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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 02:00

Ce fut un garçon et nous l’appelâmes Matthias en souvenir de Matthias Sandorf ;  Jasmine adorait Jules Verne et dans mon imaginaire Sandorf avait tenu une place majeure.  Le travail, puisque c’est ainsi que les douleurs de l’enfantement sont dénommées, se déroula à une vitesse vertigineuse : pertes des eaux à vingt heures, début des contractions sitôt, et à peine une heure après l’enfant paraît. Gluant, braillard mais rose bonbon avec des cheveux de jais, lui, contrairement à son vieux père, accédait à la vie la tête la première en une sublime fluidité. Jasmine, en le tenant dans ses premiers langes, décrétait qu’elle en voulait plein d’autres, une couvée, de moi bien sûr. Encore sous le choc de mon absolue inutilité, en me gardant bien de la contrarier, je caressais ses cheveux encore humides de sueur. Elle l’avait conçu, porté, nourri, alors que moi je m’étais contenté de l’envahir, de la féconder au hasard d’une de nos étreintes, et de n’être ensuite qu’un spectateur impuissant. La césure du cordon ombilical changeait tout, libéré de sa sujétion maternelle Matthias, même s’il tétait le sein de sa mère, allait pouvoir compter sur moi. Être père c’était, si je le voulais bien, aussi être mère. L’instinct maternel est une invention des mecs pour se défausser du quotidien. Moi aussi j’allais veiller, torcher, me lever la nuit, donner, écouter, consoler, puisque plus aucune barrière ne s’élevait entre Mathias et moi. Grâce à cette parfaite interchangeabilité je pouvais lui donner du temps, beaucoup de temps car, suprême privilège de mon âge et de ma condition, je disposais de mes jours sans aucune contrainte. Vers 3 heures du matin nous avions tous réveillonné autour du lit de Jasmine alors que dans son berceau Matthias dormait. Jasmine, au dessert, nous annonçait que puisque son père était d’origine grecque, nous baptiserions Matthias à l’église de rite oriental de Cargèse, que Raphaël serait le parrain et que Marie-Églantine, la nièce de mon vieux complice Raymond toujours droit comme un I en dépit de ses 90 ans, serait la marraine. Elle venait de la prévenir par sms et qu’elle l’attendait, accompagnée de son mari et de ses deux enfants, pour le Nouvel An. Lorsque tout le monde fut parti, aux environs de 6 heures, pendant que Raphaël rangeait et que Jasmine s’était assoupie je me suis installé avec mon ordinateur près du berceau. Écrire en l’entendant respirer me ravissait. Maintenant j’allais vivre à son rythme pour lui.

 

Nous ne partîmes pas, Chloé et moi, le nez au vent pour Berlin-Ouest. Les semaines qui précédèrent notre départ furent toutes entières consacrées à des prises de contact avec des camarades allemands.  Là-bas comme ici les groupuscules florissaient, la méfiance régnait face au risque d’infiltration et, comme notre réputation française de légèreté et d’inorganisation ne plaidaient pas en notre faveur, nous ne recevions que des réponses vagues. Ce fut le hasard qui nous tira d’affaires, lors d’une manif contre la guerre du Vietnam, lors de la dispersion nous dégotâmes auprès d’une grande bringue, Ilse Meyer, fille d’un grand industriel allemand, qui avait défilé à nos côtés, un contact répondant au prénom de Sacha. « Tout le monde à Berlin connaît Sacha... » se contenta-t-elle de nous répondre lorsque nous lui demandâmes un peu plus de précisions. « Dites-lui que vous venez de ma part et tout ira bien... Là-bas, c’est encore plus simple qu’ici, c’est noir ou c’est rouge, si tu cries par ta fenêtre « salaud de nazi ! » à un mec de plus de 40 ans tu tombes à chaque fois juste... » et, sans aucune retenue, elle avait embrassé Chloé sur la bouche tout en lui pelotant les fesses. Sa compagne, une hommasse, plate comme une limande, avec ses poignets de force cloutés et ses Doc Martens, mit fin aux effusions en les traitant de « grosses salopes ! » Comme je me sentais en forme je lui empoignais l’entrejambes en ricanant « allez, un petit effort ma grande, tu verras comme c’est chiant d’en avoir entre les cuisses... » Autour de nous les slogans contre les faucons du Pentagone, Harry Kissinger, Lyndon Johnson et le napalm de l’impérialisme américain couvraient les cris et les jurons de celle qu’Ilse tirait par la manche de son Perfecto : « allez viens ma grande, les mecs sont tous des porcs... ». Rétrospectivement ça me fait sourire car, dans le Berlin coupé en tranches, « le Schweinesystem : le système des porcs », dans la bouche de l’ultra-gauche ouest-allemande, qualifiait la collusion des chrétiens-démocrates avec l’impérialisme américain. Le problème là-bas, avec le foutu mur de Berlin, c’était que le plutôt rouge que mort sonnait encore plus faux qu’à Paris car l’Ours soviétique et ses alliés de la RDA faisait bander mou beaucoup d’entre nous. Chloé me morigénait « arrête de jouer les machos, ça m’énerve ! ». Je l’immobilisais en la prenant par les poignets « Je ne joue pas ma belle. Je surjoue car je ne supporte pas ce féminisme dévoyé. La haine du mâle ne fait pas avancer d’un poil la cause des femmes. J’aime trop les femmes pour céder un seul pouce sur la dérive agressive de ces soi-disant femmes libérées qui sont pire que les plus bornés des couillards... » Chloé m’enlaçait « Tu es beau lorsque tu es en colère. Lâches-toi plus souvent c’est comme cela que je t’aime... »      

 

Sacha rien qu’un prénom, seul viatique pour notre introduction dans la nébuleuse « révolutionnaire » de Berlin-Ouest me plaisait bien car il nous évitait de débarquer dans des groupes trop structurés avec le risque de s’y retrouver enfermé. Ilse, avant ses exubérances sexuelles, nous avait précisé qu’il nous faudrait chercher Sacha à Kreutzberg.  Nous nous documentâmes sur ce quartier populaire, inclus dans le secteur américain, et qui recélait deux caractéristiques intéressantes pour nous : la présence au sud de l’aéroport de Tempelhof – celui du pont aérien de 1948–49 ravitaillant Berlin-Ouest lors du blocus grâce aux Rosinenbomber – et celle, au nord, de Check-point Charlie donnant accès au secteur soviétique. Avant notre départ nous fûmes convoqués par la garde rapprochée du « Grand Chef » de la GP pour justifier notre refus de confier, tout ou partie, de « l’impôt révolutionnaire » en notre possession, à la branche militaire du mouvement. Gustave se chargea, avec un plaisir non dissimulé, de signifier notre fin de non-recevoir lors d’une séance houleuse qui faillit tourner au pugilat entre la fraction dure (les futurs activistes du NAPAP qui tremperont dans l’assassinat de Tramoni le vigile qui a descendu Pierre Overney à l’île Seguin) et celle qui déjà ne savait plus très bien où elle habitait. Dans la voiture de Gustave qui nous menait à Orly, une Mercédès rutilante noire métallisée – j’avais charrié Gustave sur cette acquisition tout à la fois peu conforme aux idéaux révolutionnaires des larges masses et au nécessaire soutien à notre industrie automobile nationale, ce qui m’avait valu une réponse sans appel de Gustave sur la seule qualité qui vaille : l’allemande et sur le doigt qu’il foutait jusqu’au trognon au cul des putains de bolchos de la CGT de l’île Seguin – Gustave n'en finissait pas de nous refaire sa prestation devant les frelons. « Je t’assure avec eux c'est ce qui faut – dans sa bouche ça donnait t’achure – pas leur laisser de répit, leur dire qu'y z'ont dans le calbar et qui sont juste bon à enculer des mouches avec leurs discours à la con, qu’on pouvait jamais compter sur eux pour casser du patron, que de toute façon comme y rentraient tous les soirs au chaud chez papa-maman pendant que nous on continuait de se peler les roubignols dans nos chambres de bonnes, notre flouze s’rait mieux placé chez les boches – t’as dit les boches ? Je me rappelle pas. Mouais j’ai même dit : chez ces putains de boches, fallait pas – y’ a que ce grand cornard d’Annibal – pourquoi tu le traites de cornard ? Parce que j’ai sauté sa pouffiasse – qui m’a donné du fil à retordre en disant que dans l’Nord j’avais déjà piqué dans la caisse du syndicat et que le blé j’l’avais mis dans mes fouilles. Celui-là t'as vu j’l’ai pas raté : « et qui c’est qui a rencardé la poulaille dans notre histoire du Lyonnais si ce n’est pas toi. T’étais où ce soir-là que j’lui claqué à la gueule ? Aux abonnés absents pour sauter ta pétasse qu’à un grain beauté sur’ le nichon droit. » KO debout, un carnage mon pote. J’crois que je suis fait pour le théâtre... » Ce fut la dernière fois que je vis Gustave. Nous nous serrâmes la main.

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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 02:00

Mon plan était aussi tordu qu’un cep de Carignan centenaire. Gustave en restait pantois. Tout reposait sur ses épaules. Acte 1 : il vendait au Guide suprême de la GP la reprise à son compte du coup de main. Facile, d’après lui. Acte 2 : avec l’aide de la Grande Maison nous montions un faux traquenard dans une succursale du Lyonnais où seuls nos petits camarades de la GP, chargés de faire le guet, se feraient gentiment alpaguer alors que nous, certes bredouilles, nous en réchapperions. Acte 3 : le soir même avec Gustave, pour rattraper le coup raté,  nous cambriolerions l’appartement du père de Marie. Acte 4 : de retour auprès de nos camarades, magot en lieu sûr, nous leur déclarerions avoir été trahis dans l’affaire du Lyonnais et, qu’en attendant la nécessaire épuration interne, nous mettions sous séquestre le trésor de guerre. Merdier assuré à tous les étages de la GP et bénéfice net pour Marcellin du côté de la presse et de l’opinion publique apeurée sa police venait de déjouer, sans casse, un hold-up de la fraction la plus activiste des enragés. Seules victimes collatérales de l’opération : les trois ou quatre branleurs de la GP épinglés par la poulaille. Gustave les choisirait parmi les plus beaux représentants des fils de la haute bourgeoisie universitaire afin que la mobilisation en leur faveur dans la presse bien pensante de gauche soit maximale. Marcellin avait signé des deux mains. Certains de mes collègues tiraient la gueule : ça sentait l’arnaque mais puisque la hiérarchie couvrait ils ne me firent aucune objection. L’Acte 5 restait top secret, seul Marcellin était dans la confidence : le fameux magot, soi-disant dérobé au père de Marie, me servirait de couverture pour mon périple à Berlin Ouest. Gustave, trop heureux d’empocher un beau paquet, s’en laverait les mains auprès de ses admirateurs de la GP en déclarant que l’urgence révolutionnaire exigeait que ce bel argent aille à l’avant-garde de l’Internationale Terroriste. Les petites bites françaises de Benny Levy goberaient l’argument sans regimber et surtout, ils ne manqueraient pas d’en répandre l’info dans le petit monde des gauchistes européens. S’ils tardaient à le faire des fuites organisées par la grande maison me permettraient de débarquer à Berlin-Ouest dans les meilleures conditions.

Chloé acceptait de m’accompagner à Berlin. Elle trouvait mon plan assez minable mais faisait contre mauvaise fortune bon cœur en comprenant qu’il n’était pas possible de faire une omelette sans casser des œufs. Tout se passa comme prévu sauf que les guetteurs pris d’une trouille prémonitoire se tirèrent avant même que nos collègues n’interviennent. Marcellin furax passa un savon aux chefs mais empocha les dividendes de l’opération en exhibant auprès de journalistes triés sur le volet les tracts de la GP trouvés sur place. La presse de gauche cria à la manipulation et la Cause du Peuple publia un texte tellement obscur et embrouillé sur l’affaire que cela eut pour effet d’accréditer la version de Marcellin tout en jetant un profond trouble jusque dans son état-major : les soupçons de traîtrise pourrirent plus encore les débats et surtout paralysèrent toutes nouvelles tentatives de financement de l’armement des masses par des coups de mains audacieux. Les délices des débats, fumeux et interminables, et la cascade des autocritiques me permirent de jouer ma carte allemande sans aucun risque. Restait à traiter mon cher Ministre : allais-je le laisser tomber sans un mot d’explication ou bien serait-il de meilleure politique de lui vendre une version enluminée de mon périple européen ? De toute façon je ne pouvais échapper à l’explication qu’il avait souhaitée sur le tarmac de Villacoublay. Tout ce que j’avais réussi à obtenir, en prétextant des problèmes de santé, c’est un délai. Chloé me sauva la mise en me voyant préoccupé « dit lui que nous partons en voyage de noces, je suis certaine qu’il n’y verra rien à redire... » C’est que je fis le soir même. Le bel Albin peu convaincu sourit mais sa bonne éducation lui interdit de me soumettre à la question. Mes relations avec Marcellin le préoccupaient manifestement plus que ma situation matrimoniale. Je fis long mais simple. Je mis en avant ma relation privilégiée avec le père de Marie, grand ami de madame Pompe, pour lui expliquer que je lui servais d’intermédiaire auprès du Ministre de l’Intérieur depuis l’affaire Markovic dans laquelle il s’était beaucoup impliqué pour défendre l’honneur de Claude Pompidou. La stature de l’homme impressionnait manifestement mon cher Ministre qui écouta mon récit sans m’interrompre. En me raccompagnant à la porte de son bureau, avec un large sourire il me dit « je vous fais porter un cadeau de mariage dès demain matin... » L’archange Gabriel, qui pointait son museau dans l’antichambre, se crut obligé de me présenter ses félicitations ce qui lui valut l’ironie de son cher Ministre « Vous devriez prendre de la graine Gabriel, célibataire à votre âge ça fait jaser... »

Nous étions à la veille de Noël et alors qu’il neigeait en Bretagne et en Normandie la Corse littorale se voyait gratifier d’un chaud soleil. Le terme de Jasmine approchait. Raphaël préparait activement le réveillon auquel nous avions convié nos voisins. Menu très classique : huitres Gillardeau, foie gras d’oie mi-cuit sur canapés, poularde de Bresse Miéral pommes de terre cuites dans le jus de cuisson, plateau de fromages, bûche de chez Hermé. Ce zigomar n’avait rien trouvé mieux que de prétexter, deux jours avant Noël, des affaires urgentes à régler à Paris pour faire un aller-retour d’où il ramenait, outre une montagne de paquets, le menu susdit dans un container réfrigéré d’Air France. Jasmine très carbone neutral lui avait fait une scène. Lui, benoîtement lui avait déclaré qu’il éprouvait un besoin irrépressible de retrouver l’espace d’une soirée des parfums parisiens et, qu’eut égard à l’insularité corse et à l’urgence, l’avion s’imposait. Les vins seraient corses à l’exception du Champagne. Je promettais à Jasmine de m’habiller comme un futur père. Pour faire plaisir à nos amis corses et à Jasmine habitée d’une soudaine spiritualité nous avions décidé de nous rendre avec eux à la messe de Minuit. Raphaël s’affairait autour du sapin sous lequel il avait érigé une grotte. Nous nagions dans les bondieuseries et ça me donnait du vague à l’âme. Le matin j’avais tiré l’intégralité de mon chapitre 7 et je le relisais sur le balcon en attendant l’heure de notre départ pour l’Église lorsque Jasmine vint me rejoindre « Mon amour je crois qu’il va se pointer cette nuit. Je viens de perdre les eaux et je ressens les premières douleurs... »

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10 janvier 2010 7 10 /01 /janvier /2010 00:00

Dès ma sortie de la place Beauvau je sonnais le rappel de ma petite troupe pour qu’elle dénichât au plus vite cette vieille roulure de Gustave qui, profitant de mon relâchement, n’avait pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Lui seul pouvait me permettre d’accéder dans les plus brefs délais au reclus de la rue d’Ulm  le chef « clandestin » de la GP Pierre Victor-Benny Levy. Mon plan, pour stopper l’escalade de la branche armée de la GP, était simple comme une alternative : soit j’arrivais à le convaincre, soit je l’achetais. J’aurais pu laisser faire, mais la prise de risque pour ma petite entreprise se révélait maximale dans tous les cas de figures. En effet, si la tentative de hold-up tournait au fiasco avec mort d’hommes dans l’un ou les deux camps, je savais que je ne me sentirais plus le courage de continuer à faire joujou dans une mare de sang. La position de Marcellin sur le sujet restait ambiguë : l’attaque d’une banque par la GP conforterait son discours sur le tout répressif pour éradiquer la subversion liée au terrorisme international mais il ne fallait pas que ça dérape car le PC ne manquerait pas d’accuser le pouvoir de collusion avec les gauchistes. Le scénario idéal pour lui consistait dans une belle souricière juste à l’instant du passage à l’acte qui conforterait l’image d’une police efficace. Dans cette hypothèse mon implication se devait d’être maximale pour maîtriser le détail de l’opération voire m’impliquer personnellement dans l’action du commando. L’amateurisme de la branche militaire de la GP, arme au poing, me faisait bien sûr craindre le pire. Je me devais donc de tuer la tentative dans l’œuf en faisant croire ensuite à mes chefs que ce n’était un bobard. Gustave ne se ferait pas prier pour confirmer mes dires. Convaincre le Guide me paraissait hors d’atteinte car le mythe de la lutte armée le fascinait et que pour tendre des fusils aux larges masses il fallait au préalable accumuler du fric pour les acheter. Restait à tenter de le corrompre ce qui me semblait encore plus mal aisé mais je n’avais pas d’autre choix que d’aller me confronter à lui.

Gustave, grand intellectuel s’il en faut, délaissait l’action directe pour se consacrer au théâtre d’avant-garde : la subversion des larges masses passait d’abord par les mots chuintait-il à qui voulait bien l’entendre. Ce fut Marie-Églantine, la nièce de Raymond qui nous le débusqua. L’outre à bière pérorait derrière le bar de son théâtre entouré de sa Cour qui, tout en bitant que dalle, à son ch’timi révolutionnaire, le considérait comme l’expression la plus accomplie de l’alliance du prolo avec la fine fleur des intellos. La Marguerite Duras, Maurice Clavel et Claude Mauriac lui servaient de caution. Bref, la balance se bâfrait, picolait, forniquait dans une ambiance digne de la décadence de l’Empire Romain.
Quand je pointais ma truffe dans son antre notre homme, entouré de deux nymphettes aux cheveux sales et aux regards envapés, arborait une tenue digne de Jean Gabin dans la Bête Humaine. Il m’accueillit avec les honneurs dus à mon rang d’une rude accolade accompagnée d’un discours dont je dois avouer qu’il était bien troussé. Mon Gustave s’imbibait vite des tics de l’intelligentsia en ponctuant ses dires de « C’est divin ! C’est génial ! C’est la revanche du peuple ! » Il me fit faire la tournée du propriétaire de son pot au miel « ça attire les guêpes mon grand et c’est bon pour notre blot... » me disait-il en me lançant un clin d’œil appuyé. Comme il se doutait bien que ma venue n’avait rien de littéraire, avant de se mettre à table, il tenta tout de même une petite diversion « si ça te dis de t’faire pomper avant qu’on s’tape la cloche j’ai une fille de Procureur qu’a vraiment de belles dispositions. En plus, toi qu’aime les bourges aux belles manières c’est la seule qui ne soit pas une mochtée... » Pour la première fois depuis que nous nous connaissions je le trouvais drôle, bien dans sa peau d’histrion, de fouteur de merde et je le lui dis.
Le Gustave ça lui a coupé la chique, les larmes lui sont venus aux yeux, il m’a empoigné par les épaules « Bordel de merde, venant de toi mon grand le compliment me retourne comme une crêpe. Tu m’diras que c’est plutôt mon truc d’me faire retourner mais là tu me troues ! Allez ça s’arrose j’vais faire péter une roteuse de première ! » Le Gustave carburait maintenant au Moët ce qui peut expliquer qu’avec sa bande de traîne-lattes la caisse du théâtre populaire s’apparentait au tonneau des Danaïdes et qu’il a vite sombré.

Sans le vouloir je venais de gagner la partie, comme si mon estime proclamée, tel un attendrisseur, avait transformé cette vieille carne de Gustave en perdreau de l’année. Je lui vidais mon sac sans précaution. Le projet des frelons lui tirait des commentaires offusqués « Non, y sont encore plus dingues que j’le pensais. Y’s’prennent pour la bande à Bonneau. Faut pas laisser faire ça mon mignon. Ces bavassous vont à l’abattoir, ça va être un carnage... » J’opinais gravement. « Qu’est-ce je peux faire mon grand ? » Je souriais. « Faut que je vois le Grand Chef... » Gustave soupirait « Y va pas t’écouter, il n’écoute personne... » Du tac au tac, sans préméditation, je lui répondais « Si, toi ! » Gustave rotait d’aise. « Ce n’est pas con ce que tu viens de dire mais le problème c’est qu’est-ce que je pourrais bien lui dire à ce petit con ? » Je lui tendais ma coupe « Ça je m’en occupe... » Gustave fronçait les sourcils « Mouais t’en ai capable mais faut pas que ça bousille ma position auprès de ce petit monde. Tu comprends j’ai un standing à tenir avec du beau linge comme le bigleux de Sartre et tout le fourniment. Si leur paraît tiédasse y vont prendre pour un jaune... » Le pépère Gustave s’inquiétait surtout pour son pèse et ce souci me fournissait le plan pour me sortir de la mouise. « Tu vas lui dire que c’est toi qui va faire le coup... » Gustave s’étranglait. « T’es louf ! Je ne vais pas faire dans la cambriole pour me retrouver à l’ombre... » Je le rassurais « Ce sera du bidon arrangé par la grande maison... » Il se détendait « Pas con comme embrouille... mais le pognon où est-ce qu’on va le trouver ? » Je poussais mes pions « pas de problème j’ai du crédit... » L’œil de Gustave s’animait. « Bien évidemment, au passage tu prélèveras ton pourcentage pour tes faux-frais... » Gustave se rembrunissait « la maison poulagas va jamais vouloir lâcher du pèze pour que ces petits cons achètent de l’artillerie... » L’objection tenait mais toujours en verve je lui rétorquai « dans cette affaire tout le monde sera cocu... » Gustave se grattaient les roubignols en me regardant d’un air inquiet « Qu’est-ce t’entends par là ? » Je nous servais deux nouvelles coupes en lâchant « Je vais t’expliquer mon plan... »  

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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 00:00

Affirmer que le soudain renversement de situation ne me prit pas de court serait mentir. Face à un Marcellin toujours debout, clope au bec, l’œil narquois je mis un peu de temps à reprendre mes esprits. Mon apparent désarroi dut convaincre le Ministre que sa stratégie était la bonne et que j’allais me déballonner, me mettre à table. Pour reprendre pied j’adoptais un ton désinvolte pour lui demander « Avant de tout vous dire, je prendrais bien à café... » Ma requête le fit sourire, il devait penser, « ce petit con veut gagner du temps mais je le tiens par les couilles et il ne va pas s’en sortir avec des provocations... » y’avait chez lui du Pompidou, le côté pesant, madré, retors, mais sans la finesse du normalien de Montboudif. Pour me tirer les roupettes de ses grosses pognes j’allais devoir accepter de jouer avec lui dans le caniveau, pas finasser, le Raymond n’appréciait pas les intellos, les faiseurs de théories. Fallait que je marque d’entrée mon territoire avec du foutre bien chaud, bien gluant, pour que cette vieille crapule comprenne vraiment à qui il avait à faire. Les plaies mal cicatrisées, celles qui démangent encore, constituent le lieu privilégié des attaques les plus virulentes. Verser un peu de vinaigre, goutte à goutte, en évoquant le souvenir des saloperies fabriquées de toute pièce contre le couple présidentiel par exemple, sans, bien sûr, mettre en doute la bonne foi du Ministre dans cette sale affaire mais seulement en lâchant quelques noms, comme ça, l’air de rien, sur le ton de la confidence. Les politiques, surtout ceux de l’acabit de Marcellin, ne se laissent jamais impressionner par le rappel de leurs vilenies ou de leurs mauvais choix, bien au contraire ils en tirent parti pour rebondir. Mon niveau d’information sur l’affaire Markovic me rangeait dans la classe de ceux avec qui il faut conclure un pacte de non-agression. La cendre de sa clope poudrait le revers de son veston et le tapis, preuve de l’extrême attention de Monsieur le Ministre de l’Intérieur aux propos d’un sale petit branleur. Son « Qu’attendez-vous de moi ? » sonnait l’heure d’un changement de tactique.

Au lieu de profiter de mon avantage – ce qui à court terme aurait pu flatter mon ego mais qui, sur le long terme se serait révélé contre-productif : un Marcellin humilié ne me pardonnerait jamais – je proposai au Ministre de m’investir plus encore sur un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur : l’Internationale gauchiste. Ce nouvel avatar de notre entretien lui plu d’emblée, nous allions pouvoir manger dans la même écuelle en toute confraternité. Au grand banquet de la manipulation, des coups fourrés, à qui baise qui, seuls ceux qui n’ont aucun souci de l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes peuvent espérer en l’avenir. Touiller dans la merde, y mettre à l’occasion la main, provoque dans la cohorte des signataires de pétition des hauts le cœur. Pour eux, la basse police s’apparente à une forme de sodomie des libertés fondamentales. Ça le faisait jouir, le maire de Vannes, d’entendre les cris d’orfraies des intellos et des bourgeois de gauche, c’était comme si lui, le bon chrétien qui va à la messe le dimanche avec bobonne, les niquait profond sans avoir besoin d’en confesser sa faute. Ma proposition le comblait d’aise ce qui ne l’empêchait pas de me prévenir que tout ce qui se passait hors de nos frontières n’était pas de son ressort. En clair, je tire les marrons du feu si tu t’en sors mais ne compte pas sur moi pour te tirer d’un mauvais pas. J’en convins en lui demandant d’éviter les fuites en direction de la Piscine. « Vous plaisantez j’espère ! L’idée ne m’aurait jamais effleuré l’esprit. J’ai en profonde horreur ces culottes de peau prétentieuses et inefficaces. Rien que des j’en foutre, des demi-soldes, dans l’affaire que vous évoquiez, avec pertinence, tout à l’heure ce sont certains d’entre eux qui ont monté la machine contre le Président. Par bonheur notre bonne vieille PJ a fait son boulot... » J’appréciais toute la saveur de l’évocation de ma pertinence mais, plus prudent qu’un chacal, je rajoutai une couche de flagornerie.

« Permettez-moi, monsieur le Ministre, d’imaginer que vous ne m’avez pas convoqué ce matin pour que vous puissiez me fournir de faux passeports... Je me tiens à votre entière disposition avant mon départ pour remplir la mission que vous vouliez me confier... car je suppose que telle était votre intention... » Je dois avouer que Marcellin en resta, un instant, stupéfait de voir ce soi-disant petit flic des RG lui dicter la conduite à tenir. Il grommela « vous devriez faire de la politique... » avant de se raviser goguenard « en fait je ne crois pas, vous êtes trop intelligent pour vous fourvoyer avec ce troupeau de minus... » L’avertissement était sans frais, je cessais de la ramener car je risquais de perdre tout le bénéfice de l’avantage que je venais de gagner. Le Ministre gagna son bureau d’un pas lourd. En se saisissant d’une chemise cartonnée, sans même me regarder, à son tour il me prenait de court « avant d’aller à Rome vous allez d’abord vous rendre à Berlin-Ouest. Les gauchistes teutons me semblent bien plus dangereux pour nous que leurs confrères ritals, le voisinage de l’Est les rends plus perméable aux manipulations des cocos. Vous parlez l’allemand ? » Ma réponse négative ne le démontait pas « Alors vous emmènerez votre dulcinée qui elle, je suppose, est polyglotte et, comme elle est bien introduite dans l’Internationale gauchiste ça ne peu que vous aider... » Son ton me tira des frissons, pour lui Chloé se révélait bien plus pointue que moi. Marcellin savourait le fait d’avoir repris la main. Il me tendait la chemise défraichie « vos petits copains envisagent de perpétrer un hold-up dans une succursale du Crédit Lyonnais pour alimenter leur trésor de guerre. Je compte sur vous pour m’en dire plus que ce qu’il y a dans ce fichu dossier, soit presque rien... »    

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27 décembre 2009 7 27 /12 /décembre /2009 00:00

Genou-6289.JPG

Le virage brutal que nous prîmes à notre retour ne nous devait rien, il résulta d’une brutale accélération des évènements qui échappa à notre contrôle et nous propulsa dans une suite de sacs de nœuds dont nous eûmes beaucoup de peine à nous dépêtrer. Souvent, les tuiles vous tombent sur le coin de la tronche alors que tout vous semble sous contrôle, sans risque apparent, par temps calme. Certes ma position à géométrie variable, si elle me permettait souvent de planquer mes abattis, me plaçait à mon insu dans des zones de fortes turbulences. Jusqu’ici je m’en étais toujours sorti grâce à un art consommé du j’m’en foutisme. Par rapport aux craintifs et aux calculateurs, toujours sur leurs gardes, le fait de ne s’inquiéter de rien, de s’en foutre, constituait un atout majeur dans un monde où tous les coups sont permis. Je n’attendais rien de la vie et, à ma grande surprise, elle me procurait un lot de frissons et de jouissances incommensurables. Rien ne pouvait donc me faire changer de cap, et surtout pas Chloé qui se révélait chaque jour, à sa manière, une redoutable manœuvrière. Nous formions un duo à nul autre pareil. Du côté de la place Beauvau ceux qui m’avaient propulsé dans le nid des petits frelons de la GP, pour y accomplir les basses besognes traditionnelles, commençaient à trouver que j’occupais beaucoup trop d’espace et surtout que je n’en faisais qu’à ma tête. Jusqu’ici, mes hautes protections, ma position d’éminence grise près d’un Ministre important, mes accointances dans des groupes barbouzards rivaux, les avaient incité à la plus extrême prudence, mais comme l’occasion qui se présentait à eux de me brûler les ailes, leur paraissait si belle, inespérée même, qu’ils n’avaient pas hésité une seule seconde à me tendre leur piège foireux.

À peine avions-nous posé le pied sur le tarmac de Villacoublay qu’un motard porteur d’un pli, à me remettre en mains propres, se plantait face à nous, salut militaire, et je me retrouvais convoqué en fin de matinée chez le Ministre de l’Intérieur soi-même.  Chloé s’esclaffait « tes désirs sont des ordres ... » et le bel Albin, intrigué par ma soudaine importance, me prenait par le bras pour m’entraîner à l’écart. « Mon garçon jusqu’ici vous m’intriguiez, maintenant vous m’inquiétez. Quels sont vos rapports avec Marcellin pour qu’il vous traite ainsi ? Il vous a infiltré auprès de moi ? Attention je sais, moi aussi, cogner et cogner dur... » Avec aplomb je le rassurai « Soyez sans crainte, je ne suis manipulé par personne, et surtout pas par Marcellin, je travaille pour mon propre compte et je vous protège... » Il sursautait « Me protéger ! Me protéger de qui, de quoi, expliquez-vous ! » Toujours avec le même aplomb je coupai court « Convenez-en, Monsieur le Ministre, ce n’est pas le lieu. Dès que j’en aurai terminé avec Marcellin je m’expliquerai sur tout auprès de vous... » Mon ton conciliant mais sans appel le sidérait « Vous ne manquez pas de souffle mon garçon : en finir avec Marcellin, rien que cela. Soit vous bluffez et vous le faites bien. Soit vous êtes un personnage d’une dangerosité exceptionnelle... » Mon large sourire le déroutait plus encore « dans les situations fangeuses, monsieur le Ministre, avoir les pieds dans le marigot, même si ça n’est pas toujours très confortables, vaut mieux que de le regarder d’en haut si l’on veut avoir prise sur les évènements... » Il soupirait « ne me dites pas que vous êtes flic. Je veux dire de la Police ». À mon tour, avec une familiarité qui m’étonnait moi-même, je le prenais par le bras « Si je savais ce que je suis je ne vous le dirai pas Monsieur le Ministre car, pour ne rien vous cacher j’ai du mal à savoir ce que je suis vraiment... » Ma pirouette lui tirait un rictus et, sans se dégager de mon emprise il se contentait de me dire « alors à ce soir dans mon bureau... » J’opinais.

Même si Marcellin n’avait jamais fréquenté l’école des cadres du PC, et aucun doute n’était possible vu son passé Vichyssois, il m’appliqua pendant le premier quart d’heure un traitement de choc s’inspirant largement des principes de l’intimidation maximale chère aux héritiers des soviets. Mon dossier, était lourd, à charge, fort bien préparé par ces messieurs qui, en rang d’oignons, affichaient des mines faussement contrites en me contemplant avec commisération. Le problème pour eux c’est que ce dossier était aussi plein de trous, de belles brèches dans lesquelles j’allais m’enfourner une fois l’orage passé. Marcellin, je le sentais, plus il tapait sur le clou plus il doutait du bien fondé de sa méthode. Pourquoi ? Je ne saurais vous le dire mais, sans doute, l’instinct du flic, la prescience que ses munitions, certes bruyantes, relevaient plus de l’opéra-bouffe que de la bonne police. Pour lui, au fur et mesure qu’il m’assénait des reproches cinglants plus ceux-ci prenaient la tournure de vrais compliments : « un vrai bourrin, obtus, obéissant, ne lui paraissait pas en mesure d’accumuler autant de conneries sensées ». Mon ennui amusé devait aussi transparaître. Et puis, brutalement, alors que j’affutais ma contre-attaque, Marcellin s’interrompait. Soupirait. Allumait une cigarette l’air mauvais. Mes chefs prenaient peur je le voyais dans leurs regards de cireurs de pompes lécheurs de bottes. « Messieurs, vous pouvez prendre congé... » Le geste accompagnait la parole, un rien méprisant et impatient. Les hauts-fonctionnaires, tels des généraux répudiés, dignement, un à un, se retiraient après avoir exprimé leurs respects à Monsieur le Ministre. « Accompagnez ces messieurs... » L’adresse frappait le Directeur de cabinet alors qu’il s’attendait à être épargné. Il ne mouftait pas. Marcellin bouffait de la fumée avec une délectation malsaine. Toujours debout, j’attendais. « Asseyez-vous et dites-moi tout... »

 

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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 00:00

Le vieux, en nous faisant entrer dans sa bicoque enfumée, semblait à peine remis de son audace, son regard déjà torve fuyait les nôtres et, lorsqu’il nous intima quasiment de nous asseoir sur l’unique banc en pointant sa cane vers lui, son bras ondulait tel un épouvantail agité par le vent. Sous la table un brave Épagneul Breton releva sa vieille carcasse arthritique pour illico se mettre à lécher la main de Chloé. La glace était rompue, le vieux pour la forme morigéna doucement son vieux compagnon :

 

« Pompon laisse la dame tranquille... » avant d’ajouter « Moi, c’est Tanguy... C’est parce que j’ai navigué sur des cargos marchands que j’ai compris le bonjour de la demoiselle... » Cette tirade, toujours de sa voix d’enfant, le requinquait définitivement et il en profitait, en trainant légèrement la jambe gauche, pour aller jusqu’à son buffet de merisier quérir trois petits verres et un carafon en grès. « Je la fais moi-même, avec des fruits, les indirects ne se risquent jamais à venir fouiner dans nos affaires. On les verrait venir de loin et puis, ça pourrait tourner mal pour eux s’ils nous cherchaient vraiment des noises. » Le tout dit sur un ton rieur qui en disait long sur l’isolationnisme des briérons. Notre petit-déjeuner n’étant plus qu’un lointain souvenir je redoutais l’impact de la gnole sur nos estomacs qui commençaient à crier famine. « Avant de m’en jeter un, cher Monsieur Tanguy, je goûterais volontiers une belle tranche de ce jambon qui m’a l’air fumé à point... » Comme toujours Chloé dégainait la première et le petite vieux en frétillait d’aise sous le regard étonné de son Pompon de chien sans doute peu habitué à le contempler dans cet état.

 

L’ingestion, sur une tranche de pain presque rassis, d’une épaisse tranche de jambon salé à nous arracher la gueule nous poussa à une surconsommation d’un vin blanc d’origine incontrôlée d’une acidité frisant la vinaigritude. Chloé, avant de s’attaquer au jambon, nous présentait à Tanguy comme un jeune couple en quête de solitude. Celui-ci, en réponse, dévoilait ses chicots pourris sous un sourire de traviole qui témoignait de l’étendue des pensées grivoises qui lui traversaient l’esprit. D’ailleurs, après quelques verres, tout en récurant ses entre-chicots avec une allumette, il gratifiait Chloé d’un compliment de son cru « Avec une carrosserie pareille vous devez faire péter plus d’un bouton de braguette sacré nom de d’la... » Chloé tenant son godet de blanc incertain avec la même élégance que si elle se trouvait dans un salon du VIIe arrondissement répliquait, en se tortillant élégamment le cul sur le banc de bois « Vous savez Tanguy, nous les Italiennes nous sommes comme nos voitures, sous notre belle carrosserie nous abritons des chevaux qui ne demandent qu’à ce qu’on leur lâche la bride. C’est du feu... »

 

Le pépé, estomaqué par la réplique, marmonnait « ha be vous alors vous m’en bouchez un coin... » puis sans reprendre son souffle il enchaînait « p’tète qu’un petit bout de fromage de chèvre vous ferait plaisir... » Chloé, déjà un peu pompette, répondait un oui qui ravissait le vieux. Le pain était toujours aussi rassis, le beurre d’un rance piquant, le fromage dur comme du bois, d’un joli violet et d’une saveur robuste, le vin d’un gouleyant très déboucheur d’évier avec une fin de bouche jus de serpillère. Nous en étions à notre troisième flacon quand Tanguy décréta qu’un bon café avec de la goutte nous ferait couler la miette. Par bonheur la gnole écrasait l’âcreté du café tout en nous entrainant dans des ricanements de plus en plus fréquents et une hébétude ravie.

 

Vous dire comment, à la tombée de la nuit, nous sommes rentrés dans notre maisonnette, je n’en ai pas le moindre souvenir, sauf celui de mes doigts effleurant la surface de l’eau du canal. Chloé, même si ce fut elle qui nous amena à bon port, ne put éclairer ma lanterne. Assise sur la lunette des chiottes, laconiquement elle se contenta de répondre à mon interrogation d’un « nous sommes rentrés ». Notre transit durement éprouvé par l’ingestion du redoutable blanc de Tanguy nécessita un calfatage puissant. En guise de petit déjeuner nous nous mîmes au riz blanc et à la verveine.

 

Tapis dans notre lit, face à un feu plus vivace, nous abordâmes, caresse après caresse, les rives d’une tendresse propice aux confidences. Nos corps en charpie ne réclamaient rien d’autre que de la chaleur. Délaissant mes approches tortueuses habituelles je prenais Chloé à revers en lui déclarant que je l’accompagnerais lors de son prochain séjour en Italie. Un instant mes mains posées sur le haut de ses fesses la sentaient se raidir. La louve surprise cherchait une parade. Je ne lui laissais pas le temps d’en imaginer une j’enchainais « à mon retour à Paris je vais aller vendre au cabinet de ce cher Marcellin que m’infiltrer dans les Brigades Rouges lui permettrait de trouver du grain à moudre pour étayer sa thèse du complot terroriste international... » Toujours aussi vive Chloé m’objectait que je ne parlais pas un seul mot d’Italien et que mes chefs auraient bien du mal à avaler mon histoire. Sa remarque me secouait d’un fou-rire qui mettait encore plus à l’épreuve mes entrailles endolories. « Je tiens le pari qu’ils ne me poseront même pas la question... » Chloé se tut entamant un court épisode de bouderie qui déboucha sur une prise d’assaut de ma pauvre carcasse lui tirant ses dernières forces avec une rage féroce. Le constat de ma victoire me permettait d’offrir à Chloé l’instrument de sa jouissance qui fut volcanique, dantesque.

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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 00:00

 

Un seul accès menait à l’Ile de Fédrun, butte de terre au milieu du marais posée sur un lit de roseaux. Le jour se levait et, en des haillons cotonneux, la brume s’effilochait au-dessus de la curée, le canal cernant l’île sur le lequel les chalands familiaux étaient amarrés à des pontons donnant sur de minuscules jardinets collés aux maisons basses recouvertes de roseaux. Nous allions, Chloé et moi, occuper l’une d’elle premier jalon du Parc Naturel qui venait tout juste d’être créé. Les Préfets sont magiques dès qu’il s’agit de satisfaire le bon vouloir des nouveaux princes de ce monde, en quelques coups de téléphone le nôtre avait mobilisé ses chefs de service de l’agriculture et de l’équipement pour nous fournir le havre de solitude que nous sollicitions. Bien plus tard, un Directeur de l’Agriculture me racontera comment, chaque week-end, son Préfet le mobilisait pour assurer la paix – les agriculteurs sont très joueurs avec les Ministres – aux amours d’un Ministre avec celle qui se baptisera par la suite la P... de la République. Le premier soleil levait une part du mystère de l’île en la parant d’un camaïeu de vert et d’exhalaisons fortes de vases putréfiées et de mousse fraîche. Pas âme qui vive, le chant des oiseaux, le clapotis des eaux, loin d’être saisis par une impression d’échouage sur cette levée de terre, Chloé et moi, sans avoir à nous le dire, ressentions au contraire une grande paix nous envahir. À mille lieux de nos folies ordinaires nous nous arrimions à une terre de tout temps hostile aux étrangers ; une terre en train de mourir dans l’indifférence générale.

 

Las et revenus de tout, nous n’étions pas venus à Fédrun pour faire des galipettes. Nous ne savions d’ailleurs pas pourquoi nous étions là, debout, côte à côte, au petit matin, sur lcette île au beau milieu de la Grande Brière. Certes nos vies, tels les bouchons d’une cane à pêche, se laissaient porter par le courant tout en restant bien arrimées et sensibles à toutes les sollicitations du fil que nous avions encore à la patte. No future, pour nous, n’était pas un slogan pour tee-shirt d’adolescent boutonneux mais une réalité dure et prégnante. Le ripolinage actuel des années 70, derniers feux des soi-disant 30 Glorieuses, relève de l’escroquerie intellectuelle, de la réécriture de l’histoire à des fins de partisanes : après avoir été si joyeux nous étions tristes à en mourir. Ce furent des années de plomb, pesantes, nous enterrions nos illusions dans un décorum révolutionnaire en carton pâte, du moins en France car en Italie Chloé tenait des propos alarmistes sur les affrontements et les manipulations des néo-fascistes infiltrés dans les services secrets de l’armée qui avaient, et allaient, faire couler le sang. Depuis son retour à Paris je cherchais le moyen de la retenir pour qu’elle ne retournât pas au milieu de ces fous furieux mais elle dressait un mur de désinvolture sur lequel toutes mes tentatives glissaient. Avec ma simplicité habituelle, pleine de nœuds et de détours, je me promettais de profiter de notre isolement briéron pour la convaincre. Comment ? Je n’en savais fichtre rien.

 

Dans le fond de la camionnette nous découvrîmes deux grands paniers emplis de victuailles et de bouteilles de vin, des thermos de café, une miche de pain, de quoi soutenir un siège. La maison, au confort minimal, comportait un tout petit lit en fer et une grande cheminée. Chloé me chargea de la corvée de bois pendant qu’elle préparait un copieux petit déjeuner : œufs brouillés, jambon et tartines beurrées. Repus, face à un grand feu que j’avais eu bien du mal à faire prendre et qui fumait un peu, ce qui nous obligeait à maintenir la fenêtre ouverte, nous trouvâmes refuge, dans un sac à viande militaire rêche, empestant le renfermé humide, sous un empilement de couvertures kaki monstrueux. Nous dormîmes collés l’un à l’autre tout habillés. Sur le coup de midi nous prîmes un chaland pour faire le tour de l’île. Chloé maniait la perche aussi bien qu’un gondolier. Je comptais les ragondins. Nous croisâmes un vieux type décharné, au regard à demi caché sous la visière d’une casquette crasseuse, qui suçotait une petite pipe tout en fourrageant avec une cane dans un bouquet de roseaux. Le « Bongiorno » rieur de Chloé le fit sursauter puis se redresser et sourire, un sourire plein de chicots brunis par la nicotine. D’un geste qui, en d’autres circonstances, eut pu paraître obscène, de sa main libre il réajusta son entrejambes en nous fixant de ses petits yeux encavés. « Et si vous veniez prendre la goutte... » La voix était étrangement cristalline, quasi enfantine. Chloé nous poussa jusqu’au ponton et le vieux nous amarra.

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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 00:00

Au cours du dîner qui suivit le meeting las des mondanités j’entrepris mon cher Ministre sur la fin des Paysans, un thème auquel il n’était pas insensible mais qui défrisait les caciques du syndicalisme agricole. La 1ière chaîne de Télévision dans son émission Hexagone avait mis le feu aux poudres. En effet, la vision duale de l’agriculture exprimée dans le documentaire très réaliste, Adieu coquelicots, signé de François-Henri de Virieu chroniqueur au journal Le Monde cristallisait le malaise identitaire des gaullistes et des dirigeants paysans. Oser mettre en avant que l’avenir était ce GAEC de l’Isère avec son étable de 1000 vaches laitières, ses deux éleveurs, dont l’un d’eux était prof de maths constituait un crime de lèse-agriculture familiale. La France éternelle des champs se voyait ravaler par des technos comme René Groussard au rang d’un secteur comme les autres à moderniser à marche forcée. Ironiquement je soulignais, face au bel Albin médusé, et à un Préfet au bord de la défaillance, que le mémorandum Mansholt publié à la fin de 1968 et le Rapport Vedel affirmaient sans détour qu’une partie de la paysannerie était condamnée à terme et qu’elle devait se reconvertir. Pour Sicco Mansholt 80% des exploitations sont trop petites. La pilule est amère même pour les modernistes, tel Michel Debatisse car le diagnostic des « technocrates » met à nu les ambigüités de leur propre pensée. En effet, martelais-je, comment pourraient-ils concilier leur stratégie économique de modernisation qui jette sur le bord du chemin beaucoup de paysans et le mythe de l’unité paysanne chère à la FNSEA. Faisant étalage de mes lectures je citais une tribune de Maurice Papon  au Monde « Mansholt et Malthus » publiée le 8 avril 1969 use de sa rhétorique pour stigmatiser ce plan qui « est une erreur à l’échelle de l’histoire » car il risque « d’amplifier le risque de massification urbaine sur lequel la société urbaine sera sans doute obligée de revenir pour survivre ». Un visionnaire le Maurice !

 

Face à un tel déluge de mots, et surtout au silence quasi-religieux qui s’était installé autour de la table Chloé elle-même me contemplait avec un étonnement sidéré. « Pour une fois tu parlais vraiment avec tes tripes, sans calcul, tu vivais ton sujet comme si pour toi l’enjeu touchait à ce que tu as de plus profond... » me fit-elle remarquer lorsque nous nous retrouvâmes dans l’immense chambre que nous avait alloué le Préfet. Avachi sur une bergère je lui répondais qu’elle touchait juste, que moi le fils de paysan vendéen je ne pouvais rester indifférent à cette fameuse « Révolution Silencieuse » qui allait broyer beaucoup des miens. Du petit cartable qui m’accompagnait toujours je tirai une coupure des débats à l’Assemblée Nationale où Michel Cointat se livrait à un grand moment de démagogie qui devrait figurer dans une anthologie de la pensée agrarienne. Me levant et me juchant sur le velours cramoisi de la bergère je déclamais Chloé applaudissait.

 

Le lendemain matin, à la première heure, dans une fourgonnette Peugeot, que les services du Préfet avait dégotté je ne sais où, Chloé et moi prenions le chemin de la Grande Brière. Aussi étrange que cela puisse paraître, à la suite de ma péroraison agricole ma cote auprès de mon Ministre était montée de plusieurs crans. Face au Préfet totalement à l’Ouest et aux grands élus du département, tellement ravis d’être à la table d’un Ministre de cette envergure qu’ils gobaient mes paroles sans trop savoir de quel côté il allait devoir pencher, le bel Albin me couvrait de fleurs et me promettait un bel avenir en politique. À l’heure des cigares et du café ma requête pour qu’on mît à ma disposition un véhicule afin que ma douce et moi allions nous ressourcer dans les profondeurs de la Grande Brière avait reçu une immédiate acceptation du Préfet qui devait penser que sa célérité à me satisfaire lui vaudrait sans nul doute les faveurs de Paris. La Grande Brière avec ses canaux, ses plans d’eaux peu profonds, ses roselières, ses prairies inondables et ses buttes où se perchent de minuscules villages est un monde clos, un monde consanguin, autarcique. Les Briérons pendant des siècles bénéficièrent d’un statut unique en France : ils étaient propriétaires du marais par la grâce du duc François II de Bretagne. Chassant, pêchant, pratiquant l’élevage et tirant l’essentiel de leur subsistance du marais, les habitants de ce marais brûlant la tourbe extraite de leur sol manifestèrent toujours une franche hostilité à tout ce qui venait du dehors. Comme Chloé et moi ressentions un réel besoin de nous isoler pour mettre un peu d’ordre dans nos vies chaotiques dans l’hostilité profonde de la Brière nous étions sûrs que les autochtones nous ignoreraient.

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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 00:00

Je ne sais ce que Chloé raconta au bel Albin pour qu’il la libéra dans un aussi bref délai mais mon tête à tête avec le demi de bière et mes idées noires ne dura qu’à peine plus d’une poignée de minutes. Elle savait où me trouver et, comme le disent les supers-gendarmes, elle m’exfiltra rapidement de ce bocal empli de souvenirs. Le centre de Nantes en ce temps-là, dès que les vents étaient favorables, embaumait des effluves chauds et rassurants du Petit LU  et pour mieux exorciser les démons, sitôt sortis du Conti, je saisissais  Chloé par la taille pour la conduire, en marchant très vite, rue Boileau là où, en 1846, un jeune pâtissier lorrain, Jean-René Lefèvre s’installait au 5. Parler, parler, parler, déverser, dégorger, me libérait du joug de mes vieilles douleurs. Cette année là, 1846, fut celle de la dernière grande famine en Europe - le mildiou de la pomme de terre fut à l’origine du ravage des cultures - qui extermina un million et demi de personnes. Elle dévasta l’Irlande poussant près du quart de sa population à s’exiler, surtout vers les Etats-Unis. Quatre années plus tard notre pâtissier venu de l’Est épousait Pauline-Isabelle Utile. Le succès aidant La Fabrique de biscuits de Reims et de bonbons secs annexait le 7 de la rue Boileau. imaginez, dans ce centre de la vieille ville aux rues pavées, sous la pluie fine et collante du crachin breton, dans la pestilence des déjections et des ordures, les charrettes à chevaux cahotant, les cris et les jurons fusant, alors que les bourgeoises nantaises, ou le plus souvent leurs bonnes, s’agglutinaient dans ce lieu vaste, bien tenu, où un personnel bien mis servait avec des pincettes les macarons, les langues de chat, les massepains, les boudoirs, les petits fours aux amandes, et bien sûr les biscuits de Reims. Le Petit LU n’était pas encore né, il sera le fruit de l’amour du goût de ce couple alliant sens du commerce et inventivité. Avec Chloé, pour aller au plus près de l’épicentre de la source de cet embeurré qui a égaillé les goûters de ma jeunesse, nous avons retraversé la ville en descendant la rue du Chapeau-Rouge, puis celle de la Contrescarpe pour rejoindre le quartier du Bouffay avant de couper le cours des Cinquante-Otages. Comme promis à Chloé,  nous traversâmes le passage Pommeraye mais je lui refusais obstinément de me détourner vers le quai de la Fosse. Trop dur ! Nous attrappions un bus au vol pour effectuer le restant de notre périple qui nous conduisait aux lisières de la gare. Je l'évitais aussi. Je hais les pèlerinages. Aujourd'hui, seule la grande fabrique du quai Baco m’intéressait car elle mêlait mon enfance à mes fantaisies de mai. Nous gagnâmes ensuite à pied la Préfecture en longeant le château des Ducs de Bretagne et la cathédrale St Pierre.

Face à la grille de la Préfecture ce n’était plus la douce odeur du sablé chaud qui revenait flatter en mémoire mes narines mais celle acidulée des gaz lacrymogènes des grenades des gardes mobiles. Toute une nuit passée à les harceler, à les faire tourner en bourrique ces caparaçonnés, ces lourds, en godillots cloutés, mal commandés, si peu mobiles en dépit de leur appellation officielle. Nous, nous l’étions mobiles, chevaux légers en baskets, sans chef, jouant à merveille de l’entrelacé des rues pour fondre sur leurs arrières, les caillaisser, nous retirer aussi vite avant qu’ils n’aient le temps de nous balancer leurs lacrymogènes. Les plus organisés d’entre nous, casqués et embâtonnés, allaient au contact des bestiaux qui, bien sûr, les chargeaient pesamment en retour ce qui ouvrait des brèches dans lesquelles nous nous engouffrions pour tenter d’envahir la résidence du Préfet. Nous n’y sommes jamais parvenus mais je garde le souvenir de mes yeux brûlants et de ma gorge ravagée lors de nos replis fendant les épais nuages de lacrymogène. Jeu stupide aux yeux du très sérieux Comité de Grève mais la part du ludique de ce mois de mai 68, si beau, si chaud, a toujours été sous-estimé. Le soir suivant l’assaut de la Préfecture, sur la place Graslin, avec quelques uns de mes petits camarades, nous « évangélisions les masses bourgeoises » et j'ai le souvenir d'un monsieur bien comme il faut, très digne, promenant le petit chien de sa mémère qui me tendait  un demi de bière qu’il venait de faire tirer à la Cigale. En dépit de la grève générale, du bordel général, de la vacuité du pouvoir, il régnait sur la ville une légèreté à nulle autre pareille, une liberté que je n’ai plus jamais retrouvé. Comme quelques heures auparavant dans le Mystère 20, en entrant dans la Préfecture, j’appréciais mon pied de nez à mes souvenirs. Le préfet couvert de ses lauriers dorés m’accueillait, avec la componction et la révérence qui sied si bien à sa fonction, effaçait définitivement mon vague à l’âme. De nouveau je sentais en ligne avec mon statut de fouteur de merde.

Mon escapade me valut, de la part de mon cher Ministre, sur le ton taquin qu’il affectionnait avec moi, un rapide interrogatoire sur mes racines locales. Je lui servis avec  effronterie l’histoire très image d’Epinal du petit vendéen crotté, né dans l’eau bénite, élevé par les frères, monté à Paris pour y faire son trou. Mon silence sur ma contribution aux hautes œuvres de mai 68 le renforçait dans ses doutes sur la fraîcheur des salades que je lui servais mais, je suis persuadé que mon ambigüité, mes mensonges, le séduisaient. Fin politique il me prît à mon propre piège en exigeant que je l’accompagnasse à la tribune du meeting.  Je ne pus me défiler. Chloé se gondolait en sirotant le mauvais champagne du Préfet. Du côté de mes amis de la GP je ne risquais pas grand-chose vu que ces jeunes gens ne se compromettaient pas en regardant la télévision de l’Etat oppresseur. C’est plutôt du côté de ma hiérarchie que mon apparition aux côtés d’une des étoiles montantes du régime pouvait me valoir une petite convocation chez le Ministre. Peu m’importait, ça mettait du piment dans mes activités que je commençait à trouver par trop  routinières. Ma ballade avec Chloé m’avait épuisé et, au grand étonnement de cher Préfet, je lui réclamais une chambre pour y pousser un roupillon. Il s’exécutait en pensant sûrement que les cabinets ministériels accueillaient vraiment de drôles de zèbres ; impression renforcée par le fait que cette chère Chloé m’y accompagna. Nous y dormîmes à poings fermés jusqu’à l’heure du meeting. Tout se déroula dans les meilleures conditions, salle bourrée de militants, ovations, discours, applaudissements, sauf que le lendemain, s’étalait à la Une de la Résistance de l’Ouest, une magnifique photo de mon cher Ministre et de moi-même en plein conciliabule à la tribune. Maman la vit. Elle prit soin que mon père ne la vit pas. La messe était dite et je ne le sus pas jusqu’au jour de la mort de papa.  

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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 00:00

Si le bel Albin, très préoccupé du confort de Chloé qu’il plaçait face à lui dans l’avion, avait pu lire dans mes pensées lorsque je m’installais à mon tour dans le confortable fauteuil de cuir gris perle du Mystère 20, sa superbe se serait sans doute muée en stupéfaction. Bien évidemment c’était mon premier vol dans cette belle aéronef conçue par Marcel Bloch dit Dassault, comme le dénommait mes sympathiques collègues des RG dont l’antisémitisme faisait bon ménage avec leur aversion des bougnoules et leur grande admiration pour l’efficacité israélienne dans son conflit avec les pays arabes. L’intérieur du biréacteur se révélait vraiment très classe, et comme d’emblée on s’y sentait en sécurité une forme de convivialité s’établissait entre les passagers des quatre sièges, placés deux à deux et face à face de chaque côté du couloir. Les six autres sièges, semblaient relégués dans une zone inférieure dans la mesure où ils étaient placés, eux, en rang d’oignons. Le commandant de bord et son second avaient accueilli le Ministre en bas de la coupée de l’avion. Nous étions installés ainsi : le Ministre faisait face à Chloé, moi au chef de cabinet et les autres à l'arrière : une saine et salubre ségrégation. Se rendre à Château-Bougon avec un Mystère 20, qui volait à Mach 0,8, était un vrai luxe. Pour moi, ce retour sur ma ville de Nantes, je n’y avais plus jamais remis les pieds depuis mon départ avec Sylvie Brejoux du quai 4 de la gare en septembre 68, me recollait à un passé douloureux. J’avais alors vingt ans et je m’enfonçais ce soir-là dans une vie que je voulais ordinaire. Tout le bel édifice de mes rêves de gosse s’évanouissait. J’enfouissais Marie sous une chape de médiocrité. Je voulais être un gris parmi les gris pour me punir d’être encore en vie.

Chloé en dépit de l’extrême sollicitude du Ministre, tout en jouant le jeu du badinage, me couvait d’un regard tendre. Nul besoin pour elle de paroles, j’étais sous sa haute protection car elle me savait en péril. Sa volonté de m’accompagner à Nantes relevait de .cette prescience de la louve, rassemblant ses petits face à l'imminence d'une menace, qui marque la réelle supériorité des femelles sur notre sexe dit fort. Elle ne pouvait me laisser affronter seul le champ de mines de mes souvenirs. Le steward sitôt le décollage nous servait des rafraîchissements. Moi, loin de broyer du noir comme le craignait ma compagne, je ne pouvais m’empêcher de penser que ce bel avion, joyau civil issu des solutions techniques développées dans le domaine militaire, avait été produit en coopération avec Sud-Aviation. Bouguenais, le noyau dur des grévistes de 68, les purs et durs, ceux qui voulaient vraiment gripper la mécanique pour que les politiques ramassent le pouvoir comme un fruit mûr. Et moi, le révolutionnaire d’opérette, qui les avais côtoyés au sein du Comité de grève je me gobergeais, bien assis dans un moelleux fauteuil, un verre de gin tonic à la main, aux côtés d’une des étoiles montantes du pouvoir. C’était une forme d’obscénité absolue, comme si je leur chiais dessus. Au lieu de me sentir mal à l’aise je savourais la situation. Ce que je faisais depuis des mois était dépourvu de sens mais, si je le souhaitais, à tout moment je pouvais faire éclater une bordée de scandales qui mettraient à mal le pouvoir ; bien plus sûrement que ne le feraient les escarbilles des délirants de la GP. Ma jubilation intérieure, que j’avais du mal à réprimer, tenait au fait que je n’avais aucune envie de mettre à jour les turpitudes des officines ou des barbouzes dans lesquelles je me complaisais. L’important pour moi était de durer sans me soucier de justifications d’une quelconque nature. Mon amoralité me comblait. 

Lorsque nous avons atterris, et que je me suis vu dans cette campagne pleine de haies, de vaches et de maisons basses, un soudain découragement m’est soudain tombé sur les épaules. Comme toujours avec moi c’est dans les moments où je me trouve au fond du trou que me viennent des idées les plus saugrenues. Dans la voiture qui nous menait à la Préfecture, afin d’occulter le défilement d’un paysage trop connu, je me laissais aller à une forme de rêve éveillé mais tel un .toutou de compagnie qui se souvient qu'il est né chien chasse, à l’instant où nous nous engagions sur le Cours des 50 Otages, je demandais au chauffeur de stopper pour me laisser descendre car il me fallait, lui disais-je, comme si ma vie en dépendait, aller manger un sandwich au Conti. Stupéfait par une requête aussi loufoque il obtempérait semant la zizanie dans le cortège officiel précédé de deux motards. Sitôt descendu, j’enfilai la rue d’Orléans à grandes enjambées sans même jeter un regard en direction des voitures officielles qui reprenaient leur progression dans un concert de deux tons. Je me ruais vers la Place Royale comme si elle risquait d’avoir été engloutie, elle aussi, dans le trou sans fond de mes rêves de belle vie avec Marie. Cette place Royale dont nous voulions rayer le nom le 24 mai 1968, pour la rebaptiser place du Peuple. Oui, pendant que les tracteurs tournaient autour de la fontaine de cette place encore Royale, j'étais de ceux qui, installés dans la verrière de la terrasse du Continental, prêchaient la bonne parole. Comme je n'avais rien dans le ventre depuis mon café du matin, mes yeux se brouillaient, je me sentais à la limite de l'évanouissement. Une belle main se posait sur mon bras, sa belle main. Une belle voix me disait « Vous devez avoir faim...», sa belle voix qui ajoutait « c'est un sandwich au saucisson sec comme vous les aimez... » Elle riait de mon étonnement. Je m'extasiais de son voussoiement. Je la contemplais telle une apparition. Elle n'était pas belle, elle était plus que belle, incomparable. Une légère coquetterie dans l'œil, des cheveux longs et soyeux qui s'épandaient sur ses épaules nues et, tout autour d'elle, un halo de sérénité. « Mangez ! » J’avais obéis. La bouche pleine je la complimentais. « Je l’ai fait pour vous ». Marie ! Marie ! Marie ! T'es chiante de m'avoir planté dans cette putain de vie où t'es pas... Un garçon du Conti, toujours sanglé dans un grand tablier blanc, me dévisageait sans aucune anémité. J'en avais rien à branler, ici, au Conti, j'étais là où Marie avait empli ma vie pour de bon. 

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