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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 02:09

En relisant mes pages, Jasmine me faisait remarquer que pour sa génération « le Mur de Berlin », la guerre froide, la guerre du Vietnam c’était quasiment de la préhistoire tellement ça lui semblait loin et surtout complètement hors du temps, comme si ça n’avait été qu’une parenthèse dans l’Histoire. Je lui faisais remarquer que pour les intéressés, les peuples sous la botte soviétique, cette petite parenthèse avait quand même durée un peu plus de 40 ans. Jasmine se marrait parce qu’elle venait de lire dans le journal local qu’après son élection comme président de l’Assemblée de Corse, le communiste Dominique Bucchini, avait sabré le champagne avec ses alliés nationalistes au son des chœurs de l’Armée Rouge. Je lui plaçait ma réplique favorite « stalinien un jour, stalinien toujours » tout en reconnaissant aux communistes corses le mérite de la constance et d’une certaine forme de clarté dans un paysage où les lignes entre les camps et les clans étaient brouillées et facilement franchissables dans les deux sens. Matthias, notre fils, venait de percer sa première dent avec une vaillance et un stoïcisme qui faisaient l’admiration de sa mère. Moi, vu mon âge, je virais au gâtisme absolu avec cet enfant qui s’offrait à la vie tout sourire dehors.

 

Toujours un peu vieux pédago gauchiste je rappelais à la jeune maman que contrairement aux versions officielles que les bonnes âmes nous servent aujourd’hui, les allemands de l’Ouest, ceux de Bonn la petite capitale de la RFA, n’aimaient guère les Berlinois de l’Ouest. Deux années avant la chute du mur, la vitrine la plus avancée de l’Occident libre, le petit joyau enfoncé dans le cul des pays du Pacte de Varsovie, et plus concrètement dans celui de l’autre Allemagne dite Démocratique, coûtait aux contribuables ouest-allemands la bagatelle de 22 milliards de deutschemarks, soit comme l’écrivait un de ces économistes adepte de la formule qui frappe les esprits « 41 857 marks à la minute ». Berlin-Ouest relevait pour beaucoup de la danseuse coûteuse et, chaque fois qu’ils postaient une lettre, le timbre de solidarité obligatoire du Notopfer Berlin – 10% de sacrifice pour la détresse – ça leur laissait, de 1948 à 1956, un goût amer sur la langue. Bien sûr, l’image humble et courageuse, du bourgmestre Willy Brandt qui saura par des gestes symboliques, lors de la répression sanglante par les russes de l’insurrection hongroise en 1956, où  il prit la tête dizaine de milliers de jeunes manifestants se mettant en route vers la porte de Brandebourg au cri de « Russes dehors ! » ou lors de son agenouillement en 1970 devant le mémorial du ghetto juif de Varsovie, masquer toutes ces petites mesquineries petite bourgeoise.

 

Pour en revenir à nos petits jeux du Berlin des années 70, qui peuvent prêter à sourire en ce début du XXIe siècle, où par-delà les effets d’intoxication du camp de ceux qui justifiaient l’enfermement, donc l’asservissement de leurs populations à un régime policier et bureaucratique, par la résistance à une autre mainmise : celle de l’impérialisme américain, choisir son camp relevait d’un vrai courage. S’en tenir au discours bêlant des pacifistes « plutôt rouge que mort » ou à celui des partisans de la lutte armée des FAR débouchant sur le vide et la violence aveugle, c’était se donner bonne conscience. Chloé et moi, nous avions choisi de nous situer à la lisière mais d’en être, de nous plonger les mains dans la merde même si les éclaboussures nous transformaient en « traîtres à la cause des peuples opprimés ». La responsabilité des communistes occidentaux et de leurs compagnons de route, dans ce partage stupide en deux camps irréductibles, est entière. Qu’ils viennent aujourd’hui, surtout en France, se recycler en derniers défenseurs des opprimés me glace et m’énerve à la fois. L’Opération Rouge Gorge, même si elle était foireuse, relevait du seul vrai combat, celui qui permettait d’entretenir la flamme dans les têtes de ceux qui ne voulaient ni fuir la RDA, ni se coucher ou coucher avec les séides de la Stasi. Pourrir la vie des hiérarques calcifiés d’en face et foutre la merde chez les allumés des FAR, même avec le fric et la logistique des services américains, c’était inconfortable mais fichtrement plus utile que les soit disant engagements de Sartre et des frelons de la GP.

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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 03:12


Bob me tendait une note :

 

N. AN-5 AG-2/1014

Le Ministre d’État chargé de la Défense Nationale

Le 11 février 1971

 

Note à l’attention du Président de la République

 

« Peu de temps après votre élection, vous avez dit de la politique européenne : « Pour la France, c’est avant tout d’être bien avec Washington et Moscou. »

S’il est un domaine où cette réflexion s’applique entièrement, c’est bien celui de la Défense. Il convient d’autant plus d’en être convaincu que la tentation de « coopération européenne » risque de nous attirer dans une situation où nous perdrions le bénéfice de notre indépendance, sans contrepartie sérieuse. J’ajoute que l’organisation de notre défense et notre capacité de puissance militaire ne nous permettent pas des engagements inconsidérés.

Je reprends ces deux points.

  1. Le premier est celui de la coopération européenne en matière militaire.

Nous sommes l’objet d’actions de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne qui sont présentement séparées, mais qui peuvent un jour être jumelées. Les deux pays se servent, pour nous tenter, de thèmes d’ordre général. Du côté allemand, on estime avoir besoin d’un soutien pour compenser le désengagement américain... Du côté anglais, on se fait et on se fera de plus en plus le champion d’une défense européenne dont il sera dit qu’elle est la première étape pour acquérir, à l’égard des États-Unis, une situation militaire crédible.

Ces thèmes d’ordre général servent de prélude à des invites précises : participation du comité nucléaire de l’O.T.A.N. ; à l’organisme dit « Eurogroup » ; demande de participer à des discussions de planification pour les forces conventionnelles et d’emploi pour les forces nucléaires.

Il convient de considérer ces thèmes d’ordre général, autant que ces invites précises, comme des pièges. Il s’agit en fin de compte de nous enlever notre indépendance et de modifier nos conceptions stratégiques. Sans doute ne peut-on pas toujours répondre par des négatives, et ce n’est pas altérer substantiellement nos conceptions que d’admettre dans des conversations d’état-major une discussion dur certains plans communs d’action, à condition d’affirmer toujours qu’il s’agit là, à nos yeux, d’hypothèses parmi d’autres.

Aller plus loin serait un risque considérable ou, plus exactement, une certitude de voir altérer nos relations tant avec les Etats-Unis qu’avec l’Union Soviétique...

 

  1. Un second point doit être mis en lumière : l’organisation de notre capacité militaire... Notre puissance militaire est orientée vers l’augmentation progressive de notre capacité propre de défense, sans doute en nous permettant, le cas échéant, de faire bonne figure dans une stratégie interalliée, mais en fait notre capacité à participer dans n’importe quelles conditions, dans n’importe quel endroit, à une longue ou dure action militaire, à caractère continental est limitée, et ne peut pas l’être, compte tenu de l’ensemble des données, notamment financières qui commandent notre politique.

Cette réflexion est capitale pour notre diplomatie : nos engagements doivent être limités à notre capacité d’intervention, qu’il s’agisse de l’Europe ou de l’outre-mer.

 

Michel Debré

 

Chloé lisait au-dessus de mon épaule. Nos amis américains nous observaient avec une fausse décontraction fortement teintée de condescendance. Lecture faite, je décidais, à nouveau, de cogner fort et, pour corser mon propos, de truffer mon attaque d’un vocabulaire inaudible par la quasi-majorité des cow-boys présents. Mon entame se fit mielleuse « Merci, mon cher Bob, vous êtes trop bon de porter à mes yeux de second couteau une telle littérature. Vos services n’ont pas perdu la main. Ils continuent d’arroser au plus haut niveau et la récolte est fructueuse... » Chloé me massait le cou. Je montais en régime : « Après m’avoir offert comme mise en bouche deux beaux spécimens du Département d’État ; à propos de mise en bouche, entre nous, cher Bob, votre Eva m’a tout l’air d’une vraie goulue. Y’a pas à dire c’est un plus avec les puritains de la Côte Est pour qui un petit pompier en loucedé ce n’est pas péché. Je constate que vous ne me démentez pas... » Bob restait impassible sûr qu’il était que ses coéquipiers n’entravaient rien de mes propos. Chloé allumait une cigarette. « Donc, avec le PQ du père Debré payé à prix d’or vous me faite le coup classique du mépris. En clair, primo tu me mets sous le nez que vos affidés : les rosbifs et les teutons de Bonn font tout pour nous enfiler, ça s’est un scoop ! Même les bourrins de la DST l’ont compris, c’est dire ; deuxio, tu me montre qu’en dépit de nos rodomontades nous sommes tout juste capables d’avoir assez de carburant pour que nos chars aillent jusqu’à Varsovie, après faut qu’on vous demande de l’aide. Bref, tu me balance que nous ne sommes que des va de la gueule ! Entre nous je vais te dire : tout ça pour ça ! Tu me déçois beaucoup Bob. Il va me falloir du plus costaud si tu veux que je te donne un coup de main pour ton opération Rouge Gorge. »

 

Comme dans un vaudeville Eva Harriman pointait, au beau milieu de ma péroraison,  son joli petit bout de nez poudré. Je me fis grossier « alors ma poule : on écoute aux portes ! » Elle ne bronchait pas. Avec une froideur inhabituelle Chloé prenait la parole « Et si nous passions vraiment aux choses sérieuses. Virez-moi la volaille et puis causons entre gens du même monde ! » Nous ne restâmes plus que quatre, Chloé et moi sur le canapé, Bob debout derrière le fauteuil où venait de prendre place Eva qui croisait ses belles jambes sans aucun souci pour la vision qu’elle m’offrait. Elle attaquait dans un français pointu « La clé de la question européenne est l’Allemagne. Elle est au cœur de l’Europe et, en dépit de ses liens culturels et économiques avec l’Occident, elle risque toujours d’être attirée vers l’Est qui détient des millions d’allemands en otage. Notre intérêt bien compris c’est d’arrimer chacune des deux Allemagnes à leur bloc respectif. La construction européenne piège la RFA en l’obligeant à tenir compte de la France. Pour la RDA le lien est plus fort mais l’attrait de l’Ouest pour ses habitants reste un problème préoccupant. Chez nous, avec l’amendement Mansfield au Sénat, pour un désengagement américain en Europe, l’important est d’agiter la menace que fait planer sur l’espace européen l’arsenal militaire soviétique. Les russes savent pertinemment que sans le bouclier nucléaire américain l’Europe est en danger. Ils jouent la France contre la RFA. Sur cet échiquier les mouvements gauchistes sont les seules pièces qui peuvent perturber les règles du jeu. Nous avons donc décidé, avec l’Opération Rouge Gorge, de noyauter leurs principaux chefs en donnant des gages à tous. Vous êtes nos virus... »

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21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 02:09

« Fais-moi une confiance aveugle... » Le message de Chloé avait le mérite d’être simple et clair. Je réduisais le bristol en milles morceaux et je tirais la chasse d’eau. Pendant ma courte absence le cercle s’était élargi de deux unités : debout derrière Bob un grand noir, sosie de Sidney Poitier, costume gris perle impeccable, qui mâchouillait du chewing-gum d’un air las et assise aux côtés de Chloé une femme blonde, très fardée, en tailleur noir dont la veste cintrée soulignait une taille de guêpe. Elle affichait en me voyant un sourire carnassier dévoilant une dentition blanc de blanc. Pour me conformer au désir de Chloé je m’abstins de toute remarque même si le côté mise en scène de cette étrange réunion commençait à me taper sur le système. Nonchalamment le grand noir venait vers moi, me prenait par le bras et m’entrainait vers un grand Chesterfield au cuir craquelé qui occupait une sorte d’alcôve recouverte d’une grande verrière donnant sur un jardin potager. La blonde sophistiquée vint nous rejoindre lorsque nous nous fûmes assis. Avec une décontraction surjouée elle se posait sur l’un des accoudoirs du canapé et sa jupe droite, en un retrait qu’elle ne cherchait pas à contrecarrer, dévoilait des cuisses d’un galbe impeccable et surtout le haut de ses bas retenus par un porte-jarretelles. En plongeant mon regard dans son entrecuisses je l’apostrophais grossièrement « Ma poule je carbure au café. Alors magne ton beau cul pour aller m’en chercher... » Ses faux-cils tressautèrent sous l’effet d’une incompréhension manifeste. En prenant le grand noir à témoin j’ajoutais « désolé mais ne comptez pas sur moi pour faire l’effort de parler votre putain de langue... »

Mon français les déroutait. Sur un claquement de doigt du grand noir Bob rappliquait à grandes enjambées. J’exigeais sitôt la présence de Chloé. La blonde, pensant que je n’entendais rien à leur sabir compressé et débité à la hache, s’adressait à Bob d’un air courroucé et lui disait en substance « que me veux cette petite merde de français ?» Bob chagriné tentait de l’apaiser en lui expliquant que je tentais une diversion. Elle fronçait ses sourcils. Bob reprenait l’initiative « il nous comprend mais il fait sa forte tête et exige de ne parler que français. » La blonde suffoquait. J’en profitais pour lui tendre un index d’honneur. Chloé m’empoignait l’épaule « arrête tes conneries ! » Bob surenchérissait « vous jouez à quoi ? » J’explosais « au con bordel de merde ! J’en a plein le cul de votre cinéma. Si ça vous a échappé je viens de passer trois jours formidables dans un trou à rats trois étoiles entre les mains de nazillons à la manque qui m’ont attendri selon votre expression. Je croyais que nous étions raccord Bob, cartes sur table et voilà que vous tentez de me bluffer en me sortant cette pouffiasse qui se prend pour Veronica Lake et ce gandin qui joue les muets du sérail. Puisqu’avec votre arrogance congénitale vous prétendez tout savoir sur tout moi le petit con de français je vais vous dire ce que vous ne savez pas sur moi. Je bouffe à tous les râteliers. Pour du fric et du cul je vendrais ma mère, je prostituerais ma sœur et je trahirais même mon putain de pays... » À mon grand étonnement, dans un français impeccable, sans le moindre accent, le grand noir impassible interrompait ma diatribe d’un « ce jeune homme à parfaitement raison. Nous nous sommes mal conduits à son égard. Entre alliés ce n’est pas correct... » Il me tendait sa grande main « Robert J. Parker ancien attaché financier à Paris. J’étais très ami de Claude Pompidou et du couple Chalandon... » Son large sourire soulignait la grosse perche qu’il venait de me tendre. Je lui secouais la main en me disant que je savais maintenant dans quelle catégorie je devais boxer.

Nous échangeâmes longuement sur la politique étrangère du Président Pompe qui rassurait un peu plus les Yankees que celle du Grand Charles. Je le titillais sur l’impasse vietnamienne. Il me branchait sur les grands châteaux de Bordeaux et me disait toute son admiration pour Albert Camus. Bob nous servait du café avec des précautions de châtelaine. La blonde me contemplait avec des yeux qui en disaient plus long qu’une invitation. Je savourais ma victoire. La tournure des évènements prenait tout le monde à revers, y compris Chloé. Pour la rassurer, lui faire bien comprendre que j’allais bien suivre ses instructions, alors qu’elle me regardait intriguée je fermais les yeux de façon ostensible. Quand je les rouvris elle me souriait. Parker et son adjointe, Eva Harriman, la blonde aux cuisses de velours, des diplomates du Département d’État, croyant la partie gagnée, prirent congés. Nous allions enfin pouvoir passer aux choses sérieuses entre gens du même monde, celui des coups tordus où tout le monde trompe tout le monde et où chacun en arrive souvent à se tromper soi-même. Ici, avant même que Bob ne m’explique les tenants et les aboutissants de l’opération Rouge Gorge je savais par avance que j’allais m’engager sur des sables mouvants. Je me sentais revivre car comme je n’avais depuis fort longtemps aucun état d’âme, ni la moindre réticence morale, seul l’attrait d’une réelle mise en danger me motivait. Passer de l’autre côté du mur valait son pesant d’adrénaline. Le faire en confiant mes intérêts à Chloé me donnait le sentiment d’être un fil-de-fériste aux yeux bandés se moquant des Vopos.

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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 02:00

La fermeté de sa poignée de main rajoutait une touche supplémentaire à sa dégaine faussement décontractée mais le pli impeccable de son pantalon de velours finement côtelé, le chic discret de ses derbys à semelles cousues Goodyear et son accent traînant irlando-bostonien trahissaient le rejeton d’une famille patricienne. Il m’offrait une Lucky Stricke sans filtre et me tendait la flamme d’un Zippo avant de s’asseoir face à moi. Son irruption ne me surprenait qu’à moitié mais, en bon flic un peu parano, je m’interrogeais sur l’étendue de ses renseignements sur mon pedigree. En toute logique, eu égard à l’infiltration des services de renseignements US dans les nôtres, le soi-disant Bob Dole devait posséder sur mon compte une fiche longue comme le bras. Le seul hic pour lui c’est qu’en fonction de la source d’où provenaient ses renseignements, il pouvait me classer comme du menu fretin facilement retournable ou comme un gros poisson qu’il faut ferrer avec soin.
Le mieux pour moi était de prendre un profil bas et de jouer au con. Je lui proposais du café. Son rictus dégoûté tenait lieu de réponse. J’ironisais en français « il est un bon cousin germain du vôtre ». À mon grand étonnement il goûtait manifestement le double sens de ma plaisanterie, en opinant avec un air entendu. Si la grande maison de Langley me déléguait un francophile raffiné ça sentait le coup parti de très loin. Mon très cher Ministre Marcellin, obsédé par la menace internationaliste, m’offrait-il en pâture à la CIA ou était-ce l’inverse : mon petit jeu intéressait-il les américains ? Comme ma marge de manœuvre se résumait à rien je cessais de me poser des questions et me concentrais sur les propos de Bob qui m’apprenait qu’il avait servi pour la CIA au Vietnam.
J’affichais une mine dégoûtée qui le mettait en joie. « Vous les pacifistes ce que vous ne savez pas c’est que c'est pire que ce vous pensez et dénoncez. Là-bas nous tirons sur tout ce qui bouge. Nous y faisons, comme vous dites à Paris, des trucs à faire gerber. Cette guerre est dégueulasse et nous la faisons dégueulassement ». Le Bostonien me prenait-il pour un con ou était-il en train de me tester ? Comme la faim me tenaillait je fonçais tête baissée « Très franchement vos confidences sur vos horreurs au Vietnam moi je m’en bats les couilles ! Soit vous me sortez illico de ce trou à rats et je veux bien que nous en venions à l’essentiel de ce qui vous amène. Sinon je me tais et les teutons seront bien obligés de me laisser sortir sous la pression de mon consulat... »

Je bluffais bien sûr puisque je savais pertinemment que, même si par je ne sais quel hasard mon incarcération revenait aux oreilles du consul, celui-ci ne se précipiterait pas pour me sortir du trou. Bob contemplait ses ongles manucurés avec l’air las d’un type qui a mieux à faire que de « traiter » un petit con de français prétentieux. Son dédain me motivait. Je jouais le tout pour le tout « c’est Sacha qui vous intéresse ! » Mon affirmation lui faisait relever ses sourcils et ses yeux bleus s’allumaient. « C’est un bel appât pour la pêche au gros. Il a tout pour nous plaire ce garçon mais il navigue dans des eaux qui ne nous sont pas accessibles alors nous souhaitons vivement que vous nous l’apportiez sur un plateau... » Ma réponse fusait « et ça justifiait le traitement que m’ont infligé ces nazillons... » Il soupirait « simple préparation psychologique et une couverture en béton vis-à-vis de vos petits camarades : à votre retour ils vous fêteront comme un martyr de la cause... » Je ricanai « je vous trouve bien sûr de vous : qu’est-ce qui vous fait croire que je vais marcher dans votre combine ? »
Sa soudaine gêne, qui se traduisait par un imperceptible dandinement doublé d’un soudain intérêt pour sa chevalière d’officier qu’il faisait coulisser au long de son annulaire, me laissait pressentir qu’il tenait du lourd pour me faire céder. Sa bonne éducation de wasp bostonien devait lui faire chercher les bons mots. Mon corps endolori se cabrait. Je me concentrais. Ce salaud policé, indifférent aux massacres des niakoués, qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de me balancer son atout maître ? L’évidence me cinglait. Je gueulais « vous tenez Chloé ! » Sa commisération non feinte me donnait des envies de lui foutre mon poing sur la gueule. Je me réfrénais.   

Ma levée d’écrous se fit dans les formes. Il ne fallait pas me griller. Chloé m’attendait à la sortie et nous prîmes un taxi pour nous rendre dans une villa du Neuilly berlinois de Dahlem. Nous restâmes silencieux tout au long du parcours mais je connaissais suffisamment Chloé pour savoir qu’elle préparait la contre-attaque. Les américains adorent monter des opérations avec un luxe de détails, de précautions, de réassurances et pour ce faire ils mobilisent une flopée de spécialistes en tout genre. Une fois arrivés nous nous retrouvâmes donc entourés d’une bonne demi-douzaine de types que l’on eut dit tout droit sorti d’un roman de John Le Carré.
La séance débuta par un diaporama commenté par Bob. Dès les premières images le doute n’était pas permis : ces messieurs disposaient de taupes dans notre tanière. Seule la pruderie américaine nous dispensa de visionner nos ébats. Sacha y tenait bien sûr la vedette. Très vite je comprenais qu’il entretenait avec l’Est des liens étranges : rendez-vous furtifs dans des cafés, passages réguliers à la Grande Poste où il recevait du courrier en poste restante, discussions dans des parcs toujours avec le même homme, un vieux type boiteux et affublé d’un imperméable militaire. Dans l’obscurité Chloé me glissait un bristol dans la poche de mon pantalon. Quand la lumière se fit, l’un des adjoints de Bob, un petit bouledogue aux yeux exorbités d’hyperthyroïdien, débitait à toute berzingue, en bouffant ses mots, la fiche de Sacha. Je l’interrompais en me levant et en proclamant un « j’ai envie de pisser » qui me valait des regards dégoûtés. La cote de la France et des français, déjà bien basse pour les cow-boys de la CIA, en prenait un nouveau coup derrière la casquette. Je m’en tamponnais bien sûr l’important pour moi c’était de prendre connaissance du bristol de Chloé.

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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 02:00

Le printemps venait enfin d’inviter le soleil et celui-ci s’engouffrait comme un feu follet par la fenêtre de notre tanière pour jeter sur la longue chevelure blonde de Karen de la poudre d’or. Mon moral en berne s’était mué, dès nos premiers transports violents et assouvis, en une euphorie rebelle. Karen se révélait une partenaire insatiable tant au plan sexuel que de la confrontation dialectique. Avec elle, même durant nos ébats les plus frénétiques, les questions essentielles fusaient, impitoyables. Aborder la nécessité de la révolution permanente, chère à Trotski et Bakounine, alors qu’elle me chevauchait, altière, allant et venant avec volupté, que le spectacle de ses seins noyés dans les flots de ses cheveux me transformait en un boyard lubrique, me demandait des efforts qui me lessivaient plus encore que la fourniture de ma semence. Nous échangions en anglais. Couverts de sueur, alors que je tenais à pleine mains ses fesses fermes, Karen me confiait que sa vie ne pouvait être que celle d’une révolutionnaire professionnelle pourrissant la plupart du temps dans les geôles glaciales des porcs. Elle se décrivait enchaînée pour des travaux forcés, ce qui décuplait mes envies de knout et de foutre. Je lui confiais pourtant d’une voix essoufflée mon absolument admiration pour sa longue marche vers la perfection radicale. Ma libido s’en trouvait renforcée car ce petit jeu, où je devais m’extirper de la violence de mes pulsions, me transformait en marathonien du sexe. Quoi de plus efficace pour se réfréner que d’aborder en pleine fornication la thèse de Régis Debray et de Che Guevara selon laquelle « si le prolétariat n’est pas assez prêt ou mûr, l’avant-garde doit se mettre à la place des masses. » Rien, sauf le summum, au bord de l‘extase, de la petite mort, se voir dans l’obligation, alors que votre bien-aimée, juste avant d’entrer dans les désordres de la jouissance, vous a sommé de prendre parti sur la légitimité de la violence, se mouler corps et âme dans le précepte de Frantz Fanon selon lequel toute violence exercée par les damnés de la terre, les opprimés de toutes les couleurs est légitime. Dégoupiller une grenade, alors que l’explosion monte en vous, la balancer sur les tyrans et les oppresseurs, en contemplant le lever de bassin de Karen, sa projection implorante, son retour à sa langue maternelle pour proférer des mots durs, me faisait chavirer dans la forme la plus aboutie de la dictature machiste.

 

Grâce au traitement de Karen je retrouvai le goût de nos manifs, de nos sit-in, de nos occupations de bâtiments universitaires et parfois de l’érection de barricades. Tout ça pour délimiter un périmètre au centre duquel notre leader charismatique, Sacha, juché sur une caisse à savon, vilipendait « les vils laquais américains du soi-disant gouvernement de Bonn de blanchir le passé nazi allemand par le biais du consumérisme et de convertir la génération d’Auschwitz en un troupeau de gros moutons obnubilés par des réfrigérateurs, téléviseurs et Mercédès neufs. » Cet après-midi là, en dépit des confidences inquiétantes d’un flic qui couchait avec Magda un fraülen révolutionnaire, selon laquelle Sacha serait cette fois-ci embarqué, nous nous étions assemblés sur la pelouse sacrée de l’Université libre. L’inégalité des forces en présence était patente et la qualité et la quantité des munitions révélatrices de notre incapacité à traduire notre discours belliqueux en actes. Sacha tenait une forme olympique crachant son mépris et sa haine sur cette Amérique pilonnant les villes du vaillant Vietnam, empoisonnant les moissons des rizières des courageux paysans, napalmisant la jungle. Il en appelait à un nouveau tribunal de Nuremberg pour les dirigeants US afin qu’ils comparaissent pour génocide et crimes contre l’humanité. Il vilipendait le shah et sa Savak, les colonels grecs financés par la CIA, « l’Etat fantoche américanisé d’Israël ». Il adressait son salut fraternel à nos frères activistes de Paris, Rome, Madrid et aux courageux étudiants de Berkeley et de Washington « qui avaient ouvert la voie que nous empruntions tous ». Rien ne le ferait taire ! Nous ne serions plus des enfants sages. Nous avions retenus la leçon de nos parents muets sous les nazis. Et pendant ce temps-là le cercle se resserrait sur nous. Les casqués frappaient sur leurs boucliers avec leurs matraques. Les premières bombes lacrymogènes fusaient. Sacha imperturbable continuait de laïusser. Les canons à eau entraient en action. Pleurant, toussant, les premières lignes s’effilochaient. Le martèlement des sabots des chevaux paniquaient les étudiants. La débandade, les matraques qui cognaient. La masse des uniformes maronnasses nous engluait. Dans un ultime effort, protégé par le Viking armé lui d’une batte de base-ball, j’exfiltrais Sacha sur mes épaules.

 

Vous dire ce qui s’était passé ensuite m’est difficile car j’ai du mal à retracer le fil des évènements. Tout ce dont je me souviens c’est qu’une fois Sacha porté en lieu sûr, je me suis fait alpaguer par la meute policière, rouer de coups de matraques et propulser dans un fourgon où j’ai perdu connaissance. La cellule, comme toutes les cellules du monde, puait la pisse, les excréments et le vomi. Dès mon premier interrogatoire, mon statut de gaulois, me valait un traitement de faveur de la part de mes petits camarades ouest-allemands. Par souci esthétique pas touche à mon portrait mais pour le reste tout y passait avec un raffinement sadique. J’affrontais pour la première fois la torture. Ils me ramenaient périodiquement dans ma cellule pour que j’aie le temps de méditer. Procédure classique pour mettre à mal les dernières défenses psychologiques. Ce qui m’incommodait le plus c’était ma propre pestilence. Saoulé de coups je ne ressentais plus rien. Mon absence de papiers d’identité me permettait de bien jouer mon rôle de pauvre étudiant pacifiste. Les bourres, en dépit de leur traitement de faveur, ne m’apparaissaient pas vraiment soucieux de me faire avouer où se trouvait la planque de Sacha qu’ils devaient sans nul doute connaître. Je bénéficiais de leur part d’une forme maîtrisée d’attendrisseur. Ils me préparaient en n’étant que des comparses minables et je crois que c’était ce statut qui les rendait si féroces. Le matin de mon troisième jour de détention, un teuton faciès nazi en blouse blanche me convoyait jusqu’à l’infirmerie où une teutonne faciès nazi en blouse blanche me calfatait tant bien que mal. Ensuite j’eus droit à une douche puis au barbier puis à un petit déjeuner teuton dans une sorte de réfectoire empestant le crésyl. Alors que j’avalais leur jus de chaussette un grand échalas, cheveux blond roux en brosse, blouson d’aviateur, Ray Ban, sourire étincelant, me tendait sa large main couverte d’un duvet frisotant « Bob Dole ! »  

 

 

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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 02:10

Alfred Willi Rudolf, dit Rudi Dutschke tombé, sur la Kurfürstendamm de Berlin, sous les balles d’un ouvrier déséquilibré d’extrême-droite, perfusé de haine par la rhétorique fasciste du baron de la presse Axel Springer via son torchon ignoble Bild Zeitung était un martyr de la cause placé à la même hauteur qu’un Martin Luther King abattu le même mois. L’icône du Mai 68 berlinois était né de l’autre côté du mur, dans un bourg au sud-ouest de Berlin. Malgré son discours rebelle, plaidoyer contre le service militaire et la réunification de l’Allemagne, qu’il tint dans la salle des fêtes de son lycée, à Luckenwalde, les sourcilleuses autorités de la RDA  lui délivrèrent quand même son baccalauréat en 1958. C’était un fils de postier qui remerciera, dans sa Présentation de mon cheminement, son directeur de lycée de la bonne éducation qu’il avait reçu et qui tiendra à ses débuts, et pour un bref laps de temps, la rubrique sportive dans un journal populiste appartenant au groupe honni d’Axel Springer. Quand Sacha nous fit réécouter ses discours politiques Chloé, qui parlait et entendait parfaitement l’allemand, me dit, hors des oreilles de notre chef, être très impressionnée par son extraordinaire capacité à proférer dans un haut débit un charabia pâteux et jargonneux. Restait, pour compléter le panthéon révolutionnaire, la grande prêtresse, l’immaculée conception de la révolution, l’ex-éditorialiste de la revue de son mec Klaus Rainer Roehl : Konkret qui s’était radicalisée jusqu’à devenir membre de la Rote Armée Fraktion (F.A.R) et qui participera en mai 70 à la libération d’Andréas Baader.

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Le Centre de la Paix de Sacha, comme son appellation l’indiquait, ne draguait pas dans les eaux troubles et tumultueuses de l’activisme révolutionnaire poseur de bombes. Nous débattions beaucoup, surtout des combats de nos camarades étudiants dans la Grèce des colonels, l’Iran du Shah et de sa sinistre Savak, et bien sûr dans l’Amérique de l’odieuse guerre du Vietnam qui, à Berlin, du fait de la présence visible de l’armée américaine, était un sujet plus que sensible. Nous prenions des douches en commun. Nous baisoullions dans des géométries variables. Nous tractions vaillamment aux coins des rues bourgeoises pour fourguer nos journaux indigestes. Ce n’était pas de tout repos car la petite et moyenne bourgeoisie de Berlin-Ouest en avait vraiment marre de voir ces étudiants privilégiés casser des vitrines, prôner la copulation en public, provoquer des embouteillages monstres et, le comble, baver en permanence sur ses sauveurs américains. Nous avions droit à des insultes, à une vieille dame de la génération d’Auschwitz nous criant d’aller jeter nos PQ là où ils seraient utiles,  c'est-à-dire à l’Est de l’autre côté du mur, à des chauffeurs de taxis montant sur les trottoirs pour nous mettre en fuite. Le comble pour ces partisans de la Grande Coalition présidée par un chancelier, Kurt Georg Kiesinger, membre du parti  nazi, qui avait travaillé sous les ordres de Goebbels, c’était de voir, moins de 25 ans après Hitler, leurs paisibles rues envahies par des bataillons de policiers antiémeutes, casqués et armés de matraques  face à des hordes de gauchistes sales et chevelus, au langage provocant « tapez, tapez sur les flics, qu’ils soient plats comme des sandwiches » qui les lapidaient.

 

En dépit de ma bonne humeur affichée cette ville grise, découpée en tranches inégales, scindée en deux blocs par un mur ladre et couronné de barbelés, perdue dans une RDA sinistre et glacée, me déprimait. Tout ce qui s’y passait m’apparaissait irréel, ses colères qui m’étaient inconnues, son atmosphère lugubre s’ajoutant à l’humour macabre de mes camarades, toutes ces quêtes de grandes vérités m’enkystaient sans grand espoir de débouchés excitants dans ce troupeau d’égarés. Pour rajouter à mon spleen Chloé menait son travail d’infiltration dans les eaux troubles des FAR et me délaissait. J’espérais beaucoup dans l’irruption du printemps pour sortir la tête de mon pot au noir malheureusement la météo ne fut pas au rendez-vous. Des rafales de neige fondue balayaient notre sinistre horizon. La plupart du temps je gisais frustré dans le réduit qui me servait de chambre sans que mes petits camarades se préoccupent de mon enfermement. Dans le creux d’un dimanche sinistre j’entendais dans mon demi-sommeil une voix qui me sommait de m’éveiller. Je tendais la main droite qui, au lieu de trouver le vide, rencontrait la fermeté glacée d’une fesse. Avant que ce qui me semblait un rêve ne se dissipa j’ouvrais les yeux et je découvrais en surplomb une Karen entièrement nue. Ses longs cheveux retombaient en cascade sur ses épaules étroites. Bêtement je lui demandais « Qu’est-ce qui se passe ? Une descente de police ? » et je l’entendais me répondre, alors que je contemplais le lacis frisottant de sa chatte, « Pourquoi ? Tu as envie de faire l’amour avec les flics ? » Toujours aussi neuneu je l’assurais que non. Sans se soucier de mon état d’hébétude elle m’interrogeait « Tu attends peut-être une autre fille ? » Là encore je la rassurais avec conviction « Mais non je n’ai pas d’autre fille » Elle se glissait alors sous les draps froissés en me prévenant « On va prendre notre temps. Tu es mon premier homme. Vous les français vous devez savoir faire cela avec les doigts » Je rectifiai « tu veux dire avec doigté sans doute... » Elle se calait tout contre moi. « Tu ne diras à personne que nous avons fait l’amour car tous les hommes ici voudront passer sur moi... » En lui caressant la pointe dure de ses tétons je l’assurai de mon silence. « Tu seras mon amant secret et triomphant... » gazouilla-t-elle  alors que ses doigts glacés enserraient mon sexe brûlant avant d’empoigner avec douceur mes gonades enflammées.

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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 00:22

Nos nouveaux camarades manifestaient dans les quartiers bourgeois : la Frei Universität, avec son grand amphi l’Audimax, où se tenaient toutes les AG, était située dans le Neuilly berlinois à Dahlem. La haute société berlinoise goûtait à demi la rhétorique très moralisante de ces étudiants chevelus. Il faut dire que c’était vraiment du grand théâtre et Sacha se révélait un as de la mise en scène sur le Kurfürstendamm : une belle avenue chic bordée de magasins opulents, de théâtres et de cafés aux baies vitrées où les mémères à caniche, les vieux beaux, des veuves poudrées, des gigolos en veste cintrée et col pelle à tarte et des poules de luxe en manteaux de loup se retrouvaient pour tromper l’ennui. Le café Krantzer était le QG préféré des chefs étudiants car le bureau du Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS), le mouvement des étudiants socialistes était à quelques encablures de là. Très vite Chloé allait devenir l’égérie de la frange libertaire du mouvement : la Kommune I spécialisée dans la provocation extrême. Celle-ci louait un vaste appartement dans une rue avoisinante pour expérimenter une communauté prônant l’amour libre mais les frelons allemands se révélaient eux aussi, comme leurs homologues de la GP, totalement coincé du calcif : Chloé me racontait qu’elle passait son temps à éplucher des légumes à la cuisine avec les autres nanas pendant que les mecs se torturaient les méninges pour inventer des trucs pour choquer le bourgeois. Leur coup de maître fut une photo où sept d’entre eux posaient nus, les mains en l’air comme pour une fouille de police et les fesses tournées vers les caméras. Pour corser la provoc un bambin blond se tenait à leurs côtés.

L’ambiance au Centre de la Paix, du fait de son recrutement international, se révélait bien plus propice à des copulations effrénées ou à des enlacements féminins languissants. Curieusement, seule l’homosexualité masculine ne s’affichait pas ouvertement. Sacha entretenait avec les femmes des rapports brefs et utilitaires que nul ne songeait à interrompre lorsqu’un ruban rouge était accroché à la porte du grenier. Chloé me charriait sur mon abstinence face au nombre indécent de beautés qui se baladaient nues dans le squat. La plus assidue à me provoquer était bien sûr Karen, la blonde évaporée, compagne de chambre de Judith la grande hommasse. Peter le Viking me ressassait que ces foutues gouines, avec leurs robes en grosse toile, leurs godillots militaires, leurs cheveux tirés en chignon, étaient des causes perdues avec lesquelles je ne devais pas perdre mon temps. Elles avaient apposées sur la porte de leur chambre un panneau « allez vous faire foutre » et Sacha ironisait sur le fait qu’elles passaient leur temps à lire des livres de droit. Et pourtant Karen, gracile et éthérée, ne se privait pas, à chaque fois que Judith s’absentait, de venir exhiber sous mon nez son opulente poitrine. Très vite elle avait sollicité de moi que je lui apprenne le français. Comme sa compagne c’était une allemande du Nord qui cachait un feu intense sous son enveloppe de glace. Sacha m’ordonnait « oublie-là ! » dès qu’il me sentait fondre face à ces minauderies « ai-je bien prononcé la phrase ? ». Il enfonçait le clou en me prévenant qu’elle faisait parti de ces filles de bonnes familles, toujours reçues dans les meilleurs salons radicaux de Berlin, dont la sexualité frisait le zéro absolu.

Pendant que Chloé épluchait ses carottes avec ses réfrénés des gonades dans l’appartement de  la Kommune I moi je me shootais à l’histoire du mouvement étudiant et j’étais toujours prêt à me faire réquisitionner pour la cause. Ainsi je devenais le dépositaire des noms des héros de l’épopée qu’avait été, le 2 juin 1967, la visite du shah d’Iran et de Farah Diba à Berlin. D’un côté les « Perses de la claque » Jubelperser, de l’autre les « Perses de la castagne » Prügelperser et au milieu les agents des services secrets du régime iranien qui se serviront des montants des pancartes des manifestants comme des matraques efficaces. Parmi ces héros d’abord Bahman Nirumand qui révéla toute l’horreur de la répression du régime du shah soutenu par les impérialistes américains aux étudiants entassés dans l’Audimax de l’Université libre. Et puis ensuite, le martyr, la figure sanglante de Benno Ohnesorg qui, le lendemain de la manifestation, sera abattu d’une balle dans la tête par un policier en civil devant l’Opéra de Berlin-Ouest. Aux obsèques de Benno, en dépit des démentis du maire et de la police, la ferveur militante s’était exacerbée accélérant ainsi l’ascension irrésistible de Rudi Dutschke, le fondateur de l’opposition extraparlementaire étudiante. « Tant de frères er de sœurs partout ! Tant de camarades qui partageaient le même rêve » qui ne savaient pas où ils allaient mais ils y allaient, me précipitait dans une adhésion étrange.  

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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 02:08

J’émergeais dans le grenier à peine éclairé par une baladeuse pendouillant d’un plafond bas mangé par des toiles d’araignée. Je tendais la main à Chloé pour la hisser. Devant nous, telle une galerie de mine, s’étendait un long couloir sombre tout au bout duquel nous apercevions un quarteron, deux hommes, deux femmes, penchés sur un établi métallique couvert de cartes d’état-major et de bouteilles de bière. Les contours des corps étaient flous, vacillants sous la lumière jaunasse de bougies plantées sur des chandeliers d’église. Ils murmuraient. Nous nous avancions avec précaution. Le plus grand des types, genre Barberousse, levait les yeux vers nous sans donner le moindre signe d’inquiétude. À sa droite, l’une des filles, une brune au visage dur et ingrat agitait ses larges mains sous le nez d’une sorte de gnome aux épaules étroites dont la tête, couverte d’un béret noir enfoncé jusqu’aux sourcils, branlait en permanence. La seule se tenant immobile était une blonde bien en chair dont le pull de laine écrue soulignait la générosité de sa poitrine. Pour moi, aucun doute, Sacha c’était ce petit hanneton rabougri dont nous commencions à percevoir les phrases hachées « restez groupé... affrontez ces porcs toujours à découvert... l’important c’est que les caméras filment ce qu’ils nous font... nous sommes des pacifistes...» Sa voix nasillait. De ses mains de petit baigneur Colin, rose orangée, couvertes d’un duvet frisotant, il repliait les cartes donnant ainsi le signal de la fin de la séance d’état-major. La blonde en profitait pour se relever langoureusement afin de se plaquer son long corps le long du Viking qui lui empoignait les fesses.

« Je vous attendais ! » C’était bien lui Sacha, nabot et impérial. La brune peu gâtée par la nature jetait sur Chloé des regards noirs. Nous subîmes un examen de passage en règle. Les questions pétaient. Mes réponses, comme au catéchisme, je les ânonnais sans grande conviction. L’une d’elle où j’affirmais vaillamment qu’il nous fallait résister par tous les moyens à toute autorité irrationnelle me valait une volée de bois vert « Irrationnelle ? Pourrais-tu m’expliquer ce qu’est une autorité rationnelle ? Toute autorité est irrationnelle ducon ! » Il commençait à me chauffer les oreilles. Je contre-attaquais « tu partages l’avis de Marcuse lorsqu’il affirme que le positivisme logique c’est de la merde ? » Il encaissait en pinçant ses lèvres fines. J’avais marqué un point. Il enchaînait sur la révolution permanente des masses estudiantines contre les forces contre-révolutionnaires. Elles renouaient avec le passé spartakistes de l’ancienne capitale du IIIe Reich. Je ne l’écoutais plus vraiment plus intéressé par le manège de la grande blonde qui, tout en se laissant peloter par Barberousse, me lançait des œillades appuyées. Sacha stoppait sa diarrhée verbale et d’un geste impérieux congédiait son monde. Tout le monde s’enfournait dans la trappe, y compris Chloé qui déclarait vouloir aller dormir à l’étage de la nursery. La brune laide lui signifiait que tout était prévu pour nous. Sacha me retenait par la manche alors que la blonde des blés, me susurrait à l’oreille son prénom, Karen, en plaquant son bassin tout contre moi. Le Viking me tapait sur l’épaule « T’en fais pas ce sont des gouines... »

Lorsque nous nous retrouvâmes seuls Sacha me demandait, de sa petite voix nasillarde, si j’avais apporté du vin. J’éclatais de rire car, lorsque le père de Marie m’avait proposé d’emporter dans mon sac à dos un Latour 59, et que je lui avais rétorqué que ça ne me semblait pas être le breuvage emblématique des « larges masses », sa réponse me revenait en mémoire « tu as encore beaucoup à apprendre mon garçon. L’avant-garde de la classe ouvrière est toujours l’antichambre des nouveaux maîtres... » Sacha caressa la bouteille, la serra contre son gros pull et me déclara « avec de la saucisse ce serait un outrage aux bonnes mœurs... Nous carburerons à la vodka... » Et nous carburâmes à la vodka. Sacha s’épanchait. Il affirmait qu’il fallait d’abord « nettoyer l’ardoise de l’homme », en français postmoderne on dirait aujourd’hui « changer de logiciel ». La bonne méthode : la purgation ! J’objectais « lavage de cerveau ». Il rétorquait « purification, désintoxication ». Je renâclais. Sacha sortait un bocal de caviar d’un vieux frigo américain. Il tartinait du pain noir. « Faut tirer la chasse pour débarrasser les cerveaux des inhibitions, des préjugés, des pulsions ataviques... » La vodka avait du être distillée en fraude par des cosaques réactionnaires, elle décapait. Je reprenais l’initiative « d’accord tu cures les tinettes. Tu laves plus blanc que blanc. Tu fais place nette mais une fois que c’est nickel chrome tu mets quoi à la place ? » La question qui tue. Sacha me contemplait avec une moue dégoutée « tu es un affreux petit français matérialiste. Quand nous aurons purgé tout ce qui est vieux et pourri nous bâtirons une société harmonieuse, fraternelle, spontanée... » Je pouffais. « Je suppose que dans ton grand nettoyage tu ne touches pas au classement de 1855 » Sacha goûtait à demi mon humour de petit bourgeois français.

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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 02:02

« Français ? »

Et en français avec le son teuton les deux pandores nous dévisageaient avec une certaine surprise se demandant ce qu’un couple pouvait bien fichtre en ce lieu à cette heure-là. Je me retenais de répondre « ça se voit tant que ça » mais me contentais de tendre nos deux passeports. Les deux poulets cinquantenaires maniaient notre langue avec une relative aisance souvenir sans doute d’un long séjour dans notre doulce France. Là encore j’évitais de le leur faire remarquer. Ils nous entraînaient vers la lumière pour mieux examiner nos passeports. Comme ils étaient en règle les pandores peu amènes se contentèrent de nous signifier de déguerpir de la zône et de gagner au plus vite notre lieu de résidence. Le plus gros, très bovin, ajoutait un « tenez-vous à carreau » qui en disait long sur ses sentiments à notre égard. Son coéquipier, lui, s’intéressait essentiellement à la plastique de Chloé pourtant ensachée dans des vêtements informes et je sentais dans ses yeux comme une folle envie de procéder à une fouille au corps. Nous revenions sur nos pas pour découvrir sur la gauche une ruelle qui se révéla être une impasse donnant sur un haut portail rouillé, entrouvert, sur lequel de blanches colombes de la paix façon Picasso encadraient un chat sans poils debout sur ses pattes arrière qui brandissait son pénis.

De la bâtisse, dont nous devinions l’existence par les points de lumière piquetant sa haute façade, provenait un vacarme sauvage où se mélangeaient des éclats de voix et de la musique sans doute crachée par une batterie de haut-parleurs. Notre irruption, dans ce qui avait du être la salle de pointage d’une usine désaffectée, ne troublait en rien les occupants qui se livraient, par grappes, à une forme de confrontation verbale et gestuelle débridée sur fond de chants révolutionnaires.  De l’un des groupes, une grande sauterelle, lovée dans un sari immaculé, se détachait pour s’approcher de nous à petits pas chassés. Ignorant Chloé elle tourbillonnait autour de moi en passant ses longs doigts dans mes cheveux tout en ondulant des hanches lascivement. Grossièrement je rompais le charme en la questionnant avec une brutalité que je regrettai sitôt « où est Sacha ? ». Très « Peace and Love » elle m’enveloppait de ses bras interminables en se plaquant à moi « essaie le Centre de la Paix, camarade... » me susurrait-elle à l’oreille avant de repartir, tel une elfe, vers l’un des essaims peuplé que de filles qui mélangeaient leurs corps en une houle furieuse. Même Chloé, qui en avait vu d’autres, contemplait le spectacle avec étonnement.

- C’est où le Centre de la paix...

Le grand type roux, vêtu d’une vareuse vert de gris et coiffé d’un béret à la Che Guevara, à qui je venais de poser la question, me regardait comme s’il découvrait une fiente de pigeon sur ses rangers impeccables. Dans un français tout aussi impeccable il me balançait.

-         Au dernier ducon !

-         Tu devrais tirer la chasse plus souvent trouduc t’as une haleine de chiottes...

Chloé me tirait par la manche.

-         Laisse tomber, tu ne vois pas que notre camarade est un fils de pute...

-         Toi t’as des cuisses de gazelle et j’ai une trique d’enfer. Monte au premier avec moi je t’offrirai ma semence révolutionnaire...

-         C’est ça mon grand. Va faire ta lessive à la main et lâche-moi la chatte !

-         Toi t’es italienne, une chatte sur un toit brûlant...

-         Viens Chloé notre camarade est un réviso en exil...

Le pire c’est que j’avais tapé juste. Alors que nous venions de le laisser en plan le grand roux se ruait sur nos pas en gueulant « comment tu sais ça ! » Sans même prendre la peine de me retourner je gueulais à mon tour « t’as la gueule de l’emploi. Communiste un jour, communiste toujours... » Au dévers de l’escalier je le vis totalement anéanti se balancer d’un pied sur l’autre. Nous vivions vraiment une époque formidable où, à chaque instant, le moindre pékin en rupture de ban pouvait passer de l’exaltation la plus échevelée à la déréliction la plus grande.

À chaque étage que nous découvrions le tableau changeait : au premier une pouponnière où flottait une odeur aigre de lait se mélangeant avec le parfum fade des fèces des moutards qui dormaient dans des panières pendant que leurs mères subissaient une séance d’éducation politique délivrée par une duègne revêche dont le sarrau, façon sac de jute, mettait en valeur son cul de poulain ; au second, régnait un calme post-coïtal baignant dans des odeurs d’encens et des fragrances de foutre tiède ; au troisième sous la houlette d’un Jésus de Nazareth, enveloppé dans un drap de lin, une grosse douzaine d’individus des deux sexes, même s’il me semblait difficile de distinguer qui était qui puisqu’ils étaient tous revêtus de sortes de chasuble taillée dans du carton d’emballage, déclamait du Brecht ; au quatrième c’était une fourmilière où des types hirsutes, couvert d’encre, s’acharnaient sur des presses manuelles pendant que d’autres tapaient comme des déments sur de vieilles machines à écrire ; enfin au dernier une échelle émergeant du plafond donnait accès à un grenier. J’y précédais Chloé.

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31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 02:01

L’aérogare de Tempelhof nous fascina par son avant-gardisme, en comparaison celle d’Orly semblait bien provinciale avec sa façade plate de HLM. Ici, sur plusieurs niveaux, le bâtiment principal semi-circulaire de 1230 mètres de long, réalisé sous le 3ième Reich, impressionnait par sa fonctionnalité et sa démesure. Alors que nous nous extasions dans l’immense hall, un gros bonhomme, caricature du Bavarois buveur de bière, nous abordait, avec un air de contentement, pour faire savoir à ces petits français impressionnés que ce bâtiment était le 3ième plus grand au monde par sa surface au sol après le Pentagone et le palais du génie des Carpates à Bucarest. Chloé me murmurait à l’oreille « et si je lui répondais : salaud de nazi, tu crois que je ferais mouche ? » Je la tirais brusquement par le bras laissant en plan sans autre forme de procès ce digne représentant du Schweinesystem.  « C’est un flic... » lui dis-je entre les dents. « Et comment tu sais cela mon grand ? » Je me contentais de sourire en haussant les épaules. Dans le métro qui nous emmenait vers le centre du quartier de Kreutzberg je confiais à Chloé ma crainte d’être la victime d’une manipulation. Elle fronçait les sourcils « Une manipulation ! Mais manipulé par qui ? Tu deviens parano... » Je soupirai « Peut-être bien mais nous sommes ici en zone américaine et c’est le champ de jeu de la CIA alors je pense qu’il nous faut vraiment nous tenir sur nos gardes sinon nous risquons de nous retrouver au milieu d’une partie de billard à trois bandes... » Mes propos alambiqués ne la convainquaient pas « Sois plus explicite mon grand ! » Alors j’allais droit au but « À la réflexion je ne comprends pas pourquoi Marcellin m’envoie ici si ce n’est pour que je serve de poisson pilote aux Yankees ... » Chloé s’esclaffait « Tu viens tout juste de t’en apercevoir. Je rêve ! C’est évident que tu n’es plus ici maître du jeu. Je croyais que tu l’avais compris : dans ce putain de Berlin ce qui compte pour les américains ce ne sont pas ces petits connards que nous allons rencontrer mais les communistes est-allemands de l’autre côté du mur. Marcellin t’envoie dans cette pétaudière pour savoir où se trouve la menace réelle, pour identifier quels sont les éléments qui sont entre les mains de Moscou. Quel jeu joue nos soi-disant alliés. La guerre froide c’est cela mon tout beau. Fini de jouer solo mon coco, ici c’est la cour des Grands. » Fataliste je concluais « alors nous allons leur en donner pour leur argent... »


En retrouvant l’air libre en plein quartier de Kreutzberg nous pûmes vérifier que la zone de chalandise de nos petits camarades étudiants ne respirait guère l’opulence renaissante de l’Allemagne de l’Ouest car elle se composait essentiellement d’usines bombardées, de gares désaffectées, d’HLM trop proches du mur pour séduire les promoteurs et elle était cernée de bidonvilles turcs empestant la fumée de charbon de bois et le suif de mouton rôti. Nous rôdaillâmes dans des cafés peuplés d’une faune fumant du shit sous des drapeaux du Viêt-Cong et des photos de Mao et d’Hô Chi Minh. L’évocation du nom de Sacha auprès des camarades ne nous attira que des sourires vagues ou même une forme d’hostilité sourde. Fatigués nous échouâmes dans une sorte de club en sous-sol où un guitariste en keffieh palestinien jouait vaguement du Joan Baez sous les regards indifférents de quelques corps indistincts vautrés sur des matelas jetés à même le sol. Certains se pelotaient sans enthousiasme pendant qu’une fille dans un coin allaitait un moutard roussâtre. Venant de je ne sais où un charmant Suédois efféminé nous tendait deux canettes de bière. Nous nous posâmes sous un drap tendu sur lequel une main malhabile avait peint des slogans contre la bombe à neutrons. Olof, le suédois, gérant de ce club communautaire, se roulait un joint tout en s’enquérant, dans un anglais hésitant, de notre situation. Notre réponse « Nous cherchons Sacha... » lui tirait un mince sourire, le premier de la journée, qui nous remontait le moral. Toujours dans son anglais guttural il nous confiait « Je crois qu’il loge dans un grand entrepôt avec ses camarades du « Centre de la Paix ». C’est une communauté. Ici presque tout le monde vit en communauté. Vous devez avoir faim. Je vais vous conduire dans un restaurant à kebabs ... » Nous tétions nos bières, demandions à régler ce qui nous valait un nouveau sourire las, et nous le suivions dans un lacis de ruelles sombres jusqu’à un appenti couvert de tôles. « C’est chez Mustapha, l’agneau y est délicieux vous verrez. » Pendant que nous nous restaurions, notre nouvel ami Olof, toujours aussi obligeant, nous dessinait sur une feuille de carnet le plan qui nous permettrait de nous rendre jusqu’à la tanière de Sacha. Le thé à la pomme avait plutôt un goût de serpillière mais, après notre journée d’errance, la perspective de nous poser en un lieu hospitalier nous le faisait apprécier bien mieux qu’un Earl Grey de chez Mariage. Je réglais l’addition avec mes dollars pour le plus grand plaisir de Mustapha le patron qui, pour nous remercier, nous enveloppait des halvas dans du papier journal. Avant de nous quitter Olaf murmurait quelques mots à l’oreille de Chloé qui opinait en souriant.


La nuit tombait. Le suivi du plan d’Olaf nous conduisait jusqu’à un canal dont les eaux noires reflétaient les auréoles jaunasses de gros projecteurs juchés sur des miradors qui s’alignaient, à intervalles réguliers, sur la berge d’en face. Soudain sur notre gauche, alors que nous nous engagions sur le chemin de halage plein de fondrières, surgissait une vedette de la police truffée de mitrailleuses. Son projecteur puissant nous enveloppait l’espace d’un court instant avant de continuer sa course sur les murs de briques des usines éventrées. Nous n’étions pas très rassurés. Chloé me tirait par la manche « Je crois qu’il nous faut prendre cette rue, là... » elle pointait le doigt vers une ruelle aux pavés disjoints. « Que te voulait Olaf ? » Ma question hors de propos lui tirait un rire nerveux. « Coucher avec moi mon grand... ça m’a l’air d’être le sport national ici...» Comme je n’étais pas convaincu par sa réponse je revenais à la charge. « Tu me racontes des bobards. Je suis sûr que c’est avec moi qu’il souhaitait copuler... » Chloé ricanait « puisque tu sais pourquoi me poses-tu la question alors ? » Ma réponse me restait en travers de la gorge car, face à nous, tel un décor de cinéma, sous le halo blafard de rares lampadaires se dressait une muraille de parpaings grisailleux couronnés d’un buisson de barbelés rouillés, haute d’au moins 6 mètres. Transis, bras ballants, nous restâmes plantés face à elle pendant une poignée de minutes sans même entendre les pas de deux flics dans notre dos. « Vous n’avez jamais vu le Mur ? »

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