Dimanche 26 juillet 2009
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Si vous souhaitez lire l'épisode en écoutant Astor Piazzolla interpréter la Cumparsita cliquez sur la flèche du petit poste de radio.
Sous les lambris de ce qui fut, lorsque l’hôtel de Roquelaure fut affecté sous la Monarchie de
Juillet au Conseil d’Etat, la salle des séances créée pour l’occasion en 1832 par l’architecte Pierre-François-Léonard Fontaine, j’ai découvert, dans des conditions d’audition minimale, celui
dont le nom de nos jours évoque à lui tout seul le tango argentin : Astor Piazzolla. La belle Angélique possédait tous ses enregistrements. Assis à mes côtés sur une bergère Louis XV elle me
gava comme une oie de cette musique envoutante. Ce fut radical. Tous les petits nœuds qui m’enserraient se déliaient sous l’impact des accords vertigineux du bandonéon de Piazzolla. Envouté,
chamanisé, ma tête « de Blanc qui croît détenir le pouvoir de commander au mouvement en s’opposant à lui, au lieu d’aller avec lui, de se fondre en lui, d’abord, et d’obéir ensuite à ce que
décide le corps », comme l’écrivit Gheerbrant bien plus tard, abdiquait. Possédé par la musique, lorsque, sans même prendre la peine de le lui demander, je pris la taille d’Angélique pour
l’entraîner sur la piste de danse, mes pieds effleurèrent à peine le parquet, tout mon corps faisait corps avec le sien, je traçais des diagonales, muscles tendus, regard perdu, en une liberté
nouvelle proche de celle que je connaissais dans les jeux de l’amour. Lové dans cette musique du diable j’enchaînais, sans la moindre césure, des mouvements d’une sensualité torride, à la fois
charnelle et éthérée, proche de l’extase. Le retour sur terre, à l’instant où le saphir dérapait sur la plage lisse, proche de la petite mort, me laissait pantelant. Angélique glissait sa main
sous ma chemise mouillée de sueur avant de murmurer « vous m’avez bouleversé… »
Le tango, je le découvris ce matin-là, est un merveilleux exhausseur d’une sensualité pure.
L’imbrication de nos corps, bassins quasi-soudés, le frôlement de nos cuisses, le choc permanent de nos poitrines, me galvanisaient sans me mettre en érection. Je dominais ma partenaire ;
elle s’abandonnait à moi ; le tango est machiste ; la danse érotise les corps, les esthétise, sans les faire basculer dans la bestialité de l’accouplement. Même si ça peut vous
surprendre, Angélique et moi en sommes restés à ce stade suprême de l’érotisme. Repus, nous montions prendre douche commune. Je la caressais. Elle me caressait. Nous nous installions dans mon lit
de repos et nous bavardions. Son père étant argentin elle savait tout sur Piazzolla. Je l’écoutais me raconter les années parisiennes de celui-ci lorsque boursier il entre dans la classe de Nadia
Boulanger. Cette découvreuse de pépites : Quincy Jones, Lalo Schifrin, Léonard Berstein, va l’aider à se transcender, à se débarrasser de sa frustration de « tanguero » qui rêve
d’être Bartók ou Stravinsky. Être soi-même, revisiter ses origines, utiliser l’inépuisable vivier de l’art populaire pour créer une musique contemporaine, Astor Piazzolla avait trouvé sa voie.
Moi aussi je venais de trouver la mienne. Jamais je ne serais un grand écrivain mais j’allais écrire. Angélique, elle, avec qui je dînais une fois par semaine, trouva vite sa voie : elle
devint l’attachée parlementaire d’un vieux sénateur influent de la majorité avant de fonder quelques années plus tard un cabinet de relations publiques.
Mon talent de « nègre », discret et efficace, m’ouvrit toutes les portes. Les barons me
sollicitaient. J’engrangeais les commandes, les triaient, les hiérarchisaient, les satisfaisaient avec parcimonie. Ce qui est rare est cher. Ma vie, divisée en tranches égales, l’écriture, un peu
de sommeil, le marigot politique, l’ébullition des groupuscules gauchistes, devint monacale. J’en avais exclu les femmes, sauf Chloé lorsqu’elle venait s’oxygéner à Paris. Je m’inquiétais d’elle
car l’Italie se radicalisait. Elle riait en me disant que je m’embourgeoisais. Un soir, je la demandai en mariage. Elle pâlit, « je suis italienne mon beau légionnaire… » J’ironisai
« ça c’est un scoop ! » Chloé me serra fort le poignet « je crois que tu ne comprends pas ce qu’est une épouse italienne, fusse-t-elle libérée, révolutionnaire. C’est une
place forte dont on ne s’échappe pas ! Tu aimes trop les grands espaces pour finir tes jours en tête à tête avec une mama cernée de mômes… » J’eus beau protester que c’était mon rêve de
vivre dans une grande maison de la campagne toscane avec plein d’enfants d’elle, que je torcherais, Chloé resta inflexible. Elle savait bien que ce que je disais était vrai et c’était cela qui
lui faisait peur. Persuadé que le temps jouait en ma faveur je me gardais bien de le lui dire me contentant d’un laconique « je t’aurai » auquel elle n’opposait aucune résistance. Tout
baignait jusqu’au jour où j’ai croisé dans les couloirs de l’hôtel de Roquelaure un petit homme chauve et
discret, l’Archange Gabriel, autrement dit Gabriel Aranda, un conseiller influent dans le cabinet de mon Ministre.
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