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18 mars 2018 7 18 /03 /mars /2018 06:00
1946. Les ministres communistes Charles Tillon (à gauche) et Marcel Paul, à la sortie de l’Élysée. Photo : Rue des archives/Taillandier

1946. Les ministres communistes Charles Tillon (à gauche) et Marcel Paul, à la sortie de l’Élysée. Photo : Rue des archives/Taillandier

À l’usine de Levallois, le premier contact avec le noyau dur des syndiqués, Armand l’avait eu avec les vendeurs du journal « l’Étincelle », des trotskystes marginaux, avec qui il entama des discussions animées dans les cafés environnant. C’étaient de braves mecs, englués dans leurs querelles intestines, en butte avec les membres du « parti ouvrier stalinien » qui tenaient, au travers de la cellule du PCF, les adhérents de la CGT de l’usine. Leur feuille de choux avait un certain succès auprès des ouvriers ce qui emmerdait les plus sectaires des communistes. Ils la bricolaient avec les moyens du bord, achetaient les stencils, le papier et l’encre, et avec le pognon récolté lors de l’organisation d’une tombola, qui eut un franc succès, ils purent acquérir la bécane pour tirer leur bulletin. De cette tombola, ils aimaient raconter l’anecdote des lots. Ceux-ci avaient été fournis par des copains du PSU : du vin, des conserves mais aussi des livres. Certains ouvriers, qui ne lisaient guère, leur dirent que c’était une bonne idée de placer des livres dans les lots, alors que les paniers garnis du PCF, eux, ne contenaient que de la bouffe. Lors du tirage de la tombola, autour d’un verre, les oreilles des alignés sur Moscou sifflèrent ce qui, bien sûr, mis un peu plus d’huile dans les rapports cordiaux entre la maigre poignée de militants syndicaux de l’usine.

 

Armand ce qu’il aimait par-dessus tout c’était d’entendre les histoires des anciens. Lucien, un vieux tourneur, racontait qu’à la Libération, le Parti Communiste était si puissant qu’il lui suffisait de convoquer une réunion de section pour que l’usine s’arrête. Mais, comme c’était, avec Marcel Paul Ministre de la Production Industrielle, l’époque du « produire d’abord ! » et que « la grève était l’arme des trusts », l’heure n’était pas aux débrayages, pire lorsque le directeur organisait une réunion à la cantine pour demander : « Mes amis, il serait bon qu’on puisse produire 17 tours le mois prochain ! » le responsable syndical prenait alors la parole pour surenchérir : « Camarades, nous pouvons en sortir 20 ! ». Et Lucien d’ajouter, en se marrant, « Et, bien sûr, on les sortait ces putains de tours. Pour la France… ». Ils éclusaient leurs godets en claquant de la langue, comme s’ils célébraient encore la performance. Lucien était un accro de l’Aligoté. « Ça me fluidifie le sang… » disait-il « avec toute la merde qu’on respire dans ce trou à rats c’est comme si je m’essorais l’intérieur d’un coup de bon air de Bouzeron, mon village natal… » Entre deux tournées, il se roulait des clopes au gris Scaferlati et, le jour où il avait raconté à Armand l’histoire du délégué syndical productiviste, un peu cabot, le Lucien avait attendu que celui-ci soit bien enveloppé des brumes de l’Aligoté, pour se livrer le plus drôle de l’histoire : « Tu sais, le gars qui joue du piano dans les fêtes syndicales, un foulard rouge autour du cou, c’est notre chef d’atelier. Celui qui nous fait suer le burnous. Be oui, l’a bien changé, mais c’est le même qui léchait le cul des copains de Thorez… »

 

Comme la grande maison, dans sa grande bonté, ne payait pas Armand pour fraterniser avec l’avant-garde de la classe ouvrière, mais pour aller fourrer son pif dans les petites affaires des adorateurs du grand Timonier, il donna rendez-vous à Gustave la balance, l’infiltré, pour le samedi suivant, par téléphone, à nouveau au buffet de la gare du Nord. La perspective de rencontrer cette raclure ne l’enchantait guère mais, comme sans lui, il ne pouvait s’introduire, sans éveiller de soupçons, dans les petits papiers des éminences de la GP, il devait en passer par là. Tout ce passa au mieux. Gustave se révéla pire que prévu, immonde et faux-derche. En l’écoutant Armand ne pouvait s’empêcher de penser que vraiment les têtes d’œufs de la rue d’Ulm devaient être encore plus déconnectées de la vie réelle qu’il ne pouvait l’imaginer pour accorder du crédit à ce type. Retord le Gustave chercha encore à l’amadouer puis, l’alcool aidant, il se fit un peu menaçant. Armand le laissa s’échauffer, le laissa dire en sans répondre, en le poussant à la consommation de Cognac. Quand il fut plein, Armand, régla l’addition, et le quitta en le rassurant « Te fais pas des trous dans l’estomac Gustave, moi je suis réglo… », ce qui ne manquait pas de sel s’adressant à une balance.

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17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H « Allez mon garçon, raconte-moi ce qui te met dans cet état. Dégorger ça fait du bien, ça essore… » (46)

À peine moins d’un an après le raz-de-marée des élections de juin 68, la France honteuse de ses faiblesses au temps de Vichy venait, en abondant les voix de la gauche rancie et celles des collabos de Moscou, de foutre de Gaulle dehors. Le grand trublion, avec ses histoires de grandeur de la France, son indépendance nationale et ses velléités de participation, laissait la place et les manettes à ceux qui allaient s’employer à dilapider son héritage pour mieux s’enrichir. Pourtant, lorsque le 22 septembre, notre normalien de Président, questionné par Jean-Michel Royer, sur ce qu’il était maintenant de bon ton d’appeler « l’affaire Russier », allait convoquer Paul Eluard pour jeter un étrange voile sur Gabrielle, délivrer, une brève et ambiguë, oraison funèbre : «  Comprenne qui voudra… » lança-t-il. En exergue de son poème, Eluard a écrit : «  En ce temps-là pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On allait jusqu’à les tondre. » Pompidou était prévenu, du poème d’Eluard filtre une émotion poignante :

 

 Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont des morts pour être aimés                 

Une fille faite pour un bouquet

Et couverte

Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante

Comme une aurore de premier mai

La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris

Qu’elle est souillée

Une bête prise au piège

Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme

Voudrait bien dorloter

Cette image idéale

De son malheur sur terre.

 

Pompidou, bien sûr ne le cita qu’en partie, et avec quelques approximations, mais sa compassion me parut étrange et théâtrale, car Gabrielle n’était pas une « fille galante » mais une femme sacrifiée sur l’hôtel des bien-pensants.

 

Le grand Ferdinand, bravant son chef de rang, s’asseyait face à Armand « Allez mon garçon, raconte-moi ce qui te met dans cet état. Dégorger ça fait du bien, ça essore… » Alors, tout en pensant, que le Ferdinand, avec ses kilos de préjugés, n’allait pas vraiment approuver les ébats de Gabrielle Russier, il se laissa quand même laissé aller. À sa grande surprise, plus il avançait dans son histoire, plus le Ferdinand devenait blanc, ses grands battoirs trituraient le pan de son tablier et, à un moment, Armand se disait que c’est lui qui allait se mettre à chialer. Pour ne pas rajouter à son trouble il fit celui qui n’avait rien remarqué et, quand il se tut, d’une voix enrouée, en chuchotant, le Ferdinand a lâché « Pourquoi faut-il toujours se cacher. On ne fait de mal à personne. Putain, ce n’est pas un crime de s’aimer. Même entre garçons… » Il l’avait dit, ce devait être la première fois. Armand ne savait quel était le plus surpris des deux, mais sans contestation le grand Ferdinand. Tant d’audace le stupéfiait : cracher le morceau à un inconnu ça il n’y aurait jamais pensé. Comme pour se rassurer, avec un petit sourire, il ajoutait « Be oui, j’en suis… » Alors Armand lui sourit. Ça lui a suffi au grand Ferdinand. Il s’est levé. Armand a réglé et, en sortant, il a lancé un « à demain Ferdinand… » ce qui a achevé de rasséréner ce dernier. En écho, Armand eu droit à mon « au revoir monsieur Boulineau», ce qui, au Sélect, équivalait à une admission dans le cercle très fermé des habitués.

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Quel crime avait commis Gabrielle Russier pour être jetée, pour 8 semaines, à la fin du printemps 69, dans une cellule sordide de la prison des Baumettes ? Aimer un grand jeune homme (45)

Requinqué, Armand commandait alors un croque-monsieur avec un verre de Brouilly et se plongeait dans la lecture du Monde l’austère qu’il achetait à un vendeur à la criée. Dans les cafés parisiens, surtout les plus chics, seul le statut d’habitué vous donne droit à un traitement chaleureux, qui parfois confine au statut de larbin, surtout lorsque, comme lui, on arrose le personnel de pourboires généreux. Sans rouler sur l’or, Armand, comme la grande maison lui assurait de quoi vivre, qu’elle prenait en charge le loyer de son gourbi de la Butte aux Cailles, avec que la maison Citroën lui assurait, le maigre salaire d’un OS – toujours assez mince même si les accords de Grenelle avaient rallongé un peu la sauce – il s’en servait pour claquer un peu de blé. Ferdinand, qui était de service le matin, après l’avoir battu froid les premiers jours, face à sa munificence et sa lecture du Monde, le prit très vite sous sa protection. Archétype du vieux titi parisien il alternait des réparties désopilantes et des propos de la France un peu rance qui râle à tout propos sur tout et rien. Armand était bon public, se gondolait à la plus petite plaisanterie, approuvait ses pires insanités. Le Fernand appréciait. Le seul nuage obscurcissant un peu  leur lune de miel provenait du flou de mes réponses lorsqu’il tentait de le pousser aux confidences sur ses activités. Armand ne craignait pas son indiscrétion, d’ailleurs il aurait pu s’inventer une troisième vie, simplement il voulait le tenir un peu à distance avec juste ce qu’il faut de mystère.

 

Un matin Armand découvrit un entrefilet annonçant la fin tragique de Gabrielle Russier. Bouleversé, il devint blanc comme le tablier de Ferdinand qui, planté face à lui, tel un ange exterminateur enveloppé, le contemplait avec un étonnement mêlé de commisération. Armand se mit à pleurer en silence, des larmes tièdes et dodues qui s’accumulaient en une petite mare gluante sous son nez avant de s’égoutter sur la page grisée de son journal. Gabrielle Russier, la suicidée par le gaz, avait trente-deux ans, Christian Strossi son élève en seconde au lycée Saint-Exupéry de Marseille, juste la moitié. Dans l’effervescence du mois de mai 68, ils se sont aimés et, les imprudents, devenus amants. Gabrielle est divorcée, mère de deux enfants, promise à un bel avenir à l’université d’Aix, où la mère de Christian est titulaire d’une chaire, elle a craqué pour ce beau jeune homme bien plus mûr que les autres. En ces temps obscurs, que tout le monde a oublié, pour être majeur il fallait passer le cap des 21 ans, les parents de Christian, de « gôche », libéraux, ont porté plainte pour détournement de mineur. Qu’était-ce pays qui pouvait le faire conscrit à 18 ans, l’envoyer à la guerre – lui avait échappé au djebel, son frère aîné non – et lui interdire d’aimer, de faire l’amour avec qui bon lui semble ? Quel crime avait commis Gabrielle pour être jetée, pour 8 semaines, à la fin du printemps 69, dans une cellule sordide de la prison des Baumettes ? Aimer un grand jeune homme, qui aurait pu être lui. C’était tout, alors qu’en ces temps gris, Papon fut, lui, le préfet de police de Paris, le Ministre du Budget du madré de Montboudif, avec du sang sur ses belles mains d’administrateur impitoyable. Crime suprême, leurs corps s’étaient mêlés, enflammés, Christian avait empli cette vieille femme de sa jeune sève. Ils avaient jouis. Condamnée, le 12 juillet – son jour anniversaire – à 12 mois de prison avec sursis et 500 francs d’amende, le Parquet jugeait la condamnation trop faible et faisait appel a minima, et Gabrielle ouvrait le 1er septembre le robinet du gaz. Exit la femme de mauvaise vie, celle qui avait détourné l’innocence vers les infâmes plaisirs de la chair. Bouclé dans une maison de repos par les psychiatres de service, Christian, lui, grâce à la protection de ses parents, allait enfin voir s’ouvrir une sacré belle vie.

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H (44) c’était le quatrième jour d’Armand alias Marc chez Citroën à l’usine du quai Michelet à Levallois-Perret, celle où l’on fabriquait la « deuche » la chouchoute des futurs babas cools.

Selon la version officielle, Gustave Porcheron avait connu Armand au garage de mécanique générale Brouckère, dans l’ancien quartier des chiffonniers, où il allait faire réparer sa moto, une Terrot à courroie. Il leur expliquerait –  ces gogos gobaient tout ce qu’il disait – que s’il l’avait à la bonne c'était que, très vite, il s’était aperçu qu’Armand était un sale petit fouteur de merde, de la graine de risque tout, et en plus pas con du tout car toujours fourré dans les livres quand il ne semait pas le bordel aux grilles des hauts-fourneaux. Ils militaient au Secours Rouge, étrange organisation sans véritable structure ni direction, simple nébuleuse rassemblant des culs bénis de gauche, des militants révolutionnaires, des syndicalistes radicaux, quelques féministes, qui se mobilisaient pour soutenir les victimes de la répression patronale et policière. Alors, comme Armand, baptisé Marc par les RG, venait de trouver une place d’OS, chez Citroën, à Javel par un copain de régiment de son père le Gustave l’avait pensé que ce serait une bonne recrue pour ses amis de la GP. Bien huilée la mécanique de ces messieurs, dans le dossier qu’ils avaient filé à Armand, un dossier émanant de personne bien sûr, sans en tête, tous les détails de sa soi-disant vie d’avant se résumaient en deux feuillets dactylographiés. L’opération double chevron, en référence au logo de Citroën, était classifiée « secret défense » et, au cas où elle déraperait, ou si Armand se faisait cravater par des collègues, bien évidemment il devrait tout prendre sur lui. Il n’aurait aucun officier référent. Ses rapports, en un seul exemplaire, il les déposerait dans une boîte aux lettres tout près de son domicile, au 31 de la rue des Cinq Diamants, à la Butte aux Cailles, dans le treizième où la grande maison lui avait trouvé un réduit humide dans un petit immeuble ladre, WC et douche sur le palier, plein d’arabes silencieux. Dans un élan de générosité il l’avait doté d’une Mob bleue d’occasion gonflée, munie d’un pot silencieux, qui selon les chefs le rendrait très mobile. L’avenir leur donnerait raison. Avant de s’immerger dans le sous-prolétariat de Citroën, comme un plongeur respecte des paliers, il dut s’astreindre à toute une série d’épreuves, dont la dernière, au garage central de la PP, pour qu’il s’imprègne du suint des ateliers de mécanique, pour que ses doigts et ses ongles se garnissent de cambouis, et pour qu’il acquière le B.A-BA du grouillot de garage en se familiarisant avec la tôlerie des bagnoles.

 

Le 4 septembre 1969, c’était un jeudi, et c’était le quatrième jour d’Armand alias Marc chez Citroën à l’usine du quai Michelet à Levallois-Perret, celle où l’on fabriquait la « deuche » la chouchoute des futurs babas cools. Pour lui c’était, tout, sauf cool, mais la galère. Son boulot, boucheur de trou sur la chaîne de montage de la « caisse », consistait à charroyer entre l’atelier de soudure et celui d’emboutissage des structures métalliques pour pallier les anomalies constatées sur certaines caisses et éviter un trou dans l’assemblage. Entre les deux ateliers, cent mètres où il devait pousser, courbé, arc-bouté, une sorte de fardier, dont les toutes petites roues collaient au goudron, rempli de carcasses en tôle tout juste sorti des presses. Il en chiait, ça lui sciait les reins et, comme ce sadique de contremaître, lorsqu’il lui avait demandé poliment des gants, lui avait ri au nez en lui balançant goguenard « Tu te démerdes sans, y’en a pas… » – y’avais jamais rien dans cette boîte de merde c’était comme ça chez Citroën le royaume du bout de ficelle – Armand se faisais bouffer les mains par le nu tout juste refroidi de la tôle et cisailler les doigts par tous les angles de ces putains de pièces. Les nervis, la couche de brutes épaisses qui évitait à la caste des ingénieurs géniaux – les pères de la DS – de se préoccuper de la lie des OS, l’avait classé bizarrement dans la catégorie « intellos », tous ces branleurs qui venaient les faire chier et foutre le bordel en s’immergeant dans la classe ouvrière, ici fortement représentée par les « bicots » et les « crouilles » ex-fellaghas coupeurs de couilles des braves défenseurs de l’Algérie Française. La manœuvre des « génies » de la place Beauvau fonctionnait à merveille : Armand alias allait plaire aux illuminés de la Gauche Prolétarienne.

 

Quand il s’était pointé le premier jour aux bureaux du quai de Javel, pleins de cols blancs et de petits culs frais de dactylos arpentant les couloirs, après les formalités d’usage, paperasses diverses, on l’avait dirigé vers le bureau du responsable du pointage où officiait, derrière un petit bureau métallique, un grand mec au crâne rasé qu’avait une gueule de juteux de l’armée, et qui s’avéra par la suite être un ancien sous-off qu’avait fait l’Indochine et l’Algérie, plus caricatural que nature, raide et con à la fois. Manifestement la gueule d’Armand lui déplaisait et, pour le faire chier, il l’avait collé dans l’équipe de nuit : il embauchait à neuf heures du soir et finissait à cinq heures du mat. À part les affres de son Golgotha quotidien, ça lui allait comme un gant car ça lui laissait du temps pour aller traîner mes grolles du côté des réunions secrètes de ses amis les « tigres en papier ». Mais le 4 septembre Armand n’en était pas encore là et, lorsqu’il sortit de l’usine, encore plein du fracas des presses, cassé par la nouvelle gestuelle que lui imposait le charroi de pièces en tôles coupantes qui mettait ses mains en sang, vidé de toute envie et affamé, il enfourcha sa mobylette, fonça jusqu’à son gourbi de la Butte aux Cailles pour se jeter sous une douche bouillante. Décapé, propre sur lui,  Armand gagnait Montparnasse où il allait, dès l’ouverture, poser son cul sur la paille des fauteuils nickel du Sélect. En dépit de son décrassage il devait suinter l’ouvrier car les garçons lui tiraient des mines dégoûtées en prenant sa commande. Armand les ignorais en s’empiffrant de leur petit déjeuner continental. La faune matinale lui plaisait ; des femmes entre deux âges le mataient ; des intellos en velours côtelé péroraient ; quelques filles en mini-jupes et bouquins sous le bras faisaient escale et pépiaient ; de vieux messieurs à rosette lisaient la presse du matin ; lui somnolait doucement jusqu’aux environs de neuf heures.

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14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H C’est tentant tu sais de chier dans les bottes de tout le monde. Moi, depuis que j’ai commencé à balancer je peux plus m’arrêter, ça me soulage comme quand je dégueule le lendemain d’une sale biture (43)

Les politiques pétaient de trouille face à ce groupuscule sans adhérents revendiqués, cultivant la Révolution en serre comme une plante en pot, étrange cercle d'initiés cooptés, forme vide où, entre la périphérie et le centre va et vient une fluence insaisissable, floue, pas de chef connu, rien d'interprétable, de la bouillie de chiots enragés. À la GP tout semblait provisoire, intérimaire, inorganisé au nom de la primauté des masses – des larges masses aussi maigres qu'improbables comme le vocabulaire de leurs tracts était lui aussi boursouflé que prévisible – cette volonté maladive de s'effacer, de laisser les manettes aux prolétaires lorsqu'ils prendraient les armes. Comme l'aurait dit sa mémé Marie, pour tout ce beau monde calamistré de la place Beauvau, ça n'avait ni queue ni tête car dans les usines les plus dures, en dehors des poches connues et circonscrites d'anarcho-syndicalistes, d'agitateurs de l'extrême-gauche non communiste, toujours les mêmes, aucun élément identifié ne permettait d'accréditer que le couvercle de la marmite allait sauter sous la pression de la base. La base jardinait, picolait, forniquait sans porter grande attention à ces gamins aux mains blanches faisant le pied de grue aux grilles de l'usine pour leur fourrer des tracts baveux d'encre, illisibles et déconnectés de leur saloperie de vie. En bons flics opportunistes qu'ils étaient, les tenanciers de la Place Beauvau, face à ce nid de frelons qui bourdonnaient dans un creux de mur, calmaient les angoisses de leur Ministre et de son cabinet avec l'opération foireuse baptisée pompeusement : double chevron.

 

Armand allait être cornaqué par une grosse enflure : Gustave Porcheron. Gustave la balance, électricien au service d’entretien chez Wendel, que ces petits cons de la GP considéraient comme un vrai révolutionnaire, alors que les RG le tenaient pour une poignée de biftons, et un peu de cul dans une boîte des Champs. Il avait pu ainsi accéder au saint des Saints de la GP, mais sa fiabilité douteuse nécessitait qu’il soit surveillé de près. Les deux hommes s’étaient retrouvés au buffet de la gare du Nord. Le Gustave, nippé prolo du dimanche, avec casquette huileuse, rouflaquettes roussâtre, plus vrai que nature, joues couperosées couleur brique, nez bourgeonnant et bedaine épandue au-dessus de la ceinture, adepte de la Valstar en litre, du rot et sans doute de la main baladeuse, une vraie raclure. Sans jamais regarder Armand dans les yeux, ce salopard avait d’abord tenté de l’amadouer, avec un abominable accent chti, tout en descendant sans respirer des bocks de bière pression : «  T’sé mec comme je suis un bon zig, et même si je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, faut que je te dise que je ne comprends pas tout ce tintouin qui font pour cette bande d’enculeurs de mouches. Que des va-de-la-gueule ! Toi, je ne sais pas d’où tu sors, mais je t’aurai prévenu, faudra pas dire que t’savais pas, tire tes arpions de ce nid de petits frelons, y sont tellement cons qu’un jour y seront capables d’en faire des grosses conneries. Tu vois ce que je veux dire… »

 

Gustave poussa son bouchon plus loin, en se faisant d’abord obséquieux puis menaçant. « Pour eux, un gars comme toi, celui qu’on va dire que tu es, c’est une putain de recrue. Méfies-toi de ne pas te prendre à leur petit jeu et de ce que veulent entendre les chefs. C’est tentant tu sais de chier dans les bottes de tout le monde. Moi, depuis que j’ai commencé à balancer je peux plus m’arrêter, ça me soulage comme quand je dégueule le lendemain d’une sale biture. Alors je raconte des craques à tout le monde. Je n’ai pas envie que tu tues la poule aux œufs d’or mec ! Alors déconne pas, ne m’enlève pas le pain de la bouche sinon je cafte le morceau à mes potes révolutionnaires et je suis certain que tu passeras un sale quart d’heure… » Armand prit l’air de celui qui avait reçu le message cinq sur cinq pour jurer mes grands dieux à Gustave que jamais il ne lui chierait dans les bottes. Le vieux saligaud, rassuré, tout en se grattant les roustons, crut bon de se justifier. « Pour sûr que j’suis pas trop fier de baver pour le compte des bourres mais, moi le Gustave qu’est pas d’instruction, j’les respecte car eux, au moins, y me prennent pour ce que je suis : un enculé à qui on ne peut pas faire confiance, alors que cette bande d’intelligents qui me lèchent le cul comme si c’était d’la Chantilly, me donnent envie de leur chier dessus. Te méprend pas mon gars quand j’te dis que chui un enculé, c’est façon parler, car moi les tarlouzes j’leur bourre la gueule pas le fion… »

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13 mars 2018 2 13 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Alors il fallait s'immerger dans la glue des masses, apprendre d'elles en s'inspirant de la Révolution culturelle chinoise. (42)

« Le pouvoir au bout du fusil ! » ça claquait, non, et ça foutait les pétoches aux rentiers de la NAP Neuilly-Auteuil-Passy, hein ! Et pourtant, sous l'héroïsme de pacotille du slogan, rien qu'une poignée de minoritaires, farouchement minoritaires, quelques retranchés solitaires persuadés que leur solitude était l'essence même de la force irrépressible qui les meut : aller au contact de la réalité des masses, foin des programmes éculés des syndicats officiels, seule la parole des prolos compte... C'est beau, dur et caricatural, une esthétique réaliste, ouvriers du soviet de Petrograd et marins du Cronstadt unis, comme sur une fresque d'Octobre 17 ! Pour eux, l'urgence était la formation de groupes armés car le reflux qui avait suivi le raz de marée gaullien n'avait qu'enterré la violence, elle était toujours là sous le dépit des opprimés, nichée dans les ateliers de Sochaux ou des Batignolles, elle affleurait prête à gicler le moment venu. La rage du sous-prolétariat exploité était le levain de l'insurrection générale où les comités de grève, cette fois-ci, ne se laisseraient pas rouler dans la farine par des apparatchiks syndicaux. Rien que des traîtres à la cause du peuple ! Dans leur camp retranché de la rue d'Ulm, ce dernier carré de têtes bien faites, ces cousus de diplômes, pensait que la reprise en main n'était qu'un trompe-l’œil, que les prolétaires frustrés de leur victoire par le tour de passe-passe du Général, allaient prendre en main leur destin. Alors il fallait s'immerger dans la glue des masses, apprendre d'elles en s'inspirant de la Révolution culturelle chinoise. S'ils étaient « maoïstes » c'était en référence à l'appel aux masses, à la contre-offensive solitaire de Mao pour faire imploser les intellectuels. Passer à l'acte sur le champ de ruines du marxisme-léninisme, c'était comme plonger dans du beurre, le labour y serait aisé car l'humus révolutionnaire, libéré des révisos, était vierge. Purs combattants, sans états d'âme, quasi asexués, drapés dans leur splendide isolement, aristocrates de la Révolution, ces jeunes hommes de 20 à 25 ans vouaient en découdre.

 

Bien sûr, pour les chevaux de trait, les bourriques des RG, avec leur vue basse, leurs œillères et leur QI de pois chiches, plus fouille-merde patentés que fins analystes des derniers écrits du Grand Timonier, cette logorrhée vindicative et délirante, prise au premier degré, ne pouvait que déboucher sur une forme inédite de guérilla larvée difficile à maîtriser. Compréhensible leur angoisse, ces normaliens survitaminés du stylo ne faisaient pas partie du cheptel relevant d'ordinaire de leur paroisse. Totalement dans le bleu les pauvres se repliaient sur les bonnes vieilles méthodes. Les infiltrer c'est déjà fait mais leurs informateurs ne bitaient rien au délire, ne faisait que de la figuration inefficace. D'où l'idée géniale de leur chef  d'un agent dormant, capable de décrypter le sabir de la GP. Sur cette initiative, ces obsédés de la menace soviétique, ces Paganini de l'instrumentalisation de la guerre froide, ces couleurs de muraille que sont les délirants de la DST opinaient même si, pour eux, cette agitation allait se dissoudre dans la maladie infantile du gauchisme : l'inorganisation, et que les risques de passage à l'action étaient mineurs car ces intellos n’étaient que des amateurs qui allaient s'enliser dans les scissions et les exclusions. S'ils participaient à l'opération c'était pour parer l'infiltration de ces illuminés par l'Internationale terroriste des poseurs de bombes et des coups de mains sanglants.

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Féroces, les irréductibles jetaient le « caïman » de la rue d'Ulm aux chiens : « Althusser à rien ! » « Althusser pas le peuple ! ». (41)

Le grand Armand Boutolleau lorsqu’il aperçut Benoît se précipita vers lui, l’enserra très fort dans ses bras. « Putain que je suis heureux que tu sois là ! Je finis mon service dans un quart d’heure, nous allons aller manger des huîtres au Wepler… » Ils s’installèrent à une table isolée, commandèrent une bouteille de Muscadet pour accompagner leurs fines de Claire. Armand, d’ordinaire jovial, semblait préoccupé, il pétrissait ses grandes mains, se tortillait sur la banquette en skaï rouge.  « T’as des soucis l’ami ? » s’enquit Benoît. « Plutôt de gros emmerdes, le genre dont tu ne peux de sortir que le cul sale… »

  • Allez, vide ton sac !

« C’est un peu compliqué mais je vais faire simple. Pendant le raout de la rue Gay-Lussac, comme je te l’ai dit avec ma Violette et ses camarades, une chouette nana de la Sorbonne, une tête mon Benoît et pas que, on s'était réfugié dans un hôtel, on s’était installés dans les chambres aux étages pour pas que les bourrins flairent notre présence. Avec Violette qu’était chaude bouillante on s’en est payé une bonne tranche. Je ne te raconte pas ! Bref, quand tout s’est calmé on s’est tiré discrètement. Je ne suis pas allé bosser, j’me suis fait porté pâle grâce  au père de Violette qu’est toubib. Tout allait comme sur des roulettes, on était de tous les bons coups. Quand le soufflé est retombé j’ai repris le turbin avec pas beaucoup d’entrain. Et puis, un matin deux mecs en civil qu’avaient des gueules de flics, et c’était des flics, des gars des RG, se sont pointés à mon boulot. Ils m’ont mis sous le nez ma carte d’identité. Je savais que je l’avais perdu, sauf que je ne savais pas que c’était en baisant Violette à l’hôtel de la rue Gay Lussac. Tu vois le travail mon Benoît. Le propriétaire de l’hôtel avait porté plainte pour les dégâts que nous avions faits dans sa Taule. La douloureuse était lourde et comme j’étais le seul identifié c’est moi qui allais morfler. Putain quel con j’étais ! Les deux gars se marraient. « Nous on n’en rien à foutre de l’hôtelier, si tu acceptes notre marché tu ne seras pas mis en cause… » Benoît ça sentait mauvais mais j’étais coincé comme un rat. Je n’avais pas le choix. J’ai accepté… »

  • T’as accepté quoi Armand ?

 

  • D’infiltrer la Gauche Prolétarienne !

 

Armand tendait à Benoît une note blanche, rédigée par les fins limiers des RG. Affligeant ! C'était un ramassis de lieux communs, où l'on trouvait tout et son contraire, alarmiste tout en soulignant l'absence de réel passage à l'acte, torchée dans une langue de béton par de vieux routiers de l'anticommunisme primaire habitués au format immuable des cellules du PC et des sections de la CGT, qui accolaient à la Gauche Prolétarienne le label d'organisation paramilitaire alors que le premier abruti venu savait qu'en dépit de ces appels à l'insurrection populaire, la poignée de jeunes bourgeois exaltés, épaulés par deux pointures en mal de point de chute, Geismar l'un des boss de 68 connu du grand public qui veut se fondre dans le gris des opprimés, et le tout en os déjà opportuniste July, dit « l'italien » au temps de l'UJC, se saoulait de palabres échevelés et débitait à la chaîne des tracts incendiaires distribués au petit matin aux portes des usines pour finir leur courte vie dans la merde des caniveaux.

 

Mai, le printemps de la parole, des discours enflammés, des rêves fous, des slogans libertaires, des affiches provocatrices, se figeait dans le plomb groupusculaire. La masse des insurgés, les joyeux dépaveurs casqués, bien vaccinés contre la dictature des encartés, des porteurs de certitude, fondait sous le soleil des plages aux côtés des Français de la France profonde qui se remettaient de leur grande trouille. Même les évènements de Prague, le cliquetis des chenilles des chars des pays frères, ne les avaient pas tirés de leur léthargie bronzifaire. Ceux qui restaient, le noyau dur des militants professionnels absorbés par leurs psychodrames internes, s'enfouissaient afin de préparer leur longue marche. L'ordre régnait à nouveau, pesant. La Vermeersch démissionnait du Comité Central du PC pour protester contre les réserves émises, par ce brave plouc de Waldeck Rochet, au coup de force de Prague ; une stal de moins mais déjà la trogne noiraude de l'immonde Marchais pointait son groin dans le paysage dévasté de la gauche française. Féroces, les irréductibles jetaient le « caïman » de la rue d'Ulm aux chiens : « Althusser à rien ! » « Althusser pas le peuple ! ». De Gaulle exhortait les Français : « Portons donc en terre les diables qui nous ont tourmentés pendant l'année qui s'achève ». Les socialos cliniquement morts, les PSU en voie de fractionnement nucléaire, les Troskos pathologiquement sectaires, les révisos marxistes-léninistes hachés menus et en décomposition avancée, laissaient le champ libre aux purs révolutionnaires.

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11 mars 2018 7 11 /03 /mars /2018 06:25
La résistible ascension de Benoît H La face plate de la rame Sprague déboucha du tunnel Le chef de train, un long vouté, dominait la masse, et sa tronche renfrognée sous sa casquette ridicule ressemblait à un bouchon balloté par la houle. (40)

Quand Benoît s’est enfournés dans la bouche du métro, la glue poisseuse des mal-éveillés giclant de toute part l’a dégluti, absorbé, digéré. Des fourmis aveugles, programmées, progressaient en files denses, se croisaient sans se voir. Portés par elles, dissous puis coagulés, étrons parmi les étrons, il prenait place dans le troupeau. Ce grouillement souterrain, malodorant, informe, chaîne de résignés, de regards vides, bizarrement le rassurait. La quête têtue et empressée du bétail à se fondre, à n'être qu'anonyme, correspondait bien à ses aspirations du moment. La face plate de la rame Sprague déboucha du tunnel et, comme Benoît était en tête de ligne, elle s'immobilisa, dans un crissement aigu de freins, à sa hauteur. La rame dégueulait ses encagés sous les regards impatients de ceux qui allaient les remplacer. Le chef de train, un long vouté, dominait la masse, et sa tronche renfrognée sous sa casquette ridicule ressemblait à un bouchon balloté par la houle.

 

Leur périple sous terre, tels des lombrics entrelacés, teintait d'un plaisir malsain son blues matinal. Ici, dans cette ville grouillante, indifférente, se fondre dans son magma serait un jeu d'enfant. Sa nouvelle vie de merde se présentait sous les meilleurs auspices. Pour la première fois depuis longtemps il esquissa un sourire. Benoît allait rejoindre son vieux pote Armand Boutolleau dans un café de la Place de Clichy où il avait trouvé une place de garçon. La rame s'immobilisait à la station Assemblée Nationale, son wagon se délestait d'un fort contingent de costumes gris et de jupes tristes. Benoît se familiarisait avec l’entrelacement des lignes, les correspondances, les stations terminus. Là, pour  aller place Clichy, il empruntait la ligne 12, celle qui dessert l'Assemblée Nationale, jusqu'à Saint-Lazare pour rattraper la ligne 13. Bien plus tard, en tripotant un plan de métro, il s’aperçu que la ligne 14 avait disparu. Ça lui avait fait tout drôle. Un collègue dont le frère marnait à la Régie a éclaira sa lanterne. Les blaireaux avaient creusé un tunnel sous la Seine pour relier Invalides à Concorde et connecter la 13 à la 14, et la ligne 14 a disparue. Elle a ressuscité avec dans les profondeurs d'Eole, la ligne automatique. Benoît la prenait souvent depuis la bouche de la place du Havre qui l'impressionnait, ces messieurs les ingénieurs, dans la démesure du chantier, avaient retrouvé la veine du film Brazil avec l'entrelacs des escalators, la plongée des escaliers larges comme des boulevards, la froideur des dallages minéraux, la démesure des rotondes gigantesques et l'infini du quai où s'étiraient les deux longs serpents de verre gainé d'acier.

 

Benoît, dans la ville capitale, repensait à son bocage crotté, aux Boux de Casson et autres notables élus par le petit peuple qui, dans leurs discours de comices agricoles, se pourléchaient, auprès de leurs électeurs goguenards, paysans madrés, maquignons vicieux, bigotes au bras de leurs époux, journaliers endimanchés, raillaient les gens de la ville, si éloignés de la terre nourricière, celle qui ne ment pas. Dans leur péroraison, au moment où il leur fallait marquer les esprits, mettre les rieurs de leur côté, mains sur les hanches, ils prenaient leur auditoire à témoin, l'air entendu de celui à qui on ne la fait pas : « Moi, mes chers amis, je ne suis pas comme ces beaux messieurs les scribouilleurs de feuilles de choux parisiennes qui nous donnent des leçons, nous traînent dans la boue, je ne crains pas, comme vous de me mettre les mains dans le cambouis, pour vous aider... » L'image leur parlait, elle tenait de l'évidence, se salir les mains pour ses électeurs quoi de plus respectable ! Les prébendes sont le juste prix du scrutin d'arrondissement.

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10 mars 2018 6 10 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Montparnasse, le terminus, la vieille gare de l'Ouest, sentait le sapin. Elle vivait ses derniers jours car bientôt les promoteurs et les bétonneurs allaient l'araser, l'enfouir, damer son empreinte pour couler le socle du plus haut phallus pompidolien, la Tour. (39)

Le dimanche soir le train de Paris, bourré de bidasses remontant vers l'est, empestait la chaussette sale, le tabac froid et la pisse rance. Tout me semblait laid. Immonde. Le train s'ébranla avec une exaspérante lenteur. Aux aiguillages les roues claquaient. Les départs, dans ses rêves d'enfant, revêtaient des allures princières, bagages en cuir patiné convoyés par des porteurs en blouses, uniformes impeccables des hommes de la Compagnie des Wagons-Lits, voyageurs empressés, grappes de ceux qui resteraient à quai, à son bras une femme mariée qu’il venait d'enlever aux rets de son sinistre époux, visage caché sous une voilette, des nappes bleutées de vapeur enveloppaient la locomotive, le compartiment du sleeping en partance pour l'Orient, avec ses parures en loupe d'orme, allait abriter leurs amours clandestins. Ce soir, dans l'inconfort de ce train de nuit ordinaire, à vingt ans, Benoît prenais pleine conscience qu’il s’enfonçait dans une vie ordinaire où le tous les jours n’apporteraient qu'ennui, tristesse et chagrin. Sa belle vie, son bel avenir, tout ce bel édifice il l'abandonnait sans regret, sa famille, son pays, ses amis, Marie, Benoît les enfouissaient tel un magot désormais inutile. Sa mémé Marie disait de lui qu’il était un garçon délicat. Pour elle c'était un compliment. Benoît savait bien que c'était mon tendon d'Achille. Il allait lui falloir forcer sa nature, se rendre insensible au regard des autres, n'être qu'un gris parmi la cohorte des gris.

 

Montparnasse, le terminus, la vieille gare de l'Ouest, sentait le sapin. Elle vivait ses derniers jours car bientôt les promoteurs et les bétonneurs allaient l'araser, l'enfouir, damer son empreinte pour couler le socle du plus haut phallus pompidolien, la Tour, bite d'amarrage plantée loin des effluves de l'Atlantique, totem des ambitions pharaoniques des nouveaux friqués, doigt d'honneur pointé au flux de bagnoles craché par la future pénétrante Vercingétorix. Tout devenait possible, les vannes s'ouvraient, le fric dégoulinait, on jetait un tablier de bitume sur les quais de la Rive droite, on charcutait le futur Chinatown, on excavait le ventre de Paris, on décidait d'édifier Beaubourg, les derniers feux des années dites Glorieuses rougeoyaient. Qui aujourd'hui se souvient de Christian de la Malène, de la Garantie Foncière, du Patrimoine Foncier, de Gabriel Aranda, de Robert Boulin, des petits et gros aigrefins, des prête-noms, des stipendiés, des corrupteurs et des corrompus, des fortunes météoriques, de cette cohorte de personnages troubles dont on aurait cru qu'ils sortaient d'un film de Claude Sautet ?

 

Les cafés du bord des gares, même au petit matin, puent la sueur des voyageurs en transit. Ils sont crasseux de trop servir. Les garçons douteux. Les sandwiches mous. La bière tiède et les cafés amers. Dans celui où Benoît s’était assis, les croissants rassis, le lait aigre, allaient bien aux ongles noirs et aux cheveux gras du serveur ; les effluves froides et graillonneuses de croque-monsieur rehaussaient le charme gaulois du patron : bedaine sur ceinture et moustache balai de chiottes. Depuis l'instant où Benoît avait posé le pied sur le quai il distillait un coaltar épais. Tout ce gris, ce sale, cette laideur incrustée, loin de l'agresser, l'enrobaient d'un cocon protecteur. Sa bogue se refermait, il appréciait.

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9 mars 2018 5 09 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H La culpabilité, ce calice voluptueux et masochiste des catholiques romains, le recouvrait de honte. (38)

L'alcool glissait. Indifférent à sa morsure Benoît l'entassait. Plus rien autour de lui n'existait. Il sombrait. La terre s'ouvrait. Ses entrailles s'épandaient. Son phallus le crucifiait. Plus rien que le ressac de la poche initiale, la tiédeur de sa bulle amniotique, la dissolution définitive. Partout des pointes acérées, le lit tanguait. Allongé sur une planche à clous. Goût de punaises écrasées, langue et palais liés par une fiente visqueuse, Benoît ne pouvait soulever ses paupières. Crâne bardé de plomb, tempes enserrées dans les rets implacables d'un étau, les premiers spasmes se levaient. Monstrueux, ils nouaient ses tripes. Il dégueulait dans une bassine à grands lampées. Et puis ce fut du fiel, amer. On lui tamponnait le front avec des serviettes fraîches. Plein de frelons son crâne grésillait. De la sueur glacée marbrait son dos. Ses hoquets exhalaient de la pestilence. On le guidait jusqu'à la selle. Il se vidait. On le recouchait. Allongé en chien de fusil, à nouveau fœtus, Benoît se dissolvait.

 

Quand il s’éveilla, de la fenêtre grande ouverte, la lumière de fin du jour, tendre, portée par des caresses d'air marin venues du fleuve tout proche, l'emplissait d'images de Marie. Entortillé dans le drap Benoît se sentait tout petit. Sali. Pourri. Son corps pesait cent tonnes de bois mort. Assise à mon côté, vêtue d'un seul tee-shirt blanc, la petite strip-teaseuse lisait un magazine de filles. Se relever paraissait à Benoît une tâche insurmontable ; les mots aussi semblaient le fuir. Restaient ses mains, mandibules arythmiques qui tapotaient le drap froissé. Dans un effort monstrueux il tentait de relier le temps présent à ce que je venais de vivre. Tout s'embrouillait. Sa tête concassait des tronçons d'images, des bouts de phrases. Ange exterminateur au sourire ironique, Marie, l'immaculée le rejetait dans ses ténèbres extérieurs. La culpabilité, ce calice voluptueux et masochiste des catholiques romains, le recouvrait de honte. La petite, elle, souriait. C'est alors que Benoît compris qu’il n'était pas dans sa chambre d’hôtel, celle-ci donnait sur le quai. Rassemblant ce qui lui restait d'énergie, il se hissait sur ses coudes. La petite lui calait le dos. Il grognait, « Je morfle, c'est comme si on m'avait passé à la moulinette, j'ai du mal à recoller les morceaux... »

 

La petite lui caressait la nuque : « normal vous étiez ivre-mort. On t'a ramené ici dans un état pitoyable, tu râlais, tu délirais et tu semblais, par instant, vouloir cesser de respirer. Heureusement que je connais du monde. J'ai fait venir le docteur Hébert, un ancien client. Il t'a fait une piqure, nous a rassurés en nous disant que tu étais solide. Après, ton sommeil s'est apaisé. Sur le matin tu t'es mis à parler. Vous avez l'alcool mélancolique. C'était beau. C'était plein d'amour. Des mots comme je n'en ai jamais entendu. J'en ai même pleuré. Pour vous rassurer je me suis allongé près de vous. Vous dormiez comme un bébé.

 

Son corps, baudruche vide, sa tête, outre gonflée, replongeaient dans une torpeur molle. Les paroles de la petite glissaient sur lui sans laisser de trace. Tout lui était égal. Le sommeil l'envahissait. Il dormait. L'anse des Soux, elle partait si loin en une nage fluide, simple petit point perdu tout près de l'horizon, un nœud d'angoisse l'oppressait. Elle était aussi régulière qu'une horloge. Il l'enveloppait dans le drap de bain, la frictionnait. Toute sa peur se muait dans ce rituel en une allégresse monstrueuse. Partir, revenir, se retrouver... Là, dans ce rêve en cercle, il la voyait, si près, mais jamais elle ne l'atteignait. Benoît luttait de toutes ses forces pour inverser le cours du rêve, plein d'espoir. La brisure ne pouvait être définitive. Au cœur de la bataille, le rêve devenait réalité. Pas de doute possible, c'était elle, à portée de ses bras. Il fallait qu’il tienne bon. Tout redevenait possible. Tout dépendait de lui. Leur destin il le tenait entre mes mains. Lutter ! Rester dans cette marge ! Surtout ne pas ouvrir les yeux. La rupture s'opérait, brutale. Benoît dégoulinait d'une sueur âcre. Marie avait disparue. Tout était en place, avec une régularité implacable.

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