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24 juin 2008 2 24 /06 /juin /2008 00:02

Ce matin, même si mon titre est un chouia racoleur, pour une fois, je fais dans le sérieux. Dans un contexte économique morose et une conjoncture mondiale incertaine où les ménages ont le moral dans les chaussettes, les chefs d’entreprise sont attentistes, l’embellie liée à la petite récolte 2007 semble déjà, pour une part de notre production, un souvenir. Cependant, comme souvent, la situation est plus contrastée selon les vins et les régions. De nouveau, un vent de pessimisme s’abat sur la part fragilisée du secteur, notre vignoble généraliste : arrachage, repli sur les niches, délocalisation, les docteurs « c’est le début de la fin » font un retour en force sur le devant de la scène. Posture commode pour se dédouaner d’attitudes immobilistes : si nous allons mal c’est, bien sûr, la faute des autres. Je ne vais pas revenir sur notre incapacité à générer, pour cette part de notre vignoble, un nouveau modèle économique tenant compte de l’évolution de la demande où la ressource maîtrisée et pilotée par l’aval (le kg de raisin) est le vecteur premier da la constitution du revenu des viticulteurs, mais m’attarder sur un élément peu souvent mis en avant : le prix des terres à vignes.

 

Comme l’indice des mises en construction de logements, l’observation  de l’évolution du prix de l’hectare de vigne est un excellent indicateur de l’état d’esprit du secteur, de sa confiance en l’avenir. La lecture du n° de mai 2008 de la revue Espace Rural sur le prix des terres en 2007 est donc du plus haut intérêt. Ma chronique va reprendre des extraits des éléments généraux sur les tendances nationales du prix de l’ha de vigne si vous souhaitez aller au-delà cliquez sur le site http://www.safer.fr/espace-rural-prix-terres-2007.asp ou procurez-vous la revue papier très complète pour 24 euros. De mon point de vue, 2007, pour la vitiviniculture française,  est une année charnière car elle marque un point de basculement entre une longue période d’incertitude et de piétinement et un temps où les adaptations structurelles ne pourront plus être différées. Détruire des ha à vignes dans des zones clés où les coûts de production nous permettraient de relever les défis du Nouveau Monde, c’est priver la France de ses fantassins défricheurs de marché. Humer et interpréter des tendances du marché foncier, un exercice difficile, mais nécessaire.

 

VIGNES AOC : LA REPRISE DU MARCHÉ SE CONFIRME

 

La remontée du prix des vignes AOC, initiée en 2006, se confirme en 2007 : le prix moyen à l’hectare augmente de plus de 11% pour atteindre 95 300 euros/ha contre 85 600 euros/ha en 2006. Le niveau record de 2003 est largement dépassé.

Cette hausse spectaculaire est, une fois encore, le fait du vignoble champenois, où le prix moyen de la vigne atteint cette année 734 000 euros/ha (+ 17% par rapport à 2006). Cependant, contrairement à 2006, la tendance nationale hors Champagne, est également à la hausse en 2007. Cette remontée du prix moyen national, hors Champagne, de 4,3%, est principalement du à la reprise du vignoble bordelais où le prix à l’hectare gagne 13% et rattrape son niveau de 2003.

Sur les 15 dernières années, l’évolution générale du prix des vignes AOC s’explique principalement par l’évolution des résultats viticoles à l’ha et par l’évolution des taux d’intérêt. La hausse des revenus viticoles jusqu’en 1999 avait engendré une hausse du prix des vignes entretenue jusqu’en 2003 par la baisse des taux d’intérêts réels. Depuis 2003, la relative stabilisation des revenus et des taux d’intérêt se traduit par un quasi-maintien à un haut niveau du prix des vignes. Toutefois, la baisse des revenus de 2003 a infléchi le prix de la vigne en 2004. La hausse des prix de 2007 traduit une confiance retrouvée dans les perspectives d’exportation de certains vignobles liées à la croissance économique mondiale. Cette situation n’est pas généralisée. Les vignobles qui ont un réseau de commercialisation plus local rencontrent davantage de difficultés. Des vignobles de niche, profitant d’un marché de proximité notamment lié au tourisme, peuvent tirer leur épingle du jeu.

 

Prix des vignes/Revenu Brut Agricole (traduit le nombre d’années nécessaire pour acheter 1 ha en cas d’agrandissement marginal de la superficie de vigne exploitée, ne nécessitant ni accroissement de MO, ni nouvel Investissement) : en 2007

-         il faut 15 années pour payer 1 ha supplémentaire ;

-         il faut 2 fois plus de temps pour payer cette acquisition qu’en 1998 : 7,5 années en 98 et plus de 15 ans en 2007 ;

-         compte-tenu des charges de personnel il faut 20 années d’Excédent Brut d’Exploitation pour payer 1 ha de vigne, soit 33% de plus que pour un agrandissement marginal ;

-         si l’achat foncier est payé par l’Excédent Net d’Exploitation (EBE – Amortissements) ce qui pourrait être le cas de l’installation, il faut 26 années de résultat contre 11 en 1998, soit 2,5 fois plus.

 

Il s’avère donc de plus en plus coûteux de s’installer en viticulture.

 

AUTRES VIGNES : STABILISATION DES PRIX

 

2007 voit une sensible amélioration dans la tendance baissière observée depuis 2003 : les prix globaux se maintiennent au niveau de 2006 (+0,9%). Le prix des vignes hors AOC et hors Eaux-de-vie atteint 11 300 euros/ha. Ce raffermissement est le fait des VDQS dont le prix moyen à l’ha continue d’augmenter + 2,4%, et d’une reprise des vins de pays + 1 ,5%. Le prix des vignes de vin de table continue quant à lui de diminuer – 3,2% pour atteindre 9050 euros/ha en 2007

Ces diverses évolutions de prix traduisent :

-         la baisse du prix de certaines vignes vers le niveau de la prime d’arrachage ;

-         des hausses très modérées dans des secteurs porteurs où le négoce se risque parfois

 

Prix des Vignes/RBA : les viticulteurs non AOC ne sont prêts à investir pour un agrandissement marginal que moins de 4 années ce qui est un taux extrêmement bas traduisant le scepticisme ;

 

Prix des vignes/ENE : en 98-99 l’achat d’un ha de vigne pour l’installation représentait le même effort en AOC qu’hors AOC. Depuis 2000, les 2 séries divergentes : les perspectives économiques résultant de la crise viticole accentuent les différences. En 2007, un viticulteur qui achète pour s’installer en AOC devrait accepter de prendre un risque à plus long terme (26 ans pour payer 1 ha) qu’un viticulteur hors AOC qui pourrait limiter le risque à 6ans.

 

On fait confiance à l’avenir en zone AOC, ce n’est pas le cas hors zone AOC.

 

Dans la zone Cognac nouvelle flambée en 2007 : + 19%, le prix à l’ha atteint 23 700 euros/ha, soit un niveau équivalent à celui des années 1993-94.

A lire aussi en cliquant dans la colonne de gauche du blog sous la rubrique PAGES quatre Wines News de la Toile très intéressantes :
- N° 18 : le sac à main de Gallo
http://www.berthomeau.com/pages/N18__Le_sac_a_main_Gallo-567689.html
- N° 19 : " Les gouttes de Dieu " un wine Manga
http://www.berthomeau.com/pages/N19___Les_gouttes_de_Dieu__un_wine_manga_a_consommer_sans_moderation-569756.html
- N° 20 : " On n'a plus d'Armagnac "
http://www.berthomeau.com/pages/N_20___On_na_plus_dArmagnac_-569816.html
- N° 21 : Le chaperon rouge hard de South of France
 http://www.berthomeau.com/pages/N21__Le_chaperon_rouge_hard_de_Sud_de_France-569893.html

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23 juin 2008 1 23 /06 /juin /2008 13:30

 

Catherine Bernard

Née dans un coin de vaches laitières et de ciel gris, je vis depuis 1999 sous un ciel d’azur et dans un océan de vignes, en Languedoc, près de Montpellier.

J’y suis arrivée comme journaliste, correspondante de La Tribune de l’Economie et Libération, après un long séjour dans les rédactions de la capitale, ce qui me vaut dans le Midi l’indélébile étiquette de "Parisienne".

A 40 ans, j’ai passé un BPA de viticulture-œnologie. Je cultive depuis 3,60 hectares de vignes et je fais du vin, 5136 bouteilles précisément cette année.

Son blog

La vigne et le vin m’intéressent pour ce qu’ils disent de nous et de notre rapport au monde. C’est à travers ce prisme que j’en ferai ici la chronique. Point question donc de bonnes bouteilles à boire ou de mauvaises à déboire.

Je parlerai du point de vue de la vigneronne que je suis un peu devenue et de la journaliste que je ne cesse pas tout à fait d’être.


Michel Barnier, le vin de table et les œufs au plat

Par Catherine Bernard | Vigneronne | 11/06/2008 | 11H55


Mon ministre, Michel Barnier, a présenté le 30 mai dernier "un plan quinquennal de modernisation de la filière viticole française". Il n’y a guère que les viticulteurs du Midi et les Anglais à l’avoir salué. Comme à leur habitude, les premiers ont manifesté, brûlé des pneus, et à la nuit tombée, sur le chemin du retour, bombé des messages inratables à l’entrée des villages. C’était mercredi 4 juin.

A Saint-Drézéry, là où sont mes vignes, je lis sur le mur des vestiaires du club de tennis: "la viticulture ce meur/ réveillon nous/ crav". Le Crav (comité régional viticole) est un peu au Midi ce que le FLB est à la Bretagne, un drapeau agité quand l’identité se sent menacée. Les viticulteurs doivent trouver que le plan ne va pas assez loin et/ou ne donne pas assez. C’est difficile de savoir car les revendications sont hors sujet du plan, comme si celui-ci n’existait pas.

Les seconds, les Anglais –à croire que ceux-là existent rien que pour nous mettre sous le nez nos faiblesses et nos contradictions- s’en félicitent tout en se moquant (précisons que nous l’avons bien cherché). Dans le Times, Charles Bremmer commence ainsi son article, illustré d’un dessin au fusain datant de Mathusalem:

"Après avoir longtemps méprisé l’engouement international pour les vins 'vulgaires', la France a rejoint hier le cortège et autorisé ses producteurs à faire et marketer leurs produits à la manière fruitée du Nouveau Monde."

Pour une plus grande lisibilité des vins français

On peut prendre connaissance, sur Internet, du "plan quinquennal de modernisation de la filière viticole française", ou plus exactement de la communication des vingt-sept mesures qui le composent, car pour ce qui est du contenu réel et détaillé, il faut aller à la pêche auprès des "pros".

Applicable dès 2009, il se présente comme une nouvelle hiérarchisation et donc une plus grande lisibilité des vins français. Il faut comprendre: les vins d’AOC (Appellation d’origine contrôlée) –transformée, sic, en AOP (Appellation d’origine protégée)- seront vraiment des vins de terroir et de qualité, de véritables gaulois en somme. Nous ne baissons pas totalement la garde.

Les autres vins ressembleront à ceux de nos voisins. Concrètement, tout le monde pourra produire d’ex-vins de table encore sans nom réglementaire, même les Bourguignons qui ne commercialisent jusque-là que des AOC (donc aussi le pire). Ainsi, en 2009, il y aura dans les rayons des supermarchés et des cavistes des bouteilles de pinot millésime 2008 de la marque Trucmuchetagada, résidus de pinots de Bourgogne non conformes à l’AOP (ex-AOC). C’est plutôt bien pour l’AOP.

Pour ces vins, "vulgaires" en attendant mieux, le plan autorise ce qui ne l’était pas et serait à l’origine de nos râteaux à l’export: les copeaux de bois, les tanins artificiels, le gewurztraminer, cépage alsacien que l’on pourra dorénavant planter dans le Midi et assembler avec un gewurztraminer planté en Bretagne, les étiquettes où l’on pourra inscrire -et donc lire- le cépage et le millésime. En résumé, tout ou presque sera possible, le meilleur comme le pire. De mystère il n’y aura plus, les vignerons feront œuvre de transparence. C’est tendance, la transparence.

L’illisibilité des vins français est-elle seulement là? Un vin de table est-il forcément un vin industriel? Un vin d’AOP est-il forcément un vin de vigneron? Un vin de vigneron est-il forcément une garantie de bon goût et de respect de l’environnement? Qu’est-ce qu’un vin de qualité? En quoi 480 AOC seraient-elles un handicap? Mis à part de Gaulle, qui se plaint qu’il y ait autant de fromages?

Aveuglés par l’humiliation –voilà que les Espagnols et les Italiens exportent davantage de bouteilles que nous qui plafonnons à treize millions d’hectolitres tandis que le marché mondial explose-, nous opérons un changement de forme. Mais le fond? Ce qui fait qu’au fond, nous buvons ou non du vin, ce que nous en attendons, ce que le vin dit des paysages, imaginaires et réels, qui nous habitent autant que nous les habitons, ce que le vin dit de notre manière de nous mettre à table, à la maison ou au restaurant, seul, en famille, ou avec des amis, tous les jours et les jours de fête, de faire terrasse, ce qui est à l’origine de notre goût du vin, ce qui en fait l’essentiel, une marque de civilisation, a été oblitéré.

Quand j’ébourgeonne les Cinsault –c’est le travail du moment dans les vignes-, je pense au vin qu’ils vont donner. Un vin de table, un vin rouge clair, de petit degré, simple au goût, que l’on boit en dînant d’une salade verte croquante, d’un œuf au plat et d’une mouillette trempée dans le jaune, avec pour finir -c’est tellement dur de quitter, de finir-, une dernière rasade avec des fraises au sucre. J’apporte le même soin aux cinsaults qu’aux mourvèdres qui vont, eux, dans le Coteaux du Languedoc, mon autre cuvée, un vin d’AOC (future AOP).

Avant comme après le plan de modernisation, le vin que je fais avec les cinsault restera un vin de table. Les parcelles sur lesquelles ils sont plantés ne sont pas dans le périmètre de l’AOC et le cinsault lui-même n’est pas reconnu comme un cépage majoritaire. Il n’est pas sûr qu’au fond, au bout du bout, cela en fasse moins un vin de terroir que le Coteaux du Languedoc, mais cela en fait à coup sûr, dans sa fonction et la réglementation à laquelle il obéit, un vin de table, une boisson de tous les jours. Il n’y a pas de honte, plutôt même de la joie. On le voit, le vin de table est simple, mais sur l’étiquette, avec ou sans plan quinquennal, sa lisibilité reste complexe.


* lien avec le blog de Catherine Bernard
http://www.rue89.com/mise-en-bouteille/michel-barnier-le-vin-de-table-et-les-oeufs-au-plat

  * Voir ma chronique du 19/04/2006 : Vin de Vigneronne http://www.berthomeau.com/article-2480172.html
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23 juin 2008 1 23 /06 /juin /2008 00:05

La semaine qui s'ouvre sera largement bordelaise, les 27,28,29 juin c'est "Bordeaux fête le vin" et je suis accro de ce vin dans la ville, ce vin qui vient au devant des urbains, simple et joyeux, sans que les faiseurs d'interdits y fassent barrage avec leur arsenal de prohibitionnistes rentrés, le vin tel que nous l'aimons tous, goûté, apprécié, comme chacun l'entend. Ce lundi, je vous propose un entretien avec Jean-Marie Chadronnier qui fut, entre autre, jusqu'à ces derniers jours le président de Vinexpo. Homme d'une belle entreprise bordelaise, CVBG, il fut de l'aventure du groupe stratégique Cap 2010. Dans l'alchimie complexe du groupe Jean-Marie a apporté son expérience et sa clairvotance d'homme de produit.  Relever "les défis du Vin français" pour lui, comme l'avait dit de Gaulle, s'apparentait à une ardente obligation. Le regard lucide qu'il porte sur la décennie écoulée n'a rien de passéiste, Jean-Marie aime trop ce produit pour cultiver le pessimisme, il y croît toujours par delà nos pesanteurs, nos immobilismes et notre goût pour la palabre. Je le remercie de m'avoir fait l'amitié de venir s'entretenir avec moi sur mon "espace de liberté".

JB :
Bonjour Jean-Marie, après avoir hissé CVBG, rachetée en 1998, au 1ier rang des exportateurs de Bordeaux, tu viens de prendre un peu de recul et, comme tu es à la fois un homme « produit », très en phase avec les tendances du marché, et un bon connaisseur des pesanteurs de notre système à la française, quel regard portes-tu sur la décennie écoulée ?

 

JMC : Faire un inventaire et un bilan exhaustif serait trop long et inutilement douloureux parfois, sans compter les trous de mémoire. Je me limiterai donc  modestement mon ambition à certaines  réflexions sur  que je considère comme des aspects  saillants de ces 10 dernières années. Tout d’abord, l’évolution de la consommation du vin dans le monde : fini le gros rouge consommé à raison de plusieurs litres par jour pour se donner du courage, oublier sa misère ou, finalement, par besoin. Ses consommateurs ont quasiment disparu. Deux générations les ont remplacé : la mienne, la nôtre, Jacques, très tôt mise en garde contre les méfaits de l’alcoolisme et très vite incitée par voie de marketing à boire des sodas, de la bière, des jus de fruits, de l’eau etc.….

Le vin est devenu un produit de consommation plus « raisonnable » mais aussi plus occasionnelle. Souvent, il a même disparu des tables familiales…

L’autre génération, celle de nos enfants, qui ont aujourd’hui entre 20 et 40 ans ne sait pas ce qu’a été le vin autrefois. Harcelée par la pub des autres boissons, elle a bien de la chance ou du mérite à savoir que le vin existe, lui qui est bâillonné chez nous, en France, pays de référence en matière de vins. Il est évident qu’avec la génération suivante, il n’y a aucun espoir que la situation s’améliore, au contraire. C’est trop triste socialement, économiquement et culturellement.

                                                                      (1)

JB : C’est triste en effet ce harcèlement d’un autre âge, ce prohibitionnisme larvé, cette hypocrisie, mais par bonheur de par notre vaste monde mondialisé le vin tire son épingle du jeu…

 

JMC : Oui, heureusement, la consommation du vin évolue d’une manière beaucoup plus encourageante (pour nous producteurs !) dans la plupart des autres pays du monde autorisés à boire du vin.

À l’exception de l’Espagne (qui consomme moins mais produit de plus en plus et exporte de mieux en mieux !) tous les pays où cette consommation a atteint un niveau « mature »  (disons au dessus de 10 litres per capita) voit leur consommation progresser de manière tout à fait régulière.

L’autre source d’optimisme provient des pays à consommation naissante, tels que l’Asie, où les facteurs population, enrichissement, éveil à la consommation etc.… permettent effectivement de penser que les succès obtenus dans cette région du monde ne sont qu’un début…

 

JB : La vague a donc été porteuse et elle le reste Jean-Marie, est-ce notre fait ? Avons-nous su profiter de nos atouts ? Ne sommes-nous pas pour partie hors-jeu ?

 

JMC : Nouveaux marchés, nouveaux consommateurs, nouvelles attentes…

Arqueboutés, trop longtemps, sur une  vision obsolète du vin, nous n’avons pas compris assez tôt que les consommateurs changeaient, que leur gout était influencé par les nouvelles boissons évoquées plus haut. Nous n’avons pas vu arriver – ou, par arrogance ou ignorance, nous ne les avons pas pris au sérieux – les producteurs des autres bouts du monde, qui n’ont pas détesté être qualifiés de « new world » et qui ont su offrir aux nouveaux consommateurs les vins qui correspondaient à leur goût. Nous n’avons pas manqué de nous gausser de ces vins épais et sirupeux qui, eux n’ont pas manqué de nous rafler en moins de 20 ans une bonne partie de nos parts de marché et nos places dans les linéaires !

On a eu pourtant un rapport Berthomeau  suivi d’un Cap 2010 qui apportaient un éclairage sérieux et indépendant sur la situation et certaines solutions. Oh, je n’ai pas la  prétention de considérer que c’était là Parole d’Evangile. Je l’admets. C’était certainement très imparfait. Mais il y avait des pistes. De bonnes pistes hélas vite brouillées par des bureaucrates pédants, mal motivés et surtout inconscients des conséquences de leurs choix.

N’est il pas navrant de constater qu’une bonne partie des recommandations d’alors finit par être suivie, mais seulement 5 années plus tard !

Les Australiens, les sud américains, mais aussi et surtout, bien plus près de nous, les Italiens et les Espagnols ont été beaucoup plus réactifs (cf. leur performance à l’exportation !)

Donc, oui, nous avons beaucoup perdu par rapport à ce que nous aurions pu ou du gagner car nous ne nous sommes pas invités au banquet de la croissance.

                                                                         (2)

JB : Pouvons-nous le faire maintenant ?

 

JMC : Quelle que soit la passion que l’on peut avoir pour ce produit et les métiers du vin, quelle que soit la fierté que nous pouvons parfois légitimement éprouver, ne pas reconnaitre que nous ne sommes pas montés dans le train de la croissance est un aveuglement coupable.

Ceci dit, c’est dommage mais c’est du passé.

Tout n’a pas été si noir. Pendant ces dix dernières années, on a vu que ceux qui ont compris ce qui se passait et qui ont élaboré des stratégies de production et de commercialisation « contemporaines » ont parfois pu construire des affaires solides, durables et profitables et savourer la reconnaissance de leur accomplissement.

On peut aussi, sans hésitation, dire que jamais les vins français n’ont été aussi bons qu’ils le sont aujourd’hui : des progrès ont été accomplis partout, parfois spectaculaires. Cependant pas toujours gratifiés. Il faut encore apprendre à valoriser ce qui le mérite ou/et à ne pas le laisser dévaloriser par des produits  qui ne le mérite pas…

Compliqué…

 

JB : comme notre système d’AOC, à Bordeaux comme ailleurs ? Et Bordeaux dans tout ça, Jean-Marie ?

 

JMC : On peut aussi commencer à se réjouir de la remise en question apparente de nos systèmes d’origine géographique. Il suffit d’ausculter le consommateur du monde, de regarder ce qui marche et ce qui ne marche pas pour savoir ce que nous devons changer. Et la problématique est simple: to be or not to be.

Il y a beaucoup de raisons de croire au rebond possible de cette production de vins dont nous devrions être si fiers et que nous devrions protéger comme un joyau historique et envié de notre culture.

Je finirai sur deux réflexions, l’une marquant ma tristesse et mon exaspération, l’autre ma fierté et ma confiance :

Un produit banni, condamné dans son pays d’origine ne peut pas, à long terme, réussir à l’exportation. Ne peut-on pas comprendre que parler du vin n’est pas un encouragement à s’alcooliser ? Ne peut-on pas essayer de le comprendre et de nous donner une chance de le démontrer ? À moins que volontairement, ou inconsciemment, on veuille faire disparaitre la communauté du vin en France ?

La tendance est évidente : prolongez les courbes de consommation dans notre pays et vous pourrez évaluer combien d’hectares de vignes et de viticulteurs et d’emplois directs ou indirects auront obligatoirement disparu dans 5 ans, 10 ans,  20 ans …Il faudra aussi mesurer les conséquences économiques et sociales…

Si c’est cela qu’on veut, il faut que cela soit dit.

Mais il faudrait aussi que la communauté du vin sache se défendre, se battre s’il le faut, qu’elle soit capable de s’exprimer raisonnablement, clairement, fermement et surtout d’une seule voix !

Ne sait elle plus quel est son pouvoir ?

Ma fierté et ma confiance, je les trouve dans ce que nous produisons de meilleur.

 

Jacques, tu me demandes : « et Bordeaux dans tout ça ? » Tous les problèmes et difficultés évoqués plus haut s’appliquent aussi à Bordeaux.

Sauf pour les grands vins ! Sauf aussi pour les grands vins d’ailleurs en France. Ceux là n’ont jamais été aussi bons ni aussi recherchés, malgré des prix qui parfois peuvent nous étonner. Mais c’est bien là la preuve de la force de nos grandes marques et de nos grands terroirs lorsqu’ils sont correctement exploités. Ils sont la plus belle représentation des vins de France dont ils sont aussi les locomotives. Bien sûr, ils ne représentent qu’un volume minoritaire de notre production nationale. Mais je suis convaincu que leur modèle peut être décliné dans toutes les catégories de vins produits chez nous. Le meilleur moyen de défendre l’image des vins français est de faire le maximum pour être meilleurs que les autres. En tout.


(1) et (2) illustrations de Jean Hugo tirées du catalogue Nicolas 1933
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22 juin 2008 7 22 /06 /juin /2008 00:09

Entre autre connerie, il les enfilait comme les saucisses et les petites filles en fleurs, le Grand Timonier variqueux, dans son petit livre rouge, avait déclaré pour stimuler les larges masses : « Mourir, c’est toujours grave ; mais mourir pour le peuple, c’est léger comme une plume… » L'état-major de la GP, au nom du son nécessaire sacrifice pour le peuple, avait besoin de martyrs et ce fut le malheureux Gilles Tautin, noyé accidentellement le 10 juin dans la Seine, alors qu’il tentait d’échapper aux gendarmes mobiles, qui avait eu l'insigne honneur de voir son nom gravé dans le marbre du mausolée de la Révolution prolétarienne, nouveau Panthéon des sacrifiés de la longue marche des partisans de la prise du pouvoir par les damnés de la terre. Vous apprécierez, je l'espère, le poids de ma phrase, lourde, ancrée dans le plomb, parfaite image de la littérature ordinaire des fêlés que je devais infiltrer. Même  si la soldatesque de Marcellin, avec son nouvel équipement : visières antigaz, bouclier en plastique, plus mobile, mieux aguerrie à la guérilla, n’avait pas à proprement parlé poussée Tautin à la baille, on l’accusait de l’avoir sciemment laissé mourir en ne lui portant pas assistance. Ce qui était faux puisque d’autres baigneurs involontaires avaient été tirés de l’eau par les gendarmes. Le cadavre embaumé de Tautin, modeste tireur de portraits pour La Cause du Peuple couvrant la bataille de Flins, va être instrumentalisé par les « maos » dans un exercice dont les français raffolent : la commémoration de la date anniversaire de son "assassinat". Un an après, commémorer « l’assassinat » du martyr permettrait, selon l'état-major de la GP, de raviver la violence insurrectionnelle pour qu’elle explosât à la gueule des chiens de garde du capitalisme.

Pour Pierre Victor, le Raïs de la GP, le faux clandestin reclus au fond de Normale Sup, petit brun affublé grosses lunettes d’intello qui donnaient, à son regard « gris et froid comme celui d’un héros de James Hadley Chase » (1), la dureté consubstantielle à sa position de chef suprême, la « guerre civile » ne pourra être menée par la classe ouvrière sans que des flots de sang soient versés. Le gourou fascine son entourage, sa douzaine de zélotes, par son verbe brillant, son goût de la synthèse et l’art qu’il a de déceler chez ses interlocuteurs la faille dans laquelle il s’engouffre sans pitié - l'autocritique étant à la GP la seule thérapie autorisée. Tout passait par lui, il auditionnait ses lieutenants et parfois même de simples hommes de troupes , dépiautait leurs dires, tranchait, approuvait ou désapprouvait, sans appel possible, lançait des ordres du jour délirants. Ses batailles de référence, Flins et Sochaux, ses Austerlitz à lui, loin des bastions tenus par ceux qu’il nomme avec mépris les chiens de garde du PCGT, dans le terreau vierge des prolétaires, fondait sa stratégie militaire. Ceux qui n’ont pas connu cette période de diarrhée verbale putride et délirante ne peuvent comprendre l’ambiance qui régnait dans les hautes sphères de la GP. Pour convaincre les sceptiques je leur propose ce que Benny Levy, alias Pierre Victor, confiait à Michel Foucault en 1972.

 

« Soit le patron d’une boîte moyenne, on peut établir la vérité des faits, a savoir qu’il a exploité les ouvriers abominablement, qu’il est responsable de pas mal d’accidents du travail, va-t-on l’exécuter ?

Supposons qu’on veuille rallier pour les besoins de la révolution cette bourgeoisie moyenne, qu’on dise qu’il ne faut exécuter que la toute petite poignée d’archi-criminels, en établissant pour cela des critères objectifs.

Cela peut constituer une politique tout à fait juste, comme par exemple pendant la révolution chinoise…

Je ne sais pas si cela se passera comme cela ici, je vais te donner un exemple fictif : il est vraisemblable qu’on ne liquidera pas tous les patrons, surtout dans un pays comme la France où il ya beaucoup de petites et moyennes entreprises, cela fait trop de monde. »

Sympa le petit juif pro-palestinien, enfin un politique qui se préoccupait du sort des PME, qui dans les années 80  jettera sa défroque marxiste par-dessus bord pour renouer avec le judaïsme de son enfance, un judaïsme ultra-orthodoxe, deviendra rabbin et affirmera toujours aussi implacable  « Le peuple palestinien n’existe pas. Il n’a pas le droit d’exister… »
(1) Claude Mauriac dans son journal Le Temps immobile vol 3 l'attribue à Gilles Deleuze... 

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21 juin 2008 6 21 /06 /juin /2008 00:01


Avant que ce mois de juin de 40ième anniversaire de mai 68 ne tire à sa fin, même si les ouvrages commémoratifs ont, comme je le craignais dans ma lettre à Régis Debray(1) http://www.berthomeau.com/article-13245857.html déferlé tels des tsunamis mercantis, j’ai envie de dire ce que j’ai sur le cœur. Toute cette récupération, positive ou négative, me gonfle. Ça conforte ceux qui, comme Thomas qualifiait mes propos de radotage d'ancien combattant de mai 68. Récupération et surtout, erreur totale de focus que de réduire le mouvement étudiant à un mouvement de minoritaires « hyper-politisés » Faux ! Archi-faux, nous étions majoritaires, pas du tout manipulés par les groupuscules, même que nous étions allergiques à leur langue de béton marxiste quelquechose. Ce que nous voulions avant tout et par-dessus tout c'était faire craquer les coutures d’une société étriquée, mesquine, hypocrite. Nous étions joyeux, conviviaux, barjots et, n'en déplaise à Thomas, et à tant d'autres, mai 68 a été aussi une grande fête, le retour en force de la convivialité, d'une réelle envie de bien vivre ensemble, un espace de liberté dans une France, dont Vianson-Ponté écrivait dans le Monde, quelques mois avant 68, qu'elle s'ennuyait. L’attitude hostile de la CGT, du PC à l’égard du mouvement étudiant, la sympathie d’une majorité des français, avant qu’elle ne se lasse du désordre et aspire aux vacances, le plantage de la vieille gauche, Mitterrand en tête, la couardise et la débandade des « élites dirigeantes », la grève générale la plus longue et la plus suivie, sont là pour mettre en lumière le caractère, non pas révolutionnaire, mais hors norme de cette éruption. En faire le creuset de toutes les dérives sociétales ou celui du mouvement social, type « gauche de la gauche, celle du facteur ravi mais qui ne se lache jamais, c’est réécrire l’histoire. Comme Cohn-Bendit, le libertaire, j’écris, ça suffit : « Forget 68 » oui, 68, c’est fini et on a gagné…

(1) Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire vient d'être réédité sous le titre Mai 68, une contre-révolution réussie Mille et une nuits éditions un peu grâce à des gens comme moi que Régis Debray qualifie dans son avant-propos "d'amicaux fouilleurs des ténèbres".
Pure provocation ? Non, pur constat de faits non fantasmés, d’évènements qui ont certes marqués la mémoire collective - pour preuve, la référence au Grenelle de 1968 à propos de la récente grand-messe sur l'environnement mériterait un examen que l'on n’abrite pas sous cette référence tout et n'importe quoi : ce ne fut ni la nuit du 4 août, ni un modèle de négociation sociale – mais qui s’inscrivaient dans un mouvement dépassant largement notre petit hexagone. Accélérateur d’une évolution sociale, c’est indéniable, mais l’idéologie de « l’enfant roi » provenant des USA a fait bien plus de ravages dans notre système éducatif et à la maison que la permissivité des très minoritaires parents fumant la moquette. Houellebecq est un mythomane. De même, les « pédagogistes »  peuplant l’Éducation Nationale ne sont pas des clones de soixante-huitards mais de purs produits du syndicalisme ossifié si hostile à la chienlit des évènements. Quand j’affirme que nous avons gagné je sors mon Luc Ferry, qui convenez-en, n’a rien d’un soixante-huitard attardé comme moi : " Sans ironie, le plus formidable de Mai-68, c'est son côté émancipateur. Mai-68 a accouché de la victoire définitive du mariage d'amour sur le mariage de raison, disons de la famille moderne, la famille fondée sur l'amour, qui gagne définitivement sur la famille bourgeoise. Aujourd'hui, il est de bon ton d'idéaliser la famille bourgeoise. On entend partout ce discours : tout fout le camp, c'est monoparental, c'est éclaté, recomposé, tout va mal. En effet, 50% des mariages se terminent par un divorce dans les grandes villes européennes. Mais malgré l'apparence c'est un formidable progrès. Que les gens soient pacsés, mariés ou non, ça m'est égal, mais c'est une union fondée sur l'affinité élective et le sentiment qui va l'emporter définitivement sur le mariage bourgeois de raison. Ca c'est le bel héritage de Mai-68. L'idéalisation de la famille bourgeoise était une absurdité, au prétexte qu'on n'y divorçait pas. De ce point de vue-là, l'héritage de Mai aura été un grand progrès, dans la sincérité et dans l'authenticité, qui sont préférables aux mensonges ».

 

Sans vouloir en rajouter une couche, il faut se rappeler ce qu’était le traitement de l’information à la radio et à la télévision publiques dans notre beau pays à cette époque. Le mouvement à l’ex-ORTF est emblématique de ce que mai 68, en bousculant les frontières politico-syndicales, pour mobiliser des journalistes qui en avaient plus que marre de la chape de plomb qui pesait sur eux, a fait souffler un grand vent de liberté et de créativité. Plus qu’un discours, la photo ci-dessous, montre que la majorité n’était pas silencieuse. Elle s’exprimait. Elle prenait des risques puisque des personnes aussi modérées que Zitrone, Chapatte, Rolland, se feront virer pour avoir participé au mouvement. L’oublier ou railler prête à sourire en ces temps où triomphe le « courage fuyons » et le « ce n’est pas de ma faute » Y’avait du panache dans ce beau mois de mai. Des conneries aussi, j’en conviens, mais quand à nous faire porter « tous les péchés du monde », de nous étiqueter comme des « égoïstes patentés », des gus qui ont tourné leur veste pour se vautrer dans la société de consommation, des jouisseurs et autres noms d’oiseaux, c’est nous faire trop d’honneur. La génération du baby-boom, dont je suis, s’est retrouvée à une époque charnière, un temps de basculement, et dans sa grande diversité sociale, géographique, elle s’est inscrite dans son temps, tant bien que mal, avec ses contradictions, ses espoirs, ses combats, ses lâchetés, lui demander des comptes me semble normal mais à la condition de ne pas se contenter de ne noircir que la colonne du passif. Ce pays nous l’avons aussi construit et il n’est pas encore un champ de ruines même si il n’est pas forcément, et c'est peut-être heureux, celui dont nous rêvions en mai 68.

Allez " good bye 68 ! " ça va faire un sacré tas de bouquins pour le pilon. Pour le 50 ième, de grâce, plumitifs de tous poils, lâchez-nous la grappe, j'espère, si je suis encore de ce monde, que vous me laisserez tranquille dans mes charentaises de papy-boomer à fumer mes Boyards maïs et à boire mon petit verre de jaja...

 

 

Pierre Mondy, Philippe Noiret, Claude Brasseur, même le beauf de tonton en ce temps-là rien que des "gauchistes échevelés et dépenaillés" tout comme Michel Drucker, Thierry Rolland, Robert Chapatte, Léon Zitrone et Claude Darget à la télé...

 

 

 

 

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 00:03

 

Ce matin j'accueille avec grand plaisir Michel Chapoutier sur mon "Espace de Liberté". Michel fait partie de ceux qui ont lu sans oeuillères, ni à priori, mes écrits de 2001. J'ai le souvenir, lorsque je me faisais harponner dans les allées d'un salon ou après un énième débat, d'un Michel Chapoutier qui plantait  son regard rieur, auréolé par ses petites lunettes, dans les yeux de mes interlocuteurs, pour leur lancer pince sans rire, un peu provocateur, je suis "berthomophile". Michel est un passionné. J'aime les gens qui exercent leur métier avec passion. Ils font avancer le monde. Prenez le temps de lire les réponses de Michel Chapoutier. Commentez. Pensez-vous que vous puissiez trouver ailleurs que sur Vin&Cie une telle variété et une telle richesse de débats ? Péché d'orgueil peut-être mais dans la médiocrité actuelle des partisans du Kroskill des AOC je trouve qu'ici nous élevons le débat. Bonne lecture.

1ière Question :

Michel Chapoutier bonjour, lors d’une récente conférence lors du 5ième rendez-vous annuel des vignerons bios d’Alsace vous avez notamment déclaré « En vinification, l'art du vigneron c'est de venir interrompre une phase naturelle de décomposition, de retour du végétal vers le minéral pendant la fermentation alcoolique, et de s'extraire de ce chaos en redonnant une dimension de vie. » « Je suis obsédé par l'inertie thermique » « Beaucoup de vins sont issus d'une grande œnologie et d'une agronomie pitoyable. L'œnologue prend trop d'importance. » Pouvez-vous nous expliquer ce que la biodynamie apporte à vos vins ?

Réponse de Michel Chapoutier :

La fermentation « naturelle » est la transformation du sucre en alcool, par l’action des levures, puis de l’alcool en acide, par l’action des bactéries. Par définition donc, le vin n’est pas simplement naturel puisque l’art du vigneron est d’interrompre cette réaction naturelle au niveau de l’alcool. Sans l’intervention humaine du vinificateur, le vin n’est pas. En effet, en présence de ces fermentations, nous sommes face à un processus de décomposition par lequel le végétal redevient minéral. C’est pourquoi je m’étais permis d’appeler ce processus : processus de chaotisation.
Pour l’anecdote, certaines expérimentations biodynamiques cherchent une logique en choisissant des jours fruit pour les interventions importantes en vinification. Cela me parait de plus en plus inapproprié à la logique biodynamique car, si nous considérons la fermentation comme une chaotisation où le végétal redevient minéral, la logique serait de considérer le jour racine comme jour propice.
Mon intérêt pour la biodynamie s’est construit par l’observation du résultat qualitatif au niveau des vins dégustés en tant qu’amateur de vin, ensuite, ne voulant pas me laisser aller à des dérives trop ésotériques, par la volonté de marier recherche expérimentale et recherche fondamentale.
En tant que pur autodidacte, non conditionné par la norme universitaire, il a fallu, par mes petits moyens, que j’observe, comprenne et apprenne l’agronomie.
Lorsque l’on observe l’évolution des rendements en parallèle à l’évolution de l’extrait sec, très rapidement on se rend compte qu’agronomiquement on favorise la production de « pompe à flotte » (et flotte chère et de piètre qualité).
J’ai toujours regretté que nos gouvernants n’aient jamais eu l’originalité ou le culot d’obliger les légumiers ou les maraîchers à associer sur leur étalage le prix du gramme d’extrait sec à côté de celui au kilo.
Ainsi, nos braves défenseurs de l’agriculture plus raisonnée en rendement, mais avec un prix de revient plus coûteux, auraient pu tirer leur épingle du jeu.  Un abricot à 2€ pourrait avoir un prix au gramme d’extrait sec largement inférieur à celui de 1 €, le consommateur peut comprendre si on veut bien le lui expliquer.
Le produit agricole fragilisé issu de rendement exagéré est vite devenu la norme. Si nous prenons l’exemple de la profession viticole, certaines théories œnologiques sont basées sur des approches sécuritaires car partant du principe que la matière première est potentiellement fragile et donc carencée. Le vinificateur devient un « toubib » qui fait une médecine purement curative.
De nos jours, on voit des œnologues se rendre de moins en moins dans les vignes. Les normes analytiques les intéressent plus que le goût, les saveurs ou la texture. Le vinificateur est devenu trop pragmatique au détriment de sa créativité.
Qu’est-ce que la biodynamie apporte à nos vins ?
Bio = vie  -  Dynamie= en action
On utilise la force de vie par opposition à l’agriculture traditionnelle (herbicides, insecticides…) où les forces de mort règnent.
La logique de l’agriculture par la puissance de la mort arrive à ses limites car face à l’agression, à la mort, le nuisible doit lutter et s’adapter pour créer sa propre résistance. Ainsi, il est capable de muter pour apprendre à résister comme il est capable de muter pour accélérer sa reproduction et compenser les pertes dans son espèce.
Nous faisons des AOC parce que nous nous attendons à ce que dans le terroir : le climat (climat + millésime), le sol (pédologie + géologie), l’humain (tradition + talent) s’expriment.
Le minéral  se transmute en végétal par l’activité des micro-organismes présente autour de la racine. Ces oligoéléments, présents dans le raisin, vont influencer la flore levurienne indigène qui amènera la signature aromatique propre à son sol. Si on veut que le sol influence la partie du terroir, le vin, il faut bien respecter et encourager la vie. Pour cela, une des réponses est la biodynamie.

2ième Question :

Depuis votre arrivée à la tête de l’entreprise familiale en 1989, Michel, votre vignoble est passé de 80 à 300 hectares, vous êtes présent dans le Languedoc, les Coteaux d’Aix, Banyuls et jusqu’en Australie, où vous exploitez 70 hectares en joint-venture et où vous prévoyez d’en planter 230 de plus d’ici à cinq ans. Quel appétit ! Dites-nous ce qui vous anime Michel Chapoutier ? Dans la patrie du small is beautiful, des vignerons stars, où vous situez-vous ?

 

Réponse de Michel Chapoutier :

 « Lorsque j’ai rejoint l’entreprise familiale, mon grand-père était le propriétaire et mon père le dirigeant.
En 1990, cette entreprise était au bord du dépôt de bilan et j’ai eu l’opportunité de l’acquérir.
Je ne me considère donc pas comme un héritier étant donné que j’ai acheté cette entreprise et qu’il a fallu la ressusciter, la ranimer.
Ce qui m’exaspérait le plus, en tant qu’amateur de vin, était que le goût, la signature Chapoutier prenait le dessus sur la typicité de l’AOC. Je considérais que cela était un irrespect du consommateur à qui on proposait un AOC.
En effet, l’acteur dans le domaine du vin devrait savoir se subordonner à son terroir s’il veut revendiquer l’AOC.
Dans cet esprit, j’ai mis en place le système des sélections parcellaires avec, non pas l’ambition de faire le meilleur vin possible (la notion de meilleur est subjective, subordonnée au goût de l’acteur) mais la volonté de faire la meilleure photo du terroir. Nous considérons le millésime comme partie intégrante du terroir et nous n’allons en aucun cas essayer de le corriger (chaptalisation, acidification, levurage …). Nous ne sommes pas là pour juger si le millésime mérite d’exister ou non, donc quel que soit le millésime, grand ou petit, la sélection parcellaire naît. Ainsi, sur l’Ermitage, on se promène sur 4 terroirs différents en rouge et sur 3 terroirs différents en blanc. Avec 300 m de distance, où le climat, le cépage, la viticulture et la vinification sont strictement identiques. Seules la pédologie et la géologie varient. Nous voyons combien le sol, quand on le laisse parler, peut influencer le vin.
N’ayant pas les moyens financiers d’acquérir de nouveaux terroirs dans le nord de la Vallée du Rhône (qui étaient beaucoup plus chers), j’ai pu satisfaire ma curiosité et mon enthousiasme en devenant pionnier et en allant chercher des terroirs dont le prix à la parcelle ne reflétait pas le potentiel qualité. C’est ainsi que je me suis orienté vers le Tricastin, le Roussillon, l’Australie et le Portugal.
Je suis très attaché à notre philosophie de joint-venture car c’est un échange intellectuel et professionnel basé sur un équilibre 50 – 50. Là, les associés sont obligés de s’entendre, la notion de pouvoir et de la propriété est neutralisée. Il y a forcément une émulation intellectuelle et professionnelle lorsque deux passionnés s’associent pour créer un nouveau vin.
En fréquentant les milieux biodynamiques et biologiques, j’ai parfois été agacé par certaines attitudes un peu hostiles vis à vis de ma volonté de croissance. Trop souvent lorsqu’une entreprise a des  ambitions de croissance, elle est perçue comme méchamment capitalistique.
Si l’on veut que l’agriculture biologique et que l’agriculture biodynamique avancent, il faut obligatoirement s’appuyer sur l’aide de la recherche fondamentale. Les acteurs de ces agricultures ne doivent pas critiquer l’INRA, le CNRS ainsi que les entreprises qui peuvent dégager les fonds pour contribuer au financement de la recherche fondamentale.
J’ai voulu démontrer qu’une entreprise pouvait être florissante avec une ambition de croissance, tout en restant fidèle à sa philosophie de travail et à son exigence de qualité.
Nous avons un taux de personnel dans les vignes extrêmement important. Nous ne faisons aucun sacrifice sur l’apport en ressources humaines au niveau viticole et nous le compensons simplement par de l’investissement supplémentaire au niveau commercial. Ceci nous permet d’avoir le courage et le savoir-faire pour vendre nos vins au vrai prix.

3ième Question :

Vous êtes aussi, Michel, à Inter-Rhône, le chef de file des maisons de négoce, et vous siégez au Comité National de l’INAO en tant que représentant  du secteur du négoce. Comme dirait Berthomeau « un excellent positionnement » qui vous place à l’intersection des débats qui agitent ces dernières années le monde du vin. Quel regard portez-vous sur la dernière décennie ? Temps d’occasions perdues ou période de remises en cause ? Pour l’avenir, pensez-vous que les réformes en court et la nouvelle OCM vin vont nous mettre au pied du mur et nous permettre de redonner aux viticulteurs de certaines régions des perspectives ?

Réponse de Michel Chapoutier
 :

Pendant très longtemps, la fragilité économique de mon entreprise m’a obligé à toujours travailler avec un œil sur le compteur de la rentabilité, au risque d’une dérive purement matérialiste.
C’est pour cette raison que j’ai voulu rejoindre le travail collectif et afin d’utiliser la réflexion intellectuelle dans un esprit plus altruiste et collectif. Je me suis donc investi dans le négoce de la Vallée du Rhône. Pour moi, le négociant doit savoir acheter le vrai produit au vrai prix, le bon produit au bon produit. Je me suis toujours battu, et je continuerai à me battre, pour que le négociant ne soit plus ce professionnel qui achetait des produits de moindre qualité pour les mettre sur le marché. Plus le négociant aura des ambitions qualitatives et plus la filière de la production devra avoir le courage de mettre au rebut les vins qui ne méritent pas l’AOC.
Je pense que la Vallée du Rhône est sortie de la crise rapidement et sans trop de dégât au niveau de la production parce que le négoce a su travailler en collaboration avec la production pour financer un stockage tampon intermédiaire.
Je n’aime pas les gens qui revendiquent de manière légère ou de manière un peu trop rapide le libéralisme absolu en matière de vin. En effet, il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui un des gros problèmes de la filière viticole est une triche trop souvent présente.
Le libéralisme, à tout va, va simplement mettre sur la touche le viticulteur respectueux et consciencieux. Le viticulteur tricheur et peu scrupuleux (vignes éponges, surendement, raisins de vin de table qui arrivent par accident dans les zones d’AOC) aura su commercialiser habilement ses excédents. Ainsi, il pourra passer la période de turbulences grâce à son pécule frauduleusement constitué. Sans oublier que ce contrevenant contribue pleinement à l’effondrement des cours.
Dans cet esprit, quand je vois les orientations que nous prenons actuellement, je pense que nous avons enfin compris que l’AOC doit être une garantie de qualité mais aussi de revenu et non pas un acquis social où « parce que je suis dans une zone d’appellation, j’ai droit à ce label de qualité ».
L’export est un magnifique  débouché en matière de valeurs ajoutées mais malheureusement certains ont trop souvent la faiblesse d’utiliser l’export comme des marchés de déstockage à vil prix. Lorsque certaines maisons investissent en temps, en argent sur les marchés export pour créer des valeurs de référence des appellations supérieures à ce que l’on trouve sur la moyenne du marché domestique, il est dommage de voir arriver de nouveaux acteurs qui cassent ce travail historique en donnant des référentiels tarifaires déconnectés de toute logique économique. Attention, je n’accuse pas, je constate et regrette, car il faut reconnaître que cette attitude ou faiblesse est la conséquence d’une politique bancaire non adaptée à la profession du vin.
Au jour où j’écris, est discuté au parlement la loi de modernisation économique où, pour des raisons que je ne me permettrais pas de juger, on va de nouveau favoriser la guerre des prix. Ce sont nos acteurs à la base qui vont le payer.
On vendra les vins au moins cher et par conséquence on rémunèrera nos vignerons et nos coopérateurs de moins en moins. Puis ces derniers, qui ne seront plus correctement rémunérés, seront obligés de faire l’impasse sur certains travaux viticoles hautement qualitatifs pour survivre. Je crains que ces logiques ne nous emmènent dans une spirale descendante car si l’on croit augmenter le pouvoir d’achat en compressant les marges, à trop de se rapprocher du plancher, on risque d’y passer à travers.

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19 juin 2008 4 19 /06 /juin /2008 00:00

Comme vous le savez peut-être, j’ai un faible pour les journalistes du Figaro (cf François Simon http://www.berthomeau.com/article-20041799.html), et plus encore pour ceux qui sont critiques au Figaro-littéraire (ah ! le bloc-notes de Mauriac)  surtout lorsqu’ils sont, comme Sébastien Lapaque, des rebelles. Je n’ironiserai pas sur le rejeton du père Marcel, l’inénarrable maire de Corbeil-Essonnes, chasseur en 4x4 tourelle incorporée, ci-devant proprio du dit Figaro. Notre homme, Lapaque bien sûr, pas Dassault, vient de commettre une charge contre notre Président : « Il faut qu’il parte » Je cite les deux derniers paragraphes de l’opus :

 

«Aujourd’hui, la France est allée trop loin dans le reniement de ce qu’elle est pour que les choses ne reviennent pas tranquillement dans l’autre sens. Nous avions envie d’autre chose, mais nous ne savions pas quoi. C’était un désir un peu obscur et un peu sourd, c’était un pari idiot que nous avions fait de tourner la page. La provocation au futur est l’hameçon auquel nous avons mordu. Tout ce qui était ancien a paru diminué. Nous avons cru que l’instant, la vitesse, la fête, la transparence allaient nous rendre heureux.

Le cœur lourd, nous nous demandons comment nous avons pu laisser arracher tant d’années du milieu de notre vie, comment nous avons pu oublier ce que nous étions, comment nous avons pu laisser salir ce que nous aimions, pour un homme qui ne nous plaisait pas. »

 

Pire que des missiles de Rafale les écrits de notre Lapaque qu’est érudit en diable : y cause par rafales de citations ou de « comme l’écrivaient Bossuet, Aristote ou Montesquieu, très « France de  la pierre et du seigle, de l’apéro et de l’instit, du oui-papa, oui-patron, oui-chéri », grand-prêtre du tout fout le camp ma bonne dame : le bon pain, le bon vin et le black béret, éploré, transpercé de flèches notre Sébastien, on le sent prêt à prendre le maquis tout ça en cassant une petite graine sur le trottoir chez son pote Camdeborde, petit gargotier sis au Relais St Germain à côté de gars en Rolex et Ray Ban qui ne boivent pas que des vins d’irréductibles mais plutôt le 3ième vin de Latour, le château bien sûr, y z’ont laissé le Cayenne sur le trottoir et y pianotent sur leur Black Berry pour ne pas perdre une miette du CAC 40. Faut ce qui faut mon coco : plutôt une Gold Card que des Tickets Restaurant pour essorer la douloureuse. Bon je ne suis pas là pour critiquer ce pourfendeur intègre, j’ai acheté son livre, je l’ai lu et ça devrait suffire à son bonheur. Ce qui m’amène à chroniquer sur lui c’est que non content d’être un romancier, essayiste, critique littéraire notre plumitif cumulard est un « écrivin » reconnu, adulé, encensé par les Bobos et la fine fleur des amateurs, qui peut se permettre de commettre « Le petit Lapaque des vins de Copains » et nous offrir une virée « Chez Marcel Lapierre ».

Lapaque c’est le versant small in beautiful de la doulce France des vignes, bottes dans le terroir, nez dans les étoiles, faut pas gagner des sous ce n’est pas beau du tout, le bistrot ne ment pas, c’est l’anti-croskill par excellence http://www.berthomeau.com/article-20287518.html et http://www.berthomeau.com/article-20320269.html J’adore ! Perfusé aux vins des refusés il nous gratifie d’une de ces envolées qui ravira le dernier carré des résistants. Moi qui me contente de boire et d’apprécier Marcel Lapierre et ses frères, mais qui sait lire en creux les procès à charge, sans grandes nuances, où l’emphase à le petit côté bodybuildé des vins dénoncés, je trouve la part de mépris, de ce type de réquisitoire facile pour les vignerons des 99% restant, un peu lourde, indigeste et totalement contre-productive. Sébastien Lapaque se fait plaisir, grand bien lui fasse mais, en dépit de son ripolinage du passé, il devrait savoir et comprendre que, depuis le haut de sa chaire, tel un prêcheur stigmatisant les pécheurs, ses mots ne tombent que dans les oreilles ravies des convaincus, les mécréants eux, ils s’en tamponnent la coquillette. Mais après tout c’est sans doute ainsi qu’on recueille les honneurs du Goncourt et qu’on n’a pas besoin, comme l’écrivait ce pauvre Gaston Chaissac mort dans l’indigence, de chercher un éditeur pour délivrer ses impérissables messages…

 

Je vous propose donc l’ouverture du « Petit Lapaque… » avec 2 coupures : celles sur les copains du Sébastien et celle, très comique, sur le vocabulaire de la dégustation. Je dois prévenir les âmes sensibles : la vision « lapaquienne » du monde du vin c’est l’abomination de la désolation, la déferlante des barbares, la grande trouille des « homoncules » qui adorent jouer à se faire peur. Attachez vos ceintures ! Moi je vais me faire une petite embeurrée de beurre salé avec 2 carreaux de chocolat bien noir (faut que je fasse vite avant que les bonnes choses ne soient rayées de la surface du globe…)

 

« Une étrange rumeur court de chai en chai, de cave en cave, de vignoble en vignoble. Faite d’approximations et de considérations commerciales hasardeuses, gonflée par des chiffres farfelus, elle est en passe de devenir un nouveau lieu commun. Une idée reçue qu’on entend entre la poire et le fromage dans la France d’en haut, au comptoir du café du Commerce dans celle d’en bas. Gustave Flaubert se serait fait un plaisir d’en ciseler l’énoncé avant de l’intégrer à son dictionnaire. »Vin : pâtit en France de classifications trop compliquées. » Il suffit de tendre l’oreille. »On n’y comprend rien ! » radotent les Bouvard et Pécuchet du drinkement correct. À défaut de savoir choisir du vin, ces naïfs se raccrochent à l’appellation bordeaux comme à une bouée de sauvetage. Car, celle-ci, ils refusent qu’on la leur enlève, et tant pis si elle est trouée. Pour le reste, ils sont prêts à faire table rase du passé.  « Trop d’appellations, trop de cépages, trop de climats, trop de millésimes, trop de terroirs… » Leur tête en bourdonne, comme lorsqu’ils se réveillent après avoir abusé de vin chargé en souffre, en sucre ajouté, en acide tartrique, en saletés et en chimie.  « Simplifiez-nous tout ça ! » supplient-ils… « Trop de bouteilles, trop de vignerons, trop d’étiquettes nouvelles, trop d’insectes dans les vignes, trop d’étoiles dans le ciel…» On attend le jour où ils exigeront un vin mondialement uniforme conditionné en canettes aluminium (...)

Nous en seront là lorsque nous serons résignés à boire des néovins de cépage, technologiquement parfaits, simples euphorisants destinés à embrumer nos cerveaux pour nous aider à supporter l’impitoyable monde moderne. Pourquoi d’ailleurs ces breuvages seraient-ils encore fruits de la vigne, soumis aux intermittences du ciel, aux caprices du végétal et aux humeurs des hommes ? La viticulture industrielle pourra demain produire des vins hors-sol, avec trois récoltes par an sous serre en Chine ou en Australie. Après-demain, des arômes de synthèse, des levures sèches et un peu d’alcool blanc suffiront à transformer un jus de raisin pasteurisé en grand cru classé. Vous souriez ? Nous y sommes presque.

Qu’on se rassure. Ce presque est tout. Il est le gage de la liberté de vignerons décidés à retrouver ce qui était perdu. Ou à s’obstiner dans leur façon exceptionnelle de travailler. À la fois une avant-garde, un dernier carré, une réserve d’élite. Et surtout la promesse de toutes les prochaines fois (...)

Comparé aux volumes énormes produits par les zélateurs de la religion de l’abondance industrielle, la production annuelle de ces viticulteurs paraîtra chiche. Admettons qu’ils soient 500 en France. Ils exploitent tous des domaines à taille humaine, sans avoir la prétention de concurrencer les wineries californiennes. L’ensemble de leurs parcelles représente peut-être 1% du vignoble français. Le paradoxe est que c’est dans ce « pour cent » que s’est réfugiée la variété des vins français, leur infinie complexité. Les cépages, les terroirs, les cultures, les noms de villages que l’on a envie de réciter comme un poème… Au moment où certains vignerons, appliquant à la lettre les leçons de leurs professeurs, se sont mis à produire des vins uniformes, concentrés et standardisés par des levures chimiques qui tuent leur potentiel aromatique, une volée d’irréductibles ont eu l’audace de faire la pari de la variété.

Oui, le vin c’est compliqué. Oui, c’est difficile de s’y retrouver. Oui, il faut apprendre à le connaître. Qu’on songe au vocabulaire de la dégustation (…)

Je n’ose pas le croire. Je ne peux pas me résoudre à voir disparaître cet émouvant lieu de mémoire qu’est le vin en France, avec ses histoires, ses légendes, ses usages. D’où cette théorie du 1%. Dans la grande bourrasque qui secoue aujourd’hui le monde du vin, une poignée de vignerons ont ouvert la voie. Tournant le dos à ceux qui produisent des vins gonflés, boisés, bodybuildés en espérant décrocher une note supérieure à 90/100 dans le Guide Parker, ils ont redécouvert l’antique description d’Olivier de Serres, qui recommandait, dans son Théâtre d’agriculture et ménage des champs (1600), d’employer et de cultiver les terroirs selon leurs diverses qualités, situations et climats ». Comment n’y avoir pas songé plus tôt ? C’est chez ce gentilhomme campagnard, agronome, huguenot amoureux su Vivarais, que résidait la sagesse. Non pas chez les winemakers qui rêvent d’une viticulture radicale capable de transformer l’arome des vins fins en cavalerie industrielle, avec poivre et cassis, chocolat et vanille à tous les services… Et plus si affinités !... Ceux qui parcourent le Guide Parker comme on lit l’Almanach Vermot – pour s’amuser à peu de frais – se souviennent des notes de dégustation où il est question de « monstres », d’arômes de « boîtes à épices » et même de « ketchup »… Certes, monsieur Parker, mais de quelle marque de ketchup ? N’en jetons plus. »


Tout à fait d'accord : n'en jetez plus Sébastien Lapaque je vais mal digérer mon embeurrée... 

 

 

 

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18 juin 2008 3 18 /06 /juin /2008 00:00

La Birmanie, sa dictature, ses généraux, son malheur permanent, est à nouveau rangée au rayon des dictatures oubliées par le grands médias qui n'aiment que les urgences humanitaires. C'est plus vendeur que le malheur au jour le jour. Alors je vais vous dire ce matin ce que j'ai sur le coeur depuis que ce pays a été frappé par la désolation...

Quand je vois plastronner tous ces hommes « forts », arborant des uniformes militaires tapissés de barettes et constellés d'étoiles, ployant sous les médailles comme des sapins de Noël, qui tiennent sans partage les rennes du pouvoir civil, j’enrage : « Combien de batailles contre l’ennemi de l’extérieur ont-ils gagnées ces galonnés d’opérette ? »

Aucune !

Clônes grotesques du général Alcazar ou du général Tapioca de Tintin et Milou, à part qu’eux ils font tirer à balles réelles sur le seul ennemi qu’ils connaissent, celui de l’intérieur, leur propre peuple. La légalité de leur pouvoir ils la puisent de la seule force des armes qu’ils pointent, sur ceux qu’ils disent gouverner, pour mieux les  maintenir sous leur joug.

Qui les a fait Roi ?

Ni Dieu, ni le peuple, ils sont illégitimes.

Face au spectacle affligeant de la junte birmane sacrifiant sa population meurtrie  à ses délires paranoïaques ce matin, j’en ai marre, je sature. Alors honteux de mon impuissance je tire la sonnette d’alarme et je crie au contrôleur : « arrêtez le monde, je veux descendre… »

 

Comme y’a pas de contrôleur dans ma rame, et qu’elle continue de tourner imperturbablement notre foutue terre, même si elle ne tourne pas bien rond dans sa tête, qu’elle perd vraiment la boule cette mappemonde bigarrée, qu’elle est en surchauffe, gaspilleuse en diable, insoucieuse des lendemains, le cul posé sur ma banquette, je continue à contempler les images de notre Terre, impuissant.

 

Ainsi va le monde me diront les blasés. Que pouvons-nous faire ?

 

Certes pas grand-chose sauf d’entretenir en nous un sentiment de révolte, de cultiver le mépris, de ne pas détourner le regard de ces peuples asservis, de ne pas applaudir les  « nouveaux Daladier »  qui ne nous proposent que de la lâcheté au nom de la défense de nos intérêts économiques.

 

Rappelons-nous, ce n’est pas si vieux.

 

Les défricheurs

 

Notre XXième siècle fut riche en dictateurs en uniformes. Leurs régimes, totalitaires, adoraient les uniformes, les bannières, les défilés et leurs milices paramilitaires exhibaient des accoutrements grotesques.

Benito fut le précurseur avec ses chemises noires et ses faisceaux qui donneront à la peste brune son appellation : le fascisme, et avec Adolf, le petit caporal, ils iront se faire la main en Espagne, pour donner la victoire au falot Francisco, bedonnant général au calot ridicule qui saura gérer d’une poigne de fer les lendemains de la chute de ses encombrants alliés.

Pendant cinq longues années les bruits des bottes bien cirées des Obergruppenfhürer, des Brigadefhürer, des Oberfhürer, des Standartenfürer, des Obersturbannfhürer, des Hauptsturmfhürer, vont faire trembler le monde libre et les uniformes impeccables de cette horde noire dirigeront l’entreprise d’extermination la plus monstrueuse. La guerre froide permettra de recycler les compétences de beaucoup de ces professionnels de la torture et de la mort.

Au Japon, l’empereur Hiro Hito et la caste militaire caricaturale, entraîneront ce pays dans une folle barbarie, avant de céder sous le feu nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki.

À Yalta, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt sont en civil, le père Joseph, lui, arbore son uniforme de généralissime de l’Armée Rouge.

Et pendant ce temps-là, chez nous, un vieux Maréchal se faisait remettre les clés de la Gueuse par des parlementaires désemparés, et déclarait faire don de sa personne à la France.

Les libérateurs 

Par bonheur, un général avec deux petites étoiles toutes neuves relevait le gant et je dois le reconnaître que ce de Gaulle avait l’uniforme modeste, minimaliste. Plus politique que chef de guerre, l’homme avait du panache et ce qu’il faut d’intransigeance pour imposer la voix de la France aux Alliés.

L’armée américaine, avec ses débarquements sur nos côtes, imposait son approche technicienne de la guerre et ses officiers affichaient une décontraction vestimentaire qui rompait avec la tradition des culottes de peau du Vieux Monde. D’une certaine manière, ils allaient, après la déroute de 1940, réhabiliter aux yeux de beaucoup de Français les militaires.

 

Bref, au sortir du 2d conflit mondial, les militaires alliés sont des libérateurs et la société internationale naissante fait que nos parents se prennent à rêver, un bref instant, en un monde pacifié.

 

Les  héritiers

 

Les conflits coloniaux vont redonner des couleurs aux culottes de peau :

- l’Indochine, où l’Amiral D’Argenlieu nous embourbera jusqu’au désastre de Dien Ben Phu ;

- l’Algérie, où le pouvoir civil de Guy Mollet confiera aux militaires, Massu, les pleins pouvoirs pour faire le sale boulot de la bataille d’Alger et où un quarteron de généraux : Challe, Salan, Jouhaux et Zeller, qui semblaient tout droit sorti d’un mauvais film des années 50, ouvrira les vannes des exactions de l’OAS.

 

La guerre froide va impulser le surarmement des deux empires et alimenter de multiples foyers de guerre ou de tensions : la Corée, le Vietnam, l’Angola et beaucoup de pays africains, des luttes de libération en Amérique du Sud, avec Cuba pour modèle, de conflits endémiques au Proche-Orient entre Israël et ses voisins.

 

Dans la deuxième moitié du XXième siècle, la caste militaire peut toujours croire en un « bel avenir » et faire tourner le complexe militaro-industriel à plein régime. Peu ou prou, cette grande peur mutuelle des 2 blocs, entretenue, enfante une flopée :

- de dictateurs galonnés, pourvus de lunettes noires : le chilien Augusto Pinochet, l’argentin Jorge Raphaël Videla, le Paraguayen Alfredo Stroessner, le polonais Jaruzelski



















- de dictateurs libérateurs comme à Cuba où le leader Maximo, Fidel Castro, en battle-dress, uniforme camouflé et casquette de simple troupier s’incruste et défie son grand voisin avec l’aide des russes ;

- de fantoches : en Ouganda avec le Maréchal Amin Dada… en Centre-Afrique avec l’ex-sergent de l’armée française Jean Bedel Bokassa autoproclamé empereur…

- de dictateurs « socialistes » comme en Algérie, avec l’ascétique général de l’ALN Houari Boumediene qui va mener son pays, avec la caste des militaires, à la ruine et à la sauvagerie islamiste…

- de dictateurs « populaires » avec bien sûr, l’ami de la France, Saddam Hussein – je ne dresserai pas ici la liste de ceux qui voyaient en lui le grand chef d’un Irak laïc, ce serait ravageur – qui gazait son peuple et humiliait ou massacrait ses opposants.

J’en oublie, bien sûr, les Hafez el-Assad, Kadhafi, Mobutu, Charles Taylor, Ceausescu, Pol Pot – ces deux derniers sans uniforme connu - et bien d’autres moins people.

 

Par bonheur, la mode des militaires au pouvoir a refluée en Amérique du Sud, elle perdure en Afrique, et des poches de dictature d’anciens satellites de l’ex-URSS résonnent encore du bruit des bottes.

Les travestis

Reste les stigmates du communisme asiatique : la Chine bien sûr, la Corée du Nord, le Vietnam et, hors tout, la Birmanie. Dans ces pays, l’armée est l’héritière d’une armée aux pieds nus, « populaire », qui a pris le pouvoir au nom du peuple et où, rien ne ressemble plus à un civil qu’un militaire et vice-versa. Dans les allées du pouvoir, en Chine, la caste qui tient le pays sous sa férule maquille les brèmes, elle joue à merveille de la compréhensible fierté du peuple chinois de voir sa patrie à nouveau considérée comme un grand pays. À Tiananmen ce sont les chars qui ont fait face aux étudiants et l’appareil de contrôle policier tient le pays. Alors, dans nos beaux pays démocratiques le syndrome Munichois reste toujours de mise vis-à-vis des dirigeants chinois : les réalistes, ceux qui font des affaires, ceux qui n’en ont rien à foutre, prônent l’à plat ventrisme et la lâcheté comme au bon vieux temps de l’ami Saddam ou du shah d’Iran. On raille les droitsdel’hommiste mais, entre nous, je propose à tous ceux qui font litière des libertés, d’aller faire un petit stage au quartier, dit des VIP, de notre prison de la Santé pour goûter les charmes de la privation de liberté pour délit d’opinion. Le réalisme des relations d’État à État n’exclut en rien la fermeté. Les pouvoirs forts ou totalitaires ne respectent que les forts. Soyons-le, sans ostentation, ni discours moralisateur, simplement.

 

Kang Xioguang, membre de l’académie des Sciences sociales de Pékin

 

« De toutes les civilisations anciennes, il n’y en a qu’une qui ait une véritable vitalité aujourd’hui ! Une seule qui connaisse une telle expansion et qui, peut-être un jour, dominera le monde : c’est la Chine »

 

On ne saurait être plus clair. C’est dit avec une tranquille assurance dans le film de Jonathan Lewis : « Chine : derrière la Grande Muraille » qui nous plonge dans les coulisses de la réussite chinoise.

 

En guise de conclusion

 

« Tu ne vas pas nous faire tout un fromage de tes histoires chinoises coco : une petite robe à deux balles de chez H&M, des grolles à trois francs six sous de chez Carrefour, mon portable, mon baladeur, mon zizi gougou pour presque rien du tout ça vaut bien le coup que nous baissions notre pantalon…" Bon, alors : Vive la Wall Martisation ! Comme le grommelait Daladier acclamé à sa descente d’avion au Bourget, au retour de Munich : « Ah ! Les cons… »   

 

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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 00:07

 

Transgresser ! Au temps de mes culottes courtes vendéennes, nous ne fumions pas la moquette mais, sous le contrôle du clan des femmes et de ses alliés : curé, instituteur en soutane, grenouilles de bénitier et autres forces supplétives, notre principale transgression consistait à fumer en douce. Avant de pouvoir accéder aux P4, les fameuses Parisiennes vendues en paquet de 4 disponibles chez l’unique buraliste de la Mothe-Achard, le père Simon, mais inaccessibles car l’homme à la carotte nous aurait cafardé, les frères Remaud et moi nous nous étions rabattus sur une denrée disponible dans les champs environnants : la barbe de poupée de maïs. Nous la faisions sécher au soleil puis nous la roulions dans du papier kraft. Redoutable ! Acre ! Un dimanche nous avions poussé la provocation jusqu’à griller nos cigarettes d’un 3ième type devant nos mères sous la justification très écologique pour l’époque : la fin des années 50, « que c’était naturel… » Madeleine et Berthe stupéfaites par un tel argumentaire nous laissèrent griller nos cigarettes de maïs.

Alors vous comprendrez qu’à Nantes, rue de Santeuil, tout près du passage Pommeraye cher à Jacques Demy, face à l’imprimerie du quotidien « Presse Océan », sur le coup de 2 heures du matin, nous refaisions le monde en mangeant des œufs durs arrosés de ballons de rouge et nimbés de l’épaisse fumée de mes Boyard maïs. Record du monde de la nicotine : 2,95 mg, un must inégalé, comme l’auraient dits les fêlés de la Gauche Prolétarienne : un trait d’union avec les larges masses. C’était avant mai 68 et les linotypistes grillaient plutôt des Gitanes blanches. La Boyard maïs, je ne le savais pas à ce moment, étaient l’apanage des intellos : le photographe Brassaï qui mesurait son temps de pause au temps de consomption de sa Boyard et de l’emblématique Jean-Paul Sartre qui, selon Annie Cohen-Solal s’envoyait en une journée : « Deux paquets de cigarettes — des Boyard papier maïs — et de nombreuses pipes bourrées de tabac brun ; plus d'un litre d'alcool — vin, bière, alcool blanc, whiskies, etc. — ; deux cents milligrammes d'amphétamines ; quinze grammes d'aspirine ; plusieurs grammes de barbituriques, sans compter les cafés, thés et autres graisses de son alimentation quotidienne. »
Je n’ai jamais eu une grande sympathie pour JP Sartre, surtout le Sartre du tonneau de Billancourt qui, comme l’écrit Morgan Sportès dans Ils ont tué Pierre Overney, « post festum, donnait des leçons de résistance, une résistance à laquelle il n’a jamais participé au demeurant, sauf dans son imaginaire et celui de son fan-club »  mais lorsque la BNF, sur l’affiche et le catalogue de la commémoration du centenaire de sa naissance, fait disparaître la boyard, là je sors mon révolver. « Une regrettable erreur, explique la directrice générale de la BNF », Agnès Saal. « Ce serait d'ailleurs contre notre mission patrimoniale de modifier un document », ajoute-t-elle. Erreur mon cul, puisque cette gente dame reconnaît qu'il était impossible pour les organisateurs de placarder dans le Tout-Paris des affiches d'un Sartre fumant, loi Evin oblige. « Lorsque nous avons choisi cette photo, elle était déjà sous cette forme. C'est-à-dire sans le spot sur lequel Sartre s'appuie et... sans cigarette », affirme Agnès Saal qui plaide l'innocence.

 

Pour lutter contre l’hypocrisie ambiante j’ai donc décidé ce matin de vous offrir une galerie de portraits de personnalités à la cigarette non censurés. Pour ne pas encombrer votre messagerie j'ai aussi publié ce jour : Portraits avec clope : que du beau monde où vous pourrez compléter la galerie ci-dessous (pour ce faire allez dans la rubrique articles récents et cliquez sur le titre indiqué ci-dessus)...

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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 00:01

 

 

C’est une histoire vraie comme on n’en vit plus dans notre vie bien propre et bien sage. Elle a pour décor la crèmerie-restaurant Chez Rosalie, au 3 rue Campagne Première. C’était l’âge d’or du Montparnasse des artistes, Rosalie Tobia, une romaine, qui au temps de la splendeur de ses appâts fut le modèle favori du maître des pompiers, le peintre Bouguereau, l’âge venant, s’épaississant, a acquis pour 45 francs* une petite crèmerie où elle installe 4 tables et ce qu’il faut de tabourets.

 

La Rosalie, dure au labeur, a du cœur, n’aime pas les snobs et leur dit, s’emporte facilement pour redescendre aussitôt, prend parti et a un faible pour Amadeo Modigliani. Entre eux deux c’est toujours la commedia qui vire souvent à la tragedia. Bref, son Osso Bucco, sa lasagne al forno, ses tagliatelles et ses vins : barolo, valpolicella, frascati, lambrusco, chianti, le tout à petits prix, sont connus dans le monde entier. Rosalie est la madone des artistes dans la dèche et, dieu sait, qu’ils sont légion dans cet état car comme le lui dit Modigliani « un artiste ne peut gagner sa vie. Il peint… Le reste ? Pfutt ! Est-ce qu’on sait ? Vois. » en lui présentant une superbe étude de nu : Commediente l’Amadeo…


 

 

Donc, un beau jour, un jeune type barbu aux joues creuses, déjà bien éméché, pousse la porte de Rosalie. Il s’enfile trois verres de vin rouge, les paye, puis demande qu’on aille lui acheter des « caramels de couleur » * chez le marchand de couleur voisin. On s’exécute. Il les mets dans sa bouche et quand ils sont à point, bien mous, il se met à peindre directement sur le mur des esquisses de Montmartre. L’artiste c’est Maurice Utrillo surnommé par les poulbots de Montmartre pour son goût immodéré de la boutanche : Litrio.

 

Sur les entrefaites, Modigliani entre chez Rosalie. L’estime des deux peintres est réciproque : ils tombent dans les bras l’un de l’autre et entament des libations vineuses. Les bouteilles descendent sans que les deux larrons daignent mettre la main à la poche. Rosalie s’inquiète, demande son dû et de guerre lasse les prie d’aller cuver leur vin ailleurs. Litrio balbutie pour se dédouaner «  regardez ce que je viens de vous peindre sur votre mur » et reçoit en retour une volée de bois vert « je ne vais pas découper le mur pour payer mon vin » éructe-t-elle. Rosalie se déchaine en exploitant toute la palette du vocabulaire d’une matrone du Trastevere. Pendant ce temps les deux maîtres se font assaut de compliments : « le plus grand peintre c’est toi » « Non, c’est toi » pour en venir aux mains et tout casser dans la crémerie de Rosalie.


 

 

Les pandores en pèlerine, alertés par le souk des deux compères, ramènent leur tarin et les menacent de les embarquer au commissariat de la rue Delambre. Litrio, en dépit de sa vinosité avancée, trouve la force de bredouiller le sésame des artistes en perdition : « Lé-on Za-ma-ron » Les hirondelles se font alors clémentes.


 

Mais, me direz-vous, qui est Léon Zamaron ?

 

 

Accrochez-vous à la rambarde, ça va vous faire un choc : c’est le préfet de Paris. Grand amateur d’art et collectionneur, il est l’ami des peintres et vient en aide aux artistes étrangers en situation irrégulière – bon je ne vous fais pas un dessin, imaginez simplement le Préfet de Police Gaudin – On le voit souvent à la Rotonde et les murs de son bureau à la Préfecture témoignent de leur reconnaissance : Soutine, Modigliani, Utrillo, Chagall, Foujita, Valadon… tous les grands de l’École de Paris…

 

 

Autre temps, autres mœurs, loin des interdits, alliance merveilleuse du génie et d’une vraie vie que l’on vit, dure mais chaleureuse, tumultueuse et fructueuse, bariolée et incandescente, où un représentant de la République, emblème de l’ordre public appliquait avec bonheur nos trois mots chéris : Liberté, Égalité, Fraternité…


 

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