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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 06:00

Tom Simpson pèse sur la mémoire du Tour de France comme une grosse ...

Moi, mais je suis souvent à la peine tel un sprinter gravissant le col de l’Aubisque, suant sang et eau, poumons en feu, mollets saturés d’acide lactique, au bord de l’abandon, de la honte de la voiture-balai, vaille que vaille j’arrive au sommet épuisé et je me laisse aller en roue libre dans la descente en me posant la question : qu’en as-tu retenu ?

 

Pour ne rien vous cacher, souvent pas grand-chose, dans l’aridité du langage savant, des références à foison, des citations multiples, mes pauvres neurones sont à la peine, je me déconnecte du texte, je m’égare et je me perds.

 

Sans prétention je ne suis pas plus con que la bonne moyenne, 18/20 en philo au bac philo en 1965 (ça notait dur en ce temps préhistorique du avant les 80% de bachelier), alors je suis en droit de me demander : qui lit la prose savante des intellectuels dans AOC ?

 

Et qu’on ne vienne pas me dire que je développe une allergie à l’égard des intellectuels, ce serait me faire un mauvais procès. Mon questionnement est pertinent : je suis et je reste persuadé que la fonction première des intellectuels, des sachants, est de faire progresser les « larges masses » comme le disait les petits frelons de la Gauche Prolétarienne. Aujourd’hui les gens selon le conducator Mélenchon, les Gilets Jaunes chers à l’académicienne de gauche Danielle Sallenave bien calée dans son canapé de son douillet appartement d’un bel arrondissement de Paris.

 

Pour ce faire encore faudrait-il que ceux-ci les lisent ?

 

Ce premier dimanche de septembre, quitte à me faire morigéner par Pax pour le pensum à son petit déjeuner, je propose à votre lecture un texte paru dans AOC, en lecture gratuite (j’ai droit à 3 numéros) « Coronarration » ou les paroles gelées.

 

Pour donner plus encore de poids à mes dires, Christian Salmon est pour moi une veille connaissance puisque j’ai lu son Storytelling éditions La Découverte.

 

Storytelling : La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits

 

7 novembre 2007

Le monsieur Jourdain du storytelling  ICI

 

Le monsieur Jourdain du storytelling : c'est un peu moi !

 

Depuis 2001, sans le savoir, je fabrique des histoires et on me lit. Rassurez-vous chers lecteurs, même si j'aperçois de mon balcon les hauts murs de l'hôpital Ste Anne, je ne suis pas encore atteint par un délire de prétention aiguë. Pour tout vous dire, je suis le premier étonné et pourtant, le premier symptôme de cet étrange manie, celle d'écrire, je l'ai constaté sitôt la publication de mon fichu rapport. L'ami Jean-Louis Piton, qui sait avoir la dent dure quand il le faut, me dit au téléphone : « Ton rapport il ne ressemble à rien de connu... » et moi de répondre, normal je l'ai écrit… « S’ensuivit un blanc au bout du fil - même si nous nous servions de portables - et moi d'enchaîner : « l'as-tu lu jusqu'au bout ? » la réponse fusait : « oui! » et de répondre : « c'était mon seul objectif, être lu ».

 

La suite ICI 

 

Christian Salmon.

Christian Salmon. Cecilia Garroni Parisi pour M Le magazine du Monde

 

Christian Salmon ÉCRIVAIN« Coronarration » ou les paroles gelées.

 

« Rien de rassurant dans ce qu’il a dit d’exact. Rien d’exact dans ce qu’il a dit de rassurant », résumait une journaliste à l’issue d’un discours de Trump en mars dernier. On ne saurait mieux exprimer le trouble qui s’est installé dans les discours officiels. L’épidémie de coranavirus n’est pas seulement une crise sanitaire, c’est une crise de narration. Face aux dénis des gouvernants, le coronavirus a imposé son histoire au monde.

 

« Comme tout ce qui devient a l’air malade », écrivait le poète Georges Trackl, mort en novembre 1914. Engagé dans un détachement sanitaire comme pharmacien militaire, il avait dû prendre en charge une centaine de blessés dans une grange et sans assistance médicale. À la suite des horreurs dont il venait d’être témoin, il avait tenté une première fois de mettre fin à ses jours, avant de mourir deux mois plus tard d’une overdose de cocaïne que les autorités médicales de l’hôpital militaire avaient classée en suicide.

 

À l’inverse de la rhétorique guerrière des gouvernants qui décrivent la crise sanitaire comme une guerre contre le virus, Georges Trakl décrivait la guerre comme une maladie contagieuse qui s’attaquait aux corps et aux esprits. Theodor Adorno avait fait de cette phrase sa « devise » comme il le confiait dans une lettre à son ami Max Horkheimer. La formule d’une décomposition de l’expérience. Dans Minima Moralia, réflexions sur la vie mutilée publié en 1945, il citait une autre phrase de Georg Trakl qui éclaire la première : « Dis-moi depuis quand nous sommes morts. »

 

Selon lui, les hommes ont permis à la mort de régner, en laissant s’appauvrir, et même s’avilir leur existence. « La vie s’est retirée » du monde. Adorno soulignait ce paradoxe selon lequel on « ne saurait accepter tels quels des concepts comme “sain” et “malade” ni même les concept de “rationnel” et d’“irrationnel” qui leur sont apparentés (…) lorsque c’est l’Universel dominant et les proportions qui sont les siennes qui sont malades », atteints de paranoïa et de « projection pathologique ». C’est à cet « Universel dominant » que nous avons affaire avec la pandémie du coronavirus. « Tout ce qui devient a l’air malade. »

 

Le dépeupleur

 

Le virus ne s’attaque pas seulement à l’organisme, aux fonctions du corps, mais au corps social qu’il désorganise, déstabilise, menace dans ses fonctions essentielles de protection, d’alerte, de secours et de coordination des activités. Mais plus encore aux fonctions du langage, à sa capacité à fluer l’expérience, à symboliser notre rapport au corps, au temps et à l’espace. Or, ce sont justement ces coordonnées de toute expérience humaine qui sont devenues problématiques.

 

Notre rapport au temps et à l’espace est comme suspendu dans le confinement pendant que le coronavirus, sautant allègrement les frontières, jouit sans entrave du nouvel espace-temps de la mondialisation. Notre propre corps est devenu un sujet à « caution ». Nous regardons nos mains et nous ne voyons plus en elles le prolongement de notre corps, la capacité qu’elles ont d’appréhender, de toucher, de saisir ou de caresser, mais un agent possible de contamination. Elles se sont retournées contre nous. Elles ne nous appartiennent plus. Nous sommes à leur service.

 

On ne doit plus rien toucher, pas même son propre visage, nous avertissent les inspecteurs du confinement. Sortir de chez soi est une opération de funambulisme où le toucher prohibé peut nous mettre en danger. Rien de ce qui l’a été ne peut être re-touché. Une sorte de vertige du tactile se déploie là. Vertige du sensible. Car tous nos sens ont perdu leur évidence, leur familiarité ; ils sont en alerte, montent la garde contre l’intrusion du virus.

 

Nos gestes devenus barrières, nous sommes emmurés dans notre moi, gagnés par la contamination, devenus étrangers à nous-mêmes. Nous ne les reconnaissons plus. Tous nos sens sont comme débranchés, réinitialisés. Il ne leur reste que leur porosité au mal. Nous devons penser à eux, les surveiller. Ils sont les vigiles de notre fragilité. L’un des symptômes de la maladie n’est-il pas la perte du goût et de l’odorat ?

 

Et nous redécouvrons les textes de Kafka et de Beckett qui ont donné forme à cette expérience de privation sensorielle. Gregor Samsa, c’est chacun d’entre nous dans son confinement. Comme les doubles de Beckett, enlisés à mi-corps, ou attendant Corona ou assignés dans ce séjour « où des corps vont cherchant chacun son dépeupleur. Assez vaste pour permettre de chercher en vain. Assez restreint pour que toute fuite soit vaine. »

 

L’épidémie suspend l’usage des sens et des plaisirs, le toucher, l’odorat, le goût, mais aussi l’écoute et la parole. Elle met aux arrêts non seulement les individus, confinés dans leur espace privé, mais la possibilité même d’une expérience communicable. Elle interdit toute rencontre avec l’Autre. Arrêt d’expérience qui consacre l’impossibilité du dialogue et du récit. L’épidémie redouble la destruction des vies par l’impossibilité de les raconter, comme si elle faisait disparaître les témoins. Une situation que les Grecs nommaient « anekdiegesis », absence et impossibilité du récit.

 

D’où l’appel ambigu des médias aux écrivains plutôt qu’aux épidémiologistes, à la poésie plutôt qu’à la science, pour recharger la parole publique dévaluée. Un pharmacon des cœurs et des esprits. La demande de ré-ouvrir les librairies, aussi légitime soit-elle, procède de cette même inquiétude, comme si on allait y trouver un remède miracle à la maladie des mots, un vaccin secret contre le délitement du langage. Convoquer la littérature comme une digue capable de contenir la débâcle des mots. Une Ligne Maginot de l’Imaginaire.

 

Cela procède d’une illusion naïve comme le prouvent la réponse maladroite des écrivains qui ont accepté la commande de plusieurs médias de tenir le journal de leur confinement. Après tout, les Américains ont bien érotisé la guerre avec l’image de la pin-up pendant la deuxième guerre mondiale. Pourquoi ne pas romantiser le confinement ? Cela revient à tirer des traits sur la crise du récit. Une création littéraire sans contrepartie qui loin de remédier à l’inflation des discours, l’aggrave et en paye le prix. Au vu des réactions sur les réseaux sociaux, c’est le crédit de ces écrivains « embedded » qui en a souffert. Car de même que l’inflation monétaire ruine la confiance dans la monnaie, l’inflation de récits ruine la crédibilité du narrateur. Cela vaut pour tous les narrateurs « officiels », hommes politiques, journalistes, experts, communiquant, que l’on voit errer, titubant dans le brouillard de la pandémie.

 

Brouillard de guerre

 

Le théoricien de la guerre Carl von Clauzevitz a forgé l’expression « brouillard de guerre » pour désigner le climat d’incertitudes qui prévaut pendant les guerres. Il est possible que ce soit la seule chose à emprunter à la rhétorique guerrière qui fait florès en ce moment face à la crise du coronavirus. « Ce que nous vivons actuellement, c’est le brouillard d’une pandémie », écrit Derek Thompson, le chroniqueur médias de The Atlantic constatant la fragilité des statistiques relatives à l’épidémie.

 

Les taux d’infection, de létalité, les courbes de progression, les données économiques constituent un épais brouillard traversé par les discours des gouvernements. On sent bien qu’après avoir retardé au maximum le confinement de leur population, les responsables politiques s’apprêtent, en dépit de l’avis des experts en santé publique, à l’écourter afin d’anticiper la reprise normale de l’activité économique. Loin de spéculer sur une Blitzkrieg planétaire qui permettrait d’envisager des lendemains écologiques plus responsables sinon radieux, il se pourrait bien que faute d’être combattue à temps, l’épidémie du coronavirus s’installe parmi nous, dans la durée, en une série de répliques aux conséquences sociales, économiques et politiques imprévisibles.

 

Donald Trump, dont la réélection en dépend, est sans doute le plus pressé d’enjamber l’épisode de l’épidémie. Mais tout porte à croire que la survie des gouvernants, indexée à une telle politique du chiffre, se fera aux dépens d’une réponse sanitaire crédible. Car la progression de l’épidémie du coronavirus ne se mesure pas seulement à la progression du nombre des contaminés et des décès dans le monde, elle se traduit par un mal moins repérable à l’œil nu et tout aussi contagieux : c’est le soupçon qui mine toutes les formes de discours autorisés. On le voit se répandre plus vite encore que le virus.

 

Au lendemain de son discours du 12 mars, qui amorçait une prise de conscience de la gravité du mal, une journaliste du Washington Post l’exprimait dans une formule lapidaire : « Rien de rassurant dans ce qu’il a dit d’exact. Rien d’exact dans ce qu’il a dit de rassurant ». Une formule qui mériterait de passer à la postérité comme le slogan de cette pandémie. On ne saurait mieux exprimer en effet le hiatus qui s’est installé dans les discours officiels, entre ce qui est exact et ce qui est rassurant, entre le domaine des énoncés vrais ou vraisemblables et celui des énoncés rassurants mais trompeurs. L’épidémie de coranavirus n’est pas seulement une crise sanitaire, c’est une crise de narration. Face aux dénis des gouvernants, le coronavirus a imposé son histoire au monde. Celle des autorités bat de l’aile. Plus personne ne la croit.

 

« Le Titanic avait un problème d’iceberg. Pas un problème de communication »

 

Aucune autorité légitime n’est épargnée, ni les gouvernements ni les institutions en charge de la santé publique, ni les épidémiologistes qui ne sont pas d’accord entre eux, ni les experts médiatiques qui spéculent sur l’évolution de la pandémie comme des commentateurs boursiers sur le cours du Down Jones. Toutes les sources d’énonciation sont aujourd’hui viciées, ce qui ne les empêche évidemment pas de proliférer. Plus les discours du pouvoir se multiplient, plus ils apparaissent ambigus, contradictoires.

 

À chaque moment de la crise, ils se sont contredits, retournés, et à chaque retournement, ils ont payés le prix en discrédit. Le décrochage des récits officiels par rapport à l’expérience réelle des hommes a ruiné, de crise en crise, la crédibilité de leurs récits. La fausse monnaie des mensonges et des rumeurs se répand, chassant la bonne. La confiance dans la valeur référentielle du langage s’affaiblit en même temps que s’estompe le partage du vrai et du faux, de la réalité et de la fiction.

 

Ainsi a-t-on vu ces dernières semaines le gouvernement français en perte de légitimité chercher à s’accréditer en instituant une commission d’experts, déclarer la guerre au coronavirus, et saluer « les héros en blouse blanche ». Les médias en première ligne dans la bataille de l’audience, cherchent à asseoir leur crédibilité en chute libre en faisant appel à des médecins de télé-réalité aux diagnostics aussi volatiles que leur réputation, toutes sortes d’agitateurs surfant sur le désarroi collectif, experts aux créances douteuses, discoureurs en tous genres, épidémiologistes improvisés, prospectivistes spéculant sur de simples fonctions linéaires et statisticiens construisant des projections sur des ratios à deux balles et trois variables.

 

Les héros en première ligne. Les caissières à l’arrière, en cantinières, pour ravitailler le front des immobilisés. Une crise sanitaire n’est pas une guerre mais la rhétorique belliciste permet de masquer l’impréparation du pouvoir, les services publics de santé désarmés, les personnels épuisés et les équipements défaillants. On les réarme en les appelant héros. On est prêt même à leur donner une prime de risque ou une médaille en cas de décès. On s’agite. On monte des représentations théâtrales sur le font de l’Est pour ceux qui n’auraient pas compris qu’on est en guerre. On convoquerait bien les taxis de la Marne. On affiche une responsabilité théâtrale et un volontarisme impuissant. C’est peut-être le seul rôle qui revient à ce chef d’État, confiné dans le grand théâtre de l’ingouvernable lorsque que gouverner, ce n’est plus prévoir mais gérer l’imprévisible.

 

« Emmanuel Macron n’a pas le choix. Dans une période comme celle que nous vivons, le président doit se déplacer, aller sur le terrain, comme les généraux vont sur le front », affirme Gaspard Gantzer, ancien responsable de la communication sous François Hollande, dans un article du Monde. « Nous sommes en guerre », a répété à six reprises Emmanuel Macron lors de son allocution télévisée du 16 mars, évoquant un « ennemi (…) invisible, insaisissable » contre lequel il faut sonner « la mobilisation générale ».

 

« Cela donne un sentiment de fébrilité, que le pouvoir cherche à s’abriter derrière les scientifiques. C’est une ligne Maginot illusoire », tance un conseiller de l’ombre. « La plus grosse difficulté est ce paradoxe à gérer : il faut faire peur pour que les gens se confinent, mais aussi rassurer pour qu’ils gardent le moral. Cela n’a rien d’évident sur le long terme », reconnaît M. Gantzer qui a une solution à proposer : « Pour donner le moral aux Français, on pourrait imaginer que la patrouille de France passe au-dessus de l’Arc de triomphe comme la patrouille italienne est passée au-dessus de la Péninsule au son de Pavarotti. »

 

Paul Begala, l’un des architectes de la victoire de Bill Clinton, qui s’exprimait sur CNN à propos de la gestion de la pandémie par Donald Trump disait : « Le Titanic avait un problème d’iceberg. Pas un problème de communication ».

 

Poker menteur

 

Dans cette poussée hyperbolique de métaphores guerrières qui donne l’impression que l’on court après les projections affolantes de contamination, la rhétorique est inopérante. C’est la métaphore des jeux vidéos qui devrait nous servir de grille d’interprétation ou la syntaxe imagée du jeu de poker. Donald Trump n’a-t-il pas affirmé que l’hydroxychloroquine n’est pas le « game changer » du coronavirus ? Les discours des pouvoirs se retournent comme des cartes sur un tapis de poker. Ici on mise, on minimise. On relance. On se couche ou se défausse. On joue littéralement « in the black » lorsqu’on ne dispose pas de toute l’information. On table sur le Meta-game, c’est-à-dire ce qui ne fait pas partie du jeu au sens propre, comme par exemple la psychologie des joueurs, le langage gestuel etc.

 

L’essentiel ce n’est plus de résoudre un problème de santé publique mais d’avancer dans la partie, de rester dans le jeu. On parie, on spécule à propos des retombées de la pandémie sur l’activité économique ou sur la soutenabilité du système de soins. Combien de morts pour un point de croissance ? Combien de jours pour arrondir la courbe de prédiction de la pandémie? Quelle efficacité des gestes barrière et de la distanciation ? Que dit la Bourse de Milan ? Hypothèse avec masque ou sans masque. À chaque jour suffit sa crise. À chaque pic son récit, son coup de théâtre, et à chaque retournement narratif son coût en discrédit du narrateur. « On n’a pas le choix », dit le président en rebattant les cartes. Que faire d’autre ?

 

« L’histoire mondiale enfermée dans les chambres »

 

Ce discrédit n’est pas nouveau, mais il s’aggrave depuis une vingtaine d’années. Tchernobyl en fut la première manifestation 1986, mais c’est en 2001 que le discrédit a atteint des proportions maximales avec l’attentat contre le World Trade Center. Il s’est approfondi en 2008 avec la crise des subprimes, il culmine aujourd’hui avec la pandémie du coronavirus. Trois pics successifs d’un même discrédit. L’attentat contre le WTC ne s’attaquait pas seulement à des tours et à des symboles de la puissance, mais à la possibilité d’en rendre compte par un récit. Il visait à désarticuler toute possibilité de récit crédible.

 

Les avions n’apportaient pas un message politique ou idéologique, ils mettaient en cause la capacité américaine, voire occidentale, à ériger et imposer un ordre narratif du monde. Une épiphanie à l’envers. L’attentat n’apportait pas la connaissance, mais l’ignorance. Il ne révélait pas un sens caché jusque-là, mais la dislocation de tout sens et de tout récit. Tout ce qui nous arrive depuis le 11 septembre, terroriste, catastrophes écologiques, crash financier, nous lance un même défi narratif.

 

Le 11 septembre était circonscrit dans le temps, dans l’espace et dans son ampleur. Cela s’est passé à New-York, cela a duré quelques heures et 3 000 personnes sont mortes. Le bilan de la pandémie est incommensurable : il réalise un 11 septembre tous les trois jours. La pandémie n’est pas circonscrite dans le temps et dans l’espace. Elle progresse partout en même temps. Elle n’a pas d’auteur identifié. Nous n’avons aucun Ben Laden sous la main pour nous soulager et lui imputer le crime. Nous pouvons bien nous déclarer en guerre, mais l’ennemi est invisible et le champ de bataille s’étend jusque dans nos chambres. C’est un événement sans auteur, sans raison, sans limite dans le temps et dans l’espace. Et qui nous attend au coin de la rue.

 

Le 11 septembre, on pouvait se déclarer Américains ou New-yorkais, mais on vivait la tragédie à distance en spectateurs, comme on vit les guerres et les catastrophes. Mais cette fois, la menace peut nous tomber dessus comme un drone. Nous voici mondialement confinés, acteurs et victimes, ensemble et séparés, dans cette situation dont Kafka avait eu l’intuition géniale lorsqu’il écrivit dans son journal : « L’histoire mondiale enfermée dans les chambres ».

 

Plutôt que l’homme aliéné, réifié par la consommation, nous avons affaire à un homme dépeuplé, non plus seulement isolé, plongé dans la solitude des villes modernes, mais désolé, un homme sans recours narratif, privé de récit. « L’une des principales caractéristiques des masses modernes, écrivait Arendt, c’est qu’elles ne croient plus à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience ; elles ne font conscience ni à leurs yeux ni à leurs oreilles,»

 

Nous sommes ces masses hallucinées. Que l’on évoque l’ampleur des catastrophes écologiques, des accidents nucléaires ou des attentats terroristes, les hommes d’aujourd’hui sont sans défense, ni repères. L’Apocalypse, c’était encore un récit. Avec Tchernobyl s’ouvre l’ère des catastrophes sans récits. Stupeur. Incrédulité. Les témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch auprès des témoins de la catastrophe ne parlent que de cela. L’impossibilité d’intégrer l’accident de la centrale dans une continuité narrative, dans un récit.

 

De même, ce qui s’est brisé à Manhattan le 11 septembre 2001, c’est l’effondrement d’une forme de crédibilité, d’autorité sur le récit. Jamais un événement d’une telle ampleur n’avait suscité autant de fausses informations, de rumeurs démenties, d’allégations fantaisistes… bref d’incrédulité. Peut-être faut-il simplement prendre la mesure de cette opacité, de cette illisibilité. Non pas seulement comme une insuffisance, une lacune, un manque d’informations ou un retard de l’information sur l’événement, mais comme le seul véritable événement.

 

Les paroles gelées de Pantagruel

 

L’épidémie n’est ni un révélateur ni un accusateur. Elle ne nous apprend rien. Elle ne révèle rien ni n’accuse personne. Le covid-19 est un virus incapacitant qui désoriente les sujets, et aggrave et exacerbe tous les maux de cette société, et affaiblit notre capacité à les nommer et à les analyser. Cette crise du langage et du récit que l’on pourrait appeler « crise de coronarration » se manifeste comme le virus sous des formes bénignes ou aiguës, parfois même asymptomatiques, c’est-à-dire silencieuse ou se traduit par des poussées de fièvre dans le langage.

 

Elle provoque des collisions d’oxymores ou crée des métaphores qui ont la forme de lapsus, des dénégations qui ne trompent personnes et des actes de langage qui échouent piteusement à la tribune des parlements. Des carrières prometteuses s’effondrent dans un krach de crédibilité, et tous les porteurs de paroles se révèlent des narrateurs peu fiables. Car l’épidémie ne s’attaque pas seulement aux narrateurs, elle s’en prend aux mots directement, elle les liquéfie sous la pression ou les fige comme les paroles gelées de Rabelais que la rigueur de la crise a transformés en glaçons, visibles mais inaudibles, des « dragées, perlées de diverses couleurs » qui recèlent des musiques invisibles, des significations congelées…

 

« Nous y vîmes des mots de gueule, écrit Rabelais, des mots d’azur, des mots de sable, des mots dorés, lesquels, quelque peu échauffés entre nos mains, fondaient comme neige… des paroles piquantes, des paroles sanglantes proférées par une gorge coupée, des paroles horribles et autres déplaisantes à voir. D’autres en dégelant rendaient des sons comme tambours, clairons ou trompettes. Nous entendîmes miaulements qui étaient comme langage humain. »

 

Martin Hirsch miaula, en tant que directeur général de l’AP-HP ; il ne pouvait rester à l’écart de cette mobilisation verbale. « Je prends une seconde pour un appel aux dictionnaires, aux linguistes, aux sémiologues. On a besoin pour qualifier ce qui se passe chez les soignants de nouveaux mots à homologuer en urgence du genre : extraordinaireté, formidablitude couragissime, etc. ». Pantagruel n’aurait pas dit mieux.

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3 septembre 2020 4 03 /09 /septembre /2020 06:00

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Je ne vais pas vous bassiner avec les souvenirs de ma mission « il faut sauver le soldat Vin Doux Naturels, », juste avant la fin du précédent siècle, mais vous dire ma peine 20 ans après, le choc de l’abandon d’un superbe vignoble m’a serré le cœur. N’étant ni juge, ni procureur, je ne dresserai pas un quelconque acte d’accusation même s’il y a beaucoup à écrire sur l’aveuglement et la surdité des responsables viticoles de cette époque.

 

«C’est au sein de ce berceau, le plus méridional de France continentale, là où le massif des Albères déferle sur la Méditerranée, où la mémoire rencontre l’horizon, que l’Homme, depuis plus de 2500 ans, travaille la vigne. Entre terre et mer, le vignoble de la Côte Vermeille ne trouve pas de semblable

 

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Reconquesta est un projet singulier de développement territorial du vignoble de la Côte Vermeille. Il est mené par les vignerons du cru Banyuls Collioure. Il est né de la volonté partagée de protéger et de développer un patrimoine commun, un trésor offert par la nature. Alain Pottier est l’un des co-présidents de l’association à l’origine du projet.

 

La suite ICI 

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30 août 2020 7 30 /08 /août /2020 08:00

Qui était Maria Montessori ? - Ecole Montessori Dijon

Maria Montessori : la « dottoressa » face au piège fasciste ICI 

Par Thomas Saintourens

 

ENQUÊTE« Maria Montessori, pionnière de l’éducation » (4/6).

Dans les années 1920, la pédagogue vit au plus près l’instauration de la dictature en Italie. Sa méthode éducative, populaire, devient un enjeu idéologique pour Mussolini.

 

C’est un tête-à-tête dont on sait peu de chose, une entrevue contre-nature qui garde sa part de mystère. Benito Mussolini et Maria Montessori. Lui, le Duce brutal, rêvant d’une nation sous contrôle. Elle, « la mammolina » pacifiste, promotrice du développement harmonieux des enfants… A bien des égards, cette rencontre aurait pu sembler inconcevable. Et pourtant, en 1924, ce duo vêtu de noir va entamer un pas de deux vertigineux.

 

Les maigres indices sur leur premier rendez-vous sont publiés dans la presse fasciste. Ils dépeignent une discussion enthousiaste, le prélude, paraît-il, à de grands desseins. « Faro io ! » (« Je m’en occupe ! »), lance le Duce lorsque Maria Montessori plaide pour l’établissement de sa pédagogie dans toute l’Italie. A bientôt 60 ans, la dottoressa a déjà rencontré bien des puissants, parcouru l’Europe et les Etats-Unis, donné des conférences sur ses méthodes d’enseignement, fondées sur les réactions sensorielles, l’autocorrection et la coopération. L’ancienne psychiatre des hôpitaux romains, devenue une pédagogue de renommée internationale, sait que cet homme peut l’aider.

 

Nommé président du conseil après son coup de force de 1922, Benito Mussolini, 39 ans, veut utiliser la réforme de l’instruction comme socle du régime fasciste. Les défis de l’enseignement primaire ne lui sont pas étrangers : durant ses jeunes années, il fut instituteur dans le nord du pays.

 

Depuis la guerre, et son installation à Barcelone, la dottoressa ne fait plus la « une » en Italie. Sa méthode a disparu des « best-sellers ». Seule une audience papale, à l’automne 1918, puis une session de formation à Naples, ont rappelé le souvenir de la pédagogue nomade, plus célébrée à l’étranger que dans sa mère patrie.

 

Mussolini, lui, connaît la réputation de cette franc-tireuse. Il a commandé à chaque consulat italien un rapport sur les écoles Montessori. Son ministre de l’instruction, le philosophe Giovanni Gentile, estime aussi que celle qui a transfiguré les enfants rebelles du quartier romain de San Lorenzo en 1907 pourrait rééditer ses prouesses au bénéfice du fascisme.

 

Au fond, chacun semble trouver son compte dans cette collaboration. Le Duce imagine une usine à fabriquer des petits fascistes, une jeunesse propre et obéissante. Maria Montessori, après bien des déconvenues, peut enfin avoir accès aux financements, bâtiments et matériels adéquats pour appliquer sa méthode à une nation tout entière. Quitte à s’acoquiner avec ce leader qui ne lui correspond en rien.

 

Aussi stratégique que de la poudre à canon

 

« Faro io ! », a donc promis le Duce. L’éducation à l’italienne sera montessorienne. En avril 1924, le gouvernement labellise une poignée d’écoles. La production des accessoires pédagogiques (lettres rugueuses, cartes de formes géométriques…) devient aussi stratégique que celle de la poudre à canon, la formation des enseignants aussi impérieuse que celle des généraux. Mussolini lui-même est proclamé président de l’Œuvre nationale Montessori, l’institution coordonnant les activités pédagogiques. Maria, pour sa part, est nommée membre d’honneur du Parti fasciste en 1926.

 

La dottoressa n’a pourtant rien d’une porte-étendard de cette idéologie. A longueur d’interview, elle se dit « apolitique », et seule militante de « la cause des enfants ». Accompagnée de son fils Mario, devenu à la fois son garde du corps, son agent et secrétaire particulier, elle rayonne depuis le QG familial barcelonais. Londres, Vienne, Paris, et même l’Amérique du Sud : la libre-penseuse demeure, hors Italie, une égérie progressiste. Son charisme naturel épate, sa silhouette de grand-mère rassure. Mais elle demeure secrète. Seules ses plus proches collaboratrices mesurent le traumatisme laissé en elle par l’abandon momentané de Mario durant son enfance, quand elle privilégia sa carrière au carcan d’une vie de mère, et plaça chez des paysans ce fils né hors mariage.

 

Ces mêmes collaboratrices et amies savent aussi son goût pour le bon vin et les plats roboratifs, quitte à faire ajouter des pâtes au menu lorsqu’elle est à l’étranger, ou encore l’émotion que lui procure l’opéra, les frissons des romans policiers, sa fascination pour la technologie. L’esprit toujours en alerte, elle est capable d’imaginer de nouveaux jeux géométriques lorsqu’elle prend le soleil sur la plage d’Ostie ou qu’elle se laisse conduire dans une Isotta Fraschini, la « Rolls » italienne…

 

Fervente pacifiste

 

Malgré son aura, les critiques du monde académique, en Italie comme à l’étranger, ne l’épargnent pas. Certains voient en elle une sorte de prophète, une mystique en robe noire, et non une chercheuse. C’est aux Pays-Bas, îlot libéral comptant plus de 200 écoles et 6 000 élèves « montessoriens » à la fin des années 1920, qu’elle est finalement le plus à son aise. En 1929, elle crée à Amsterdam l’Association Montessori internationale (AMI). Un moyen de garder la main sur sa méthode et de coordonner son « mouvement » mondial à l’heure où des établissements appliquant sa méthode fonctionnent dans plusieurs dizaines de pays.

 

« La Montessori », ainsi qu’on l’appelle en Italie, s’impose comme une fervente pacifiste. « L’humanité ressemble aujourd’hui à un enfant abandonné qui se retrouve dans une forêt la nuit, effrayé par les ombres et les forces mystérieuses qui amènent vers la guerre », déclarait-elle devant la Société des Nations, à Genève, dès 1926. Un sombre constat, dissonant au regard de ce qui se trame dans ses écoles italiennes. Ou, plutôt, dans celles du Duce… Car le fascisme s’instille peu à peu dans les 70 établissements publics Montessori que compte l’Italie en 1929. L’hymne « Giovinezza » (« Jeunesse ») introduit les leçons, les blouses et la carte du parti s’imposent dans la panoplie des enseignants. Bientôt, le bras tendu sera de rigueur.

 

Le 15e congrès Montessori, le premier sous patronage étatique, est conçu comme l’apogée de cet intenable partenariat. Le 30 janvier 1930, le régime organise une fête somptueuse sous les ors du Palais sénatorial. Maria prend la pose devant les statues musculeuses inspirées de l’Empire romain… Le retour au pays de la célèbre pédagogue est un coup publicitaire pour amadouer l’opinion internationale. Mais la confiance s’effiloche. L’ingérence du parti, le militarisme forcené, les uniformes pour les enfants… Maria enrage. Elle s’est fait duper. Chaque jour, sa méthode est un peu plus dévoyée au profit du dictateur.

 

D’admiration mutuelle aux échanges âcres

 

A leurs correspondances des années 1920, débordantes d’admiration mutuelle, succèdent des échanges âcres. En 1931, son fils Mario écrit lui-même au leader fasciste : « Excellence ! Encore une fois je me tourne vers vous, tant la situation dans laquelle se trouve notre œuvre en Italie est plus difficile que jamais. (…) L’école Montessori de Rome a été créée pour l’intérêt personnel de votre Excellence. (…) Elle fonctionne (…) avec beaucoup moins qu’une école communale. » Mario et Maria démissionnent de l’Œuvre Montessori en janvier 1933. « Cette Montessori m’a quand même l’air d’une grande casse-pieds », réagit Mussolini dans une note à son secrétaire. Dès lors, ses espions ne la lâcheront plus. Le Duce sait qu’en Allemagne Adolf Hitler a ordonné la fermeture des 34 écoles Montessori du pays. Une effigie de l’Italienne a même été brûlée…

 

Au printemps 1934, au lendemain d’un ultime congrès romain en forme de mascarade, Maria et Mario, sous la menace des sbires du régime fasciste, quittent l’Italie. A peine se sont-ils réfugiés à Barcelone que toute trace de l’influence de Montessori est effacée du système éducatif national.

 

Pour eux, la détente sera de courte durée. Les troubles politiques n’épargnent pas non plus l’Espagne. La capitale catalane est le théâtre d’un conflit entre franquistes et partisans communistes. La menace arrive même jusqu’à l’appartement de la dottoressa. Un petit groupe d’anarchistes s’arrête sur le palier. Ils dessinent une faucille sur sa porte, mais laissent la vie sauve aux occupants. L’avertissement est clair. La famille Montessori doit fuir. Maria, qui n’a jamais été propriétaire, n’a plus de biens matériels, nulle part où vivre. A 60 ans, l’inlassable avocate d’une paix qui apparaît chaque jour plus fragile, fait de nouveau ses valises.

 

Maria Montessori et son fils, en Inde, dans les années 1940.

Maria Montessori : le temps de l’exil en Inde ICI

Par Thomas Saintourens

ENQUÊTE« Maria Montessori, pionnière de l’éducation » (5/6).

 

A la fin des années 1930, la célèbre pédagogue italienne prend ses distances avec l’Europe en guerre et se retrouve en Inde, où de nouveaux horizons spirituels s’ouvrent à elle et à son fils.

 

Le petit avion postal six places Tata Airlines amorce sa descente vers Madras. Le sémillant dandy JRD Tata, président de la compagnie aérienne, est lui-même aux commandes. Il n’aurait laissé à aucun de ses pilotes l’honneur de transporter sa célèbre passagère italienne, accompagnée de son proche collaborateur, prénommé Mario. Une fois le coucou immobilisé en bout de piste, Maria Montessori, 69 ans, s’extrait de la carlingue d’un bond énergique. La fatigue du périple et l’air suffocant du Tamil Nadu ne perturbent en rien son bonheur d’être en Inde.

 

Nous sommes le 4 novembre 1939. L’armée nazie, déjà victorieuse en Pologne, s’apprête à fondre sur l’Europe occidentale. A des milliers de kilomètres de là, Maria Montessori et son fils Mario répondent à une invitation lancée il y a plus de vingt ans par les dirigeants de la Société théosophique – une organisation internationale humaniste prônant le syncrétisme religieux pour accéder à « la vérité ».

 

Le voyage fut une expédition aérienne de cinq jours : Naples, Athènes, Alexandrie, Bagdad, Bassora, Jask, Karachi, Bombay… Puis ce dernier vol, en sauts de puce, piloté par le « Louis Blériot indien » en personne. L’Inde, enfin… Le pays du poète Tagore et du guide spirituel Gandhi. Ces maîtres à penser sont aussi des admirateurs de l’Italienne, connue pour avoir développé dans le monde entier une révolution éducative, laissant aux enfants la liberté d’apprendre à « faire seul », au moyen de matériel pédagogique ludique conçu par ses soins… Maria Montessori rêvait de confronter ses théories à ce pays mastodonte de 300 millions d’habitants et au taux d’analphabétisation de 90 %. Le moment est venu.

 

Un lien d’une puissance infinie

 

Bannie de Rome par les fascistes en 1934, chassée de Barcelone en 1936, la famille Montessori (Maria, son fils Mario, son épouse Helen et leurs quatre enfants) avait finalement trouvé refuge à Laren, une coquette bourgade des environs d’Amsterdam, hébergée par la famille Pierson, des amis de confiance. Mario, ce fils né hors mariage que la dottoressa Montessori avait abandonné à la naissance jusqu’à ses 15 ans, est désormais son meilleur allié, son alter ego protecteur, chef d’orchestre du « mouvement Montessori » et de l’emploi du temps maternel. Comme si la douleur de l’éloignement avait cimenté entre eux un lien d’une puissance infinie.

 

A Laren, non loin du siège de l’Association Montessori internationale (AMI), Maria enseignait dans une petite école, organisait ses stages. Au programme figurait même un séminaire intitulé « Propagande », destiné à promouvoir sa méthode éducative. Un quotidien tranquille et sédentaire, si rare dans sa vie vagabonde ; anachronique quand, autour, l’Europe s’engageait vers une guerre sans merci. De Berlin à Vienne, les écoles montessoriennes ont été remplacées par des fabriques d’enfants parfaits du  IIIe Reich.

 

Maria, le cœur tiraillé, a laissé ses petits-enfants aux bons soins des Pierson. L’appel de l’Inde et d’un programme de formation de trois mois était trop fort… Même son imagination débordante n’aurait pu se figurer un tel dépaysement. Lovés entre le fleuve Adyar et les plages du golfe du Bengale, les jardins d’Huddelston, siège de la Société théosophique, composent une oasis luxuriante, déployée autour d’un banian géant de 500 ans d’âge, peuplé d’oiseaux et de singes. Un village de huttes a été construit pour l’occasion : 300 étudiants, venus de tout le pays, se sont inscrits à la formation que doit assurer l’Italienne. « Madam Montessori » est accueillie avec la déférence due à une reine. Le docteur George S. Arundale, président de la Société théosophique, et sa jeune épouse Rukmini Devi, une danseuse de talent, s’assurent du bien-être de leur invitée, logée, avec son fils, dans une maison dissimulée parmi les frondaisons.

 

Le bonheur simple de la transmission

 

Lorsque la dottoressa se présente à eux pour sa première leçon, un élément vestimentaire surprend ses hôtes : elle a abandonné sa traditionnelle robe noire, qu’elle portait depuis la mort de sa mère adorée, en 1912, pour revêtir un sari.

 

L’atmosphère est studieuse, il règne en ces lieux une harmonie apaisante. Maria Montessori s’assoit derrière une table posée sur une dalle, en surplomb. Mario, qui officie comme traducteur de l’italien vers l’anglais prend place à côté d’elle. Face à eux, les élèves sont assis en tailleur, pieds nus, sur des nattes. Certains ont économisé pendant des mois, placer leurs bijoux en gage, parcouru des milliers de kilomètres pour rencontrer la pédagogue. Dans un pays où bruisse un souffle d’indépendance, suivre la formation Montessori ne signifie pas simplement trouver un emploi dans l’éducation : les élèves – brahmanes comme intouchables − préparent aussi la révolution.

 

Jour après jour, la dottoressa retrouve le bonheur simple de la transmission. Loin de la politique et de l’Europe en guerre, elle est comme sur une autre planète, à vivre selon un nouveau tempo. Tilaka rouge collé entre les yeux, elle aime parcourir, à la tombée du jour, le front de mer, tantôt calme, tantôt tempétueux.

 

Dans le monde qu’elle a quitté, l’horreur nazie s’étend, les alliances se nouent. L’Italie, sa patrie, entre en guerre au côté de l’Allemagne le 10 juillet 1940. Mécaniquement, Maria et Mario sont donc considérés comme « sujets d’un pays ennemi » sur le territoire indien, colonie britannique. La police vient briser l’harmonie d’Adyar : Mario est interné dans le camp de civils d’Ahmednagar, à l’autre bout du pays ; Maria, pour sa part, est assignée à résidence. Si elle continue tant bien que mal son travail de conférencière, il n’est pas rare de la voir errer, sans but, dans les jardins ; elle qui est d’ordinaire si enjouée, si bavarde, a perdu son sourire.

 

Les années passant, elle comptait toujours plus sur son Mario, tant pour son travail que pour son équilibre personnel. Toujours impeccable, avec ses cravates et ses costumes croisés, son « collaborateur », désormais quadragénaire, avait accepté de vivre dans l’ombre de sa mère. Il s’épanouissait à son contact, formant avec elle un inséparable duo de globe-trotteurs animés par la mission commune de révolutionner l’éducation. Le 31 août 1940, jour de son 70e anniversaire, Maria Montessori reçoit, en guise de présent, un télégramme signé du vice-roi des Indes. « Nous avons pensé que le meilleur cadeau à vous offrir est de vous rendre votre fils ». Pour la première fois, un document officiel présente Mario comme son fils.

 

Alors qu’ils sont de nouveau réunis à Adyar, le temps s’étire, les semaines deviennent des mois, les mois des années. Les moussons rincent la terre ; la chaleur la craquelle. En 1942, le duo rejoint la station d’altitude de Kodaikanal, au climat plus frais. Ils emménagent au premier étage d’une demeure coloniale. Au rez-de-chaussée, une école accueille des enfants de ce repaire d’expatriés européens.

 

Une philosophe aux pieds nus

 

Répondant aux invitations de maharajas ou de philanthropes, Maria et Mario parcourent ensuite le pays, du Gujarat au Cachemire, en passant par Ceylan – « le pays de Simbad le marin », comme en rêvait Maria. Partout, elle reçoit la même ferveur, celle due aux divinités. Elle est devenue « une gourou », expliquera sa collaboratrice autrichienne Elise Brown, elle-même réfugiée en Inde durant la guerre. Il est vrai que sa seule présence électrise son auditoire ; bercé ensuite par son débit chantant. L’Italienne parle maintenant de cosmos, d’âme, de karma.

 

Les bébés qu’elle a pu observer auprès de leurs mères (étudiantes, voisines…) lui ont permis d’étendre ses recherches aux premiers mois de la vie. Parmi ses écrits indiens, L’Esprit absorbant de l’enfant, publié en 1949, décrit l’importance des échanges sensoriels entre une mère et son bébé. Plus holistique, plus sensible, l’ex-psychiatre des hôpitaux romains est devenue une philosophe aux pieds nus. Lorsqu’elle avait bouclé ses valises, en octobre 1939, elle imaginait revenir aux Pays-Bas dès le printemps 1940, pour assurer ses cours à Laren et vite revoir ses petits-enfants. Six ans plus tard, elle s’apprête à repartir vers un continent en ruines, usé par la guerre et ses traumatismes. A 70 ans, quel rôle pourra-t-elle encore y jouer ?

 

Maria Montessori : la vieille dame et sa méthode ICI

Par Thomas Saintourens

 

ENQUÊTE« Maria Montessori, pionnière de l’éducation « (6/6).

Après la seconde guerre mondiale, la pédagogue italienne relance ses écoles à travers le monde et transmet peu à peu la gestion de la « mission d’une vie » à son fils Mario.

 

Les yeux écarquillés, le souffle court, la vieille dame contemple depuis une automobile roulant au ralenti un spectacle de désolation : Londres ravagée par les bombes allemandes. Un amas de ruines d’où surgit encore le dôme de la cathédrale Saint-Paul, voilà ce qu’il reste de la capitale britannique en cet été 1946. Maria Montessori a réclamé à son ancienne élève et traductrice anglaise Margaret Homfray – qui, au volant, lui sert de guide – cette confrontation aux réalités européennes. Il y a six ans que la pédagogue italienne, dont la méthode d’éducation a fait des adeptes dans le monde entier, a quitté le Vieux Continent pour s’en aller donner des conférences en Inde. Son absence devait durer trois mois. La guerre en a fait un exil interminable, des années et des années passées loin de ses quatre petits-enfants, confiés à des amis, aux Pays-Bas.

 

Lady Homfray, chargée de l’héberger à Londres, est un peu gênée au moment du « tea time ». En ces temps de disette, elle n’a pu rassembler qu’un service à thé dépareillé. Son invitée lève les yeux au ciel : « Margherita, ton argenterie mérite un bon coup de chiffon ! » Sans même avoir défait son barda, Maria Montessori ôte son chapeau et se met à briquer fourchettes, couteaux et cuillères. La scène rappelle les exercices pratiques de la « Casa dei bambini » (Maison des enfants), l’école-laboratoire qui fit sa renommée, à Rome, en 1907, quand elle se targuait de pouvoir éduquer les plus rebelles des gamins.

 

Malgré ses années d’exil, ses disciples européens ne l’ont pas oubliée. De Paris à Vienne, d’Amsterdam à Glasgow, ils ont plus que jamais besoin d’écouter ses paroles réconfortantes, de partager sa foi en l’enfance et en l’avenir. Qu’ils se rassurent : l’idée de prendre sa retraite ne l’effleure pas. Elle a beau apparaître amaigrie, le visage plissé, la démarche moins alerte, elle continue de se lever à 7 h 30 pour travailler, et ne s’endort pas avant 1 heure du matin. Son fils Mario, toujours présenté comme son neveu, la protège, gérant les moindres détails logistiques.

 

« Pour moi, il y a toujours la liberté »

 

Comme avant-guerre, leur quartier général est aux Pays-Bas, mais ils voyagent sans cesse. Les jours de conférence, la pédagogue soigne ses entrées en scène, en y ajoutant le suspense d’un retard de diva et l’exigence d’être acheminée en voiture, un challenge pour ses collaboratrices et les référentes du mouvement – profs, philanthropes… – chargées de l’accueillir.

 

Après quelques semaines d’incessants voyages, on la retrouve à Rome, trônant dans sa suite du Grand Hotel, drapée d’une robe de soie beige semblable à un sari indien. Elle vient reprendre en main l’œuvre Montessori et rouvrir des écoles. Les souvenirs s’entrechoquent. Rome et ses débuts d’étudiante à l’université de la Sapienza, il y a cinquante ans… New York et son triomphe de l’hiver 1913… Puis les années 1920, cette décennie cruelle où Mussolini s’employa à pervertir sa pédagogie… « Pour moi, il y a toujours la liberté », scande la dottoressa, précisant aux reporters que sa méthode est avant tout une « révélation ». Le monde lui donne raison : plusieurs dizaines de pays comptent des écoles. De Tolstoï à Freud, des célébrités ont salué son travail.

 

Le 15 août 1947, un télégramme urgent lui parvient : l’Inde de son ami Gandhi vient de gagner son indépendance. Maria refait ses valises. Cette fois, elle ajoutera à son périple le Pakistan, né de la partition du pays. Mario sera évidemment du voyage, mais cette fois accompagné d’une femme : Ada Pierson, l’amie qui a gardé les enfants aux Pays-Bas durant la guerre. Mario l’a épousée peu après leur retour en Europe. C’est une « montessorienne » accomplie, dont la famille finance une bonne part des dépenses de la dottoressa. Ada adore sa célèbre belle-mère sans pour autant tomber dans la vénération facile. Elle sera donc du périple en Inde et au Pakistan, ainsi que la plus jeune des petites-filles, Renilde, prénommée ainsi en hommage à la mère de Maria, cette femme qui avait cru en elle dès l’enfance, dans leur bourgade italienne de Chiaravalle.

 

Cadeaux et ovations

 

La tournée est un succès. Mais tous les grands pédagogues ne partagent pas l’enthousiasme des admirateurs indiens. Ailleurs dans le monde, les derniers écrits de l’Italienne (quelques traductions imprécises, des morceaux de discours, des considérations générales…) laissent les critiques sur leur faim. En dépit d’avancées sur la relation mère-nourrisson, on lui reproche à nouveau de manquer de rigueur scientifique.

 

Mais il en faut davantage pour déstabiliser cette forte tête. Rien de tel, alors, que de resserrer les troupes lors du 8e Congrès international Montessori. Celui-ci se tient le 22 août 1949 à San Remo, en Italie. Dans les jardins de la villa Ormond – un palais blanc surplombant le littoral ligure –, on croise des Indiens, des quakers, des prélats catholiques, des psychologues, des journalistes… A l’intérieur de la villa, un octogone cerné d’un muret permet aux visiteurs de voir des enfants en plein apprentissage de la lecture ou du calcul. Comme à San Lorenzo en 1907 ou à San Francisco en 1915, la démonstration demeure le meilleur moyen de prouver l’efficacité de la méthode éducative.

 

Maria se laisse ensuite transporter dans une tournée d’adieu qui ne dit pas son nom. Où qu’elle se rende, elle reçoit cadeaux et ovations. En décembre 1949, elle est décorée de la Légion d’honneur à la Sorbonne. Un vieil homme aux joues creusées s’approche : « J’ai appris de vous la signification de la liberté », lui glisse l’ancien président du Conseil Léon Blum.

 

Refusant de voir son corps vieillir, de sentir son énergie s’étioler, Maria poursuit ses conférences, malgré une opération des yeux, la privant quelques semaines de la vue, et un satané mal de dents, qui rend sa diction pénible. « Aide-moi à faire les choses par moi-même », répète-t-elle sans se lasser, comme si de sa bouche s’exprimait un enfant.

 

A l’issue d’une session de formation donnée à d’Innsbruck, en Autriche, de juillet à octobre 1951, Maria sort de la salle épuisée. Elle quitte son public recroquevillée contre Mario. Le duo mère-fils, autrefois séparé, ne fait alors plus qu’un. Il est temps de prendre du repos.

 

Terrassée par une hémorragie cérébrale

 

Le 6 mai 1952, Maria Montessori est assise dans le jardin d’une maisonnette de Noordwijk aan Zee, une villégiature hollandaise le long de la mer du Nord. Mario est auprès d’elle. Ils discutent d’un projet de voyage en Afrique noire. Bien sûr, elle est partante, même à 81 ans. Lui temporise. « Alors je ne sers plus à rien, c’est ça ? », grogne la dottoressa. Mario quitte la pièce pour la laisser se reposer. A son retour, il la retrouvera affaissée sur sa chaise, terrassée par une hémorragie cérébrale.

 

Suivant sa volonté, celle d’une femme libre et nomade, elle est enterrée non pas en Italie mais sur le lieu de son décès, en l’occurrence Noordwijk. Son testament lègue tout à Mario, « il mio figlio » (« mon fils »). C’est la première fois qu’elle le reconnaît de façon officielle, lui qu’elle avait jadis placé dans une famille d’accueil pour éviter le scandale d’une naissance hors mariage. A lui de poursuivre la mission d’une vie, de rassembler les fidèles éparpillés, de réveiller un mouvement assoupi aux Etats-Unis, de visiter les écoles et de publier les livres…

 

A la mort de Mario – en 1982 – puis de son fils Mario Jr – en 1993 – les onze arrière-petits-enfants de la dottoressa ont repris l’héritage de la méthode et des plus de 25 000 écoles se réclamant de l’influence de leur aïeule. Depuis les Pays-Bas, Carolina Montessori, l’une des arrière-petites-filles, gère les archives. « Aujourd’hui encore, il n’est pas facile de vivre dans l’ombre de Maria, constate-t-elle. Comment soutenir la comparaison avec un tel personnage ? Cela peut aussi décourager. Mais être loyal à sa mémoire, c’est poursuivre, sans relâche, son travail. » Elle-même confie que Maria Montessori n’a pas livré tous ses secrets. Il reste des trésors à publier, dont une poignée de notes inédites, écrites à la fin du XIXe siècle. Les observations d’un père sur sa fille. Celles d’Alessandro Montessori, le père de Maria, à la fois terrifié et fier de la voir se lancer dans des études de médecine, seule contre tous.

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30 août 2020 7 30 /08 /août /2020 06:00

Maria Montessori : la vieille dame et sa méthode

Maria Montessori : à Rome, la rebelle de La Sapienza ICI

 

« Maria Montessori, pionnière de l’éducation » (1/6).

Cette pédagogue italienne, célèbre pour avoir inventé des méthodes d’éducation novatrices au début du XXe siècle, est à l’origine des écoles qui portent aujourd’hui son nom dans le monde entier.

 

Assise au milieu de bocaux de formol et des cadavres éviscérés, une jeune femme brune tire nerveusement sur une cigarette. La nuit est tombée sur Rome. A l’université de La Sapienza, seule la salle de dissection demeure éclairée. Ce soir de 1893, comme à l’habitude, Maria Montessori, l’unique étudiante de la faculté de médecine, a dû attendre que les garçons soient rentrés chez eux pour entamer son lugubre tête-à-tête avec les modèles des travaux pratiques d’anatomie. Ne pas vomir. Surtout ne pas flancher.

 

Même en ce haut lieu de la recherche médicale, le fait qu’une femme observe des corps nus est jugé inconvenant – plus encore en compagnie d’étudiants masculins. Maria Montessori se moque bien que sa présence en ces murs dérange. Avec ses cheveux remontés en chignon, ses yeux sombres et ses robes élégantes, elle s’en fiche de les faire jaser, ces fils à papa. Lorsqu’ils la sifflent à son passage, elle souffle sans se retourner : « Sifflez, sifflez donc, vous verrez jusqu’où cela me portera… »

 

Cette nuit encore, noyée dans les volutes de fumée destinées à masquer les effluves de putréfaction, Maria Montessori parfait en solo sa connaissance du corps humain. Trois ans plus tard, elle empochera son diplôme, avec la note de 105/110, à la barbe des railleurs et des jaloux, ces fiers-à-bras qui lui barraient l’accès aux sièges des amphithéâtres. Sur son certificat universitaire officiel, il faudra féminiser – à la main – « Signor » en « Signora ».

 

Confiance et autonomie, la recette des écoles Montessori

 

Phénomène

 

Jamais les pontes de la plus prestigieuse université romaine n’avaient eu affaire à tel phénomène. Brillante, pour sûr. Bûcheuse, c’est un fait. Sacrément têtue, elle le prouve au quotidien. En 1890, à 19 ans, elle a tenu tête au doyen (et ministre) Guido Baccelli, lorsqu’il lui a interdit de s’inscrire. Qu’à cela ne tienne, elle a d’abord étudié les sciences naturelles en premier cycle afin de bifurquer vers la médecine. Baccelli a posé ses conditions : l’étudiante devra être accompagnée jusqu’à la porte d’entrée. Pas question pour elle de papillonner dans les couloirs. En ce qui concerne la salle de dissection, ce sera en nocturne ou rien.

 

A 23 ans, la jeune femme a déjà fait du chemin. Son point de départ, la modeste bourgade de Chiaravalle (4 600 habitants en 1871), dans la province d’Ancône, n’est pas le tremplin idéal pour secouer les conventions romaines. Son père, Alessandro, inspecteur au ministère de l’économie, en charge du sel et du tabac, n’a rien d’un révolutionnaire. Dans cette Italie unifiée l’année même de la naissance de Maria, en 1870, la famille Montessori est plutôt conservatrice. « Tu seras maîtresse d’école », serine l’austère Alessandro à sa fille unique, si vive, si bavarde. Son épouse, Renilde, nourrit secrètement d’autres ambitions. Derrière l’apparence d’une mère au foyer effacée, cette grande lectrice est un esprit libre, une femme créative, soucieuse de l’épanouissement de Maria, dont elle sait le potentiel.

 

Le déménagement de la famille à Rome, en 1875, à la suite d’une mutation d’Alessandro, lui ouvre de nouveaux horizons. Maîtresse d’école ? Jamais de la vie. Elle s’imagine d’abord ingénieure et s’inscrit donc à l’Institut technique, pourtant réservé aux garçons. Puis, elle change d’avis, et rêve de médecine. Papa Alessandro abdique. C’est lui qui l’accompagne le matin en tram à la faculté. Il la soutient à sa manière, toujours en retenue. Le jour où Maria, motivée « comme une dompteuse de lions », soutiendra sa thèse, il sera là, parmi le public turbulent, à l’écouter en pleurant.

 

Oratrice de talent

 

Pour ses 30 ans, il lui offre un épais recueil relié en cuir, l’écrin d’une « revue de presse » personnalisée. Le compte rendu, au jour le jour, de sa fierté de père. Car dès l’été où sa fille est diplômée, Alessandro Montessori n’en est déjà plus l’unique admirateur…

 

Berlin, septembre 1896. Le Congrès international des femmes accueille 1 700 participantes venues du monde entier. Curieuse ambiance que ce symposium où se succèdent exhortations militantes, arides exposés macroéconomiques et parades en costumes traditionnels. Lorsqu’une représentante de l’Italie monte sur scène, mains gantées et robe noire, le reste ne paraît qu’un vain brouhaha. Son discours en Italien sur l’analphabétisme est structuré, fluide, vivant. Les reporters tiennent leur vedette.

 

Qui est donc cette oratrice de talent ? On loue sa beauté, on s’enquiert de son métier. Maria Montessori, 26 ans, médecin, place l’Italie à l’avant-scène. Plus encore après sa seconde intervention, toujours sans notes, dédiée aux inégalités salariales. Le correspondant du Corriere della Sera s’extasie : « Quelle charmante femme émancipée ! » Pas grisée par le succès, l’intéressée s’empresse d’écrire à ses parents : « Mon visage n’apparaîtra plus dans les journaux, et personne n’osera plus mentionner mes soi-disant charmes. Je dois faire du travail sérieux. »

 

Des recherches novatrices

 

C’est loin des projecteurs que la jeune dottoressa débute sa carrière de psychiatre dans les hôpitaux romains. Ses patients – et objets d’étude – sont les enfants alors appelés les « idiots », les « déficients », les « crétins ». Autant de cas désespérés, d’après les théories en vigueur. Au mieux des fous à isoler. Au pire, des criminels en puissance. Maria enchaîne les gardes auprès de ces laissés-pour-compte. Comme à l’hôpital Santo Spirito in Sassia, où un système de tourniquet permet de déposer, jour et nuit, les enfants abandonnés.

 

Le soir, lorsque Maria regagne l’appartement familial du Corso Vittorio Emanuele, elle se plonge dans les écrits des précurseurs français en matière de psychiatrie. Traitement moral, hygiène et éducation des idiots et des autres enfants arriérés, d’Edouard Séguin (1846). Mais aussi les stupéfiants travaux de Jean Itard, au sujet de Victor, « l’enfant sauvage de l’Aveyron ». Maria en est convaincue : il faut stimuler ces gamins, les considérer, leur donner les moyens de se valoriser.

 

A la clinique psychiatrique de Rome, les recherches novatrices de cette surdouée intriguent l’assistant-directeur, Giuseppe Montesano. Ce jeune homme calme et méthodique, de deux ans son aîné, veut partager son combat pour améliorer la prise en charge des petits internés. L’un et l’autre forment vite un duo. Ils étudient ensemble jusqu’aux aurores, cosignent des articles scientifiques, se succèdent dans les symposiums. Et deviennent bientôt un couple fusionnel. La jeune psychiatre, pour la première fois, laisse parler ses sentiments. Quelques mois après leur rencontre, elle est enceinte.

 

Ebranlée par son accouchement clandestin

 

Une grossesse hors mariage, voilà un scandale en puissance dans l’Italie de 1898. Si cela se sait, le Tout-Rome s’en glosera et c’en sera fini de la carrière et de la réputation de la femme médecin la plus célèbre d’Italie. Vraisemblablement sous la pression de leurs mères respectives, les deux amoureux décident de cacher l’événement, sans se marier pour autant. Ils scellent un pacte : jamais ils n’épouseront quelqu’un d’autre. Maria, régulièrement en voyage, dissimulera son ventre rebondi jusqu’au printemps.

 

Le petit Mario naît le 31 mars 1898, à Rome, de « parents inconnus ». Quelques jours plus tard, sa mère le confie à une famille de paysans de Vicovaro, un village lové dans les vallons du Latium, à 40 km de la capitale, puis elle retourne au travail, ébranlée par son accouchement clandestin. Elle, la forte tête, a cédé aux conventions sociales. Elle, la psychiatre toujours prête à prôner les vertus de l’attachement, a abandonné son propre enfant.

 

Giuseppe, lui, a d’autres tourments. Brisant le pacte, il lui annonce son projet d’épouser une autre femme, avec l’assentiment de sa mère. Blessée par cette trahison, elle quitte son emploi à la clinique. Jamais plus elle ne prononcera le nom de Montesano.

 

Dix ans après ses fameuses nuits à examiner les cadavres en putréfaction, Maria Montessori s’inscrit de nouveau à La Sapienza. Son but : tout reprendre à zéro. Etudier la philosophie, l’anthropologie et la pédagogie. Tout le monde l’ignore à l’époque, mais c’est le cœur brisé par l’éloignement de son fils que l’ambitieuse dottoressa donne à sa vie une mission : révolutionner l’éducation.

 

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Maria Montessori : comment la psychiatre a lancé sa première école, à Rome, en 1907 ICI

ENQUÊTE« Maria Montessori, pionnière de l’éducation » (2/6).

 

En 1907, la pédagogue italienne, psychiatre de formation, inaugure sa première école à Rome. Son charisme séduit, sa méthode éducative fascine, mais elle s’inquiète pour son fils, dont l’existence reste secrète.

 

Rome, 6 janvier 1907, jour de l’Epiphanie – la fête des enfants en Italie. Dans la cour du 58, via dei Marsi, le public est aussi nombreux que les bambins, dont c’est la rentrée des classes. Journalistes, politiques, universitaires, camarades féministes ou simples curieux, tous sont venus là comme au spectacle. Lorsque la directrice, Maria Montessori, fait découvrir à la cinquantaine d’enfants leur salle de classe, elle sait que sa carrière se joue là, à quitte ou double.

 

En ce matin d’hiver, la femme médecin la plus célèbre du pays inaugure sa première école. Rien n’est habituel. Le lieu ? Le rez-de-chaussée d’un immeuble du quartier « mal famé » de San Lorenzo. Les élèves ? Agés de 3 à 9 ans, vêtus de guenilles, tous habitent les étages en surplomb. La salle de classe ? Meublée de quelques tables et de chaises dépareillées, décorée d’une reproduction de la bienveillante Vierge à la chaise, de Raphaël. Dans un recoin, une armoire où « la Montessori », comme on l’appelle déjà, range son matériel pédagogique.

 

La démonstration tourne vite au fiasco. Les enfants, engoncés dans des blouses bleues au tissu trop lourd, pleurent, crient et n’en font qu’à leur tête, comme si l’intensité du moment les avait rendus plus nerveux que jamais. Maria Montessori, elle, fait bonne figure. Elle distribue des cubes et répond aux reporters ; embrasse les inconsolables et sourit aux philanthropes. Elle a changé depuis ses débuts d’étudiante en médecine à la prestigieuse Sapienza de Rome. Bien sûr, il y a toujours son chignon, ses chapeaux, ses toilettes fleuries, mais sa silhouette a forci, elle a gagné en prestance. A bientôt 40 ans, c’est une signora charismatique.

 

Des meubles à la taille des enfants

 

Au vu de la pagaille, des spectatrices, mains sur le cœur, en appellent à une intervention divine. Seul un miracle pourrait sauver ces gamins – et la réputation de leur directrice, spécialiste des enfants « à problèmes »… Un miracle : c’est à peu de chose près la mission que lui a confiée Edoardo Talamo, l’ingénieur chargé de la rénovation du quartier de San Lorenzo.

 

Après avoir livré seize bâtiments neufs, il n’avait pas prévu qu’une fois les résidents au travail, leurs enfants, livrés à eux-mêmes, mettraient le bazar dans les halls et commettraient leurs premiers larcins. Talamo s’est alors tourné vers la « Montessori » en lui offrant un rez-de-chaussée par bloc d’immeubles. Libre à elle d’y mettre en pratique ses théories éducatives, les techniques ludiques rodées auprès des handicapés mentaux, du temps où elle œuvrait à la clinique psychiatrique de l’université de Rome.

 

Passés les tracas de l’Epiphanie, la psychiatre devenue pédagogue applique donc sa doctrine, fondée sur l’autonomie, la curiosité et la coopération. Elle fait façonner des meubles à la taille des enfants, et des « matériaux » didactiques inédits, dont elle fournit ses propres esquisses aux artisans (planches à écrous, cubes encastrables, lettres rugueuses…). En quelques semaines, le rez-de-chaussée se transforme en une sorte de maison de poupées, style Liberty, où les élèves s’épanouissent chaque jour un peu plus. Ces gamins sales et mal nourris sont lavés et pesés.

 

Peu à peu, les « sauvages de San Lorenzo », comme elle les définira plus tard, se laissent absorber par les bouliers, les lacets, et les activités à leur portée (ménage, jardinage…). Le « miracle » de San Lorenzo est chroniqué dans les gazettes. La dottoressa observe, remplit des fiches d’observations, forme les maîtresses, puis supervise l’inauguration d’autres « maisons des enfants » dans la capitale.

 

Epaulée par un trio d’admiratrices devenues ses collaboratrices (deux Italiennes, Anna Fedeli et Anna Maccheroni, et une Américaine, Adelia Pyle), elle s’affirme comme une meneuse, capable d’alterner douceur et sévérité, bons mots et vacheries, sans perdre sa capacité d’émerveillement presque enfantine. C’est elle qui accueille les personnes désireuses de constater les prodiges de son labo éducatif. Parmi les visiteurs, la reine Marguerite de Savoie ne se lasse pas de contempler ces bambins si concentrés, en particulier à l’heure du déjeuner, lorsqu’ils se servent à tour de rôle, comme dans une trattoria autogérée.

 

Best-seller instantané

 

La dottoressa, qui exècre l’oisiveté, profite de l’été 1910 pour coucher par écrit les enseignements de son expérience. La Méthode Montessori, imprimée chez un typographe du Latium, est un best-seller instantané, traduit dans une vingtaine de langues. Si bien que Maria abandonne son poste de médecin pour se consacrer à temps plein à la promotion de ses écoles et de son matériel pédagogique qu’elle a fait breveter à son nom dès qu’elle en a perçu le potentiel.

 

Pareille histoire ne pouvait échapper aux Américains. Surtout pas à un certain Samuel S. McClure. Ce publiciste chevronné, propriétaire d’un magazine qui porte son nom, aime dénicher et promouvoir des histoires vendeuses. A l’hiver 1911, il commande un premier article sur la fameuse dottoressa. Tout y est : l’héroïne au caractère bien trempé, le décorum italien… En 19 pages très illustrées, le reportage publié dans McClure’s magazine fait sensation. Le courrier des lecteurs – surtout des lectrices – est saturé de messages enthousiastes. Alors McClure voit plus grand : et s’il devenait lui-même l’imprésario américain de cette Italienne ? Il y aurait, pressent-il, un joli pactole à la clef… Il faut dire que la traduction américaine du livre s’arrache à 5 000 exemplaires en quatre jours, et qu’une forme de « Montessori-mania » enfièvre la bourgeoisie progressiste. Des Américaines se rendent même à Rome pour consulter la dottoressa.

 

Alors qu’elle vient d’emménager dans un vaste appartement avec vue sur la Piazza del Popolo, Maria Montessori donne un premier séminaire à destination d’un public étranger. Une session organisée par son comité de soutien américain, où siègent Alexander Bell, l’inventeur du téléphone, Margaret Wilson, la fille du président, et l’inévitable McClure ; 87 étudiants venus du monde entier – dont 67 des Etats-Unis – se regroupent dans son immense salon. Maria commence par leur distribuer la photo de sa mère Renilde, tout juste décédée, à l’âge de 72 ans. En souvenir de cette femme qui a toujours cru en elle et lui a appris l’art de la liberté, elle portera à jamais le deuil et ne se vêtira plus que de noir. Son père, au rôle tout aussi essentiel dans son parcours, est désormais veuf. A plus de 80 ans, il se déplace en chaise roulante et vit auprès d’elle, très fier de sa réussite.

 

Un circuit promotionnel aux Etats-Unis

 

Devant son public anglophone, Maria Montessori rôde le modèle de ses conférences. Debout dans un coin de la salle, surélevée sur une estrade, elle s’exprime en italien, posément, ne quittant jamais son auditoire des yeux. Chaque phrase, appuyée d’une gestuelle de chef d’orchestre, est répétée par sa traductrice. « Ce que doit savoir l’enseignant, c’est comment observer », martèle la maîtresse de maison.

 

Au retour, ses disciples dissémineront la méthode sur tous les continents. Mais Maria rechigne encore à traverser l’Atlantique. Comment le pourrait-elle alors qu’à proximité de Rome grandit son fils Mario ? Cet enfant né hors mariage, qu’elle fut contrainte de cacher et de placer dans une famille d’accueil pour préserver sa carrière aura bientôt besoin d’elle. Devenu adolescent, il se doute que cette mystérieuse et si bienveillante signora qui lui a parfois rendu visite, n’est pas n’importe qui… Un jour de février 1913, il l’appelle pour la première fois « maman ». Maria décide de le ramener à Rome. Personne n’osera lui demander qui est cet ado omniprésent auprès d’elle.

 

McClure, de son côté, ne ménage pas ses efforts pour la convaincre de se rendre aux Etats-Unis. En novembre 1913, l’imprésario lui présente son plan d’attaque : un circuit promotionnel avec visites d’écoles, supervision de la distribution de son matériel pédagogique, et de multiples conférences sur la Côte est. Montessori superstar, ni plus ni moins. Un « deal » qui rapporterait à Maria 1 000 dollars et 60 % des recettes de ses « shows ». La dottoressa accepte le défi. Elle embrasse Mario et part à la conquête de l’Amérique.

Maria Montessori - Montessori EtCie

Maria Montessori, une vedette américaine ICI

Par Thomas Saintourens

ENQUÊTE« Maria Montessori, pionnière de l’éducation » (3/6).

A l’approche de la première guerre mondiale, la célèbre pédagogue italienne se rend aux Etats-Unis. Le parcours de cette femme d’exception prend alors une tout autre dimension.

 

Les vagues grises de l’Atlantique moussent le long du Cincinnati. Parti de Naples le 21 novembre 1913, ce paquebot doit atteindre New York dans quelques jours. Entassés en troisième classe, près de 3 000 migrants italiens rêvent du Nouveau Monde. Dans sa cabine de première, une célèbre compatriote, la pédagogue Maria Montessori, sujette au mal de mer, a le cœur à la dérive. Elle songe à son fils Mario, resté à Rome sous la responsabilité de sa fidèle amie Anna Maccheroni – alias « Mac » –, après quinze années de vie caché dans la campagne romaine.

 

Ouvrant son carnet de bord, elle confie ce qui la pousse à voyager ainsi, Mario bien sûr : « Pour assurer son futur, pour le rendre heureux et réparer ce qu’il a enduré, et être la seule qui lui donnera tout… C’est ce qui me donne mon énergie, c’est pour cela que j’endurerai tout. » Dans nulle autre archive connue Maria ne fera référence au traumatisme des premières années de son fils, cet enfant né hors mariage en 1898 et qu’elle avait placé en secret dans une famille de paysans. Une séparation prélude à un amour incommensurable, marqué d’une indélébile cicatrice.

 

« La Montessori », comme on l’appelle en Italie, sait aussi que ce voyage aux Etats-Unis lui offrira l’occasion de répandre sa bonne parole dans ce pays continent déjà si réceptif à ses méthodes d’éducation avant-gardistes, rôdées dans son pays. La traduction de sa « Méthode » est un best-seller en Amérique. Chez les pédagogues progressistes, le voyage à Rome pour observer ses écoles et écouter ses préceptes est un « must ».

 

Grenouillant entre le pont principal et la salle de dîner, son imprésario, Samuel S. McClure, a déjà entamé le travail promotionnel : aucun passager n’ignore la présence de sa vedette, psychiatre devenue pédagogue, si douée pour aider les enfants en difficulté. Une pétition, signée par l’ensemble de la première classe, obtient même une conférence privée. A mesure que s’approche la statue de la Liberté, les télégrammes de bienvenue affluent. Le New York Tribune annonce ni plus ni moins « la femme la plus intéressante d’Europe ».

 

Le Cincinnati accoste à Brooklyn le 3 décembre 1913, par une matinée de froid sec. Drapée de fourrure, la quadragénaire est encerclée par une horde de reporters. Les flashes crépitent. L’essaim envahira bientôt son hôtel, un palace de la cinquième avenue. Dès le lendemain, direction Washington, et Kalorama Road, l’école tenue par l’inventeur du téléphone, Alexander Bell, et son épouse Mabel, pionnière de l’enseignement aux sourds et muets. Il s’agit du premier établissement « montessorien » que Maria visite à l’étranger. Margaret Wilson, la fille du président, s’improvise ensuite guide touristique pour lui présenter la capitale fédérale.

 

Le 6 décembre, le temple maçonnique de Washington a des airs d’ambassade un soir de réception. Diplomates et secrétaires d’Etat, accompagnés de leurs épouses, écoutent Maria Montessori, puis visionnent les vidéos de sa « Maison des enfants » de San Lorenzo, à Rome. Maria paonne en habits noirs. Mais ce n’est qu’un avant-goût de la pièce de résistance : le Carnegie Hall.

 

A guichets fermés

Cette scène déjà mythique, où tant de virtuoses se sont produits, est décorée de drapeaux italiens et américains et d’une bannière « America Welcomes Maria Montessori ». Décidément, McClure a bien fait les choses. Un millier de personnes piétine dans la rue sans ticket. L’imprésario présente sa championne à une salle déjà acquise à sa cause…

 

La pédagogue arpente la scène à petits pas. Désormais âgée de 43 ans, la dottoressa a gagné en maturité et en charisme. Ses cheveux sont striés de mèches argentées. Sa panoplie noire est égayée du brillant des pampilles qui s’entrechoquent quand elle tend les bras pour recevoir les bouquets. Le show peut commencer. Deux heures, sans une note, le tout traduit phrase à phrase. Tout y est : sa philosophie, ses objectifs scientifiques, les prouesses des enfants – film à l’appui. Un triomphe.

 

La tournée s’enchaîne. Boston, Providence, Pittsburgh, Chicago, Philadelphie… Et même un second Carnegie Hall à guichets fermés. Maria répond de bonne grâce aux questions des reporters. Elle détaille ses théories, l’air professoral, mais s’exprime aussi, dans un demi-sourire, sur la mode des jupes fendues. Ah, ce pays l’amuse et la fascine… Elle apprécie le ton badin des discussions, les poignées de mains chaleureuses, les gratte-ciel, et bien sûr « ses » écoles si soignées, quelques dizaines de petits établissements privés, dans des quartiers résidentiels. Après un week-end de détente dans la propriété du magnat du petit-déjeuner JH Kellogg, elle repart vers l’Italie, le 24 décembre 1914, à bord du paquebot Lusitania. La mission est accomplie : l’Amérique est sous le charme.

 

De retour à Rome, Maria Montessori reprend ses activités habituelles : la formation, l’écriture… McClure, lui, compte bien capitaliser sur cette Italienne au potentiel commercial énorme. De toute façon, il n’a guère le choix : Maria l’ignore mais il est ruiné. Alors il s’accroche, assurant lui-même, à travers les Etats-Unis, la promotion de sa méthode, vantant sans cesse les écoles, les livres et le matériel pédagogique.

 

Une expérience si grisante

Maria se méfie de ce beau parleur. Au fond, elle n’a plus besoin de ses services pour consolider sa réputation internationale. Au-delà de McClure, elle repousse les propositions de collaboration des Américains, dont une flopée de profiteurs. Elle veut tout contrôler, de la pédagogie jusqu’au matériel. Quitte à retourner elle-même au Etats-Unis un jour ou l’autre.

 

A l’heure où la Grande guerre frappe l’Europe, le mouvement montessorien s’affranchit des frontières. Après son expérience si grisante sur la Côte est des Etats-Unis, « la Montessori » repart à l’aventure, Côte ouest, cette fois. Avant de partir, elle a confié son vieux père malade aux bons soins de la fidèle « Mac ».

 

En 1915, Anna Fedeli et Adelia Pyle, deux de ses plus proches collaboratrices, accompagnent en Californie celle qu’elles surnomment « mammolina ». Un ado brun de 17 ans est lui aussi du voyage : Mario sort enfin au grand jour auprès de sa célèbre mère. Toujours gênée, elle le présente comme son neveu ou, plus rarement, comme son fils adoptif. Elle qui disait vouloir lui offrir « le monde » a enfin l’occasion de voyager à ses côtés. Une réunion de famille pour recoudre les blessures de l’éloignement, apprendre enfin à se connaître.

 

Vivarium pédagogique

 

A San Francisco, la « Panama Pacific Exposition », célébrant l’ouverture du canal de Panama, est un barnum à l’américaine mêlant, neuf mois durant, grand huit, démonstrations technologiques et célébrations carnavalesques (journée de l’ananas hawaïen, compétitions de nourriture…). Dans la zone du « Palais de l’éducation », où 15 000 instituteurs tiennent congrès, a été construite une école Montessori d’un genre particulier. Le public, assis sur des banquettes semblables à celles d’un stade de baseball de campagne, observe la classe de vingt enfants, de 9 heures à 12 heures, derrière une paroi vitrée. Cette sorte de vivarium pédagogique devient l’attraction à ne pas rater, surtout à l’heure du déjeuner, pour la scène désormais fameuse du « restaurant miniature ».

 

L’enthousiasme initial de Maria vire bientôt au malaise. Voilà ces petits Américains devenus des bêtes de foire, des singes savants derrière une vitre, et l’apprentissage un « show » théâtral. Ne parlant pas anglais, elle est contrainte de laisser à sa jeune collaboratrice américaine, Helen Parkhurst, la gestion de la classe au quotidien. En retrait, la « mammolina » se laisse gagner par le stress. Cette « classe de verre » est pourtant un tel succès qu’elle reçoit une invitation officielle à la Maison Blanche. Malheureusement, un autre télégramme urgent, presque concomitant, annule ce projet. Son père est mort, cet homme si austère et réservé qui fut son soutien, puis son plus fervent admirateur.

 

En cette fin d’année 1915, la guerre empêche Maria de regagner Rome. Il lui faut se rabattre sur la Catalogne, épargnée par les combats, où elle est accueillie comme une reine. A l’invitation du gouvernement, enclin à développer une nouvelle forme d’enseignement mêlant valeurs catholiques et approche pédagogique novatrice, Maria prend la tête de l’« Escola Montessori » de Barcelone. Au sein d’une exquise bâtisse de la vieille ville, l’Italienne professe, assise dans un épais fauteuil orange et bleu. Elle est épaulée par une traductrice catalane, et par Adelia Pyle, installée à une autre table, auprès des enfants anglophones. En quelques mois à peine, l’école passe de 5 à 185 élèves.

 

Le disciple de sa mère

Mario, resté en Californie dans la foulée du voyage à San Francisco, en est revenu jeune marié, au bras d’Helen Christie – elle-même enseignante « Montessori ». Sportif, motard, polyglotte, Mario est un disciple de sa mère et aussi son collaborateur attitré, le seul auquel celle-ci peut confier ses états d’âme.

 

A Barcelone, la voici bientôt grand-mère. C’est même elle, la mammolina, qui aide sa belle-fille à accoucher d’une petite Marilena, le 16 juin 1919. Mario Junior (alias le « piccolo Mario »), sera ensuite son chouchou, puis suivront Rolando (1925) et Renilde (1929). La pédagogue, séparée de son fils à la naissance, se rattrape avec ses petits-enfants. Elle leur raconte les épopées bibliques comme les exploits des explorateurs ; les initie à l’observation de la nature et les laisse écouter les conversations d’adultes lorsqu’elle reçoit dans son salon. Bien sûr, elle les inscrit dans son école. Elle a pour eux de grandes ambitions, comme sa mère Renilde en avait autrefois pour elle.

 

L’atypique famille Montessori fait de Barcelone son port d’attache. Londres, Amsterdam, Vienne… Maria mène une vie de nomade, plus indépendante et insaisissable que jamais, comme si elle était insensible aux fracas du monde et aux jeux de pouvoir. Mais la politique va la rattraper : c’est en Italie qu’elle sera mise à l’épreuve. A Rome, où personne n’a oublié les miracles de la femme à la robe noire, résonne déjà le claquement martial des bottes fascistes…

 

 

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27 août 2020 4 27 /08 /août /2020 06:00

L’image contient peut-être : nourriture

Être abonné à Télérama depuis Mathusalem présente, en dépit de mon allergie à la bien-pensance qui y règne, des avantages, tout particulièrement de me flécher des événements culturels intéressants.

 

“Je mange donc je suis” : un grand mezze ludique et savant au Musée de l'homme

 

Vue de l’exposition.

Le crâne d'Homos sapiens (-14 000 ans) : le secret des mandibules du chasseur cueilleur

 

Des pierres taillées dans les cavernes à la porcelaine des dîners à l’Elysée, des galettes de blé du Néolithique aux repas en poudre des cosmonautes, des offrandes de Papouasie-Nouvelle-Guinée aux néons du supermarché… Il y a à voir et à manger en quantité dans l’exposition proposée par le Musée de l’homme, à Paris.

 

Pour sa nouvelle exposition, la vénérable institution blottie au pied de la Tour Eiffel s’empare d’un sujet aussi fédérateur qu’universel : l’alimentation. Conçue comme une déambulation à travers nos assiettes, ce copieux banquet ethno-scientifique en explore les facettes biologiques, culturelles et écologiques, sous un titre aux consonances cartésiennes : « je mange donc je suis ». En trois salles, 650 mètres carrés et 450 objets, l’accrochage propose un picorage ludique et savant, à la croisée de la science et de l’art, du passé et du présent. Le tout servi par une scénographie aux petits oignons, qui n’oublie pas l’humour, la poésie et l’inventivité.

 

Pédago sans être pédante, l’exposition ne craint pas, aussi, de se frotter aux sujets qui fâchent, de l’agriculture intensive (sans doute la première entrée au musée d’un bidon de Round Up !) aux OGM, des poussins broyés de l’élevage industriel aux « fausses » tomates marketées par la grande distribution…

 

La suite ICI 

 

Christophe Lavelle, biophysicien, chercheur au CNRS et au Muséum national d’histoire naturelle, cofondateur du Food 2.0 Lab, dans son labo au MNHN, à Paris, le 21 juillet 2020.

 

Christophe Lavelle, chercheur : « La cuisine, c’est la culture qui transforme la nature »

 

Commissaire de l’exposition “Je mange donc je suis”, présentée jusqu’à la fin août au musée de l’Homme, à Paris, Christophe Lavelle est un scientifique gourmand. Du casse-croûte de Cro-Magnon à l’assiette du futur, de la chimie de la mayonnaise à la pêche éthique, rien de ce qui touche à la nourriture ne lui est étranger. Pour lui, l’acte de manger fonde la civilisation.

 

Aussi à l’aise avec une fourchette qu’avec un tube à essai, Christophe Lavelle parle couramment la langue des cuisiniers, qu’il fréquente avec gourmandise, tout en menant des recherches pointues sur la fermentation ou l’épigénétique — l’incidence de notre environnement sur nos gènes. À 45 ans, et après s’être rêvé chef, ce physicien de formation mène ses recherches sous la houlette du CNRS, de l’Inserm et du Muséum national d’histoire naturelle. Jetant des ponts entre sciences dures et sciences humaines pour éclairer le sujet qui le passionne : l’alimentation. C’est avec cet appétit omnivore qu’il a conçu le menu de l’exposition « Je mange donc je suis », présentée jusqu’à la fin août au musée de l’Homme. Un voyage à travers l’assiette où se mêlent arts de la table et paléontologie, rites ancestraux et nourritures futuristes, pour mieux rappeler que « la cuisine, c’est la culture qui transforme la nature », comme le dit joliment cet épicurien. Et que se nourrir, acte aussi banal que vital, est plus que jamais au cœur d’enjeux essentiels — d’écologie, d’éthique et de santé —, comme la récente crise sanitaire est venue nous le rappeler.

 

L’alimentation semble devenue un inépuisable sujet de controverse. L’a-t-elle toujours été ?

 

Ce n’est que lorsque l’on a la certitude d’avoir une assiette pleine que l’on peut commencer à se demander dans quelles conditions nos tomates ont été cultivées, ou si on tolère bien le gluten du pain… Dans le monde occidental, ce confort absolu date des années 1950, moment à partir duquel ont commencé à émerger ces préoccupations, parce que les pratiques agricoles ont profondément changé en quelques décennies. Il faut se rappeler que l’histoire de l’humanité a été marquée par deux grandes révolutions alimentaires : la première est la transition du paléolithique au néolithique, le passage du chasseur-cueilleur, qui puise dans la nature ce dont il a besoin, à l’agriculteur-éleveur, qui produit lui-même sa nourriture. La seconde n’est intervenue qu’au milieu du XXe siècle, avec l’industrialisation des modes de production. Engendrant avantages — la capacité à nourrir le plus grand nombre — et inconvénients — des pratiques très énergivores, très polluantes, et qui posent de lourdes questions sanitaires sur le long terme.

 

L’article intégral ICI 

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26 août 2020 3 26 /08 /août /2020 06:00

Moderniser les rouges du Languedoc me dit-on, mais jusqu'où ira-t ...

En France, pendant le confinement, note Steve Charters, professeur en marketing du vin à la Burgundy School of Business : « Les cavistes sont restés ouverts (alors même que les marchés ouverts de produits alimentaires étaient fermés), vendant ce que le gouvernement français considère comme des produits de première nécessité. Puissamment ancré dans la psyché nationale française, le vin est de toute évidence «de première nécessité»

 

Les rayons vin de la GD sont restés approvisionné et accessibles pendant toute la période.

 

Le trou d’air dans la consommation de vin a donc eu pour cause essentielle la fermeture des CHR et a donc touché principalement les producteurs vendant essentiellement dans ces circuits.

 

Comme je m’interdis toute allusion au plan gouvernemental d’aide au secteur du vin je me contenterai de faire remarquer qu’un diagnostic précis et argumenté des causes des difficultés de certains est essentiel, l’arrosage indifférencié ne fait que masquer les insuffisances structurelles du secteur. Les porteurs institutionnels des revendications sont bien éloignés des réalités du marché.

 

Afterwork du taulier : Des rafales de chiffres pour les vins de ...

 

Le confinement a révélé les différences de cultures de consommation de vin dans le monde ICI 

 

Entre interdiction de boire, organisation de rituels et repli sur sa production nationale, tour d'horizon des pratiques lors de l'épidémie mondiale de Covid-19.

— 9 août 2020 —

La presse a beaucoup insisté sur l'idée que pendant la crise du Covid-19, le monde buvait plus qu'avant. Ainsi a-t-on lu dans le Sydney Morning Herald que les ventes en ligne en Australie d'un détaillant avaient augmenté de 50 à 75%.

 

Aux États-Unis, les chiffres du site de sondage Nielsen concernant les ventes de vin ont montré des augmentations spectaculaires au cours des deux semaines suivant le début du confinement dans des États clés, puis une chute, suivie de deux autres semaines d'augmentation (bien que moins intense) –soit une hausse des ventes de vin aux États-Unis de 29,4% depuis le «début» du Covid-19.

 

Au Royaume-Uni, le mois de mars aurait été le meilleur de tous les temps pour la grande distribution. L'un des principaux détaillants en ligne britanniques a vu le nombre de nouveaux clients augmenter de 300% en mars/avril par rapport à l'année précédente.

 

Mais que se cache-t-il derrière ces gros titres?

Est-ce simplement la peur de pousser les gens à boire du vin, ou le besoin d'un soutien en temps de crise?

Et ce changement de comportement en matière de consommation d'alcool se constate-t-il dans le monde entier?

 

Très peu de temps après le début du confinement en France, j'ai reçu le courriel d'un magasin de boissons haut de gamme à Dijon m'indiquant que le samedi suivant serait un «Happy Saturday», avec 20% de réduction sur toutes les ventes de vin.

 

Les cavistes sont restés ouverts (alors même que les marchés ouverts de produits alimentaires étaient fermés), vendant ce que le gouvernement français considère comme des produits de première nécessité. Puissamment ancré dans la psyché nationale française, le vin est de toute évidence «de première nécessité». En Afrique du Sud, où l'abus d'alcool peut être considéré comme un fléau en soi, l'occasion a été saisie pour faire de l'ingénierie sociale autour de la consommation des drogues légales. Ainsi le pays a interdit toute vente d'alcool pendant le confinement (ainsi que les cigarettes et le tabac).

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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 06:00

 

Le corporatisme était la pierre angulaire de « l’état français » du maréchal Pétain ; du côté de la paysannerie ce fut étiqueté comme tel avec la Corporation Paysanne qui fournira les futurs cadres de la FNSEA et des Chambres d’agriculture ; dans les professions libérales naquirent toute une tripotée d’Ordre : médecins, pharmaciens, avocats, notaires, architectes…

 

Régime de Vichy - Wikiwand

 

De Gaulle les légitima.

 

L’un des plus connu est l’Ordre des médecins.

 

Le jour où Vichy a liquidé la CSMF du Dr Cibrie ICI 

 

 

Alors même que le syndicalisme médical, porté par le Dr Paul Cibrie, avait fait en 1940 des offres de service au premier gouvernement du maréchal Pétain, il fut littéralement interdit et ses biens immédiatement dévolus au Conseil supérieur de l’Ordre dont un projet existait depuis 1933. Cet été, « le Quotidien » retrace l'histoire de médecins qui se sont illustrés pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Quant au printemps 1945, il vient enfin de rentrer dans ses murs huit mois après la Libération de Paris, le Dr Paul Cibrie raconte dans le numéro du « Médecin de France » paru en juillet 1945 l’humiliation qu’il avait subie cinq ans plus tôt avec la « liquidation » de la CSMF.

 

Le secrétaire général de la confédération – plus général que secrétaire, selon ses détracteurs – n’a rien perdu du mordant qui caractérise habituellement ses relations avec ses adversaires : « Nous sommes partis après avoir signé l’inventaire établi par M. l’inspecteur des Domaines dont la courtoisie fut parfaite. Messieurs de l’Ordre arrivèrent, raides chacun comme un bâton de maréchal, daignèrent trouver la maison “digne d’eux”. Leur discourtoisie fut totale. Pas un mot, pas un geste, pas une carte. Rien : rien à l’égard des représentants présents des syndicats dont ils héritaient (!!) – ce vol légal étant pudiquement qualifié “d’héritage”. Deux seuls médecins praticiens [...] perdus dans un brillant aréopage, témoignaient du mépris bien net dans lequel on tenait la tourbe médicale. »

 

Un pilier du syndicalisme médical

 

À la veille comme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Paul Cibrie est le personnage emblématique de la vie médico-politique. Rentré de la Première Guerre en 1918, avec moult médailles au plastron, il avait été mobilisé pour la Seconde en septembre 1939 avant d’être libéré six mois plus tard pour motif d’âge (il avait 56 ans !). Mais son vrai titre de gloire était d’avoir littéralement « porté » le syndicalisme médical sur les fonts baptismaux d’abord, en 1927-1928, puis dans les coulisses lorsqu’il lui avait fallu négocier avec Louis Loucheur, ministre du Travail de l’époque, les termes du compromis ouvrant la voie aux assurances sociales.

 

On date souvent de la Libération, et de ses ordonnances de 1944-1945, la création de la Sécurité sociale actuelle, faisant injustement litière du régime qui l’avait précédée avec quelques nuances, mais « nuances » seulement : paiement à l’acte, tarif de responsabilité, tiers-payant, convention, autodiscipline étaient autant de concepts qui faisaient déjà débat avant-guerre. Lui était l’inventeur du concept d’« entente directe », opposé à la notion de « liberté contractuelle » défendue par la majorité et les dirigeants de l'Union rescapée d’avant-1914.

 

Mais le Dr Cibrie, provincial « monté à Paris » pour y faire carrière, était finalement moins doctrinaire que pragmatique, opportuniste, voire « social-traître » comme on ne disait pas encore. Et ses meilleurs ennemis, lorsqu’il eut accédé à la barre de la Confédération, devinrent… les mêmes barons parisiens ou lyonnais qui l’avaient porté aux affaires en 1928 !

 

Il aurait fourni à Pierre Laval une capsule de cyanure

 

Il avait en effet œuvré avec tous les pouvoirs que lui offrait le suffrage universel, y compris avec le Front populaire de 1936, heurtant alors le libéralisme de sa base qu’il engageait à investir dans des « centres de diagnostic » afin de contrer les projets de dispensaires de toutes obédiences. Son activisme était demeuré vain et il avait dû batailler pour garder le cap de la raison dans les années folles. Combattre aussi les excès de la… déraison à propos d’une prétendue pléthore professionnelle, qui avait, depuis le berceau, servi de boussole au syndicalisme médical.

 

À cet égard, Cibrie était un xénophobe assumé, au moins sur le plan professionnel, affolé par l’immigration médicale massive des années vingt et trente. Il avait bataillé pour obtenir le vote, en 1934, d’une loi dite Armbruster, du nom du sénateur qui en avait repris la proposition, protégeant (mal) les intérêts des médecins français titulaires du diplôme d’État. Une thèse récente fait néanmoins du personnage un « antisémite qui s’ignore » sans autre démonstration qu’une relecture partiale de ses propos du moment et au motif d’une prétendue amitié avec Laval, fondée sur un seul témoignage… forcément précaire. Le médecin aurait fourni, dans d’obscures conditions, la capsule de cyanure qui aurait permis à l’homme politique d’échapper au poteau d’exécution. Mais d’autres médecins avaient enrayé l’issue fatale du poison !

 

Personnage controversé

 

À la vérité, l’histoire reste, et restera sans doute, définitivement obscure, en tout cas insuffisante à qualifier d’antisémites Cibrie et la Confédération, dans les rangs de laquelle on trouve d’ailleurs beaucoup plus de résistants que de suspects de collaboration.

 

Ne subsiste qu’un seul élément « à charge » : l’audience accordée à trois médecins juifs sarrois (lorsque cette province avait été réinvestie par les troupes du Reich) venus lui demander son soutien pour une dérogation à la loi Armbruster. Vainement, mais le compte rendu qu’il avait fait de ce rendez-vous était un réquisitoire objectif et sincère du régime racial à ce moment déployé outre-Rhin.

 

À sa décharge : une motion d’Assemblée générale adoptée à son initiative en solidarité aux confrères juifs allemands après 1933 et – plus éloquent encore –, le fait qu’il avait lors de l’Assemblée générale de 1938 publiquement ridiculisé les comptes du délégué de banlieue nord, un dénommé Paul Querrioux, médecin de Saint-Ouen, antisémite du haut de l’affiche. La relecture de la presse de l’époque démontre en outre qu’il prenait garde de se tenir à l’écart des banquets de l’Action française où s’exprimaient le plus ouvertement les grandes voix antisémites de l’époque. Ce qui n’empêcha Paul Cibrie de flatter le pouvoir issu du coup de force constitutionnel du 10 juillet 1940.

 

Au service de Vichy

 

Dans son dernier éditorial, intitulé « Servir », daté du 4 juillet et de la ville de Brive où il avait organisé le repli de la CSMF, il racontait : « […], nous nous sommes adressés au vice-président du Conseil avec lequel, lors de l’application en 1930 et 1931, de la loi des Assurances sociales, nous avions eu de nombreux contacts, et qui, à ce moment, avait pu se rendre compte de notre organisation, la plus complète déjà dans l’ordre corporatif. » Laval était donc le destinataire de cette missive ! Et se réclamant de la « courtoisie » de leurs échanges, il se montrait rapidement disposé à « travailler dans le sens […] indiqué par le gouvernement ».

 

Quand il livrait copie de sa missive à Pierre Cathala, directeur de cabinet du même Laval et avec qui il était d’évidence plus intime, il précisait dans une note manuscrite : « Nous sommes particulièrement résolus à nous employer ardemment et sans faiblesse au redressement national. Nous sommes prêts, en conséquence, à prendre la place qui nous serait attribuée dans la représentation des professions envisagée par le gouvernement. »

 

La CSMF dissoute... pour faire place à l'Ordre

 

L’offre – spontanée – de service ne fait donc aucun doute alors même qu’on ne sait, à ce moment, rigoureusement rien des intentions du gouvernement. Le 20 juillet, Cibrie rentrait donc seul dans ses locaux parisiens ayant envoyé son adjoint à Vichy essayer de nouer, vainement, des contacts plus féconds avec des interlocuteurs « autorisés ».

 

Pas de nouvelles avant le 17 septembre où on trouvait une nouvelle « offre de services » de la Confédération au gouvernement, cette fois dans les colonnes de Paris-« Soir : elle s’y déclarait disposée à mobiliser ses troupes de terrain pour y procéder au recensement des médecins étrangers – privés du droit d’exercice par une loi largement improvisée en date du 16 août – sans se cacher de son intention de les remplacer par des praticiens – français – de son choix selon les termes d’une autre loi adoptée avant la déclaration de guerre.

 

Difficile de faire plus explicite ! Paul Cibrie savait-il à ce moment déjà, que le sort de son œuvre était déjà scellé et condamnés le syndicat et ses 20 000 adhérents, ses « œuvres » connexes (MACSF mais aussi une centrale d’achat et un système domestique de retraite), ses biens (le siège social de l’époque, boulevard Latour-Maubourg mais aussi le précédent, rue du Cherche-Midi). Le décret de dissolution fut signé le 26 octobre, le même jour que les textes officialisant la création d’un Conseil supérieur de l’Ordre et désignant ses responsables.

 

L'Ordre légitimé par le Général de Gaulle après la guerre

 

La CSMF était donc le seul syndicat frappé d’une telle infamie sans que Paul Cibrie puisse s’en offusquer, lui-même défendant la création d’un Ordre depuis … 1932. « Il eut presque suffi de changer l’étiquette – écrivait-il dans son ultime circulaire aux syndicats départementaux – en rendant le syndicat obligatoire […] et la Corporation était créée. Un “Ordre” qu’aucun d’entre vous ne reconnaîtra […]. Il est non pas corporatif mais nettement étatiste. Les “dignitaires” en sont directement nommés par le secrétaire général de la Santé. […] Sans réunions, sans avis, eux seuls administreront, réglementeront, ordonneront, jugeront. » Et avec, en guise de conclusion, cet oracle : « La foudre ne tardera pas à tomber. Retenez bien cette prédiction hélas facile. »

 

« Le mépris vient de changer de camp », observait le même Cibrie à son retour triomphal à la Domus Medica en 1945. Il s’apprêtait pourtant à devoir cohabiter durablement avec un Conseil de l’Ordre que le général de Gaulle venait de doter de la légitimité des urnes.

 

Jean-Pol Durand

Conseil de l'Ordre - Encyclopédie médicale

L'ordre et le repentir ICI

Par par Anne-Marie Casteret et ,
 

Après Jacques Chirac, l'ordre des avocats et l'Eglise catholique, et en plein procès Papon, l'ordre des médecins va-t-il faire l'autocritique de son comportement institutionnel pendant la Seconde Guerre mondiale? Bernard Glorion, président du conseil national, et Olivier Dubois, chargé de moderniser l'institution, y seraient favorables. Au même moment, le conseil départemental de la Haute-Garonne traduit le Dr Henri de Serres-Justiniac devant les instances régionales pour avoir écrit dans une revue professionnelle: «L'ordre, au nom de la sélection raciale, a dénoncé les médecins juifs avant même que l'occupant le lui demande...» Malaise dans la profession. A ceux qui réclament depuis des années une grande repentance, la réponse officielle était, jusqu'à présent, stéréotypée: l'ordre créé par Vichy en 1940 ne peut être représentatif des instances actuelles, réorganisées par de Gaulle en 1945. La collaboration contrainte et forcée de 1940-1945 appartiendrait donc à une autre branche, préhistorique et avortée, de l'arbre généalogique professionnel. Mais, pour qui se penche sur les documents de l'époque, la réalité apparaît tout autre. 

1940-1944 - Les années noires de la Collaboration - Herodote.net

 

La guerre de 1939-1940, la défaite française, la formation du gouvernement de Vichy et l’occupation allemande engendrent l’apparition en France d’une nouvelle force, la Résistance. Celle-ci est aussi une force nouvelle dans les professions libérales.

 

Mais ce que Jean-Pierre Rioux appelle « le grand parti de la Résistance » ne prend jamais forme ; de même, dans la profession médicale la Résistance ne se substitue pas à l’Ordre des médecins qui, bien que dissous, est réinstallé par l’ordonnance du 24 septembre 1945. La Résistance se trouve immédiatement en lutte pour le contrôle de l’Ordre, contre les syndicats médicaux traditionnels d’avant-guerre dissous par Vichy mais reconstitués à la Libération. Cette concurrence dure jusqu’en 1946, et finit par tourner à l’avantage des syndicats. Comment et pourquoi ? L’objet de cet article est d’analyser les raisons qui ont contribué à ce que la Résistance, réputée novatrice, perde le contrôle de cet organisme médical nouveau et important, au profit de syndicats qui représentent la continuité dans les traditions de l’exercice médical. Comme pour la pérennisation d’autres mouvements issus de la Résistance, déjà étudiée historiquement, la pérennisation de la Résistance médicale est un échec.

Monument aux morts de la faculté de médecine Paris-Descartes, à Paris

Le triomphe de l’ignoble Dr Querrioux ICI 

 

PUBLIÉ LE 11/08/2020

Fleuri tous les ans le 11 novembre, le monument aux médecins « morts pour la France » de la faculté de médecine Paris-Descartes, à Paris, présente une singularité : un nom y a été masqué à la lettre « Q », celui de Fernand Querrioux. Explication, exhumée des poubelles de l’histoire.

 

Le 16 août 1940, le maréchal Pétain a consacré (« J.O. » du 19) le monopole d’exercice médical aux citoyens français « nés de père français » Également signée ce jour-là, la création des « corporations » pour revenir à l’organisation sociale de l’ancien régime, mais seule la profession agricole en sera dotée, au grand dam des corporatistes médicaux qui devront se contenter d’un « Ordre », créé, lui, par une loi du 26 octobre.

 

Le législateur n’avait pas eu à chercher bien loin l’inspiration puisqu’une proposition législative existait depuis 1933, facile à recycler et recueillant a priori l’assentiment de toute la profession qui en avait, vainement, réclamé l’adoption.

 

Cette tutelle ordinale n’était pourtant pas celle des Allemands qui lui auraient préféré leur propre organisation, avec un gauleiter des médecins, en charge de toute la police professionnelle, « éthique » et comptable. Le Dr René Leriche, premier praticien à prendre la présidence de l’Ordre, avait expliqué dans ses mémoires n’avoir accepté la charge de la nouvelle institution que pour éviter cette jurisprudence nazie et sur la demande expresse du ministre de la Santé, Serge Huard.

 

Dermatologue, activiste antisémite

 

Cet Ordre alimentait évidemment les espoirs les plus débridés de la droite extrême : « La première tâche de l’Ordre des médecins sera de faire appliquer la loi du 19 août [mais] tout notre effort doit maintenant tendre vers le rétablissement de la Corporation qui, pour nous, […] est devenu le mot magique que la résurrection », peut-on ainsi lire sous la signature d’un dénommé Fernand Querrioux. Auteur du libelle paru en novembre 1940 sous le titre « La médecine et les Juifs » aux « Nouvelles Éditions Françaises » - faux nez des éditions Robert Denoël qui avaient précédemment édité « Comment reconnaître le Juif » du Dr George Montandon – le médecin pouvait exulter à la perspective de voir triompher, enfin, la thèse qu’il défendait de longue date.

 

La suite ICI 

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 06:00

 

Le bonheur est dans le pré, 1995, réalisé par Etienne Chatiliez avec Michel Serrault, Eddy Mitchell, Sabine Azéma

 

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Télérama fait la fine bouche :

 

Le PDG d'une usine de lunettes pour WC profite d'une méprise pour changer de vie. Il part vivre dans le Gers. Là-bas : le bonheur.

 

Après La vie est un long fleuve tranquille (petits-bourgeois javellisés contre prolos crados) et Tatie Danielle (méchante vieille femme contre famille neuneu), Etienne Chatiliez et sa scénariste, Florence Quentin, se livrent à nouveau à leur exercice favori : plonger un corps étranger dans un univers donné et voir ce qui se passe. Ici : petites femmes de la ville, coincées et prétentieuses, contre filles de la campagne, sympas et libérées. Tant qu'à faire dans la caricature, autant aller le plus loin possible... Jusqu'à la vulgarité. Chatiliez ne l'évite pas, il la traque. Heureusement, les comédiens, déchaînés, sont savoureux, et la tendresse finit par l'emporter sur la caricature. Car, ici, pour arriver au bonheur, il faut surmonter la plus grande des vulgarités, celle d'une société qui a codifié les sentiments. — Philippe Piazzo

 

Superbe

 

J'ai mis des années avant de me convaincre de regarder ce film, et j'ai très rapidement compris mon erreur.

 

Le jeu des acteurs est criant de réalisme et captivant dans la qualité des interprétations. Je salue bien bas les performances d'Eddy Mitchell, excellent, de Sabine Azéma, qui touche également l'excellence, La réalisation est simple, impeccable. Le scenario, de par sa forme si proche d'une situation réelle dans notre pays, nous fait vivre une vraie aventure dans une vie française de tous les jours. A tel point que je qualifierais l'oeuvre d' "action contemporaine". Et sans qu'il n'y ait d'action, le film ne revêt pourtant aucun temps mort, aucunes longueurs. On se complait à accompagner les pérégrinations de nos personnages et le cheminement psychologique et moral qu'ils effectuent tout au long de l'histoire.

 

Un véritable moment de détente, de tranquillité, d'émotions, de sensibilité et... de bonheur qui, cette fois, est dans la télé plutôt que dans le pré !

 

Une oeuvre vraie et superbe.et bien entendu celle du très regretté Michel Serrault.

 

Je vous ai mis l’eau à la bouche, je vous ai fait languir, mais il est l’heure d’abandonner les amuses-bouche pour passer au plat de résistance :

 

« Ma belle, pendant des années à chaque fois tu me regardais avec l’air de dire que ma bite elle a un goût, et maintenant tu t’habilles comme un sapin de Noël pour avoir des nouvelles. »

Eddy Mitchell

 

Les mots délicieusement surannés

 

Faire une tête de monsieur-votre-bite-a-un-goût ICI 

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 06:00

 

Rien n’est de moi, tout est de Jérôme Garcin ICI 

 

« Indifférente aux modes, l'Auvergne produit des valeurs sûres, sur quoi le temps n'a pas prise : des pneumatiques, de l'eau minérale, du bleu, de la fourme, des couteaux, de la dentelle et des chroniques de Vialatte. Sans cesse rééditées depuis la mort, en 1971, de l'auteur de «Battling le ténébreux», elles se dégustent nature, à l'unité ou en bloc. On les trouve chez tous les bons libraires. La collection «Bouquins» en a même tiré deux gros volumes, où l'on ressent l'effet de foehn, entend hurler les loups et apprend que «Pascal aimait tellement l'Auvergne qu'il naquit à Clermont-Ferrand».

 

De Jacques Audiberti :

C'est un Peau-Rouge, c'est un hercule forain, c'est le Fuégien tatoué d'une tortue. Que dis-je ? C'est une kermesse complète.»

 

De Blondin :

C'est un cavalier d'Ekebù

 

De Céline :

Il a bâti des cathédrales de vomissure qui se mirent dans des lacs de purin.»

 

De Dutourd :

C'est un don Quichotte qui se méfie des moulins à vent

 

De Montherlant :

Il est tout entouré de bustes et de citations.»

 

De l'homme de Chaval :

C'est un pingouin qui s'est mis le chapeau de Bonaparte.»

 

Et des héroïnes de François Mauriac :

Ce sont des Agrippine de département

 

Ajoutons qu'il n'aimait pas l'Académie française, où «la littérature n'entre que si elle est conformiste, et encore sur la pointe des pieds». Il se moquait - c'est hilarant et injuste - de Jankélévitch en donnant une version charcutière et cantalienne du je-ne-sais-quoi et du presque-rien. Il jugeait que «Gallimard, c'est l'usine et Grasset, la manufacture». Et il tenait que les dictionnaires «sont sûrs, car ils sont faits par des étudiants pauvres».

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16 août 2020 7 16 /08 /août /2020 08:00

Livre: Les yeux de la momie / l'intégrale des chroniques de cinéma ...

« Tous les journalistes sont des menteurs et des putes », rappelle manchette en conclusion des chroniques de cinéma hebdomadaires qu’i publia Charlie hebdo de 1979 à 1982 sous le titre « Les yeux de la momie ».

 

Préface de Gébé

 

Manchette nous laisse une masse de critiques où le nom des films importe peu. On peut remplacer les titres. Restent son jugement, son discernement, sa lucidité, sa pénétration, sa morale qui s’appliquent à tout. Une philosophie.

 

Les Yeux de la momie - Jean-Patrick Manchette - SensCritique

Frédéric Bonnaud

 

Manchette aimait le cinéma, mais plus guère celui de son temps. D'où ce mélange de compétence et de désinvolture qui fait tout le prix de son recueil d'articles.

 

On sort de ce livre comme d'une cure. Ainsi, à côté du génial romancier, il existait aussi un grand critique, qui a écrit à la fois sa passion du cinéma (mais pas seulement...) et son dégoût du journalisme ("Tous les journalistes sont des menteurs et des putes", bien dit !) pendant plus de deux ans, d'août 79 à décembre 81, dans les colonnes de diverses publications "bêtes et méchantes" (Charlie hebdo, La Semaine de Charlie, L'Hebdo Hara-Kiri, et même le très fugitif Charlie Matin). En le découvrant en un seul bloc, on est d'abord frappé par l'alliage inédit de deux qualités devenues rares, même prises séparément : une extrême compétence (Manchette sait parfaitement de quoi il parle, il connaît même Irving Lerner, ce qui n'est pas donné à tout le monde) et une parfaite désinvolture (il finit par "avouer" qu'il n'a souvent même pas vu ce dont il parle, sauf les "reprises").

 

C'est que pour lui, le cinéma est fini, juste apte au grand recyclage.

 

D'un côté, il y a le stock, les fameuses "reprises" justement ("Je vais finir par croire que j'ai été traumatisé par une chaussette dans ma petite enfance"), avec le quatuor de génies immortels (Ford, Lang, Hitchcock, Welles), les perles (Péché mortel ou Now voyager) et les déesses (Gene Tierney, "On en meurt ou on en reste idiot, je le sais, je l'ai pas eue" ) 

 

Et de l'autre, le robinet des sorties, le tout-venant, avec en vrac les films de Costa-Gavras ("ce cinéaste a la vue basse"), ceux d'Altman ("ce pauvre débile"), ceux de Bertrand Blier ("que je boycotte depuis Les Valseuses, pour cause d'ignominie dans sa tête") et ceux de Wajda ("le célèbre con centriste, anus du pape en second").

 

On le voit, Manchette a l'insulte facile et drôle, il aime bien "déconner" la suite ICI 

 

Clair de femme - Film (1979) - SensCritique

 

6 septembre 1979

 

« Par exemple, dans le confort douillet et gratuit d’une projection privée, aurais-je aimé Clair de femme ? Évidemment non. Sujet : un monsieur vieillissant quitte la compagne de sa vie à la demande de cette dernière (la compagne, pas la vie) qui, cancéreuse, préfère se flinguer tout de suite. Et, dans la nuit, le monsieur unit son désespoir à celui, encore plus pire, d’une dame dont la fillette est morte et le mari complètement débranché dans sa tête (agnosie). Question : l’amour peut-il triompher de la déchéance et de la mort ? Réponse : des fois on croit ça mai fait non. À l’appui de cette thèse, des images léchées de déchéance, d’élans désespérés et retenus, et puis du dialogue désespéré et retenu aussi, sobre, tout ça. Montand et Schneider font leur numéro, avec capacité et conviction. Costa-Gavras filme avec capacité et conviction. Le résultat est, comme son nom l’indique, un bol de mastic.

 

L'Aveu” : le procès des procès staliniens

 

Permettez-moi une digression qui va me permettre de dégager une vieille colère, vieille de plusieurs années. Au temps où Costa-Gavras et Jorge Semprun, et Montand, ont entrepris de critiquer le stalinisme dans L’Aveu, ils ont choisi de porter à l’écran le témoignage d’un homme d’appareil maltraité par ses collègues, le témoignage d’un stalinien, le témoignage d’un menteur. Quand on sait ce qu’Arthur London avait écrit sur le POUM espagnol (en particulier pages 249, 254 et 255 de son livre Espagne, éditeurs français réunis, vous pouvez vérifier), quand on sait que les mêmes calomnies avaient servi de prétexte aux staliniens pour torturer et assassiner de nombreux militants du POUM, on se dit qu’Arthur le menteur était bien placé pour se plaindre après ce que ses petits copains eurent entrepris de lui tordre les couilles à lui aussi. C’est pourtant son histoire que Costa-Gavras et ses potes choisirent de tourner, plutôt que l’histoire d’un Andrès Nin ou d’un Berneri (ceux-ci, il est vrai, après être passé entre les mains des staliniens, se sont trouvés définitivement incapables d’écrire un best-seller).

 

L’Aveu et Clair de femme n’ont aucun rapport. Est-ce bien sûr ? Le problème de Costa-Gavras n’est-il pas qu’il pose toujours des questions fausses ? En amour comme à la guerre, il apparaît que ce cinéaste à la vue basse. C’est cohérent.

 

Lettre d’Yves Montand parue dans le numéro du 13 septembre 1979

 

En tant qu’abonné de Charlie hebdo, j’ai lu ça (la critique ci-dessus)

 

Tout ceci me paraît cousu de fil blanc pas très propre, comme dirait mon ami Jacques Prévert. En effet, dix longues années après, c’est toujours à Arthur London qu’il faut poser la question, mais sûrement pas au scénariste et au réalisateur qui ont tout fait pour souligner dans le film la part de responsabilité de l’auteur ainsi que celle de tous les responsables staliniens, militants, sympathisants, où, comme moi, compagnons de route dans d’autres « aveux ».

 

Il me semble tout à coup être revenu dix ans en arrière, quand les Kanapa de service avaient ordre d’aboyer et si possible de mordre.

 

Salut

Yves Montand

 

1er PS : En ce qui concerne la liquidation du POUM, vous devriez (quand on veut bien faire ce métier de critique), vous devriez, dis-je, avoir vu le film de Jorge Semprun, Les Deux Mémoires.

 

Les Deux mémoires - Catalogue des restaurations et tirages - La ...

 

2e PS : Je souhaite au cinéma en général et aux metteurs en scène français en particulier d’avoir « la vue aussi basse » que celle de mon ami Costa-Gavras, et d’avoir le talent et le courage de réaliser Z, État de siège, L’Aveu en tenant bien compte du contexte politique dans lequel ces films ont été réalisés.

 

Le PS du 20 septembre 1979 de JP Manchette

 

On a pu lire dans le dernier Charlie hebdo une lettre d’Yves Montand faisant suite à mes remarques désagréables sur le vieux film l’Aveu. Mes remarques étaient claires. La lettre l’est aussi, et n’appelle donc pas de réponse. Surtout que, plutôt qu’avec Montand, j’aimerais m’engueuler avec des salauds méprisables. Quant à la recommandation  que me fait Montand de voir Les Deux Mémoires de Jorge Semprun, elle tombe à plat car je l’ai vu, et elle confirme notre désaccord car ce film aussi me paraît courtaud. Davantage que la comparaison avec Jean Kanapa, la suggestion que je pourrais vouloir faire bien mon travail est une offense. Mais le déstalinisé meurtri étant un gibier trop facile à tirer, nous en resterons là.

 

Romain Gary "Clair de femme" - Bouquinerie du Lion - Belfort

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