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7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 02:09

Éveil tardif, Chloé m’attendait pieds nus sur la terrasse, un bol de thé entre les mains, enveloppée dans une vaste chemise d’homme en coton écru dont les échancrures montaient jusqu’en haut de ses cuisses m’offrant une brèche dont je profitais pour glisser mes deux mains sous la toile rêche et empoigner ses crêtes iliaques. Je n’ai jamais su résister à l’érotisme torride de ces deux ailes pointées à la fois vers le ciel et mes mains. La vallée qu’elles surplombent attise chez moi une frénésie intérieure, forme de houle contenue prête à déferler sur les flancs si lisses, si suaves, si doux. Chaleur intense mais sans éruption, ce sont mes doigts, le bout de mes doigts qui frôlent, glissent, cherchent la faille, l’entrelac des lèvres tièdes, la résistance. Une fois cerné ce dur, le ressenti du corps qui appelle, la lente ouverture, le miel, insistance lente, raids foudroyants, fausse résistance, toutes les défenses tombent, la brèche devient puits, nulle reddition, l’offrande impérieuse, projection impudique, poupée de son embrasée. Pas de pitié, la capitulation jetait le corps humide entre mes bras. Féline, Chloé rugissait, me griffait le dos, me mordait le lobe de l’oreille, sans jamais demander grâce. Mon sexe silex irradiait mon bas ventre mais restait sec, refusant la décadence. Ce matin-là, nous soldions ainsi nos infidélités, sans un mot, avec une rage un peu désespérée. En écrivant ces lignes je tremble.

Manuel_mamo_contreras.png

Dans la division du travail logique que nous avions décidée, Chloé prenait en charge les galonnés de l’état-major, plus particulièrement les colonels, plus jeunes, plus chauds aussi, mais surtout clés d’entrée dans le cercle des officiers généraux. Se glisser entre les cuisses d’une beauté, la posséder n’avait aucun prix pour ces étalons. Avec une facilité dérisoire ils lâchaient tout sans même y être invité par Chloé. J’en devenais jaloux car moi je me contentais des pouffiasses, aux cheveux gras et sales, des tas sans grâce qui m’enflaient la tête avec leur logorrhée révolutionnaire. Au mépris de nos conventions je m’attaquais à la très jeune femme d’un général, une ganache adipeuse et arrogante, Juan Manuel Guillermo Contreras Sepúlveda, qui deviendra le directeur de la DINA de 1973 à 1978, le service de renseignement chilien sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Nous nous étions croisés à une réception à l’ambassade des Etats-Unis. Francophile, timide mais pas farouche, notre bref échange se cantonna dans la banalité et pourtant je sus de suite qu’elle tomberait au premier assaut. Aux flancs de son époux plastronnant elle suintait un ennui parfumé de jasmin de Séville. Mes manœuvres d’approche furent longues et complexes parce que le mari la tenait sous bonne garde. La solution vint d’elle et de ses dévotions.  Quoi de plus rassurant pour un mari jaloux qu’un couvent.  Avec la complicité d’un jardinier sympathisant des socialistes nous nous retrouvâmes chaque matin, et parfois l’après-midi, dans une resserre attenante au grand Jardin potager du couvent de San Vicente Ferrer.

Franscica, fille unique d’un grand latifundiaire du sud ne portait guère Allende et ses visions dans son cœur mais l’aversion pour son époux et ses affidés tempérait ses à-priori contre la populace. Sous ses airs de petite fille sage elle cachait un tempérament fougueux et ardent. Nos ébats me laissaient sur le flanc ce qui donnait à Franscica du temps pour s’épancher sur les sinistres besognes de son Juan Guillermo. De sa voix flutée, elle alternait des plaintes sur sa détresse de devoir encore subir ses assauts tout en ajoutant qu’ils étaient brefs, le général étant un éjaculateur précoce, et des propos glacés sur le sang dont il se couvrait les mains. Ces mêmes mains qui la touchaient. Éliminer par tous les moyens ceux qui pactisaient avec les Rouges relevait pour lui de la dératisation. Le premier a avoir subi le traitement fut le commandant en chef de l'armée, le général René Schneider qui  constituait un obstacle. Avant le scrutin, il avait émis une directive (la doctrine Schneider) selon laquelle la mission de l'armée se limitait à s'assurer du fonctionnement régulier du système politique tant que le gouvernement respecte le cadre légal et constitutionnel. Excluant la force pour renverser le verdict populaire, Schneider affirmait même que ce recours serait considéré comme un délit de haute trahison. Deux opérations distinctes, dirigées par des généraux chiliens et financées par la CIA, furent mises sur pied pour barrer la route à Allende. Leur but enlever Schneider et en accuser la gauche afin de justifier une intervention militaire. Washington joua les Ponce-Pilate et les généraux tentèrent deux enlèvements le 19 et le 20 octobre qui échouèrent. Mais une embuscade, le 22 octobre, une embuscade se soldait par la mort de Schneider.

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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 02:00

Jasmine, sur Facebook, collectionne les amis. Depuis fort longtemps elle a dépassé les 2000. Ironique je lui ai fait remarquer que les mâles y occupaient une place hégémonique et que sa galerie de photos devait y être pour quelque chose. Très pincée elle m’a déroulé son profil où, à situation amoureuse, elle a indiqué : mariée. Ma répartie « ça les attire plus encore » m’a valu le qualificatif de « vieux barbon lubrique » que j’ai déclaré apprécier à sa juste valeur. Elle est aussi sur Twitter et, alors que je m’échinais au petit matin à retracer mon sillon chilien elle est venue me mettre son Iphone sous le nez pour me montrer la récupération politique par le Président chilien  Sebastian Piñera – vocabulaire estampillé de l’extrême-gauche d’hier et d’aujourd’hui – de la réussite du sauvetage des mineurs de la mine San José, près de Copiapo « Que emocion! Que felicidad! Que orgullo de ser Chileno! Y que gratitud con Dios! »  se réjouissait-il « Quelle émotion ! Quelle joie ! Quelle fierté d'être Chilien ! » L’Union sacrée c’est le rêve de tout dirigeant politique et, dans la foulée l’exaltation du bel élan d’unanimité nationale : « Ils ont démontré, comme l'ont démontré les victimes du tremblement de terre et ceux qui reconstruisent, que lorsque le Chili s'unit, et il le fait dans l'adversité, il peut réaliser de grandes choses » prenait des allures d’un soulagement rétrospectif. Si ces malheureux, au lieu d’être assemblé pour la pause, s’étaient retrouvés à leurs postes de travail, l’éboulement les aurait enfouis dans la mine et c’eut été la curé sur leurs cadavres. 

 

Il n’empêche que je suis allé voir sur l’écran de télévision la remontée des mineurs, un à un, dans une dramaturgie bien réglée, extraits, extirpés des entrailles de la terre par ce boyau étroit, la scène  avait quelque chose d’extraordinaire, de fabuleux et, comme toujours dans ces moments, du groupe des rescapés un individu s’est détaché Mario Sepulveda, un immense sourire aux lèvres, coiffé d'un casque et les yeux protégés par des lunettes spéciales, survolté, sautant comme un cabri, qui a bien sûr immédiatement serré dans ses bras son épouse Katty Valdivia, puis a déclenché l'hilarité en sortant d'un sac des morceaux de roche du fond de la mine, qu'il a commencé à distribuer aux secouristes. Au président Sebastian Pinera, au ministre des mines Sepulveda a crié  « Viva Chile, mierda ! » (Merde, vive le Chili !) 69 jours sous terre, Mario raconte leur calvaire, l’incertitude, la peur, ajoutant qu'il leur arrivait souvent de crier, de se battrent et de pleurer alors qu'ils tentaient d'accepter ce qui leur arrivait. Prier alors, se préparer à la mort «Une nuit, j'ai rassemblé toutes mes affaires, ma ceinture, mon casque, et je me suis dit : « Quand je mourrai, je veux mourir comme un mineur.» C’est grand. C’est émouvant. Mais aussi, Mario le dira, assis sur son canapé, entouré de sa femme et de ses enfants : il faudra à l’avenir que l’on soit au Chili plus soucieux de la vie des mineurs. Que les hommes du fond ne soient pas envoyés à l’abattoir... 

 

La nouvelle folie du cuivre, attisée par la boulimie de la croissance chinoise, me renvoyait à toutes ces années  que j’avais traversées sans les voir, comme un zombi, ou plus exactement comme un non-engagé, un spectateur désabusé. Mais pouvait-il en être autrement ? L’incurie bureaucratique du gouvernement sous Allende, le jusqu’au-boutisme des groupuscules gauchistes, la trouille de la petite bourgeoisie chilienne, l’obsession américaine d’éradiquer le communisme, de cerner Castro, de tuer dans l’œuf toute velléité d’indépendance nationale, ne pouvait qu’accoucher de drames. Sans vouloir manier le paradoxe, faire de la provocation, Pinochet est avant tout le pur produit d’un Chili qui n’a pas su, ou pu, ou voulu, à l’image des partisans d’Eduardo Frei, accoucher d’un compromis démocratique face à une situation économique proche du chaos. La classe dirigeante a soutenue le coup d’Etat, ou fermée les yeux, laissant à Pinochet et à ses boys de l’école de Chicago le soin de faire la saignée, d’administrer à l’économie la purge. De se couvrir les mains de sang aussi dans une grande indifférence nationale et permettre ainsi l’érection d’un culte d’Allende martyr dans les partis de gauche français. Je me souvenais de Mitterrand en 1981 se penchant avec ses mines de guide du socialisme démocratique sur les mannes de Salvador Allende, nous n’osions pas lui rappeler le nombre de têtes d’algériens qu’il avait laissé trancher sous le gouvernement Guy Mollet. Toute cette hypocrisie, cette fameuse raison d’Etat, ce cynisme d’Etat, tous ces gens sincères passés par pertes et profits, ça me donnait d’autant plus envie de gerber en voyant ces pauvres bougres sortis de terre annexés, exhibés, alors qu’ils n’étaient rien d’autres que des damnés de la terre sacrifiés à une croissance démente d’une Chine Impériale tenant enfin sa revanche. Je passais ma journée au lit.

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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 02:00

Pour Jasmine nous marier dans l’intimité, tout juste flanqués de nos deux témoins face au maire, ce n’aurait pas été un vrai mariage, alors elle battit le rappel pour rameuter tous ses amis de Paris. De mon côté, comme j’avais coupé les ponts depuis un sacré bail avec ma vie d’avant, je me contentais d’annoncer la nouvelle à mes nouveaux amis corses, certes pas très nombreux, mais c’était du solide. Mes travaux d’écriture furent un peu perturbés par les préparatifs, même qu’un moment je songeai à laisser tout en plan pour me consacrer entièrement à ma nouvelle vie. Un matin, alors que je n’avais pas écrit une ligne depuis trois jours, je soumis, avec certaines précautions oratoires, en présentant ça comme une éventualité, l’idée à ma future femme. Sa réponse claqua comme un revers à deux mains le long de la ligne « Si tu oses faire cela je te quitte...

- Vraiment tu me quitterais simplement parce que je mettrais un terme à ce machin qui ne fera jamais un livre...

- Oui sans l’ombre d’une hésitation !

- Explique-toi j’ai du mal à comprendre.

- Je ne suis pas très douée pour les explications mon amour mais, pour faire simple, ce manuscrit c’est ta maîtresse et je préfère avoir ta maîtresse entre ces 4 murs plutôt que tu ailles en chercher une autre ailleurs...

- Qu’est-ce que tu me chantes, c’est quoi cette histoire de maîtresse ?

- Je me comprends...

- Pas moi !

- Ne fais pas l’âne qui veut avoir du foin mon amour, tu sais très bien où je veux en venir...

- Je t’assure que non...

- Si tu es toujours dans mes jupes tu vas t’ennuyer... N’oublies pas que je ne suis qu’une petite coiffeuse...

- Tu dis vraiment n’importe quoi...

- Non, c’est la stricte vérité.

- Puisque tu le dis je ne vais pas te contredire mais qu’est-ce ça change que j’écrive ou pas ?

- Tout !

- Admettons que ça change tout mais c’est reculer pour mieux sauter je ne vais pas écrire jusqu’à mon  dernier souffle...

- Si !

- Toi tu as une petite idée derrière la tête... Avoue !

- Oui mon grand, je veux que tu écrives un roman.

- J’en suis bien incapable...

- Que tu dis !

- T’en sais des choses pour une petite coiffeuse de rien du tout...

- Te fous pas de moi !

- Je me contentais de te citer mon amour...

- C’est cela ironise, tu ne vas pas t’en tirer par une pirouette...

- Je ne me tire de rien du tout Jasmine. Permets-moi de te rappeler que c’est toi qui veux me quitter parce que j’ai émis vaguement l’hypothèse que j’allais peut-être arrêter de me la jouer « j’écris mes mémoires »...

- Donc tu continues !

- C’est un ultimatum ?

- Non mais tu vas me faire pleurer !

- Bravo ma belle, tu sors l’arme nucléaire, je ne peux que battre en retraite. Faire preuve de la plus insigne faiblesse. Rendre les armes...

- Beau parleur !

- Petite pute !

- Comme oses-tu parler ainsi à la mère de tes enfants !

- Nous n’en avons qu’un...

- Oui mais je vais être ta femme...

- Mais non puisque tu vas me quitter...

- Arrêtes de me faire tourner en bourrique espèce d’enfant gâté...

- Tu dis juste Jasmine. Là je te reçois 5 sur cinq. En clair ce que tu veux c’est que pour une fois dans ma vie j’aille au bout de ce que j’ai entrepris...

- Oui, c’est ce que je voulais te dire mais je n’avais pas les bons mots...

- Pour une petite coiffeuse je trouve que tu ne te débrouilles pas mal, non...

- Nous l’appellerons Marie mon amour et c’est pour elle que tu vas continuer de raconter ta vie...

- Arrête ma grande c’est moi qui vais pleurer...

 

Dès le lendemain, au petit matin, je me suis mis remis au turbin sans trop forcer l’allure. Jasmine attendit que le test de grossesse confirmât sa fécondation avant que nous ne fixions la date de nos épousailles. Quand j’écris nous je devrais écrire Jasmine car moi, selon une jurisprudence bien établie, je me laissais porter par les évènements. Elle balançait entre le tout de suite et le se marier avec le ventre rond. Elle me demandait un matin au petit déjeuner « qu’en penses-tu ? » Mon air totalement ahuri ne la fit pas battre en retraite « Tu me veux comment ? » À sa grande surprise, et à la mienne aussi, du tac au tac je lui répondais « Ronde comme un ballon mais toute en blanc ! » Je portais en moi le souvenir de sa précédente grossesse où elle s’était épanouie telle une pivoine, doucement, comme si son corps frêle prenait enfin de l’aisance, de la liberté. Jamais autant que pendant ce temps-là je n’avais eu autant envie de lui faire l’amour ; d’ailleurs nous avions fait l’amour comme jamais, doucement, avec gourmandise, dans une harmonie charnelle hors limite. Je la prenais souvent debout pendue à mon cou, mes mains enveloppant ses fesses, ainsi je sentais son ventre palpiter et j’avais le sentiment, non pas de l’investir, mais d’ajouter son poids au mien pour ne fissions plus qu’un.  

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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 02:09

Nous montâmes ensuite à Péri pour déjeuner chez Séraphin. En ce pays, le dimanche on monte au village retrouver la famille. Jasmine conduisait. Les plaies noirâtres du violent incendie de l’été dernier se cicatrisaient lentement, des plaques de végétation vert tendre voisinaient avec des troncs calcinés. Mathias suçait son pouce en contemplant le bout de ses pieds nus. À midi, chez Séraphin, nous serions entre nous, entre indigènes, car les touristes n’y venaient que le soir pour ne pas perdre une miette de ce soleil qui brille en Corse comme nulle part ailleurs. En août il cognait vraiment dur épandant dans l’air une chape pesante qui donnait des envies de rester sagement à l’ombre. Comme d’ordinaire à cette heure-ci j’entamais, après un déjeuner léger, une sieste dans la fraîcheur de notre chambre le tangage des lacets de la route me berçait et je luttais pour rester éveiller. J’adore cet état ouateux où, par à coups, on va et on vient en des aller et retour violents conscience-inconscience, noir-blanc, comme si le temps s’entrouvrait pour nous engloutir puis nous régurgiter. Malgré mes efforts je piquais du nez. Jasmine chantonnait « frère Jacques, frère Jacques, dormez-vous... » et Matthias abandonnait son pouce pour gazouiller en frappant dans ses petites mains. Au détour d’un virage, je retrouvais mes esprits et tout de go je déclarais à Jasmine : « Nous l’appellerons Marie... »  Caillou-8597.JPG

Sous les charmilles de la terrasse notre table était cernée par d’imposantes tablées familiales où les générations se côtoyaient, habillées en dimanche, bien en place comme pour un plan de cinéma juste avant le clap. Les brus et les filles se tenaient à carreaux en surveillant leur progéniture encore calme en ce début de repas du dimanche. Les fils conversaient avec leur mère ou leur grand-mère, les gendres écoutaient, pendant que les pères, impassibles, veillaient sur le bon déroulement du cérémoniel dominical. Lorsque nous nous étions garés, une vieille Mercédès noire aux chromes étincelants et un Jaguar Mk3 crème avaient dépoté un paquet de sexagénaires en chemisettes, pantalons de toile et moccassins qui occupaient maintenant la table du fond où ils descendaient des pastis en tenant des conversations animées où les affaires du village tenaient une place centrale. Au-dessus de nos têtes des escadrilles de bestioles vrombissaient telles des forteresses volantes plongeant Matthias dans une perplexité joyeuse sous le regard inquiet de sa mère craignant par-dessus tout les guêpes attirées par les sucs de nos aliments. Chez Séraphin c’est Joséphine qui officie, on y mange au menu avec un ou deux choix intérieurs et y on boit le vin du seul vigneron de Péri. C’est copieux, le couvert est bien mis, il y a des bouquets de fleurs sur les tables et, surtout, les beignets de courgettes de Joséphine sont des merveilles de finesse et de légèreté et les cannellonis au brocciu exceptionnels.  Caillou-8599.JPG

Avant la fin du repas Jasmine allait coucher Matthias dans une chambre aux volets clos. Je l’accompagnais. Pendant qu’elle changeait le petit j’allais m’asseoir sur le marchepied d’un prie-Dieu au velours rouge passé. Depuis la naissance de Matthias je me sentais père, je me vivais père en prenant part aux gestes du quotidien : le faire manger, le changer, le coucher... mais je continuais de voir en Jasmine une gamine entichée d’un vieux, une amante fraîche, joyeuse et disponible. Dans ma position ridicule, au ras du parquet, le cul posé sur cette antiquité qui avait du supporter les genoux pointus de femmes pieuses et de curés libidineux, je me projetais dans le temps de sa nouvelle grossesse. Deux enfants venus dans le dernier bout de ma vie ça me plaçait face à une évidence : je la voulais pour femme. L’épouser quoi, la conduire devant le maire. Qu’elle portât le même nom que ses enfants. Ridicule ! Pour me détendre, tenter une sortie honorable, je m’imaginais que si je la demandais en mariage elle serait capable de me traîner devant le curé ou le pope de Cargèse... Perdu dans mes pensées je ne l’entendis pas venir. Elle s’accroupissait au-dessus de moi. Mes mains effleuraient ses cuisses. Elle me susurrait « Emplis moi encore ! » Je soupirais « Epouse-moi ! » Elle se redressait comme un ressort. « Non ! »

-         Pourquoi non ?

-         Parce que ce n’est pas moi qui t’épouse c’est toi qui dois me demander en mariage...

-         Et comment je fais ?

-         Tu fais !

-         Ici ?

-         Oui !

-         Mais je ne sais pas comment le dire ?

-         Tu le dis simplement !

-         Jasmine veux-tu m’épouser ?

-         Oui mon amour.

-         Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?

-         L’amour !

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10 octobre 2010 7 10 /10 /octobre /2010 02:00

Le matin où j’écrivais « Je perdis la bataille en gagnant la guerre qu’elle m’avait déclarée » Jasmine, qui prenait soin de moi comme du lait sur le feu, au lieu de m’apporter comme chaque matin un grand bol de café fumant s’approchait sans bruit sur la pointe des pieds. Le soleil se hissait doucement au-dessus de la crête épandant sur la peau de la mer, à peine ridée par une fine houle, un trait d’argent. Mes yeux éveillés tôt se troublaient. Mon estomac criait famine. Je n’entendais pas Jasmine s’approcher. « Tu me trouves comment ? » Je sursautais, elle était nue et fraîche. « Désirable ! » Elle levait ses mains au ciel et esquissait un pas de deux « Alors prends moi et fais-moi un nouveau petit »  Je me récriais « Mais je suis vieux mon amour ! » Jasmine se ruait sur moi pour m’entourer de ses bras « Tu ne t’en tireras pas comme ça mon amour, c’est trop facile. Je te propose un petit jeu. Si tu gagnes c’est toi qui décide et si tu perds c’est moi. D’accord ! » J’opinais en lui caressant la croupe. « Pas touche vieux barbon libidineux ! Concentre-toi ! » Je prenais un air inspiré en ôtant mes lunettes pour me frotter les yeux. Jasmine affichait un sourire mutin qui en disait long sur sa certitude de gagner. « Aujourd’hui mon homme qui allons-nous fêter ? » Le piège se refermait. La mutine connaissait mon allergie profonde pour tout ce qui touchait aux dates de naissance et autres fêtes de saint-patron mais je ne voulais pas me rendre sans avoir bataillé. Bandant mes neurones je plongeais dans le flou de mon calendrier interne pour mieux me retrouver dans un trou noir. Jasmine me mordillait le lobe de l’oreille en me massant le cou. Son odeur d’épices et de vanille orientait mon énergie vers des rives plus chaudes que celles de ma pauvre tête et sous ma grande blouse ample l’objet de ma défaite s’animait. Ce ne pouvait être la sainte Jasmine car je me souvenais que nous l’avions fêtée l’an dernier au moment des vendanges ; du côté de son anniversaire j’avais réglé le problème en installant une alarme, pour le jour-dit, sur mon Iphone. Mathias alors ! Non, il était né le jour de Noël et nous avions fêté son saint patron en mai. Je jetai l’éponge.

 

« Mathias mon amour...

-         Pour quelle raison gourgandine ?

-         Sa fête !

-         Qu’est-ce que tu me chantes nous l’avons célébrée en mai avec faste au resto de Bocognano... rappelle-toi le feu de bois et les marrons...

-         Exact mon beau mais comme nous sommes ici sous la juridiction religieuse de Cargèse où, comme tu le sais, cohabitent le rite romain et le rite byzantin. Le 8 août c’est la saint Mathias du côté de Byzance... alors c’est la fête !

-         D’où tu sors cette science ?

-         Wikipédia mon amour !

-         Donc j’ai perdu !

-         Non tu as gagné une femme heureuse !

-         Tu ne l’étais pas avant ?

-         Si, mais maintenant je le suis deux fois plus !

-         D’accord mais mes petits trucs vibrionnant sont peut-être désactivés ?

-         La meilleure façon de le savoir c’est de leur offrir une nouvelle chance mon amour...

-         Et si Mathias se réveille ?

-         Il verra ses parents faire l’amour...

-         Non je vais te féconder en plein air...

-         Comme tu veux je suis une femme soumise...

-         Qui obtient tout ce qu’elle veut. Dis-moi je suppose que si j’avais gagné à ton petit jeu longuement mûri je n’aurais eu d’autre choix que de te faire un enfant...

-         Oui mon amour, ça va de soi ! 

 

Nous étions dimanche et, suite à notre accouplement, nous descendîmes à Ajaccio. Le petit gazouillait dans sa poussette Bébé Confort modèle rustique tout terrain, petites roues à pneus pleins, siège skaï bleu roi patiné par plein de petites fesses, que j’avais dégoté dans le garage de nos propriétaires. Jasmine arborait une robe blanc ivoire, ample et floue, courte, bras nus, agrémentée de multiples petits volants à l’ouverture des manches et tout autour de l’ourlet du bas, avec des sandales blanches. La vision d’une aussi jeune femme, rayonnante, belle comme un cœur, pimpante, au bras d’un type aux cheveux blancs qui passait son temps à se préoccuper d’un petit mouflon aux cheveux de jais tout bouclés lui ressemblant comme deux gouttes d’ eau, plaisait aux insulaires. Sans doute le respect du aux patriarches. Les marchands des Puces nous connaissaient, ils prenaient de nos nouvelles et ne manquaient jamais de complimenter Jasmine, et sur le petit, et sur elle. Moi j’avais droit à un couplet ambigu sur ma grande chance de posséder un tel bijou. Introduire une poussette dans la masse compacte des chineurs en ce premier dimanche d’août eût été une folie que seules osaient quelques jeunes mères corses soucieuses d’affirmer leur revendication identitaire face aux envahisseurs du Nord. Mathias adorait la position privilégiée de mes bras. Jasmine, libre de tout mouvement, jouait les éclaireuses en fouinant sur les étals. L’observant je ne pouvais m’empêcher de penser, en la voyant si heureuse, auréolée de bonheur, que j’allais devoir me préoccuper de son avenir et de celui de nos enfants. Mon sens des responsabilités étant ce qu’il est, c’est-à-dire nul, j’allais charger Raphaël de cette tâche. Accroupie, Jasmine me hélait.

 

Sa position et sa robe en corolle la faisait ressembler à un bel oiseau protégeant son nid. Déjà, après nos ébats face à la mer, alors que Jasmine venait de passer presqu’une heure dans la salle de bains à se préparer, lorsqu’elle revint dans la salle commune où je terminais d’attifer un Mathias qui prenait un malin plaisir à se tortiller comme un petit ver de terre, je lui avais finement dit, face à sa tenue Prénatal et à son air extatique,  « Tu commences ta couvaison... » pour m’entendre répondre « Oui mon beau, j’aime sentir en moi ta semence à l’œuvre.  Elle est vive et incandescente... » Je m’étais bien gardé de lui répondre que le produit de mes gonades devaient être aussi poussif que moi sur mon vélo. Pour l’heure Jasmine agitait au-dessus de sa tête un petit bouquin dont la jaquette affichait le rouge et le noir. Mathias exprimait à sa façon sa volonté d’atterrir, je le déposai sur la bâche. Jasmine me tendait l’opus « Sois jeune et tais toi » l’un des slogans d’une de ces affiches nées dans les soutes de la révolution soixante-huitarde avec l’ombre rouge du Général bâillonnant un jeune type bien coiffé posé sur un pavé noir « KUNST EN REVOLTE het politieke plakaat en de opstand van de frense studenten.  Le peu d’allemand que j’avais acquis lors de mon bref séjour dans la marmite de Berlin ne s’avérait même pas nécessaire à la compréhension du bouquin publié en 1968 en la sage République Fédérale de Bonn. « Ce sera le cadeau de Mathias pour sa fête » m’annonça Jasmine. Ma réponse « il va adorer ! » me valait une remontrance bien sentie « Ne plaisante pas avec l’éducation de notre fils. Je veux qu’il sache tout sur son père... » Je m’esclaffais « c’est vrai que nous n’avons pas eu droit aux monuments aux morts ni a une médaille commémorative... »  

Caillou-9196.JPG

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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 02:09

-         Pourquoi veux-tu me jeter entre les cuisses de ce glaçon ?

-         Nécessité de service mon beau légionnaire !

-         N’importe quoi mante religieuse, tu me pousses vers une rivale potentielle pour mieux la neutraliser...

-         Elle te plaît sale gosse ?

-         Non !

-         Menteur !

-         Faux, mais je te concède que la dégeler me procurerait un réel plaisir...

-         Alors baise-là comme une chienne, humilie-là, fais-moi ce plaisir !

-         Comme tu y vas ma belle. C’est de la rage. Un bémol tout de même à ta furia : si j’en suis tu en es !

-         Tu places la barre un peu haut mon grand...

-         Non ma belle je pense que c’est une lesbienne refoulée et nous allons lui administrer une thérapie de choc...

-         Je crois que son psy ne va pas s’en remettre.

-         Banco, je l’invite illico !

 

Nous ne pûmes mettre notre projet à exécution car Eva, après avoir accepté de dîner avec moi et m’avoir rejoins au bar du Windsor Palace, du se retirer précipitamment alors que nous en étions au dessert suite à un appel de l’ambassade. Elle devait rentrer d’urgence à Washington pour une raison qu’elle se garda bien de me préciser. Dire que ce fut un regret serait exagéré mais la banquise manifestement ne demandait qu’à fondre. D’ailleurs elle avait entamé un beau dégel dès son arrivée lorsqu’elle s’était hissée sur le tabouret du bar, son croisement de jambes dans l’étroit tube de sa jupe fendue faisait grimper d’un paquet de degrés mon excitation. Pour autant elle gardait ses distances, s’en tenait à des propos convenus, ingurgitait son champagne par petites lampées avec des airs de suffragette. Je me gardais bien de la brusquer. Dans la salle du restaurant elle retirait son caraco de soie noire laissant apparaître des épaules puissantes et une poitrine dure et ferme. En m’asseyant face à elle je me disais « Comment vais-je l’amener à accepter ma proposition indécente ? »  et je lui souriais d’un air que je voulais avenant. Mon sourire se figea très vite car, à peine avions nous commandé, je sentais la pointe de son pied déchaussé s’immiscer dans mon entrecuisses pour entreprendre un massage en règle. Sans sourciller je la laissais faire tout en lui faisant des compliments sur sa coiffure. Sa réponse me fit avaler de travers mon Corton Charlemagne « Cessez, comme vous le dites vous les français, votre marivaudage, c’est mon cul qui vous intéresse. Donnant-donnant, moi c’est ce que vous avez entre les cuisses qui m’intéresse. Au premier contact vous me semblez bien appareillé. Comme pour les cigares j’aime les gros modules... » La suite fut du même tonneau, la Harriman s’offrait un goûteux amuse-bouche avec un satané petit freenchie.

 

Ce qui suivi cette déclaration sans équivoque est resté un secret absolu depuis cette époque, je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit, et bien sûr jamais à Chloé. Rompre ce silence de plus de 30 ans ce serait porter atteinte à la réputation d’Eva Harriman devenue par la suite l’épouse légitime d’un sénateur du Kansas qui a occupé un poste de Secrétaire au Département d’Etat sous Bush Jr. Je plaisante à peine lorsque j’écris ces lignes car si je me lançais dans la description de ce qu’elle exigea de moi vous porterait à croire que je profite de mon privilège d’auteur pour vous conter des fariboles à haute teneur en exploits sexuels. En tout et pour tout quinze petites minutes de ma vie qui me parurent une éternité, non qu’elles fussent désagréables, bien au contraire, mais parce que j’ignorais jusqu’où l’accomplissement des fantasmes de l’insatiable Eva allait me mener. Dans ce genre de situation, et qui plus est dans un lieu public, en l’occurrence un ascenseur, plus précisément un monte-charge, ce qui s’avère très stressant c’est pour les mecs le ridicule du pantalon sur les chevilles, alors que pour ces dames une jupe relevée et une petite culotte escamotée relève de la plus pure esthétique. Eva Harriman ajoutait à ce tableau déjà trash l’exigence que je la délestasse de son bustier. La splendeur de sa poitrine ferme, loin des canons actuels de dureté silicone figé, aimantait mes mains et me précipitait dans un abandon indigne de mon statut de mâle dominant. Je perdis une bataille en gagnant la guerre qu’elle m’avait déclarée.

 

 

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26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 02:00

Au Cintra sans le savoir, ni le vouloir d’ailleurs, Chloé et moi, venions de nous placer au bon endroit, au bon moment. Dans la partie de colin-maillard, jouée entre eux, par les hiérarques de l’armée chilienne, où tout le monde se méfiait de tout le monde, entre les différentes armes, les états-majors, les commandants de région, notre venue créait des passerelles, des connexions entre ce tout petit monde. Rejetons d’une bourgeoisie européenne, gâtée, revenue de tout, nous étions supposés neutres ou du moins manipulables à souhait. Face à cet état de fait, nos amis américains adeptes de la préparation maximale, de la mise en œuvre de moyens lourds et qui détestent par-dessus tout l’improvisation, se retranchèrent dans un silence exaspéré. Jouant le tout pour le tout, pour leur forcer la main, leur montrer ma capacité à agir sans eux, je télégraphiai au père de Marie pour qu’il me débloquât des fonds afin que nous puissions affirmer notre statut social de gosses de privilégiés. Le soir même tout était réglé avec en prime l’annonce par le grand artiste de sa future arrivée à Santiago pour examiner de près l’expérience Allende. Chez les gaullistes historiques tout ce qui prenait l’allure d’un bras d’honneur à l’impérialisme américain avait une saveur particulière. Notre installation dans une charmante villa de Las Condes, l’acquisition auprès d’une vieille aristocrate franquiste déjetée, veuve d’un grand propriétaire du Sud,  d’un coupé 404 Peugeot aussi rouge que flambant neuf, notre réception dans le premier cercle des généraux, provoqua une douloureuse et rapide révision stratégique de la Centrale. Bob Dole flanqué, comme à Berlin-Ouest, d’une flopée de conseillers débarqua, sans s’être annoncé, à l’heure du déjeuner.    

 

Rentrés au petit matin d’une fête à laquelle la crème de la jeunesse dorée de Santiago nous avait conviés, Chloé et moi petit déjeunions sur la terrasse.  L’irruption de deux limousines aussi longues et imposantes que des corbillards napolitains ne passa pas inaperçue dans notre quartier de rupins ce qui renforça plu encore notre aura auprès d’eux. Entendons-nous bien, la classe dirigeante chilienne n’appréciait pas outre mesure les américains mais leur exécration du régime d’Allende balayait leurs réticences : l’urgence commandait qu’on se débarrassa au plus vite de ces communistes alliés de Castro, de leur cortège de populace brailleuse et revendicative embrigadée par des « enragés » disciples du Che Guevara. Sur le gazon, en file indienne, tous en costume-cravate sauf bien sûr notre vieille connaissance de Berlin-Ouest, Eva Harriman, la blonde aux cuisses de velours avec ses faux airs de Veronica Lake qui, avait troqué son tailleur anthracite pour un ensemble pantalon Yves Saint Laurent en flanelle grise. La présence au sein de cette fine équipe de gros bras de Robert J. Parker, le grand black versus Sidney Pottier mieux qu’une déclaration d’intention démontrait que la Centrale de Langley nous prenait au sérieux. Dolorès les introduisit sur la terrasse où Chloé les accueillait en français d’un « Messieurs vous auriez pu vous faire annoncer. Vous savez, surtout lorsqu’on est demandeur, c’est plus qu’une simple règle de politesse c’est une obligation... » Parker, sans broncher, dégainait un large sourire qui dévoilait une denture étincelante tout en s’inclinant face à elle pour lui faire un baisemain de haute-école « Veuillez nous excuser de cette intrusion matinale. L’urgence en est la seule justification... » Miss Harriman, elle, fusillait Chloé du regard mais je crus déceler dans ses yeux un léger trouble lorsqu’ils se posèrent sur moi. « Profiter de la brèche au plus vite ! »

 

L’exposé de ma stratégie « d’un pied dans chaque camp » séduisait d’emblée Harriman mais laissait ma future proie sceptique. Loin de m’émouvoir ce partage des rôles, si prévisible, me permettait de concentrer mon tir sur la blonde platinée. Je lui donnais d’emblée du « chère Eva » en soulignant qu’en effet le point faible de mon dispositif se nichait dans ma capacité de convaincre les dirigeants du MIR de ma bonne foi. Pour autant je disposais de deux atouts déterminants : l’aura de la Révolution de mai et le fric ! Même Parker sursauta à mon évocation du nerf de la guerre. Plus directe Eva me lançait « les financer, vous n’y pensez pas ! » Chloé, vacharde, lui rétorquait « il fait plus qui penser, il l’exige ! D’ailleurs, chère madame, ce ne sera pas le seul prix que vous aurez à payer... Ce prédateur a des exigences que vous seule pourrez satisfaire... » Parker, à nouveau, ne put réprimer sa stupéfaction mais cette fois-ci je crus déceler dans son regard une forme de jouissance. La peau d’Eva, déjà lactée, devenait diaphane avant de se teinter d’une touche fine de rose sur la pointe de ses pommettes. Pour faire diversion je me lançais dans une explication de gravure sur le financement du MIR « pour eux le fric n’a aucune odeur et, quand bien même il en aurait, l’important à leurs yeux c’est qu’ils en ont un furieux besoin. De toute façon c’est la seule manière de nouer des liens réguliers et durables. Il nous faut leur faire y prendre goût, ensuite j’arriverai bien à dégoter dans le lot un Judas qui lui en croquera pour son compte... » Marché conclut. Chloé leur proposait un café à l’italienne. Parker acceptait, Eva, un peu pincée, déclinait mais je ne sais quoi dans la tension de sa poitrine moulée dans sa veste cintrée, une fine palpitation, me donnait à penser que la flèche de Chloé opérait son œuvre.

 

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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 02:09

Ça ne traîna pas, dès le lendemain un honorable conseiller agricole exerçant ses honorables fonctions dans un de ces machins, dont raffolent les américains, censé aider ces pauvres chiliens à développer des cultures d’exportation, m’attendait dans le hall de l’hôtel. L’homme alliait le fripé d’une peau grêlée de vieux blond avec le froissé d’un costard en lin qui avait du être blanc. Il portait un chapeau de type panama lui aussi douteux, jauni et dès le matin auréolé de sueur, des docksides avachies et il tétait un long et fin cigare noir éteint. Ses dents fines, pourries, oscillaient entre le jaune beurre rance et un marron de jus de chique. Ce type semblait vidé de vie, revenu de tout, impression confirmée par sa poignée de main molle et son regard éteint. Les postes minables, le whisky ou le bourbon, les putes et l’ennui sans doute l’avaient réduit à l’état de détritus proche de la décharge, seule sa voix gardait des accents juvéniles, un homo refoulé peut-être. Son accent traînant du sud et son vocabulaire plein de mots compressés ou bouffés rendaient notre conversation pénible. L’arrivée de Chloé, fraîche et pimpante, le transfigurait. À peine avait-elle posé ses belles fesses sur le tabouret du bar où j’avais entraîné l’américain que celui-ci l’interpelait en italien « Italienne, hein ! » Elle opinait et le vieux chnoque s’animait, brassait de l’air avec les mains, roucoulait, racontait sa vie, ses aïeux quittant Trieste, sa seconde femme née à Vigata en Sicile,  débondé il s’épandait. De poids mort il passait a allié potentiel soit par manipulation, soit parce qu’en confiance avec Chloé il se laisserait aller à lui plaire. Les hommes sont ainsi faits.

 

Bob Dole voulait un rapport dans les 24 heures. Je lui fis répondre, par l’entremise d’Ernest J Gayne notre correspondant amorti, qu’il aille se faire mettre par une tribu d’Apaches alcooliques et qu’il veuille bien noter mes exigences : « ouverture d’un compte à la Banco de Chile avec un crédit illimité, la liste des personnages les plus influents des états-majors de l’armée chilienne, la mise à disposition d’une villa dans le quartier chic de Las Condes à Santiago et d’une voiture européenne, une 404 Peugeot si possible un coupé... » Gayne n’en croyait pas ses longues oreilles poilues, sans nul doute en plus de trente ans de carrière jamais il n’avait du entendre un type oser se payer la fiole d’un grand ponte de la Centrale de Langley d’une manière aussi désinvolte. Chloé soufflait le chaud et le froid en italien « Vous pouvez le lui dire à votre manière, avec les précautions d’usage, mais, même s’il doit commencer à le comprendre maintenant, assurer-le que ce type est incontrôlable et qu’il serait préférable qu’il fasse droit à toutes ses demandes... » Ernest J Gayne se renfrognait, la tournure prise par les évènements le contrariait, alors il entreprenait de se curer le nez sans se soucier de l’air horrifié de Chloé. Pour débloquer la situation je lui proposais de rédiger ma demande, en français puisque Dole le parlait et le lisait couramment, « ça vous dédouanera puisque vous pourrez toujours vous abriter derrière le fait que vous ne saviez pas ce que vous transmettiez... » L’ombre se retirait de sa sinistre tronche mais un nouveau dilemme l’agitait : comment se débarrasser de son butin nasal ? Un instant je balançais de lui suggérer de bouffer ses crottes de nez mais, faute de maîtriser correctement sa langue, je m’abstenais. Gayne optait pour le revers de l’accoudoir de son siège. Chloé était à deux doigts de gerber.

 

L’efficacité de mon plan tenait, selon moi, à ce que ma stratégie ne se calquait pas sur les schémas traditionnels des deux camps extrêmes : le MIR et la haute hiérarchie de l’Armée chilienne. Pour le premier, ses militants vivaient dans les campamentos comme des poissons rouges dans un aquarium et, toute tentative extérieure pour entrer en contact avec eux se heurtait à une méfiance très légitime. Bien sûr dans les manifs les drapeaux rouges et noirs siglés MIR flottaient mais ils étaient brandis par des comparses, des minettes ou des gamins, les meneurs n’allaient pas prendre le risque de se faire repérer par les flics ou les services de renseignements des militaires. Plutôt que de les aborder en excipant une appartenance à un groupuscule gauchiste européen j’allais, depuis ma villa de Las Condes, leur lancer ouvertement une invitation en me présentant comme une sorte de mécène européen mettant sa cassette au service des Révolutionnaires radicaux. Même si ça peut vous paraître étrange les animateurs du MIR, très majoritairement issus de la petite bourgeoisie, restaient fascinés par ce type de grand seigneur traître à sa classe. Du côté des galonnés je jouais la carte de l’homme d’affaires qui prépare l’avenir avec les futurs détenteurs du pouvoir. Foin de politique l’important consistait à donner à ces messieurs de belles perspectives d’arrondir leurs soldes lorsque seraient détricotés les nationalisations d’Allende. Sociétés écrans, paradis fiscaux, comptes en Suisse, tout l’arsenal du parfait entremetteur bien introduit dans la lointaine, mais si séduisante, Europe. Chloé sur ce point constituait mon meilleur dépliant de réclame : les culottes de peau allaient baver comme de vieilles haridelles face à une pouliche dotée d’un splendide pedigree. Restait à convaincre le sieur Bob Dole que je continuais à jouer pour son camp et ça n’était pas couru d’avance...

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12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 02:09

« Vous devriez prononcer un toast... » le patron de l’hôtel me prenait de court. Je balbutiais pour m’esquiver « Je suis désolé mais je ne parle pas un mot d’espagnol... » Son sourire se fendait plus encore et il se rengorgeait « Je me ferai un plaisir de vous traduire señor... » Chloé pouffait « Mieux qu’un toast mon beau, torche nous un beau discours à la française, ça ne peut que faciliter tes ambitions d’obtenir les faveurs de ceux qui tremblent dans leur falzar... » Résigné je me levais, plus exactement je me redressais avec solennité, m’écartais légèrement de la table puis, d’un geste large et lent, j’élevais ma coupe à hauteur de mon visage et, en un lent mouvement demi-circulaire, je balayais l’espace qui me faisait face. Tout le personnel de la salle me contemplait avec dévotion. Chloé mutine vint se placer à mon côté. Je paniquais et un fin liseré de sueur glacée me labourait le flanc. Face à moi, deux pas en avant, le patron de l’hôtel semblait en lévitation. Je me lançais en contemplant le maigre plateau à fromages recouvert d’une cloche qui trônait sur un guéridon :

 « Chers amis chiliens,

Pendant la seconde guerre mondiale Winston Churchill affirmait, à propos de la  France, avec son humour britannique, qu’«Un pays capable de donner au monde trois cents fromages ne peut pas mourir», ce à quoi le Général de Gaulle rétorquait : «On ne peut pas gouverner un pays qui possède 365 variétés de fromages». Les français sont des gaulois, querelleurs, hâbleurs, mais aussi dès qu’il s’agit de passer à table de bons vivants... »

Le patron agitait sa main droite frénétiquement pour que je m’arrêtasse pour qu’il puisse traduire ma première envolée. En l’écoutant, sans comprendre, je me disais que j’allais devoir raccourcir mes phrases. Chloé vint à son secours sur le nombre des fromages.

Je repris. « La France se glorifie aussi d’être le pays du vin et comme celui-ci est le frère du fromage permettez-moi de chanter leurs louanges. Comme l’amour ils sont capricieux, changeant suivant le jour, l’heure, la saison ; comme pour les femmes il faut savoir les savourer dans leur plénitude, accepter leurs fragrances capiteuses ou fortes, les humer, j’oserais même dire les caresser... »

La traduction tira tout d’abord un léger murmure puis des applaudissements jusque du côté des tables les plus éloignées. Chloé me contemplait avec un réel étonnement.

« Reste, chers amis chiliens, à accorder leur forte personnalité, tout mariage précipité serait gage de bien des déboires futurs, un fromage de haut goût pourra servir de héraut d’armes au grand seigneur qui arrive mais si vous servez un vin délicat comme une jeune fille en fleurs gardez-vous bien de l’étouffer sous des parfums boucanés ou des senteurs viriles de corps de garde... »

Mon traducteur en traduisait s’enrouait et ses yeux s’embuaient. Des murmures approbateurs m’incitaient à conclure vite afin de garder l’avantage.

« Talleyrand disait que les larmes du Gruyère plaisaient au Pommard comme au Corton, et moi qui suis un jeune turc, je puis sans sourciller affirmer qu’un grand Brie de Meaux, en souvenir du grand Bossuet l’aigle de Meaux, ne peut affronter qu’un grand Margaux ou un sublime Latour... »

Mon traducteur appréciait mais l’attention du public faiblissait face à mes références bien trop savantes.

Conclure donc, vite « Alors chers amis chiliens en levant cette coupe de ce merveilleux vin de Champagne venu jusqu’en votre beau pays pour clore un très bon repas je n’ai qu’un seul mot à célébrer : liberté ! »

Applaudissements nourris. J’étais en nage. On m’entourait. Le Krug me ravigotait et je me laissais aller à serrer des mains flanqué de mon traducteur qui me recouvrait de brassées de fleurs cueillies sur les bouches de ses subordonnés. Un peu las je cherchais Chloé dans la masse et, ne la voyant pas je me mis à sa recherche en m’extirpant de la bienveillance collante de mes admirateurs qui avait surtout retenu le mot liberté dans mon adresse que je trouvais le temps passant d’une prétention absolue. Chloé était assise à une table et conversait avec deux types affichant les trente ans et un port de buste militaire, engoncé et maniéré. Quand elle m’aperçut son regard tenait de l’ordre auquel je devais me soumettre. D’une démarche que je voulais assurée mais qui se révélait hésitante je me portais à la hauteur de la table. Chloé me présenta ses deux interlocuteurs : un lieutenant-colonel de l’armée de terre aide de camp d’un général de l’état-major dont j’ai oublié le nom, et un colonel proche collaborateur du général Augusto Pinochet. Je m’inclinais légèrement sans leur serrer la main. Précision d’importance, Chloé me présenta à eux comme le fils d’un important hiérarque proche du président Pompe, en l’occurrence mon ancien Ministre le bel Albin Chalandon. La fête commençait fort et bien plus vite que prévue. Mon discours sur les vins et les fromages se révélaient être un leurre d’une grande efficacité, comme quoi verser dans la grandiloquence passait aux yeux des étrangers comme le sceau le plus marquant des Français.     

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5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 02:09

Au dessert, sur la bombe glacée, je hélais le chef de rang « Vous n’auriez pas un Krug de derrière les fagots par hasard mon bon ? » Comme il n’entravait pas un mot de mon français je vis dans ses yeux, d’abord un peu de panique, puis un éclair à l’énonciation de Krug, sans demander son reste, il se précipitait à grandes enjambées vers ce qui devait tenir lieu de cave à vins. Chloé me morigénait « Mon bon, et puis quoi encore, pourquoi pas mon brave, en plus tout ça pour un caprice d’enfant gâté : le Krug n’est pas sur la carte, tu veux l’humilier ? » Béat, je souriais « Pour une fois tu te trompes belle italienne, je viens de transformer ce brave type en un demi-dieu...

-         Et comment donc tu réalises cette prouesse...

-         En lui donnant l’occasion de prouver son savoir-faire...

-         Tu as trop bu, ce petit jeu est stupide...

-         Que tu dis ! Crois-moi tu vas avoir l’extrême privilège de te régaler, en pleine transition vers le socialisme, avec l’un des champagnes les plus rares...

-         Et si tu me parlais de ton plan génial plutôt que de jouer les grands seigneurs !

-         Mais ma belle mon plan c’est à nouveau de jouer les grands seigneurs comme aux plus beaux jours de notre croisière sur le Mermoz. Pour ferrer les gros poissons, tu le sais bien, rien ne vaut que de frayer en leur compagnie...

 

Chloé fronçait ses sourcils circonflexes, esquissait une moue qui se voulait boudeuse mais qui dessinait déjà une marque d’intérêt. Le retour triomphal du chef de rang, flanqué de deux serveurs, serrant dans ses bras un magnum de Krug brisait définitivement la glace, Chloé partait dans son grand rire cascadant qui rebondissait sur le guindé des messieurs et les permanentes de ces dames. Rappliquait aussi ce qui devait être le big boss, dents blanches, haleine fraîche, poignets mousquetaires et l’échine déjà courbée « Millésime 59, notre unique magnum que j’ai rapporté moi-même lors de mon dernier voyage en France. Je suis allé à Reims voir jouer Raymond Kopa et j’ai rapporté ce magnum en souvenir... » Chloé se récriait « L’ouvrir que pour nous deux serait un crime ! » Je la rembarrais gentiment « Qui te dis que nous allons boire seuls, comme c’est de coutume au casino lorsque l’on gagne : c’est pour le personnel » Je faisais mine de jeter des jetons sur le tapis vert. Le patron applaudissait de ses petites mains un peu boudinées. Pris d’un soudain remord je le questionnais « Vous aviez peut-être prévu de l’ouvrir en d’autres circonstances ? 

-         Non, non j’attendais un jour heureux...

-         Et c’est un jour heureux ?

-         Oui cher monsieur.

-         Puis-je vous demandez pourquoi ?

-         Parce que j’ai l’extrême plaisir d’accueillir sous ce toit un beau couple de français, qui se tiennent bien à table, je veux dire qui mangent et boivent comme des vrais français et qui, si vous me le permettez, ont l’air très amoureux...

 

Chloé en restait pantoise, coite, bluffée par l’enchaînement des évènements : comment un de mes caprices pouvait-il déboucher sur une telle surprise. Le coup-monté se révélant matériellement impossible mon aventurière préférée me gratifiait d’un sourire extatique. Le chef de rang s’afférait, avec des gestes de jeune mère maniant son nouveau-né, pour mettre en glace dans une vasque de verre taillé le magnum. Profitant que le patron faisait dresser une table afin d’accueillir les coupes à champagne Chloé me murmurait « S’il te plaît mon beau légionnaire éclaire ma petite lanterne : comment pouvais-tu être si sûr de toi en commandant ce Krug ? 

-         Parce que dans ma petite tête, où je me fais du cinéma, Cintra ça rime avec Krug...

-         Tu es vraiment barjot.

-         Oui mon ange mais qui ne tente rien n’a rien...

-         Si je comprends bien tu veux que nous nous fassions adopter par la bonne société Santiago...

-         Mieux que cela princesse nous allons comme toujours faire le grand écart entre les frelons du MIR et les rancis à casquettes galonnées...

-         Les militaires ! C’est une caste fermée...

-         Tu vas l’ouvrir ma belle !

-         Je ne suis pas une pute mon beau !

-         Pourquoi des gros mots, tu vas les séduire mon ange...

Le patron, nous voyant chuchoter, poliment se tenait à l’écart, imperturbable. Bien évidemment nous étions le centre d’intérêt de toutes les tables et je sentais que le Tout Santiago allait bruire des échos de cette soirée. Le succès de la phase 1 de mon plan dépassait mes attentes les plus optimistes.

 

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