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4 juillet 2018 3 04 /07 /juillet /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H il verrait un grand type en uniforme vert-de-gris la défaire avec frénésie. (133)

« Mais qu’est-ce que fichait ici cette belle tige ? » Reprenant ses esprits il abandonnait son vélo le long d’une palissade de chantier pour lui emboîter le pas. Marcher avec des talons aiguilles est un art, une esthétique qui ne va bien qu’aux déjà grandes. Celles qui veulent se hausser, tricher, ne font que se dandiner telles des dindes ridicules se promenant au milieu des flamants roses. Jeanne, avec ses abdos en béton de tenniswoman, enchaînait ses courtes foulées avec une fluidité qui conférait aux ondulations de sa croupe ferme un tangage harmonieux. Comme pour ajouter à la difficulté, la mâtine, portait une jupe droite étroite qui limitait l’allonge de ses compas. Toutes autres que la belle Jeanne, eussent sautillé, se serraient tordues les chevilles sur un macadam inégal, empli de nids de poules, auraient perdues de leur superbe. Elle altière, le buste projeté, le menton tendu sans arrogance, déjouait tous les pièges et filait vers le quartier des ambassades. Benoît laissait entre eux une belle distance afin de ne pas se faire repérer. Son avantage c’est qu’à aucun moment elle ne pouvait l’imaginer présent à Berlin-Est. À plusieurs reprises, alors qu’elle attendait aux feux tricolores pour traverser une avenue, en se plaçant dans un angle mort, il pouvait l’observer de profil. Souriante, à peine maquillée, les deux premiers boutons défaits de son corsage blanc donnaient à sa poitrine exposée une candeur mystérieuse. Pour lui, il ne faisait aucun doute elle se rendait à un rendez-vous galant.

 

Même si ça peut paraître étrange cette perspective le portait au plus haut point d’ébullition. Elle éveillait en lui l’instinct de voyeur. Son imagination carburait à plein régime. Il la voyait entrer dans un grand hôtel. Monter dans une chambre où l’attendrait un hiérarque du régime. Il soudoierait le portier et la suivrait. À l’étage il volerait un passe pour se glisser dans la chambre voisine. Avant même que les deux amants aient eu le temps de s’étreindre il aurait enjambé tous les obstacles pour se retrouver sur le balcon. Bien sûr la porte-fenêtre serait entre-ouverte et le vent gonflerait légèrement les rideaux. Sous cette protection illusoire il verrait un grand type en uniforme vert-de-gris la défaire avec frénésie. D’abord le corsage d’où jailliraient ses seins qu’il désenclaverait d’un geste sec. La fermeture-éclair de la jupe droite filerait le long de sa hanche laissant jusque ce qu’il faut d’espace pour que le cylindre de tissu entame une descente au long de ses cuisses gainées de soie couleur chair. L’émotion l’étreindrait face au spectacle de Jeanne, debout, poitrine nue, en porte-jarretelles prête à subir l’assaut de son amant. Celui-ci lui intimerait l’ordre d’ôter son petit slip de dentelle. Elle s’exécuterait avec grâce dans une gestuelle lente qui offrirait à Benoît la vision sublime de ses fesses hautes. Il en tremblait de désir. Oui il la prendrait en levrette, offerte à son va-et-vient asynchrone de type ridicule avec son pantalon tire-bouchonné sur ses chevilles. Il enrageait. Jeanne se faisait poissonnière, charretière, exhortait son étalon à plus de vigueur, le suppliait de la réduire à l’état de putain. Imperceptiblement Benoît s’était rapproché d’elle et il ne s’aperçut même pas qu’ils se trouvaient face à une grille encadrée par deux guérites où deux factionnaires, munis de kalachnikov, arboraient sur leurs casquettes et leurs uniformes l’étoile rouge de l’Union Soviétique

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3 juillet 2018 2 03 /07 /juillet /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Sacha goûta les plaisirs fades de la Convention internationale des égyptologues à Bucarest, l’ennui profond du congrès de la Fédération mondiale des syndicats à Varsovie, le néant absolu de la Foire au livre de Budapest et l’ambiance glaciale du Festival de la Paix et du chant de Leningrad. (132)

Pour Benoît, simple infiltré, misérable agent dormant dans le petit monde insignifiant des frelons de la Gauche Prolétarienne, accéder au statut international de répondant d’un agent double pour le compte de deux crèmeries de l’Ouest lui apparaissait comme un réel saut qualitatif. Son seul problème, si tant est que c’en fusse un réel, c’est qu’il ignorait le degré d’information de sa maison d’origine sur l’état d’avancement de son nouveau job. Le téléphone n’étant pas en ce temps quasi-préhistorique dans le domaine des télécommunications civiles ce qu’il est aujourd’hui Benoît prit la décision, après en avoir discuté avec Chloé, d’aller au consulat de France voir l’attaché militaire pour s’en m’ouvrir auprès de lui et lui demander d’entrer en relation directement, via la valise diplomatique, avec Marcellin. Son intrusion au consulat faillit tourner court dans le mesure où le consul était en congés, que l’attaché militaire était parti à la retraite sans avoir été remplacé et, qu’en tout et pour tout, il ne restait plus dans cette parcelle de France que le planton et une secrétaire revêche qui ne daigna même pas le recevoir lorsqu’elle contempla sa dégaine au travers de la baie vitrée de sa cage à poules.  Fataliste il battait en retraite lorsqu’il se butta à une belle et haute tige, en jupette blanche, qui serrait sur une fort belle poitrine une raquette de tennis Donnay. Un peu penaud il s’excusait en français ce qui déclencha chez elle l’expression d’un réel enchantement « Enfin, un français qui ne soit pas un bidasse ! »

 

C’est ainsi que Jeanne, la copine de la fille du consul de France à Berlin, entra dans sa vie. Qualification inexacte puisque, avec un art consommé de l’esquive, elle le maintint pendant un long moment éloigné de son lit. Ce n’était pas pour déplaire à Benoît que de se retrouver dans la position d’un soupirant. Chloé venait de partir pour Milan et Sacha fourbissait ses arguments pour convaincre les services de la RDA de son utilité de l’autre côté du mur. Tel ne fut pas la décision des bureaucrates qui décidèrent de faire voyager Sacha dans les pays frères pour qu’ils puissent sonder les reins et les cœurs de certains intellectuels tentés par un éventuel voyage aller sans retour vers les douceurs du monde capitaliste. Ainsi Sacha goûta les plaisirs fades de la Convention internationale des égyptologues à Bucarest, l’ennui profond du congrès de la Fédération mondiale des syndicats à Varsovie, le néant absolu de la Foire au livre de Budapest et l’ambiance glaciale du Festival de la Paix et du chant de Leningrad.  Consciencieux comme un bon élève il mettait le moindre choriste géorgien ou la plus minable syndicaliste de Corée du Nord en fiche tout en rédigeant pour le compte de Benoît des rapports synthétiques sur les modes de propagation de la désinformation anticommuniste dans la presse du Tiers-Monde ou sur l’état d’esprit déplorable des oncologues internationaux réunis à Sofia. Benoît lui ne s’emmerdait pas ferme son entreprise de séduction de la belle Jeanne le mobilisait.

 

Ses collègues américains, contrairement à lui, trouvait le travail de Sacha intéressant et pertinent. Les jours défilaient, vides. Jeanne le rendait fou. Chloé ne donnait plus signe de vie. Sacha se consacrait avec un enthousiasme sans limite à la chasse aux femmes des diplomates africains accompagnants leurs maris dans les Congrès exotiques dont raffolaient les pays du socialisme réel. Très bonne pioche selon Bob Dole. Que faire ? Prendre Jeanne d’assaut, Benoît courrait tout droit à la catastrophe. Rentrer à Paris, pour quoi faire ? Partir ? Oui mais partir pour où et pour quoi faire ? Même Karen n’arrivait plus, en dépit de ses assauts répétés, à le tirer de son ennui abyssal. Berlin lui sortait par les yeux. Jeanne faisait deux pas en avant puis trois pas en arrière. Un beau matin plein de soleil Benoît enfourcha un vélo et fila tout droit vers le check-point Charlie. À son grand étonnement personne ne se souciait de sa petite personne. Son bonjour en français aux Vopos sembla leur suffire. Il en resta pantois mais ça le requinqua. Il pédalait gaiement sur des avenues, aussi larges que des autoroutes, qui le menaient jusqu'à l'avenue Unter den Linden en passant par l'Alexanderplatz le nouveau centre-ville du « siège du gouvernement de la RDA » pour ne pas dire Berlin-Est capitale de l’autre Allemagne puisque celle de l’Ouest se contentait de Bonn. La soif commençait à le dessécher et alors qu’il cherchait des yeux une taverne pour s’envoyer un bock ses yeux tombèrent sur une fille perchée sur des talons aiguilles d’au moins 15 cm qui traversait au feu rouge : Jeanne. Il faillit percuter un paquet de cyclistes à l’arrêt.

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30 juin 2018 6 30 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Benoît organisa une dînette à la française accompagnée d’un Latour 1929, d’un Haut-Brion 1948 et d’un Corton-Charlemagne 1962 avec le fromage (131)

« Les traîtres sont des divas, Edward. Ils ont des dépressions nerveuses, des crises de conscience et des besoins exorbitants. Les Wolfgang de ce monde le savent. Si vous ne leur menez pas la vie dure, ils ne croiront jamais que vous valez la peine d’être acheté. » Qui plus que le grand John Le Carré a su décrire de l’intérieur le monde étrange des espions qui venaient du froid ? Pas grand monde et son affirmation s’appliquait à merveille à Sacha qui adorait croire que les services du bloc communiste le prissent pour une prima donna diva repérée, ferrée puis engraissée à prix d’or ce qui ne l’empêchait pas d’abreuver Benoît de ses crises de conscience. Pour l’entretenir dans ce perpétuel déséquilibre Chloé cultivait, avec un soin de jardinier, sa propension cyclothymique en le poussant dans le sens de sa plus grande pente. Pendant la guerre froide les opérations de retournement d’agents, d’un bord ou de l’autre, au profit du camp adverse relevaient de la routine pure et simple mais, dans le cas de Sacha, même s’il avait pris langue avec des émissaires de la RDA, celle-ci se révélait un peu plus difficile car l’oiseau ne correspondait pas au profil classique de l’espion. Il croyait, ou peut-être feignait-il de croire, à ce qu’il professait c’est-à-dire que la cause de la paix passait par son ralliement au camp communiste alors comment en faire l’instrument de l’impérialisme américain qu’il vomissait ?

 

Pour une fois la réponse à cette question cruciale vint de Benoît. Sacha vouait aux vins français une passion non feinte. Benoît en avisa Bob Dole pour qu’il passât une commande de Grands Crus Bordelais, de beaux  fleurons de Bourgogne et de quelques caisses de Krug et de Dom Pérignon. Son plan, pour ne pas éveiller les soupçons de Sacha, consistait à organiser un pseudo casse dans la cave de la villa des américains pour y faire la razzia de leurs grands vins français. Le tuyau venant, toujours le détail qui crédibilise, de la petite bonne des cow-boys qu’il venait de séduire récemment. Ainsi fut fait à l’aide d’une camionnette de blanchisseur, soi-disant volée par ses soins, que ses commanditaires avaient mis à ma disposition. Pour corser légèrement leur intrusion, toujours le détail qui crédibilise, Bob Dole fit une petite incursion dans la cuisine pendant qu’ils opéraient en sous-sol. Sacha se liquéfia. Bob Dole repartit en claquant la porte. Sacha alla pisser sur le tas de charbon tout en jurant en allemand. Benoît lui bourra les côtes en le charriant ce qu’il apprécia que très modérément. Ils rentrèrent en silence. Sacha fit une crise car Chloé ne les attendait pas. Benoît se fâcha tout rouge en le traitant de révolutionnaire en peau de lapin, d’enfant gâté et de couard. À son grand étonnement Sacha fondit en larmes.

 

Cet intermède inattendu permettait à Benoît de commencer son travail de sape. Il dégotait des glaçons dans le grand frigo de l’étage des mères  et il déposa un Dom Pérignon 1962 dans un seau en acier galvanisé. Sacha, en boule sur son vieux canapé, ressemblait à un chiot privé de mère. Dans leur razzia, le hasard bien orienté par les soins de Benoît leur avait offert un lot de saucissons secs et de saucisses sèches, deux beaux jambons, une grande cagette de fromages français : du Beaufort, du Comté, du Salers, un grand Brie et de la Tomme de Yenne, et deux belles miches de pain. Pour faire bon poids il avait aussi embarqué un bocal de cerises à l’eau-de-vie et deux bouteilles de Cognac non prévus à l’inventaire. Pour servir le champagne l’imagination de Benoît palliait l’absence de verrerie adaptée en réquisitionnant deux ciboires qu’un de leurs adeptes, dans un moment de rage païenne, venait de voler dans la sacristie d’une église des beaux quartiers. Les bulles ravivèrent le moral du futur agent double. Ensuite Benoît organisa une dînette à la française accompagnée d’un Latour 1929, d’un Haut-Brion 1948 et d’un Corton-Charlemagne 1962 avec le fromage. L’euphorie aidant Benoît lui parlait de la France patrie des droits de l’Homme et du bien-vivre. Pour une fois Sacha l’écoutait avec une réelle attention. Il le sentait prenable mais, à son grand étonnement, ce fut lui qui lui tendit la perche alors qu’il sirotait un Delamain tout en tirant sur un Puros cubain : « Et si tu me servais de relais avec les vrais démocrates français, je pourrais peut-être œuvrer pour l’amitié entre les peuples... »  

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29 juin 2018 5 29 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H l’important c’était d’entretenir la machine, de développer le fonds de commerce du renseignement, de pomper le maximum de crédits aux gouvernements, d’entretenir l’illusion de la menace, de conforter les chefs dans leur paranoïa (130)

Le retournement de Sacha passait bien sûr par les femmes, Karen et Chloé s’y employèrent avec la rouerie du sexe dit faible en exploitant sans vergogne le goût qu’ont les nabots pour les hautes tiges. Pour ne pas éveiller de soupçons Benoît servit d’intermédiaire en plaçant lors d’une beuverie en tête à tête avec Sacha que Chloé en pinçait pour lui. Il s’esclaffa bruyamment avant de lui servir que ses responsabilités de chef lui interdisait de se laisser aller aux folies de l’amour, baiser lui suffisait. Cette profession de foi déboucha, dès le lendemain soir, par une irruption de Sacha dans l’alcôve où Chloé qui, comme par hasard, dormait dans les bras de Karen. Elles le consommèrent, telles des mantes religieuses, sans répit, le pompant, l’asséchant, le réduisant à l’état de serpillère essorée.  La nuit n’y suffit pas, elles ne le lâchèrent qu’en fin de matinée. Karen vint rejoindre Benoît alors qu’il s’apprêtait à sortir. Dans son style inimitable elle entreprit de le délester de la semence qu’il avait dû accumuler en pensant à elle toute une nuit sans elle. Son agenouillement fut sublime et, pendant que ses longs doigts glacés le défaisaient, elle lui disait que tout ce qu’elle venait de faire avec Sacha c’était pour lui qu’elle l’avait fait, par amour. À l’instant où elle désincarcérait son sexe déjà en érection Karen, lui jurait une fidélité absolue. Lui seul pouvait revendiquer la possession absolue de son corps. Il était son homme, son maître, le futur père de ses enfants.

 

Le plan des américains consistait à faire en sorte que Sacha, soi-disant démasqué par leurs services, passe le Mur pour se réfugier en RDA et, bien sûr, de continuer de travailler là-bas pour la Stasi à d’autres tâches – le travail de flicage ne manquait pas dans cette sinistre démocratie populaire – tout en entretenant, avec l’accord de ses chefs, des relations avec ses anciens copains de l’Ouest qui, bien sûr, lui fourniraient des renseignements gracieusement offerts par les services occidentaux. Ce type d’opération relevait du pur classicisme sans pour autant qu’une quelconque des parties en présence puisse réellement savoir au bout du bout qui intoxiquait qui, qui manipulait qui. Avec le recul Benoît était intimement persuadé que tout le monde s’en foutait, l’important c’était d’entretenir la machine, de développer le fonds de commerce du renseignement, de pomper le maximum de crédits aux gouvernements, d’entretenir l’illusion de la menace, de conforter les chefs dans leur paranoïa, de se donner l’illusion de vivre dangereusement. La grande famille des espions se serrait les coudes, elle pratiquait un marketing de l’offre très efficace pour une demande qui ne recelait aucune limite. Restait à convaincre cette bourrique de Sacha d’entrer dans le jeu sans qu’il ait le sentiment de trahir ses idéaux.

 

Comme toujours la solution vint de là où ils ne l’attendaient pas : de Sacha lui-même. Son entichement pour Chloé relevait du calcul : pour lui, elle seule, du fait de sa culture politique, de son sens aigue de la stratégie, de son goût du pouvoir, pouvait prétendre au titre envié de compagne officielle du guide suprême. Il la saoulait de ses analyses alambiquées mais elle tenait bon. Bien lui en pris car un soir, après un dîner arrosé et pour une fois plantureux car l’un de leurs nouveaux camarades venaient de débarquer de son Piémont avec une valise pleine de victuailles, il se déballonna sans qu’elle ne lui demande quoi que ce soit. Pour lui, la cause de la paix, le triomphe des travailleurs, passait non par nos manifestations stupides au cœur du Berlin embourgeoisé mais par la RDA qui, en dépit de ses insuffisances, de ses atteintes aux libertés, de sa soumission aux Soviets, recelait encore des ingrédients susceptibles de bouter l’impérialisme américain hors d’Europe. Son projet, qu’il murissait depuis des mois, était de plier bagages et de passer à l’Est. Chloé tenta pour la forme de le dissuader. Imperator il la coupait « tu viens avec moi, bien sûr ! » Alléluia le poisson était bien ferré, elle lâcha du fil en l’assurant qu’elle le suivrait mais qu’il lui fallait faire un aller-retour en Italie avant. Pour encore mieux le tenir au bout de sa gaule Chloé ajoutait qu’il valait mieux qu’elle ne le rejoigne que plus tard pour que les pointilleuses autorités de la RDA évite de les soupçonner de je ne sais quel coup tordu. Sacha apprécia à sa juste valeur cette précaution et intima l’ordre à Chloé de satisfaire son péché : se caresser devant lui, ce qu’elle fit avec un réel enthousiasme.

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28 juin 2018 4 28 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H S’en tenir au discours bêlant des pacifistes « plutôt rouge que mort » ou à celui des partisans de la lutte armée des FAR débouchant sur le vide et la violence aveugle, c’était se donner bonne conscience (129)

Contrairement aux versions officielles que les bonnes âmes nous servent aujourd’hui, les allemands de l’Ouest, ceux de Bonn la petite capitale de la RFA, n’aimaient guère les Berlinois de l’Ouest. Deux années avant la chute du mur, la vitrine la plus avancée de l’Occident libre, le petit joyau enfoncé dans le cul des pays du Pacte de Varsovie, et plus concrètement dans celui de l’autre Allemagne dite Démocratique, coûtait aux contribuables ouest-allemands la bagatelle de 22 milliards de deutschemarks, soit comme l’écrivait un de ces économistes adepte de la formule qui frappe les esprits « 41 857 marks à la minute ». Berlin-Ouest relevait pour beaucoup de la danseuse coûteuse et, chaque fois qu’ils postaient une lettre, le timbre de solidarité obligatoire du Notopfer Berlin – 10% de sacrifice pour la détresse – ça leur laissait, de 1948 à 1956, un goût amer sur la langue. Bien sûr, l’image humble et courageuse, du bourgmestre Willy Brandt qui saura par des gestes symboliques, lors de la répression sanglante par les russes de l’insurrection hongroise en 1956, où  il prit la tête dizaine de milliers de jeunes manifestants se mettant en route vers la porte de Brandebourg au cri de « Russes dehors ! » ou lors de son agenouillement en 1970 devant le mémorial du ghetto juif de Varsovie, masquer toutes ces petites mesquineries petite bourgeoise.

 

 Pour en revenir aux petits jeux du Berlin des années 70, qui peuvent prêter à sourire en ce début du XXIe siècle, où par-delà les effets d’intoxication du camp de ceux qui justifiaient l’enfermement, donc l’asservissement de leurs populations à un régime policier et bureaucratique, par la résistance à une autre mainmise : celle de l’impérialisme américain, choisir son camp relevait d’un vrai courage. S’en tenir au discours bêlant des pacifistes « plutôt rouge que mort » ou à celui des partisans de la lutte armée des FAR débouchant sur le vide et la violence aveugle, c’était se donner bonne conscience. Chloé et Benoît avaient choisi de se situer à la lisière mais d’en être, de se plonger les mains dans la merde même si les éclaboussures les transformaient en « traîtres à la cause des peuples opprimés ». La responsabilité des communistes occidentaux et de leurs compagnons de route, dans ce partage stupide en deux camps irréductibles, était entière. Qu’ils viennent aujourd’hui, surtout en France, se recycler en derniers défenseurs des opprimés les glaçait et les énervait à la fois. L’Opération Rouge Gorge, même si elle était foireuse, relevait du seul vrai combat, celui qui permettait d’entretenir la flamme dans les têtes de ceux qui ne voulaient ni fuir la RDA, ni se coucher ou coucher avec les séides de la Stasi. Pourrir la vie des hiérarques calcifiés d’en face et foutre la merde chez les allumés des FAR, même avec le fric et la logistique des services américains, c’était inconfortable mais fichtrement plus utile que les soit disant engagements de Sartre et des frelons de la GP.

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27 juin 2018 3 27 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H y’a pas à dire c’est un plus avec les puritains de la Côte Est pour qui un petit pompier en loucedé ce n’est pas péché (128)

Chloé lisait au-dessus de l’épaule de Benoît. Les amis américains les observaient avec une fausse décontraction fortement teintée de condescendance. Lecture faite, Benoît décidait, à nouveau, de cogner fort et, pour corser son propos, de truffer son attaque d’un vocabulaire inaudible par la quasi-majorité des cow-boys présents. Son entame se fit mielleuse « Merci, mon cher Bob, vous êtes trop bon de porter à mes yeux de second couteau une telle littérature. Vos services n’ont pas perdu la main. Ils continuent d’arroser au plus haut niveau et la récolte est fructueuse... » Chloé lui massait le cou. Il montait en régime : « Après m’avoir offert comme mise en bouche deux beaux spécimens du Département d’État ; à propos de mise en bouche, entre nous, cher Bob, votre Eva m’a tout l’air d’une vraie goulue, y’a pas à dire c’est un plus avec les puritains de la Côte Est pour qui un petit pompier en loucedé ce n’est pas péché. Je constate que vous ne me démentez pas... » Bob restait impassible sûr qu’il était que ses coéquipiers n’entravaient rien des propos de Benoît. Chloé allumait une cigarette. « Donc, avec le PQ du père Debré payé à prix d’or vous me faite le coup classique du mépris. En clair, primo tu me mets sous le nez que vos affidés : les rosbifs et les teutons de Bonn font tout pour nous enfiler, ça s’est un scoop ! Même les bourrins de la DST l’ont compris, c’est dire ; deuxio, tu me montres qu’en dépit de nos rodomontades nous sommes tout juste capables d’avoir assez de carburant pour que nos chars aillent jusqu’à Varsovie, après faut qu’on vous demande de l’aide. Bref, tu me balance que nous ne sommes que des va de la gueule ! Entre nous je vais te dire : tout ça pour ça ! Tu me déçois beaucoup Bob. Il va me falloir du plus costaud si tu veux que je te donne un coup de main pour ton opération Rouge Gorge. »

 

Comme dans un vaudeville Eva Harriman pointait, au beau milieu de la péroraison de Benoît,  son joli petit bout de nez poudré. Il se fit grossier « Alors ma poule : on écoute aux portes ! » Elle ne bronchait pas. Avec une froideur inhabituelle Chloé prenait la parole « Et si nous passions vraiment aux choses sérieuses. Virez-moi la volaille et puis causons entre gens du même monde ! » Ils ne restèrent plus que quatre, Chloé et Benoît sur le canapé, Bob debout derrière le fauteuil où venait de prendre place Eva qui croisait ses belles jambes sans aucun souci pour la vision qu’elle offrait. Elle attaquait dans un français pointu « La clé de la question européenne est l’Allemagne. Elle est au cœur de l’Europe et, en dépit de ses liens culturels et économiques avec l’Occident, elle risque toujours d’être attirée vers l’Est qui détient des millions d’allemands en otage. Notre intérêt bien compris c’est d’arrimer chacune des deux Allemagnes à leur bloc respectif. La construction européenne piège la RFA en l’obligeant à tenir compte de la France. Pour la RDA le lien est plus fort mais l’attrait de l’Ouest pour ses habitants reste un problème préoccupant. Chez nous, avec l’amendement Mansfield au Sénat, pour un désengagement américain en Europe, l’important est d’agiter la menace que fait planer sur l’espace européen l’arsenal militaire soviétique. Les russes savent pertinemment que sans le bouclier nucléaire américain l’Europe est en danger. Ils jouent la France contre la RFA. Sur cet échiquier les mouvements gauchistes sont les seules pièces qui peuvent perturber les règles du jeu. Nous avons donc décidé, avec l’Opération Rouge Gorge, de noyauter leurs principaux chefs en donnant des gages à tous. Vous êtes nos virus... »

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26 juin 2018 2 26 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Il convient de considérer ces thèmes d’ordre général, autant que ces invites précises, comme des pièges. (127)

Ils échangèrent longuement sur la politique étrangère du Président Pompe qui rassurait un peu plus les Yankees que celle du Grand Charles. Benoît le titillait sur l’impasse vietnamienne. Robert J. Parker lui Ie branchait sur les grands châteaux de Bordeaux et lui disait toute son admiration pour Albert Camus. Bob Dole leur servait du café avec des précautions de châtelaine. La blonde contemplait Benoît avec des yeux qui en disaient plus long qu’une invitation, celui-ci savourait sa victoire. La tournure des évènements prenait tout le monde à revers, y compris Chloé. Pour la rassurer, lui faire bien comprendre qu’il allait bien suivre ses instructions, alors qu’elle le regardait intriguée Benoît fermait les yeux de façon ostensible. Quand il les rouvrit elle lui souriait. Parker et son adjointe, Eva Harriman, la blonde aux cuisses de velours, des diplomates du Département d’État, croyant la partie gagnée, prirent congés. Ils allaient enfin pouvoir passer aux choses sérieuses entre gens du même monde, celui des coups tordus où tout le monde trompe tout le monde et où chacun en arrive souvent à se tromper soi-même. Ici, avant même que Bob ne lui explique les tenants et les aboutissants de l’opération Rouge Gorge Benoît savait par avance qu’il allait s’engager sur des sables mouvants. Il se sentait revivre car, comme il n’avait depuis fort longtemps aucun état d’âme, ni la moindre réticence morale, seul l’attrait d’une réelle mise en danger le motivait. Passer de l’autre côté du mur valait son pesant d’adrénaline. Le faire en confiant ses intérêts à Chloé lui donnait le sentiment d’être un fil-de-fériste aux yeux bandés se moquant des Vopos.

 

Bob Dole lui tendait une note :

 

 N. AN-5 AG-2/1014

Le Ministre d’État chargé de la Défense Nationale

Le 11 février 1971

 

Note à l’attention du Président de la République

 

« Peu de temps après votre élection, vous avez dit de la politique européenne : « Pour la France, c’est avant tout d’être bien avec Washington et Moscou. »

 

S’il est un domaine où cette réflexion s’applique entièrement, c’est bien celui de la Défense. Il convient d’autant plus d’en être convaincu que la tentation de « coopération européenne » risque de nous attirer dans une situation où nous perdrions le bénéfice de notre indépendance, sans contrepartie sérieuse. J’ajoute que l’organisation de notre défense et notre capacité de puissance militaire ne nous permettent pas des engagements inconsidérés.

 

Je reprends ces deux points.

 

Le premier est celui de la coopération européenne en matière militaire.

 

Nous sommes l’objet d’actions de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne qui sont présentement séparées, mais qui peuvent un jour être jumelées. Les deux pays se servent, pour nous tenter, de thèmes d’ordre général. Du côté allemand, on estime avoir besoin d’un soutien pour compenser le désengagement américain... Du côté anglais, on se fait et on se fera de plus en plus le champion d’une défense européenne dont il sera dit qu’elle est la première étape pour acquérir, à l’égard des États-Unis, une situation militaire crédible.

 

Ces thèmes d’ordre général servent de prélude à des invites précises : participation du comité nucléaire de l’O.T.A.N. ; à l’organisme dit « Eurogroup » ; demande de participer à des discussions de planification pour les forces conventionnelles et d’emploi pour les forces nucléaires.

 

Il convient de considérer ces thèmes d’ordre général, autant que ces invites précises, comme des pièges. Il s’agit en fin de compte de nous enlever notre indépendance et de modifier nos conceptions stratégiques. Sans doute ne peut-on pas toujours répondre par des négatives, et ce n’est pas altérer substantiellement nos conceptions que d’admettre dans des conversations d’état-major une discussion dur certains plans communs d’action, à condition d’affirmer toujours qu’il s’agit là, à nos yeux, d’hypothèses parmi d’autres.

 

Aller plus loin serait un risque considérable ou, plus exactement, une certitude de voir altérer nos relations tant avec les Etats-Unis qu’avec l’Union Soviétique...

 

 Un second point doit être mis en lumière : l’organisation de notre capacité militaire... Notre puissance militaire est orientée vers l’augmentation progressive de notre capacité propre de défense, sans doute en nous permettant, le cas échéant, de faire bonne figure dans une stratégie interalliée, mais en fait notre capacité à participer dans n’importe quelles conditions, dans n’importe quel endroit, à une longue ou dure action militaire, à caractère continental est limitée, et ne peut pas l’être, compte tenu de l’ensemble des données, notamment financières qui commandent notre politique.

 

Cette réflexion est capitale pour notre diplomatie : nos engagements doivent être limités à notre capacité d’intervention, qu’il s’agisse de l’Europe ou de l’outre-mer.

 

Michel Debré

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 07:00
Veronica Lake by George Hurrell, c. 1942 

Veronica Lake by George Hurrell, c. 1942 

« Fais-moi une confiance aveugle... » Le message de Chloé avait le mérite d’être simple et clair. Benoît réduisait le bristol en mille morceaux et il tirait la chasse d’eau. Pendant sa courte absence le cercle s’était élargi de deux unités : debout derrière Bob Dole un grand noir, sosie de Sidney Poitier, costume gris perle impeccable, qui mâchouillait du chewing-gum d’un air las et, assise aux côtés de Chloé une femme blonde, très fardée, en tailleur noir dont la veste cintrée soulignait une taille de guêpe. Elle affichait en le voyant un sourire carnassier dévoilant une dentition blanc de blanc. Pour me conformer au désir de Chloé Benoît  s’abstint de toute remarque même si le côté mise en scène de cette étrange réunion commençait à lui taper sur le système. Nonchalamment le grand noir venait vers lui, le prenait par le bras et l’entrainait vers un grand Chesterfield au cuir craquelé qui occupait une sorte d’alcôve recouverte d’une grande verrière donnant sur un jardin potager. La blonde sophistiquée vint les rejoindre lorsqu’ils furent assis. Avec une décontraction surjouée elle se posait sur l’un des accoudoirs du canapé et sa jupe droite, en un retrait qu’elle ne cherchait pas à contrecarrer, dévoilait des cuisses d’un galbe impeccable et surtout le haut de ses bas retenus par un porte-jarretelles. En plongeant son regard dans son entrecuisses Benoît l’apostrophait grossièrement « Ma poule je carbure au café. Alors magne ton beau cul pour aller m’en chercher... » Ses faux-cils tressautèrent sous l’effet d’une incompréhension manifeste. En prenant le grand noir à témoin Benoît ajoutait « désolé mais ne comptez pas sur moi pour faire l’effort de parler votre putain de langue...»

 

Le français de Benoît les déroutait. Sur un claquement de doigt du grand noir Bob Dole rappliquait à grandes enjambées. Benoît exigea sitôt la présence de Chloé. La blonde, pensant qu’il n’entendait rien à leur sabir compressé et débité à la hache, s’adressait à Bob Dole d’un air courroucé en lui disait en substance « Que me veux cette petite merde de français ?» Bob, chagriné, tentait de l’apaiser en lui expliquant que Benoît tentait une diversion. Elle fronçait ses sourcils. Bob reprenait l’initiative « il nous comprend mais il fait sa forte tête et exige de ne parler que français. » La blonde suffoquait. Benoît en profitait pour lui tendre un index d’honneur. Chloé lui empoignait l’épaule « arrête tes conneries ! » Bob surenchérissait « vous jouez à quoi ? » Benoît explosait « au con bordel de merde ! J’en a plein le cul de votre cinéma. Si ça vous a échappé je viens de passer trois jours formidables dans un trou à rats trois étoiles entre les mains de nazillons à la manque qui m’ont attendri selon votre expression. Je croyais que nous étions raccord Bob, cartes sur table et voilà que vous tentez de me bluffer en me sortant cette pouffiasse qui se prend pour Veronica Lake et ce gandin qui joue les muets du sérail. Puisqu’avec votre arrogance congénitale vous prétendez tout savoir sur tout moi le petit con de français je vais vous dire ce que vous ne savez pas sur moi. Je bouffe à tous les râteliers. Pour du fric et du cul je vendrais ma mère, je prostituerais ma sœur et je trahirais même mon putain de pays... » Au grand étonnement de Benoît, dans un français impeccable, sans le moindre accent, le grand noir impassible interrompait ma diatribe d’un « ce jeune homme à parfaitement raison. Nous nous sommes mal conduits à son égard. Entre alliés ce n’est pas correct... » Il lui tendait sa grande main « Robert J. Parker ancien attaché financier à Paris. J’étais très ami de Claude Pompidou et du couple Chalandon... » Son large sourire soulignait la grosse perche qu’il venait de tendre à Benoît qui  lui secouait la main en se disant qu’il savait maintenant dans quelle catégorie il devait boxer.

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22 juin 2018 5 22 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H ils prirent un taxi pour se rendre dans une villa du Neuilly berlinois de Dahlem. (125)

Benoît affichait une mine dégoûtée qui mettait en joie bob Dole « Vous les pacifistes ce que vous ne savez pas c’est que c'est pire que ce vous pensez et dénoncez. Là-bas nous tirons sur tout ce qui bouge. Nous y faisons, comme vous dites à Paris, des trucs à faire gerber. Cette guerre est dégueulasse et nous la faisons dégueulassement ». Le Bostonien le prenait-il pour un con ou était-il en train de le tester ? Comme la faim tenaillait Benoît il  fonçait tête baissée « Très franchement vos confidences sur vos horreurs au Vietnam moi je m’en bats les couilles ! Soit vous me sortez illico de ce trou à rats et je veux bien que nous en venions à l’essentiel de ce qui vous amène. Sinon je me tais et les teutons seront bien obligés de me laisser sortir sous la pression de mon consulat... » Benoît bluffait bien sûr puisqu’il savait pertinemment que, même si par je ne sais quel hasard son incarcération revenait aux oreilles du consul, celui-ci ne se précipiterait pas pour le sortir du trou. Bob Dole contemplait ses ongles manucurés avec l’air las d’un type qui a mieux à faire que de « traiter » un petit con de français prétentieux. Son dédain motivait Benoît qui jouait le tout pour le tout « c’est Sacha qui vous intéresse ! » Son affirmation faisait relever les sourcils du ricain dont les yeux bleus s’allumaient. « C’est un bel appât pour la pêche au gros. Il a tout pour nous plaire ce garçon mais il navigue dans des eaux qui ne nous sont pas accessibles alors nous souhaitons vivement que vous nous l’apportiez sur un plateau... » La réponse de Benoît fusait « et ça justifiait le traitement que m’ont infligé ces nazillons... » Dole soupirait « simple préparation psychologique et une couverture en béton vis-à-vis de vos petits camarades : à votre retour ils vous fêteront comme un martyr de la cause... » Benoît ricanait « je vous trouve bien sûr de vous : qu’est-ce qui vous fait croire que je vais marcher dans votre combine ? »

 

La soudaine gêne de Dole, qui se traduisait par un imperceptible dandinement doublé d’un soudain intérêt pour sa chevalière d’officier qu’il faisait coulisser au long de son annulaire, laissait pressentir à Benoît qu’il tenait du lourd pour le faire céder. Sa bonne éducation de wasp bostonien devait lui faire chercher les bons mots. Le corps endolori de Benoît se cabrait, il se concentrait. Ce salaud policé, indifférent aux massacres des niakoués, qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de lui balancer son atout maître ? L’évidence cinglait Benoît qui gueulait « vous tenez Chloé ! » La commisération non feinte de Dole lui donnait des envies de lui foutre son poing sur la gueule. Il se réfrénait.  Sa levée d’écrous se fit dans les formes. Il ne fallait pas le griller. Chloé l’attendait à la sortie et ils prirent un taxi pour se rendre dans une villa du Neuilly berlinois de Dahlem. Ils restèrent silencieux tout au long du parcours mais Benoît connaissait suffisamment Chloé pour savoir qu’elle préparait la contre-attaque. Les américains adorent monter des opérations avec un luxe de détails, de précautions, de réassurances et pour ce faire ils mobilisent une flopée de spécialistes en tout genre. Une fois arrivés ils se retrouvèrent donc entourés d’une bonne demi-douzaine de types que l’on eut dit tout droit sorti d’un roman de John Le Carré.

 

La séance débuta par un diaporama commenté par Bob Dole. Dès les premières images le doute n’était pas permis : ces messieurs disposaient de taupes dans leur tanière. Seule la pruderie américaine les dispensa de visionner leurs ébats. Sacha y tenait bien sûr la vedette. Très vite Benoît comprenait qu’il entretenait avec l’Est des liens étranges : rendez-vous furtifs dans des cafés, passages réguliers à la Grande Poste où il recevait du courrier en poste restante, discussions dans des parcs toujours avec le même homme, un vieux type boiteux et affublé d’un imperméable militaire. Dans l’obscurité Chloé lui glissait un bristol dans la poche de mon pantalon. Quand la lumière se fit, l’un des adjoints de Bob Dole, un petit bouledogue aux yeux exorbités d’hyperthyroïdien, débitait à toute berzingue, en bouffant ses mots, la fiche de Sacha. Benoît l’interrompait en se levant et en proclamant un « j’ai envie de pisser » qui lui valait des regards dégoûtés. La cote de la France et des français, déjà bien basse pour les cow-boys de la CIA, en prenait un nouveau coup derrière la casquette. Benoît s’en tamponnais bien sûr l’important pour lui c’était de prendre connaissance du bristol de Chloé.

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21 juin 2018 4 21 /06 /juin /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H son accent traînant irlando-bostonien trahissaient le rejeton d’une famille patricienne. Il offrait à Benoît une Lucky Strike sans filtre (124)

Dire ce qui s’était passé ensuite, Benoît avait bien du mal à retracer le fil des évènements. Tout ce dont il se souvenait c’est qu’une fois Sacha porté en lieu sûr, il s’était fait alpaguer par la meute policière, rouer de coups de matraques et propulser dans un fourgon où il avait perdu connaissance. La cellule, comme toutes les cellules du monde, puait la pisse, les excréments et le vomi. Dès son premier interrogatoire, son statut de gaulois, lui valut un traitement de faveur de la part des bourres ouest-allemands. Par souci esthétique pas touche à son portrait mais pour le reste tout y passait avec un raffinement sadique. Benoît affrontait pour la première fois la torture. Ils le ramenaient périodiquement dans sa cellule pour qu’il ait le temps de méditer. Procédure classique pour mettre à mal ses dernières défenses psychologiques. Ce qui l’incommodait le plus c’était sa propre pestilence. Saoulé de coups Benoît ressentait plus rien. Son absence de papiers d’identité lui permettait de bien jouer son rôle de pauvre étudiant pacifiste. Les bourres, en dépit de leur traitement de faveur, ne lui apparaissaient pas vraiment soucieux de lui faire avouer où se trouvait la planque de Sacha qu’ils devaient sans nul doute connaître. Ils bénéficiaient de leur part d’une forme maîtrisée d’attendrisseur. Ils le préparaient en n’étant que des comparses minables et c’était ce statut qui les rendait si féroces. Le matin de son troisième jour de détention, un sec teuton faciès nazi en blouse blanche le convoyait jusqu’à l’infirmerie où une  grosse teutonne faciès nazi en blouse blanche le calfatait tant bien que mal. Ensuite il eut droit à une douche puis au barbier puis à un petit déjeuner teuton dans une sorte de réfectoire empestant le crésyl. Alors qu’il avalait leur jus de chaussette un grand échalas, cheveux blond roux en brosse, blouson d’aviateur, Ray Ban, sourire étincelant, lui tendait une large main couverte d’un duvet frisottant « Bob Dole ! »

 

La fermeté de sa poignée de main rajoutait une touche supplémentaire à sa dégaine faussement décontractée mais le pli impeccable de son pantalon de velours finement côtelé, le chic discret de ses derbys à semelles cousues Goodyear et son accent traînant irlando-bostonien trahissaient le rejeton d’une famille patricienne. Il offrait à Benoît une Lucky Strike sans filtre et lui tendait la flamme d’un Zippo avant de s’asseoir face à lui. Son irruption ne surprenait Benoît qu’à moitié mais, un peu parano, il s’interrogeait sur l’étendue de ses renseignements sur son pedigree. En toute logique, eu égard à l’infiltration des services de renseignements US dans ceux de ses alliés occidentaux, le soi-disant Bob Dole devait posséder sur son compte une fiche longue comme le bras. Le seul hic pour lui c’est qu’en fonction de la source d’où provenaient ses renseignements, il pouvait le classer comme du menu fretin facilement retournable ou comme un gros poisson qu’il faut ferrer avec soin. Le mieux pour Benoît était de prendre un profil bas, de jouer au con. Il lui proposa du café. Son rictus dégoûté tenait lieu de réponse. Il ironisait en français « il est un bon cousin germain du vôtre ». À son grand étonnement Dole goûtait manifestement le double sens de sa plaisanterie, en opinant avec un air entendu. Si la grande maison de Langley lui déléguait un francophile raffiné ça sentait le coup parti de très loin. Son très cher Ministre Marcellin, obsédé par la menace internationaliste, l’offrait-il en pâture à la CIA ou était-ce l’inverse : son petit jeu intéressait-il les américains ? Comme la marge de manœuvre de Benoît se résumait à peau de zibi il cessait de se poser des questions et se concentrait sur les propos de Bob qui lui apprenait qu’il avait servi pour la CIA au Vietnam.

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