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24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Marie je t'aime ! Pense aux femmes de marins...(25)

Marie avait dû différer son départ pour Yeu afin de régler son dossier universitaire. Elle ignorait que Benoît s'y trouvait déjà. Au téléphone il lui racontait des bobards, officiellement il faisait la moisson avec mon père ce qui expliquait qu’elle ne pouvait la joindre que tard dans la soirée. Il piaffait d'impatience alors pour se calmer, sous la lune, il allait en compagnie d'Achille, se jucher sur l'une des tours du vieux château, face à l'océan pour échafauder le scénario de ce que serait leur première journée ensemble sur l'île. Benoît avait prévenu Jean, ce vieux gauchiste avait ronchonné, sans doute un peu jaloux de cette future rivale. Les journées étaient bien remplies, l'affaire tournait bien. Le plan de rigueur, suite à l'incident des enchères, portait ses fruits. Ils allaient pouvoir de nouveau claquer un peu de fraîche. Benoît se découvrait expert dans le maquillage de comptes, il ne savait pas encore que ça lui servirait dans une autre vie, plus glauque. Ce qu’il préférait dans son turbin c'était chiner et livrer. La chine c'est l'art d'enfumer le gogo, de lui faire accroire que certaines de ses petites merdes ont de la valeur, de bien les payer, pour mieux le rouler dans la farine en y incluant la seule pièce de valeur. Jean, à qui on avait toujours envie de donner deux balles pour qu'il se fringue en un peu mieux qu'une cloche, était un maître. Benoît de délectait de ses manœuvres sournoises, surtout chez les vieilles peaux permanentées.

 

Pour les livraisons ce qui le fascinait c'était les intérieurs de leurs client, Benoît découvrait, chez ces gens-là, l'extrême élégance du beau niché derrière les modestes façades chaulées des petites maisons îliennes. Loin de l'ostentation des villas de la Baule, cette gentry de gens fortunés, cultivait le simple et le bon goût. Jean excellait là aussi. Ils des heures à converser avec eux, autour d'un verre de Muscadet ou de Gros Plant. Jean était des leurs. Lui à chaque visite, n'arrivait pas à sonder la profondeur du fossé culturel qui les séparait. C'était affreux, Benoît se découvrait ignare. Déjà, avec le père de Marie, face à ses toiles, en l'écoutant, il s’était senti tout nu, mal équarri, un fils de paysan. En d'autre temps, c'est-à-dire avant l'irruption de Marie dans sa vie, il se serait rué sur des livres. Goinfré. Gavé comme un canard gras pour étaler sa culture toute fraîche. Là, à sa grande stupéfaction, il se contentait d’écouter, de s'imprégner. Après le dîner, en sirotant des bières, Jean, avec force de digressions, ajoutait des couches aux strates du jour. Parfois, au téléphone, avec Marie, Benoît devait réfréner mon envie de lui parler de ses découvertes.

 

Quelques avant le 14 juillet, enfin, Marie lui annonça qu'elle partait pour l'Ile d'Yeu. « Viens me rejoindre pour le week-end du 14 lui disait-elle... »

 

- S'il fait beau ma belle ça va être dur. La moisson n'attend pas...

 

- Moi je t'attends. Tu me manques...

 

- Alors j'y serai.

 

L'ambiguïté de sa réponse lui plut. Marie était aux anges. Benoît ajouta une touche de mystère «c'est dit nous y serons...

 

- Tu ne viens pas seul ?

 

- Surprise ma belle...

 

- Une vraie ?

 

- Une énorme !

 

- Une bonne ?

 

- Tu verras petite curieuse...

 

- Un petit indice pour te faire pardonner...

 

- Me faire pardonner quoi ?

 

- Ton absence...

 

- Alors pas de problème petit cœur ma surprise est à la hauteur de ton pardon.

 

- Dis-moi ?

 

- Je t'aime ! Pense aux femmes de marins...

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H, son tuyau de pipe entre ses dents et tout à trac il déclara à Benoît que « le problème c'est que c'était des enchères à l'américaine... (24)

Ils étaient les seuls brocanteurs de l'île. Dès le premier jour, Jean le présenta comme son associé aux voisins et aux clients. Située en bordure de la route qui mène de Port-Joinville à St Sauveur, au lieu-dit Ker Chalon, la « Ferme des 3 Moulins », bâtisse pourvue d'un étage et de dépendances, n'usurpait pas sa dénomination : ça avait été, au début du siècle, une des rares fermes de l'île. Elle était entourée par trois Moulins transformés en résidence de vacances. Le magasin occupait tout le rez-de-chaussée, trois pièces, et Jean couchait dans l'une d'elle, dans un lit à colonnes partie intégrante du mobilier proposé à la vente. Ce lit, qu’ils déclaraient toujours en voie d'être vendu, intriguait les acheteurs. Un jour, las de cette réponse, Benoît improvisa une histoire qui ravit ses interlocuteurs. Il y était question d'une nuit de tempête, du père de Jean parti accoucher la femme du sacristain de Port-Joinville, de la mère de Jean, elle aussi enceinte, et qui, seule, la cuisinière étant au chevet de son père à St Sauveur, mit au monde ce même Jean, dans ce grand lit en noyer. Jean trouva ça très drôle mais il lui dit, sur un ton pour une fois très sérieux, « ne dis pas ça à mon père… » Bourgeois un jour, bourgeois toujours.

 

Benoît occupait le grenier qui servait tout à la fois de cuisine, de salle d'eau et de salle à manger. À la tête de mon lit un petit coffre-fort contenait la fortune du magasin. Foin des exigences comptables et fiscales ils y mélangeaient les recettes du magasin, leurs dépenses domestiques, les achats de meubles chinés, l'argent de poche de Jean et, bien sûr, le salaire de travailleur au black de Benoît. Chaque matin, le père de Jean venait à pied leur rendre visite. Achille, le chien, courrait à sa rencontre. Jean, tel un gamin, trouvait toujours le moyen de s'éclipser. Le vieil homme s'asseyait dans un fauteuil et Benoît lui rendait compte de leur activité, au début très honnêtement, puis, après l'incident des enchères à l'américaine, en maquillant la réalité tel un caissier de la mafia.

 

Ce cher Jean avait fait des siennes. Près de la ferme des 3 Moulins, une association restaurait une petite chapelle et, pour financer les travaux, son président, un officier de la Royale à la retraite, mettait aux enchères des tableaux offerts par la colonie des peintres en villégiature sur l'île. Ce soir-là Benoît avait envie de dormir. Marie lui manquait. Jean, de mauvaise grâce, se rendit seul à la vente. Dix fois, avant de partir, il lui répéta « Tu comprends, je suis obligé d'y aller pour faire plaisir aux notables, mais, je t'assure, je n'achèterai rien. La peinture ce n'est pas mon truc. D'ailleurs, rien que pour voir leurs têtes, tu devrais m'accompagner, nous rentrerons aussitôt... » Une telle insistance aurait dû lui mettre la puce à l'oreille mais, fatigué par sa journée de ponçage de meubles, il ne céda pas.

 

Autour de minuit, alors qu’il dormait comme un bienheureux, un flot de lumière, des grommellements sourds et un bruit de verre le tirait du sommeil. Jean, attablé face à une bouteille de Cognac bien entamée, semblait foudroyé. Redressé sur son céans Benoît l'interpella avec ménagement « Allez, ne fait pas l'enfant, montres-moi le tableau que tu as acheté ? » En guise de réponse il eut droit à des borborygmes renifleurs accompagnés d'une salve ininterrompue d'allumettes craquées et sitôt éteintes. Ce devait être grave alors Benoît se leva en se disant qu’il allait lui falloir jouer serré. Une petite faim le tenaillait. Il prépara des pâtes. Pendant qu'elles cuisaient, sans me soucier de Jean qui alternait apathie et excitation, Benoît  disposa les couverts et ouvrit une bouteille de vin rouge. Un premier signe de retour à la normale le conforta dans sa stratégie : Jean venait enfin d'allumer sa pipe, elle se mit à grésiller doucement. Après avoir servi les pâtes et empli leurs verres il s’assit face à lui. Ils mangèrent en silence. Jean le rompit. « C'est affreux ! Quand je pense que cette superbe petite marine, un bijou, va se retrouver au-dessus du buffet Henri II de Turbé le quincaillier... »

 

- Ce n'est que ça qui te met dans cet état ?

- Oui !

 

Benoît respira d'aise.

 

- Y'a pire que ça, non...

- Pourtant j'ai mis le paquet.

- Combien ?

- Dans les 8 à dix mille...

- Tu t'es arrêté à temps. C'est mieux comme ça.

- Non j'aurais dû aller au bout !

- Ce n'est pas vraiment dans nos moyens.

 

Un silence s'installa. La mèche de Jean flottait au-dessus de son regard vitreux. Il descendit son verre de rouge. Fit claquer sa langue. Renfourna son tuyau de pipe entre ses dents et tout à trac déclara à Benoît que « le problème c'est que c'était des enchères à l'américaine...

 

- C'est quoi cette engeance ?

- Tu couvres en liquide à chaque surenchère...

 

L'étendue du désastre lui sauta à la gueule, dans un souffle Benoît murmura « Alors t'as claqué 8 à dix milles balles pour des nèfles... » Jean opina en affichant la tronche contrit d'un gosse pris les doigts dans le pot de confiture. 

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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H, Les marins de l’appelait le « marchand de vermoulu » militant au PSU, pacifiste, son sens des affaires consistait à savoir acheter. L'argent ne représentait rien pour lui (23)

Aussi bizarre que ça puisse paraître, Benoît qui était né à quelques kilomètres de la mer n'avait jamais quitté la terre ferme sur un quelconque bateau. L'avion, n'en parlons pas,  en ces années-là voyager était un luxe. À l'embarcadère de Fromentine, face à l'île de Noirmoutier, il découvrait un  bateau propret, tout blanc, « la Vendée ». Les marins y embarquaient victuailles et fournitures entassées sur des palettes. Ils chargeaient aussi quelques voitures. Sur la jetée de bois, tout un petit monde de vacanciers, d'îliens, de passagers d'un jour se pressaient. Tout était allé si vite, Benoît n'en revenais pas.

 

Au téléphone avec Marie il était resté évasif, lui faire la surprise, aller la cueillir à son arrivée à Port-Joinville serait un vrai bonheur. Pour l'heure il se laissait aller à imaginer l'accueil de celui qu’il devait assister. D'une manière très étrange ils n’avaient eu aucun contact. Au téléphone c'était son père, médecin de l'île, retraité, qui l'avait sondé. Plus exactement, l'homme, policé et courtois, expliqua à Benoît que Jean, son fils, avait besoin d'une sorte de tuteur. Quelqu'un qui tienne les comptes, fasse les courses, la cuisine, assure en gros l'intendance générale du magasin de brocante de la Ferme des 3 Moulins. De prime abord étonné c'est avec un réel enthousiasme qu’il avait accepté les conditions proposées.

 

Son arrivée à Port-Joinville, sous un ciel si bleu, un air tendre chargé de bouffées de senteurs fortes, resta pour lui l'un des moments forts de sa vie. Jean Neveu-Derotrie était le sosie de Jacques Tati sans l'imperméable. Sa garde-robe se résumait en trois pantalons de tergal gris, deux chemises nylon blanches et une paire de sandales de plastic blanc. Mèche sur les yeux, pipe éteinte au bec, flanqué de son chien, appuyé aux ridelles d'une camionnette C4 il tendit une main ferme et chaleureuse à Benoît. L'homme était merveilleusement loufoque, cultivé. Au bar de la marine il lui compta son histoire de rejeton d'une famille où l'on était médecin ou dentiste  de père en fils. Lui s'était fait visiteur médical. Il sillonna la France en fourgonnette J7 pour placer des matelas anti-escarts dans les hôpitaux tout en chinant toutes des vieilleries. Militant au PSU, pacifiste, son sens des affaires consistait à savoir acheter. L'argent ne représentait rien pour lui. Un vieux Rouen, une commode Régence ou un homme debout marqueté, ça lui parlait, ça le faisait bander. Capable des pires manœuvres pour acquérir le meuble ou l'objet sur lequel il avait jeté son dévolu il se fichait ensuite pas mal de vendre. Jean n'aimait rien tant que de voir son magasin empli de belles choses. C'était un esthète, un pur esprit, notre accord fut instinctif, immédiat.

 

Les marins l'appelaient le « marchand de vermoulu » et se faisaient un devoir de lui faire prendre, à chacune de ses sorties, des mufflées d’anthologie. Le baptême du feu de Benoît se révéla redoutable. Après les bières ils étaient passés au pastis et, sans s’être mis une quelconque nourriture sous la dent, l'heure du Cognac sonna. Benoît pratiqua, autant qu’il le pu, la politique du verre plein sans toutefois pouvoir éviter d'en descendre quelques-uns. Jean semblait imperturbable. Droit, rallumant ostensiblement sa pipe toujours éteinte, dans le brouhaha, il lui narrait sa « guerre d'Algérie » comme infirmier. Achille, le chien, les fixait de ses yeux tendres. On les observait. Soumis au rite initiatique d'admission dans le cercle restreint des gus capables de marcher droit après une poignée d'heures passées à écluser sec Benoît se devait triompher. Aux alentours de minuit, avec la raideur hésitante de ceux qui sont pleins comme des huîtres mais qui veulent encore porter beau, Jean et lui, côte à côte, sans se porter secours mutuel, quittaient le bar en saluant les derniers piliers de bistrot. La C4 les mena sans encombre jusqu'à la Ferme des 3 Moulins.

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H « Évitez la bravoure Benoît, en septembre ça va être un véritable carnage. Vous avez été le témoin de leur lâcheté, ils ne vous le pardonneront pas. » (22)

L'ordre régnait à nouveau. Le pouvoir n'était plus à prendre. À la Sorbonne le comité d'organisation décidait de chasser les « Katangais » et de fermer les portes pour quarante-huit heures ; y'avait beaucoup de détritus. Daniel Cohn-Bendit, convoyé par Marie-France Pisier, rentrait en Allemagne avant que le pouvoir ne prononce la dissolution de plusieurs organisations gauchistes. Le 16 juin, la Sorbonne capitulait sans heurt. Le 17 juin, les chaînes de Renault redémarraient. Le 30 juin, au second tour des législatives, c'est un raz-de-marée, les gaullistes et leurs alliés obtenaient 358 des 465 sièges de l'Assemblée Nationale. À Nantes, forts du sérieux de l’organisation, face à des caciques revigorés, on sauvait les meubles. Ici, le vent de mai, laissera des traces durables, aussi bien chez les paysans, que dans les organisations ouvrières et politiques : la deuxième gauche allait prendre d'assaut le Grand d'Ouest et investir la plupart des places fortes d'une démocratie chrétienne à bout de souffle et incapable d'influencer son camp : Nantes, Rennes, La Roche sur Yon, Brest, Lorient viendraient s'ajouter au fief de St Brieuc.

 

Le parcours d'avant-mai de Benoît lui valut d'être exempté de tout examen. C'est Hévin qui lui apprit. Son premier mouvement fut de refuser. « Évitez la bravoure Benoît, en septembre ça va être un véritable carnage. Vous avez été le témoin de leur lâcheté, ils ne vous le pardonneront pas. Examen ou pas, quelle importance pour vous, ça n'est pas du favoritisme mais l'application pure et simple de l'accord conclu. Partez en vacances ! On aura besoin de vous l'année prochaine pour tenir le choc de l'onde en retour... » Marie, consultée, abonda dans le même sens. En quittant la Fac, Benoît se sentait vidé, sans ressort. Qu'allait-il faire de ces longues vacances ? Il était raide. Depuis plus d'un mois il n'avait pas mis les pieds ni chez ses curés, ni chez sa vieille logeuse, il lui fallait aller apurer ses comptes. Son arrivée à l'Institut Richelieu, alors que les élèves sortaient du réfectoire, déclencha un mouvement étrange. On fit cercle autour de lui, des jeunes et des profs : « alors raconte-nous ? » lui dit un grand boutonneux de Terminale. Le tutoiement, un silence attentif, du respect dans leurs regards, autant de marques de la reconnaissance de son nouveau statut d'ancien combattant de mai. À l'étage du Père Supérieur, l'accueil fut plus protocolaire, avec jusque ce qu'il faut d'ironie moqueuse, on lui régla son solde de tout compte sans discuter. Sa logeuse, elle, faillit avaler son dentier. Benoît fit mon balluchon en silence et la laissa en plan sans autre forme de procès.

 

Restait pour lui à faire un retour au pays. Voir ses parents. Au Conti, avant son départ, Marie le pressait « allez, soit pas fier, viens avec moi à l'Ile d'Yeu... » Il haussait les épaules sans répondre. «Alors on ne va pas se voir pendant deux mois ? » Elle tapait là où ça faisait mal. Benoît regimbait «T'en fais pas, je vais me débrouiller. Je t'appelle ce soir... » Aux Sorinières, le pouce aucune questions. Sa mère trouvait qu’il avait maigri. Le clan des femmes s'activait pour lui faire festin. Son père pour la première fois, me parla politique. Ce fut leur première proximité. Sa mémé Marie, qui elle avait tout compris, interrompant son rosaire, lui chuchotait « elle est doit être jolie cette petite...» En lui montrant une photo de Marie Benoît lui fis remarquer que maintenant il avait deux Marie dans sa vie. Dans l'après-midi, le docteur Lory vint délivrer l'ordonnance de calmants pour le dos de la tante Valentine. C'était un type froid, avare de mots. Pourtant, ce jour-là, aimable, il demandait à Benoît « tu fais quoi de tes vacances ? » Sa réponse évasive lui valait une proposition qui le laissait pantois « Mon cousin, Jean Neveu-Derotrie, brocanteur, cherche, disons un homme à tout faire, pour l'aider. Deux mois à l'Ile d'Yeu ça te dirais ? »

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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H La France qui avait peur, celle qui se terrait, allait débouler sur les Champs Elysées, le tricolore allait flotter, la Marseillaise sortir des gosiers jusqu'ici serrés de trouille (21)

Ce soir-là Marie voulut qu’ils couchent chez sa mère. À peine rentré le téléphone sonnait. C'était le père de Marie. La nouvelle était d'importance : de Gaulle venait de quitter Paris en hélicoptère. Le grand poker menteur venait de commencer. La maman dînait en ville. Plus exactement elle passait sa soirée chez son notaire. Seuls, dans le grand appartement, étendu sur le grand canapé du salon, ils écoutaient Frank Zappa en boucle en sirotant de grands verres de citronnade glacée. Mai, ce mois de mai fou, échevelé, toujours à la limite sans jamais la franchir, retenait son souffle, en apnée, tel un coureur insoucieux de ses forces qui, dans le dernier virage, alors que la ligne d'arrivée est proche, sait qu'il va perdre ; que ceux qu'il a nargué pendant sa folle chevauchée vont fondre sur lui, le laisser sur place, gagner. La France qui avait peur, celle qui se terrait, allait débouler sur les Champs Elysées, le tricolore allait flotter, la Marseillaise sortir des gosiers jusqu'ici serrés de trouille. Marie, en se blottissant contre lui, murmurait « il est à nous ce mois, ça ils ne pourront pas nous l'enlever... »

 

Au lever du jour, investit par le frère de Marie – celui que nous avions croisé le premier jour – et quelques-uns de ses acolytes, l'appartement se transforma en repaire de conspirateurs. Ignorant notre présence, ces jeunes gens exaltés se préparaient à la grande manif commanditée par une étrange coalition de gaullistes, d'anciens pétainistes, de partisans de l'Algérie française et des fafs habituels de la Fac. La spontanéité de la marée des Champs-Elysées, et des foules des grandes villes de province, s'appuyait sur l'art consommé de la vieille garde du Général à mobiliser ses réseaux de la France libre. Mobilisation amplifiée par l'adhésion d'une partie du petit peuple laborieux excédé par le désordre et de tous ceux qui voulaient voir l'essence réapparaître aux pompes pour profiter du week-end de la Pentecôte. La majorité silencieuse, mélange improbable de la France des beaux quartiers et du magma versatile de la classe moyenne, trouvait ce jeudi 30 mai sa pleine expression.

 

La journée plana, d'abord suspendue à l'attente du discours du voyageur de Baden-Baden avant de prendre son envol avec le bras-dessus, bras-dessous des Excellences soulagées sur les Champs-Elysées, elle s'acheva, telle une feuille morte se détachant de sa branche, dans un mélange de soulagement et de résignation. Mai était mort et tout le monde voulait tourner la page, l’oublier. L'allocution du Général fut prononcée sur un ton dur, autoritaire, menaçant. L'heure de la normalisation avait sonnée. De Gaulle ne sait pas encore, qu'en fait, c'est une victoire à la Pyrrhus, une droite réunifiée et les veaux français ne tarderont pas à le renvoyer à Colombey pour élire Pompidou le maquignon de Montboudif. Avec Marie, en cette fin de journée, assis dans les tribunes du vieux Stade Marcel Saupin, au bord de la Loire, tout près de l'usine LU pour assister au match de solidarité en faveur des grévistes, entre le FC Nantes et le Stade Rennais, Benoît se sentait désemparé. En ce temps-là, les footeux, parties intégrantes de la vie des couches populaires venant les supporter, match après match, osaient mouiller le maillot, prendre parti pour eux. José Arribas, l'entraîneur des Canaris, républicain espagnol émigré, à lui tout seul personnifiait cette éthique.  

 

Le stade semblait abasourdi, comme si on venait de lui faire le coup du lapin. Les Gondet, Blanchet, Budzinsky, Le Chénadec, Suaudeau, Simon, Boukhalfa, Robin, Eon, conscients de la gravité du moment, nous offraient un récital de jeu bien léché, à la nantaise comme le dirait bien plus tard, un Thierry Rolland revenu de ses déboires de mai. Il fera partie de la charrette de l'ORTF. Comme quoi, mai, ne fut pas, contrairement à ce serine l'iconographie officielle, seulement un mouvement de chevelus surpolitisés. Marie, ignare des subtilités de la balle ronde, applaudissait à tout rompre. À la mi-temps, en croquant notre hot-dog, dans la chaleur de la foule, sans avoir besoin de nous le dire, ils savaient que ce temps suspendu qu’ils venaient de vivre marquerait leur vie. Ils ne seraient plus comme avant. Lorsque l'arbitre siffla la fin du match, l'ovation des spectateurs, surtout ceux des populaires, sembla ne jamais vouloir s'éteindre. C'était poignant. La fête était finie, personne n'avait envie de retrouver la routine du quotidien. Dans la longue chenille qui se déversait sur le quai, le cœur serré Benoît s'accrochait à la taille de Marie comme à une bouée

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Le soir du mardi 28 mai, coup de théâtre Cohn-Bendit, en dépit de l'interdiction qui lui a été notifiée de rentrer en France, réapparaissait à la Sorbonne. (20)

Dans la foule : Mendès-France. Le PC et la CGT ont refusé leur soutien. Dès la mise en place du cortège, au carrefour des Gobelins, il est évident pour les organisateurs que la manifestation rencontre un vrai succès populaire. Des drapeaux rouges et noirs flottent au-dessus de la foule. Le service d'ordre de l'UNEF nous encadre. A Charléty, nous nous installons dans les gradins. « Séguy démission ». André Barjonet, en rupture de ban avec la centrale lance « La révolution est possible » Geismar annonce qu'il va donner sa démission du SNESUP pour se consacrer à ses tâches politiques. Pierre Mendès-France n'a pas pris la parole. Aux accents de l'Internationale nous quittons calmement le stade. La manif est un succès mais elle nous laisse sur notre faim. Le mouvement est frappé d'impuissance et ce n'est pas la prestation de Mitterrand le lendemain qui va nous ouvrir des perspectives. A sa conférence de presse, l'un des nôtres, lui a demandé s'il trouvait « exaltante la perspective de remplacer une équipe qui n'a plus d'autorité depuis dix jours, par une équipe qui n'a plus d'autorité depuis dix ans... » Le député de la Nièvre, pincé, répliquera « je me réserve de vous montrer que vous avez peut-être parlé bien tôt et avec quelque injustice... » La suite allait prouver que le vieux matou avait vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué.

 

Le soir du mardi 28 mai, coup de théâtre, tel un grand fou rire, la nouvelle se propageait sur les ondes : Cohn-Bendit, en dépit de l'interdiction qui lui a été notifiée de rentrer en France, réapparaissait à la Sorbonne. Tout le monde riait, jaune pour certains, le pouvoir connaissait quelque chose de pire que l'impuissance, le ridicule. Christian Fouchet, car les télévisions des chaînes internationales sont là, est la risée du monde entier. Avec Marie, alors qu’ils redescendaient sur Nantes dans leur 2CV capotée, ils l’avaient entendu sur le transistor miniature. Cet épisode, grand guignolesque, devait conforter le général dans son incompréhension de cette chienlit si éloignée de l'ordre militaire. Mais comme leur avait expliqué le père de Marie, il le tenait de l'épouse du Premier Ministre qui appréciait sa peinture, ce que de Gaulle supportait mal c'était de voir beaucoup des Excellences du gouvernement – la saillie est de Bernard Tricot – se « décomposer biologiquement ». Seuls quelques originaux, du style Sanguinetti, ne cédaient pas à la panique. Le Vieux, ne pouvait camper sur cette position désabusée. Son goût du poker politique, qui l'avait vu affronter des pointures comme Churchill et Roosevelt, allait le pousser à un dernier coup de bluff.

 

A Nantes, le front ouvrier était solide, la Faculté de Lettres un cloaque. En Droit, tout était figé. Seuls les médecins, partis sur le tard, hors structures syndicales, ruaient dans les brancards. Avec Marie ils participaient à l'intendance du mouvement en tirant des affiches à l'atelier improvisé dans la buanderie du CHU. Les carabins ont une bonne descente, un goût prononcé pour la copulation, alors les fins de soirée s'apparentaient à de quasi orgies. Le nouveau statut de Marie, la nana du grand juriste gaucho, la préservait de leurs assauts, car même si le carabin est chaud il reste encore très respectueux des codes de la bienséance. À leur retour de Paris ils furent traités tels des émissaires venant de rendre visite au grand Mogol. En dépit de ses protestations, Benoît laissa la parole à Marie. « Ma chérie c'est la meilleure thérapie que je connaisse pour guérir tes chers collègues de leur machisme policé... » Le résultat dépassa ses espérances, les blouses blanches lui firent une standing ovation. Il faut dire que l'amour de sa vie, fine mouche, avait su brosser un tableau de la situation qui ne pouvait que satisfaire ces grands jeunes gens dont l'immaturité politique était proportionnelle au sectarisme des extrémistes des deux bords.

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18 février 2018 7 18 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Avec Marie ils décident de se joindre au cortège qui se rend à Charléty. (19)

Ce qui fut dit fut fait. Marie était ainsi, un gros grain de folie dans un petit coeur simple. Ils débarquèrent, en fin de matinée chez le grand homme. C'est lui qui leur ouvrit, blouse bise ample, saroual bleu et sandales de moine. Chaleur et effusions, l'homme portait beau, un peu cabotin, la même coquetterie dans l'oeil que Marie - c'est l'inverse bien sûr - et surtout, une voix chaude, charmeuse et envoutante. Sous la verrière de son atelier, blanche du soleil au zénith, il leur fit faire le tour de ses toiles récentes. Benoît estima le moment venu d'avouer son inculture crasse. La main du grand artiste se posa sur son épaule, protectrice « Avec Marie vous faites la paire mon garçon. Chirurgienne ! Un métier de mains habiles fait par des imbéciles prétentieux. Qui puis-je ? C'est de famille. Rien que des clones en blouses blanches ! Pour eux je suis le raté. Un millionnaire par la grâce des galeristes américains, l'horreur pour ces Vichyssois refoulés ! Ha, le Maréchal il allait les protéger tous ces bons juifs, bien français... Des pleutres, de la volaille rallié sur le tard au grand coq à képi. Et ils sont allés le rechercher pour défendre l'Algérie française. Bernés ! Mais on leur sert de l'indépendance nationale alors ils baissent leur froc. Ils se croyaient bien au chaud et vous déboulez, tels des enragés. Panique dans le Triangle d'or, tous des futurs émigrés... » Le tout ponctué d'un grand rire tonitruant et de rasades de Bourbon. L'homme pouvait se permettre de railler le héros du 18 juin, résistant de la première heure, à dix-huit ans, un héros ordinaire, compagnon de route des communistes un temps malgré le pacte germano-soviétique et les vilénies de Staline en Espagne, il rompra avec eux bien avant Budapest. Marie avait tout raconté sur le chemin de Paris.

 

Pendant que Benoît pataugeait avec Marie dans le bonheur, le 25 mai, rue de Grenelle Pompidou voulait reprendre la main, être de nouveau le maître du jeu. Il jouait son va-tout. L'important pour lui était de lâcher du lest sur les salaires pour neutraliser la CGT de Séguy. Le falot Huvelin, patron d'un CNPF aux ordres suivra en geignant. Les progressistes de la CFDT, bardés de dossiers, assistèrent à un marchandage de foirail. Comme un maquignon sur le marché de St Flour, baissant les paupières sous ses broussailleux sourcils, tirant sur sa cigarette, roublard, tendu vers l'immédiat, le Premier Ministre ferrailla, main sur le coeur en appela à la raison, pour lâcher en quelques heures sur tout ce qui avait été vainement demandé depuis des mois, le SMIG et l'ensemble des salaires. Le lundi, chez Renault, à Billancourt, Frachon et Séguy, se feront huer. Chez Citroën, Berliet, à Rodhiaceta, à Sud-Aviation et dans d'autres entreprises, même hostilité, même insatisfaction. Le « cinéma » des responsables de l'appareil cégétistes à Billancourt n'a pas d'autre but que de blanchir les négociateurs, de mettre en scène le désaveu de la base.

 

La semaine qui s'ouvrait était décisive. Pompidou sur la pente savonneuse, la célèbre « voix » gaullienne jusque-là infaillible semblait douter après le bide de sa proposition de référendum, Mendès le chouchou de l'intelligentsia, qui le considère comme l'homme providentiel, consulte, mais comme d'habitude attend qu'on vienne le chercher. Le 28 mai sous les ors de l'hôtel Continental Mitterrand, avec sa FGDS, se pose en recours. Tous les camps s'intoxiquent. Le vrai s'entremêle au faux. On parle de mouvement de troupes au large de Paris. La frange barbouzarde des gaullistes mobilise. On affirme que les membres du SAC ont déballé dans leur repaire de la rue de Solférino des armes toutes neuves. Le Ministère de l'Intérieur révèle la découverte de dépôts d'armes dans la région lyonnaise, à Nantes, dans la région parisienne, ce qui ajoute du piment à une situation déjà quasi-insurrectionnelle. Ce qui est vrai, c'est que depuis plusieurs jours certains membres de la majorité ne couchent plus chez eux. Avec Marie ils décident de se joindre au cortège qui se rend à Charléty.

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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Nous serons les rois du monde. Nous mangerons des sandwiches en buvant un petit rosé glacé. Nous entrerons dans Paris par la porte d'Orléans (18)

« Cause toujours ma belle. Tu pourrais m'annoncer que tu es la fille adultérine de Pompidou ou la bâtarde de Couve de Murville que ça ne me ferait ni chaud ni froid. Sur son petit nuage Benoît s'en tamponnait la coquillette... » Sitôt congé pris de la vaporeuse et envahissante mère de Marie, dans l'ascenseur la mâtine lui susurrait, très bonbon anglais, « Pour monter à Paris voir mon père tu pourrais emprunter la 2 CV de ta copine Pervenche ? »

 

- C'est ça petit cœur et pour l'essence je fore illico Cour des 50 otages...

 

- Pas besoin mon Benoît, tu demandes des bons au Comité de grève...

 

- Et je dis quoi aux mecs du Comité ? Que c'est pour aller faire une virée à Paris pour demander la main de ma douce Marie à son père. Pas très porteur en ce moment les bonnes manières bourgeoises très chère...

 

- Tu leur dis que c'est pour une ambulance...

 

- D'où tu la sors ton ambulance fantôme ?

 

- Des Urgences mon amour, avec tous les tampons que tu veux. Je crois qu'ils adorent les tampons tes camarades du Comité...

 

- Tu ferais ça !

 

- Bien sûr mon Benoît, ce n'est pas trahir la cause du peuple. Tout juste un petit mensonge de rien du tout...

 

- Ma présentation à ton cher père ne peut pas attendre ?

 

- Non !

 

- Et pourquoi non ?

 

- Parce que c'est drôle...

 

- Pouce Marie ! Fais-moi un dessin, je me paume dans ta logique de fille.

 

- Pourtant c'est simple joli cœur. Imagine-nous sur les routes désertes, filant vers Paris, capote ouverte, cheveux au vent. Non, toi seulement. Moi, je mettrai un foulard noué derrière le cou. Très Jan Seberg. Aux carrefours nous passerons sous les regards étonnés des pandores. Bonjour, bonjour les hirondelles... Nous serons les rois du monde. Nous mangerons des sandwiches en buvant un petit rosé glacé. Nous entrerons dans Paris par la porte d'Orléans. J'y tiens. Puis nous descendrons les Champs-Elysées en seconde. Je prendrai des photos. Oui, pendant que j'y pense, il faudra que j'achète des berlingots pour papa. Il adore ça. Surtout ceux à l'anis. La Concorde, trois petits tours, et on débarque avenue de Breteuil chez le père. Rien que du pur bonheur !

 

- Dis comme ça ma douce je capitule. Reddition sans condition...

 

 

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16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Leurs mots, leurs rires, leurs silences, le Muscadet, les deux babas au rhum couverts de Chantilly, le mitan du grand lit, les draps frais et parfumés, un rideau de gaze qui se gonflait sous la brise, leurs caresses, leurs premiers émerveillements (17)

Marie, son prénom, son scooter vert et son grand frère arrogant, voilà en tout et pour tout ce que Benoît savait d'elle et l'affaire était pliée. Il allait passer sa vie avec cette grande fille droite et simple. Ils étaient allés manger des berniques et des sardines grillées dans un petit restaurant aux volets bleus. Le serveur avait allumé des bougies. Elles grésillaient. Marie était aussi fraîche et belle. Il le lui dit. Elle rosit : « tu me flattes, tu dis ça à toutes tes conquêtes…

 

- Non, toi je t’aime…

 

- Ho là, là, déjà…

 

- Oui…

 

- Tu m’aimes comment ?

 

- Comme le beurre de sardines...

 

- J'ai peur...

 

- Quand j'étais petit j'aurais vendu mon âme au diable pour une bouchée de pain qui avait saucé le beurre de sardines...

 

- Alors je suis fichue Benoît. Tu vas me croquer...

 

- J'hésite...

 

- Menteur !

 

Leurs mots, leurs rires, leurs silences, le Muscadet, les deux babas au rhum couverts de Chantilly, le mitan du grand lit, les draps frais et parfumés, un rideau de gaze qui se gonflait sous la brise, leurs caresses, leurs premiers émerveillements, le cœur de la nuit, le lisse de ses cuisses, son souffle sur son cou, leurs enlacements, leurs maladresses, le rose de l'aurore, la découverte de leurs corps, leur désir, le café chaud dans de grands bols... Pourquoi confierait-il à d’autres la plus petite parcelle de cet espace de temps où chaque seconde était bonheur ? C'est trop simple le bonheur. Traduit en mots on le trouve mièvre. Qu'importe, peu lui importait, il était là, sans nuance, débordant, éclaboussant, Marie et lui se fichait pas mal de le cerner, de le retenir, il leur était tombé dessus comme ça, c'était bon, c'était bien. Nul besoin de serments, d'arrangements, de tous ces atours, ces colifichets, le 24 mai 1968 fut le jour d'elle, le seul jour, l'unique.

 

La révélation de son nom attendit le lendemain. Marie était ainsi, insoucieuse d'elle. Pour autant elle ne l'envahissait pas. Ils se découvraient sans s’embarrasser du fatras des apparences, par petites touches. Pour la première fois de sa vie Benoît agissait sans calcul. Imprégné de la spontanéité de Marie il ne connaissait plus la peur de ne pas être à la hauteur. Il n'y avait ni barre, ni compétition, nul besoin de jouer, d'endosser mon rôle. Tout lui semblait simple avec elle, et ça l'était. Alors ce fut Marie jusqu'au lendemain.

 

Donc, le lendemain du premier jour, sous la douche, Marie lui savonnait le dos. Benoît fermait les yeux sous le jet dru et il l'entendait dire « dimanche nous irons voir mon père... » En ouvrant les yeux il répondait un sonore « oui bien sûr » comme si ça allait de soi. La situation matrimoniale des parents de Marie était simple et originale. Toujours mari et femme, ils vivaient séparés : elle à Nantes, officiellement seule, en fait occupant la position de maîtresse du plus riche notaire de la ville ; lui à Paris, seul avec quelques éphèbes par ci par là. Entre Nantes et Paris leurs cinq enfants allaient et venaient. Marie lui exposa tout ça, au bas de l'immeuble de sa mère, en attachant l'antivol de son scooter.

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15 février 2018 4 15 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Benoît se disait « Je la suivrais tout autour de la terre, au bout du monde, là où elle voudra. » (16)

Benoît à loisir la contemplait, elle avait l'air d’une jeune fille sage mais au-delà il pressentait une volonté farouche. Bien sûr, il se couvrait de reproches. Comment avait-il pu ne pas la remarquer, elle qui lui donnait du Benoît, lui préparait un sandwich au saucisson sec ? C'était une apparition. Le retrait du cercle de Benoît n'avait en rien perturbé la discussion, un autre de ses camarades avait naturellement pris le relais. C'était aussi ça la magie de mai. Elle et lui, comme isolé du monde, seuls au monde, sur une île, genoux contre genoux car elle venait de s'asseoir face à lui. Ce « elle » crispait un peu Benoît. L'échange était inégal. Insoucieuse de son infériorité, elle se penchait vers lui pour murmurer à son oreille, en pouffant, « Vous croyez que nous allons bâtir un monde meilleur... » Tout en s'extasiant sur ce nous, qu’il réduisait à deux, à eux deux, Benoît réfrénait son envie d'effleurer de ses lèvres la peau ambrée de son cou. Il y pressentait une trace de sel, d'embruns, il la sentait naïade. Tel un naufragé, abandonnant le souci du bonheur de l'humanité opprimée, Benoît s’agrippait à cette intuition en lui posant cette question étrange : « aimez-vous la mer ? »

 

Elle aimait l'océan. Dans son maillot de bain une pièce blanc nacré c'était une sirène. Elle glissait vers le large pour n'être plus qu'un petit point à l'horizon. Lui le terrien balourd l'attendait sur le sable pour l'envelopper dans un grand drap de bain. La frictionner. La réchauffer. Lui dire « nous ne nous quitterions jamais ». Elle répondait oui. La serrer fort pour entendre son coeur cogner contre sa poitrine. Ce premier jour d'elle, pendant tout le temps où elle n'était encore qu'elle, Benoît en gardait bien plus qu'un souvenir, il le vivait chaque jour. À son étrange question elle avait répondu, en empoignant son cabas de fille, un oui extatique, en ajoutant « C'est mon univers Benoît... » Ils s’étaient levés, elle passait son bras sous le sien. Les cercles s'ouvraient. Ils les fendaient tout sourire. Certains lançaient des petits signes de la main, aucun ne s'étonnait. C'était cela aussi le charme de mai, ce doux parfum de folle liberté, coeur et corps, hors et haut. Benoît était déjà fier d’elle qui traçait un chemin droit. Ils laissèrent le fracas de la nouvelle place du Peuple derrière eux. Sur le cours des 50 otages ils croisaient un groupe de blouses blanches, remontées, bravaches comme s'ils allaient au front. Dans le lot, un grand type, tweed anglais, nœud pap., Weston, gesticulait plus que les autres, l'œil mauvais, le rictus aux lèvres. À hauteur, il vociférait « Alors Marie on se mélange à la populace... »

 

Nous passions outre. Elle, devenue enfin Marie par le fiel de ce grand type hautain, de sa voix douce, lui disait comme à regret, « Ne vous inquiétez pas Benoît, ce n'est qu'un de mes frères... Il est plus bête que méchant... » Les doigts de Marie se faisaient fermes sur son bras. Tout en elle lui plaisait. Marie lui montrait un vieux Vespa vert d'eau. Benoît se disait « Je la suivrais tout autour de la terre, au bout du monde, là où elle voudra. » Pour l'heure, sans casque, ils filaient vers Pornic. Filer est une façon de parler car l'engin ronronnait comme un vieux chat ce qui laissait à Benoît le loisir d'apprécier le paysage et de papoter. Tout un symbole, elle conduisait et lui, avec délicatesse enserrait sa taille et l'écoutait. Quel bonheur de se taire. Marie parlait. De lui surtout, il avait le sentiment d'être dans sa vie depuis toujours. Spectatrice des palabres interminables elle avait su pénétrer dans les rares brèches de son petit jardin d'intérieur. Lui, si soucieux de préserver l'intégrité de celui-ci, ne prenait pas cet intérêt pour une intrusion. Marie la douce lui disait tout ce qu’il ne voulait ne pas entendre de lui.  

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