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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H « Soyez sans crainte, je ne suis manipulé par personne, et surtout pas par Marcellin, je travaille pour mon propre compte et je vous protège... » (106)

Le virage brutal qu’ils prirent à leur retour ne leur devait rien, il résulta d’une brutale accélération des évènements qui échappa à leur contrôle et les propulsa dans une suite de sacs de nœuds dont ils eurent beaucoup de peine à se dépêtrer. Souvent, les tuiles vous tombent sur le coin de la tronche alors que tout vous semble sous contrôle, sans risque apparent, par temps calme. Certes la position de Benoît, à géométrie variable, si elle lui permettait souvent de planquer ses abattis, elle le plaçait à son insu dans des zones de fortes turbulences. Jusqu’ici il s’en était toujours sorti grâce à un art consommé du j’m’en foutisme. Par rapport aux craintifs et aux calculateurs, toujours sur leurs gardes, le fait de ne s’inquiéter de rien, de s’en foutre, constituait un atout majeur dans un monde où tous les coups sont permis. Benoît n’attendait rien de la vie et, à sa grande surprise, elle lui procurait un lot de frissons et de jouissances incommensurables. Rien ne pouvait donc le faire changer de cap, et surtout pas Chloé qui se révélait chaque jour, à sa manière, une redoutable manœuvrière. Ils formaient un duo à nul autre pareil. Du côté de la place Beauvau ceux qui avaient propulsé Benoît dans le nid des petits frelons de la GP, pour y accomplir les basses besognes traditionnelles, commençaient à trouver qu’il occupait beaucoup trop d’espace et surtout qu’il n’en faisait qu’à sa tête. Jusqu’ici, ses hautes protections, sa position d’éminence grise près d’un Ministre important, ses accointances dans des groupes barbouzards rivaux, les avaient incité à la plus extrême prudence, mais comme l’occasion qui se présentait à eux de lui brûler les ailes, leur paraissait si belle, inespérée même, qu’ils n’avaient pas hésité une seule seconde à lui tendre leur piège foireux.

 

À peine avaient-ils posé le pied sur le tarmac de Villacoublay qu’un motard porteur d’un pli, à remettre en mains propres, se plantait face à eux, salut militaire, Benoît se retrouvait convoqué en fin de matinée chez le Ministre de l’Intérieur soi-même.  Chloé s’esclaffait « Tes désirs sont des ordres ... » et le bel Albin, intrigué par sa soudaine importance, le prenait par le bras pour l’entraîner à l’écart. « Mon garçon jusqu’ici vous m’intriguiez, maintenant vous m’inquiétez. Quels sont vos rapports avec Marcellin pour qu’il vous traite ainsi ? Il vous a infiltré auprès de moi ? Attention je sais, moi aussi, cogner et cogner très dur... » Avec aplomb Benoît le rassura « Soyez sans crainte, je ne suis manipulé par personne, et surtout pas par Marcellin, je travaille pour mon propre compte et je vous protège... » Chalandon sursautait « Me protéger ! Me protéger de qui, de quoi, expliquez-vous ! » Toujours avec le même aplomb Benoît coupait court « Convenez-en, Monsieur le Ministre, ce n’est pas le lieu. Dès que j’en aurai terminé avec Marcellin je m’expliquerai sur tout auprès de vous... » Son ton conciliant mais sans appel le sidérait « Vous ne manquez pas de souffle mon garçon : en finir avec Marcellin, rien que cela. Soit vous bluffez et vous le faites bien. Soit vous êtes un personnage d’une dangerosité exceptionnelle... » Le large sourire de Benoît le déroutait plus encore « Dans les situations fangeuses, monsieur le Ministre, avoir les pieds dans le marigot, même si ça n’est pas toujours très confortable, vaut mieux que de le regarder d’en haut si l’on veut avoir prise sur les évènements... » Le Ministre soupirait « Ne me dites pas que vous êtes flic. Je veux dire de la Police ». À son tour, avec une familiarité qui l’étonnait Benoît le prenait par le bras « Si je savais ce que je suis je ne vous le dirai pas Monsieur le Ministre car, pour ne rien vous cacher j’ai du mal à savoir ce que je suis vraiment... » Sa pirouette lui tirait un rictus et, sans se dégager de son emprise il se contentait de répondre à Benoît  « Alors à ce soir dans mon bureau... »

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29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H No future, pour eux, n’était pas un futur slogan pour tee-shirt d’adolescent boutonneux mais une réalité dure et prégnante (105)

Le premier soleil levait une part du mystère de l’île en la parant d’un camaïeu de vert et d’exhalaisons fortes de vases putréfiées et de mousse fraîche. Pas âme qui vive, le chant des oiseaux, le clapotis des eaux, loin d’être saisis par une impression d’échouage sur cette levée de terre, Chloé et lui, sans avoir à se le dire, ressentaient au contraire une grande paix les envahir. À mille lieux de leurs folies ordinaires ils s’arrimaient à une terre de tout temps hostile aux étrangers ; une terre en train de mourir dans l’indifférence générale. Las et revenus de tout, ils n’étaient pas venus à Fédrun pour faire des galipettes, ils ne savaient d’ailleurs pas pourquoi ils étaient là, debout, côte à côte, au petit matin, sur l’île de Fédrun au beau milieu de la Grande Brière. Certes leurs vies, tels les bouchons d’une canne à pêche, se laissaient porter par le courant tout en restant bien arrimées et sensibles à toutes les sollicitations du fil qu’ils avaient encore à la patte.

 

No future, pour eux, n’était pas un futur slogan pour tee-shirt d’adolescent boutonneux mais une réalité dure et prégnante. Le ripolinage actuel des années 70, derniers feux des soi-disant 30 Glorieuses, relève de l’escroquerie intellectuelle, de la réécriture de l’histoire à des fins de partisanes : après avoir été si joyeux ils étaient tristes à en mourir. Pour Chloé ce furent les années de plomb, pesantes, qui enterrèrent leurs illusions, dans un décorum révolutionnaire en carton-pâte, du moins en France car en Italie Chloé tenait des propos alarmistes sur les affrontements et les manipulations des néo-fascistes infiltrés dans les services secrets de l’armée qui avaient, et allaient, faire couler le sang. Depuis son retour à Paris benoît cherchait le moyen de la retenir pour qu’elle ne retournât pas au milieu de ces fous furieux mais elle dressait un mur de désinvolture sur lequel toutes ses tentatives glissaient. Avec sa simplicité habituelle, pleine de nœuds et de détours, il se promettait de profiter de leur isolement briéron pour la convaincre. Comment ? Je n’en savais fichtre rien.

 

Dans le fond de la camionnette ils découvrirent deux grands paniers emplis de victuailles et de bouteilles de vin, des thermos de café, une miche de pain, de quoi soutenir un siège. La maison, au confort minimal, comportait un tout petit lit en fer et une grande cheminée. Chloé le chargea de la corvée de bois pendant qu’elle préparait un copieux petit déjeuner : œufs brouillés, jambon et tartines beurrées. Repus, face à un grand feu que Benoît avait eu bien du mal à faire prendre et qui fumait un peu, ce qui les obligeait à maintenir la fenêtre ouverte, ils trouvèrent refuge, dans un sac à viande militaire rêche, empestant le renfermé humide, sous un empilement de couvertures kaki monstrueux. Ils dormirent, tout habillés, collés l’un à l’autre. Sur le coup de midi ils prirent un chaland pour faire le tour de l’île. Chloé maniait la perche aussi bien qu’un gondolier. Benoît comptait les ragondins. Ils croisèrent un vieux type décharné, au regard à demi caché sous la visière d’une casquette crasseuse, qui suçotait une petite pipe tout en fourrageant avec une canne dans un bouquet de roseaux. Le « Bongiorno » rieur de Chloé le fit sursauter puis se redresser et sourire, un sourire plein de chicots brunis par la nicotine. D’un geste qui, en d’autres circonstances, eut pu paraître obscène, de sa main libre il réajusta son entrejambes en nous fixant de ses petits yeux encavés. « Et si vous veniez prendre la goutte... » La voix était étrangement cristalline, quasi enfantine. Chloé les poussa jusqu’au ponton et le vieux les amarra.

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H, un Directeur de l’Agriculture racontera à Benoît comment, chaque week-end, son Préfet en Dordogne, le mobilisait pour assurer la paix des amours d’un Ministre avec celle qui se baptisera par la suite la « Putain de la République ». (104)

Le lendemain matin, à la première heure, dans une fourgonnette Peugeot, que les services du Préfet avait dégoté je ne sais où, Chloé et Benoît prenaient le chemin de la Grande Brière. Aussi étrange que cela puisse paraître, à la suite de sa péroraison agricole la cote de Benoît auprès de son Ministre était montée de plusieurs crans. Face au Préfet, totalement à l’Ouest, et aux grands élus du département, tellement ravis d’être à la table d’un Ministre de cette envergure, qu’ils gobaient ses paroles sans trop savoir de quel côté ils allaient devoir pencher, le bel Albin le couvrait de fleurs et lui promettait un bel avenir en politique. À l’heure des cigares et du café sa requête pour qu’on mît à leur disposition un véhicule afin que sa douce et lui aillent se ressourcer dans les profondeurs de la Grande Brière avait reçu une immédiate acceptation du Préfet qui devait penser que sa célérité à le satisfaire lui vaudrait sans nul doute les faveurs de Paris.

 

La Grande Brière avec ses canaux, ses plans d’eaux peu profonds, ses roselières, ses prairies inondables et ses buttes où se perchent de minuscules villages est un monde clos, un monde consanguin, autarcique. Les Briérons pendant des siècles bénéficièrent d’un statut unique en France : ils étaient propriétaires du marais par la grâce du duc François II de Bretagne. Chassant, pêchant, pratiquant l’élevage et tirant l’essentiel de leur subsistance du marais, les habitants de ce marais brûlant la tourbe extraite de leur sol manifestèrent toujours une franche hostilité à tout ce qui venait du dehors. Comme Chloé et lui ressentait un réel besoin de s’isoler pour mettre un peu d’ordre dans leurs vies chaotiques, l’hostilité profonde de la Brière était le gage de le satisfaire. Un seul accès menait à l’Ile de Fédrun, butte de terre au milieu du marais, posée sur un lit de roseaux. Le jour se levait, en des haillons cotonneux, la brume s’effilochait au-dessus de la curée, le canal cernant l’île sur le lequel les chalands familiaux étaient amarrés à des pontons donnant sur de minuscules jardinets collés aux maisons basses recouvertes de roseaux. Chloé et lui, allaient occuper l’une d’elle premier jalon du Parc Naturel qui venait tout juste d’être créé. Les Préfets sont magiques dès qu’il s’agit de satisfaire le bon vouloir des nouveaux princes de ce monde, en quelques coups de téléphone le nôtre avait mobilisé ses chefs de service de l’agriculture et de l’équipement pour leur fournir le havre de solitude quels sollicitaient. Bien plus tard, un Directeur de l’Agriculture racontera à Benoît comment, chaque week-end, son Préfet en Dordogne, le mobilisait pour assurer la paix – les agriculteurs sont très joueurs avec les Ministres – des amours d’un Ministre avec celle qui se baptisera par la suite la « Putain de la République ».

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27 mai 2018 7 27 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H La France éternelle des champs se voyait ravaler, par des technos comme René Groussard, au rang d’un secteur comme les autres à moderniser à marche forcée. (103)

Au cours du dîner qui suivit le meeting las des mondanités Benoît entreprit son cher Ministre sur la fin des Paysans, un thème auquel il n’était pas insensible mais qui défrisait les caciques du syndicalisme agricole. La 1ière chaîne de la Télévision, dans son émission Hexagone avait mis le feu aux poudres. En effet, la vision duale de l’agriculture exprimée dans le documentaire très réaliste, Adieu coquelicots, signé de François-Henri de Virieu chroniqueur au journal Le Monde cristallisait le malaise identitaire des gaullistes et des dirigeants paysans. Oser mettre en avant que l’avenir était ce GAEC de l’Isère avec son étable de 1000 vaches laitières, ses deux éleveurs, dont l’un d’eux était prof de maths constituait un crime de lèse-agriculture familiale. La France éternelle des champs se voyait ravaler, par des technos comme René Groussard, au rang d’un secteur comme les autres à moderniser à marche forcée. Ironiquement Benoît soulignait, face au bel Albin médusé, et à un Préfet au bord de la défaillance, que le mémorandum Mansholt publié à la fin de 1968 et le Rapport Vedel affirmaient sans détour qu’une partie de la paysannerie était condamnée à terme et qu’elle devait se reconvertir. Pour Sicco Mansholt 80% des exploitations étaient trop petites. La pilule était amère, même pour les modernistes, tel Michel Debatisse car le diagnostic des « technocrates » mettait à nu les ambigüités de leur propre pensée. En effet, martelait Benoît, comment pourraient-ils concilier leur stratégie économique de modernisation qui jetait sur le bord du chemin beaucoup de paysans et le mythe de l’unité paysanne chère à la FNSEA. Faisant étalage de ses lectures il citait une tribune de Maurice Papon au Monde « Mansholt et Malthus », publiée le 8 avril 1969, qui usait de sa rhétorique pour stigmatiser ce plan qui « était une erreur à l’échelle de l’histoire » car il risquait « d’amplifier le risque de massification urbaine sur lequel la société urbaine sera sans doute obligée de revenir pour survivre ». Un visionnaire le Maurice de Vichy !

 

Face à un tel déluge de mots, et surtout au silence quasi-religieux qui s’était installé autour de la table Chloé elle-même le contemplait avec un étonnement sidéré. « Pour une fois tu parlais vraiment avec tes tripes, sans calcul, tu vivais ton sujet comme si pour toi l’enjeu touchait à ce que tu as de plus profond... » lui fit-elle remarquer lorsqu’ils se retrouvèrent dans l’immense chambre que leur avait alloué le Préfet. Avachi sur une bergère Benoît lui répondait qu’elle touchait juste, que lui le fils de paysan vendéen ne pouvait rester indifférent à cette fameuse « Révolution Silencieuse » qui allait broyer beaucoup des siens. Du petit cartable qui l’accompagnait toujours il tira une coupure des débats à l’Assemblée Nationale où, Michel Cointat, se livrait à un grand moment de démagogie qui devrait figurer dans une anthologie de la pensée agrarienne. Se levant et se juchant sur le velours cramoisi de la bergère il le déclamait, Chloé applaudissait.

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26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H. Le soir suivant l’assaut de la Préfecture, sur la place Graslin, avec quelques-uns de ses petits camarades, Benoît « évangélisait les masses bourgeoises »  (102)

Face à la grille de la Préfecture ce n’était plus la douce odeur du sablé chaud qui revenait flatter la mémoire de Benoît mais celle acidulée des gaz lacrymogènes des grenades des gardes mobiles. Toute une nuit passée à les harceler, à les faire tourner en bourrique ces caparaçonnés, ces lourds, en godillots cloutés, mal commandés, si peu mobiles en dépit de leur appellation officielle. Eux, les étudiants, les ouvriers, les paysans, étaient mobiles, chevaux légers en baskets, sans chef, jouant à merveille de l’entrelacé des rues pour fondre sur leurs arrières, les caillasser, se retirer aussi vite avant qu’ils n’aient le temps de balancer leurs lacrymogènes. Les plus organisés d’entre eux, casqués et embâtonnés, allaient au contact des bestiaux qui, bien sûr, les chargeaient pesamment en retour ce qui ouvrait des brèches dans lesquelles la troupe échevelée s’engouffrait pour tenter d’envahir la résidence du Préfet. Il n’y était jamais parvenu mais Benoît gardait le souvenir de ses yeux brûlants et de sa gorge ravagée lors des replis lorsqu’ils fendaient les épais nuages de lacrymogène. Jeu stupide aux yeux du très sérieux Comité de Grève mais la part du ludique de ce mois de mai 68, si beau, si chaud, a toujours été sous-estimé. Le soir suivant l’assaut de la Préfecture, sur la place Graslin, avec quelques-uns de ses petits camarades, Benoît « évangélisait les masses bourgeoises » Souvenir d'un monsieur bien comme il faut, très digne, promenant le petit chien de sa mémère qui lui tendait  un demi de bière qu’il venait de faire tirer à la Cigale. En dépit de la grève générale, du bordel général, de la vacuité du pouvoir, il régnait sur la ville une légèreté à nulle autre pareille, une liberté jamais plus retrouvée. Comme quelques heures auparavant, dans le Mystère 20, en entrant dans la Préfecture, Benoît appréciait le pied de nez à ses souvenirs. Le préfet couvert de ses lauriers dorés qui l’accueillait, avec la componction et la révérence qui sied si bien à sa fonction, effaçait définitivement son vague à l’âme. De nouveau il se sentait en ligne avec son statut de fouteur de merde.

 

Son escapade lui valut, de la part de son cher Ministre, sur le ton taquin qu’il affectionnait avec lui, un rapide interrogatoire sur ses racines locales. Benoît lui servit, avec  effronterie, l’histoire très image d’Epinal du petit vendéen crotté, né dans l’eau bénite, élevé par les frères, monté à Paris pour y faire son trou. Son silence sur sa contribution aux hautes œuvres de mai 68 le renforçait dans ses doutes sur la fraîcheur des salades qu’il lui servait mais Benoît restait persuadé que son ambigüité, ses mensonges, le séduisaient. Fin politique il le prît à son propre piège en exigeant qu’il l’accompagne à la tribune du meeting.  Benoît ne put se défiler. Chloé se gondolait en sirotant le mauvais champagne du Préfet. Du côté de ses « amis » de la GP il ne risquait pas grand-chose vu que ces têtes d’œufs ne se compromettaient pas en regardant la télévision de l’Etat oppresseur. C’est plutôt du côté de sa hiérarchie poulardière que son apparition aux côtés d’une des étoiles montantes du régime pouvait lui valoir une petite convocation chez le Ministre. Peu lui importait, ça mettait du piment dans ses activités qu’il commençait à trouver par trop  routinières. Sa ballade avec Chloé l’avait épuisé et, au grand étonnement du cher Préfet, Benoît réclamait une chambre pour y pousser un roupillon. Il s’exécutait en pensant sûrement que les cabinets ministériels accueillaient vraiment de drôles de zèbres ; impression renforcée par le fait que cette chère Chloé l’y accompagna. Ils y dormirent à poings fermés jusqu’à l’heure du meeting. Tout se déroula dans les meilleures conditions, salle bourrée de militants, ovations, discours, applaudissements, sauf que le lendemain, s’étalait à la Une de la Résistance de l’Ouest, une magnifique photo de son cher Ministre et de lui en plein conciliabule à la tribune. Sa maman la vit, elle prit soin que son père ne la vit pas. La messe était dite mais il ne le sut qu’au jour de la mort de son papa. 

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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H 1846, fut l’année de la dernière grande famine en Europe – le mildiou de la pomme de terre fut à l’origine du ravage des cultures –  qui extermina un million et demi de personnes. (101)

Sa belle main qui se posait sur son bras, sa belle voix qui lui disait « Vous devez avoir faim...», et qui ajoutait « c'est un sandwich au saucisson sec comme vous les aimez... », son rire, l’étonnement de Benoît, une apparition, elle n'était pas belle, elle était plus que belle, incomparable, une légère coquetterie dans l'œil, des cheveux longs et soyeux qui s'épandaient sur ses épaules nues et, tout autour d'elle, un halo de sérénité. « Mangez ! » Il avait obéi, la bouche pleine il la complimentait. Elle souriait « Je l’ai fait pour vous ». Et là, un garçon du Conti, toujours sanglé dans un grand tablier blanc, me dévisageait sans aucune aménité. Et lui de grommeler « Marie ! Marie ! Marie ! T'es chiante de m'avoir planté dans cette putain de vie où t'es pas... »

 

Chloé savait où le trouver et, comme le disent les supers-gendarmes, elle l’exfiltra rapidement de ce bocal empli de souvenirs. Le centre de Nantes, en ce temps-là, dès que les vents étaient favorables, embaumait des effluves chauds et rassurants du Petit LU  et, pour mieux exorciser ses démons, sitôt sortis du Conti, Benoît saisissait  Chloé par la taille pour la conduire, en marchant très vite, rue Boileau là où, en 1846, un jeune pâtissier lorrain, Jean-René Lefèvre s’installait au 5. Parler, parler, parler, déverser, dégorger, le libérait du joug de mes vieilles douleurs. Cette année-là, 1846, fut celle de la dernière grande famine en Europe – le mildiou de la pomme de terre fut à l’origine du ravage des cultures –  qui extermina un million et demi de personnes. Elle dévasta l’Irlande poussant près du quart de sa population à s’exiler, surtout vers les Etats-Unis. Quatre années plus tard notre pâtissier venu de l’Est épousait Pauline-Isabelle Utile. Le succès aidant La Fabrique de biscuits de Reims et de bonbons secs annexait le 7 de la rue Boileau. imaginez, dans ce centre de la vieille ville aux rues pavées, sous la pluie fine et collante du crachin breton, dans la pestilence des déjections et des ordures, les charrettes à chevaux cahotant, les cris et les jurons fusant, alors que les bourgeoises nantaises, ou le plus souvent leurs bonnes, s’agglutinaient dans ce lieu vaste, bien tenu, où un personnel bien mis servait avec des pincettes les macarons, les langues de chat, les massepains, les boudoirs, les petits fours aux amandes, et bien sûr les biscuits de Reims.

 

Le Petit LU n’était pas encore né, il sera le fruit de l’amour du goût de ce couple alliant sens du commerce et inventivité. Avec Chloé, pour aller au plus près de l’épicentre de la source de cet embeurré qui a égaillé les goûters de ma jeunesse, ils retraversèrent la ville en descendant la rue du Chapeau-Rouge, puis celle de la Contrescarpe pour rejoindre le quartier du Bouffay avant de couper le cours des Cinquante-Otages. Comme promis à Chloé, ils empruntèrent le passage Pommeraye mais Benoît refusa obstinément de faire un détour par le quai de la Fosse. Trop dur ! Ils attrapèrent un bus au vol pour effectuer le restant de leur périple qui les conduisit aux lisières de la gare face à la grande fabrique du quai Baco. Ils gagnèrent ensuite à pied la Préfecture en longeant le château des Ducs de Bretagne et la cathédrale St Pierre.

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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 07:00
Le 14 mai 1968, il y a un demi-siècle aujourd’hui, débutait l’occupation de l’usine Sud-Aviation de Bouguenais. | Photos Jean-Lucas, Centre d’histoire du travai

Le 14 mai 1968, il y a un demi-siècle aujourd’hui, débutait l’occupation de l’usine Sud-Aviation de Bouguenais. | Photos Jean-Lucas, Centre d’histoire du travai

Chloé en dépit de l’extrême sollicitude du Ministre, tout en jouant le jeu du badinage, couvait Benoît d’un regard tendre. Nul besoin pour elle de paroles, il était sous sa haute protection car elle le savait en péril. Sa volonté de l’accompagner à Nantes relevait de cette prescience de la louve, rassemblant ses petits face à l'imminence d'une menace, marque la réelle supériorité des femelles sur notre sexe dit fort. Elle ne pouvait le laisser affronter seul le champ de mines de ses souvenirs. Le steward sitôt le décollage leur servait des rafraîchissements. Benoît, loin de broyer du noir comme le craignait ma compagne, ne pouvait s’empêcher de penser que ce bel avion, joyau civil issu des solutions techniques développées dans le domaine militaire, avait été produit en coopération avec Sud-Aviation. Bouguenais, le noyau dur des grévistes de 68, les purs et durs, ceux qui voulaient vraiment gripper la mécanique pour que les politiques ramassent le pouvoir comme un fruit mûr. Et lui, le révolutionnaire d’opérette, qui les avait côtoyés au sein du Comité de grève il se gobergeait, bien assis dans un moelleux fauteuil, un verre de gin tonic à la main, aux côtés d’une des étoiles montantes du pouvoir. C’était une forme d’obscénité absolue, comme s’il leur chiait dessus. Au lieu de se sentir mal à l’aise il savourait la situation. Ce qu’il faisait depuis des mois était dépourvu de sens mais, s’il le souhaitait, à tout moment il pouvait faire éclater une bordée de scandales qui mettraient à mal le pouvoir ; bien plus sûrement que ne le feraient les escarbilles des délirants de la GP. Sa jubilation intérieure, qu’il avait du mal à réprimer, tenait au fait qu’il n’avait aucune envie de mettre à jour les turpitudes des officines ou des barbouzes dans lesquelles il se complaisait. L’important pour lui était de durer sans se soucier de justifications d’une quelconque nature. Son amoralité le comblait.

 

Lorsqu’ils atterrirent à Château-Bougon, et que Benoît se vit dans cette campagne pleine de haies, de vaches et de maisons basses, un soudain découragement lui était soudain tombé sur les épaules. Comme toujours avec lui c’est dans les moments où il se trouvait au fond du trou que lui venaient des idées les plus saugrenues. Dans la voiture qui les menait à la Préfecture, afin d’occulter le défilement d’un paysage trop connu, il se laissait aller à une forme de rêve éveillé, à l’instant où ils s’engageaient sur le Cours des 50 Otages, il  demandait au chauffeur de stopper pour le laisser descendre car il lui fallait, dit-il, comme si sa vie en dépendait, aller manger un sandwich au Conti. Stupéfait par une requête aussi loufoque le chauffeur obtempérait semant la zizanie dans le cortège officiel précédé de deux motards. Sitôt descendu, Benoît enfilait la rue d’Orléans, à grandes enjambées, sans même jeter un regard en direction des voitures officielles qui reprenaient leur progression dans un concert de deux tons. Il se ruait vers la Place Royale comme si elle risquait d’avoir été engloutie, elle aussi, dans le trou sans fond de ses rêves de belle vie avec Marie. Cette place Royale dont ils voulaient rayer le nom le 24 mai 1968, pour la rebaptiser place du Peuple. Oui, pendant que les tracteurs tournaient autour de la fontaine de cette place encore Royale, il était de ceux qui, installés dans la verrière de la terrasse du Continental, prêchaient la bonne parole. Comme il n'avait rien dans le ventre depuis son café du matin, ses yeux se brouillaient, il se sentait à la limite de l'évanouissement.

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23 mai 2018 3 23 /05 /mai /2018 07:00
On y voit les appareils en dotation au sein du GLAM, le Groupement des Liaisons Aériennes Ministérielles, dans le courant de l’année 1972.

On y voit les appareils en dotation au sein du GLAM, le Groupement des Liaisons Aériennes Ministérielles, dans le courant de l’année 1972.

Le surlendemain, ils filaient au fond d’une DS21 vers l’aérodrome militaire de Villacoublay pour embarquer dans un Mystère 20 du GLAM. Ce cher Albin, lorsque Benoît lui présenta Chloé, déploya, avec élégance et détachement, toutes les facettes de son pouvoir de séduction en lui faisant remarquer d’un ton sérieux « Qu’il n’était pas à sa juste place... que son refus de la lumière l’intriguait... » Le silence de Benoît, loin de le désarmer le poussait à plus de causticité « Vous êtes un aventurier, je suis persuadé que vous rêvez de pervertir le système de l’intérieur pour que nous tombions le moment venu comme des fruits mûrs... je me trompe ? » Chloé se portait à son secours à sa manière « Vous vous méprenez monsieur le Ministre, ce grand jeune homme n’a de cesse d’enterrer, sous des tonnes de boue, le grand et seul amour de sa vie. Il jouit de son malheur. C’est un enfant gâté qui veut toujours être au centre de tout sans ne jamais rien assumer... » Présent à leur arrivée dans le bureau du Ministre, l’Archange Gabriel, toujours aussi chafouin les contemplait avec stupéfaction. La liberté de langage de Chloé le mettait mal à l’aise, son naturel de petit pâtissier respectueux monté par les cours du soir dans l’Olympe du pouvoir ne supportait pas l’arrogance tranquille de cette bien-née. Ce trouble n’échappait pas au Ministre. Il prenait un malin plaisir à lui mettre plus encore la tête dans le sac « Mon petit Gabriel ne gaspillez pas votre précieux temps à écouter des propos aussi légers. Allez vaquer à votre ouvrage et laissez-nous explorer des territoires qui vous sont inconnus... » Les petits yeux mobiles et inexpressifs  de l’Archange hésitaient entre la rage froide et la soumission servile. Il battait en retraite en murmurant des salutations confuses. Le temps était venu de partir, la répartition dans les voitures se fit à la grâce du Ministre qui prit à son bord Chloé pendant que Benoît partageait l’arrière de la seconde voiture avec le chef de cabinet grand ordonnateur de tous les déplacements.

 

Si le bel Albin, très préoccupé du confort de Chloé qu’il plaçait face à lui dans l’avion, avait pu lire dans les pensées de Benoît lorsqu’il installa à son tour dans le confortable fauteuil de cuir gris perle du Mystère 20, sa superbe se serait sans doute muée en stupéfaction. Bien évidemment c’était son premier vol dans cette belle aéronef conçue par Marcel Bloch dit Dassault, comme le dénommait ses sympathiques collègues des RG dont l’antisémitisme faisait bon ménage avec leur aversion des bougnoules et leur grande admiration pour l’efficacité israélienne dans son conflit avec les pays arabes. L’intérieur du biréacteur se révélait vraiment très classe, et comme d’emblée on s’y sentait en sécurité une forme de convivialité s’établissait entre les passagers des quatre sièges, placés deux à deux et face à face de chaque côté du couloir. Les six autres sièges, semblaient relégués dans une zone inférieure dans la mesure où ils étaient placés, eux, en rang d’oignons. Le commandant de bord et son second avaient accueilli le Ministre en bas de la coupée de l’avion. Ils étaient installés ainsi : le Ministre faisait face à Chloé, Benoît au chef de cabinet et les autres à l'arrière : une saine et salubre ségrégation. Se rendre à Château-Bougon avec un Mystère 20, qui volait à Mach 0,8, était un vrai luxe. Pour Benoît, ce retour en sa ville de Nantes le recollait à un passé douloureux.

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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H « La Révolution n’est pas un dîner de gala... » proclamait le grand président Mao (98)

Jean-Edern face à un flacon de champagne accompagné d’une jolie femme, plus encore qu’à son ordinaire déjà tonitruant, se muait en une forme unique d’hydre collante, vibrionnante, postillonnante, soulante, pire qu’une sangsue goulue et indécollable. Pour s’en débarrasser Benoît optait pour une stratégie radicale : le faire boire jusqu’à l’écroulement. La bête était coriace mais Benoît l’achevait à la vodka. Bon prince, avec l’aide du garçon, il le chargea dans un taxi, moyennant un pourboire royal en sus de la course, pour reconduite à la frontière et déchargement compris. Ils arrivèrent très en retard au consistoire de la branche action de la GP où la tabagie n’arrivait pas à masquer les remugles de jus de chaussettes et de calcifs confinés. Pour Pierre Victor-Benny Levy, qui bien sûr, n’était pas présent à la réunion, retranché qu’il était dans sa tanière de Normale Sup, il fallait mener à bien en France « la guerre civile » qu’il venait de décréter. Feu sur les capitalistes et ses chiens de garde le PC et la CGT. « La Révolution n’est pas un dîner de gala... » comme le proclamait le grand président Mao. Seule la violence pouvait renverser la classe dominante et amener le prolétariat au pouvoir. Dans la France pompidolienne résonnait selon eux le bruit des bottes. André Gluksmann dénonçait l’instauration d’un « nouveau fascisme ». Pour lui Marcellin est un émule d’Heydrich ». Entrer en Résistance, en appeler à Jean Moulin, à Guy Moquet déjà, au colonel Fabien s’il avait su, pour faire éclater le courroux des larges masses. Dans la feuille de chou « j’Accuse » Gluksmann tonnait « Chaque fourgon de police mis en déroute par une résistance violente, chaque manifestation qui oblige la police à céder le pavé, chaque séquestration où les forces de l’ordre n’osent pas intervenir de peur de la colère populaire est une victoire antifasciste ! » Pour faire parler la poudre il fallait des artificiers alors les chefs de la GP, en même temps que les Brigades Rouges en Italie, venaient de créer une sous-branche « militaire » : la NRP, la Nouvelle Résistance Populaire, forme « granguignolesque » d’une armée de l’ombre qui plastiquera Minute. Ce cher Gluksmann doit, sous les lambris des palais nationaux, prendre le thé avec Patrick Buisson et ils doivent égrener leurs souvenirs communs du bon vieux temps du « fascisme pompidolien ».

 

La présence de Chloé, seule femme tolérée dans ce tas de mecs frustrés eu égard à sa connexion directe avec les Brigades Rouges, provoquait chez certains des montées de sève violentes qui les poussaient à en rajouter dans leurs délires verbaux. Ces braves fantassins de la Révolution prolétarienne se seraient bien vus, en rêve bien sûr, monter à l’assaut de ce corps qui sentait bon pour se libérer de leur slip en zinc et connaître les délices du repos du guerrier. Mais comme l’écrira Olivier Rolin dans Tigre en papier « après ce vestibule donc il y a une porte ouverte dans laquelle s’inscrit en diagonale la moitié d’un lit sur quoi s’aperçoivent les jambes nues de Chloé, non le reste de son corps. Et ces jambes bougent. C’est peu dire qu’elles bougent : elles se nouent, se dénouent, glissent, se frottent l’une contre l’autre. Si crétin que tu sois, il ne t’échappe pas que ces jambes parlent, plus précisément qu’elles te parlent à toi : et même assez franchement. Or tu es fasciné et terrifié parce qu’elles te disent. Elles ne parlent pas la langue empesée des « réus », ni celle avec laquelle tu fabriques ton tract. Tu trouves qu’elles ne manquent pas d’air, ces jambes. Tu trouves que les jambes n’ont pas à se mêler de politique. Naturellement, tu ne penses pas cela vraiment : dans le tréfonds tremblant et véridique de toi-même tu penses surtout que le corps, et plus particulièrement ceux que tu désires, et plus particulièrement encore ce qui en eux est comme la signature de leur étrangeté, sont de purs volumes d’effroi. » avant de conclure « tu as peur du sexe de Chloé, voilà la vérité » Benoît dans cette fosse aux châtrés faisait l’objet d’une haine à peine dissimulée et, s’il n’avait pas été un protégé de la vieille roulure de Gustave, il n’aurait eu le choix qu’entre faire son autocritique pour déviationnisme petit bourgeois lié sa copulation intense ou de se faire exclure pour son entreprise de démoralisation du chaste fantassin de la GP.

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21 mai 2018 1 21 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H La coalition de Morice qui allait des Indépendants&paysans jusqu’à certains membres de la SFIO violemment anti-communistes et antigaullistes était dans le collimateur d’Olivier Guichard, maire de la Baule, grand baron gaulliste, le patron de la région (97)

Homme de l’ombre, vaguement affairiste, nègre d’un Ministre en vue et de quelques pointures du régime, infiltré dans la GP,  Benoît n’avait que peu d’occasion de montrer sa tronche en des lieux où certains fouilles merdes de la presse ou des bourrins de la grande maison mal intentionnés auraient pu faire des recoupements, il se gardait bien d’apparaître aux premières loges lorsque son Ministre montait à une tribune ou passait dans les médias. Il avait mieux à faire. S’il fit une entorse à cette précaution élémentaire ce fut pour les beaux yeux de Chloé. Son sémillant Ministre devait se rendre à Nantes à un meeting dans le cadre des élections municipales de mars 1971. La ville tenue par André Morice, le père de la ligne électrifiée à la frontière tunisienne d’une Algérie qu’il voulait garder française, représentait un bastion de droite que les gaullistes voulaient voir tomber. La coalition de Morice qui allait des Indépendants&paysans jusqu’à certains membres de la SFIO violemment anti-communistes et antigaullistes était dans le collimateur d’Olivier Guichard, maire de la Baule, grand baron gaulliste, le patron de la région. Ce soir-là, Benoît, en retrouvant Chloé au café de Flore, avant qu’ils aillent se plonger dans la tabagie d’une réunion clandestine de la GP qui se tenait dans l’appartement d’un écrivain sympathisant, tout près, 30 rue Jacob, évoquait le discours qu’il venait d’écrire pour ce meeting. À la réflexion, en écrivant, un détail lui était revenu : il avait glissé dans l’entame du discours une violente attaque contre ceux qui, comme Morice, comme les socialistes de Guy Mollet, avaient envoyés mourir dans les djebels de braves petits gars du contingent. Sa charge avait beaucoup plu au bel Albin, il l’avait fait venir dans son bureau. « Pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas dans ce déplacement, ce que vous avez écrit est fort. Faites-moi ce plaisir ! » Il n’avait dit ni oui, ni non. Pour forcer sa décision, en le reconduisant, il avait ajouté « Guichard me retient chez lui, à la Baule, pour le week-end, l’air marin vous fera du bien vous êtes tout pâlichon ».

 

Chloé harnachée en révolutionnaire de base : pataugas, jean crade, col roulé élimé et parka délavée, ne lui laissait pas le temps de finir sa phrase « Je veux que tu me fasses découvrir le passage Pommeraye mon beau... »  Quelques jours avant ils étaient allés voir Lola de Jacques Demy à la Pagode. Bêtement Benoît rétorquait « C’est un coup monté... » Chloé le regardait interloquée « Monté par qui ? » Il balbutiait « Non je débloque. Le bel Albin veut que je l’accompagne, alors... » Elle lui ébouriffait les cheveux d’un geste tendre « Toi tu es fatigué, tu en fais trop en ce moment... » Benoît éclatait de rire « Oui belle intrigante, l’air marin me fera du bien. » Chloé lui tirait le lobe de l’oreille droite « Et pourquoi tu te marres sale petit collabo ? » Le garçon, planté face à eux, attendait qu’on lui passe commande, avec la patience de celui qui, à tout moment de la journée, devait subir les caprices des habitués. « Champagne ! » « Deux coupes donc... » s’enquerrait le serveur qui les savait abonnés au demi de bière. Abandonnant son ton de matamore Benoît le détrompait « Non, une bouteille Laurent-Perrier Grand Siècle... » Décontenancé il battait en retraite en bousculant au passage Philippe Sollers qui faillit en avaler son fume-cigarette.  Chloé le grondait « Tu humilies le petit personnel maintenant. » Benoît protesta de ma bonne foi. Sollers en passant près de leur table adressait un petit signe de la main à Chloé. Elle l’ignorait superbement. Pour la calmer Benoît lui promettait de faire des excuses au garçon. L’arrivée tonitruante d’Edern Hallier faisait diversion. Benoît en profitait pour placer son arme secrète « Le garçon est un de mes indics... » Chloé bondissait « Menteur ! » D’une voix monocorde il déclinait le nom, prénom, âge, adresse de celui qui, totalement tétanisé, se tenait face à nous en pointant la bouteille de champagne tel un obus. Chloé grinçait « Salaud ! »

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