même. Le bel Albin peu convaincu sourit mais sa bonne éducation lui interdit de me soumettre à la question. Mes relations avec Marcellin le préoccupaient manifestement plus que ma situation matrimoniale. Je fis long mais simple. Je mis en avant ma relation privilégiée avec le père de Marie, grand ami de madame Pompe, pour lui expliquer que je lui servais d’intermédiaire auprès du Ministre de l’Intérieur depuis l’affaire Markovic dans laquelle il s’était beaucoup impliqué pour défendre l’honneur de Claude Pompidou. La stature de l’homme impressionnait manifestement mon cher Ministre qui écouta mon récit sans m’interrompre. En me raccompagnant à la porte de son bureau, avec un large sourire il me dit « je vous fais porter un cadeau de mariage dès demain matin... » L’archange Gabriel, qui pointait son museau dans l’antichambre, se crut obligé de me présenter ses félicitations ce qui lui valut l’ironie de son cher Ministre « Vous devriez prendre de la graine Gabriel, célibataire à votre âge ça fait jaser... »

Nous étions à la veille de Noël et alors qu’il neigeait en Bretagne et en Normandie la Corse littorale se voyait gratifier d’un chaud soleil. Le terme de Jasmine approchait. Raphaël préparait activement le réveillon auquel nous avions convié nos voisins. Menu très classique : huitres Gillardeau, foie gras d’oie mi-cuit sur canapés, poularde de Bresse Miéral pommes de terre cuites dans le jus de cuisson, plateau de fromages, bûche de chez Hermé. Ce zigomar n’avait rien trouvé mieux que de prétexter, deux jours avant Noël, des affaires urgentes à régler à Paris pour faire un aller-retour d’où il ramenait, outre une montagne de paquets, le menu susdit dans un container réfrigéré d’Air France. Jasmine très carbone neutral lui avait fait une scène. Lui, benoîtement lui avait déclaré qu’il éprouvait un besoin irrépressible de retrouver l’espace d’une soirée des parfums parisiens et, qu’eut égard à l’insularité corse et à l’urgence, l’avion s’imposait. Les vins seraient corses à l’exception du Champagne. Je promettais à Jasmine de m’habiller comme un futur père. Pour faire plaisir à nos amis corses et à Jasmine habitée d’une soudaine spiritualité nous avions décidé de nous rendre avec eux à la messe de Minuit. Raphaël s’affairait autour du sapin sous lequel il avait érigé une grotte. Nous nagions dans les bondieuseries et ça me donnait du vague à l’âme. Le matin j’avais tiré l’intégralité de mon chapitre 7 et je le relisais sur le balcon en attendant l’heure de notre départ pour l’Église lorsque Jasmine vint me rejoindre « Mon amour je crois qu’il va se pointer cette nuit. Je viens de perdre les eaux et je ressens les premières douleurs... »

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10 janvier 2010 7 10 /01 /janvier /2010 00:00

Dès ma sortie de la place Beauvau je sonnais le rappel de ma petite troupe pour qu’elle dénichât au plus vite cette vieille roulure de Gustave qui, profitant de mon relâchement, n’avait pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Lui seul pouvait me permettre d’accéder dans les plus brefs délais au reclus de la rue d’Ulm  le chef « clandestin » de la GP Pierre Victor-Benny Levy. Mon plan, pour stopper l’escalade de la branche armée de la GP, était simple comme une alternative : soit j’arrivais à le convaincre, soit je l’achetais. J’aurais pu laisser faire, mais la prise de risque pour ma petite entreprise se révélait maximale dans tous les cas de figures. En effet, si la tentative de hold-up tournait au fiasco avec mort d’hommes dans l’un ou les deux camps, je savais que je ne me sentirais plus le courage de continuer à faire joujou dans une mare de sang. La position de Marcellin sur le sujet restait ambiguë : l’attaque d’une banque par la GP conforterait son discours sur le tout répressif pour éradiquer la subversion liée au terrorisme international mais il ne fallait pas que ça dérape car le PC ne manquerait pas d’accuser le pouvoir de collusion avec les gauchistes. Le scénario idéal pour lui consistait dans une belle souricière juste à l’instant du passage à l’acte qui conforterait l’image d’une police efficace. Dans cette hypothèse mon implication se devait d’être maximale pour maîtriser le détail de l’opération voire m’impliquer personnellement dans l’action du commando. L’amateurisme de la branche militaire de la GP, arme au poing, me faisait bien sûr craindre le pire. Je me devais donc de tuer la tentative dans l’œuf en faisant croire ensuite à mes chefs que ce n’était un bobard. Gustave ne se ferait pas prier pour confirmer mes dires. Convaincre le Guide me paraissait hors d’atteinte car le mythe de la lutte armée le fascinait et que pour tendre des fusils aux larges masses il fallait au préalable accumuler du fric pour les acheter. Restait à tenter de le corrompre ce qui me semblait encore plus mal aisé mais je n’avais pas d’autre choix que d’aller me confronter à lui.

Gustave, grand intellectuel s’il en faut, délaissait l’action directe pour se consacrer au théâtre d’avant-garde : la subversion des larges masses passait d’abord par les mots chuintait-il à qui voulait bien l’entendre. Ce fut Marie-Églantine, la nièce de Raymond qui nous le débusqua. L’outre à bière pérorait derrière le bar de son théâtre entouré de sa Cour qui, tout en bitant que dalle, à son ch’timi révolutionnaire, le considérait comme l’expression la plus accomplie de l’alliance du prolo avec la fine fleur des intellos. La Marguerite Duras, Maurice Clavel et Claude Mauriac lui servaient de caution. Bref, la balance se bâfrait, picolait, forniquait dans une ambiance digne de la décadence de l’Empire Romain.
Quand je pointais ma truffe dans son antre notre homme, entouré de deux nymphettes aux cheveux sales et aux regards envapés, arborait une tenue digne de Jean Gabin dans la Bête Humaine. Il m’accueillit avec les honneurs dus à mon rang d’une rude accolade accompagnée d’un discours dont je dois avouer qu’il était bien troussé. Mon Gustave s’imbibait vite des tics de l’intelligentsia en ponctuant ses dires de « C’est divin ! C’est génial ! C’est la revanche du peuple ! » Il me fit faire la tournée du propriétaire de son pot au miel « ça attire les guêpes mon grand et c’est bon pour notre blot... » me disait-il en me lançant un clin d’œil appuyé. Comme il se doutait bien que ma venue n’avait rien de littéraire, avant de se mettre à table, il tenta tout de même une petite diversion « si ça te dis de t’faire pomper avant qu’on s’tape la cloche j’ai une fille de Procureur qu’a vraiment de belles dispositions. En plus, toi qu’aime les bourges aux belles manières c’est la seule qui ne soit pas une mochtée... » Pour la première fois depuis que nous nous connaissions je le trouvais drôle, bien dans sa peau d’histrion, de fouteur de merde et je le lui dis.
Le Gustave ça lui a coupé la chique, les larmes lui sont venus aux yeux, il m’a empoigné par les épaules « Bordel de merde, venant de toi mon grand le compliment me retourne comme une crêpe. Tu m’diras que c’est plutôt mon truc d’me faire retourner mais là tu me troues ! Allez ça s’arrose j’vais faire péter une roteuse de première ! » Le Gustave carburait maintenant au Moët ce qui peut expliquer qu’avec sa bande de traîne-lattes la caisse du théâtre populaire s’apparentait au tonneau des Danaïdes et qu’il a vite sombré.

Sans le vouloir je venais de gagner la partie, comme si mon estime proclamée, tel un attendrisseur, avait transformé cette vieille carne de Gustave en perdreau de l’année. Je lui vidais mon sac sans précaution. Le projet des frelons lui tirait des commentaires offusqués « Non, y sont encore plus dingues que j’le pensais. Y’s’prennent pour la bande à Bonneau. Faut pas laisser faire ça mon mignon. Ces bavassous vont à l’abattoir, ça va être un carnage... » J’opinais gravement. « Qu’est-ce je peux faire mon grand ? » Je souriais. « Faut que je vois le Grand Chef... » Gustave soupirait « Y va pas t’écouter, il n’écoute personne... » Du tac au tac, sans préméditation, je lui répondais « Si, toi ! » Gustave rotait d’aise. « Ce n’est pas con ce que tu viens de dire mais le problème c’est qu’est-ce que je pourrais bien lui dire à ce petit con ? » Je lui tendais ma coupe « Ça je m’en occupe... » Gustave fronçait les sourcils « Mouais t’en ai capable mais faut pas que ça bousille ma position auprès de ce petit monde. Tu comprends j’ai un standing à tenir avec du beau linge comme le bigleux de Sartre et tout le fourniment. Si leur paraît tiédasse y vont prendre pour un jaune... » Le pépère Gustave s’inquiétait surtout pour son pèse et ce souci me fournissait le plan pour me sortir de la mouise. « Tu vas lui dire que c’est toi qui va faire le coup... » Gustave s’étranglait. « T’es louf ! Je ne vais pas faire dans la cambriole pour me retrouver à l’ombre... » Je le rassurais « Ce sera du bidon arrangé par la grande maison... » Il se détendait « Pas con comme embrouille... mais le pognon où est-ce qu’on va le trouver ? » Je poussais mes pions « pas de problème j’ai du crédit... » L’œil de Gustave s’animait. « Bien évidemment, au passage tu prélèveras ton pourcentage pour tes faux-frais... » Gustave se rembrunissait « la maison poulagas va jamais vouloir lâcher du pèze pour que ces petits cons achètent de l’artillerie... » L’objection tenait mais toujours en verve je lui rétorquai « dans cette affaire tout le monde sera cocu... » Gustave se grattaient les roubignols en me regardant d’un air inquiet « Qu’est-ce t’entends par là ? » Je nous servais deux nouvelles coupes en lâchant « Je vais t’expliquer mon plan... »  

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