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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 02:09

 

270px-Statue Mellinet

Je reçus, dans les jours qui suivirent, un carton d’invitation de son Excellence l’Ambassadeur de France qui me conviait à dîner pour le mercredi de la semaine suivante. Charles-Enguerrand de Tanguy du Coët, en fin diplomate, avait fait libeller son invitation à mon nom, comme il se doit dans nos belles représentations diplomatiques : à la plume et en  écriture anglaise, mais en y accolant un «et madame»  fort peu compromettant. Francesca se réjouissait de cet accouplement, elle me susurrait sur l’oreiller « c’est un officier d’Etat civil il pourrait nous marier... » En soupirant, lâche soupir de soulagement, je lui rétorquais qu’il eut fallu pour cela qu’elle ne fût plus la légitime épouse du Général. « Alors fais-moi un enfant ! » Mon grand rire puis ma répartie « si ça n’est pas déjà fait ça ne saurait tarder ma belle » la surprenait avant de la plonger dans un ravissement extrême « ce sera donc ce soir » décrétait-elle en me chevauchant. Son assaut, son corps frais et lisse de jeune fille, sa façon de rejeter ses cheveux en arrière, son sourire accroché à ses lèvres bien dessinées, déclenchait dans ma tête un étrange ballet d’images floues, de noms, de prénoms qui me tirait vers un lieu que je n’arrivais pas à cerner. Je m’évadais. Francesca prenait mon air un peu à l’Ouest pour le début de mon plaisir. « Attends-moi ! haletait-elle je veux que tu m’emplisses quand je vais jouir... » Sa voix semblait venir du fond de ma mémoire, je m’accrochais à une fine raie de lumière que je croyais entrapercevoir. Ce furent mes mains, accrochées à la saillie de ses crêtes iliaques, qui me firent basculer là où je cherchais à aller. Francesca se cabrait. Je la sentais m’engloutir, elle gémissait et moi je criais « Mellinet ! » en laissant ma sève jaillir.

 

En dépit de mon extrême dénuement post petite mort je me redressais sur mon céans ce qui surprenait Francesca. Inquiète, elle me questionnait d’une petite voix angoissée « Qu’as-tu ? » J’éteignais la lampe de chevet avant de lui répondre « Il faut que je te parle... » Elle venait se blottir tout contre moi « tu vas me quitter... » Je la rassurais en lui caressant les cheveux. Dans la pénombre de cette chambre où je venais de faire un enfant, du moins était-ce le désir de ma partenaire, je me sentais bien et je me mis à dévider ma pelote « Je vivais de peu, arrondissant mon petit pécule comme pion à mi-temps dans une boîte de curés, mais je vivais bien de pâtes, d'œufs au plat et de riz au lait. Sapé comme un prince par ma très chère maman j'étais un privilégié car je logeais en ville. Un rez-de-jardin, rue Noire, dans le pavillon d'une vieille baveuse pour qui j'assurais l'approvisionnement et la maintenance de sa chaudière à charbon. Certains soirs, lorsqu'elle s'ennuyait, je devais me taper un petit sherry avec des gâteaux secs en sa compagnie. C'est dans sa salle à manger Henri III, sur la chaîne unique, que j'ai vu Marcel Barbu, candidat à la première présidentielle au suffrage direct, en 1965, pleurer. Beaucoup de mes copains ou copines, fauchés, vivaient à la Cité U de la Jonelière, loin du centre, dans des piaules de neuf mètres carrés, meublées dans le style fonctionnel des prisons. Passé vingt-deux heures ils étaient coupés de tout, crevaient d'ennui et, pour couronner leur solitude, ils subissaient un règlement intérieur digne d'un internat de jésuites : interdiction de bouger les meubles, d'accrocher des photos aux murs, de manger dans sa piaule. La cerise sur ce gâteau déjà lourd était, bien sûr, l'interdiction faite aux jeunes mâles d'accéder au pavillon des filles.

 

La revendication de la mixité horrifiait beaucoup de mères dans les salons où je traînais encore mes guêtres. En les écoutant décrire l'effondrement des valeurs morales qui s'ensuivraient, je balançais de leur rétorquer que leurs filles n'avaient de cesse de m'offrir, sous leurs jupes plissées, les mêmes avantages à domicile. Mais, à quoi bon m'offrir ce plaisir, j'étais déjà ailleurs, loin des appâts vénéneux de ces oies blanches des beaux quartiers. Lors d'un dîner, le recteur d'Académie, un gros au teint apoplectique, enserré dans un costume trois pièces à rayures tennis, qui le faisait ressembler à un parrain de la Cosa Nostra, en tirant sur son havane, et en sirotant son Armagnac d'âge canonique, devant la basse-cour décatie, concluait sa brillante analyse de la situation, d'une remarque de haute portée morale « Hier, ils réclamaient des maîtres ; maintenant, ils leurs faut des maîtresses... » Tout le monde s'était esclaffé, sauf Pervenche, la fille de la maison, et moi. Elle m'avait chuchoté dans l'oreille « on monte dans ma chambre sinon je dis à ce vieux satyre qu'il parle en expert puisqu'il se fait ma très sainte mère... » Notre sortie de table me procurait une satisfaction proche de l'extase. Pervenche me tirait à bout de bras. C'était une grande bringue, plate comme une limande, avec de grands yeux de cocker et un casque de cheveux coupés courts. Je souriais bêtement. Ma serviette de table encore accrochée à ma ceinture flottait entre mes cuisses tel un drapeau blanc. Le silence s'était fait d'un coup. Anne-Françoise, la mère de Pervenche, pressentant le danger d'une remarque assassine de son unique fille, fit front avec panache. Elle se levait, souriante, «  et si nous laissions ces messieurs à leurs cigares et à leur envie de parler politique entre eux, sans subir nos babillages féminins si importuns... » Nous étions déjà proche de la sortie. Pervenche se retournait. Pour l'amour et les beaux yeux verts de sa mère, à mon tour, je la tirais vers le hall. Elle trébuchait. Lâchait un « merde alors » sonore. Je la rattrapais au vol. « Tu la boucles sinon je me casse ». Elle cédait. Nous volions dans l'escalier d'honneur. Ma nuit avec Pervenche fut ardente et studieuse. Je découvris les condoms. Ma partenaire insatiable pendant que je reprenais des forces, calée dans les oreillers, me parlait de Dany le rouge, le révolutionnaire joyeux qui se méfiait des Bolchëvo-staliniens, des marxistes à la triste figure, des prophètes sentencieux portant sur leurs chétives épaules tous les malheurs de l'humanité. C'est donc dans un lit douillet d'un hôtel particulier de la place Mellinet que je fis mes premiers pas de révolutionnaire dans les bras d'une adepte du mouvement du 22 mars. »

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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 00:04

Au basculement de l’année, beaucoup de médias traditionnels nous bassinent avec des rétrospectives sur les évènements de l’année morte. Pas question ici de nous adonner à cet effeuillage et de verser dans l’empilement des catastrophes. Simplement, puisque chaque jour arrive de nouveaux venus sur cet espace de liberté je me propose, de temps à autre, de leur offrir un échantillon de mes écrits anciens. La quintessence bien sûr, la crème de mes chroniques, et pour commencer je vous propose, afin que certains puissent mieux comprendre le mystère de ma grande saga du dimanche commencée le 7 novembre 2006, deux chapitres écrits en fin d’année 2006. Ils relatent un haut fait de ce fameux mois de mai 68 qui par bonheur a fait couler beaucoup plus d’encre que de sang. Bien évidemment tout cela est pure fiction... Tout à la fin de cette chronique de haute portée littéraire un super Bonus à ne pas manquer. 

 

« Le Comité de grève, réuni dans la salle des professeurs, recevait le Doyen, Claude Dupond-Leborgne, flanqué de quelques professeurs, ceux qui ne s'étaient pas tirés, d'un paquet de maîtres-assistants et d'assistants penchant plutôt vers notre bord. Nous avions convoqué le Doyen – avec la dose de grossièreté qui sied à une assemblée dont c'était le seul ciment – pour vingt heures, afin qu'il prenne acte de nos exigences. Pas question de négocier avec lui, même si nous n'étions d'accord sur rien, sauf de maintenir la mobilisation, il devait bouffer sa cravate. Sans protester, le Doyen et son dernier carré avait tout avalé. Tous arboraient le col ouvert, le tableau était pathétique. Tous à plat ventre, même Salin, l'un des futurs thuriféraires des papes de l'Ecole de Chicago nous donnait du cher collègue. Mais si eux étaient pathétiques nous, nous étions lamentables. Nous pratiquions une forme très primaire de langue de béton brut mal décoffré, grisâtre, granuleuse, du genre de celle qu'on utilise pour se lester avant de se jeter à la baille un jour de désespoir sans fond. « Sous les pavés, la plage...» Nous étions à cent lieux de la poésie de nos graffitis.

 

Vers onze heures, face à l'enlisement, je pris deux initiatives majeures : ouvrir en grand les fenêtres – le nuage de notre tabagie atteignant la cote d'alerte – et proposer une pause casse-croûte. Pervenche, avec son sens inné de l'organisation, à moins que ce fusse son atavisme de fille de chef, nous avait fait porter par le chauffeur de son père – sans doute était-ce là une application directe de l'indispensable liaison entre la bourgeoisie éclairée et le prolétariat qu'elle appelait de ses voeux – deux grands cabas emplis de charcuteries, de fromages, de pain et de beurre, de moutarde et de cornichons, de bouteilles poussiéreuses de Bordeaux prélevées dans la cave de l'hôtel particulier de la place Mellinet. Rien que de bons produits du terroir issus de la sueur des fermiers des Enguerrand de Tanguy du Coët, nom patronymique de mon indispensable Pervenche. Quand au Bordeaux, le prélèvement révolutionnaire s'était porté sur un échantillon représentatif de flacons issus de la classification de 1855. Face à cette abondance, la tranche la plus radicale du Comité hésitait sur la conduite à tenir : allions-nous nous bâfrer en laissant nos interlocuteurs au régime sec ou partager avec eux notre pitance ? Ces rétrécis du bocal exigeaient un vote à bulletins secrets. A dessein je les laissais s'enferrer dans leur sectarisme.

 

Sans attendre la fin de leur délire je sortais un couteau suisse de ma poche, choisissais la plus belle lame et tranchais le pain. Face à ce geste symbolique le silence se fit. De nouveau je venais de prendre l'avantage sur les verbeux, leur clouant le bec par la simple possession de cet instrument que tout prolo a dans sa poche. Eux, l'avant-garde de la classe ouvrière, à une ou deux exceptions près, en étaient dépourvus. Dupond-Leborgne étalait sur sa face suffisante un sourire réjoui : il exhibait un Laguiole. Je lui lançais « au boulot Doyen, le populo a faim ! » Spectacle ubuesque que de voir, notre altier agrégé de Droit Public, embeurrer des tartines, couper des rondelles de saucisson, fendre des cornichons, façonner des jambons beurre avant de les tendre à des coincés du PCMLR ou à des chtarbés situationnistes. Nous mâchions. Restait le liquide et là, faute de la verroterie ad hoc, nous séchions. Se torchonner un Haut-Brion au goulot relevait de la pire hérésie transgressive dans laquelle, même les plus enragés d'entre nous, ne voulait pas tomber. Que faire ? Face à cette question éminemment léniniste, nous dûmes recourir à l'économie de guerre, c'est-à-dire réquisitionner les seuls récipients à notre disposition soit : trois tasses à café ébréchées, oubliées là depuis des lustres ; deux timballes en fer blanc propriété de deux communistes de stricte obédience qui les trimballaient dans leur cartable, un petit vase en verre soufflé et quelques gobelets en carton gisant dans une poubelle.

 

Muni de cette vaisselle vinaire hétéroclite, après avoir donné un peu d'air aux grands crus, je procédai d'autorité à une distribution équitable. Le doyen, toujours aussi ramenard, délivrait de doctes appréciations, faisant étalage de sa science de la dégustation. A ma grande stupéfaction, un panel représentatif de l'orthodoxie prolétarienne, fit cercle autour de lui pour gober ses lieux communs. Magie du vin, la perfusion des nectars de haute extraction dans de jeunes veines révolutionnaires et, dans celles plus obstruées, des mandarins, déliait les langues, attisait l'esprit, donnait de la légèreté aux mots. Ils fusaient. L'euphorie montait. Le professeur Salin abandonnait Milton Friedmann en rase campagne pour raconter des histoires salaces. Ma Pervenche, seule femme dans ce marigot de mâles enivrés, subissait les assauts conjugués de Dieulangard, le Spontex, et du doyen que j'avais surpris, quelques minutes auparavant, en train de siffler les fonds de bouteille. Nous étions tous pétés. A la reprise de la séance, sur proposition de Jean-Claude Hévin, un assistant famélique, spécialiste du droit de la Sécurité Sociale, le principe du passage automatique en année supérieure fut voté à l'unanimité. A la suite de ce vote historique, le doyen se levait pesamment pour porter un toast, en dépit de son verre vide, « au succès du plus grand mouvement populaire du siècle... »

 

Ce soir-là, Pervenche et moi, rentrâmes à pied. Nous devions distiller nos excédents avant d'aller dormir. Le ciel de mai était pur, l'air tendre et nous fîmes une longue pause sur les pelouses bordant l'hippodrome du Petit-Port. Couchés sur l'herbe, le nez dans les étoiles, Pervenche ayant posé sa tête sur mon ventre, nous étions restés un long moment silencieux. Même si mon alcoolémie voguait encore sur des sommets, ma lucidité restait intacte, vive, et je pressentais que ma compagne, qui ne quémandait que des caresses tendres, attendait de moi autre chose que l'expression animale de ma virilité. Ayant grandi dans les jupons des femmes j'ai développé un sentiment, dont on dit qu'elles sont supérieurement dotée, l'intuition. Ce sont des ondes fines, un faisceau sensible, comme une petite musique intérieure qui vous rend réceptif, prêt à accueillir et comprendre même l'indicible. L'autre le sent, s'ouvre, se confie et j'entendais Pervenche me dire « Benoît, j'aime les filles... »

- Tu en aimes une en particulier ?

- Oui.

- Elle le sait ?

- Non.

- Alors, dis-lui...

- Non !

- Tu crois que ce n'est pas réciproque ?

- Oui...

- Tu en es sûre ?

- Oui !

- D'où tires-tu cette certitude ?

- Parce que c'est Anne Sautejeu...

- Non !

- Si !

- Mais c'est la reine des fafs de la Corpo...

- Je sais Benoît mais je l'aime...

L'irruption brutale dans ma petite tête bien pleine, de l'absolue irrationalité de l'amour avec un grand A, me propulsait dans une abyssale attrition.

 

Ce matin encore un super bonus vous est offert avec une chronique comme vous n'en trouverez nulle part ailleurs : Le Dr Charlier a-t-il accouché la Vierge Marie ? François Morel en direct de Bethléem sur France-Inter répond. Clicquez !  http://www.berthomeau.com/article-le-dr-charlier-a-t-il-accouche-la-vierge-marie-francois-morel-en-direct-de-bethleem-sur-france-inter-repond-64255366.html

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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 02:00

Le Chili d’Allende, pour la gauche française, surtout celle de Saint Germain des prés, des clubs de l’Obs., des chrétiens progressistes, c’était le grand laboratoire du passage pacifique du capitalisme au socialisme démocratique. La fine fleur des plumes journalistiques venait humer ce vent salubre, s’en imprégner pour pisser de la copie saint-sulpicienne, ce qu’on qualifierait de nos jours des papiers « politiquement correct ». Je les croisais dans les bars d’hôtel. Rien ne pouvait les faire dévier de leur mission évangélisatrice de grands reporters au service de la cause se contentant de recueillir les clichés des intellectuels et des technocrates du régime, de faire des visites guidées dans les fiefs tenus par le MIR. Jamais au grand jamais ces baroudeurs n’auraient mis les pieds dans les quartiers du petit peuple industrieux, des boutiquiers, des futures tapeuses de casseroles, pas fréquentables ces gens-là, ce qui n’empêchait pas ces bonnes âmes d’accepter des invitations à la table de la grande bourgeoisie des professions libérales, celle qui sait si bien avoir des idéaux de gauche et le portefeuille à droite. Jeu de dupe, pure paresse, cécité, je ne savais pas mais je ne me risquais plus à tenter de les convaincre car mon point de vue réaliste me valait d’être taxé par eux de valet de l’impérialisme américain, ce qui n’était pas tout à fait faux sans pour autant nuire à la pertinence de mon jugement. La division du monde en deux blocs, même si la fiction des non-alignés arrangeait les deux camps antagonistes, viciait le jugement des plus honnêtes, le socialisme réel des pays parqués derrière le rideau de fer, les folies agrestes de Mao, la dictature naissante de Castro, la main de fer d’oncle Ho et des Viêt-Cong, n’étaient que des broutilles face au napalm de Kissinger et de Nixon. Les queux devant les magasins vides, la gabegie, le rationnement, la planification bureaucratique n’étaient que des péripéties négligeables pour ce beau monde de bien nourris.

 

Dans mon rôle de catalyseur des mécontentements populaires, bien bordé, fonctionnarisé, je commençais à m’ennuyer ferme, à m’empâter. Mes amours clandestins me pesaient aussi. Je manquais d’allant. Francesca, fine femme, pressentait le danger, un soir elle me déclarait tout à trac, bras croisés sur sa belle poitrine « Sors-moi ! » Pure folie et pourtant sitôt cette injonction nous quittions le lit conjugal pour une boîte de nuit. Expérience calamiteuse tellement ce lieu suintait l’ennui. Dans le taxi du retour Francesca me chuchotait « Emmènes-moi chez toi ! ». Ce à quoi je lui répondais que depuis des lustres je n’avais pas de chez moi. Elle souriait en se pelotonnant tout contre moi « Je voulais dire, emmènes-moi dîner à l’ambassade de ton pays... » J’en restais baba mais j’embrayais ma petite machine à faire des folies. Que risquait Francesca ? Rien ou si peu, mes amis américains feraient pare-feu du côté des services du mari trompé. En revanche pour moi sa proposition m’offrait une nouvelle perspective : reprendre contact avec ma maison-mère qui avait un peu perdu ma trace depuis l’épisode de Berlin-Est. À bien y réfléchir, je n’avais jamais songé à le faire depuis mon arrivée à Santiago et comme nos services de renseignements se révélaient soit peu performants, soit tout simplement à la remorque de leurs collègues américains, personne ne se préoccupait de moi. Le lendemain, en prenant contact avec un certain Ramulaud à l’ambassade de France, Eva avait concédé du bout de ses belles lèvres à me livrer ce nom, je pus vérifier que nos services se fichaient totalement de moi comme du devenir du régime Allende, pour eux c’était l’affaire des américains, ils se contentaient d’assurer une sorte de fichage systématique des amoureux de l’expérience chilienne venant faire du tourisme politique à Santiago. Mon irruption dans le paysage dérangeait salement leur petit train-train. De mauvaise grâce, sous la menace à peine voilée d’un petit mémo à Paris,  Ramulaud acceptait de me recevoir le jour-même.

 

Armand Ramulaud, capitaine de réserve, coupe en brosse, costume Armand Thierry, chaussures André, sourcils en bataille, pipe culotée, bureau en ordre impeccable, une caricature de culotte de peau doublée d’une vue basse et de l’absolue certitude que l’armée française en 40, à Dien-Bien-Phu, en Algérie, avait été la victime de ces cons de civils. Même si je n’en étais pas tout à fait un, eu égard à mon statut de policier, la vieille baderne me reçut avec une froideur teintée de perplexité. Qu’étais-je vraiment ? Je n’entrais dans aucune de ses cases préétablies. Méfiant il commençait à me cuisiner. Que voulais-je ? Qu’est-ce je fricotais avec les ricains ? Pourquoi n’avais-je pas pris contact plus tôt avec l’ambassade ? Mes réponses vaseuses lui faisaient monter la moutarde au nez. Je le laissais s’échauffer avant de placer mon estocade. Son « je n’ai pas de temps à perdre avec... » me permettait de le couper en m’attribuant le qualificatif qu’il retenait entre ses grosses lèvres gercées « ... avec un jeune con de mon espèce qui vient te prévenir, tête de nœuds, qu’il va venir dîner avec son Excellence Monsieur l’Ambassadeur de France en compagnie de la belle Francesca épouse légitime du général Juan Manuel Guillermo Contreras Sepúlveda... » Saisi, vitrifié, il tendait ses mains vers moi puis agitait nerveusement ses bras courtauds comme s’il m’implorait de bien vouloir revenir en arrière. La bouche ouverte il manquait d’air. Sans pitié je me levais en le toisant « je compte sur toi pour que notre souper fin se passe dans la plus grande discrétion... » Bandant ce qui lui restait de forces et de lucidité il parvint à articuler sa détresse « Vous êtes complètement fou... ça n’est pas possible... vous allez nous foutre dans une sacré mélasse... » En ouvrant la porte je lui claquais le bec d’un « alors, c'est une tradition de l'armée française, défaitiste capitaine... » qui l’achevait

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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 02:00

De cette soirée je n’ai plus guerre de souvenirs, Luc le belge doté d’une vertigineuse descente assaisonnée d’un maniement pointu de la dialectique me saoula. Le bougre, en costume trois pièces anthracite lustré sur chemise blanche en tergal dotée d’une lavallière cramoisie, dès que je posai mon cul sur le haut tabouret du bar me confia d’un air contrit qu’il était le représentant des champagnes Mercier pour l’Amérique latine. Son problème, et les problèmes il les collectionnait comme d’autres les timbres postes, c’est qu’il abhorrait le mousseux de Reims, surtout le demi-sec fort à la mode en ces contrées andines. Alors nous carburâmes au whisky. Je déteste ce breuvage au goût de punaise mais mon état m’inclinait à boire n’importe quoi. Sans même s’inquiéter de qui j’étais Luc le Belge embrayait sur l’amour de sa vie le père Léon Trotski. Intarissable, je le laissais s’épancher sur la révolution permanente sans évoquer mon aversion pour les petits cons se réclamant de la IVe Internationale qui m’avaient fait chier lorsque je me bousillais les mains sur les chaînes du quai André Citroën. Mon seul regret c’est qu’en ces années 70 Sharon Stone n’avait pas encore manié le pic à glace car ça m’aurait permis de le vanner. Le barman, comme tous les loufiats un chouïa indics, pointait ses grandes oreilles en notre direction tout en faisant semblant de récurer ses verres. Deux pouffiasses peroxydées nous zieutaient en battant de leurs faux-cils noirs qui me faisaient l’effet de mygales en rut. Le long flot verbal alambiqué du belge conjugué au jus d’alambic écossais m’enfonçait doucement dans un magma de plus en plus visqueux, tiède et putride. Pour lui faire plaisir je pissais dans un seau à champagne placé à l’à pic de mon tabouret. Ensuite je ne sais plus.

 

Mon éveil s’apparenta à un violent mal de mer dans un lit de palace. Toutes mes écoutilles grinçaient. Je me sentais guenille en charpie. Ma première tentative de mise sur pied se solda par un affaissement sur la descente de lit. Jambes de coton, bouche fétide, je rampais jusqu’au bidet où je dégobillais. Tout mon corps suintait d’un jus jaune. J’étais à poils. Mon crâne éclatait sous des coups de masse portés sur des coins d’acier luisants. Du café ! Retour à quatre pattes jusqu’au téléphone : j’appelais le service « un broc ! ». Demi-tour, la douche glacée, je braillais comme un goret. Des spasmes, des frissons monstrueux, le garçon d’étage me contemplait comme si j’étais un spectre. J’étais un spectre emmitouflé dans un peignoir blanc. Le café brûlant empestait le gland. Un bain bouillant coulait en faisant gémir la tuyauterie, de la bile coulait aux commissures de mes lèvres, en miettes je coulais en maudissant le ciel et le roi des Belges. La mer se calmait. Impression agréable d’un grand ménage de printemps, récuré, astiqué, vidé, je planais dans une béatitude langoureuse. On frappait. Éva entrait. Je bandais sous le drap tendu. Elle s’asseyait sur le bord du lit et m’annonçait que mon compagnon de libation venait de se faire faucher par un camion militaire en traversant Huerfanos. Ma tête pensait « Mort d’un commis voyageur », Arthur Miller, death of  a salesman, pauvre Willy Loman ; mes mains pensaient « je vais lui enlever sa petite culotte » ; Éva me demandait si je souhaitais récupérer la malle de démonstration de Luc le Belge ; mon esprit louvoyait entre la compassion et le dégoût de moi-même. J’optai pour l’hommage à mon compagnon d’un soir : jeter à bas le capitalisme. Ce fut fait sans passion mais avec rage. 51KAXMEDMJL__SL500_AA300_.jpg

Nous le mîmes dans un cercueil plombé que nous l’embarquâmes sur un cargo mixte en partance pour Rotterdam. J’éclusai le stock de Mercier demi-sec tout en me consacrant, tel un Papon des Andes, sans état d’âme, à ma nouvelle mission : l’organisation de la grande grève des camionneurs d’octobre 1972 qui verra 70 000 camions, des milliers d’autobus cessé de rouler, alors que les petits commerces baisseront leur rideau de fer. Bloquer ce pays tout en longueur, paralyser les usines, tarir les exportations, affamer le pays... Moine civil, tel un fonctionnaire zélé je planifiais le grand bordel sous la haute autorité des barbouzes et des culottes de peau américains. Je n’y mettais ni entrain, ni bonne volonté, simplement donner le change pour le soir aller goûter un repos bien mérité dans les bras de Francesca. Pour protéger mes arrières la belle, pleine de ressources, me logeait avec ses domestiques. Éva fermait les yeux. Les époux Sepúlveda faisant chambre à part nous faisions lit commun jusqu’à l’aube dans le lit même de Francesca. Après l’amour je lui parlais du complot. Elle m’écoutait en posant sa tête sur ma poitrine plate. Fataliste je lui confiais que de toute façon le régime tomberait comme un fruit mûr car les mineurs avec leurs débrayages, leurs grèves à répétition précipitaient le pays dans un désastre programmé. Même l’appoint, en novembre 1971, de Castro lorsqu’il vint au Chili et tempêta contre les mineurs de la mine de Chuquicamata, les traitant d'agitateurs « démagogues » en les tançant : « cent tonnes de moins par jour c’est une perte de 36 millions de dollars par an » ne sauverait pas le régime. Francesca attendait que je me taise et, avec une constance triste, elle me posait toujours la même question « Quand vas-tu m’épouser ? »

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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 02:09

Appelons un chat un chat, pour la grande majorité des partis de l’UP le pacte de respect de la Constitution Chilienne équivalait à un chiffon de papier destiné à rallier le vote des démocrates-chrétiens de Frei lors de la désignation d’Allende par le Parlement chilien. Celui-ci n’avait obtenu que 36,30% des suffrages. Dans une interview accordé au « guérillero » Régis Debray, publiée dans le Nouvel Observateur, Allende le confirme, la signature du pacte de respect de la constitution n’était qu’une concession tactique afin d’accéder au pouvoir. « Nous savons tous, que la signature du pacte, était une pure stratégie pour gagner le temps en faveur de l’organisation, le déploiement et la coordination d’une formation militaire des différentes composantes de la coalition de l’unité populaire » Dans sa convention de Chillán en 1967 le Parti socialiste, qui se définit comme une organisation marxiste-léniniste, pose la prise du pouvoir comme objectif stratégique à atteindre par cette génération, pour instaurer un état révolutionnaire qui libèrerait le Chili de la dépendance et du retard économique et culturel, et entamer la construction du socialisme. Pour lui la violence révolutionnaire est inévitable et légitime. « Elle est le résultat nécessaire du caractère violent et répressif de l’État-classe. Elle constitue l’unique chemin qui mène à la prise du pouvoir politique et économique et à sa défense. Les formes pacifiques ou légales de lutte ne conduisent pas en elles-mêmes au pouvoir. Le parti socialiste les considère comme des instruments limités d’action, intégrés au processus politique qui nous emmène à la lutte armée. Il est possible pour le gouvernement de détruire les bases du système capitaliste de production. En créant et en élargissant l’aire de « propriété sociale » aux dépens des entreprises capitalistes et de la bourgeoisie monopolistique, nous pourrons leur quitter le pouvoir économique. L’État bourgeois au Chili ne peut servir de base au socialisme, il est nécessaire de le détruire. Pour construire le socialisme, les travailleurs chiliens doivent dominer la classe moyenne pour s’emparer du pouvoir total et exproprier graduellement tout le capital privé. C’est ce qui s’appelle la dictature du prolétariat. »

 

Même si ce ne sont que des mots de révolutionnaires en costume cravate ou d’adeptes de la minorité éclairée pointe avancée de la classe ouvrière : « Dominer la classe moyenne, détruire les bases du système capitaliste, instaurer la propriété sociale, exproprier graduellement tout capital privé, s’emparer du pouvoir total... » ça peu se traduire en langage populaire « on va vous la mettre jusqu’au plus profond, pour l’instant on veut bien vous accorder un peu de vaseline mais présentez vos culs sans rechigner et surtout nous n’admettrons aucune protestation... » Que la classe dirigeante chilienne soit vent debout face au pouvoir d’Allende n’avait rien d’étonnant mais là où les théoriciens se sont plantés c’est qu’ils ont amené l’économie chilienne, qui n’était, comme dans la plupart des pays d’Amérique du Sud, qu’une économie basée sur un système de grandes propriétés agraires, et de mines exportatrices, avec tout ce que ça comporte d’inégalité sociale, de clientélisme, de corruptions, générant une situation politique explosive et de violence urbaine. La bureaucratie de l’UP, comme dans toutes les démocraties populaires,  a été le premier fossoyeur du régime Allende. L’addition d’une planification stupide, d’une politique monétaire laxiste, d’une réforme agraire bordélique, conjugués à des nationalisations non maîtrisées, surtout dans le secteur vital de l’exportation de matières premières, ont fini par déséquilibrer profondément l’économie chilienne. Les dépenses publiques explosent pour atteindre plus de la moitié du PIB en 1973, la production agricole s’effondre, les importations triplent pendant que les exportations stagnent, la balance commerciale d’excédentaire  à l’arrivée d’Allende devient déficitaire de 300 millions de dollars en 1973. L’inflation chauffe à des taux à 3 chiffres.  Carlos Matus, Ministre de l’économie du gouvernement Allende, déclarait au magazine Der Spiegel, « Si l’on considère la situation sur la base des critères économiques conventionnels, nous nous trouvons, en effet, en crise... Mais ce qui est une crise pour les uns est pour nous une solution »

 

Ceci écrit, il n’empêche que les Etats-Unis voyaient d’un mauvais œil l’instauration, après Cuba, d’un gouvernement marxiste-léniniste au Chili. C’est une réalité qui s’est traduite par la demande de Richard Nixon à la CIA et à Henry Kissinger d’étrangler économiquement le Chili jusqu’à l’étouffement total afin de précipiter la chute du régime Allende. La CIA a donc financé deux grèves de camionneurs contre le gouvernement d’Allende et a joué un rôle actif dans la préparation du putsch de Pinochet. Du pain béni que ce chaos pour les stratèges de la CIA ; un vrai billard que cette situation catastrophique pour convaincre les réticents dans la caste militaire en leur faisant miroiter les bénéfices d’une économie libérée où ils n’auraient qu’a empocher les dividendes en tenant les rennes du pouvoir civil ; un jeu d’enfants que de brosser dans le sens du poil la classe moyenne excédée par les pénuries, le rationnement, les contrôles bureaucratiques tatillons, l’arbitraires des groupuscules.  On ne gouverne pas avec de bonnes intentions, des discours, le quotidien est d’un terre-à-terre abominable et il rattrape toujours les apprentis-révolutionnaires. Tout cela je le vivais chaque jour depuis mon arrivée à Santiago, sans flagornerie je savais que tout cela allait finir dans le sang. Alors, le pacte que nous passâmes la belle Eva et moi ne constituait qu’une simple péripétie dans mon no future. Chloé mise hors circuit j’appréciais encore plus ma vie de chien crevé au fil de l’eau et ce soir-là, après qu’Eva eut regagné son Ambassade, au bar de l’hôtel je croisais un autre spécimen de mon espèce en pleine débine, un certain Luc le Belge.  

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 02:09

Hors de la présence de la belle Eva j’eus droit à un barbier puis à un bain parfumé puis à un costume en flanelle grise bien coupé et à une chemise bleu ciel étendus sur le dessus du lit d’une chambre immense comme un hall de gare. Dès que je fus pomponné et habillé, les Richelieu trop neuves me serraient un peu les pieds, un maître d’hôtel poussant une table roulante entrait. Il installait ce qui avait toute la tête d’un souper aux chandelles. Que cachait encore ce grand jeu ? Allais-je encore devoir payer de ma personne ? Connaissant les mœurs prédatrices d’Eva je pressentais le pire tout en subodorant une manœuvre plus subtile. Mes interrogations ne restèrent pas très longtemps sans réponse car Eva me rejoignait ayant troqué son tailleur Saint-Laurent pour un ensemble pantalon Saint-Laurent. Le maître d’hôtel nous servait du champagne Grand Siècle dans des flutes. « À notre collaboration ! » le ton était donné, j’étais pris dans les rets de la tigresse. Nous nous assîmes face à face et nos genoux se frôlaient, elle ne cillait pas. Bien au contraire affichant un sourire plein de dents elle m’annonçait qu’à son grand regret les autorités chiliennes avaient extradée Chloé vers l’Italie au motif d’activités contraire aux intérêts supérieurs du Chili. Elle ajoutait, tout en pianotant de ses ongles carminés sur l’assiette de porcelaine, que c’était un coup fourré de ces bourrins de militaires, les siens comme les chiliens, qui voulaient ainsi faire pression sur moi pour que je décanille au plus vite. Sans me laisser démonter je lui faisais remarquer que toute cette histoire ne tenait pas de debout, qu’elle me menait en bateau et que bien évidemment je n’étais pas dupe. Loin de se récrier Eva déclarait me comprendre. Je l’en remerciais avec froideur tout en ajoutant que cette compréhension n’emportait aucunement mon adhésion et que j’exigeais des explications.

 

« Vous devez mourir de faim... et ce champagne doit vous tourner la tête... » me répondait-elle en posant sa belle main sur la mienne « reprenez des forces, nous allons en avoir besoin monsieur le ravageur des cœurs de femmes délaissées... » Sans rien lui en laisser paraître je sentais bien qu’elle surjouait, qu’en dépit de son effet d’annonce nous n’allions pas nous envoyer en l’air, l’heure était au donnant-donnant. Au plus fort d’un affrontement les femmes américaines, du moins les grandes bourgeoises de côte Est, contrairement aux femmes de l’élite française, plus portées à singer leurs homologues masculins, ne se départissent jamais de leur côté prédatrice femelle. À tout moment, même les plus violents, elles semblent toujours en capacité de venir vous dégrafer votre futal pour vous tailler une pipe. La fellation est quasiment consubstantielle à la wasp américaine : prendre sans rien donner, amener le mâle à la soumission sans risque majeur, l’efficacité américaine. La belle Eva, sûre d’elle, appliquait à la lettre la stratégie élaborée par sa hiérarchie, tout en gardant son arme fatale en réserve dans le cas où le sujet traité se déroberait. J’anticipais donc, entrant dans son jeu comme un gentil agneau qui vient de naître. Ma stratégie se résumait, dès qu’Eva s’adressait à moi, à la contemplation de sa gorge pulpeuse qui s’offrait à mon regard par l’entrebâillement de la veste de son tailleur Saint-Laurent. Elle ne portait rien dessous sauf un de ces soutiens-gorge pigeonnant qui projetait ses seins opulents dans la pointe du V surplombant le premier bouton. Sous l’effet de sa respiration, de sa gestuelle, une forte tension s’exerçait sur ce pauvre bouton prisonnier d’une boutonnière assez lâche. Dès que je reprenais la parole mon regard se détachait de ce point de fixation laissant à Eva le temps de libérer le fameux bouton. C’est ce qu’elle fit, avec grâce et doigté, à la suite d’un rapide tamponnement de ses lèvres avec sa serviette.

 

Comme chez Saint-Laurent la veste du tailleur pantalon n’est dotée que de deux boutons l’échancrure devint baie et la poitrine d’Eva s’offrait à moi dans toute sa splendeur arrogante. En d’autres circonstances j’aurais poussé mon avantage mais là réprimant ma forte envie de passer à l’action, j’entreprenais Eva sur un terrain très professionnel « Hormis mes talents d’étalon-latin qu’attendez-vous de moi très chère ? » Sous l’effet de ma contre-attaque elle ne bronchait pas, se contentant d’un petit geste rapide pour se défaire du dernier bouton et poser ses deux coudes sur la table. « Ce que j’attends de toi, sale petit mec qui porte sa bite en bandoulière, c’est que tu m’obéisses au doigt et à l’œil... » Sa voix rauque adoptait une scansion rapide, vulgaire « tu vas être mon caniche, mon toutou qui me léchera les doigts de pied avant d’aller foutre sa truffe dans les poubelles... » elle se redressait bombant le torse « un chien c’est fidèle à sa maîtresse, je ne tolèrerai plus le moindre écart à la ligne que je vais te donner... » Je la coupais sèchement « Vous êtes lamentable Eva. Votre petit numéro me déçoit. Tout ça pour en arriver là. Franchement une poule de luxe ferait bien mieux que vous. Réajustez-vous sinon je demande aux autorités de ce pays de me remettre à l’ombre. Que vous le vouliez ou non, c’est moi le boss. Je ne suis qu’une petite merde de français mais vous avez besoin de moi. Ni vos menaces, ni votre cul, ni vos lobards, ne me soumettront. Vous baiser ne m’intéresses pas Eva. Je n’en ai rien à foutre car je n’en ai rien à foutre de tout. Je ferai tout ce que vous voudrez mais à une seule condition Eva : plus de sexe entre-nous... » Belle joueuse, sans se réajuster, elle levait sa flute de champagne « à notre collaboration ! » Je venais de gagner la premier set mais la partie restait ouverte.   

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 02:09

En dépit de ma bonne volonté je ne pouvais assumer cette position obscène, ce gros type à mes genoux, cette bouche lippue me pompant, ces mains douces qui me pelotaient le cul avant d’empoigner mes gonades, c’était trop pour mon corps fatigué, je lâchais prise, fermais les yeux, débandais et me laissais aller à un évanouissement libérateur. Lorsque je remontai à la surface j’étais allongé sur un lit étroit en fer, les mains entravées et les pieds attachés par des sangles aux montants du lit, dans une pièce badigeonnée à la chaux, mal éclairée par une ampoule pendouillant au bout d’un fil, dépourvue de tout mobilier si ce n’était une chaise dont les pieds étaient scellés au sol. Ce détail s’ajoutant à ma position ne me laissait rien présager de bon. Après la tapette goulue j’allais sans aucun doute me faire prendre en mains par d’autres pervers. Mon estomac criait famine. Pour la première fois depuis ma mise au trou j’espérais que Chloé allait s’inquiéter de mon absence. Jusqu’ici, me connaissant, elle avait du croire que je filais le parfait amour avec ma dulcinée Francesca. En pensant à cette dernière, je me disais que tout ce cinéma ne cadrait pas du tout avec une quelconque vengeance d’un mari jaloux. Connaissant les mœurs en vigueur chez certains militaires chiliens, si le Général avait voulu laver son honneur, soit au mieux il m’aurait fait passer à tabac par ses séides, soit au pire liquidé sans autre forme de procès par des hommes de mains. Là ça sentait le scénario tordu de mes commanditaires officiels de la CIA. Mon indépendance devait leur donner de l’urticaire alors un traitement de choc ne pouvait selon eux que me remettre dans le droit chemin.

 

Le problème avec les américains c’est que contrairement à nous qui torturons salement sans mandat eux pratiquent cet exercice proprement en respectant des procédures avalisées par la hiérarchie elle-même couverte par le pouvoir politique. Au bout du compte le résultat est le même mais eux ont bonne conscience alors que nous nous trimballons le poids de la nôtre. Bref, j’eus droit à plusieurs séances  d’électricité administrées par 3 gaillards cagoulés. Ces cons avaient tracé à la craie sur une ardoise ce qu’ils pensaient être une question en bon français « votre travail pour qui ? » Même si j’étais un peu secoué par le traitement je sentais bien que mes tortionnaires en gardaient sous la manette. Ils faisaient joujou avec moi comme des chats avec une pelote de laine. Même si ça peut vous surprendre, non que j’eus envie qu’ils augmentassent la sauce, ça me déplaisait. J’en avais marre, et même plus que marre de jouer à ce jeu de cons. Il fallait que je trouve un moyen de rompre cet enchaînement de conneries. Deux voies s’offraient à moi : soit l’agression physique comme mordre l’un de mes pseudo-tortionnaires lors de la pause des électrodes ; soit leur en donner pour leur argent. La première ne débouchant sur rien de prévisible j’optai pour la seconde tout en me demandant ce que je pourrais bien leur vendre qui puisse vraiment les intéresser. Je n’avais rien en magasin sauf peut-être une grosse ficelle qu’ils attraperaient comme une vraie ouverture. Qu’est-ce que je risquais ? Je n’en savais fichtre rien alors entre deux séances je cherchais un nom qui puisse faire tilt dans leurs grosses cervelles de ricains.

 

Je séchais lamentablement lorsque la porte qui faisait face à ma chaise s’ouvrait. Je ne pus m’empêcher de lâcher un gros « merde alors ! » qui arrachait à la superbe bouche d’Eva Harriman, flanquée de cette vieille râclure d’Ernest J Gayne, un rictus de dégoût. À peine entrée elle se mettait à tempêter contre mes trois cagoulés en les traitant de noms d’oiseaux que je ne pouvais pas tous identifier eu égard à ma méconnaissance des jurons américains. Gayne venait défaire mes liens. Je lui fis remarquer qu’à mon avis la belle Eva surjouait. Sa réponse me surprenait et bizarrement me convainquait « Tu te trompes petit c’est la seule qui croit que tu es réglo... » L’affaire fut vite bouclée. Dix minutes plus tard je quittais dans la limousine d’Eva une caserne dont je n’ai jamais su le nom. Pendant tout le trajet ma libératrice présumée ne desserrait pas les dents se contentant de tirer sur sa jupe de tailleur qui s’ingéniait pour mon plus grand plaisir à remonter très haut sur ses cuisses. Gayne avait pris place devant aux côtés du chauffeur. Dans la mesure où je ne maîtrisais aucune des données de la situation je jouais profil bas et me taisait ce qui ne m’empêchait pas de réfléchir. En tentant de décrypter les propos qu’avait tenu Eva à mes cagoulés j’en arrivais à supposer que ceux-ci étaient des conseillers militaires américains grenouillant avec la haute hiérarchie militaire chilienne. Oui mais dans ce cas pourquoi s’intéressaient-ils à moi ? Je n’étais rien qu’un petit agent sans grand intérêt pour eux. La belle Harriman rompait enfin son silence en ouvrant son étui à cigarettes « Vous n’avez rien vu, rien entendu, et tout ce qui vient de vous arriver n’est jamais arrivé... Compris ! » J’acquiesçais en me saisissant d’une Pall Mall qu’elle m’allumait avec un Zippo en argent.

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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 02:09

Pour ne pas me laisser contaminer par la solitude, la pénombre et l’humidité je m’allongeai sur le bat-flanc recouvert d’une paillasse moisie et décidai de me mettre dans la peau d’un moine trappiste. Pendant cinq jours je ne reçus aucune visite, les gardiens me passaient la nourriture et de l’eau dans un broc en terre par une sorte de chatière. Je me contentai de boire de l’eau, jeunant. Pour mes besoins naturels je disposais d’un vase de nuit en métal émaillé que je passais lui aussi par la chatière. Ma décision de jeûner ne relevait ni d’une lubie, ni d’une quelconque ascèse, elle répondait à une stratégie bien précise : éviter les haricots épicés pour ne pas me bousiller l’estomac et risquer une turista carabinée, chier et pisser le moins possible afin de ne pas me retrouver dans la pestilence de mes étrons ou de mes fèces et les faire chier le plus possible en leur laissant à penser que je me laissais mourir de faim. Pour oublier ma faim je dormais par séquence de quelques heures puis je me levais, me déshabillais pour faire des pompes simplement vêtu de mon calcif. Le premier jour fut une horreur mais je me tins à mon programme et lorsqu’ils ouvrirent enfin le verrou, le soir du cinquième jour, je me sentais dans une forme affutée en dépit de mon jeûne. Grâce à lui je brulais mes mauvaises graisses, mon estomac rétrécissait et je retrouvais de la tonicité musculaire. Mon gardien me fit passer à la douche puis m’intima l’ordre de revêtir une tenue de prisonnier en coutil bleu et de chausser des sandales. Deux types en uniforme militaire, postés à la sortie des sanitaires, me demandèrent de les suivre.

 

Nous montâmes trois étages, ça sentait le grésil et le cuir boucané, puis nous suivîmes un long couloir mal éclairé bordé de portes identiques. Tout au bout, un bidasse en uniforme semblait être de faction derrière une petite table sur laquelle étaient posée une sorte de registre et un téléphone en bakélite. Mes cerbères me firent asseoir sur un petit banc collé à la cloison. L’un d’eux me tendit son paquet de cigarettes. Gentiment je refusai. Nous restâmes ainsi pendant presque une heure sans que rien ne vienne troubler notre étrange face à face. L’homme derrière la table envoyait à un rythme soutenu des vents sonores et puants qui me confortaient dans ma sage décision de refuser les bols de haricots de mon ordinaire. Le téléphone stridula tirant le pétomane d’un début d’assoupissement. Il se contenta de répondre une bordée de Si mayor. Le plus jeune des militaires qui m’avaient accompagné, celui des cigarettes, me fit signe de me lever. Ce que je fis en souriant. Il me rendit mon sourire tout en allant frapper à une porte située derrière le factionnaire péteur. Ce fut un petit rondouillard en blouse blanche, avec un stéthoscope autour du cou et des bottes de cavalier  qui lui ouvrit. D’un signe de tête accompagné d’un coup de menton très martial ce qui devait être un toubib militaire me signifiait que je devais entrer. Ce que je fis d’un pas leste qui manifestement le surprit car lorsque je passais devant lui je vis dans son regard un réel étonnement.

 

Il me fallait en profiter car un adversaire déstabilisé se révèle souvent une proie de choix car il oublie la plus élémentaire prudence tant il est obnubilé par le contre-pied qu’il vient de subir. Manifestement le gras du bide s’attendait à recevoir un gugusse famélique en capilotade qu’il allait devoir requinquer avec une bonne petite perfusion de derrière les fagots. Au lieu de cela, hormis une barbe de cinq jours que je contemplais dans le grand miroir qui surplombait une cheminée où bizarrement un faux-feu de bois à l’anglaise rougeoyait, je pouvais plastronner à la condition tout de même de rester dans les limites du raisonnable. Je me sentais affaibli mais mon jeûne avait réveillé en moi une vitalité qui me soutenait. Sans même qu’il m’y invita je me laissai choir dans un fauteuil qui faisait face à une élégante table qui servait de bureau au médecin-major. Tout ici sentait le raffinement le plus extrême : des tapis au sol, des huiles aux murs, un parquet ciré, un sofa profond et un éclairage entièrement du à des lampes posées aux quatre coins de la pièce. Plutôt que la manière forte je pressentais que notre homme, aux ongles manucurés, serait plus sensible à l’excitation de sa libido. Son orientation sexuelle ne faisait aucun doute. Je bandais toute mon énergie en décidant de me dévêtir. Je le fis avec un aplomb qui laissait le bonhomme coi. Il restait figé, debout derrière son bureau, sans pouvoir se départir d’un intérêt proche de la lubricité. Lorsque je me retrouvais en slip en mobilisant toutes les ressources de ma libido je le vis passer sa langue sur ses lèvres lippues. Je frissonnais en pensant que s’il me demandait d’agir j’allais devoir m’atteler à une tâche peu ragoutante. Par bonheur ma vive et soudaine érection le débridait. En quelques pas, ondoyant du cul, il me rejoignait, s’agenouillait, baissait mon slip et me suçait en roulant ses gros yeux.

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21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 02:09

Des draps de soie noirs, des miroirs au plafond, un lit capitonné rouge sang de bœuf écorché, des guéridons juponnés, des lampes aux abat-jours en peau de porc, des descentes de lit léopard, des poufs écarlates, lorsque je me retrouvais dans la chambre de la barmaid, qui en fait devait être la patronne, je m’imposais, pour être digne du lupanar, un bain aux sels parfumés. Je faillis m’endormir dans les fumerolles embaumant le jasmin mais le grelot du téléphone posé sur l’une des consoles accrochées à la tête de lit me sauvait du naufrage. Dégoulinant j’allais décrocher. La jument m’annonçait sa venue imminente d’une voix étouffée emplie d’un désir exacerbé que je ne me sentais pas très en état de satisfaire. Tout mou, vide, je me laissais choir tout humide sur la couche de soie. Ce fut comme si mon corps se diluait dans une flaque d’huile avant d’être dégluti par une gorgone. Si j’avais eu encore trois sous de bon sens j’aurais empoigné mes vêtements crades et je me serais carapaté au plus vite de ce bordel mais mes yeux embrumés d’alcool se posaient sur un grand tableau accroché face au lit. Étrange regard que celui de cette jeune fille, à la fois triste et pervers, plein d’une rouerie qu’accentuait des lèvres gourmandes et des cheveux de jais lissés. Elle me narguait. Dans un élan irrépressible je sautais du lit sur un fauteuil pour décrocher la toile que je balançais sur le plancher avant de pisser dessus en ricanant. Ma mixtion calmait ma fureur. Je raccrochais la toile souillée avec difficulté avant d’aller me glisser dans les draps. Adossé aux oreillers je contemplais hébété le tableau de traviole où la fille me paraissait avoir perdu de sa superbe.

 

Je sombrais. Rêve récurrent, sur la plage de l’anse des Soux je regardais Marie s’éloigner de la rive de sa nage fluide. Je souhaitais l’accompagner mais mon corps semblait incrusté dans le sable tel une statue de sel. Des mots se formaient, défilaient dans ma tête sans jamais atteindre ma bouche. La tête de Marie n’était plus qu’un point dans la mer translucide. Un bloc d’angoisse m’enserrait. Pourtant je luttais figé dans une immobilité insupportable, impuissant. Et pourtant je ne m’avouais pas vaincu. J’espérais. Cette fois-ci elle reviendrait. Je l’envelopperais dans le drap de bain blanc. Je la frotterais jusqu’à ce que sa peau vire du violet au rose. Elle rirait. Je verserais le café bouillant du thermos dans la timbale de métal. Marie l’enserrait de ses mains fines. Mais non l’horizon était vide. Je chialais. Mes larmes salées me labouraient la tête. Je me débattais. Me redressais sur mon céans. Deux types en imper mastic me surplombaient. Des caricatures de flics, je m’ébrouais. À mon côté, démaquillée, apeurée, le drap tiré sur sa lourde poitrine, la femme du bar tremblait en reniflant. Ma tête pesait cent tonnes. L’un des deux types suçait une allumette. Ses dents pourries ressemblaient à des touches de pianos ébréchées. L’autre se curait les oreilles avec la branche de ses lunettes. Je m’adressais à eu en français. Ils ne pipaient mot. Je me levais pour m’habiller puis je les suivais sans leur demander d’explications.

 

Devant la porte de la chambre un jeune type, sapé comme un ricain, ray-ban et santiags, nous attendait affichant aux coins de ses lèvres un sale air mauvais. Ils m’entraînèrent vers un escalier de service qui débouchait sur une cour intérieure où une Land-Rover stationnait. Le chauffeur, un gros moustachu avec de grands battoirs poilus me fourrait un sac de jute sur la tête avant de me balancer d’une bourrade sur la banquette arrière. Des militaires, ce n’était pas des flics je le sentais à leur odeur, à leur façon de faire, à leur silence. La prédiction de Chloé se révélait-elle juste ? Si tel était le cas je ne donnais pas cher de ma peau. On allait me retrouver le né dans la poussière d’un terrain vague. La brièveté du trajet me rassurait un peu, nous restions en ville. Les mêmes grosses paluches m’extrayaient sans ménagement de la carlingue. Sous mes pieds des pavés, tout autour le bruit caractéristique des talons militaires, au contact froid sur mes bras nus des imperméables je savais que c’était les deux qui étaient venus me cueillir qui m’entraînaient vers ma nouvelle résidence. Bizarrement je n’arrivais pas à m’inquiéter, bien au contraire au fur et à mesure que nous avancions dans de longs couloirs dallés je sentais monter en moi une grande excitation. Maintenant nous descendions un escalier à colimaçon et l’un des deux types me tenait par le col pour m’éviter la chute. Ça sentait le moisi. Dans le même temps où j’entendais le grincement d’une vieille serrure on me délestait de ma cagoule en me poussant à l’intérieur d’un trou à rats sans fenêtre.

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14 novembre 2010 7 14 /11 /novembre /2010 02:08

Ce matin-là, sur la terrasse, après notre règlement de comptes, Chloé me fit la morale « Tu devrais être plus prudent mon légionnaire, si le général se découvre cocu je ne donne pas cher de ta peau. À quoi tu joues ? » Ma réponse « Tu le sais bien ma belle ! » me valait une volée de coups de poings sur la poitrine et un avertissement « Si tu continues à déconner je rentre en Italie... » Je haussais les épaules en ironisant « Pas de problème je te suivrai car là-bas le jeu en vaut encore plus la chandelle qu’ici. Mes chances de m’envoyer en l’air avec nos potes des BR seraient bien meilleures qu’avec ces petites bites du MIR... » Chloé soupirait un « T’es vraiment con... » qui ne souffrait aucune contestation. Par bonheur pour ma tranquillité Franscica, épouse Contreras Sepúlveda, se trouvait chez ses parents pour cause de fête familiale. J’allais pouvoir me consacrer à la manif du MIR pour l’enterrement d’un ouvrier tué par la « police d’un gouvernement populaire » comme ils disaient. Santiago en ce temps-là accueillait tous les traine-lattes de la Révolution mondiale, tel ce journaliste jordanien rescapé du massacre de Septembre, dont la bouche ressemblait à un cimetière bombardé : la police d’Hussein lui avait brisé toutes les dents. C'est lui qui devait me mener jusqu’aux types de Punto final proches du MIR. Je m’habillais en jeans et chaussait des Doc Martens pour aller rejoindre mon édenté qui m’attendait à Prensa latina tenu par des Cubains. Quand j’arrivais ils buvaient du Nescafé. J’aurais pu leur faire le coup de la multinationale de Vevey mais je n’en eus pas le courage. Franscica manquait à mes gonades enflées. Les cubains savaient où se tenait le rassemblement de la manif, au confluent de Bustamente et d’Irrazaval.

 

À l’heure dite, aux alentours de trois heures de l'après-midi, pas grand monde au point de rassemblement si ce n’était une poignée de filles avec des brassards du MIR et quelques boutonneux agitant des drapeaux rouges et noirs. Pas de flics en vue non plus, morne plaine, l’édenté et moi allions nous asseoir à la terrasse d’un bistro où la bière sentait la pisse d’âne. Dans ce foutu putain de pays même les manifs ne tenaient pas la route, c’était le bordel institutionnalisé. Je m’emmerdais ferme. Qu’est-ce je foutais ici ? Qu’est-ce je foutais tout court ? J’allais pisser ma bière. En revenant des chiottes je croisais un mec dont la gueule d’indic me faisait penser que les réjouissances se précisaient. Et pourtant deux bonnes heures s’écoulaient tant et si bien que j’étais aller m’étaler sur une chaise-longue en rotin à l’ombre d’un appentis. Une sourde rumeur qui s’enflait me réveillait, ça déboulait de partout tout d’un coup. Les boutonneux et les minettes disparaissaient dans le flot de mal vêtus. Les campamentos étaient descendus derrière le cercueil du camarade assassiné. La foule s’enfournait dans l’Alamenda puis suivait l’Alhumada en direction du cimetière, elle était énorme et tonnait :

 

ESTE GOBIERNO

TIENE DOS CAMINOS

O ESTAR CON EL PUEBLO

O SER SU ASESINO

 

Fleuve gris, sombre, pauvre, poings levés, l’Internationale entonnée par ce ramassis de mal foutus. Quelques véhicules de police se planquaient aux carrefours. Les gens de Santiago observaient, silencieux sur les trottoirs ce flux s’écouler tel du pus d’un furoncle mal placé. Loin de Paris, curieux pays que le Chili.

 

PUEBLO – CONCIENCIA – FUSIL

MIR! MIR!

 

Au cimetière, à la nuit, venait la litanie des discours, chacun pour sa chapelle. Du verbe, du verbe, ils parlaient, ils parlent toujours trop. La masse refluait en silence. Surgi de nulle part, Victor Toro, un dirigeant du MIR tout juste relâché par la police, brièvement, avec des mots forts, violents, redonnait à la cérémonie un peu de gueule. Couvert de sueur sèche et de poussière  j’en avais plein les bottes. Sur le chemin du retour je larguais l’édenté pour pister Toro mais je le perdais lorsqu’il rentrait dans une cour intérieure où je ne pouvais le suivre sans risque de me faire repérer. Je notais l’adresse. Face à moi une cabine téléphonique, j’appelais Francesca chez ses parents. Un domestique me répondait. Je me faisais passer pour un type de l’ambassade US, sans succès, le bonhomme ne me comprenait pas.  Je raccrochais et me précipitais dans un bar où des gens bien mis racontaient qu’Allende s’était rendu à la Hermidad où avait eu lieu l’accrochage entre la police et les militants du MIR. « Grotesque » disaient-ils. Je m’envoyais deux vraies bières en bouffant des cacahuètes. La barmaid me zieutait avec insistance. Elle avait de gros lobards, un cul de jument, une bouche charnue aux lèvres outrageusement peintes mais un soupçon de tristesse dans les yeux et ça me donnait des envies de vidange, des envies de vautrer ma puanteur dans son patchouli et sur sa viande molle. Mon sourire las lui faisait sauter le pas, elle me glissait une clé en me tendant un verre de gin. Je rotais, elle me souriait découvrant des dents d’une rare blancheur.

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