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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 03:00

Il me fallait agir vite car je n’allais pas, au risque d’attirer l’attention du chauffeur, m’incruster dans ce bus. Dans mon bréviaire volé, que je feuilletais d’un air inspiré, l’une des images pieuses qui le peuplaient attirait mon attention car elle représentait l’apparition de la Vierge Marie à Bernadette Soubirous dans la grotte de Massabielle. Souvenir du pèlerinage de Lourdes que j’avais fait avec des garnements de mon patelin, tous enfants de chœur, sous la houlette du curé-doyen, et tout particulièrement de notre refus un soir de nous rendre à la procession aux flambeaux pour protester contre son refus de nous laisser sortir après 20 heures. La Vendée, mes jeunes années sauvageonnes, mes parents que je n’avais pas revus depuis un beau paquet d’années, et puis soudain le déclic, Marie-Amélie de Tanguy du Coët, telle une apparition, se propulsait dans ma tête. Elle seule pouvait me sortir de ce traquenard. Sans me précipiter j’attendais l’arrêt sur le Port pour descendre du Bus car, dans ce lieu, je trouverais sans problème une cabine téléphonique. La nuit me protégeait des regards indiscrets. Comme j’ignorais l’origine de mes poursuivants, et malgré mon déguisement, il me fallait rester sur mes gardes. La liaison téléphonique entre Valparaiso et Santiago ne passait pas par une liaison automatique mais par un standard régional qui reliait deux compagnies privées et je dus prendre mon mal en patience face à un service assuré avec un grand je-m’en-foutisme. D’attente en coupures mon stock de pièces s’épuisa rapidement et je dus quitter la cabine pour aller faire de la monnaie dans un bar du port.

 

L’irruption d’un jeune prêtre dans le bouge le plus proche de ma cabine téléphonique jetait un certain froid dans l’assistance composée essentiellement de dockers et leurs regards peu amènes me firent hésiter, balancer de rebrousser chemin, mais c’eut été leur mettre la puce à l’oreille me dis-je en avançant d’un pas décidé vers le bar. J’optai pour le français, en lançant un bonjour sonore, afin de tenter de dissiper leur hostilité. Je le fis avec une idée bien précise : leur faire accroire que j’avais le cœur qui penchait du côté de l’Union Populaire. En effet, à la suite de mai 68 un pan entier du jeune clergé français avait basculé dans un militantisme forcené et l’Amérique Latine en attirait beaucoup car la théologie de la libération y était née sous la plume Gustavo Gutierrez. La théorie de l'inégalité des termes de l'échange, développée et popularisée en France par Frantz Fanon dans son livre les Damnés de la Terre, rassemblait sous sa bannière toute une frange d’un jeune clergé mal à l’aise dans sa soutane. Le « Tiers-mondisme » naissant soutenait que les « pays sous-développés » de la périphérie mondiale, le fameux « Tiers-monde ») n'étaient pas, précisément, « arriérés », mais au contraire maintenus dans une telle situation économique et sociale par les pays riches. J’espérais donc que mes gros bras de Valparaiso en avaient vu quelques-uns trainer dans leurs sections syndicales ou lors des nombreuses assemblées des groupuscules de l’ultra-gauche qui fourmillaient et s’agitaient auprès des classes laborieuses chiliennes.   gustavo_gutierrez_130.jpg

                                                                © Gustavo Gutiérrez ph ciric international

 

En fait, très vite les gus replongèrent leur groin dans leurs bocks de bière et se contentèrent d’échanger des propos obscènes sur mes mœurs supposés de tripoteur de sexe d’angelot. Seul le patron me zieutait avec l’air sournois des indics tout en me refilant de la monnaie sur ma consommation. Il fallait vraiment que je me casse au plus vite car depuis ma filature je voyais du danger partout. « Du calme vieux, du calme, réfléchis une seconde, si ce sont les nervis de la police militaire que tu as au cul ce type n’a sûrement pas d’accointance avec eux... » me disais-je en ingurgitant un demi pisse d’âne. Ma sortie du bar ne provoquait aucun mouvement et je regagnais ma cabine téléphonique sans me retourner. La standardiste, cette fois-ci aimable et efficace, me basculait sur l’ambassade de France en un rien de temps. Le préposé de notre belle représentation diplomatique répugnait à déranger Madame qui veillait sur le dîner des filles. Je lui rétorquais que s’il s’en tenait à ce refus je veillerais à ce qu’il soit remercié dès mon retour à Santiago. J’entendais le grelotement de l’appel. On décrochait. C’était la voix flutée de Marie-Amélie. En m’entendant elle s’exclamait « Vous ! » Ma requête exprimée en un minimum de mots ne semblait nullement la troubler et son « je passe un jeans et j’arrive » me laissais sans voix. Très fille de militaire elle me fixait une feuille de route impérative « Ne restez pas sur le port c’est trop dangereux. Allez à la Congregación De los Sagrados Corazones, c’est près du Parque Italia. Allez-y à pied c’est plus sûr et ça vous fera passer le temps. Je les préviens. Les nonnes me connaissent j’y ai fait une retraite l’an dernier. Sonnez ! Elles vous hébergeront... » Mon objection « Mais je suis en soutane ! » me valait une volée de bois vert sarcastique « Tant mieux ça les rassurera sur vos intentions... Avec vous il faut s’attendre à tout... » et elle raccrochait.

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 02:00

Depuis mon départ du bureau de Poste comme une impression d’être suivi par un type en costume de lin marron coiffé d’un chapeau de paille. Ce qui avait attiré mon attention ce sont ses mocassins blancs qu’il portait pied-nus. À plusieurs carrefours, alors que je m’immobilisais avant de traverser, dans les glaces des vitrines le reflet de ces deux taches blanches captaient mon regard. Me suivait-il vraiment ? Il fallait que j’en aie le cœur net. Après tout ce pouvait n’être qu’un simple détrousseur de touristes qui avait repéré mon manège avec la postière et par l’odeur de mes dollars alléchés. Ma vieille expérience des filatures allait me permettre de lever très vite mes doutes. Surtout ne pas lui faire sentir que je l’avais repéré, je gardais mon rythme de marche mais je prêtais maintenant, comme un bon touriste, un grand intérêt aux échoppes d’artisans. Très vite j’acquérais la certitude que l’homme aux mocassins blancs n’était pas seul, ce qui commençait à m’inquiéter. Était-ce une bande de malfrats, des flics ou des barbouzes de l’armée, rien ne me permettait de choisir entre ces trois options. Dans tous les cas de figure l’urgence c’était de leur fausser compagnie. Mon principal handicap par rapport à eux, quels qu’ils fussent, étaient ma totale méconnaissance de la topographie. Il me fallait donc au plus vite quitter la rue et trouver un lieu où je pourrais facilement repérer l’arrivée de mes poursuivants tout en me laissant la possibilité de leur fausser compagnie sans qu’ils s’en aperçoivent. La quadrature du cercle certes mais envisageable si je trouvais une salle de cinéma ou une église. Des églises il y en avait à tous les coins de rue mais, sitôt ma stratégie de fuite déterminée, alors que je longeais le Parque Italia sur l’avenue Pedro Montt, l’entrée d’un cinéma permanent me tendait les bras.

 

En prenant mon billet je riais sous cape car mes poursuivants allaient hésiter un instant sur la conduite à tenir, se concerter donc me laisser le temps de repérer les lieux. Deux thèses allaient s’affronter chez eux : celle des routiniers qui seraient partisans de m’attendre pénardement à la sortie et celle des suspicieux qui jugeraient plus sage de continuer la surveillance à l’intérieur. Le débat aurait lieu car les premiers objecteraient que de me suivre c’était prendre le risque de se faire repérer car à cette heure-ci de la journée la salle serait sûrement presque vide alors que les seconds répliqueraient que mon entrée dans cette salle obscure cadrait assez mal avec l’emploi du temps d’un touriste normalement constitué et qu’il valait mieux ne pas me lâcher d’une semelle. La salle étant pourvue d’un bacon j’empruntai l’escalier qui le desservait. Comme je l’avais supposé l’accès à la cabine du projectionniste passait par la même voie. Au lieu de pousser la porte du balcon je continuai mon escalade jusqu’à un petit palier d’où j’entendais derrière un lourd rideau rouge grésiller l’arc électrique du projecteur. J’écartais avec précaution les pans du rideau. Il régnait dans la cabine une chaleur intense. Le projectionniste, un type sans âge, en maillot de corps, assis à califourchon sur une chaise, somnolait. Il me fallait agir vite mais sans l’effrayer. Je m’approchais de lui. Il sursautait, sortait de son demi-sommeil, se redressait en me contemplant d’un air surpris puis inquiet. Je plaçais mon index sur mes lèvres. De la salle montait des coups de feu. Le projectionniste s’épongeait le front avec un grand mouchoir à carreaux. J’esquissais un sourire et allait droit au but « Y-a-t-il une autre issue que cet escalier ? » lui demandais-je en lui tendant un billet de 100$. L’homme opinait du chef en pointant son index vers le plafond d’où une échelle métallique pendait de la gueule d’une trappe à demie-ouverte. « C’est l’issue de secours qui débouche sur toit. Ensuite vous pourrez prendre l’escalier de service. Faites vite car je ne pourrai cacher à vos poursuivants que vous êtes passé par là, vous comprenez... » a97b4a5ddb49748d5e50f9d4f3c15760.jpg

En cinq minutes je me retrouvais sur Chacabuco d’où je gagnais la cathédrale toute proche. Il me fallait réfléchir en toute tranquillité à la manière dont j’allais m’exfiltrer de ce traquenard. Je m’embusquai dans l’ombre du transept abritant les confessionnaux. Quelques bigotes y attendaient leur tour.  Ma montre indiquait 19 heures. Nul office ne semblait programmé donc la cathédrale allait fermer ses portes dans une petite poignée d’heures. La porte d’un des confessionnaux s’ouvrait et un jeune prêtre en surplis et étole violette en sortait pour se diriger vers ce qui devait être la sacristie. En prenant une allée parallèle je le suivais à distance. Qu’allais-je faire ? Méthode forte ou vol discret ? J’optais pour la seconde solution car je souhaitais laisser le moins de trace possible derrière moi. Dérober une soutane discrètement valait mieux qu’estourbir un type pour se l’approprier. Encore fallait-il que celui-ci ne me découvre pas. Je poussais la porte. Elle débouchait sur un long couloir percé de portes. De l’une d’elle émanait une lumière jaunasse. Le prêtre devait être en train de se défaire de ses ornements. Je me réfugiai dans la pièce la plus proche et attendis. Par bonheur le prêtre était chaussé de brodequins cloutés et j’entendis ses pas sonores dans le couloir puis très vite une porte claquer. La suite fut un jeu d’enfant. Je trouvai dans une vaste penderie une soutane à ma taille et un col dur. Avant de ressortir de la pièce je décidai d’emprunter aussi un bréviaire. Il ne fallait pas que je traîne car à tout moment un autre prêtre pouvait survenir. Je parcourais le même chemin que le jeune prêtre et découvrais une porte donnant sans doute sur la rue. Elle était munie d’un système d’ouverture intérieure. Je l’actionnais et me retrouvais dehors. Un coup d’œil circulaire pour m’assurer que la voie était libre et d’un pas élastique je remontais la rue Arturo Edwards jusqu’à l’avenue Errãzuriz où je prenais un bus. Je n’avais pas encore réfléchi au mode de locomotion que j’allais emprunter pour regagner Santiago sauf que j’excluais de reprendre le train. Tout comme la cathédrale le bus me semblait un refuge sûr. Je m’asseyais sur un strapontin et me plongeais dans la lecture de mon bréviaire.  

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 02:09

Non sans mal je réussis à me dépêtrer du couple que ma référence aux fachos d’Occident avait émoustillé. Caricature de petits bourgeois intellos, lui Hector de je ne sais plus quoi, journaliste à l’Obs., elle, Stéphanie, oscillant entre féminisme et folle envie de sortir de sa petite vie étriquée, je leur offrais un exotisme bien plus pimenté que le Chili con carne local.  Pensez-donc un américain faisant le coup de poing à la Sorbonne avec les enragés ça vous change des éternels amis du samedi soir brassant toujours les mêmes histoires. Sur le quai je leur promis de les rejoindre pour l’apéritif au bar de leur hôtel. Je gagnai ensuite à pied la vieille ville coloniale si caractéristique de ce que pouvait être un grand port, nœud de voies maritimes, au XIXe siècle. La mondialisation ne date pas d’aujourd’hui, elle a commencé de s’inscrire dans l’histoire économique lorsque la Révolution Industrielle a provoqué une faim de matières premières et Valparaiso a joué, jusqu’au percement du Canal de Panama, un rôle de poumon pour le Chili. Embossée dans sa baie le port et son continuum urbain, tissu architectural adapté à l’amphithéâtre des collines, m’offrait une superbe unité formelle dont se détachait une multitude de clochers d’églises. Valparaiso, même si sa splendeur passée se marquait de quelques rides, vivait. Ville universitaire le climat y semblait moins lourd qu’à Santiago et, le soleil aidant, j’empruntai l’un des quinze funiculaires, les ascensores, qui s’accrochent aux flancs des cerros pour relier la plaine littorale aux quartiers résidentiels. À l’image de celui de Montmartre, le temps de trajet y est bref : 35 secondes pour l’Ascensor Barōn et 80 secondes pour l’Ascensor Artilleria que j’empruntai depuis la Plaza Aduana. D’ailleurs, ce dernier avec un beau dénivelé de 48 mètres fonctionnait sur le même principe que celui grimpant jusqu’au bubon du Sacré Cœur : deux paires de wagons en parallèle sur des voies terrestres animés par le contrepoids.

240px-Ascensor_Artilleria_in_Valpara-C3-ADso.jpgComme tous les funiculaires menaient au cœur historique de la ville, construit autour de la Plaza Sotomayor, je me promis de faire quelques sauts de puces le lendemain. Pour l’heure, après m’être désaltéré à une terrasse, je me rendis à pied à la Sebastiana, la maison de Pablo Neruda, qui, ironie de l’Histoire, après avoir été désigné en 1969 par le parti communiste pour être son candidat à l’élection présidentielle, et s’être désisté en faveur d'Allende comme candidat unique de l'Unidad Popular, avait accepté, après l'élection de ce dernier, le poste d'ambassadeur en France. Alors que lui coulait de beaux jours à Paris, rencontrant là-bas une autre grande figure de la constellation communiste Mikis Theodorakis et y publiant deux livres intenses : La espada encendida (L’épée en flammes), et Las piedras del cielo (Les pierres du ciel), où il méditait sur la solidarité nécessaire et le silence du monde, alors que moi je m’embourbais dans son pays qui se délitait. Chemin faisant, alors que dans ma tête me revenait ces mots du poète « Si nous parcourons tous les escaliers de Valparaiso, nous aurons fait le tour du monde », je m’arrêtais dans un bureau de poste pour expédier un télégramme au Grand Homme à Paris : « Voir Neruda lors de mon passage à Paris – stop – Embrassez Francesca – stop – Les carottes sont cuites – stop – stalinien un jour – stop – stalinien toujours – stop » signé MOI.

220px-La_Sebastiana_Neruda_1.jpgDerrière son grillage la guichetière, malgré ses verres en cul de bouteille et ma rédaction en français, ne semblait guère troublée par la lecture de mon texte, je supposai qu’elle n’y comprenait goutte, et après avoir apposé un nombre incalculable de violents coups de tampon sur mon formulaire, j’avais la surprise de l’entendre me déclarer en un français impeccable « Paris est la plus belle ville du monde... » Face à mon silence ahuri elle soupirait « J’aimerais tant y aller... » en réajustant le col de sa blouse de service. Face à cette fille sans âge, aux cheveux huileux, dont le maigre sourire laissait entrevoir une dentition chaotique, une bouffée de compassion m’envahissait. Je trouvais assez de ressource pour lui demander « Vous avez appris où le français ? » Les sœurs, sa mère fille-mère, son père un basque reparti sans laisser d’adresse, la pauvrette intarissable me narrait le fil de sa vie tristounette. La file qui s’agrégeait dans mon dos ne marquait aucune impatentience. Sans l’interrompre je réglai mon du. Elle me tendait mon reçu. Alors, sans réfléchir, je tirais de ma poche intérieure un rouleau de dix billets de 100$ et, le plus discrètement possible, je le posais au pied de sa batterie de tampons tout en quittant précipitamment le bureau de poste. Dans la rue je me mis à courir comme un voleur à la tire pris en flagrant délit et coursé par la maréchaussée. En nage je ne m’arrêtai qu’une fois arrivé dans le quartier Bellavista dont les murs servaient de support aux peintures des élèves des écoles d’art de Valparaiso. Je m’achetai une glace à la pistache. Le soleil déclinait. Je me sentais léger, heureux. Il me fallait trouver un hôtel pour la nuit. Je me dirigeai vers le « quartier chinois » en sifflotant l’Internationale.

Chili: les funiculaires de Valparaiso à bout de souffle - Centrefrance
Aussi poussifs que charmants, les célèbres funiculaires qui gravissent depuis plus d'un siècle les collines de Valparaiso sont en péril. Ces joyaux touristiques du Chili qui survivent par le seul amour de machinistes, sont désarmés les uns après les autres. Durée: 51 sec
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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 00:08

En toutes circonstances, et plus encore lorsque pas un bouton de guêtre ne semble manquer à votre équipement, le relâchement est très souvent la source de pépins en cascade. Pourtant je croyais avoir tout prévu pour ne pas éveiller les soupçons en endossant mon chèque au nom de Ramulaud qui l’avait ensuite touché, son statut diplomatique le plaçait au-dessus des tracasseries du contrôle des changes, moyennant une honnête commission, puis en avait transféré les ¾ par virement télégraphique sur un compte ouvert chez de Neuflize-Schlumberger-Mallet à Paris au nom de Francesca. Avec 20 000 dollars en liquide je pouvais voir venir. L’obtention de mon visa touristique pour Buenos-Aires par Ramulaud interposé fut un jeu d’enfant. Cet emplâtre m’avait rebaptisé Jacques Charrier pour la simple et bonne raison, m’avoua-t-il sans ambages, qu’il en pinçait dur pour Brigitte Bardot et que le dit Jacques Charrier fut l’époux et le père de l’enfant de notre BB nationale. Les voies des mâles sont aussi tortueuses qu’impénétrables. Restait pour moi à neutraliser les ardeurs de Marie-Amélie qui lors de notre séance de thé n’y était pas allé par quatre chemins « elle voulait rattraper le temps perdu, connaître enfin les transes de l’extase, jouir sans entrave... » Comme je m’étonnais de ce vocabulaire si peu conforme à sa condition la comtesse soupirait en affichant un air réellement contrit « qu’à son âge ignorer tout des charmes de la fellation, des douceurs du cunnilingus et des rudes transports de la sodomie relevait de la mutilation... » J’en convins mais, timidement, tout en trempant précautionneusement mon boudoir dans le thé tiède, je risquai un « Pourquoi moi ? » qui me valait un « Pourquoi pas vous ? » cinglant. Il me fallait sortir le grand jeu pour me tirer de ce mauvais pas alors je dégainai ma Francesca. Marie-Amélie se cabrait et me lançait un « J’ai le droit à l’orgasme, monsieur ! » qui me laissait pantois. Lâchement je lui promettais d’essayer.  

 

Janvier s’étira en longueur dans une ambiance de plus en plus lourde. Allende louvoyait, quêtait les bonnes grâces de la haute hiérarchie militaire tout en flattant verbalement les excités du MIR. Aux élections partielles dans les provinces de Colchagua O'Higgins et Linares l'opposition gagnait deux sièges. Les économistes socialistes misaient beaucoup sur la prochaine ouverture le 3 février à Paris des négociations sur le refinancement de la dette chilienne. Par bonheur, cinq des six filles de Marie-Amélie furent successivement clouées au lit par des gastro-entérites. Je profitais de mes derniers jours au Chili pour me rendre à Valparaiso la seconde ville du Chili et qui plus est lieu de naissance de Salvador Allende. J’adore l’ambiance des ports. Sur un petit carnet datant de mon séjour dans l’estuaire une phrase de Giraudoux, dans Suzanne et la Pacifique, m’accompagnait. « Des voyageurs retour de Damas, qui partaient pour l’Océanie, regardaient avec émoi, symbole de la vie errante, des mouettes qui n’avaient jamais quitté Saint-Nazaire. » Pour m’y rendre j’avais décidé d’embarquer, même si le trajet était court, dans le Transpacifico qui reliait par le rail Puerto Montt, aux portes de la Patagonie, à Valparaiso. Dès ma montée dans le train je me rendais au wagon-restaurant, d’un luxe désuet, où je fus accueilli par un maître d’hôtel qui semblait porter sur ses larges épaules toutes les misères du Chili. Après avoir consulté son registre de réservation il m’entraînait à l’autre extrémité du wagon et me plaçait face à un couple de Français qui se chamaillait. Je glissai ostensiblement un billet de 10$  dans la paluche du maître d’hôtel pour que mes vis-à-vis me prennent pour un odieux citoyen des Etats-Unis. Bonne pioche car sitôt assis la donzelle prenait à témoin son compagnon « Vraiment, ils se croient partout en terrain conquis ces américains ». Lorsque le garçon vint prendre ma commande je la passai dans un français impeccable mâtiné d’un fort accent New-Yorkais. La fille piquait un fard sous le regard furibard de son compagnon.

 

Bon Prince je tendis la perche à la péronnelle pour qu’elle se sorte de ce mauvais pas. « Vous êtes une vraie parisienne ? » proclamais-je en levant mon verre de mousseux chilien. Ne sachant trop si c’était du lard ou du cochon elle balbutiait « Je suis désolée pour... » J’interrompais d’un grand rire son début d’amende honorable en feignant de l’attribuer à mon propos « C’était un compliment madame... ne soyez pas désolée d’être une parisienne. Vous savez j’adore Paris. J’y ai un pied-à-terre sur l’Ile Saint Louis... » Mon contre-pied laissait le type dubitatif alors que sa compagne tout en tripotant son alliance commençait à me trouver un charme fou. Je la branchai sur leur voyage. Elle expédiait la réponse à grande vitesse avant d’embrayer sur la Sorbonne où elle exerçait en tant que maître-assistant d’Histoire. Intarissable, je l’écoutais religieusement en mâchonnant du bœuf de la Pampa argentine agrémenté d’une purée un peu visqueuse. Le Carmenere que j’avais commandé sentait la vieille barrique et s’apparentait à un bon décapant mais, pour se donner, comme tout bon Français, une contenance de grand connaisseur de vin, son compagnon prenait des airs extatiques en l’avalant par petites gorgées. Comme le trajet était fort court l’idée me vint soudain de jeter un peu plus encore de trouble dans l’esprit échauffé de mon interlocutrice. Alors qu’elle reprenait son souffle je plaçais ma botte de Nevers. « Vous savez tout ce que vous me dites me parle vraiment car j’ai fait le coup de poing contre Guy Lardeux dans le hall de Louis le Grand, base Grand comme disaient les gauchistes... Ce type toujours drapé dans un long manteau de cuir noir qui battait le bas de ses lourdes bottes, un grand admirateur de Beria, se trimballait en permanence avec une cane gourdin pour casser du facho. Son instrument de travail raillait-il... Avec mes amis d’Occident nous lui avons donné une réplique à la hauteur de sa sinistre réputation... »

 

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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 02:00

Nous étions à la veille de Noël et notre ambassadeur, sa plate et prolifique épouse, sa marmaille devaient regagner le château familial niché dans ce bocage, où j’avais vécu ma jeunesse, le haut celui de la vaillante Vendée militaire, pour y fêter la naissance du fils de Dieu.  Armand Ramulaud, mon « ami » le capitaine de réserve, préposé aux basses besognes, fut requis par Charles-Enguerrand pour transformer la belle Francesca en une soubrette mapuche qui veillerait sur les six filles de la sainte famille lors de son retour sur la terre de ses ancêtres. Faire des entourloupes à des collègues culotte de peau ne plaisait qu’à moitié au capitaine mais l’influence prussienne sur l’état-major chilien, pas de l’oie, rigidité du col, contrebalançait son penchant corporatiste. En bougonnant il m’avouait même qu’avec mes conneries je mettais un peu de piment dans son quotidien plonplon : « l’action y’a que ça de vrai, je commençais à m’empâter mais j’espère que vous n’allez pas continuer à embobiner ce demeuré d’ambassadeur car ça pourrait mal finir pour lui... » Je le rassurai en lui confiant, sous le sceau du secret, que je n’allais pas faire de vieux os dans ce pays qui craquait de partout. Ramulaud se surpassa et je pus ainsi contacter à Paris le père de Marie pour qu’il accueille et recueille ma protégée. Le grand homme (1) accepta sans même poser de questions.

 

Le matin de leur départ je recevais à la villa une lettre en provenance de Milan. Chloé enfin ! Dans ma hâte, en déchirant le volet de l’enveloppe, je m’entaillais l’index droit et une grosse bulle de sang gouttait sur le parquet. Chloé et moi ne nous étions jamais écrit, je découvrais son écriture ample et bien formée. Tout en emmaillotant mon doigt dans un mouchoir je déposais le feuillet sur la grande table de la salle à manger couverte de poussière. Le courrier était daté du premier décembre, les postes italiennes et chiliennes conjuguées battaient des records de lenteur.

 

Mon beau légionnaire,

 

Tel que je te connais tu m’as depuis longtemps classée dans la rubrique, chère aux flics, des affaires sans suite. Ne te fâche pas mon grand, tu me manques c’est tout. Mon retour en Italie, comme tu le sais, je le dois à cette garce d’Harriman qui te voulait pour elle seule. Même pas, ces trous du cul de Yankees en m’exportant dans mon Milan natal, avec leur élégance habituelle, me proposait un marché d’une grande simplicité : taupe dans la mouvance gauchiste contre ton retour une fois ton petit boulot accompli. Bien évidemment j’ai accepté mais comme le sac de nœuds des extrêmes ici les dépasse, surtout le grouillement des militants de l’extrême-gauche qui se fond dans la militance ouvrière de la Fiat, de Pirelli ou de la Sit-Siemens ; alors que du côté de l’extrême-droite ils sont plus à l’aise car ils ont des connections à tous les niveaux des services spéciaux, de l’armée et de l’Etat.

 

Moi-même j’ai du mal tellement ça part dans tous les sens. Je ne t’ai pas écrit plus tôt de crainte que mon courrier soit intercepté par nos amis communs. Si aujourd’hui je prends ce risque c’est qu’ici tout se radicalise. Les partisans de la lutte armée prennent le pas sur les politiques, les marxistes-léninistes pur et dur ne rêvent que d’en découdre. Ils accusent le PCI et la CGIL de mollesse, de compromission, à l’égard de la Cofindustria et de la DC. À côté d’eux nos petits frelons de la Gauche Prolétarienne ne sont que des enfants de chœur émasculés. En plus ici les filles tiennent le haut du pavé et sont des pousses-au-crime.

 

Je t’en prie, viens vite me rejoindre !

 

Je vis chez Giangiacomo Feltrinelli dont les parents, une des plus riches familles italiennes, le père surtout Carlo Feltrinelli, marquis de Gargnano, président d’Edison et de Legnami Feltrinelli, l’entreprise qui a le quasi-monopole du commerce du bois avec l’Union soviétique, était un grand ami du père de ma mère. Il est mort en 1935. Giangiacomo son fils est un illuminé gentil. Après la guerre il a adhéré au PCI et en 1954 il a été l'un des fondateurs des éditions Feltrinelli Editore qui ont publié une cinquantaine grands best-seller internationaux : le Docteur Jivago de Boris Pasternak, ce qui n’a pas été du goût de l’appareil du PCI, et Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

200px-Feltrinelli_Pasternak.jpgEn 1964 il s’est rendu à Cuba, a rencontré Fidel Castro avec qui il s’est lié d’une grande amitié. En 1967 il est parti en Bolivie où il a rencontré Régis Debray qui vivait dans la clandestinité. Les services américains l’ont arrêté. C’est lui Giangiacomo Feltrinelli qui est entré en possession de « Guerrillero heroico », la célèbre photo du Che prise par Alberto Korda. C’est en 69, que la vie de Giangiacomo Feltrinelli a basculé suite au massacre de la Piazza Fontana à Milan, alors il a fondé Gruppi di Anzione Partigiana, qui est, à ma connaissance le premier groupe armé de la Péninsule, pour s’opposer au risque de coup d’Etat fasciste alimenté par la stratégie de la tension de l’extrême-droite et d’une partie de la DC. Je ne peux t’en écrire plus car si mon courrier tombait en de mauvaises mains je mettrais en péril ceux que je citerais. Tu comprendras aussi aisément que je prends un risque majeur en t’écrivant. Ici on ne lésine pas sur le sang versé.  260px-Heroico1.jpg

Milan est moche, brumeux, froid. J’en ai marre de toute cette misère intellectuelle et morale. Partons pendant qu’il en est encore temps. Retournons à Paris. Arrêtons nos conneries. Je veux faire l’amour avec toi. Dépêche-toi je t’en prie.

 

Je t’embrasse

 

Chloé

 

PS. Inutile de me répondre c’est toi que je veux, pas tes mots.

 

(1) – Insert explicatif pour les nouveaux arrivants : qui est le père de Marie (épisode du 06/01/2007)

 

« Pourtant c'est simple, joli coeur. Imagine-nous sur les routes désertes, filant vers Paris, capote ouverte, cheveux au vent. Non, toi seulement. Moi, je mettrai un foulard noué derrière le cou. Très Jean Seberg. Aux carrefours nous passerons sous les regards étonnés des pandores. Bonjour, bonjour les hirondelles... Nous serons les rois du monde. Nous mangerons des sandwiches en buvant un petit rosé glacé. Nous entrerons dans Paris par la porte d'Orléans. J'y tiens. Puis nous descendrons les Champs-Elysées en seconde. Je prendrai des photos. Oui, pendant que j'y pense, il faudra que j'achète des berlingots pour papa. Il adore ça. Surtout ceux à l'anis. La Concorde, trois petits tours, et nous débarquons avenue de Breteuil chez le père. Rien que du pur bonheur !

- Dis comme ça ma douce je capitule. Reddition sans condition...

Ce qui fut dit fut fait. Marie était ainsi, un gros grain de folie dans un petit coeur simple. Nous débarquâmes donc, en fin de matinée chez le grand homme. C'est lui qui nous ouvrit, blouse bise ample, saroual bleu et sandales de moine. Chaleur et effusions, l'homme portait beau, un peu cabotin, la même coquetterie dans l'oeil que ma Marie - c'est l'inverse bien sûr - et surtout, une voix chaude, charmeuse et envoutante. Sous la verrière de son atelier, blanche du soleil au zénith, nous fîmes le tour de ses toiles récentes. Il s'était tu. J'estimai le moment venu d'avouer mon inculture crasse. Sa main se posa sur mon épaule, protectrice, « avec Marie vous faites la paire mon garçon. Chirurgien ! Un métier de mains habiles fait par des imbéciles prétentieux. Qui puis-je ? C'est de famille. Rien que des clones en blouses blanches ! Pour eux je suis le raté. Un millionnaire par la grâce des galeristes américains, l'horreur pour ces Vichyssois refoulés ! Ha, le Maréchal il allait les protéger tous ces bons juifs, bien français... Des pleutres, de la volaille ralliée sur le tard au grand coq à képi. Et ils sont allés le rechercher pour défendre l'Algérie française. Bernés les ganaches ! Mais dès qu’on leur sert de l'indépendance nationale alors ils baissent à nouveau leur froc. Ils se croyaient bien au chaud et voilà que vous déboulez, tels des enragés. Panique dans le Triangle d'or, tous des futurs émigrés... » Le tout ponctué d'un grand rire tonitruant et de rasades de Bourbon. Par bonheur, grâce à Marie, je carburais au Krug. L'homme pouvait se permettre de railler le héros du 18 juin, résistant de la première heure, à dix-huit ans, un héros ordinaire, compagnon de route des communistes un temps malgré le pacte germano-soviétique et les vilénies de Staline en Espagne, il rompra avec eux bien avant Budapest. Marie m'avait tout raconté sur le chemin de Paris. »

Lire aussi pour Marie http://www.berthomeau.com/article-5753291.html

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 02:00

À la sortie de l’entrevue avec Deferre, pendant que Francesca et Marie-Charlotte prenaient le thé dans le jardin, l’ambassadeur m’entraînait dans son bureau. Il me fit l’honneur de sa cave à cigares en me conseillant un Gran Corona de chez Cohiba à la cape Colorado Maduro « croyez-moi c’est le meilleur équilibre entre le module et la longueur pour une cape bien maturée... » Je le laissais me le préparer ce qui me permit d’admirer sa science de la mise en température du cigare. Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët ne tourna pas autour du pot, tout de go, en pompant avec précaution son module pour lui éviter la surchauffe, il me déclarait « cher ami, j’ai un service à vous demander... » Jouant de mon inexpérience je fis celui qui peinait à trouver la bonne cadence ce qui me permis de ne pas répondre immédiatement. Ce stratagème, qui n’échappait pas à la sagacité du diplomate, ne lui coupait nullement son effet, il embrayait sur Fidel Castro citant Carlos Fuentes, jusqu’ici sympathisant de la Révolution cubaine, qui pour décrire la retombée des ferveurs procubaines parlait d’un « passage sans transition de l’euphorie juvénile à la sclérose sénile ». Lente soviétisation du régime, sortie manquée du « Che », échec des guérillas extérieures, pré-faillite du secteur agricole rendant Cuba plus encore dépendant des aides de l’URSS. L’irruption de la realpolitik : en 1968 l’approbation de l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, l’absence de réaction face à la répression sanglante des mouvements étudiants mexicains du fait que ce pays n’avait pas rompu ses relations avec Cuba, douchait l’ardeur du soutien des intellectuels de gauche. Pire encore, en 1971, le poète Heberto Padilla pour son recueil de poèmes, qui avait pourtant obtenu le prix l’Unión de Escritores y Artistas de Cuba, devait dans un procès faire son autocritique dans le plus pur style stalinien. Même Sartre, Sontag et Garcia Marquez renâclaient.

Allende06Castro.jpg

Charles-Enguerrand, toujours aussi mesuré dans l’activation de son cigare enchaînait sans se soucier de mes difficultés personnelles face à mon module chaud bouillant « Castro est venu ici prendre un bain de jouvence auprès de la population chilienne en multipliant les visites dans les usines, mines, universités… Et il y réussit très bien puisqu’aux quatre coins du pays il soulève une immense ferveur populaire. Le Quai s’inquiète et me demande une analyse fine de la situation. La crainte ou l’espoir d’un glissement vers une voie cubaine du « socialisme dans la liberté » d’Allende, qui exaspérerait plus encore Nixon et Kissinger, intéressait au plus haut point le Président Pompidou. Les têtes pensantes de la Piscine, toujours alarmistes, mettaient en avant, pour étayer leur thèse de « castrisation », la présence dans la Garde rapprochée du bon Docteur de Cubains, dont les terribles frères La Guardia et Arnaldo Ochoa. » Peu amateur de la tambouille du renseignement, notre ambassadeur ne partageait pas ce point de vue, pour lui Allende comme toujours louvoyait en vieux renard de la politique. Il citait un connaisseur Régis Debray qui, dans ses Entretiens avec Allende, le décrivait comme un « tacticien éprouvé, pragmatique, intuitif, aux louvoiements matois ». Le journaliste Jean Rous, dans Combat du 25 août, décrivait la méthode Allende comme « l’alternance d’un coup de marteau et d’un kilo de vaseline ». Marxiste et franc-maçon, fier de cette double étiquette, « Allende le rouge » assumait avec bonhommie son éclectisme idéologique et son double langage. Ses discours légalistes ne l’empêchaient pas de peupler l’appareil gouvernemental des extrémistes du MIR. L'ex-guérilléro Debray ne s’y trompait pas c’était « le sucré-salé, le dulce de leche après la bourriche d’huîtres et d’oursins. » Charles-Enguerrand me soutenait qu’Allende attisait le « foco », le foyer révolutionnaire comme arme contre le Parti Communiste. « Il n’empêche, ajoutait-il en souriant, qu’Allende affrontait la quadrature du cercle et que ça ne durerait pas : l’Armée, toute légaliste qu’elle fut, ferait le ménage pour faire cesser la gangrène marxiste. »

 

« Ce séjour prolongé n’arrange vraiment pas les choses... » soupirait-il en maintenant avec aisance le cylindre de cendres à l’extrémité de son cigare.  Fidel Castro devait prononcer un discours le 18 novembre 1971 devant les étudiants de Concepción, « pourriez-vous y aller puis me rédiger une note de synthèse que je transmettrai au Quai ? » Bien évidemment, le rendre plus encore débiteur à mon endroit m’allait bien. J’acceptais en y mettant une seule condition : que Francesca ne m’accompagne pas car les sbires de son époux trufferaient l’amphithéâtre et ils pourraient la repérer. Charles-Enguerrand en convint et m’assura que sa chère Marie-Amélie saurait occuper ma belle amie. Le chauffeur de l’ambassadeur, le jour dit, me conduisait sur les lieux du meeting. Cela faisait déjà huit jours que Fidel était présent au Chili. La salle était chaude. Ce qui me frappa surtout fut la question d’un étudiant affilié au syndicat de la jeunesse nationale universitaire lié au Parti National, farouchement opposé à l’Unité Populaire : « Pourquoi n’avez-vous pas fait d’élection comme au Chili ?» Sous-entendu, c’est ce qui nous attend. Fidel, égal à lui-même, et à ses précédentes déclarations, se dédouanait en invoquant la pression populaire « C’est lors d’un meeting monstre que nous nous sommes rendus compte à quel point le peuple s’était radicalisé ». D’où sa célèbre question « des élections ? Pour quoi faire ? » Pour lui les élections était désormais inutiles« une révolution exprimant la volonté du peuple est une élection chaque jour ! Le peuple a-t-il le temps de faire des élections ? Non ! La révolution n’a pas de temps à perdre dans de telles folies » Castro ne partira du Chili que le 2 décembre le lendemain de la « manifestation des casseroles », appuyée par les provocateurs d’un groupuscule d’extrême droite, Patrie et Liberté, qui se heurtèrent aux forces de l’ordre. Même s’il ne l’avait pas provoqué, le long séjour de Castro avait exacerbé les oppositions, creusé plus encore le fossé entre les légalistes et les partisans de la radicalisation du régime. D’ailleurs, quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur, José Toha tombait victime d’une motion de censure au Parlement qui le 24 décembre votait une réforme constitutionnelle obligeant le gouvernement à faire approuver par une loi chaque nouvelle nationalisation... Ça commençait vraiment à sentir le roussi. Je n’eus aucun mal à convaincre l’Ambassadeur d’exfiltrer Francesca vers la France.

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 00:09

allende_mitterrand-c638b.jpgLorsqu’en novembre 71 François Mitterrand posait le pied sur le tarmac de l’aéroport Arturo Merino Benitez  de Santiago, flanqué de Gaston Deferre et de Claude Estier, j’étais aux premières loges pour jauger l’accueil des autorités et de la presse de l’Allende Français. Le tout nouveau premier secrétaire du PS, qui n’avait pas encore limé ses canines, un peu empâté, ressemblait à un cheval de retour fourbu, entre deux âges, alors que le vieux Deferre, qui passait son temps à mitrailler tout ce qui bougeait avec un petit Instamatic Kodak, paraissait primesautier et coquin.  Dès ses premières déclarations Mitterrand ne cachera pas l’objectif de son voyage : « Le Chili, dira-t-il, est une synthèse intéressante et originale. En France, pays industriel avancé dans la zone d’influence occidentale, il est peu probable que puisse se développer une action violente sans qu’elle soit réprimée par les forces de la grande bourgeoisie. Le mouvement populaire peut, en revanche, légitimement penser l’emporter par la voir légale : grâce au suffrage universel et aux pressions des travailleurs dans les secteurs en crise. Il s’agit de démontrer aux Français que cette voie est possible. La preuve ? Le Chili est en train de l’apporter ». Danièle la militante, la gardienne de l’orthodoxie, l’épouse délaissée mais non résignée, ne faisait pas partie du voyage et elle ne put ainsi serrer la main d’une ses futures idoles : Fidel Castro.

 

En effet, le 10 novembre l’emblème de la Révolution cubaine débarque lui aussi à Santiago pour témoigner de la gratitude de son peuple qui «  n’oubliera jamais que la première mesure décrétée par le nouveau président a été le total rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, défiant le pouvoir de l’impérialisme qui avait imposé aux gouvernements d’Amérique latine, à l’exception du Mexique, la rupture des relations avec Cuba, et elle n’oubliera pas non plus son courageux geste d’aller chercher et accompagner les trois Cubains et les deux Boliviens survivants de la guérilla du Che, en sa condition de président du Sénat du Chili». En réponse, le bon docteur Allende déclare «La présence de Fidel et les magistraux enseignements de ses discours ont affermi la foi révolutionnaire des peuples latino-américains». Le mythe Allende se construisait et Danièle Mitterrand, grande gardienne des libertés, saura toujours préserver le Cuba du Leader Maximo de son champ d’indignation. La grande caisse de compensation entre les dictateurs permettra de vilipender l’ignoble Pinochet au regard fourbe caché derrière ses lunettes noires  en invoquant les mânes d’Allende « La lutte des peuples ouvrira inexorablement les grandes allées qui conduisent au futur. L’histoire de Salvador Allende brillera alors comme un soleil infini».

 

Par l’entremise de Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, dont le père sénateur MRP avait frayé avec le Gastounet en 1965 lorsqu’ avec l’appui de l’Express de JJSS celui-ci fut le « Monsieur X » d’un éphémère mouvement démocrate à la française, qui aurait rassemblé l’aile social-démocrate de la SFIO et les chrétiens-sociaux du MRP, inspiré du modèle américain et du président Kennedy, je pus rencontrer le maire de Marseille à l’ambassade. Tout comme Mitterrand, l’homme était petit, avec une certaine raideur de l’encolure, et comme tous deux portaient des galures noirs plats et des écharpes rouges qui les faisaient ressembler d’allure à Bruant, l’intelligentsia de Santiago les parait d’une auréole de révolutionnaires qui prêtait à sourire ceux qui, comme moi, connaissait leurs parcours respectifs. En dépit de son phrasé chantant du Sud, Deferre ne galéjait pas, en bon descendant d’une famille protestante cévenole il savait manier à la perfection une forme de rigueur avec une pratique de la politique où le clientélisme tenait une place centrale. Pour l’occasion j’avais mobilisé Francesca et Marie-Charlotte de Tanguy du Coët qui, depuis l’épisode du dîner passaient beaucoup de temps ensemble. Bonne pioche, dès son arrivée dans la bibliothèque de l’ambassade l’œil du Gastounet s’allumait. Il faut dire que mes deux compagnes n’avaient pas lésiné sur le bon chic parisien. Par bonheur Edmonde Charles-Roux, que Gaston Defferre épousera en 1973, n’était pas du voyage et je pus ainsi, dans une atmosphère détendue, faire part au futur Ministre de l’Intérieur de François Mitterrand, de la réalité du régime chilien.

 

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 02:00

Lorsque nous passâmes à table, Charles-Enguerrand, sans être complètement pompette, prenait du gîte et sa gestuelle se libérait en accompagnement d’une parole de plus en plus démonstrative qui fascinait sa chère Marie-Amélie. Adieu la langue de bois, vive la langue de pute, notre homme relâchait la bride pour s’aventurer plus encore dans les méandres de la politique intérieurs française. Prenant des airs de conspirateur, tout en portant avec élégance la cuillère à sa bouche et en la gardant en suspend au bord de ses lèvres, monsieur l’Ambassadeur nous confiait qu’en novembre 1970, Salvador Allende avait informé Claude Estier, l’un des fidèles parmi les fidèles du Florentin qu’« il fallait absolument que François Mitterrand vienne au Chili». Ce voyage revêtait, nous faisait-il remarquer avec gourmandise, la plus haute importance : François Mitterrand n’était pas uniquement un socialiste, il était le leader du parti socialiste français depuis le Congrès d’Epinay où, en s’alliant à la fois aux cryptocommunistes du Cérès de Chevènement et aux bastions traditionnels de l’ex-SFIO drivés par Gaston Deferre, il avait mis la barre à gauche toute. En tant que tel, se rendre au Chili serait une preuve de la volonté française d’instaurer une solidarité socialiste internationale avec le Chili. Ce choix était d’autant plus judicieux dans la mesure où l’Unité Populaire chilienne venait à peine de fêter sa première année au gouvernement et que son action était considérée comme exemplaire par la gauche française. Le nouveau leader du parti socialiste français pourrait ainsi être aux côtés de l’homme qui incarnait cette expérience insolite, la « Révolution dans la légalité ». Salvador Allende incarnait cette idée neuve du socialisme que François Mitterrand souhaitait mettre en place en France en parvenant à la signature d’un programme commun de gouvernement avec le parti communiste.

 

Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, en bon centriste confit de religion mais pétri d’opportunisme, tout en imaginant les chars de l’armée rouge occupant la Place de la Concorde, se voyait déjà dans la peau d’un ambassadeur de France au Kremlin par la grâce de l’ancien pensionnaire des bons pères d’Angoulême devenu Président de la République Française. La crudité des propos de son époux devaient, sans nul doute, glacer d’horreur Marie-Charlotte : l’image des cosaques violant les bonnes sœurs du couvent des Oiseaux, comme pendant la guerre d’Espagne, devait éveiller en elle des sentiments contrastés car elle donnait tous les signes d’une agitation intérieure où le désir de se voir enfourcher me semblait évident. Elle se tamponnait nerveusement les lèvres avec sa serviette tout en oscillant d’une fesse à l’autre comme quelqu’un en proie à un feu intérieur incontrôlable. Francesca se contrefichait des propos enflammés de l’ambassadeur elle se contentait de savourer sa première victoire en me couvant du regard. Pour moi cette venue était du pain béni, j’allais pouvoir, avec la complicité de mon nouvel allié, commencer à me réinsérer dans la vie de mon pays. Double jeu, bien sûr, d’une main mettre en lumière les contradictions internes du pouvoir de l’UP pour conforter l’entourage du président Pompe, qui partageait l’allergie de Nixon  à l’endroit du « bon docteur » Allende, ce fils de pute « son of the bitch qui sous ses airs bonnasse faisait le lit des marxistes purs et durs, qui considérait que l’expérience chilienne de Révolution dans la légalité constituait un superbe épouvantail intérieur ; de l’autre, brosser la Gauche non-communiste dans le sens du poil pour mieux l’infiltrer.

 

En dépit de sa légère griserie, notre ambassadeur de France gardait la maîtrise de ses propos, prenait des risques calculés en me jugeant suffisamment duplice pour ne pas le compromettre. Le rôti de bœuf de Patagonie en croûte, arrosé d’un Montrose d’un millésime dont j’ai oublié le numéro, nous permettait de faire une pause dans la conversation. Nous mastiquions. Marie-Charlotte de Tanguy du Coët, loin de retrouver sa sérénité, semblait comprimer une forme de féminisme sourd. Je la sentais prête à se débonder. Il me fallait lui tendre une perche. Ce que je fis en m’adressant à elle « comment va Pervenche votre belle-sœur ? » L’ambassadeur faillit en lâcher, et fourchette, et couteau, alors que sa digne épouse étalait sur ses fines lèvres pincées un sourire épanoui. Francesca se retenait de pouffer de rire. La réponse de son épouse jetait plus encore Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët dans un profond océan d’incompréhension : « Elle vit, cher Monsieur... » La voix vibrante mais posée alignait des phrases courtes que n’auraient pas reniées le MLF d’Antoinette Fouque. Tout le ressentiment rance d’une vie de femme soumise suintait sous ses mots simples. L’ambassadeur, passé le moment de surprise, en bon diplomate prenait le parti de laisser-faire pour mieux en tirer parti. Parfois Marie-Charlotte buttait sur des mots, les retenait pour mieux les jeter avec une sorte de jubilation de petite fille. Le vent brulant de mai passait sous les ors de la salle à manger de l’ambassade de France à Santiago-du-Chili. Je ne sais si les de Tanguy du Coët faisaient chambre à part mais ce dont j’étais sûr c’est que la nuit qui s’ouvrait allait être chaude dans leurs appartements privés.

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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 00:09

 Mon retour en arrière dans le lit de Francesca me redonnait une pêche d’enfer, je me sentais revivre. Ma douce maîtresse, dès le lendemain, sans crier gare, quittait le domicile conjugal pour aller se réfugier officiellement au couvent de San Vicente Ferrer. Dans les faits, même si je tentais de l’en dissuader, avec mon aide, elle s’installait sous un faux nom dans un hôtel de passe des faubourgs de Santiago. Les femmes d’apparence fragile savent manœuvrer les pires individus en se plaçant dans des conditions extrêmes : Francesca, face à mes protestations, m’avait rétorqué avec un sourire désarmant « ainsi tu ne pourras pas m’abandonner à un aussi triste  sort... » Soufflé d’un tel aplomb j’avais balbutié « mais tu ne vas pas... ». Sa réponse me laissait pantois « pas encore mais si tu ne me tire pas de là, je m’y mets... » Pour bien border l’affaire j’avais mis la mère maquerelle face à un marché clair : si elle protégeait mon amie elle palpait un paquet de beaux dollars, si elle caftait aux autorités je la buttais. Sitôt son accord facilement donné, afin de lui ajouter une couche supplémentaire de trouille dissuasive, je lui fis la description de la longue liste des préliminaires que j’utiliserais avant de lui loger un pruneau dans la nuque. Imelda, la tenancière, vira au vert sous le rouge de son fard ce qui lui donna un teint orangé du plus bel effet. Ma vie redevenait un peu tumultueuse et, tout comme Francesca, j’attendais non sans impatience notre dîner chez l’ambassadeur. Le matin de notre réception je fis expédier à madame, par porteur, une superbe composition de fleurs que Francesca avait commandée chez le plus grand fleuriste de Santiago. Nous avions décidé, d’un commun accord, de nous conformer à l’étiquette telle que décrite dans le guide du protocole et des usages de Jacques Gandouin préfacé par le duc de Brissac que Francesca avait dégoté au Centre Culturel français.

 

Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, pur produit d’une grande famille MRP ce mélange étrange de catholicisme social et d’opportunisme mou, par ailleurs fors social dans toutes les facettes du terme, nous accueillit flanqué de la mère de ses six enfants, un grand manche à balai souriant et résigné, chignon banane, solitaire de famille à l'annulaire, robe blanc d’ivoire à manches ballons et chaussures plates. Francesca pendue à mon bras, tout de blanc vêtue, tirait le meilleur partie de sa juvénile beauté et Marie-Amélie comtesse de Tanguy du Coët la prenait de suite sous sa bienveillante protection. L’ambassadeur, pour bien marquer que notre belle et grande diplomatie française alliait avec maîtrise la subtile langue de bois du Quai à une grande connaissance de la vision planétaire de notre grand Président Pompe, en m’offrant une coupe de champagne Mercier – je pensais à ce pauvre Luc le belge qui devait naviguer sur un cargo mixte dans sa boîte en plomb – m’entreprenait sur la dernière conférence de presse (1) du madré de Montboudif remonté comme une pendule. Charles-Enguerrand me tendait malicieusement un exemplaire du Monde, posé comme par hasard sur un guéridon, où Pierre Viansson-Ponté écrivait « Il fonce tête baissée, le sourcil en bataille, l’œil allumé, le ton caustique, féroce et déterminé. L’opposition, la majorité, la presse, l’ancien Premier Ministre, les parlementaires, chacun reçoit son paquet. Adieu les prudences et les platitudes apaisantes d’un président épanoui et sécurisant. Il ronronnait et voici qu’à nouveau il griffe et il fait mal. » En parcourant l’article je souriais à Monsieur l’Ambassadeur car « les odeurs d’égouts » que dénonçait le vieux matou remontaient de l’affaire Aranda et à la grande surprise de Charles-Enguerrand j’embrayais sur l’Archange Gabriel que j’avais bien connu, lui confiais-je, au cabinet d’Albin Chalandon (2)  h-20-1618008-1247467129.jpg

En dépit d’un flegme en béton, fruit du creux sidéral de la pensée propre de tout bon diplomate du Quai, ma confidence prenait l’Ambassadeur de court. Je lui aurais annoncé que sa chère Marie-Amélie se faisait prendre en levrette, par le chauffeur Mapuche de l’ambassade, tous les après-midi dans l’office que ça l’aurait moins surpris. Pour se donner une contenance il hélait le serveur pour nous abreuver de mousseux de la Montagne de Reims. Cultivant mon avantage avec une économie de mots je lui narrais mon passage à l’hôtel de Roquelaure au temps du bel Albin Ministre de l’Equipement de l’inventeur de la Nouvelle Société, le sémillant et bondissant Chaban licencié sans préavis par le président Pompe. D’un seul coup d’un seul j’étais passé du statut de jeune con cocufiant un Général de la nomenklatura militaire chilienne marchant au pas de l’oie à celui de jeune squale aux ratiches aiguisées ayant barboté dans les marigots profonds et poissonneux de la haute politique française. Très bon pour le carnet d’adresses, excellent pour l’avancement, ce cher Charles-Enguerrand devait se demander si les vins qu’il avait prévu pour le dîner se situeraient à la hauteur de mon importance stratégique. Cultiver l’estime d’un proche de Chalandon, en dépit de la disgrâce passagère de celui-ci, pouvait se révéler être un investissement peu couteux à fort retour. Au fur et à mesure que j’étalais ma connaissance des écuries d’Augias je sentais l’Ambassadeur fondre comme du beurre dans une poêle. Je pressentais que nous n’allions plus carburer au Mercier et c’était pour moi comme la seconde mort de ce pauvre Luc le Belge.

 

(1) voir conférence de Presse de Pompidou du 21 septembre link 

(2) pour savoir plus sur Gabriel Aranda lire les épisodes link / link / link / link / link / link / link / et la suite si vous le souhaitez Chap.7 Les ailes de l’archange étaient en peau de lapin du dimanche du 20:09/2009 au dimanche 17/10/2010  

 

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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 02:00

Francesca chuchotait « je te rappelle ton premier amour... » Sans vraiment la démentir je lui répondais que l’affaire était un peu plus compliquée que cela mais qu’en effet c’était grâce à elle que mes souvenirs remontaient à la surface. Ma cote déjà forte montait au zénith. Je reprenais mon soliloque « Ma sociologue de Pervenche, toujours en recherche d'une connexion avec le peuple, avait tâté du terrain en arpentant les fermes du canton de la Chapelle et elle avait commis un mémoire sur « le métayage ou la survivance du servage au profit des grands latifundiaires de la noblesse ». Cet opus touffu, gentiment orienté, avait bien évidemment comblé d'aise son comte de père qui comptait parmi les plus grands propriétaires fonciers de la région et, à ce titre, présidait la section des bailleurs ruraux. Pour Pervenche, Joseph Potiron, qui l'avait guidé et conseillé pour ce travail, représentait l'image vivante de la pertinence de sa thèse. Depuis elle faisait partie de la famille Potiron. Comme le disait Joseph, avec un sourire, c'était une vraie famille, solide, où le patriarche, Donatien, soixante et onze ans, avait appris à ses sept enfants  « à ne pas être des valets ». Un dimanche, avant de nous rendre au manoir familial, nous avions fait un détour chez les Potiron pour trinquer. Ils rentraient de la messe. Connection immédiate, nous n'avions pas vu le temps passer et, ce jour-là, nous étions rentrés pompettes et les Enguerrand de Tanguy du Coët avaient déjeuné froid.

 

Dans ce pays, où la vigne voisine les vaches et des boisselées de blé, la cave est un lieu entre parenthèses. Au café, les joueurs d'aluette, se contentaient de baiser des fillettes, ce qui, dans le langage local, consiste à descendre petit verre après verre, des petites bouteilles d'un tiers de litre à gros culot, emplies de Gros Plant ou de Muscadet. Ils picolaient. A la cave, le rituel était différent. Certes c'était aussi un lieu d'hommes mais le vin tiré directement de la barrique s'apparentait à une geste rituelle, c'était un soutien à la discussion. Dans la pénombre, le dimanche après-midi, tels des conspirateurs, les hommes déliaient leur langue. A la cave ces peu diseux disaient et ils se disaient, ce qu'ils n'osaient dire à l'extérieur. Echappant à la chape qui pesait  sur eux depuis des millénaires, ils se laissaient aller. Les maîtres et leurs régisseurs en prenaient pour leur grade, surtout ces derniers, supplétifs visqueux et hypocrites. Ces hommes durs et honnêtes se donnaient la main pour soustraire du grain à la part du maître. Le curé, lui aussi, recevait sa dose, en mots choisis, il fallait t pas blasphémer. Pour lui taper sur le râble, ils raillaient leurs bonnes femmes, culs bénites, auxiliaires dévotes de leur servitude. Et quand le vin les y poussait un peu, les plus chauds, versaient dans leurs exploits de braguette.

 

Chez les Potiron, la JAC aidant, leur prosélytisme un peu naïf, ce tout est politique, avait bien du mal à briser la carapace de servitude affichée par beaucoup de ces hommes méfiants vis à vis de l'action collective. Alors le Joseph il donnait l'exemple, se surexposait, ne se contentant pas de récriminer dans le dos des maîtres. Syndicalement il leur tenait tête. Qui peut imaginer aujourd'hui que le Joseph s'était trimballé dans le patelin avec un drapeau rouge flottant sur son tracteur ? On l'avait traité de communiste, ce qu'il n'était pas. Comme dans l'Espagne de la guerre civile les bonnes âmes lui ont taillé un costard de quasi-violeur de bonnes sœurs. Pour l'heure, avec les deux Bernard, nous dressions des plans de mobilisation pour la grande manif du 24 mai où les paysans, allant au devant du mouvement populaire, investiraient la Centre ville pour poser un acte symbolique, rebaptiser la place Royale : place du Peuple. » Francesca me saisissait les mains et, d’une voix emplie d’une admiration non feinte, me gratifiait d’un « j’en étais sûre tu es un vrai révolutionnaire... » Avec précaution je la ramenais sur terre « Pas vraiment ma belle mais si j’ai conseil à te donner, puisque tu en as les moyens, quitte ton pays au plus vite, il va s’y passer des choses qui ne te plairont pas... » Ses ongles s’enfonçaient dans mes paumes « Tu m’emmènes alors... » Je soupirai un peut-être qui, sans la satisfaire vraiment, lui laissait un petit espoir et je changeais de pied « Il faut de tu saches ma belle que notre hôte, son Excellence l’Ambassadeur de France, Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, est le frère aîné de ma Pervenche... »

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