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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 00:00

Jean-Edern face à un flacon de champagne accompagné d’une jolie femme, plus encore qu’à son ordinaire déjà tonitruant, se muait en une forme unique d’hydre collante, vibrionnante, postillonnante, soulante pire qu’une sangsue goulue et indécollable. Pour m’en débarrasser j’optais pour une stratégie radicale : le faire boire jusqu’à l’écroulement. La bête était coriace mais je l’achevais à la vodka. Bon prince, avec l’aide du garçon, je le chargeai dans un taxi, moyennant un pourboire royal en sus de la course, pour reconduite à la frontière et déchargement compris. Nous arrivâmes très en retard au consistoire de la branche action de la GP où la tabagie n’arrivait pas à masquer les remugles de jus de chaussettes et de calcifs confinés. Pour Pierre Victor-Benny Levy, qui bien sûr, n’était pas présent à la réunion, retranché qu’il était dans sa tanière de Normale Sup, il fallait mener à bien en France « la guerre civile » qu’il venait de décréter. Feu sur les capitalistes et ses chiens de garde le PC et la CGT. « La Révolution n’est pas un dîner de gala... » comme le proclamait le grand président Mao. Seule la violence pouvait renverser la classe dominante et amener le prolétariat au pouvoir. Dans la France pompidolienne résonnait selon eux le bruit des bottes. André Glucksmann dénonçait l’instauration d’un « nouveau fascisme ». Pour lui Marcellin est un émule d’Heydrich ». Entrer en Résistance, en appeler à Jean Moulin, à Guy Môquet déjà, au colonel Fabien s’il avait su, pour faire éclater le courroux des larges masses. Dans la feuille de chou « j’Accuse » Glucksmann tonnait « Chaque fourgon de police mis en déroute par une résistance violente, chaque manifestation qui oblige la police à céder le pavé, chaque séquestration où les forces de l’ordre n’osent pas intervenir de peur de la colère populaire est une victoire antifasciste ! » Pour faire parler la poudre il fallait des artificiers alors les chefs de la GP, en même temps que les Brigades Rouges en Italie, venaient de créer une sous-branche « militaire » : la NRP, la Nouvelle Résistance Populaire, forme « granguignolesque » d’une armée de l’ombre qui plastiquera Minute. Ce cher Glucksmann doit, sous les lambris des palais nationaux, prendre le thé avec Patrick Buisson et ils doivent égrener leurs souvenirs communs du bon vieux temps du « fascisme pompidolien ».

La présence de Chloé, seule femme tolérée dans ce tas de mecs frustrés eu égard à sa connexion directe avec les Brigades Rouges, provoquait chez certains des montées de sève violentes qui les poussaient à en rajouter dans leurs délires verbaux. Ces braves fantassins de la Révolution prolétarienne se seraient bien vus, en rêve bien sûr, monter à l’assaut de ce corps qui sentait bon pour se libérer de leur slip en zinc et connaître les délices du repos du guerrier. Mais comme l’écrira Olivier Rolin dans Tigre en papier « après ce vestibule donc il y a une porte ouverte dans laquelle s’inscrit en diagonale la moitié d’un lit sur quoi s’aperçoivent les jambes nues de Chloé, non le reste de son corps. Et ces jambes bougent. C’est peu dire qu’elles bougent : elles se nouent, se dénouent, glissent, se frottent l’une contre l’autre. Si crétin que tu sois, il ne t’échappe pas que ces jambes parlent, plus précisément qu’elles te parlent à toi : et même assez franchement. Or tu es fasciné et terrifié parce qu’elles te disent. Elles ne parlent pas la langue empesée des « réus », ni celle avec laquelle tu fabriques ton tract. Tu trouve qu’elles ne manquent pas d’air, ces jambes. Tu trouves que les jambes n’ont pas à se mêler de politique. Naturellement, tu ne penses pas cela vraiment : dans le tréfonds tremblant et véridique de toi-même tu penses surtout que le corps, et plus particulièrement ceux que tu désires, et plus particulièrement encore ce qui en eux est comme la signature de leur étrangeté, sont de purs volumes d’effroi. » avant de conclure « tu as peur du sexe de Chloé, voilà la vérité » Moi dans cette fosse aux châtrés je faisais l’objet d’une haine à peine dissimulée et, si je n’avais pas été un protégé de la vieille roulure de Gustave, je n’aurais eu le choix qu’entre faire mon autocritique pour déviationnisme petit bourgeois lié ma copulation intense ou me faire exclure pour mon entreprise de démoralisation du chaste fantassin de la GP.

Le surlendemain, nous filions au fond de DS21 vers l’aérodrome militaire de Villacoublay pour nous embarquer dans un Mystère 20 du GLAM. Ce cher Albin, lorsque je lui présentais Chloé, déployait avec élégance et détachement toutes les facettes de son pouvoir de séduction en me faisant remarquer d’un ton sérieux « que je n’étais pas à ma juste place... que mon refus de la lumière l’intriguait... » Mon silence, loin de le désarmer le poussait à plus de causticité « vous êtes un aventurier je suis persuadé que vous rêvez de pervertir le système de l’intérieur pour que nous tombions le moment venu comme des fruits mûrs... je me trompe ? » Chloé se portait à mon secours à sa manière « Vous vous méprenez monsieur le Ministre, ce grand jeune homme n’a de cesse d’enterrer sous des tonnes de boue le grand et seul amour de sa vie. Il jouit de son malheur. C’est un enfant gâté qui veut toujours être au centre de tout sans jamais rien assumer... » Présent à notre arrivée dans le bureau du Ministre, l’Archange Gabriel, toujours aussi chafouin nous contemplait avec stupéfaction. La liberté de langage de Chloé le mettait mal à l’aise, son naturel de petit pâtissier respectueux monté par les cours du soir dans l’Olympe du pouvoir ne supportait pas l’arrogance tranquille de cette bien-née. Ce trouble n’échappait pas au Ministre. Il prenait un malin plaisir à lui mettre plus encore la tête dans le sac « Mon petit Gabriel ne gaspillez pas votre précieux temps à écouter des propos aussi légers. Allez vaquer à votre ouvrage et laissez nous explorer des territoires qui vous sont inconnus... » Les petits yeux mobiles et inexpressifs  de l’Archange hésitaient entre la rage froide et la soumission servile. Il battait en retraite en murmurant des salutations confuses. Le temps était venu de partir, la répartition dans les voitures se fit à la grâce du Ministre qui prit à son bord Chloé pendant que je partageais l’arrière de la seconde voiture avec le chef de cabinet grand ordonnateur de tous les déplacements.

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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 00:08

Alors que le jour se levait sur le golfe de Tiuccia, et que Jasmine promenait autour de moi son beau bidon tout rond dans le plus simple appareil, l’évocation de l’émotion que souleva l’émission « Adieu Coquelicots » de François-Henri de Virieu, ancien chroniqueur agricole au journal Le Monde, qui cristallisait le malaise identitaire des gaullistes et du syndicalisme agricole, me plaçait devant une évidence qui jusqu’à cet instant ne m’avait même pas effleuré : depuis la présentation de Marie à mes parents jamais plus je n’avais parlé d’eux dans mon récit. Oubli révélateur, volonté délibérée de ne pas les mêler aux désordres de ma vie, non-dit honteux, sans doute un étrange mélange de tous ces nœuds très serrés. Et pourtant, tout au long de cette période, même si jamais je ne revins les voir, je gardais un lien avec ma mère : je lui écrivais des lettres, de longues lettres où je lui mentais effrontément en lui brossant de ma vie un tableau édifiant. Une fois par mois, elle me répondait de sa belle écriture, ne se plaignait jamais de mon absence,  me contait par le menu la vie du pays. Mon père restait silencieux mais mon père était un grand silencieux qui souffrait en silence de me voir gâcher ainsi ma vie. Mes mensonges n'étant que des demi-mensonges aux yeux de mes parents j’étais un petit flic de banlieue qui accomplissait sa tâche sans grand enthousiasme mais consciencieusement. Ce que je ne savais pas, je ne le saurai que le jour où je contemplai mon père sur son lit de mort, souriant et apaisé, car il s’était laissé surprendre par la mort en un bel après-midi d’été, ma mère savais que je mentais.

Homme de l’ombre, vaguement affairiste, nègre d’un Ministre en vue et de quelques pointures du régime, infiltré dans la GP,  je n’avais que peu d’occasion de montrer ma tronche en des lieux où certains fouilles merdes de la presse ou des collègues mal intentionnés auraient pu faire des recoupements et je me gardais bien d’apparaître aux premières loges lorsque mon Ministre montait à une tribune ou passait dans les médias. J’avais mieux à faire. Si je fis une entorse à cette précaution élémentaire ce fut pour les beaux yeux de Chloé. Mon sémillant Ministre devait se rendre à Nantes à un meeting dans le cadre des élections municipales de mars 1971. La ville tenue par André Morice, le père de la ligne électrifiée à la frontière tunisienne d’une Algérie qu’il voulait garder française, représentait un bastionde droite que les gaullistes voulaient voir tomber. La coalition de Morice qui allait des Indépendants-Paysans jusqu’à certains membres de la SFIO violemment anti-communistes et antigaullistes était dans le collimateur d’Olivier Guichard, maire de la Baule, grand baron gaulliste, le patron de la région. Ce soir-là, je ne sais pourquoi, en retrouvant Chloé au café de Flore, avant que nous allions nous plonger dans la tabagie d’une réunion clandestine de la GP qui se tenait dans l’appartement d’un écrivain sympathisant, tout près, 30 rue Jacob, j'évoquais le discours que je venais d’écrire pour ce meeting. À la réflexion, en écrivant, un détail me revient : j’avais glissé dans l’entame du discours une violente attaque contre ceux qui, comme Morice, comme les socialistes de Guy Mollet, avaient envoyés mourir dans les djebels de braves petits gars du contingent. Ma charge avait beaucoup plu au bel Albin. Il m’avait fait venir dans son bureau. « Pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas dans ce déplacement, ce que vous avez écrit est fort. Faites-moi ce plaisir ! » Je n’avais dit ni oui, ni non. Pour forcer ma décision, en me reconduisant, il ajoutait « Guichard me retient chez lui, à la Baule, pour le week-end, l’air marin vous fera du bien vous êtes tout pâlichon ».

Chloé harnachée en révolutionnaire de base : pataugas, jean crade, col roulé élimé et parka délavée, ne me laissait pas le temps de finir ma phrase « je veux que tu me fasses découvrir le passage Pommeraye mon beau... »  Quelques jours avant nous étions allés voir Lola de Jacques Demy à la Pagode. Bêtement je rétorquais « C’est un coup monté... » Elle me regardait interloquée « Monté par qui ? » Je balbutiai « Non je débloque. Le bel Albin veut que je l’accompagne, alors... » Elle m’ébouriffait les cheveux d’un geste tendre « Toi tu es fatigué, tu en fais trop en ce moment... » J’éclatais de rire « Oui belle intrigante, l’air marin me fera du bien. » Chloé me tirait le lobe de l’oreille droite « et pourquoi tu te marres sale petit collabo ? » Le garçon, planté face à nous, attendait que nous lui passions commande, avec la patience de celui qui, à tout moment de la journée, devait subir les caprices des habitués. « Champagne ! » clamais-je un peu bravache. « Deux coupes donc... » s’enquerrait le serveur qui nous savait abonnés au demi de bière. Abandonnant mon ton de matamore je le détrompais « Non, une bouteille, et du Taittinger... » Un peu abasourdi il acquiesçait avec dans le regard un léger doute sur ma capacité à pouvoir payer ce nectar à bulles. Je l’estoquais « Je suppose que vous n’avez que du Brut Réserve sans millésime... » Là, décontenancé il battait en retraite en bousculant au passage Philippe Sollers qui faillit en avaler son fume-cigarette.  Chloé me grondait « Tu humilies le petit personnel maintenant. » Je protestai de ma bonne foi. Sollers en passant près de notre table adressait un petit signe de la main à Chloé. Elle l’ignorait superbement. Pour la calmer je lui promettais de faire des excuses au garçon. L’arrivée tonitruante d’Edern Hallier faisait diversion. J’en profitais pour placer mon arme secrète « Le garçon est un de mes indics... » Chloé bondissait « Menteur ! » D’une voix monocorde je commençais à décliner le nom, prénom, âge, adresse de celui qui, totalement tétanisé, se tenait face à nous en pointant la bouteille de champagne tel un obus. Chloé grinçait « Salaud ! »

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1 novembre 2009 7 01 /11 /novembre /2009 00:00

Tout le monde depuis son accession à l’Elysée se gargarise de l’omniprésence de notre Président mais en cela, d’une manière directe, sans prendre de gant, il ne fait que pousser dans sa logique première la logique présidentielle de la Ve République voulue par de Gaulle : le Parlement c’est l’honni régime des partis de la défunte IVe. Dans son bouquin, Le Mal Français, Alain Peyrefitte, relate un entretien avec Pompidou, où celui-ci lui confie « Société bloquée, nouvelle société... ce sont les dadas du Club Jean Moulin... La société n’existe pas, il n’y a que les individus et la France... Faire du neuf, on ne fait jamais du neuf ! Ce sont des fantasmes d’adolescents ou de romantiques ! Il n’y a jamais de pages blanches ! On doit se contenter de poursuivre une tapisserie entamée par d’autres et dont la trame nous est imposée... Le patron, c’est moi. Ce que le Général aura légué de meilleur en France c’est la prééminence du Président. Laisser le pouvoir suprême repasser la Seine, permettre que les grandes décisions qui commandent l’avenir se prennent à Matignon et non à l’Elysée, cela voudrait dire à brève échéance que l’Assemblée reprendrait le dessus. On reviendrait au régime des partis et à l’instabilité ministérielle. » On ne saurait être plus clair, les parlementaires godillots et les Ministres potiches ne datent pas d’aujourd’hui mais eu égard au poids de certains, Giscard tout particulièrement, un pacte de non-agression est conclu entre l’UDR et les RI. Dans ce paysage d’apparence pacifié l’élection surprise de Michel Rocard, secrétaire-général du PSU, dans la 4ième circonscription des Yvelines, où il bat l’ancien 1ier Ministre Maurice Couve de Murville, donne la première impulsion à la trajectoire de celui qui va devenir le chouchou des sondages. En ce temps-là les challengers avaient de la moelle bien plus que les apparatchiks actuels, comme la vieille haridelle de Mélenchon ou le cul pincé de Benoît Hamon, qui n’ont jamais eu le courage de se frotter en direct aux électeurs.

Pour bien s’imprégner du climat de cette période, où la Chambre introuvable issue du raz-de-marée de juin 68 ne représente pas le pays réel mais est, selon Pompidou, un ramassis « d’attitudes mesquines et partisanes, prônant une politique d’ordre moral », il faut insister sur l’omnipotence du couple PC-CGT face au pouvoir. La gauche non-communiste est en miettes et les groupuscules gauchistes ne sont que des frelons que Marcellin attise pour placer ce couple dans une situation ambiguë face à ce que tout le monde appelle encore la classe ouvrière. Pompidou le sait « Notre tâche est de faire tomber le parti communiste dans le trou chaque fois qu’il fait une gaffe. La CGT et le PC avancent lorsqu’ils sentent du mou. Il est inutile d’être aimable avec eux, cela ne sert à rien. Cela conduit à Prague. Le 29 mai 1968, le PC n’est pas allé plus loin parce qu’il savait qu’il y avait les chars devant lui. S’il avait continué, il y aurait eu quarante morts. Je vous garantis que cela se serait passé comme cela » confie-t-il à Raymond Tournoux. Les chars sur la place de la Concorde ce n’était pas, en ces années tristes 69-70, un phantasme mais une idée bien ancrée dans la classe politique non-communiste : en mai 1981 ils seront nombreux à boucler leurs valises pour fuir vers la Suisse face à l’imminence de l’arrivée des chars du Pacte de Varsovie sur cette place-clé. La droite française ne s’est jamais caractérisée par sa finesse et son intelligence stratégique, Mitterrand saura en jouer à merveille pour prendre Marchais à son propre piège.

Etrange ce Pompidou à la fois non-conformiste et conservateur au sens des britanniques,  collectionneur d’art moderne, admirateur de max Ernst, ami de beaucoup d’artistes telle Sonia Delaunay, les recevant souvent pour des dîners intimes à l’Elysée, il veut réconcilier la France avec l’art de son temps. Ainsi, dès le 15 décembre 1969, en bousculant les pesanteurs administratives, il lance l’idée d’un grand centre d’Art Contemporain et choisit le lieu de son implantation : le plateau Beaubourg en plein cœur de Paris. Cette hardiesse irrite les milieux conservateurs qui s’étonnent qu’un homme aussi attaché à la tradition veuille marquer son mandat en érigeant un temple qui devienne le berceau d’un nouveau mai 68. Giscard est de ceux-là mais il se tait laissant son éléphantesque lieutenant le prince Poniatowski étriller l’un des barons du gaullisme, l’amer Michel Debré, en l’accusant d’avoir placé la France parmi les fournisseurs de mort en livrant des avions à la Lybie et en le comparant à Bazil Zaharof, le marchand de canons du début du siècle.  Mais tout cela n’est que clapotis face au bordel qui règne dans beaucoup de secteurs du pays. Le Président s’en irrite, il trouve que son Premier Ministre fait preuve de laxisme. En effet, l’Université reste un cloaque, le campus de Nanterre est placé sous la protection de la police, de graves incidents ont lieu à la Faculté de Droit d’Assas où le bilan est lourd : 60 policiers, autant de manifestants blessés et des dégâts matériels importants. Longuet et Madelin cassent du gaucho. Début mars 70, à la veille du congrès de la FNSEA, Hexagone l’émission de FH de Virieu brosse un tableau réaliste de l’évolution du monde paysan, « Adieu coquelicots » choque profondément les dirigeants agricoles de la FNSEA bien moins inféodés au régime que leurs successeurs. Au Parc des Princes, Gérard Nicoud, le nouveau Poujade du CID-Unati demande à tous les travailleurs indépendants de faire la grève de l’impôt et de retirer leurs fonds déposés dans les banques nationalisées. Le 7 avril dans un entretien avec Pierre Desgraupes Chaban monte sur ses grands chevaux, d’un mot percutant il résume sa contre-attaque « il est nécessaire que les casseurs soient les payeurs... »        

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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 00:05

 

En remettant mon ouvrage sur le métier je prenais conscience que la toile de fond politique des années Pompidou, ce septennat étrange où l’héritage de l’homme du 18 juin, parti en une retraite hautaine et désabusée à Colombey, venait d’être recueilli par l’homme qui avait tué le père. Légitime certes, mais comme l’avait mis crument en lumière l’affaire Markovic Georges Pompidou n’était pas considéré par beaucoup de grognards du gaullisme, les fameux barons, comme un homme susceptible de perpétuer l’œuvre du Général. La désignation de Chaban-Delmas au poste de 1ier Ministre répondait donc au souci du normalien de Montboudif à la fois de rassurer ces derniers tout en affichant une volonté de dialogue avec des personnalités de droite jusqu’ici opposées au régime. Dans l’entourage du maire de Bordeaux les mendésistes François Bloch-Lainé et Simon Nora, le syndicaliste CFDT Jacques Delors témoignaient de ce souci d’ouverture. Mais, il ne faut pas se laisser leurrer par ces affichages dès les premiers jours du septennat, entre un Pompidou très attaché à la primauté absolue du Chef de l’État et un Chaban modelé par les jeux subtils de la IVe la ligne de fracture se dessinait.

L’UDR se taillait la part du lion dans le gouvernement Chaban : 27 maroquins – Union pour la Défense de la République, rien que ça – première déclinaison depuis la création en octobre 1958 d’un réel parti gaulliste : l’UNR héritière du feu RPF, ce dont se souviendra Jacques Chirac lors de son OPA sur la vieille maison après son coup de poignard dans le dos de Chaban en 1974 en créant le RPR habile fusion du vieux fonds de commerce gaulliste et de l’appareil verrouillant la mainmise du parti dominant sur la République. Trois Ministres d’État : l’amer Michel Debré à la Défense, le mystique Edmond Michelet aux Affaires Culturelles – on était loin des paillettes et des affaires – et l’apparatchik Roger Frey au poste clé des Relations avec le Parlement. Les centristes ralliés à Pompidou, comme toujours, jouaient les paillassons : René Pleven à la Justice, Jacques Duhamel à l’Agriculture et Joseph Fontanet au Travail. Ce ne sont pas eux qui troubleront les nuits du madré de Montboudif alors qu’en revanche le retour du déplumé de Chamalières, encore jeune et fringant, Giscard dit d’Estaing – la saillie pince-sans-rire du Général, à propos de l’annexion en 1922 du noble patronyme de d’Estaing par Edmond Giscard, lorsque le Ministre des Finances voulut que son nom, à l’instar de celui du père Pinay, soit donné à l’emprunt qu’il allait mettre en œuvre : « Vous avez raison, Giscard cela fera un joli nom d’emprunt » - ne l’enchantait guère. Il voulait Pinay au Finances et Giscard à l’Éducation pour remettre de l’ordre dans le « bordel » initié par Edgard Faure – ce dernier étant le sacrifié du nouveau régime – mais le rentier de Saint Chamond refusa car il voulait avoir les mains libres pour purger les effets sociaux des accords de Grenelle post-soixante-huitard. Georges Pompidou avait toujours en travers de la gorge, les « cactus », le « oui mais », et l’attitude de Giscard à son égard en mai 68, mais comme celui-ci l’a appuyé de manière décisive contre Poher, son entrée au gouvernement était évidente. Le maintien de Marcellin le pétainiste à l’Intérieur, étiqueté RI mais hostile au « modernisme » de Giscard, marquait la volonté de Pompidou de garder la haute main sur le Ministère de l’ordre et des élections. Les ambitions du maire de Chamalières, mijotées dans l’ombre par son porte-flingue Michel Poniatowski étaient trop voyantes pour ne pas être surveillées comme du lait sur le feu.


Pompidou ne s’en tenait pas qu’au verrouillage du gouvernement Chaban, il bouleversait aussi l’organigramme de l’Elysée en mettant fin à la dualité Secrétariat-Général et Cabinet, le premier absorbait le second. Sous de Gaulle, dans l’ombre, le Secrétaire-Général, jouait un rôle capital. Interlocuteur privilégié du chef de l’Etat il était le seul membre de l’équipe à pouvoir entrer à tout moment dans le bureau présidentiel. Le nouveau Secrétaire-Général était l’énigmatique Michel Jobert flanqué d’un adjoint le byzantin Edouard Balladur. Très vite la césure entre la tendance « rive gauche » décidée à donner ses chances à la « nouvelle société », et la tendance « rive droite » résolue à avoir la tête du folâtre Chaban, se dessinait dans l’entourage de Pompidou. L’ancien mendésiste Jobert, sincèrement européen, qui, selon Viansson-Ponté, « est le personnage le plus important de l’Elysée soutiendra loyalement les thèmes progressistes du chef du gouvernement. Balladur, « solide, subtil, distant, rapide » selon Jobert, dévoué à Georges Pompidou, même s’il jugeait aventureux certains projets de Chaban, fera preuve à son égard d’une grande correction. L’autre tendance est emmenée par un personnage qui cultivait son image de la droite France profonde, ultranationaliste : Pierre Juillet. Il était chargé de mission et flanqué de la redoutable Marie-France Garaud, jeune et ambitieuse avocate, qui avait gagné la confiance de Pompidou en démêlant l’imbroglio de l’affaire Markovic. C’était une passionnée, directe, cynique, qui gardait un chien de sa chienne à Chaban car celui-ci l’avait éconduit sèchement lorsqu’elle postulait à son cabinet de la Présidence de l’Assemblée. Impitoyable, bluffeuse, elle allait de suite tout tenter pour nuire au chef du gouvernement. En marge, à côté de ce beau monde, le très fameux secrétariat général pour les affaires africaines et malgaches tenu par le redouté taulier Jacques Foccart dont les fonctions officieuses couvraient un large champ dans le marigot gaulliste où se mêlaient les services secrets, les barbouzards, les affairistes et tout un petit monde interlope où je nageais comme un poisson dans l’eau.   

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 00:05

 

Les courants étaient portants, nous nous posâmes à Campo del Oro, débaptisé au profit du grand homme d’Ajaccio, avec un quart d’heure d’avance. Pendant le vol Jasmine s’était assoupie, la tête posée sur mes genoux, et le rythme régulier de sa respiration m’avait empli d’une grande paix intérieure. Le ciel était pur et l’air d’une tendre douceur. En tongs et chapeau de paille d’Italie Raphaël nous attendait dans le hall. La Méhari, même si elle peinait dans les lacets, nous porta en douceur jusqu’à notre maison de Tiuccia. Le déjeuner était prêt car Raphaël avait recruté une jeune marocaine pour tenir notre intérieur. Je retrouvais sitôt mes marques. Jasmine ouvrait une bouteille de rosé du Clos d’Alzeto pendant qu’Aïcha taillait, sans se soucier de la proximité impure du « ralouf », des tranches de saucisson corse. À l’aéroport, Raphaël avait acheté la presse parisienne. Moi qui ne lisais jamais le Figaro, en le feuilletant négligemment, je tombai coup sur coup sur deux infos qui me mirent en joie. La première concernait le projet cher à notre Président et à son porte-flingue à l’égo plus large que la porte d’Aix : Christian Blanc, le Grand Paris. J’adore les petits meurtres entre anciens amis : Blanc et Huchon sont de ceux-là, Michel Rocard fut leur étoile. Je passe sur les détails mais, à propos d’un transfert à la hussarde des actifs du Syndicat des Transports Parisiens, dont il est le président, le tout rond Huchon, criait au hold-up en concluant : « On revient au temps de Pompidou et de l’affaire Aranda, la République sert maintenant les affaires privées... »

« Tu as un sens aigu d’être au bon endroit au bon moment. Tu devrais te reconvertir soit en stratège, soit en gourou... » me conseillait un Raphaël qui, tout en me charriant, appréciait tout particulièrement la plastique pulpeuse de notre Aïcha qui elle aussi ne restait d’ailleurs pas insensible à son empressement à la seconder dans ses tâches ménagères. Jasmine absorbait un cocktail de fruits mixé à quatre mains par les deux larrons. Mon « Ah ! Ben merde alors ! C’est vraiment le jour d’Aranda concentra tous les regards sur moi. Le titre de l’article pétait pour moi comme une claque sur la gueule du minus habens réfugié en Suisse « Comment les services secrets anglais ont recruté Mussolini » Quand je pense que du temps de Pompidou notre Archange, avec son bouquin délirant, « La Stratégie soviétique dévoilée »  soutenait que « Mussolini, le « Duce » ne fut même en 1940 qu’un « agent communiste » ! au service « d’un vaste plan machiavélique conçu à Moscou » pour mettre la main sur le monde. Là, dans le Figaro, Peter Martland, un historien de Cambridge, qui s'est plongé dans le passé d'agent jusque là mal connu du Duce, écrivait « qu’en 1917, le MI5 a payé pendant un an le futur dictateur, alors jeune journaliste, pour faire campagne en faveur du maintien de l'Italie aux côtés des alliés pendant la Première Guerre mondiale » Raphaël rengaina derechef ses railleries pour me décerner l’Oscar du meilleur dénicheur de scoops. Nous descendîmes sans coup férir la bouteille de Clos d’Alzeto.

Jasmine qui n’avait pas pipé mot pendant nos congratulations vint se poser sur mes genoux. « Si tu veux bien écouter mon avis, à propos de ce que tu m’as confié ce matin, garde ton secret bien enfoui. N’écris rien tant que ta plume s’y refusera. Tel que je te connais je suis persuadée qu’un jour tu délieras ce nœud sans aucune espèce de difficulté. Quand j’étais petite j’adorais embrouiller les écheveaux de laine de ma grand-mère comme si c’étaient des spaghettis juste cuits, mous et fluides, pour mieux les démêler avec la patience d’une araignée tissant sa toile. »  Je lui caressais la nuque en soupirant « il faut que tu saches ma belle que tout homme à un prix, pour Benito c’était 100 £ de l’époque par semaine, soit 4 misérables millions d’anciens francs, et tout ça, sans doute, pour entretenir ses maîtresses... Le cul tient les hommes par les couilles et ceux qui écrivent l’Histoire avec un grand H sont bien dépourvus face à la toute puissance des femmes... » Aïcha qui dressait la table me contemplait en écarquillant ses grands yeux noirs. Me prenait-elle pour un démon ou pensait-elle à tout le parti qu’elle pourrait tirer de ces paroles pour mener ce grand nigaud de Raphaël par le bout du nez ? Je me crus obligé, pour la rassurer, d’ajouter « c’est un juste retour des choses, les femmes utilisent au mieux les armes dont elles disposent... » Jasmine me tambourinait la poitrine en protestant « tu te trompes il est aussi des femmes qui aiment pour aimer tout simplement... »    

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 00:06

 

« Tiens mon beau papa-gâteau, en allant acheter mes magasines de nanas j’ai trouvé ce bouquin pour toi... » Du fond de son grand cabas de fille, insondable gouffre où elle enfouissait tout ce que nécessite la vie d’une femme au quotidien, Jasmine retirait un livre à la jaquette noire. Sous le nom de l’auteur, un patronyme me fit l’effet d’un électrochoc : Markovic. Ma colère rentrée contre les rouleurs de caisse se transformait en un tête à queue brutal qui me projetait dans l’un des nœuds caché de mon récit. L’auteur, Francis Zamponi, au nom quasi-prédestiné, affichait la couleur : 69, année politique. Face à mon désarroi Jasmine s’inquiétait « ça va ? » Je lui serrais fort l’avant-bras « oui, bien sûr que ça va... » Elle sursautait « ça n’en a pas l’air, ta main est glacée... et tu es blanc comme un linge... » J’accrochai un maigre sourire sur mes lèvres pour la convaincre du contraire. « Tu le connais ce Zamponi ? » Je soupirai « pas vraiment, c’est sans doute un ancien des RG, mais je suis certain que ce dont il parle dans son bouquin touche de près à mon histoire... » Jasmine me tirait jusqu’au bar et me commandait un Cognac. Elle me questionnait inquiète « tu crois qu’il parle de toi dans son livre ? » Je la rassurai « ne t’en fais pas petit cœur, tout ça c’est de l’histoire ancienne qui n’intéresse plus personne et, de toute façon, je n’ai pas trempé dans l’affaire Markovic ». Alléchés par ce qu’ils croyaient être un début d’embrouille entre Jasmine et moi  les trois petits mecs s’accrochaient à nous comme des morpions en venant se planter devant le bar.

J’aurais pu leur en donner pour leur argent, leur foutre la trouille de leur vie en passant un petit coup de fil à un vieux collègue officiant à la PAF d’Orly pour qu’il les fasse appeler pour une petite fouille au corps, mais c’eut été petit et mesquin, le jeu n’en valait vraiment pas la chandelle. Le cognac, une mixture colorée au caramel, me brulait la gueule. En les toisant avec mépris j’entraînai Jasmine jusqu’à une table proche pour qu’elle s’asseye. « L’affaire Markovic c’est de la merde mon petit cœur, c’est l’exemple même du coup tordu dont raffolaient certains milieux barbouzards gravitant dans les soupentes du régime. Ses instigateurs voulaient barrer la route de l’Elysée à Pompidou. Viansson-Ponté dans son histoire de la République gaullienne écrira que « l’ennemi appartient à la famille, tapi dans l’obscurité, manipulant les cartes et truquant la partie. » Pompidou a tenu bon mais il savait, ou croyait savoir d’où les coups venaient. « Capitant par bêtise, Vallon par méchanceté et Couve a laissé faire. » avait-il confié à son ami Michel Bolloré avec son art de la formule choc. Dans son livre « Pour rétablir la vérité » Pompidou écrira « Ni place Vendôme, chez Capitant, ni à Matignon chez M. Couve de Murville, ni à l’Elysée, il n’y a eu la moindre réaction d’homme d’honneur. » Moi bien sûr, à cette époque-là, je n’étais qu’un petit flic miteux de banlieue mais, par la suite, par la grâce de la mère de Chloé, mon protecteur à l’Elysée, ce très cher Secrétaire-Général qui m’a propulsé là où je suis, savait. Et Pompidou savait qu’il savait. Un biographe du jeune loup Chirac l’affirmait « on sait que Georges Pompidou à toujours gardé sur lui, dans son portefeuille et écrite à la main, la liste de ceux qui, selon lui, avaient eu une responsabilité dans cette odieuse calomnie ». D’après lui trois noms, dont celui du Secrétaire-Général de l’Elysée. »

Jasmine me contemplait avec une petite pointe d’angoisse dans le regard « Donc toi tu sais... » Je soupirais « je sais ce que j’ai lu dans les notes manuscrites que j’ai eu entre les mains. C’est ce qui m’a valu de faire un long séjour à Ste Anne pour échapper aux griffes d’un protagoniste dont le nom n’a jamais été cité dans cette affaire... » Toujours inquiète Jasmine me pressait « tu crois que ce Zamponi va révéler ce nom ? » Je la rassurais en lui souriant « non, ce type est un deuxième couteau qui ne sait que ce que la Grande Maison savait, presque rien, donc je ne risque rien. Mon problème, si tant est que ce fusse un problème, c’est que ne sais pas si moi j’aurai le courage ou la connerie de coucher ce nom dans mes écrits... » Jasmine avait alors ce cri du cœur « surtout que maintenant tu vas être père... » qui me faisait fondre. De nouveau je la rassurais « Même si je révélais ce nom je ne risquerais rien, sauf un procès de la part de ses rejetons qui, aujourd’hui encore, sont des membres connus de la majorité présidentielle. Ce qui me retient est plus intime... » « Chloé... » J’opinais. « Dès que nous serons arrivés dans notre tanière corse je prendrai mon courage à deux mains et je jetterai tout sur le papier. Tu liras et nous déciderons. » Jasmine rayonnait « j’aime ce nous... » Je posai mes mains sur son gros ventre « lui y compris... » Le rire haut de Jasmine fit sursauter le trio des rouleurs qui vraiment ne comprenaient plus rien au film.

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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 00:09

Jasmine voulait accoucher en Corse. Je tentai de la dissuader, en arguant de l’infériorité des équipements hospitaliers insulaires, sans succès. Elle me rétorqua que de toute façon elle voulait accoucher à la maison et qu’elle avait déjà trouvé, par l’une de ses amies dont les parents habitaient Cargèse, une sage-femme sur l’Île, une perle, ajoutait-elle, qui avait accouché toute la famille de sa copine, y compris la dite copine. Pour finir de m’ébranler elle rameuta ce faux-cul de Raphaël, bien sûr au courant des projets de la future mère et qui, bien évidemment, trouva l’idée formidable. Dernier argument massue asséné d’un air préoccupé : « Pour un futur père, je te trouve bien pâlichon, sortir de ta tanière et prendre l’air du maquis te fera du bien… » De toute façon tout était bouclé, je n’avais plus qu’à suivre le mouvement. Je le fis de bonne grâce car je ressentais le besoin de briser la monotonie de mes jours et de mes nuits. J’avais forci. En dépit des protestations de Jasmine sur le charme de mes poignées d’amour je m’appliquai pendant toute une semaine une règle monastique : de l’eau et des figues sèches. Ma mauvaise graisse se consuma et je rentrai de nouveau dans mes jeans. Raphaël nous précéda. Tout avait été longuement prémédité. Je ne sais comment, lui et Jasmine, avait dégoté une Méhari verte de l’ONF, qu’ils avaient fait repeindre en jaune canari et immatriculer 2A. Le départ au petit matin de celle-ci, pour l’embarquement à Marseille sur un ferry de la SNCM, bourrée comme un œuf de bagages emplis de tout ce qui allait être nécessaire au futur nouveau-né, avec Raphaël au volant, fagoté comme un conducteur du début du siècle, me fit vraiment prendre conscience que j’allais être père.

Même si toute la layette était rose bonbon, nous ignorions officiellement le sexe de l’enfant, Jasmine voulait tout faire à l’ancienne ce qui signifiait que j’avais été exclu des visites prénatales et que je le serais aussi, selon ses dires, de l’accouchement. Sur ce point, avec l’appui de Raphaël, je fis de la résistance avec tous les moyens de chantage à ma disposition et, de guerre lasse, j’obtins gain de cause. Pour revenir un instant à l’élucidation du mystère du sexe de l’embryon, Jasmine s’était soumise au test de l’anneau pendu à un cheveu tenu par Raphaël, dont les oscillations avaient, bien mieux que l’écographie, selon les dire des deux larrons, indiqué à coup sûr que ce serait une fille. Moi, ce qui me fascinait, c’était l’observation, chaque soir, de la tectonique du ventre de Jasmine. Celle à qui j’avais légué la moitié de ma bibliothèque de gènes s’y révélait une Betty Boop pleine d’entrain. Sous la peau bien tendue, indemne de vergetures, la pointe de ses pieds traçait, tel l’aileron d’un requin, des zigzags fulgurants. Parfois, elle se contentait de tapoter au plafond comme si elle nous annonçait sa prochaine venue. J’étais ému. Certains soirs, du bout des doigts, j’effleurais le velours doux du ventre de Jasmine, indiquant à la locataire ma présence et, en retour, la future diablesse, se laissait aller à me faire du pied. Je savais d’expérience, ayant de mon séjour dans le secret du bain amniotique des souvenirs précis, que la graine fécondée, ébauche parfaite de ce corps qui nous portera tout au long de notre vie, devait être prévenue du caractère déterminé, fini, du temps qu’elle passait à se la couler douce.

La paternité tardive, liée à la fécondation d’une jeune et belle pousse par un déjà presque vieux, jouit d’une très mauvaise presse surtout auprès des jeunes mâles qui prennent sans doute ombrage de voir un amorti empiéter sur leur terrain de conquête. Dans le hall 2 d’Orly, un bel échantillon d’entre eux, trois musculeux chics tatoués, crane luisant avec lunettes de surfeurs et boucle d’oreille, pantacourt et marcel genre sous-produits de l’armée, petits écrase-merdes à 200 euros, cousus par des Philippins, aux pieds, me lançaient des regards mauvais. Ces nouveaux baufs, pas encore trentenaire, s’ils avaient pu me coincer dans un couloir désert, m’auraient éclaté la gueule. Pour les porter à l’incandescence dans la file d’attente précédant le contrôle de police j’effleurais à plusieurs reprises le petit cul de Jasmine qui tendait le coton de sa robe chasuble de femme enceinte. Elle frétillait et me lançait d’un air canaille « Tel que je te connais, toi, je suis sûre, que tu rêves de faire l’amour avec une hôtesse de l’air sur un Paris-New-York...»  Le trio, immobilisé quelques mètres en amont, la fixait avec l’intensité d’une bande de charognards en attente de leur pitance. « Disons plutôt sur Paris-Nouméa petit cœur ça me laisserait plus de temps pour me faire tout le lot des PNC de sexe féminin... » Du tac au tac, les mains posées sur son ventre rebondi, elle me toisait « bel exemple pour notre fille ! » Ce notre me chavirait. Je déposais un baiser sur sa bouche faussement courroucée. « Toi tu vas être un vrai papa-gâteau... » concluait-elle en reprenant sa progression vers la garde-chiourme préposée au contrôle des cartes d’embarquement. Dans la file, les trois compères avalaient leur fiel avec la fausse décontraction de ceux qui se jouent un film pour oublier l’ennui de leur petite vie. Je me promettais, une fois dans la salle d’embarquement, de leur en donner pour leur argent.

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27 septembre 2009 7 27 /09 /septembre /2009 00:04

Et pendant ce temps-là La Cause du peuple couvrait le terrorisme de mille fleurs, ses rédacteurs frustrés, dans leur prose toujours aussi lourdingue, posaient sur lui des regards énamourés qui déplaisaient fort à Marcellin qui faisait embastiller ses directeurs de publication successifs : Le Dantec et Le Bris, rien que des petites pointures. Pour juguler l’hémorragie, les maos sollicitaient Sartre soi-même en se disant que le pouvoir n’oserait jamais mettre à l’ombre le vieux fumeur de Boyards. Il acceptait. Mauriac, dans l’un de ses derniers blocs-notes du Figaro Littéraire, le 28 mai 1970, juste avant sa mort, ironisait méchamment « Il suffit que Sartre assume la direction d’un journal qui veut tout mettre à feu et à sang pour que ce journal devienne anodin… Sartre est incurablement inoffensif » Du côté de la CGT de la Régie et du PC, les camarades, eux, n’appréciaient guère le caractère anodin des coups de barre de fer des « établis » - intellos travaillant sur les chaînes - de l’Île Seguin. La coupe débordait, Bernardini était dans le coma. Ils décidaient de faire un exemple. À la pause de midi, un commando de soixante-dix militants, conduit par le barbu Certano, fondaient sur la chaîne de la sellerie au 2ième étage et embarquaient Bouboule un mao particulièrement grande gueule, fils d’un grand chirurgien, pas un perdreau de l’année puisqu’il passera 4 ans en usine. Le transport, sur plus d’un kilomètre, par la rue Emile Zola qui traverse l’usine du Sud au Nord, fut du genre cochon mené à l’abattoir. Arrivés à la porte Zola, côté Boulogne, les jeunes cégétistes voulaient le foutre à la baille mais la vieille garde les tempèraient et ils se contentaient de balancer le Bouboule sans ménagement sur le bitume. Dans la foulée celui-ci se retrouvait viré de la Régie ce qui permettait aux maos de hurler à la collusion Direction-CGT et ils n’avaient pas tout à fait tort.

Du baston entre les cocos et les frelons ça me donnait des fourmis dans les jambes et, comme sous les ors de l’hôtel de Roquelaure mes coéquipiers géraient au mieux l’archange, avec Chloé, nous décidâmes de faire un retour en force dans le giron de la Gauche Prolétarienne qui, depuis le 27 mai 1970, était une organisation interdite. Ça pimentait notre retour. Nous y fûmes accueillis avec l’aura de ceux qui, de retour d’Italie – c’était notre version pour expliquer notre longue absence – apportaient au chef officiel, Benny Levy alias Pierre Victor, des nouvelles fraîches du véritable front où le combat venait de réellement commencer. Celui-ci, tapi au fin fond de Normale Sup se la jouait Grand Marionnettiste clandestin tirant les ficelles de sa bande de peine à jouir. Clandestinité d’opérette bien sûr, la grande maison avait des zoreilles partout. Notre venue annoncé, avec tambours et vents, par notre vieille connaissance Gustave la balance fit de l'effet sur la troupe inquiète. Cette raclure, retournée comme une crèpe à mon seul profit se gaussait d'être le chouchou de Maurice Clavel et de la Marguerite Duras. Avec son bagou et son accent ch’timi il paradait de plus en plus ce qui limitait beaucoup son activité militante et son utilité mais, comme il continuait de bénéficier auprès de l’état-major de la GP d’un crédit important lié à son statut de représentant des larges masses, je bénéficiais encore par lui d’infos de première mains que je balançais à ma hiérarchie. Celle-ci avait baptisé le nid de frelons pot au miel, le commissaire Bertrand ne manquait pas d’humour et me considérait comme son meilleur infiltré. Le plus drôle dans cette affaire c’est que jamais aucun de ses fins limiers ne détecta ma présence dans l’entourage du Ministre de l’Equipement et du Logement. Nous vivions une époque formidable.

 

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20 septembre 2009 7 20 /09 /septembre /2009 00:09

Ce vieux proxo de d’Espéruche, jamais en reste d’une proposition indécente, lors d’un de nos débriefing me suggérait « de mettre Chloé entre les jambes de ce buveur d’eau… » en ajoutant grassement « comme ce nabot aime les grosses bagnoles – il se trimballait en effet en Jaguar – lui fournir une poule de luxe ajouterait à son standing… » Je refusai sèchement. Raymond, paternel, m’approuvait « la pauvre elle en assez bavé avec les frappadingues de Milan pour qu’on la jette dans le pieu de cet étriqué qui m’a tout l’air d’un pervers… » D’Espéruche bougonna qu’il ne faisait que son boulot et que nous avions bien fait pire avec Chloé, avant d’ajouter d’un ton provoquant « en plus je suis sûr que ça lui plairait ! » Je le calmai en coupant court « tel n’est pas le problème, premièrement c’est inutile, deuxièmement avec Chloé nous avons d’autres projets… » Ramenard il ronchonna « et je suppose que nous ne sommes pas dans ces projets… »  Je ricanai « mais non vieille folle, si tu veux faire des heures de nuit chez les frelons de la GP je suis preneur mais il va falloir que tu abandonnes tes costards minables de VRP… » Raymond, goguenard en rajoutait « si ça te dis je te confie à ma nièce Marie-Eglantine, la fille de ma sœur Yvette à qui nous devons nos nouvelles fonctions officielles, elle t’emmènera dans les bonnes maisons. Je te vois bien en futal pat’d’eph avec une chemise à fleurs col pelle à tartes. Je suis sûr que les enragés te prendront pour un clône de Paul Mac Cartney… »

J’avais besoin de changer d’air, de ranger mes belles fringues, de me replonger dans les spasmes de la Gauche Prolétarienne. Pour ce faire j’adoptai les 3x8 : 5h-13h dodo, 13h-21h cabinet et mondanités, 21h-5h un mix réunions enfumées de la GP+mon travail de nègre. La plage d’ajustement étant celle de mon sommeil, je dormais peu. Chloé me fournissait les substances actives pour gérer ma suractivité. Mon besoin de revenir me mêler à la mouvance activiste prenait sa source dans les évènements violents qui ponctuèrent l’année 1970. « Du 15 avril 1970 à la fin mai, il y aura 82 attentats avec explosifs assure le Ministère de l’Intérieur. » Avant que la loi-anticasseurs adoptée le 8 juin 1970, et même après, tout l’arsenal terroriste est développé par les groupuscules gauchistes : incendies au cocktail Molotov, bombes artisanales, cassages de gueule, bastonnades, manifestations violentes, séquestrations de patrons. Bien évidemment tout ne vient pas du même camp, le SAC de Charles Pasqua et du père Foccart jette de l’huile sur le feu : ainsi, au Palais de Justice de Besançon, les braves pandores ont la surprise de mettre la main sur des militants du très vertueux Service d’Action Civique qui leur déclarent pour se justifier « qu’ils ont agi ainsi pour protester contre le terrorisme gauchiste. » Le PCF et la CGT fournissent des listes de Mao à la police. Cependant notre terrorisme reste « bien tempéré » à côté de ce qui se passe en Italie où, le 12 décembre 1969, la bombe déposée Piazza Fontana, officiellement par les futurs brigadistes, a fait 16 morts et 87 blessés. En fait, c’est le début de la « Stratégie de la Tension » développée par les mouvances d’extrême-droite de l’Armée et des Services Secrets de la République Italienne. Chloé m’a dressé un tableau effrayant de la situation.

En France, le très sérieux Commissariat au Plan, sous la houlette d’un obscur Ingénieur des Mines : René Montjoie, a pondu un document prospectif exposant divers scénarios visant « à en finir avec la gauchisme avant la fin de l’année 1970 ». Les experts se sont débridés en jetant sur le papier « des sabotages en usine commis par des militants maos ou assimilés, le crash d’un avion qui leur serait attribué – les palestiniens innoveront en ce domaine avec un art consommé du chantage – des batailles rangées dans les facultés à risques faisant une vingtaine de morts , dont deux membres du service d’ordre… » Tout ça pour faire monter la pression dans l’opinion publique, justifier une répression ferme mais « limitée » et faire apparaître le gouvernement comme seul garant de la sécurité et de l’ordre à la vieille des élections municipales des 14 et 21 mars 1971.

Le point de focalisation de l’agitation se situait dans le bastion CGT de l’Ile Seguin à Billancourt. À l’intérieur des ateliers, comme aux portes de l’usine l’affrontement des Maos et des Cégétistes est permanent. Bien sûr, la direction, Pierre Dreyfus en l’occurrence, un social-traître qui sera le Ministre de l’Industrie de Pierre Mauroy en 1981, ne bronche pas. Elle laisse faire. Cependant, en février 70, l’étincelle qui va mettre vraiment le feu aux poudres va venir, non  de la Régie, mais de la fac de Nanterre. Des gauchistes, maos, anars, trotskards, « la bande à Jospin », y avaient agressés de « braves » étudiants communistes et les avaient séquestrés dans un amphi.  Sur ordre de la direction du PCF, Pierre Bernardini, un ancien de la CGT Renault, rassemble une dizaine de militants devant les douches de Nanterre. À leur arrivée la volaille gauchiste s’égaille. Les étudiants cocos sont donc libérés et tout ce petit monde repart en ordre dispersé. Erreur funeste car les gauchos n’ont fait qu’un repli tactique pour mieux revenir à la charge sur le parking de l’Université. Avant de passer à la charge une salve de bombes artisanales : des poches pleines de poudre, de tessons de verre et de grenaille, tombe sur les cocos. Attaque à la barre de fer, l’Austin des amis de Bernardini – un comble pour des communistes défenseurs de l’industrie nationale – est totalement défoncé. Ils réussissent à s’échapper. Bernardini se retrouve seul, mains nues, face à la meute. Les coups pleuvent. « Crève salope ! ». Bilan médical : double fracture du crâne et dix jours de coma. Commentaire désabusé du dit Bernardini à propos de ses agresseurs, lorsque Jospin sera 1ier Ministre de Chirac « il y en a aujourd’hui qui se pavanent dans les Ministères… »

 

 

 

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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 08:15

« Verba volent, scripta manent… » la parole de l’archange contre celle du président Pompe ne pesait pas lourd alors que ses propres écrits l’accablaient : comment pouvait-il nier sa démarche à l’ambassade des USA, sa lettre au Premier Secrétaire du PCUS, le bonnasse  Khrouchtchev avec sa godasse de l'ONU, alors que nous le tenions par la peau des couilles car, bien évidemment, nous avions laissé filtrer auprès de certains journalistes que nous avions les preuves de ce que le Président avançait. Entre services secrets alliés ou même adversaires, se donner un coup de main en de telles circonstances relevait de la pure solidarité et de l’espérance d’un retour le moment opportun. Nos collègues du SDEC nous avaient donc fourni le matériel ad hoc. D’ailleurs, dans son livre « L’Etat piégé » notre homme se contente de contester la véracité du lien entre sa nouvelle démarche à propos de la mort de Kennedy, sur tout le reste il observe un silence total. En effet, le 21 septembre, à sa sortie de chez le juge Galmiche saisi de l’affaire, flanqué de Me Floriot son défenseur, Alain Fernbach de Radio-Luxembourg lui tend son micro « Le chef de l’Etat, au début de sa conférence de presse vient de dire que vous aviez prévu l’assassinat du président Kennedy en 1963. Est-ce vrai ? Est-il exact aussi que vous ayez demandé une autorisation de port d’armes ? » Sa mise au point, le lendemain au Georges V, devant une cinquantaine de journalistes ne convainquit personne, sauf lui.

Nous avions réussi notre coup, l’archange même s’il secoua très fort les haubans de la République Pompidolienne venait de recevoir la première banderille qui, ajouter à d’autres, le ferait se dégonfler. J’anticipe mais ma participation, plus qu’active, à l’élaboration du contenu de la contre-attaque présidentielle me valut une aura toute particulière dans le marigot des officines. Sans vouloir rouler des mécaniques j’étais devenu pour eux « l’homme du Président », celui qui avait su se montrer bien plus machiavélique que ce pauvre dénonciateur qui cachait ses messages sous des arbres, dans la forêt de Fontainebleau pour le premier. Il n’était pas de taille ce boy-scout qui se prenait pour un génie de la finance, nous allions le bouffer tout cru. Cependant, je dois à la vérité que cette « célébrité » me précipitera, quelques années plus tard, dans une fuite peu glorieuse. J’anticipe encore mais, en ce mois de septembre 1972, en chaussant des bottes, trop grandes pour ma petite personne, je m’engageais sur une terra incognita : celle des grands prédateurs du monde économique et financier où j’allais vivre des moments rares tout en me mettant en permanence en danger. Chloé, de retour pour un temps de son escapade transalpine, me prévint : « tu es trop seul, trop coupé de tout ce monde interlope, ton équipe est sympathique mais sans envergure, alors prend garde à toi, au premier faux-pas au mieux ils te casseront, au pire ils te tueront… » J’avais ri. Elle m’avait dit « je tiens à toi ». J’avais répondu « moi aussi je tiens à moi… » Elle me rétorqua« je n’en suis pas si sûr… »

Le premier appeau que je mis entre les blanches mains de l’Archange fut le rapport de l’Ingénieur Général de la Construction Leguern sur la catastrophe de Tignes-Val d’Isère due à des avalanches ayant détruit des immeubles et fait de nombreuses victimes. Pour que ce cher homme soit persuadé que ce dossier lui tombait dessus par le plus heureux des hasards nous avions chiadé la mise en scène : une chemise bien jaunie astucieusement glissée dans une pile de dossiers sur le bureau d’une des secrétaires du service du courrier parlementaire. L’archange fouineur adorait fureter, à l’heure du déjeuner, ce lieu était pour lui une mine recelant une extraordinaire diversité de cas bien gratinés. Dès qu’il eut les 50 feuillets du rapport Leguern entre les mains, nous sentîmes comme une lueur d’euphorie s’inscrire sur son visage de clerc de notaire bouffeur de salade. Mon choix était judicieux car les pièces accumulées par le haut-fonctionnaire étaient accablantes : ainsi sous la référence 1 G 70 22 du 10 novembre 1970 était mentionné que « 1044 logements, 704 lits, 514 chambres d’hôtel et 41 constructions à usages divers » avaient été autorisés dans les zones exposées à des risques d’avalanche. Tout ça ne datait pas d’hier : les permis de construire, avec avis favorable ou pas d’avis du maire, dans des zones dangereuses s’accumulaient, ainsi que quelques victimes par ci par là. Pas de quoi émouvoir les bétonneurs des neiges mais vraiment tout ce qu’il fallait pour mettre notre archange dans un état de lévitation proche de l’extase. Le « pigeon » était vraiment ferré restait à entretenir son appétit pour les affaires qui puaient.

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