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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 02:09

Plutôt que de répondre à la relance de Chloé je lui prenais la main et l’entrainais dans Huerfanos, l’avenue chic de Santiago sur laquelle les salles de cinéma alternaient avec les vitrines de luxe et les bars.  Dans El Mercurio j’avais lu que la plus grande salle d’Huerfanos présentait : El primer aňo. Face à la caisse Chloé se regimbait «Tu ne crois-pas que nous avons déjà eu notre dose ! » Je la rassurais en ramassant ma monnaie « C’est la dernière avant notre reconversion ma belle... » Pour la première fois de la journée elle me souriait. Je venais de marquer mon premier point. La salle était bondée. Dans la meilleure tradition de la propagande officielle, chère aux démocraties populaires, le film retraçait les étapes d’une année de gestion de l’UP : la flopée de nationalisations, le charbon, le cuivre, l’acier... très bandant... mais je n’ironisais pas lorsque la voix off qualifiait le jour du cuivre de symbole de la dignité nationale. Chaque apparition à l’écran du bon docteur Allende, gentil et bonnasse, un chouïa Vincent Auriol en plus raide et moins bon vivant, se voyait ponctuée d’une bordée d’applaudissements. Comme la journée du cuivre, Allende symbolisait la dignité, c’était le père noble de la Nation. En revanche, l’omniprésente armée, en toile de fond, élément central du décor, n’était ni applaudie, ni sifflée. Le clou du spectacle, l’anti-Allende, le socialisme en battle-dress léopard, Fidel dont la barbe tenait lieu de pensée révolutionnaire, nous offrait un numéro de grande pute de la Révolution. Hors lui point de salut pour la Révolution. Pas de pitié pour tous ceux qui voulaient dénaturer les idéaux de la révolution castriste. Les cubains crucifiés à Cuba en savaient quelque chose. Chloé glissait sa main sous ma chemise. « Il nous balade, c’est à vomir... »

Huerfanos la nuit, la foule, un peu d’air frais venu des Andes, je prenais Chloé par la taille « Maintenant ma belle nous allons aller nous vautrer à nouveau dans les délices du bon vieux capitalisme... » Direction le Cintra où le maître d’hôtel nous accueillait avec une certaine circonspection eu égard à notre allure négligée mais mon français truffé d’espagnol hésitant et les belles manières aristocratiques de Chloé levaient ses appréhensions et le poussait même à nous installer à l’une des meilleures tables de la salle. Mon pourboire royal mais discret en billets verts consolidait notre position. Autour de nous que des vieux, des presque vieux, des déjà vieux flanqués d’une progéniture en passe de l’être. Chloé qui avait ôté son pull informe aspirait l’attention de ces messieurs, Dieu que les failles de son débardeur laissaient à voir une poitrine ample dépourvue de tout soutien. L’arrivée, d’une bouteille de Laurent Perrier Grand Siècle parachevait notre statut de gosses de riches venus s’offrir à bon compte une cure de Révolution démocratique. Chloé adorait le Champagne. J’embrayais. « Je suis persuadé que dès ce soir notre ami Bob Dole va recevoir un télégramme crypté annonçant que nous sommes arrivés à bon port à Santiago...

-         C’est pour cela que nous sommes ici ?

-         Non petit cœur, nous sommes ici pour renouer avec nos riches heures parisiennes. Foin des groupuscules, de la bouffe pourrie, des parlottes interminables, nous allons goûter aux plaisirs de la caste qui rêve de faire la peau du bon docteur Allende.

-         C’est ça ton plan mon génial légionnaire ?

-         Ne raille pas fille de peu de foi, attend au moins que je te révèle les arcanes de mon machiavélisme...

Nous passions notre commande, Chloé avait choisi les plats, moi les vins. Homard à l’américaine et faux-filet pommes en l’air arrosés d’un Montrachet dont j’ai oublié le millésime et d’un Ducru-Beaucaillou 1953. Le patron du Cintra se fendait d’une visite pour s’enquérir de l’état de conservation du Montrachet. Son bulletin de décès provenait sans aucun doute de son voyage, de son séjour ici et de son grand âge et je demandais gentiment à notre hôte empressé de le remplacer par une production locale. Ce qu’il fit en se répandant en excuses. Chloé se gondolait. « Vous les français vous vous la jouez avec le service du vin...

-         D’accord ma belle mais dans le cas présent goûte et tu comprendras...

-         Boua...

-         Alors je suis snob ?

-         Non, qu’est-ce qui lui est arrivé ?

-         Assassinat ou non assistance à personne en danger... De toute façon c’est un crime inexcusable...

-         Je t’aime comme ça...

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22 août 2010 7 22 /08 /août /2010 02:09

Trop c’était trop, le vase débordait, où que nous allions c’était toujours les mêmes antiennes, plus ou moins radicales, verbeuses, fumeuses, vraiment l’extrême-gauche internationaliste charriait une culture politique de bocal.  Ça sentait le renfermé, les chaussettes mal lavées, le tabac froid et la révolution fantasmée. Bien sûr, les types du MIR se colletaient du terrain, allaient au contact des larges masses, qui ici au Chili étaient vraiment composées de damnés de la terre : les mineurs de cuivre tout particulièrement ainsi que le lumpenprolétariat des journaliers agricoles, mais ils le faisaient à la manière des missionnaires pour les « évangéliser », leur bourrer le crane de discours lourds, indigestes, incompréhensibles. Leurs interlocuteurs, s’ils voyaient en eux d’éventuels libérateurs, voulaient avant tout accéder à l’étage du dessus, s’en sortir, nourrir leur famille, instruire leur marmaille. Le peuple pue, braille, picole, baise, il n’en a que faire des lendemains qui chantent confiés à de jeunes bourgeois dont ils sentent la puérilité. Je rongeais mon frein en silence pour ne pas indisposer Chloé qui semblait prendre un réel plaisir dans ces discussions interminables.

Comme souvent, lorsque je ne suis pas dans mon assiette, je me mettais le doigt dans l’œil et ma capacité à voir ce qui se passait sous mon nez s’en trouvait diminuée. Chloé dépérissait. Nous nous murgions la gueule quasi quotidiennement. Nous ne faisions plus l’amour, nous dormions côte à côte comme de vieux amants.  Alors, sans nous concerter, nous nous sommes mis à errer dans Santiago. Paris me manquait. La chape de pollution me piquait les yeux. Chloé masquait ses cernes derrière de grosses lunettes de soleil qui la faisaient ressembler à une star voyageant incognito. Ce jour-là nous étions levés à midi. L’Almeda était interdit à la circulation pour que des milliers de gosses puissent y faire du sport. Le socialisme a de ces naïvetés stupéfiantes : rendre la rue au peuple c’est beau comme Paris plage de l’actuel maire de Paris. Des cris, de très jolies filles et des mères appétissantes, je me complaisais dans un voyeurisme qui exaspérait Chloé. « Te gênes surtout pas petit coq gaulois va faire ta moisson dans le poulailler ! Elles n’attendent que ça ces petites bourgeoises : se faire reluire par un beau mec qui a une trique qui lui tient lieu de cerveau... » Cueilli à froid je prenais la mouche « Et toi va tailler des pipes à tes verbeux au moins ça t’évitera de dire des conneries... » Chloé explosait en italien, chez elle c’était une question de débit et de richesse du vocabulaire. Imaginez-vous une Sophia Loren, certes moins en chair, en furie, volcanique, torrentielle, ponctuant chacune de ses saillies d’une gestuelle où la vulgarité se mêlait à une sensualité, c’était beau.

« Mon amour j’ai un plan pour sortir de cette merde gluante... » Le mon amour touchait Chloé en plein vol, le bel oiseau s’immobilisait sans prendre la pause, posait sur mes yeux un regard interrogateur, fronçait ses sourcils circonflexes, redescendait à ma hauteur, abandonnait sa furie de femelle pour reprendre ses habits d’aventurière. « Un plan, mon beau légionnaire, tu me leurres, tu t’esquives, il faudra vraiment que tu me surprennes pour que cette fois-ci je te suive... » Je me faisais carnassier « Tu croyais vraiment que j’allais te laisser me quitter comme une vieille chaussette... » Sa réponse claquait « Oui ! 

-         Tu mens !

-         J’ai réservé une place sur le prochain vol pour Rome.

-         Je sais via Madrid.

-         Tu sais...

-         Oui et j’ai même ton passeport dans ma poche.

-         Salaud, rends-le-moi

-         Viens le chercher mon amour

-         Tu m’aimes ?

-         Pire, sans toi je me tire une balle...

-         Menteur !

-         Tu es mon double, ma seule raison de vivre...

-         Foutu mec, pourquoi ne cesses-tu pas de dilapider ta vie...

-         Que veux-tu que j’en fasse de ma vie ! Je n’en suis pas propriétaire...

-         Alors, et ce plan ?

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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 02:09

De nouveau dans le bus, ras la coupe des bus qui puent, brinquebalent, charroient de la viande pauvre, des ballots et des valises informes, j’ai toujours détesté les autobus. Chloé dormait sur mon épaule, elle sentait bon et ses cuisses halées luisaient sous la lumière rasante. Je les effleurais du bout des doigts. Le paysage se peuplait de cactus cernés de plaques d’herbe rase où paissaient des troupeaux de chèvres. Des cavaliers surgissaient sur nos flancs. Et puis de nouveau nous roulions à flanc de falaise au-dessus des vagues molles et ternes. Ce pays s’étirait toujours, coincé entre océan et montagne, il m’étouffait. Et puis la route s’écartait, entrait dans les terres, le paysage s’adoucissait, se tissait insensiblement, se verdissait, donnait, entre des bouquets d’eucalyptus et des pins, enfin l’impression de la vie. Une zone industrielle et ses panneaux publicitaires, c’était la banlieue de Santiago. On nous déversait dans une gare routière lépreuse. Nous attendions, assis sur nos sacs, qu’un taxi veuille bien pointer son museau. Manifestement la clientèle des bus ne constituait pas la cible privilégiée de la corporation. Enfin arrivait une vieille Mercédès, noire et jaune, dont la suspension avait rendu l’âme depuis fort longtemps mais dont les sièges de cuir patiné sentaient encore le fauve. Sans aucun doute ce fut la présence de Chloé sur le trottoir qui nous valut d’être pris en charge par un chauffeur taciturne qui empestait la brillantine bon marché. Notre petit colombien, avant de s’éclipser sous je ne sais quel prétexte, des contacts sans doute avec un quelconque groupuscule gauchiste, nous avait donné la carte de l’hôtel España qui se situait juste en face du Congrès.

 

Notre taxi nous y déposait. Dès l’accueil, ce qui nous étonnait c’est que la réceptionniste parlait un français très pur. Encore une qui avait fait mai 68 ? Non, Berlitz. Nous devisions, si je puis dire, car ici on ne parlait pas de la pluie et du beau temps mais du cours du dollar. C’était obsessionnel. Dans le hall une grouée de filles, des françaises, pépiaient bruyamment. Pas des intellos, un paquet de minettes de « Nouvelles Frontières » en mini-jupes. Nous montions dans notre chambre, nous nous douchions et nous sortions. Sous un léger voile de brume il faisait doux. Dans les rues les passants ressemblaient aux passants de nos villes, empressés, renfermés, indifférents. Notre étudiant en économie  à Nanterre surgissait de nulle part et nous entraînait dans un bar ni populaire, ni chic, disons sans âme mais avec les stigmates d’un passé sans doute plus glorieux : un vrai zinc et des glaces anciennes. Il nous présentait Roberto, un grand brun barbu, ingénieur diplômé de l’ENSAM de Nantes. Encore un qui avait fait ses études en France. Je me gardais bien de faire état de mes années nantaises. Chloé, elle, toujours disponible entamait la conversation. Le Roberto s’enquérait de l’état de santé de la IVe Internationale. J’ironisais « Ça existe encore ce machin ! » Chloé soupirait « Après un passage à vide, Krivine et la Ligue Communiste reprenait du poil de la bête, affirmait-elle avec le plus grand sérieux, mais la maigreur de ses troupes, face au PC et à la CGT, ne lui permettait que de faire de la figuration et de la surenchère... » Où allait-elle chercher tout ça ? La lecture de Rouge n’était pourtant pas sa tasse de thé. Roberto buvait ses paroles. Ça me gonflait. Ça me saoulait. Tous ces mecs me courraient fort sur le haricot. Je baillais. J’avais faim. Je le proclamais bruyamment.

 

Roberto rameutait ses copains du M.A.P.U et nous conduisait à un restaurant qui affichait un menu à 25 pesos. Du pas cher, pas très fameux mais acceptable, étant entendu que pour becter correctement il fallait aligner au moins 100 pesos. Comme au cours du soir, en les écoutants, j’apprenais vite : le salaire de base mensuel se tapait la tête au plafond des 900 pesos. Pas lerche ! Pour faire dans le social, le gouvernement de l’Union Populaire avait imposé le plato único à 9 pesos qui se résumait en un malheureux bol de riz autour d’un bout de saucisse. Pourtant les magasins, surtout ceux du centre ville, étaient bien achalandés même si El Mercurio, Le Figaro de Santiago, titrait chaque jour « No hay » en montrant des vitrines vides. Ce qui m’insupportait le plus, je bouillais en silence pour ne pas faire de peine à Chloé, c’était que tous ces intellectuels se contentaient de jacasser, d’être des spectateurs très critiques, des théoriciens verbeux, alors que leur pays s’engageait dans une voie, que certains partis de gauche européens qualifiaient d’originale, qui ne pouvait que les mener au désastre. Vouloir bâtir le socialisme par la voie légale m’avait toujours paru une vue de l’esprit car la bureaucratie qu’il générait, avec son goût immodéré pour les réglementations tatillonnes et inapplicables, ne pouvait que générer des pénuries. La classe dirigeante, fortement encouragée par les américains, attendait son heure sans se priver d’ajouter du sable dans les rouages qui se grippaient de plus en plus. Quand j’osais dire qu’une Révolution sans violence, sans mise au pas des élites économiques, n’était pas une révolution mais le premier acte d’un Pronunciamiento tous me tombaient sur le râble, sauf les petits frelons du MIR.    

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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 02:09

carte-regions-chili.jpg

Dans le bus un jeune chilien, en revenant des tinettes, engageait la conversation avec Chloé dans un bon français. Nanterre, étudiant en économie, mai 68, Cohn-Bendit, la rue Gay Lussac, les barricades, les charges de CRS, il portait fièrement autour du cou un bandana rouge qui lui avait servi à se protéger des gaz lacrymogènes. « Il sent encore le chlore... » fanfaronnait-il comme s’il avait été gazé dans les tranchées de l’Argonne. Pour faire l’intéressante Chloé lui servait, avec une belle conviction, le couplet traditionnel sur la situation politique inédite de son pays en passe d’accéder au socialisme par la voie pacifique. Il hochait la tête en souriant car, soupirait-il, même si beaucoup de Chiliens étaient d’accord avec Allende, bien sûr, restait la crainte de se retrouver face à l’hostilité des Etats-Unis. Et puis, les petits commerçants, les artisans comme les taxis ou les camionneurs craignaient d’être nationalisés. « Comment vous dire, la grande majorité des gens acceptaient la révolution à condition que ce soient les autres qui trinquent. Vous savez le Chili c’est un peu comme la France... » Nous nous esclaffions de concert. Il reprenait, avec un peu de tristesse « Regardez-les dans ce bus, qu’est-ce qu’ils lisent ? Des tabloïds où l’on ne parle que de faits divers, de sports ou de cul. Croyez-moi la majorité s’intéresse à l’avenir du Chili comme un turfiste à une course en sac. Ce qu’ils veulent c’est vivre comme les Américains, la bagnole, la télé et en foutre le moins possible » Devant nous, une vieille qui était passée au travers des mailles des douaniers faisait le compte de son balluchon et nous la sentions heureuse de pouvoir aller vendre son contenu : des jeans et des chemises de trappeurs sur les marchés de Santiago.

À l’aube le bus dévalait sur Antofagasta sous un soleil rasant. Et toujours ces baraques des campamentos au flanc des collines pelées tels des lentes de poux sur des tignasses mal lavées, c’était déprimant. Nous stoppions à Antofagasta, une nichée de lycéennes  en bleu marine et col blanc s’ébrouait autour de notre bus. Du vrai café, notre petit colombien frétillait en nous annonçant que nos n’étions plus qu’à vingt heures de Santiago. Il engageait la conversation avec notre étudiant en économie. « Bien sûr l’Université est à gauche, les ouvriers aussi, surtout dans le Nord minier où les traditions de lutte sont vivaces. Mais au Sud ce sont les latifundia, un lumpen prolétariat écrasé, soumis, la peur. Restait Santiago avec ses trois millions d’habitants sur les neuf que comptait le pays. » Chloé requinquée par l’expresso prenait part à la conversation « Et l’armée ? » s’inquiétait-elle. Pessimiste mais confiant l’étudiant concédait tout de même que certes la Marine était fasciste, les Aviateurs à droite, seule l’Armée de Terre et la troupe étaient loyalistes, mais que de toute façon les généraux, les amiraux se neutralisaient dans un subtil équilibre d’hostilité entre les différentes armes. Il ricanait « Vous savez nous la gâtons notre armée: good food, good home, good job. And penty of fun. Les chiens gras ne mordent pas leurs maîtres. » Le petit colombien surenchérissait en soulignant que les campamentos, cette masse, ce tiers des chiliens, se battraient en cas de coup dur pour le gouvernement de l’Union Populaire. Notre étudiant haussait les épaules « le peuple ne veut pas des Soviets ! Reste à ne pas perdre les élections de mars prochain. » Toujours la légalité constitutionnelle, ce pays s’y accrochait sans trop y croire, pour ne pas se faire peur.

Notre étudiant insistait pour que nous l’accompagnions à l’Université où il souhaitait saluer l’un de ses amis, professeur de français. Nous prenions un taxi qui longeait le bord de mer. Avant l’avènement de l’UP l’Université était tenue par des Jésuites, une AG l’an dernier les avait foutu dehors et depuis c’était l’Etat qui payait. Lancinante question posée à un groupe d’étudiantes : « et la Révolution ? » Elles ne comprenaient pas et leur étonnement était sincère. Le professeur de français se marrait « Tu aurais du leur demander ce qu’elles pensaient du chic de Jackie Kennedy là tu aurais fait un franc succès. » Presque personne n’est politisé ici à l’exception d’une poignée d’étudiants issus de la petite bourgeoisie. Très en verve, le professeur de français ironisait auprès de Chloé « Nous sommes une vitrine, nous visiter est du dernier chic, pour preuve nous avons reçu il y a quelques semaines la visite du Club de l’Obs., ma chère. » Nous rions jaune. Au retour, crochet, nous grimpions dans les collines dans les campamentos. Baraques en isorel, quelques parpaings, des toits en tôle, pas de sanitaires, pas un brin d’herbe, pas un arbre, pas une fleur, quelques antennes de télé, et des gens propres sur eux comme des employés rentrant du travail. Je m’en étonnais et m’attirais une réplique cinglante de Chloé « Tu les espérais en haillons mon beau légionnaire... » Ma réponse se résumait à une dénégation molle se référant à mes souvenirs d’enfance. Nous repartions vers le centre Antofagasta et nous longions un camp militaire verdoyant où le crépitement d’exercices de tir à la mitrailleuse me donnait le sentiment que ce pays n’était qu’un vaste trompe l’œil et qu’il nous faudrait ne pas y faire de vieux os.    

 

désolé l'escudo est portugais et non chilien, la monnaie de ce pays étant le peso merci Bernard...

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1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 02:28

À deux heures du matin notre car atteignait Tacna dernière ville péruvienne avant la frontière du Chili. Encore bouffis d’un mauvais sommeil les cordes drues d’une pluie chaude nous cueillaient à notre descente du bus. Pas d’hôtel à l’horizon, dans les bars de la viande saoule, la pluie s’apaisait, le ciel redevenait pur. « Hôtel ? No hay ! Por fin une chambre ? » et nous nous affalions sur des courtes-pointes miteuses sans même nous déshabiller. Repos. Nous émergions pour aller manger du cebiche avec du maïs et des patates douces arrosées d’Inca Kola. Ici tout était Inca même les cibiches Inca con filtro blanco. Le patelin était cerné de collines nues qui débouchaient sur un nouveau désert. Entre Tacna et Arica nous allions devoir prendre un taxi. Des dindons glougloutaient et je pensais à la tête de notre ami Bob Dole qui devait enrager d’avoir perdu notre trace. Etait-ce si sûr ? Le contrôle de police avec cet officier d’opérette grattant nos numéros de passeport sur son vieux cahier allait sûrement lui permettre de remettre sa belle truffe dans notre trace. Chloé tout de blanc vêtue ne passait  pas inaperçue dans l’avenue principale où notre Hilton local affichait du linge à sécher sur les balcons. D’ailleurs une vraie blonde plantureuse faisait sécher ses cheveux sur l’un d’eux en compagnie de sa petite culotte et de son soutien-gorge. Au bar, des changeurs au noir nous proposaient 105 escudos pour un dollar, à la frontière ce serait 43. Nous topions pour une poignée de beaux dollars tout en sirotant du très mauvais bourbon raide comme une corde de chanvre. Le petit colombien revenait avec un chauffeur de taxi indien. Il avait négocié le prix au plus juste ce rat. Avant de partir, préventivement, je sifflais deux bières pendant que Chloé embarquait une gourde en peau de chèvre emplie d’eau fraîche. La frontière, en vis-à-vis, des baraques séparées par les barrières, des drapeaux minables pendouillant le long de mats de guingois. Le contrôle côté péruvien fut tatillon, consultation de fichier, coups de tampons alors que chez les chiliens c’était le bordel. Les gardes-frontières jeunes et chevelus glandaient.

allende02.jpg 

Depuis l’arrivée au pouvoir du Docteur Allende le Chili était soumis au contrôle des changes ce qui n’empêchait pas le dollar de valoir 250 escudos au noir. Pour pomper des devises à bon compte le gouvernement taxait chaque touriste de 10$ de change obligatoire par jour de présence au taux officiel de 43 escudos. Notre colombien excipait de sa double qualité d’étudiant et de membre d’une association amie pour s’en tirer avec seulement 2$ de change obligatoire. Arica était un petit port de pêche avec sa flottille de chalutiers. Des slogans politiques sur les murs, une foule d’européens et des magasins bien achalandés car Arica était un port franc. Après un en-cas nous prenions un taxi qui nous menait, par un chemin poussiéreux serpentant sur un terrain pelé, sans arbre, aux ondulations molles recouvertes de baraques en bois : ce sont les cités d’urgence, les compamentos, jusqu’au sommet de la falaise plongeant dans l’océan. Des vautours nichant dans les failles tournoyaient au-dessus de nos têtes. Nous redescendions jusqu’au Petit Penguino où ils servaient les seuls expresso de la ville. C’était le rendez-vous des journalistes d’Arica et, bien évidemment, nous fûmes l’attraction, surtout Chloé. Le bar affichait ses préférences pour le M.A.P.U., une sorte de PSU chilien et un bel architecte, bien sapé, ne se privait pas de faire du gringue à Chloé qui le branchait politique.

-         Alors comment est la situation dans le pays ?

-         Les gens attendent de voir venir.

-         Et l’armée ?

-         Elle est légaliste !

-         Mais en cas de golpe ?

-         Ça c’est totalement exclu.

 

Je contestais son optimisme béat. Il ne voulait rien savoir, la voie chilienne était démocratique et constitutionnelle. Le Chili resterait hors du prurit des généraux. Ici les gens étaient légalistes, et fiers de l’être. À l’entendre le Chili c’était un peu la Suisse. Je me gondolais. Le bellâtre n’appréciait qu’à demi mes sarcasmes alors je les remisais tout en lui signifiant que Chloé n’entrait pas dans le cadre des échanges culturels. Beau joueur il nous emmenait dans un restaurant du port où nous mangions du poisson grillé arrosé d’un Carmenere costaud de chez costaud. Nous reprenions le bus en fin d’après-midi. Après une heure de route arrêt de la douane volante. Les ballots sont éventrés. Taxation ou confiscation, surtout les fringues, le régime tapait aussi sur les miséreux. Etrange ! À moins que les douaniers n’amélioraient là leur ordinaire. Ils nous foutaient la paix. Les services de désinsectisation en profitaient pour gazer la mouche bleue dans notre bus. Il fallait lui faire barrage pour qu’elle ne gagnât pas le Sud car elle s’attaquait aux fruits. Nous roulions vers Santiago où je ne savais pas trop ce que nous allions y faire. En me calant sur son épaule je confiais à Chloé « Je vais m’offrir des vacances mon ange. Moi la transition vers le socialisme ce n’est pas vraiment mon truc. Je te confie le gouvernail... » Elle me mordillait le lobe de l’oreille en signe d’acquiescement.

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25 juillet 2010 7 25 /07 /juillet /2010 00:09

Chers lecteurs, désolé pour le dernier paragraphe de la semaine dernière, il était un peu à la ramasse (j'étais un peu fatigué). Corrigé, il a meilleure allure. Bonne lecture...

 

Le lendemain matin quittant au plus vite notre trou à rats et à punaises nous allions, comme nous l’avait indiqué notre petit colombien taciturne, faire du change à l’hôtel Bolivar. Derrière son comptoir bouffé par les termites le portier, face luisante, yeux chiasseux, ongles douteux, jouait les indifférents en mâchouillant sa ration de racines. La vue de nos dollars l’animait : 53 sols pour un billet vert ce qui était mieux que sur le marché gris qui n’affichait que 43 sols. Aux volées des cloches nous nous rappelions que c’était dimanche. Ciel bas, buildings ladres, ville laide nous nous frayions un passage entre des femmes lourdes, mâchoires saillantes et des rustauds noirauds et trapus qui nous contemplaient avec beaucoup d’intérêt et de gentillesse. Je ne sais pourquoi mais je me sentais profondément mal à l’aise, intrus, mal dans ma peau. Ce premier contact avec le continent sud-américain, où la France n’avait guère été présente, me renvoyait aux images de mon livre d’Histoire pleines de massacres, d’exterminations, d’hommes assoiffés d’or, d’évangélisateurs militants, les Jésuites, de je ne sais plus quelle pièce jouée au collège sur leur expulsion. Je me sentais comme une face de craie dans un tableau de basanés. Nous allions à la gare routière acheter nos places de bus pour Arequipa. Le préposé, même modèle le portier du Bolivar, nous tendait des billets pour un départ le lendemain soir. Ici on voyage la nuit. La perspective de coucher, une nuit supplémentaire, dans notre sac à puces ne nous enchantait guère mais nous n’avions pas le choix. Nous passerions la nuit dehors.

 

Nous tentions d’abord le cinéma mais les navets de Lima ne nous incitaient pas à nous faire une toile alors nous traînaillions sur la place Saint Martin où des cadets paradaient, cadence raide, petits insectes entraînés par les grands frères yankees. À la terrasse d’un café, un type grattait une guitare, nous nous asseyions et commandions des bières. Très vite, comme englués dans les fils gluants d’un cocon, les conversations passionnées de groupes d’employés, des quadragénaires, nous environnaient. Ils citaient les socialistes utopiques, invoquaient à tout bout de champ Cuba, jugeaient avec des bordées de mots assassins leurs gouvernants. Nous ne le savions pas encore mais nous allions très vite nous y faire, ici, bien plus encore qu’en Europe le verbe tenait le haut du pavé. Accueillants, sympathiques mais soûlants nos voisins, des jeunes cette fois-ci nous entraînaient dans une gargote où nous ingurgitions une bouffe incertaine et épicée qui nous arrachait la gueule. Chloé résistait bien mieux que moi à la moiteur et à la laideur ambiante, fraîche, indemne de toute trace de transpiration, elle éclusait cul sec, entre ses bocks de bière, des petits verres de téquila. Les petits bourdons bourdonnaient autour d’elle, trique affutée sous leur pantalon crade. Moi je somnolais à demi, attendant l’irruption du cœur de la nuit. Celle-ci nous cueillait dans une boîte pleine de putes aux cuisses luisantes et aux seins débordant de guêpières chamarrées. Au petit matin je me réveillais couché sur des draps blancs, nu comme un ver, dans une chambre qui embaumait le vétiver. Chloé, en short militaire et tee-shirt entrait avec un plateau garni d’une cafetière et de toasts. « Où sommes-nous ? » Elle me souriait. « Dans la chambre de Rosetta ! ». Elle posait ses belles fesses et le plateau près de moi. « Et qui est Rosetta ? » Chloé me caressait la nuque « Tu le prends toujours sans sucre mon beau légionnaire ? » L’odeur du café m’émoustillait. «  Du calme mon beau, même si tu occupes le lit d’une mère maquerelle il va te falloir calmer tes ardeurs matinales... »

 

Chloé avait monnayé la chambre pour que nous passions une nuit paisible. L’after petit-déjeuner le fut moins car la belle tenait une fringale bien supérieure à la mienne. Bien commencée la journée s’étirait en longueur et nous avions hâte de lever l’ancre. Le bus se pointait avec deux heures de retard. Une poubelle ! Un tape-cul immonde où nous fûmes remisés dans les places les plus dégueulasses : au-dessus du moteur et tout contre la porte des tinettes. Nuit calcinée jusqu’au petit matin où notre char brinquebalant côtoyait le flanc d’un précipice au fond duquel, sous un voile gris cotonneux, une soupe grasse et figée s’épandait. Et dire que c’était le Pacifique. Sous une lumière blanche et rase la côte déchiquetée laissait la place à une longue traînée de sable et de rocailles. Le paysage prenait des allures déglinguées. Nous nous arrêtions dans un village où un chapelet de bicoques jalonnait l’unique rue pour bouffer un plat unique : une soupe de poulet graisseuse. Pour nous dégourdir les jambes Chloé et moi, flanqués de notre petit colombien, filions vers la plage. C’était un immonde cimetière : des cadavres de mouettes jonchaient à perte de vue la grève. Nous repartions et, à l’entrée d’Arequipa, une jeep de police flanquée de 3 policiers entravait la route. Le bus stoppait. Un des flics tripotait nos passeports puis nous faisait signe de le suivre au poste, une cabane en planches, où leur chef transcrivait je ne sais quoi sur un gros cahier. Arequipa,  à 2000 mètres d’altitude, nous semblait une oasis de fraîcheur. Nous marchions dans la ville. Une nuée de collégiennes en uniforme s’ébrouait dans un nid de verdure agrémenté bassin d’où surgissait un jet d’eau. Carte postale avec en arrière-fond la neige des sierras et plaqué sur le ciel limpide les feuilles éventails des palmiers, je me sentais apaisé.       

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 02:09

Après une bonne heure d’escale, lorsque nous remontâmes dans l’appareil l’une des hôtesses, avec une prévenance et un large sourire qui nous étonnaient, nous pris en charge pour nous conduire tout au fond de l’appareil où, derrière une cloison, une cabine de 4 sièges couchettes était aménagée. « À qui devons-nous ce luxe ? » Elle me répondait en nous tendant des couvertures « Au commandant monsieur...» Sa réponse, bien évidemment, ne me surprenait guère mais la soudaine sollicitude du chef de bord continuait de m’intriguer. L’hôtesse très à l’aise – nous la sentions heureuse,  pour elle refaire des gestes, qu’elle avait du faire des milliers de fois en Première Classe au temps où elle servait dans une grande compagnie, lui redonnait un peu de sa dignité perdue – déposait sur nos fauteuils un nécessaire de toilette et des masques oculaires. Je réattaquais « Mais pourquoi maintenant ? » Son sourire s’élargissait, ce qui donnait à son visage flétri un peu de sa splendeur passée. « Un message radio monsieur... » Pas de doute, ce tordu de Bob Dole avait tout manigancé, premier acte la loi commune afin de nous mettre en condition, nous laisser présager un voyage d’horreur au milieu de la piétaille ; acte deux les privilèges d’une cabine de 1ière. Avant de prendre congé l’hôtesse nous indiquait que nous disposions à la fois de sanitaires personnels, d’un petit réfrigérateur contenant des boissons et qu’elle viendrait une heure avant l’atterrissage nous prévenir et nous porter un petit déjeuner. Nous la remerciâmes avec déférence.

 

Chloé et moi, depuis nos retrouvailles impromptues, n’avions guère eu le temps d’échanger. La touffeur tropicale nous ayant transformé en serpillière nous allâmes nus comme des vers faire nos ablutions dans le cabinet de toilettes. Par je ne sais quel miracle l’eau était fraîche et, contrairement à la réaction ordinaire où le froid provoque une rétraction, le petit zizi sucre d’orge, là je triquais comme un cerf. Chloé s’en réjouissait avec une pointe d’ironie « C’est sans doute pour te faire pardonner ta longue liste d’infidélité mon beau légionnaire. Je sais, tu étais en service commandé. Tu travaillais pour le rayonnement et le prestige de la France. Mais, en bonne italienne que je suis, j’estime qu’il va te falloir te racheter une conduite. Me prouver ta flamme, ton ardeur et surtout, à partir de cette minute, zéro écart. » Elle paraissait aussi sérieuse qu’une mère supérieure, sauf qu’elle était nue. J’adoptais le profil le plus veule du repenti en allant frotter mon ardeur entre ses belles fesses. « Cette pétasse de Jeanne, elle baisait bien ? » Là je sentais que c’était du sérieux Chloé ne jouait pas la comédie, elle sortait ses griffes de tigresse. Plutôt que de me lancer dans un malheureux plaidoyer je me résolvais à la manière forte. Elle se débattait. Je la soulevais pour la déposer sur le lavabo. Mon assaut fut bref mais intense, sauvage, jamais un sexe de femme ne me parut aussi dur, aussi résistant, pour, dans les quelques secondes qui suivirent, se transformer en une onction lubrifiée. Je retins mon éjaculation, la dosais, il me fallait mâter Chloé. Ne pas la lâcher une seconde, je la transportais sur son fauteuil couchette pour attiser son sceptre dressé. Nous traversions une zône de turbulences, pleine de trous d’air, ce qui me donnait un avantage supplémentaire. L’orgasme de Chloé fut cataclysmique. Quand elle revint sur terre, laconique, je lui balançais, « Tu aimes trop les filles ma belle ! » Chloé se contentait de réveiller mon ardeur.

 

Lima quatre du matin, dans le hall de l’aéroport nous croisIons des français qui eux allaient rembarquer : la fine fleur d’intellos de gauche de province pour qui le Nouvel Observateur avait organisé une virée dans le Chili d’Allende. Ils râlaient, même s’ils étaient bronzés, je les sentais crevés, au bord de la crise de nerfs. Chloé ne passait pas inaperçue, surtout auprès des quadragénaires de son sexe, des groupies de Simone de Beauvoir, qui lui arracheraient sans nul doute avec plaisirs ses beaux yeux et tout et tout pour se venger de son insolente beauté. À l’écart une grande bringue qui avait vécu quelque temps avec nous dans notre phalanstère de Berlin-Ouest nous hèlait. Elle revenait de Cuba. Elle nous présentait son compaňero, un petit Colombien taciturne. Autour de Coca tièdes, Ida nous apprenait que celui-ci filait vers le Chili en autocar le lendemain. Sans même consulter Chloé, rien que pour bouleverser le plan de Bob Dole qui prévoyait qu’un de ses agents viendrait nous déposer une voiture à notre hôte je proposait de l'accompagner. Calum notre bolivien de service connaissait un hôtel pas cher du côté de la Plazza de Armas. Bonne pioche, chambre sans fenêtre avec vasistas pour la volée de moustiques goulus, colonie de cafards en procession, lits défoncés, chiottes pestilents, Chloé restait de marbre et, enduit de jus de citron, nous nous endormions en dépit des piqués des escadrilles de buveurs de sang. Le matin tour en ville, des policiers, des petits Indiens, partout, bottés, exhibant de vieux P.M allemands. Au milieu de la Place d’Armes une monstrueuse statue de Francisco Pizarro González, marqués de los Atabillos, François Pizarre en français, l’un des plus fameux conquistadores espagnols venu soumettre l’Empire Inca, mort à Lima, avec son socle des têtes d’Indiens, « SOMOS LIBRES », du n’importe quoi. La garde du palais du général-président était granguignolesque : des petits Indiens en uniformes de lanciers, culotte rouge, veste bleu-roi. Nous échouions enfin dans la grande rue commerçante bordées de vitrines qui se voulaient un échantillon de notre luxe occidental.

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11 juillet 2010 7 11 /07 /juillet /2010 02:09

À cette époque la descente d’avion se faisait à l’aide d’une passerelle et lorsque nous descendîmes, officiellement pour l’escale, un Studbaker beige stationnait tout en bas. Le comité d’accueil, deux officiers américains en uniforme et un gros type moustachu en imperméable qui mâchouillait le tuyau d’une pipe qui nous fît signe, à Jeanne et à moi, de les suivre. Pas de doute c’était le français de service qui me tendait sa paluche velue « Bouzeron de l’ambassade... » Les deux américains montèrent à l’avant et Bouzeron et moi encadrâmes Jeanne à l’arrière. Nous roulâmes jusqu’au salon d’honneur qui se situait en retrait de l’aérogare. Bouzeron empestait le tabac froid et il se curait le nez avec beaucoup de soin. Jeanne lui jetait des regards furibards qui ne le troublaient guère. J’évitais d’engager la conversation avec lui car il me paraissait n’être là que nous réceptionner. Dans le hall du salon d’honneur, Bob Dole, avec l’un de ses éternels pantalons de velours finement côtelé et ses derbys gold astiquées comme les cuivres d’un yacht, me tendait sa main fine aux ongles manucurés. Bouzeron restait en retrait avec les deux officiers. Dole s’emparait de mon bras et m’entrainait dans un petit salon. Il m’offrait une Lucky Stricke sans filtre que je refusais. « Vous ne fumez plus cher ami... »  Je me laissais choir sur un grand canapé Chesterfield. « Et si vous me donniez une petite explication sur toute cette histoire ? » Dole lâchait quelques volutes de fumées bleues. « Nous vous avons sauvé la mise cher ami et ça n’a pas été simple mais tout est maintenant rentré dans l’ordre puisque l’exfiltration s’est déroulé sans anicroche... » Je le sentais venir avec ses gros sabots de ricain « Que vous dois-je en échange mon cher Bob ? » Sa moue, qui se voulait ironique ne m’empêchait pas de poursuivre « entre nous je ne vous dois rien car c’est Jeanne qui vous intéressait... » Dole s’approchait du meuble-bar « vous dites des conneries, dans cette affaire c’est vous qui vous êtes mis dans la panade. Que faisiez-vous à l’Est ? » Je ricanais «Je me baladais...» Son rictus m’indiquait qu’il ne goûtait guère mon je-m’en-foutisme. « Allez crachez le morceau... »


Dole souriait à nouveau. « Je vous ai fait une petite surprise pour emporter votre adhésion cher ami... » En quelques pas il se portait au fond du salon et ouvrait une porte. « Suivez-moi ! » Je m’exécutai. Il empruntait un couloir qui débouchait sur une salle à manger. La table était dressée et tout au bout Chloé se tartinait un toast. Je jurais « Merde ! Qu’est-ce que c’est encore que cette manigance ?» Chloé me répondait « Nous partons ensemble pour le Chili mon beau car le camarade Allende cause du souci à nos amis américains... » Je sentais un grand abattement me gagner car je ne pouvais m’empêcher de penser que toute l’histoire que nous venions de vivre Jeanne et moi n’était qu’un coup monté par les américains. D’un ton rogue j’interpelais Dole « Où est Jeanne ? » Il haussait les épaules « Elle retourne à Berlin... » J’allais exploser mais Chloé se levait pour m’empêcher de sauter au colbac de Dole. « Calme-toi mon grand nous n’avons pas le choix nous sommes cernés par des ordures bien propres qui passent leur temps à foutre le bordel là où la situation leur échappe. Monsieur Dole nous tient alors va pour un petit voyage pour Santiago mais nous lui garderons un chien de notre chienne a cet empaffé. » Je retrouvais Chloé dans toute sa splendeur. Dole faisait comme s’il n’avait rien entendu de sa diatribe. Je m’asseyais. Chloé me servait un verre de vin. « Du Cos d’Estournel mazette notre Bob nous gâte... » Un maître d’hôtel surgissait de je ne sais où pour prendre ma commande. J’avais envie de me taper de la viande rouge, une belle entrecôte. Bob Dole était aux anges.


Chloé m’annonça que nous ne prenions pas une ligne régulière mais un charter qui ferait escale aux Açores avant de gagner Lima. Ça ne me plaisait qu’à moitié car les zincs des compagnies de charters n’étaient pas de toute première jeunesse. C’était un Boeing qui présentait encore assez bien mais nous restâmes pendant plus d’une heure à attendre l’autorisation de décollage. Le service était réduit au strict minimum : deux hôtesses peu souriantes qui nous distribuèrent des plateaux-repas immondes. La population de l’appareil était essentiellement constituée de traîne-lattes chevelus, de vieilles pouffes peinturlurées et de quelques familles avec des chiarres braillards. À côté de Chloé, une mémère incroyable, peroxydée, perchée sur des semelles compensées, la salopette ouverte sur une poitrine fellinienne passait son temps à aller et venir dans le couloir pour draguer. Elle jeta son dévolu sur un jeune éphèbe maigre comme un coucou qui ne se fit pas prier pour la peloter avec frénésie. Elle gloussait comme une pintade et trémoussait son gros popotin. Lorsque l’avion commença d’entamer sa descente vers Santa Maria des Açores le gamin entreprenait de la téter et la vieille se mit à lâcher des petits cris de plaisir. Une fois posé le coucou allait se garer face à un hangar qui servait de hall d’embarquement et nous restions ainsi plus d’une heure en stationnement. Plus de ventilation, une chaleur moite, poisseuse, la tension montait, des gens fumaient. La vieille lubrique tout seins dehors s’agitait. N’y tenant plus je propulsait dans la cabine de pilotage pour demander que nous puissions descendre. Le commandant parlementait avec le contrôle. « Ok vous allez pouvoir descendre » Un espèce de petit tracteur amenait la passerelle. Le troupeau s’expulsait de la carlingue et fonçait vers la salle d’attente. Chloé et moi restions sur le tarmac à regarder le ciel étoilé. Je la prenais par la taille et soupirais « je suis fatigué de tout ce rien j’ai envie que ça s’arrête... »

 

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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 02:13

Notre zinc, en provenance de Zurich, se payait un retard non chiffré. Au-delà de deux heures d’attente tout mon beau plan risquait de s’effilocher : nos gardes-chiourmes allaient s’apercevoir de notre absence. Ce petit con d’Ernesto, excité comme un pou, pelotait le cul de Jeanne sans se soucier de la pudibonderie de nos amis communistes. Le cocktail devenait explosif. Je décidais de faire diversion : « Jeanne, il est où ton placard à balais ? » Eberluée elle se libérait des pognes révolutionnaires pour me désigner du doigt une porte de service. « Embarque ton bouc et suivez-moi ! » Jeanne obtempérait en empoignant le bras d’un Ernesto dont la lubricité se devinait sous la ceinture de son jean moulant. Notre équipage, pourtant voyant, n’éveillait aucun intérêt du troupeau qui attendait fébrilement l’arrivée de notre aéronef comme on dit dans le langage de l’IATA. Le réduit sentait le renfermé avec une pointe de crésyl. Ernesto semblait avoir compris le but de la manœuvre car il débouclait prestement son ceinturon. Je l’interrompais avec une certaine violence tout en l’interpelant en anglais « Tu travailles pour la CIA petit con ! » Ernesto ne feignait même pas la surprise, il opinait. Jeanne qui se préparait au pire tombait des nues « Mais comment tu sais ça toi ? » Connement je prenais un air supérieur « Une petite visite domiciliaire chez ton « amant des Andes » m’a permis de découvrir, dans la doublure de sa valise, un beau passeport vert à ses nom et prénoms... » Jeanne balbutiait « Mais alors tout ton beau plan n’a existé que grâce aux ricains... » J’acquiesçais en ajoutant « Je me suis contenté de mettre mes pieds là où il fallait... »

« Baise-moi ! C’est nerveux » Agitée par un rire cataclysmique Jeanne relevait sa jupe. Ernesto, résigné, passait ses petits doigts boudinés sur sa chevelure luisante. Je laissais Jeanne se délester de son minuscule slip avant de lui avouer « Désolé mais je ne suis pas en état » C’était faux, je triquais comme un cerf un soir de brame mais l’heure n’était pas à une partie de jambes en l’air même à but thérapeutique. Alors, face à un Ernesto chaud bouillant, Jeanne entreprit de se masturber sans aucune espèce de retenue. Même si ça peu vous paraître incroyable, invraisemblable, ce fut ainsi. Réfugiés avec deux espions en peau de lapin dans un placard à balais de quelques mètres carrés, derrière le rideau de fer, Jeanne s’octroyait un orgasme d’enfer mais silencieux face à un petit chilien qui s’épandait, marquant son jean d’une superbe auréole. En remontant son bout de dentelles au long de ses beaux compas de sportives elle me confiait sans rire « Tu as bien fait de me mentir, grâce à toi, pour la première fois, je viens de comprendre ce que jouir veut dire... » Derrière notre porte le timbre aigu d’une voix annonçait, dans un anglais guttural, que notre vol SAS 2050 était annoncé pour la demi-heure qui suivait. Je tendais mon mouchoir de Cholet à Ernesto « essuies-toi ducon et va faire un tour aux toilettes avant d’embarquer sinon tu vas nous offrir tes fragrances de bouc mal lavé. Mon humour le chagrinait mais il m’obéissait.

Notre retour au milieu des passagers, tous ou presque debout pour assister à l’atterrissage de Mac Donnell Douglas, s’apparenta à un non-évènement. Jeanne s’accrochait à mon bras avec une violence inouïe. Elle murmurait d’une voix blanche « Tu me largues où ? » Pour la rassurer je me faisais tendre, attentionné « Nulle part, ma grande, nous sommes en voyage organisé alors confions-nous à la main de Dieu... » Ernesto nous rejoignait la queue basse. Ses collègues chiliens, grands amateurs de Pilsen, avachis sur les banquettes, somnolaient la bouche ouverte. Sur le tarmac les passagers en provenance de Zurich, une petite vingtaine, en file indienne, comme crachés par le gros tube d’acier, progressaient en direction du hall d’accueil. Un camion-citerne allait se placer près du flanc droit de notre Mac Donnell. Dans une petite demi-heure nous devrions être en bout de piste, prêt à décoller. Sauf évènement de dernière minute l’opération « extraction de Jeanne du guêpier » se solderait par un succès. Dans cette affaire j’avais pleine conscience que, même si j’avais eu de bonnes anticipations, l’essentiel des initiatives, des décisions venaient d’ailleurs. Dans le monstrueux panier de crabes des Services opérant dans le Berlin coupé en deux, Jeanne et moi n’avions été que des marionnettes entre les mains plus ou moins expertes, plus ou moins bien intentionnés, d’une foultitude de gens bossant pour des maisons à succursales multiples. Dans cette noria, cette vis sans fin, l’important restait l’instinct de survie. Ne jamais se laisser à croire que la situation se trouvait sous son propre contrôle. Toujours se mettre dans la peau des manipulateurs. Je commençais à devenir un bon expert en coups tordus.

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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 02:09

Tout ce passa sans la moindre anicroche, mon plan semblait couler de source, fluide. Après nous être enregistrés et avoir indiqué aux douaniers, forts compréhensifs à l’endroit d’invités de leur beau pays démocratiques, que nos bagages allaient arriver avec nos camarades chiliens qui prenaient le même vol, Jeanne et moi attendions, chacun de notre côté, sagement dans la salle d’embarquement. Ce que je n’avais prévu, alors que j’aurais du le prévoir, c’est que dans les démocraties populaires les officiels sont très friant des cérémonies d’adieux officiels, avec discours, et force d’accolades. Le départ de nos amis chiliens pour leur beau pays en voie de démocratisation populaire ne dérogea pas malheureusement à ce folklore grotesque. Par bonheur, alors que Jeanne venait de rejoindre les toilettes, je m’aperçus que des employés de l’aéroport dressaient une petite estrade juste devant le portillon permettant d’accéder à la salle d’embarquement. Au tout début je restai imperturbable devant cette légère effervescence mais lorsque je vis apparaître des drapeaux chiliens mon sang se glaçait. Nous étions coincés comme des rats, nul moyen de faire machine arrière. La seule retraite : les toilettes, sauf qu’il me fallait au préalable prévenir Jeanne de la dangerosité de la situation. Avec l’air le plus à l’aise que je pus prendre j’allais discrètement me poster tout près de la porte des femmes. Lorsque Jeanne apparut d’un signe de mon annulaire discret je lui demandais de venir près de moi. Ce qu’elle fit. Personne n’observait notre manège. En quelques mots je lui fis par de la situation. Elle resta d’un calme absolu. « Retourne d’où tu viens et moi je vais me planquer chez les hommes... » Elle opinait.

 

Toujours l’air dégagé je gagnais les chiottes pour me barricader dans l’une des trois cabines en priant le ciel que les autres resteraient libres et qu’aucun grincheux, pris d’une irrépressible envie de chier, ne vienne m’en déloger. Assis sur la lunette, par bonheur les tchécoslovaques n’étaient pas des adeptes des latrines à la turque, je commençais à comprendre le caractère aveugle de ma claustration. Comment saurais-je déterminer le moment d’en sortir en toute sécurité ? En fonction de l’heure d’embarquement sans doute mais si par hasard celui-ci s’opérait un peu en avance et que la préposée de l’aéroport, qui en ce temps-là pointait une liste nominative, s’étonnait de mon absence et m’appelait. Vous imaginez l’effet de mon nom et de celui de Jeanne claironné par les hauts parleurs dans tout l’aéroport. J’hésitais sur la conduite à tenir. Trop tôt et je risquais de tomber nez à nez avec nos amis du parti frère. Trop tard et c’était l’annonce fatale. Un filet glacé de sueur ruisselait sur mon flanc gauche. Je m’en voulais de ma précipitation. Le va et vient derrière ma porte me rassurait un peu. A plusieurs reprises des mains impatientes secouèrent le loquet de la porte de la cabine. Ma montre indiquait 16 heures. L’embarquement allait commencer dans moins de trois minutes. Je m’apprêtais à sortir lorsque quelqu’un glissa un morceau déchiré dans la Une de la Pravda. Fébrile je m’en saisissais. Tracé avec du rouge à lèvres il y était écris « Tu peux sortir » Abasourdi je sortais et je tombais nez à nez avec une femme de ménage.

 

« Merde, c’est toi ! » Jeanne vêtue d’une blouse bleue délavée tenait, tel un drapeau, une sorte de serpillière fixée à un manche mal équarri. Je ne l’avais pas reconnu de suite car elle portait une sorte de calot d’un blanc sale. Elle se débarrassait de ses oripeaux, les jetaient dans une poubelle et me tirait vers la sortie. Un gros pépère nous croisait alors que nous sortions. Son regard égrillard en disait plus long qu’un discours sur ce qu’il pensait que nous venions de faire en ce lieu. Jeanne souriait. Ernesto l’apercevait et se précipitait toutes dents dehors. Mon regard noir freinait ses ardeurs. Pour se racheter il me tendait les souches d’enregistrement de nos bagages en soute. Tous les trois nous gagnions le bar où j’offris une tournée d’Urquel Pilsner à toute la bande chilienne qui s’entredéchirait sur je ne sais quel histoire de prise de contrôle du Mir dans je ne sais quel trou pourri rural du Chili. Ces gus passaient leur temps à faire des nœuds entre eux pour mieux ratiociner ensuite sur la manière la plus compliquée de les défaire. Discrètement je jetais un regard en direction du hall. L’estrade, les drapeaux et le micro avaient disparus. Je sentais les doigts de Jeanne qui effleuraient le lobe de mon oreille. « Tu vois grand macho, les pisseuses arrivent même à avoir des idées et à prendre des initiatives. Sans moi tu serais encore sur ta cuvette à ruminer... » Elle s’exprimait en français. Nos amis chiliens du Mir n’étaient pas encore abonnés aux couloirs du métro parisien. Le souriant Pinochet allait se charger de les y expédier pour qu’ils apprennent notre merveilleuse langue tout en s’époumonant dans leurs flutes de pan.     

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