Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 02:18

Comment allions-nous faire pour nous éclipser sans éveiller l’attention de nos cerbères ? L’avion décollait au milieu de l’après-midi et, par chance, l’aéroport se situait à quelques kilomètres de notre hôtel. L’achat de nos billets, via l’agence d’Air France à Prague, fut le premier test de notre capacité à passer au travers des mailles du filet. Mon choix de la Compagnie Française, qui assurait la représentation de SAS dans la capitale tchécoslovaque, n’était pas du tout innocent. Je m’y étais rendu sitôt que nous avions formé le projet de nous éclipser et j’avais remarqué que le personnel y était jeune et français. Ce constat m’avait mis en confiance car la mauvaise conscience des français vis-à-vis de ressortissants algériens, surtout celle de la génération qui n’avait pas participé sous les drapeaux au conflit, me paraissait un gage d’un service rapide et discret. Jeanne se chargeait de l’achat et tout se déroula pour le mieux. J’ignorais si les services de la police aux frontières examinaient les listes des noms des passagers en partance. Le risque existait mais nous devions bien évidemment le courir. Restait maintenant à organiser le scénario de notre départ. Devions-nous partir ensemble ou prendre des chemins séparés ? Nous optâmes pour la seconde branche de l’alternative, plus discrète, en convenant, bien sûr que si l’un de nous deux se faisait choper avant l’arrivée dans l’aéroport, l’autre ne monterait pas dans l’avion. J’avais tenté de convaincre Jeanne de partir si c’était moi qui me retrouvais dans cette situation. « Moi je ne risque pas grand-chose, alors que toi tu es vraiment dans le collimateur des cosaques... » Elle refusa.

 

Officiellement, le matin de notre départ, Jeanne serait malade et garderait la chambre. En fait, avant que le jour ne se lève, elle partirait en petites foulées, traverserait le massif forestier fort bien balisé pour aller se réfugier au petit matin dans un parc animalier où elle jouerait les touristes jusqu’à la fin de la matinée. Notre chance c’est que le personnel de service de l’hôtel, que nous avions arrosé de dollars, nous avait à la bonne et il ne viendrait pas fourrer son nez dans notre chambre ce matin-là. Restait à régler les modalités de mon propre départ. Pour donner le change je décidais de beaucoup me montrer, d’aller et de venir auprès des officiels, de les saturer de ma présence pour que le moment venu ils ne s’étonnent pas de mon absence. Pour arriver dans de bonnes conditions à l’aéroport je devais m’éclipser sitôt le déjeuner. Nos amis tchécoslovaques, pour mieux surveiller nos aller-venues, nous transbordaient dans de petits autobus ou même parfois dans des limousines. Jeanne et moi nous nous étions soumis sans rechigner à cette contrainte. Toutes nos escapades, avec leur assentiment, se déroulèrent dans la bonne ville de Prague, pour des temps limités, et avec des motifs culturels. De plus, le temps passant l’attention de nos chiens de garde s’émoussaient. Notre bonne conduite les endormait. Plutôt que d’inventer un gros bobard j’optai pour un coup de poker.

 

Chaque jour, une camionnette conduite par un vieux pépère très porté sur le schnaps se rendait à l’aéroport en début d’après-midi pour aller récupérer la presse internationale qui était ensuite distribuée aux différentes délégations. Mes relations avec le préposé étaient des meilleures. Je lui avais, en effet, procuré une bouteille de Cognac que j’avais déniché dans un magasin d’Etat réservé aux hiérarques auquel lui, simple pékin, n’avait pas accès. À plusieurs reprises je l’avais accompagné. Mon plan était simple mais risqué. Après le déjeuner j’annoncerais très officiellement que je devais me rendre à l’ambassade d’Algérie pour y réceptionner des documents arrivés par la valise diplomatique. Les seconds couteaux des services de Sécurité sont toujours très respectueux vis-à-vis de ceux qui manient des documents de ce type. Ma demande les prendrait de court. La bureaucratie à en horreur l’improvisation. Afin de leur sortir une épine du pied je proposerais d’accompagner le préposé à la presse à l’aéroport puis de là je prendrais le bus pour me rendre à l’ambassade. De nouveau c’était risqué mais jouable. Si tout fonctionnait comme je l’envisageais à l’aéroport il me serait facile de me défaire du brave pépère. Dernier point d’importance : nous ne pouvions, sans éveiller les soupçons des douaniers, partir pour l’Amérique du Sud sans bagage. Jeanne ne pouvait faire son petit footing munie d’une valise et moi partir à l’ambassade avec armes et bagages. C’est Ernesto, l’amoureux transi qui me procura la solution.     

Partager cet article
Repost0
13 juin 2010 7 13 /06 /juin /2010 02:09

Tout allait trop  bien pour que ce fusse honnête. Notre sortie sans accroc de la nasse berlinoise, en dépit du baratin de Sacha, m’intriguait. Je n’en laissais rien paraître à Jeanne. Après une nuit où nos corps s’accordèrent au-delà de mes espérances elle me témoignait une confiance sans limite. Pour passer le temps elle jouait au tennis sur un cours en terre battue plein de nids de poule avec la colonie des mâles sud-américains. Ceux-ci, les argentins surtouts, la draguaient sans se soucier de ma présence. Nos surveillants officiels me semblaient bien trop bienveillants, trop coulants, obséquieux jusqu’à l’écœurement. Alors, comme je n’avais strictement rien à faire et que cette cavale inopinée bouleversait tous mes plans, je m’employais à lever mes doutes. Que les services soviétiques appuyés par leurs diligents collègues est-allemands aient perdu aussi facilement notre trace dans une ville truffée de mouchards professionnels, de flics, m’amenait à conclure que notre cavale était entre leurs mains. Que souhaitaient-ils faire de nous lorsqu’ils nous coinceraient dans la souricière choisie par eux ? Des exemples pour leur propagande contre les vilenies des affreux impérialistes américains. Pensez-donc, une Mata-Hari ayant entraîné, par la séduction de ses charmes, un haut dignitaire du régime soviétique à tomber dans l’enfer du jeu et à se retrouver dans l’obligation d’être à leur solde, accompagnée d’une vermine gauchiste elle aussi à la solde de l’Ouest. Du pain béni ! Si cette hypothèse, qui tenait la route, se révélait exacte, il me fallait très vite, sans éveiller les soupçons de nos accompagnants, prendre mes manipulateurs à leur propre jeu.

Mon seul et mince atout s’appuyait sur ma capacité d’anticipation face à des adversaires, certes retors, mais lourds, obéissants à une chaîne hiérarchique peu réactive. L’esprit en éveil je cherchais, en vain, une occasion de faire faux bond à notre petit groupe de rosbifs boutonneux. Nous devions repartir, direction Varsovie, dans cinq jours. Nous retrouver aux portes de l’empire soviétique me renforçait dans l’idée que c’était là que la tenaille allait se refermer. La première ouverture vint de Jeanne qui, au détour d’une conversation, m’informait que deux de ses partenaires chiliens, membres du MIR , regagnaient leur pays car ça chauffait dur pour le bon docteur Allende. Les accompagner ! Sous quel prétexte ? La solidarité bien sûr mais je ne pouvais pas passer par la voie ordinaire pour les visas car, en dépit des lenteurs de réaction de mes sbires, nous risquions de ne pas dépasser la salle d’embarquement de l’aéroport de Prague. Le soir, au dîner, même je demandais sans explication de céder aux charmes d’Ernesto, le moins moche des chiliens. À ma grande surprise elle s’exécutait sans protester. Au petit déjeuner, l’as de la raquette et de la flute de Pan paradait comme un petit coq de combat. Je bichais car je pouvais ainsi enclencher la deuxième phase de mon plan : le persuader, via la belle Jeanne, de se rendre illico à l’ambassade d’Algérie pour obtenir en urgence deux visas pour prendre le vol 2616 de SAS en partance de Prague pour Quito via Schiphol. Notre Ernesto sous l’effet de ses phéromones ne fit aucune objection et accepta nos conditions de discrétion. Sous un prétexte fumeux il quittait une séance où d’augustes maîtres nous vantaient les mérites de l’expression du réalisme prolétarien dans la danse contemporaine.

 

Pour bien comprendre la mécanique en œuvre, il faut se garder de comparer le temps d’aujourd’hui à celui d’une époque où les liaisons entre les ambassades et leur pays d’origine ne bénéficiaient pas des moyens modernes et rapides de communication. Le téléphone comme les télescripteurs étaient utilisés avec parcimonie car les grandes oreilles américaines tétanisaient les services d’en face. Pour les visas le poste gardait une capacité d’appréciation et c’est ce qui nous sauva d’un contrôle tatillon. L’urgence, ma carte du Parti, emporta la décision et le fonctionnaire déploya un zèle qui nous permit d’obtenir en un temps record les sésames des autorités tchèques. Là encore, ce ça peu apparaître étonnant, alors que nous étions surveillés comme du lait sur le feu, mais ce n’était que la conséquence du fait que les gens d’en face croyaient avoir tout prévu sauf que nous nous risquions à quitter le territoire munis de documents en règle. Les fonctionnaires compétents, non informés, se hâtèrent de faire plaisir à des ressortissants de partis frères s’embarquant à la hâte pour soutenir un président affichant ses amitiés avec Castro. Restait maintenant pour nous à exécuter la partie physique de notre évasion et là nous allions devoir jouer serré. Ernesto, prêt à gober le moindre des bobards de Jeanne, pris pour argent comptant que nous nous retrouverions dans l’avion car auparavant nous devions nous rendre à l’ambassade d’URSS pour que l’attaché culturel nous remit un message de soutien aux élites intellectuelles du Chili. C’était si gros comme ficelle que je crus qu’il allait avoir des doutes. Il n’en fut rien. Au cours de la dernière nuit dans notre hôtel perdu dans les bois Jeanne l’épuisait.       

Partager cet article
Repost0
6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 02:09

L’adresse de Sacha se révéla être celle d’un temple luthérien où un pasteur acétique flanqué d’une servante sans grâce nous accueillirent avec une économie de paroles qui cadrait bien avec le climat pesant de la capitale de la RDA. En dire le moins possible ici participait à l’instinct de survie : personne ne comptait sur personne, les liens sociaux se résumaient à une forme très accomplie d’ignorance mutuelle doublée d’un état d’indifférence profond sur le malheur des autres. Ils sortaient, comme leurs frères de l’Ouest, vaincus, cabossés, affamés, asservis, mais eux se retrouvaient parqués, retenus prisonniers par un parti qui se disait frère du grand vainqueur soviétique. Plus de repères, la grande machine à laver les cerveaux opérait pour que l’Histoire officielle essore le passé de la vieille Allemagne et serve de moule au soi-disant Homme Nouveau Socialiste. Je supposais que nos hôtes, sans être des opposants, ni même des résistants, devaient rendre des services à Sacha en échange d’une liberté d’action relative pour l’exercice de leur culte. Ils nos installèrent sur des lits de camp dans une soupente au-dessus de la salle paroissiale de réunion. Jeanne semblait totalement absente, elle me suivait sans piper mot.

 

Sacha se pointait comme un chat, selon ses bonnes habitudes, au beau milieu de la nuit alors que nous dormions après avoir ingurgité un dîner composé de pommes de terre à l’eau et de harengs saurs arrosés d’une bière immonde. Jeanne dormait à poings fermés. Assis sur le bord de ma couchette, Sacha m’informait qu’il allait nous exfiltrer d’ici sous le couvert d’une troupe de jeunes comédiens anglais que le British Council qui, après avoir entamé sa tournée par Berlin-Est, partait le surlendemain pour le Festival International du Théâtre de Prague. La chance nous souriait, le régisseur et son assistante venaient de contracter la coqueluche. Nous prendrions leurs places nombre pour nombre. J’informai Sacha de nos nouvelles identités, n’allaient-elles pas poser problème au sein de ce groupe de jeunes rosbifs. Sacha haussa les épaules : « ils n’auront pas d’autre choix que de gober mon histoire. D’ailleurs, ils sont tellement cons que je suis persuadé qu’ils vont trouver ça terriblement excitant d’accueillir deux bronzés. Surtout que ta compagne me semble pourvue de tout ce qu’il faut pour exciter leur libido de boutonneux. » Je m’inquiétai des visas. « Entre pays frères c’est relax, et d’autant plus que vous êtes officiellement des protégés de Boumediene... » me rétorquait un Sacha plus intéressé par la contemplation du corps de Jeanne endormie que par mes inquiétudes. D’un ton désinvolte il ajoutait « le plus difficile pour vous sera de sortir de la nasse des pays du Pacte de Varsovie. Là il vous faudra jouer serré... »

 

Le car dans lequel nous embarquâmes, un British Leyland, avait des allures de bus psychédélique avec sur ses flancs des fleurs peintes cernant des décalcomanies de portraits de Marx, Gandhi, Castro, des Beatles et bizarrement de la Reine d’Angleterre et son porte-bagages couvert d’une bâche bleue arborant la colombe de la paix. Nous gagnâmes, Jeanne et moi, les places du fond qui nous étaient réservées. Les saluts furent joviaux mais nous dûmes nous habituer à nos nouveaux prénoms : Mohammed et Sonia. Le voyage se passa sans incident et nous nous retrouvâmes à la tombée de la nuit dans un hôtel pour congrès, en lisière de la ville, genre monstruosité de verre et d’acier à la sauce soviétique. Après un dîner, où je ne saurais dire ce que nous avons ingurgité, dans une salle à manger sinistre, nous descendîmes dans le bar de l’hôtel au sous-sol où les colonnes de pierre et les fresques se voulaient représentatives de la grandeur des Habsbourg. C’était totalement grotesque. Quelques grosses pouffiasses buvaient du Coca-Cola à la paille en jetant des regards autour d’elles pour repérer d’éventuels festivaliers étrangers égarés qu’elles pourraient ferrer et, peut-être, attirer dans leur lit. Depuis notre arrivée nous étions flanqués de trois accompagnateurs officiels. Sacha m’avait prévenu « c’est l’usage, tu fais comme si tu ne le remarques pas. Votre chambre sera fouillée. Ne jouez jamais au plus malin. Souriez sans arrogance ça les rassurera... » Très vite j’avais compris qu’en fonction de l’ordre hiérarchique le lourdaud Conrad, amateur de Pilsner, s’accrochait à mes basques ; que le grand Horst, avec ses faux airs d’intellectuel, pistait Jeanne ; et que, la très revêche Frau Doktor Bahr de l’ambassade d’Allemagne de l’Est à Prague surveillait tout le monde. Une folle gaieté régnait à notre table où seul Horst tentait d’animer un semblant de conversation avec Jeanne qui jouait à merveille l’effarouchée du sérail. Moi je ne cessais de penser à nos retrouvailles dans notre chambre au lit très étroit.

Partager cet article
Repost0
30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 02:00

Sacha au téléphone fit l’âne qui veut avoir du foin, il se rua avec complaisance dans mon histoire de réponse à sa demande d’acquisition des œuvres complètes de Lénine. Pour ne pas éveiller les soupçons d’éventuelles et quasi-certaines grandes oreilles notre entretien fut assez bref. Sans que j’aie la peine de le lui demander Sacha me fixait un rendez-vous à l’Alte Nationalgalerie sur l’île aux Musées pour le lendemain à l’heure du déjeuner. Y aller présentait le risque de me voir contrôler mais Conrad auprès de qui je m’en inquiétais me rassura illico « La clandestinité je connais » et il m’entraînait à l’étage dans son bureau encombré de livres et de piles de paperasses recouvertes de poussière. « Donnez-moi vos papiers d’identité ! » S’asseyant derrière sa table sous une lampe très puissante, avec un soin d’horloger, Conrad entreprenait l’extraction de la photo de mon passeport. Toujours méticuleux et précis, penché sur son ouvrage, il m’indiquait qu’il allait m’établir un passeport de la République algérienne démocratique et populaire. « Pour vous ça présentera un double avantage : d’abord celui de la langue, vous pourrez vous exprimer en français ou en anglais sans que les nombreux gardes-chiourmes qui ne manqueront pas de vous contrôler s’en étonnent, ensuite vous bénéficierez du fait que dans nos démocraties populaires l’Algérie de Boumediene jouit, en tant que membre éminent des non-alignés, d’un grand prestige. Deux précautions valent mieux qu’une. En plus avec vos cheveux frisés et votre teint mat ça n’éveillera aucun soupçon... » J’étais bluffé mais je m’inquiétais « Et Jeanne ? » Conrad sans lever le nez me rétorquait « elle sera votre femme, une bonne musulmane dont nous pourrons camoufler la beauté par trop occidentale sous un beau foulard et des vêtements bien amples... »

 

C’est donc Mohamed Aït El Hadj, cadre du FLN, et son épouse Sonia, d’origine égyptienne, qui le lendemain reprirent le tramway, lui avec un paquet de livres sous le bras, elle, quelques pas en arrière le corps entièrement enveloppé dans un jilbab gris perle taillé dans un rideau et cousu par Emma. Nous rejoignîmes l’Alexanderplatz où nous prîmes un bus poussif qui remontait Karl-Liebknecht Strasse jusqu’à l’île aux musées. Là nous terminâmes le trajet à pied. Jeanne, pour masquer ses grands yeux verts, avait chaussée des lunettes d’écaille aux verres teintés. Son seul commentaire une fois vêtue, lorsqu’elle s’était contemplée dans le miroir de la chambre où Emma avait déposé ses vêtements, fut « mon Dieu ! » Elle avait absolument tenu à ce que je l’accompagne alors que la nuit précédente nous avions fait chambre à part. Quand nous fûmes en tête à tête Jeanne se contenta de se déshabiller en silence. Pour garder mon sang-froid je m’étais assis sur une bergère près d’une fenêtre et je tentais vainement de ne pas contempler son effeuillage. Jeanne me tournait le dos. Ce fut d’abord son corsage puis sa jupe qu’elle laissait glisser, après avoir tiré d’un coup bref la fermeture-éclair, au long de ses cuisses. Déjà j’avais le souffle court de la voir ainsi juchée sur ses talons aiguilles avec ses seuls bas, son porte-jarretelles et sous-vêtements blanc. Elle dégrafait son soutien-gorge, le jetait sur le couvre-lit puis marquait un temps d’arrêt. « Venez! » Alors que je me relevais elle voltait, me faisait face et entreprenait de se débarrasser de son minuscule slip en se penchant vers moi. « Vous jouez à quoi ? » Alors que le minuscule morceau de dentelle atteignait ses chevilles elle se redressait, pointait son regard embué vers moi « à exorciser ma peur... »

 

Dans le bus Jeanne me murmurait « je ne vous plais pas... » Je haussais les épaules « je ne profite jamais des personnes en état de faiblesse ! » Elle pouffait « Menteur ! Vous êtes un prédateur impitoyable... » Du tac au tac, entre les dents, je la cinglais d’un « je suis un romantique qui a en horreur les allumeuses ! » Jeanne se cabrait. Je ne lui laissais pas le temps de réagir « nous verrons cela ce soir ma très chère épouse... » Son soupir rageur me comblait d’aise. L’île aux musées se situait sur la Spree et alors que nous longions ses berges un cycliste nous dépassait en carillonnant. Quelques centaines de mètres plus loin il se délestait d’un petit sac de sport qui roulait sur le macadam. J’allongeais le pas après m’être assuré que personne n’avait repéré le geste du cycliste. Surprise, Jeanne se figeait. Je la hélais « Viens, le cycliste c’était Sacha » Mon soudain tutoiement lui tirait un sourire. Le sac ne contenait qu’une clé accrochée à un de tube en laiton fermé à ses deux extrémités par des vis. Sacré Sacha toujours aussi soucieux de la sécurité. Dans le tube un papier sur lequel notre apprenti espion avait dactylographié, une adresse et une heure : 21h, à l’aide d’une machine à écrire qui ne devait pas être de la première jeunesse. Comme nous avions toute une journée à tirer avant de rejoindre le lieu de rendez-vous de Sacha et qu’il faisait beau je n’eus aucune peine à convaincre Jeanne qu’il nous fallait jouer aux parfaits touristes dans les musées de la très souriante RDA.

Partager cet article
Repost0
23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 02:22

Le moment de surprise passé, sans mot dire, nous emboitions le pas de la vieille dame trainant ses savates, et dont le chignon de guingois ressemblait à une pièce-montée en déroute, pour nous rendre tout au bout d’un long couloir débouchant dans une véranda encombrée d’un capharnaüm de plantes et de statues de plâtre. Dans les bras de l’une d’elle un gros matou gris aux yeux orange nous toisait sans agressivité. Jeanne frissonnait. La vieille dame, toujours dans un français chantant, s’adressait au mur vert « Conrad, tu as des visiteurs... » et, se tournant vers nous, elle disait d’un air tendre « il devient de plus en plus sourd... » Le matou gris sautait de son promontoire pour venir se frotter aux chevilles de la vieille dame alors qu’émergeait de la masse des plantes un petite homme en blouse blanche dont les yeux de myope, surmontés de sourcils filasse d’un blanc resplendissant, nous observait avec un réel étonnement. Il s’avançait vers nous en souriant « si Emma m’appelle en français c’est que vous êtes Français... » De concert, Jeanne et moi l’assurions que oui, nous étions bien des Français. Conrad, pince sans rire, tout en nous serrant avec effusion la main, surtout celle de Jeanne, nous taquinait « même si mon plaisir est immense je ne permettrais pas de dire : quel bon vent vous amène car ici aucun vent n’est bon et, comme je pense que je dois au hasard votre venue c’est que vous avez des soucis » Nous approuvions. « Emma, voudrais-tu nous préparer du thé ? »

Nous passâmes dans un petit salon. Conrad, très disert, avant même que nous n’ayons exprimé la moindre demande, nous assurait qu’il ferait tout pour nous aider. « Je suis un ancien des Brigades Internationales. J’ai vécu plus de 10 ans en France et c’est là-bas où j’ai épousé Emma. Vraiment vous ne pouviez pas tomber mieux. Qui vous a amené jusqu’ici ? » Je repensai au rouquin qui nous attendait dehors. Conrad s’esclaffa lorsque Jeanne lui précisa que le gamin nous avait conduits chez lui parce que nous cherchions un docteur « Vous savez ici tout le monde est Her Doctor. Mais pourquoi diable cherchiez-vous un docteur ? L’un de vous est-il souffrant ? » Je le rassurai en expliquant que nous cherchions surtout un téléphone. Conrad chaussa ses lunettes qu’il avait jusqu’ici juché sur son front. « Vous ne seriez pas un peu flic sur les bords pour avoir l’idée de venir chez un médecin pour téléphoner. C’est astucieux. Vous savez j’ai tellement joué avec eux que je les lis à livre ouvert. Malheureusement ici nous n’avons même plus de flics mais rien que des mouchards, ça pullule, rien que des petits cafards qui grouillent. Si vous n’étiez pas tombé sur moi, même un homme ayant prononcé le serment d’Hippocrate aurait été capable de vous dénoncer. Tout le monde ici à peur, tout le monde ici crève de peur, nous sommes gouvernés par des petits hommes sans idéaux qui flattent les plus bas instincts. Ce pays, lorsque le gros Ours, pour des raisons que j’ignore, retirera sa grosse patte protectrice, s’effritera, se désagrègera, se désintègrera. Il ne restera rien. Même pas ce fichu mur... »

Emma avait fait entrer le petit rouquin qui s’empiffrait de gâteaux en buvant un soda. Je fis part de mon marché avec lui. Elle s’expliqua en allemand avec le gamin qui, le nez dans la crème, l’écouta sans broncher. Emma m’expliqua qu’il valait mieux que ce soit elle qui s’occupe de l’acquisition du fameux ballon car la détention d’un aussi gros billet vert par un gamin éveillerait les soupçons et le risque était grand que la police politique remonte la filière. J’en convins en ajoutant que nous désirions aussi que les risques qu’ils prenaient pour nous aient une contrepartie. Elle se récriait « Si vous voulez que Conrad vous fiche à la porte proposez-lui vos dollars. » Le dit Conrad plongé dans l’observation attentive des genoux de Jeanne restait de marbre. Quand je lui communiquais le numéro de Sacha il fronçait les sourcils et se récriait « mais c’est le préfixe des numéros du 103 de la Ruschestrasse. Qu’est-ce que vous voulez au juste ? Me compromettre ? Qu’est-ce qu’un vieux débris comme moi peut-il encore gêner ? Vous êtes qui ? » Je soupirai « un agent dormant des services français... » Il branlait sa belle tête « mais alors qu’est-ce que vous foutez ici en cavale ? » Jeanne prenait les devants « C’est à cause de moi ! » Cette seule déclaration rassurait le vieil homme qui se levait en m’enjoignant de le suivre « Venez ! Votre ami il mange à quel râtelier lui ? » Ma réponse ne parut pas le surprendre « Il n’en sait rien lui-même... »

 

Partager cet article
Repost0
16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 02:09

« Votre Wladimir voulait passer définitivement à l’Ouest... » Jeanne se crispait. Je lui serrais très fort le poignet : « L’heure n’est pas aux cachoteries. Dites-moi tout ce que vous savez ! » Elle soupirait « Mais je ne sais rien... Wladimir n’était pas très bavard... » Je changeais de pied pour la déstabiliser « À votre avis, pourquoi s’est-il suicidé ? » Sa réponse me laissait pantois « Qui vous a dit qu’il s’est suicidé ? » Je ricanai « Vous ! » Butée elle répliquait « Wladimir n’était pas homme à se tirer une balle dans la tempe ! » Furibard je la tançais « Alors, donnez-moi votre version... » Jeanne fronçait les sourcils et lâchait, comme à regret, « ce sont ses créanciers... » Le déstabilisé c’était moi « ses créanciers, quels créanciers ? » Elle minaudait « ceux à qui il empruntait de l’argent... » La moutarde me montait au nez « ça suffit, crachez-le morceau, le temps presse ! » Jeanne tirait un petit mouchoir pour se tamponner les yeux. « Vous n’allez pas pleurnicher ! » Elle se cabrait « Non, dès que je suis contrariée je fais de la conjonctivite. » J’éclatais d’un petit rire nerveux « Pas possible, vous êtes contrariée, mais qu’est-ce qui peu bien vous contrarier ? Moi ?» À mon grand étonnement elle posait sa tête dans le creux de mon épaule en chuchotant « Bien sûr que non, je vous trouve formidable... Vous avez des nerfs d’acier... Un peu comme Wladimir...» La comparaison m’emplit cette fois-ci d’une réelle hilarité. « Jeanne nous sommes à Berlin-Est, moi sans sauf-conduit, vous, si je puis dire, vous avez un macchab sur les bras, et vous ne trouvez rien de mieux à me dire que je suis superman. Nous nageons dans le bonheur. Pourquoi votre beau Wladimir avait-il des dettes ? » La réponse fusait « Il jouait ! » Mes neurones opéraient une connexion rapide. « Au poker ? » Elle opinait. « Où ? » Elle murmurait « au consulat ». Tout devenait limpide. Je vérifiais mon intuition : « Ses partenaires : des américains, sans doute... » Elle hochait la tête.

Le tramway arrivait à son terminus. Nous descendions en donnant l’impression aux autres voyageurs que nous étions familiers du lieu. Pourtant, juchée sur ses hauts talons, avec ses vêtements luxueux, Jeanne jurait au milieu de ce petit monde gris, mal fagoté, dont la tristesse suintait par tous les pores de la peau de cette cohorte de mal nourri. Il me fallait vite trouver un téléphone pour joindre Sacha à son bureau. Tout mon plan reposait sur ses épaules. La cité, avec ses barres parallèles, ressemblait à un alignement de sinistres clapiers bordé d’arbres rachitiques poussant sur des plaques d’herbe rare. Plus rare encore, les cabines téléphoniques, je commençais à m’inquiéter. Jeanne accrochée à mon bras me suivait sans piper mot. Sur une portion de terre battue des gamins frappaient dans un ballon de cuir dégonflé. « Vous parlez bien l’allemand je suppose ? » Jeanne me répondait que oui. « Et vous avez des dollars... » Son bien sûr m’indiquait qu’elle devait en posséder un beau paquet. Je l’entrainais vers l’aire de jeu. Le plus petit des gamins, un rouquin, qui faisait office de gardien de but entre deux poubelles, nous regardait nous approcher avec un regard où se mêlait crainte et intérêt. Je briffais Jeanne « Vous allez lui proposer de l’argent pour qu’il s’achète un nouveau ballon en échange d’un petit service... Nous conduire chez un médecin. » Jeanne marmonnait étonnée « Qu’allons-nous aller faire chez un médecin ? » Je raillais « Voir si vous êtes enceinte des œuvres de votre beau Wladimir ! » Avant qu’elle ne se fâche vraiment j’ajoutais « nous allons téléphoner à mon ami Sacha. »

Dans l’intervalle qui nous restait encore à franchir pour rejoindre le gamin aux taches de son Jeanne trouvait le temps de s’inquiéter. « Mais ils vont nous dénoncer » Je la rassurais « Pourquoi diable nous dénonceraient-ils ? Les gamins vont s’acheter un beau ballon et notre toubib empocher de quoi améliorer sérieusement l’ordinaire. Vous savez, ici, le patriotisme claironné par la propagande de leur bel Etat démocratique ne résiste pas aux beaux billets verts. Ils ont faim...» Les mains dans les poches le rouquin toisait Jeanne comme un petit coq. Les autres cessaient de jouer. Jeanne, dans un allemand rapide, exposait la transaction. Le petit mec tendait la main. Jeanne ouvrait son sac et sortait un billet de 20 dollars d’un beau portefeuille en cuir gold. Les yeux du rouquin s’écarquillaient. Je retenais la main de Jeanne. « Il nous conduit d’abord. Le paiement en port du » Jeanne traduisait. Le gamin lui empoignait la main et la tirait vivement. Elle se tordait les pieds mais le gamin accélérait. Après avoir contourné un long bâtiment de briques nous débouchâmes sur une petite place entourée de pavillons assez coquets. « Dites-lui que nous doublons la mise s’il nous attend. » Jeanne transmettait. Le gamin souriait dévoilant une denture chaotique. Nous étions devant un portillon donnant sur un jardinet. Le gamin sonnait. Une vieille femme en blouse noire entrouvrait la porte. Le gamin s’expliquait. Au fur et à mesure de ses explications les yeux de la bonne femme s’écarquillaient. Avant même qu’il en eut fini elle ouvrait brusquement la porte et nous faisait signe d’entrer. Le rouquin restait dehors. Le hall empestait le désinfectant. Jeanne profitait d’un miroir pour remettre de l’ordre dans sa coiffure. La vieille nous introduisait dans un salon dont les fauteuils étaient recouverts de housses. En dépit de son invitation à nous asseoir nous restions debout. « Dis-lui qu’elle nous mène de suite chez le toubib ! » Jeanne n’eut pas le temps de traduire, la bonne femme répliquait « J’ai compris, suivez-moi... »

Partager cet article
Repost0
9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 02:06

« Mais encore, chère Jeanne ? » L’ironie de ma question la mettait hors d’elle : « Vraiment ce n’est pas le moment de jouer les jolis cœurs. Je suis carbonisée et si je ne trouve pas une vraie planque dans la demi-heure qui vient je suis bonne pour le 103 de la Ruschestrasse avec un bon de sortie immédiat pour le goulag ». D’un geste brusque je la saisissais par le bras et l’immobilisais face à un arrêt de tramway. Ses chevilles se tordaient et, si je ne l’avais pas retenue d’une main ferme, elle partait en vrille. « Lâchez-moi, vous me faites mal ! » Rouge pivoine, elle tentait de me faire lâcher prise. Par bonheur aucun passant ne prêtait attention à nous. « Maintenant Jeanne vous fermez votre gueule, vous vous calmez, vous me prenez le bras avec tout l’amour dont vous vous sentez capable à mon égard et nous attendons tranquillement le prochain tramway » Je n’avais pas élevé la voix mais mon ton ne laissait aucun doute sur mes intentions. Pourtant Jeanne se regimbait « vous n’y pensez pas. Je n’ai pas une seconde à perdre... » Ma poigne ferme la maintenait immobile. « Pauvre conne, courir est le meilleur moyen de vous faire repérer. Vous allez m’obéir sans discuter et me suivre... » Elle me fusillait du regard « et pourquoi vous suivrais-je ? » Le tramway se pointait dans un bruit infernal de ferraille crissant. Je gueulai « parce que vous n’avez pas le choix ma belle et parce que je suis un putain de flic qui ne pense qu’à vous sauter... »

Estomaquée mais enfin silencieuse, Jeanne tendait deux tickets au contrôleur du tramway. Je l’entraînais au milieu du wagon. Elle s’asseyait en tirant sur son bout de jupe droite. Je me penchais vers elle raide comme la justice pour lui murmurer à l’oreille « Rassurez-vous, je ne baise qu’avec consentement » Elle lâchait entre ses belles dents « Goujat ! » Je lui prenais la main « c’est la seule thérapie que j’ai trouvé pour lutter contre votre panique. Désolé ! » Je sentais sa main moite frémir et, sourcils froncés, elle retrouvait un peu de sérénité : « Vous êtes vraiment désolé ? » Je lui caressai la joue « mais oui je le suis la belle mais l’heure n’est pas, selon votre expression, à jouer les jolis cœurs. En peu de mots dites-moi ce qui vous est arrivé à l’ambassade ? » Inquiète de nouveau Jeanne jetait un regard circulaire pour s’assurer qu’aucune oreille ne trainait près de nous. Elle inspirait une bouffée d’air. Le tramway s’immobilisait. Deux policiers en uniforme montaient. Jeanne frémissait. Je l’attirais vers moi. Elle se laissait aller. « Ne vous inquiétez pas, ces deux là ne sont au courant de rien. Dites-moi tout pour que je puisse valider la petite idée qui me trotte dans la tête. » Je sentais le gras de sa cuisse se presser contre la mienne. Mon érection fut immédiate. Jeanne dans un souffle murmurait « vous avez un plan pour me sortir de là ? » J’opinai.

-         Wladimir s’est tiré une balle dans la tête.

-         Qui est Wladimir ?

-         Mon amant.

-         Mais encore ?

-         Le premier secrétaire de l’ambassade d’URSS à Berlin.

-         Vous l’avez connu comment ?

-         Lors d’un tournoi de tennis.

-         Où ?

-         Ici.

-         Et comment ça c’est passé ?

-         Dans les vestiaires.

-         Ok, mais après...

-         Il m’a délivré un sauf conduit et je le rejoignais à l’ambassade.

-         Etrange comme procédure...

-         Pourquoi parlez-vous de procédure ?

-         Il était marié ?

-         Je suppose que oui.

-         Ça ne vous a jamais étonné qu’il affiche sa liaison avec vous de façon aussi ostensible à l’ambassade ?

-         Mais nous ne faisions rien dans son bureau à l’ambassade.

-         Vous faisiez quoi alors ?

-         Je lui donnais des cours de français.

-         Vous plaisantez...

-         Non, je lui enseignais vraiment le français et sa secrétaire assistait à mes cours.

-         Mais alors, vous faisiez ça où et quand ?

-         Chez moi.

-         Chez vous, à l’Ouest...

-         Oui.

-         Comme c’est étrange...     

Partager cet article
Repost0
2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 02:13

« Mais qu’est-ce que fichait ici cette belle tige ? » Reprenant mes esprits j’abandonnais mon vélo le long d’une palissade de chantier pour emboîter lui emboîter le pas. Marcher avec des talons aiguilles est un art, une esthétique qui ne va bien qu’aux déjà grandes. Celles qui veulent se hausser, tricher, ne font que se dandiner telles des dindes ridicules se promenant au milieu des flamants roses. Jeanne, avec ses abdos en béton de tenniswoman, enchainait ses courtes foulées avec une fluidité qui conférait aux ondulations de sa croupe ferme un tangage harmonieux. Comme pour ajouter à la difficulté, la mâtine, portait une jupe droite étroite qui limitait l’allonge de ses compas. Toutes autres que la belle Jeanne, eussent sautillées, se serraient tordues les chevilles sur un macadam inégal, empli de nids de poules, auraient perdues de leur superbe. Elle altière, le buste projeté, le menton tendu sans arrogance, déjouait tous les pièges et filait vers le quartier des ambassades. Je laissais entre nous une belle distance afin de ne pas me faire repérer. Mon avantage c’est qu’à aucun moment elle ne pouvait m’imaginer présent à Berlin-Est. À plusieurs reprises, alors qu’elle attendait aux feux tricolores pour traverser une avenue, en me plaçant dans un angle mort, je pouvais l’observer de profil. Souriante, à peine maquillée, les deux premiers boutons défaits de son corsage blanc donnaient à sa poitrine exposée une candeur mystérieuse. Pour moi, il ne faisait aucun doute elle se rendait à un rendez-vous galant.

 

Même si ça peu paraître étrange cette perspective me portait au plus haut point d’ébullition. Elle éveillait en moi l’instinct de voyeur. Mon imagination carburait à plein régime. Je la voyais entrer dans un grand hôtel. Monter dans une chambre où l’attendrait un hiérarque du régime. Je soudoierais le portier et je la suivrais. À l’étage je volerais un passe pour me glisser dans la chambre voisine. Avant même que les deux amants aient eu le temps de s’étreindre j’aurais enjambé tous les obstacles pour me retrouver sur le balcon. Bien sûr la porte-fenêtre serait entre-ouverte et le vent gonflerait légèrement les rideaux. Sous cette protection illusoire je verrais un grand type en uniforme vert-de-gris la défaire avec frénésie. D’abord le corsage d’où jailliraient ses seins qu’il désenclaverait d’un geste sec. La fermeture-éclair de la jupe droite filerait le long de sa hanche laissant jusque ce qu’il faut d’espace pour que le cylindre de tissu entame une descente au long de ses cuisses gainées de soie couleur chair. L’émotion m’étreindrait face au spectacle de Jeanne, debout, poitrine nue, en porte-jarretelles prête à subir l’assaut de son amant. Celui-ci lui intimerait l’ordre d’ôter son petit slip de dentelle. Elle s’exécuterait avec grâce dans une gestuelle lente qui m’offrirait la vision sublime de ses fesses hautes. J’en tremblais de désir. Oui il la prendrait en levrette, offerte à son va-et-vient asynchrone de type ridicule avec son pantalon tire-bouchonné sur ses chevilles. J’enrageais. Jeanne se faisait poissonnière, charretière, exhortait son étalon à plus de vigueur, le suppliait de la réduire à l’état de putain. Imperceptiblement je m’étais rapproché d’elle et je m’aperçus même pas que nous nous trouvions face à une grille encadrée par deux guérites où deux factionnaires, munis de kalachnikov, arboraient sur leurs casquettes et leurs uniformes l’étoile rouge de l’Union Soviétique.

 

« Merde ! Jeanne entrait dans l’ambassade d’URSS comme on entre dans un moulin et c’était à peine si les gardes ne lui présentaient pas les armes » J’en restais pantois et je n’eus d’autres ressources que de continuer ma marche jusqu’à un petit square où je trouvai refuge. Mon trouble amoureux c’était évaporé pour laisser la place à une foule de questions. Comme ici tout le monde espionnait tout le monde sans doute travaillait-elle pour le compte du KGB. Je m’asseyais sur un banc face à deux vieux qui me regardèrent d’un air soupçonneux. Ma tenue ne correspondait guère aux canons vestimentaires des démocraties populaires. Pour les rassurer je leur décochai le plus affriolant de mes sourires. En réponse ils pointèrent leurs regards vers le bout de leurs godasses miteuses. Tout en surveillant l’entrée de l’ambassade je moulinais mon hypothèse et plus je la moulinais plus elle me paraissait peu vraisemblable. En effet, jamais une occidentale au service du KGB ne se pointerait au grand jour, la bouche en cœur, au grand jour, chez ses employeurs. À la minute même elle serait grillée. Alors, petit à petit, mon scénario de partie de jambes en l’air reprenait des couleurs. La belle Jeanne se rendait à un rendez-vous galant et il ne faisait aucun doute que dans cette hypothèse c’était plutôt avec l’ambassadeur qu’avec son chauffeur. J’allumai une cigarette. Je vis le regard furtif, plein d’envie, des deux vieux et je me levais pour leur tendre mon paquet. Le plus décati s’en emparait d’un geste brusque. Avant même que nous échangions la moindre parole j’apercevais Jeanne qui sortait en hâte de l’ambassade. Entravée dans sa jupe droite elle s’efforçait de courir. Mes élytres décelaient un danger imminent et je me lançais à sa poursuite. En moins de deux minutes je me retrouvai à sa hauteur. Elle ne parut pas surprise de ma présence. Essoufflée, elle se contenta de me lancer tout en s'efforçant de hâter le pas « vous tombez bien je suis dans la merde jusqu’aux oreilles ! »   

Partager cet article
Repost0
25 avril 2010 7 25 /04 /avril /2010 02:14

Pour moi, simple infiltré, misérable agent dormant dans le petit monde insignifiant des frelons de la Gauche Prolétarienne, accéder au statut international de répondant d’un agent double pour le compte de deux crèmeries de l’Ouest m’apparaissait comme un réel saut qualitatif. Mon seul problème, si tant est que s’en fusse un réel, c’est que j’ignorais le degré d’information de ma maison d’origine sur l’état d’avancement de mon nouveau job. Le téléphone n’étant pas en ce temps quasi-préhistorique dans le domaine des télécommunications civiles ce qu’il est aujourd’hui je pris la décision, après en avoir discuté avec Chloé, d’aller au consulat de France voir l’attaché militaire pour m’en m’ouvrir auprès de lui et lui demander d’entrer en relation directement, via la valise diplomatique, avec Marcellin. Mon intrusion au consulat faillit tourner court dans le mesure où le consul était en congés, que l’attaché militaire était parti à la retraite sans avoir été remplacé et, qu’en tout et pour tout, il ne restait plus dans cette parcelle de France le planton et une secrétaire revêche qui ne daigna même pas me recevoir lorsqu’elle contempla ma dégaine au travers de la baie vitrée de sa cage à poules.  Fataliste je battais en retraite lorsque je me buttai à une belle et haute tige, en jupette blanche, qui serrait sur une fort belle poitrine une raquette de tennis Donnay. Un peu penaud je m’excusai en français ce qui déclencha chez elle l’expression d’un réel enchantement « enfin, un français qui ne soit pas un bidasse ! »

 

C’est ainsi que Jeanne, la copine de la fille du consul de France à Berlin, entra dans ma vie. Qualification inexacte puisque, avec un art consommé de l’esquive, elle me maintint pendant un long moment éloigné de son lit. Ce n’était pas pour me déplaire que de me retrouver dans la position d’un soupirant. Chloé venait de partir pour Milan et Sacha fourbissait ses arguments pour convaincre les services de la RDA de son utilité de l’autre côté du mur. Tel ne fut pas la décision des bureaucrates qui décidèrent de faire voyager Sacha dans les pays frères pour qu’ils puissent sonder les reins et les cœurs de certains intellectuels tentés par un éventuel voyage aller sans retour vers les douceurs du monde capitaliste. Ainsi Sacha goûta les plaisirs fades de la Convention internationale des égyptologues à Bucarest, l’ennui profond du congrès de la Fédération mondiale des syndicats à Varsovie, le néant absolu de la Foire au livre de Budapest et l’ambiance glaciale du Festival de la Paix et du chant de Leningrad.  Consciencieux comme un bon élève il mettait le moindre choriste géorgien ou la plus minable syndicaliste de Corée du Nord en fiche tout en rédigeant pour mon compte des rapports synthétiques sur les modes de propagation de la désinformation anticommuniste dans la presse du Tiers-Monde ou sur l’état d’esprit déplorable des oncologue internationaux réunis à Sofia. Moi je m’emmerdais ferme même si mon entreprise de séduction de la belle Jeanne me mobilisait.

 

Mes collègues américains, contrairement à moi, trouvait le travail de Sacha intéressant et pertinent. Les jours défilaient vides. Jeanne me rendait fou. Chloé ne donnait plus signe de vie. Sacha se consacrait avec un enthousiasme sans limite à la chasse aux femmes des diplomates africains accompagnants leurs maris dans les Congrès exotiques dont raffolaient les pays du socialisme réel. Très bonne pioche selon Bob. Que faire ? Prendre Jeanne d’assaut, je courrais tout droit à la catastrophe. Rentrer à Paris, pour quoi faire ? Partir ? Oui mais partir pour où et pour quoi faire ? Même Karen n’arrivait plus, en dépit de ses assauts répétés, à me tirer de mon ennui abyssal. Berlin me sortait par les yeux. Jeanne faisait deux pas en avant puis trois pas en arrière. Un beau matin plein de soleil j’enfourchai un vélo et je filai tout droit vers le check-point Charlie. À mon grand étonnement personne ne se souciait de ma petite personne. Mon bonjour en français aux Vopos sembla leur suffire. J’en restais pantois mais ça me requinqua. Je pédalais gaiement sur des avenues, aussi larges que des autoroutes, qui me menaient jusqu'à l'avenue Unter den Linden en passant par l'Alexanderplatz le nouveau centre-ville du « siège du gouvernement de la RDA » pour ne pas dire Berlin-Est capitale de l’autre Allemagne puisque celle de l’Ouest se contentait de Bonn. La soif commençait à me dessécher et alors que je cherchais des yeux une taverne pour m’envoyer un bock mes yeux tombèrent sur une fille perchée sur des talons aiguilles d’au moins 15 cm qui traversait au feu rouge : Jeanne. Je faillis percuter un paquet de cyclistes à l’arrêt.

Partager cet article
Repost0
11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 02:00

Le retournement de Sacha passa bien sûr par les femmes, Karen et Chloé s’y employèrent avec la rouerie du sexe dit faible en exploitant sans vergogne le goût qu’ont les nabots pour les hautes tiges. Pour ne pas éveiller de soupçons je servis d’intermédiaire en plaçant lors d’une beuverie en tête à tête avec Sacha que Chloé en pinçait pour lui. Il s’esclaffait bruyamment avant de me servir que ses responsabilités de chef lui interdisait de se laisser-aller aux folies de l’amour, baiser lui suffisait. Cette profession de foi déboucha, dès le lendemain soir, par une irruption de Sacha dans l’alcôve où Chloé qui, comme par hasard, dormait dans les bras de Karen. Elles le consommèrent, telles des mantes religieuses, sans répit, le pompant, l’asséchant, le réduisant à l’état de serpillère essorée.  La nuit n’y suffit pas, elles ne le lâchèrent qu’en fin de matinée. Karen vint me rejoindre alors que je m’apprêtais à sortir. Dans son style inimitable elle entreprit de me délester de la semence que j’avais du accumuler en pensant à elle toute une nuit sans elle. Son agenouillement fut sublime et, pendant que ses longs doigts glacés me défaisaient, elle me disait que tout ce qu’elle venait de faire avec Sacha c’était pour moi qu’elle l’avait fait, par amour. À l’instant où elle désincarcérait mon sexe déjà en érection Karen, me jurait une fidélité absolue. Moi seul pouvais revendiquer la possession absolue de son corps. J’étais son homme, son maître, le futur père de ses enfants.

Le plan de nos amis américains consistait à faire en sorte que Sacha, soi-disant démasqué par leurs services, passe le Mur pour se réfugier en RDA et, bien sûr, de continuer de travailler là-bas pour la Stasi à d’autres tâches – le travail de flicage ne manquait pas dans cette sinistre démocratie populaire – tout en entretenant, avec l’accord de ses chefs, des relations avec ses anciens copains de l’Ouest qui, bien sûr, lui fourniraient des renseignements gracieusement offerts par les services occidentaux. Ce type d’opération relevait du pur classicisme sans pour autant qu’une quelconque des parties en présence puisse réellement savoir au bout du bout qui intoxiquait qui, qui manipulait qui. Avec le recul je suis intimement persuadé que tout le monde s’en foutait, l’important c’était d’entretenir la machine, de développer le fonds de commerce du renseignement, de pomper le maximum de crédits aux gouvernements, d’entretenir l’illusion de la menace, de conforter les chefs dans leur paranoïa, de se donner l’illusion de vivre dangereusement. La grande famille des espions se serrait les coudes, elle pratiquait un marketing de l’offre très efficace pour une demande qui ne recelait aucune limite. Restait à convaincre cette bourrique de Sacha d’entrer dans notre jeu sans qu’il ait le sentiment de trahir ses idéaux.

Comme toujours la solution vint de là où ne l’attendions pas : de Sacha lui-même. Son entichement pour Chloé relevait du calcul : pour lui, elle seule, du fait de sa culture politique, de son sens aigue de la stratégie, de son goût du pouvoir, pouvait prétendre au titre envié de compagne officielle du guide suprême. Il la saoulait de ses analyses alambiquées mais elle tenait bon. Bien lui en pris car un soir, après un dîner arrosé et pour une fois plantureux car l’un de nos nouveaux camarades venaient de débarquer de son Piémont avec une valise pleine de victuailles, il se déballonna sans qu’elle ne lui demande quoi que ce soit. Pour lui, la cause de la paix, le triomphe des travailleurs, passait non par nos manifestations stupides au cœur du Berlin embourgeoisé mais par la RDA qui, en dépit de ses insuffisances, de ses atteintes aux libertés, de sa soumission aux Soviets, recelait encore des ingrédients susceptibles de bouter l’impérialisme américain hors d’Europe. Son projet, qu’il murissait depuis des mois, était de plier bagages et de passer à l’Est. Chloé tenta pour la forme de le dissuader. Imperator il la coupait « tu viens avec moi, bien sûr ! » Alléluia le poisson était bien ferré, elle lâcha du fil en l’assurant qu’elle le suivrait mais qu’il lui fallait faire un aller-retour en Italie avant. Pour encore mieux le tenir au bout de sa gaule Chloé ajoutait qu’il valait mieux qu’elle ne le rejoigne que plus tard pour que les pointilleuses autorités de la RDA évite de les soupçonner de je ne sais quel coup tordu. Sacha apprécia à sa juste valeur cette précaution et intima l’ordre à Chloé de satisfaire son péché : se caresser devant lui, ce qu’elle fit avec un réel enthousiasme.

Partager cet article
Repost0

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Archives

Articles Récents