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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H« Baratine, dis que t’es un supplétif de l’opération double chevron. T’es bon dans ce genre d’exercice ! » (67)

En dépit de la même dextérité que Chloé mettait, à piloter sa Norton 750 Commando Fastback sur les départementales menant à Elisabethville, qu’à conduire à fond la caisse la TR4 de sa mère sur les Champs, ils arrivèrent trop tard aux abords champ de bataille. Le repli, en dépit des ordres, se faisait dans la lenteur et le désordre. Ils ne purent que s’en tenir à observer et surtout à éviter de se faire coincer dans la poche formée par la Seine au nord et la nationale 13 au sud. Deux hélicos tournaient dans le ciel permettant aux phalanges policières de manœuvrer pour couper la retraite à Gamelin, blessé au bras et au visage au cours de l’échauffourée, et à ses troupes elles aussi bien cabossées. Comme Armand avais eu la bonne idée de transmettre un petit mémo à la hiérarchie de la Grande Maison avant la réunion de « Base Grand » dans lequel il annonçait l’imminence d’une action punitive à la mémoire de Gilles Tautin, sa crédibilité s’en trouverait renforcée à la condition qu’Armand les appelle au plus vite, comme s’il était sur le théâtre des opérations pour justifier qu’il n’avait pu les prévenir en temps réel. Chloé, pleins gaz, les sortait de la nasse, déposait Benoît quelques minutes plus tard devant la poste de Bouafle. Le calme du village contrastait avec le charivari qu’il venait de quitter. Dans son enclos grillagé la dame des postes l’accueillit, même s’il n’était pas un chevelu, sans aucune aménité. Pour hâter une procédure qu’elle se plaisait à faire traîner en longueur Benoît lui propulsa une carte de police sous son long nez pointu. Le sourire mauvais qu’elle lui allongea lui plut. Pour le renforcer Benoît lui balançait un méchant « bouge ton cul vieille chouette… »

 

Armand par bonheur n’était pas au boulot, au téléphone il m’écouta, me fila un numéro, une ligne directe, que je devais appeler immédiatement. « Baratine, dis que t’es un supplétif de l’opération double chevron. T’es bon dans ce genre d’exercice ! » Benoît repassa le plat auprès de la revêche des PTT qui exécuta la manœuvre avec une hauteur méprisante qui se transforma en étonnement lorsqu’elle obtint le correspondant. Elle ne put réprimer un « Oui monsieur le Ministre… » emprunt de déférence. En regagnant la cabine Benoît était lui-même abasourdi. Marcellin soi-même, Benoît flippait un peu. Par bonheur il  put reprendre ses esprits pendant que ce cher homme lui servait les paroles qu’on adresse aux types qui en prennent plein la gueule en première ligne. Benoît se contenta d’onomatopées vaguement approbatrices puis, profitant d’un moment où il reprenait son souffle, il passait en revue toutes les obsessions du bonhomme. Confirmant les liens des enragés de la GP avec l’Internationale terroriste, revêtant Chloé, sans la citer, mais en se doutant bien que cette enflure devait avoir une fiche sur le SG de l’Elysée, du lourd manteau de grande-prêtresse de la branche italienne qu’il dépeignit sous les traits les plus noirs. Le cher homme buvait du petit lait. Le temps était venu pour Benoît de porter l’estocade. Sans aucune précaution il lui indiquait que la couverture prolétarienne d’OS chez Citroën d’Armand l’entravait et que je serais bien plus efficace s’il retrouvait sa liberté de manœuvres. Lourdement il ajoutait que coucher avec une belle italienne servait plus les intérêts de la France que de se coltiner des ailes de 2CV ou de faire le con à un poste de soudure à l’étain. Plus c’est gros, plus c’est lourd, plus ça passe. Marcellin approuvait et donnait les instructions en ce sens. Benoît empochait sans remercier en lui signifiant qu’il devait retourner au front. Les oreilles et la queue, Marcellin se confondait en propos élogieux à son égard et à celui d’Armand.

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Toi, j’en suis sûr, t’es pur comme de l’eau de roche alors que moi je suis de l’eau vaisselle maquillée en n°5 de Chanel (66)

Benoît pensais « je dois dégager un magnétisme particulier qui pousse les filles aux confidences » car lorsqu’ils s’assirent, côte à côte, en tailleur, face à la flamme du Soldat Inconnu, Chloé, après avoir posé sa tête sur son épaule, entama un long monologue. « Moi ce type, qui repose-là, broyé par les shrapnells allemands au fond de sa tranchée pourrie, bouffé par la vermine, shooté à la gnole, et qui voit maintenant défiler autour de sa tombe les culottes de peau qui l’ont envoyé à l’abattoir, comme de la chair à canon, anonyme, reproductible, simple paysan ou ouvrier, brave mec, plus con que la moyenne, il s’est sacrifié pour que moi fille de putain de luxe je vive le cul dans la soie. Ça me donne envie de gerber mon beau légionnaire. Toi, j’en suis sûr, t’es pur comme de l’eau de roche alors que moi je suis de l’eau vaisselle maquillée en n°5 de Chanel. Madame ma mère, intrigante de haut vol, après s’être vautrée dans le pieu des dignitaires du Grand Conseil fasciste de Benito s’est recyclée avec aisance et sang-froid dans celui d’un général américain de l’état-major allié. Je suis le fruit de cette copulation rédemptrice entre une grande brute blonde du Middle-West et d’une catin pur-sang bleu de l’aristocratie florentine. Comme ça tu comprendras mieux, mon beau légionnaire, que j’ai une envie folle que toute cette pourriture, maquillée sous le vernis aristocratique, leur pète à la gueule… »

 

Chloé, reprenait son souffle, se roulait une minuscule cigarette. La flamme de son briquet vacillait sous le souffle léger d’une brise tiède. Benoît se sentait tout mou, la bière lui avait coupé les pattes il avait envie de dormir. Il luttait pour ne pas se laisser choir sur le flanc et se recroqueviller dans sa position fœtale favorite. La bouiffe de Chloé exhalait une douceur odeur d’herbe qui le poussait plus encore à s’abandonner au sommeil comme lorsqu’il était enfant, étendu sous la peau de la mer, les yeux encore plein des pépites du soleil éteint, prêt à se laisser engloutir dans les abysses. Chloé lui tendait son mini pétard, il en tirait quelques bouffées qui le réanimaient. La voix rauque de Chloé, en contrepoint, le maintenait dans une conscience molle. « En Italie, tout naturellement je me suis retrouvée à la Sinistra Proletaria qui n’a rien à voir avec les enculeurs de mouches d’ici. Là-bas ce sont de vrais durs. Des brutes. Je suis sûre qu’ils iront au bout de leurs idées. Moi je suis une pétocharde, une goutte de sang et je m’évanouis, alors les amours de ma traînée de mère m’ont bien servi : Paris a des douceurs inestimables. Jamais à Milan je n’aurais trouvé un aussi beau légionnaire. Je veux dire jamais je n’en aurais trouvé un qui n’a pas envie de se foutre du sang sur les mains. Toi, je le sens, tu es là par je ne sais quel hasard, et j’ai la certitude que tu ne leur ressembles pas. Comme tout le monde tu caches quelque chose mais je m’en fous mon beau légionnaire. Je vais profiter de ton corps avant que tu ne me jettes dehors… »

 

Après il ne se souvenait plus ce qui s’était passé parce qu’il avait basculé comme une masse dans un sommeil de béton. Tout ce dont il se souvenait c’est qu’il avait rêvé de Marie. Jamais plus depuis son départ de Nantes il n’avait rêvé de Marie. Elle se promenait pieds-nus sur une plage de sable fin, tout au bord de l’ourlet mousseux qu’inlassablement les vagues dessinaient en venant mourir sur la grève. À ses côtés, Achille, le chien de Jean gambadait en pataugeant dans les flaques qui ressemblaient à des continents. Dans son rêve cerné d’un cadre noir il se sentait extérieur à l’image, tel un spectateur dans une salle obscure. Le souffle d’une légère brise de mer, qui léchait ses épaules nues, gonflait le vêtement immaculé de Marie. Tout son corps semblait désassemblé, flasque, tel celui d’une poupée de son aux membres désarticulés, pendouillant, incapables d’assumer leurs fonctions : ni marcher, ni étreindre. Sa rage impuissante consumait toute l’énergie que fabriquait sa volonté. Il n’était plus qu’une chaudière au bord de l’implosion, incandescente, pleine d’une fureur inutile. Il luttait. Dans sa bouche sèche il sentait le goût du sel, ses lèvres articulaient des mots qu’il n’entendait pas. Supplice atroce, lent, inexorable, les pas de Marie ne marquaient pas le sable mais il ne voulait pas admettre sa défaite. Il lui suffisait de garder cette image froide, de la tenir dans les rets de sa volonté. « Cette fois-ci Marie tu ne m’échapperas pas. Je te garderai à tout jamais. » Ses doigts, soudain, s’agrippaient. Il prenait peur. S’éveillait. Chloé, assise sur son céans, le contemplait avec des yeux de mère. « Mon beau légionnaire, qu’est-ce que tu as du l’aimer cette Marie… »

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5 avril 2018 4 05 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H C'est lassant le sexe mène le monde. Vive les alcôves de la République ! (65)

Le moulin de la TR4, les 4 cylindres Vanguard ronronnaient comme de gros chartreux sur un sofa douillet. Benoît, en petit mec encore plein de préjugés machistes, s’attendait au pire mais, heureuse surprise, Chloé conduisait en souplesse, sans à-coups. Elle jouait avec l’étagement des vitesses pour donner à la voiture un élan fluide sur les pavés de Paris. Jusqu’à la Concorde, sur le quai rive gauche ils  tenaient un petit 80 très familial qui permettait à Chloé d’expliquer sa technique. Elle pointait la carte de visite sous le nez des commerçants. « Téléphonez ! » Ils s’exécutaient. Au bout du fil il tombait sur l’une des standardistes de l’Elysée. « Demandez mademoiselle Stricker ! » Ils demandaient mademoiselle Stricker. On leur passait mademoiselle Stricker. « Dites-lui que c’est Chloé ». Il lui disait que c’était Chloé et ils avaient droit au petit speech comme quoi il leur suffirait d’envoyer la facture au Secrétariat général de l’Elysée et qu’ils seraient payés par retour du courrier, par chèque personnel de monsieur le Secrétaire-Général. Tout ce que je trouvais à dire c'est : « Merde la fille du SG du gros Pompe de Montboudif fraye avec les fondus de la GP…

 

-         Presque mon beau légionnaire…

 

-         Ça veut dire quoi ce presque ?

 

-         Je ne suis pas la fille du Secrétaire-Général de Pompe…

 

-         T’es la fille de qui alors ?

 

-         De ma mère…

 

-         Ça c’est un scoop ma grande !

 

-         Ma mère, la comtesse Raineri di Garofallo, présentement et durablement la maîtresse de monsieur le Secrétaire-Général de Pompe.

 

-         Very simple et le vieux crabe marche dans la combine !

 

-         Il n’a pas le choix mon beau légionnaire, ma mère, qui est une mante religieuse, le tien par où il faut tenir les mecs…

 

-         C'est lassant le sexe mène le monde. Vive les alcôves de la République !

-         Moraliste le gaucho, tu me plais de plus en plus beau légionnaire, je te sens ouvert à tous les débordements…

 

Entre les chevaux de Marly Chloé lâchait les 100 CV du petit bolide dans le faux plat qui précède la montée des Champs Elysées. « On va se faire tous les feux verts mon légionnaire ! » Comme les anglaises – les voitures bien sûr – ne brillent pas par la souplesse de leur suspension, l’exercice s’apparentait à une spéciale de Rallye sur une piste tôle ondulée du Sahara, tape cul garanti. La gueuse gagna son pari, en bouffant certes quelques feux oranges mais sans jamais se faire un rouge, en ne déviant pas un seul instant de sa trajectoire. Elle ne décélérerait qu’à la hauteur de la rue de Presbourg, sans freiner, par le seul jeu du frein moteur et d’une rétrogradation des vitesses bien maîtrisée. Du grand art ! Benoît applaudissait. Chloé, tel un winner de Grand Prix, s’offrait  en quasi roue libre deux boucles de la place de l’Étoile avant d’aller ranger la TR4 au bord du terre-plein de l’Arc de Triomphe côté avenue Foch et, alors que Benoît pensait qu’ils venaient d’effacer en quelques minutes le ruban de la revanche de la vieille garde gaulliste en juin 68, la grande Chloé, les lanières de ses sandales autour du cou, lui lançait : « Viens mon beau légionnaire on va faire une petite visite … »

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Benoît posait ses fesses sur le siège passager avec les précautions d’un prélat du Saint Office. (64)

La voiture de la maman, était garée rue de Cluny. Pour faire la conversation Benoît demandait « c’est quoi comme caisse ? »

 

-         Une anglaise…

 

-         Pas une Mini j’espère…

 

-         Non, non, maman trouve que l’Austin ça fait garçon coiffeur.

 

-         Assez bien vu. Elle branle quoi ta mère ?

 

-         Des garçons coiffeurs…

 

-         Très drôle…

 

-         Je t’assure, comme elle ne fout rien, elle passe son temps dans les salons de coiffure. Ils la briquent comme les cuivres d’un yacht. Je suis sûre que tu vas lui plaire mon beau Légionnaire…

 

Au milieu des caisses miteuses de monsieur et madame tout le monde on ne voyait qu’elle : une TR4, vert anglais métallisé, roues à rayon, décapotée, sièges en cuir fauve, volant et tableau de bord en loupe de noyer. Benoît jurait : « Putain de salope de belle bagnole ! » Chloé ôtait ses sandales et se glissait derrière le volant. Benoît posait ses fesses sur le siège passager avec les précautions d’un prélat du Saint Office. Le cuir crissait sous la caresse de son jeans. « Passe-moi les clés qui sont dans la boîte à gants !

 

-         Tu laisses les clés de cette merveille dans la boîte à gants…

 

-         Oui mon beau Légionnaire. Je n’ai pas de sac donc c’est la seule solution.

 

-         Au fait on n’a pas payé nos bières…

 

-         Normal comme je n’ai pas de sac je n’ai jamais d’argent sur moi…

 

-         Mais qui paye ?

 

-         Mon père.

 

-         Comment ?

 

-         Mes créanciers lui envoient les factures…

 

-         Comme ça, sur ta bonne gueule…

 

-         Ouais. Disons, pour être franche, plutôt sur la gueule de la carte de visite de mon père.

 

-         Connu le monsieur je suppose…

 

-         Mouais. Pas de tout le monde mais ce qui les impressionne c’est son titre et son numéro de téléphone.

 

-         Allonge le titre !

 

-         Secrétaire-Général de la Présidence de la République…

 

-         Non !

 

-         Mais si mon Légionnaire… Passe-moi ces putains de clés que je démarre cette putain de bagnole qui te fait bander. Tous les mêmes les mecs…

 

-         Tu conduis pieds nus ?

 

-         Mouais, je suis comme Sandie Shaw…

 

-         Je ne vois pas le rapport...

 

-         Y’en a pas sauf les pieds nus…

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3 avril 2018 2 03 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H« Faudra que tu la consommes avec les doigts, mec, chez ces grandes poulettes y’a que les os à sucer… » (63)

Au bar de la Vieille Forge les derniers soiffards, avachis et l’œil vitreux, auréolés de fumée bleue, descendaient sans grand enthousiasme des Picon bière. L’intrusion de Chloé en réanimait quelques-uns qui émirent des petits sifflements de satisfaction. Derrière son bar, le patron, un gros type aux cheveux plats et gras, avec une moustache balai de chiottes, plus bougnat que bougnat, la saluait avec la forme de déférence lasse qu’on applique aux habituées. Au bout du zinc, un énorme rouquin hirsute qui tétait une pipe éteinte ricanait dans sa barbe de barde en toisant Benoît de son regard torve : « Faudra que tu la consommes avec les doigts, mec, chez ces grandes poulettes y’a que les os à sucer… » Chloé l’ignorait avec superbe en allant se jucher sur un tabouret tout près de lui. Benoît la rejoignait. Elle commandait deux demis. Le gros rotait. Chloé se roulait une cigarette, l’allumait avec un Zippo. Le gros pétait. Ça schlinguait. « Je suis qu’elle n’a pas de culotte c’te grande salope ! » Chloé se déployait. Planté face au gros, d’un geste vif elle lui empoignait les couilles « Les mecs je peux vous dire que cette merde puante lui n’a pas besoin de calbar car il n’a rien à mettre dedans. Chez lui y’a rien à sucer je vous assure… » Le gros bramait, se rebiffait. Benoît s’interposait. Le patron grondait : « On se calme… » Vacillant sur ses pattes courtes le bûcheron gueulait qu’il allait en faire du petit bois de cette pétasse. Les soiffards se marraient. Chloé remontée sur son tabouret s’envoyait son demi comme si de rien n’était. Benoît  jouait au médiateur.

 

-         Patron servez un Picon Bière à ce gentleman, un double, pour qu’il se remette de ses émotions.

 

L’hirsute stoppé net dans son élan le contemplait comme s’il venait de se faire traiter de pédé par un compagnon de beuverie. Chloé pouffait dans son bock. Les soiffards s’esclaffaient, prenaient le parti de Benoît qui poussait son avantage : « Tu ne vas quand même pas nous faire tout un cinoche parce qu’une gonzesse t’as tripoté les burnes mec ! Y’en a qui paye pour ça. Et puis, merde, t’as poussé le bouchon un peu loin avec la demoiselle. Si j’étais corse et si j’étais son frère je te demanderais réparation… » Le gros le regardait, bouche ouverte, débiter ce qu’il devait estimer être des vannes débiles. Chloé tendait son bock à Benoît  « Bois mon beau légionnaire ! » Le patron servait le double Picon Bière du gros qui prenait soudain conscience de son extrême solitude dans un milieu qui, sans lui être hostile, le rejetait. En grommelant il battait en retraite. Benoît pensait qu’avec Gustave, comme saligauds, ils feraient une belle paire.

 

Chloé menait le bal. Ça plaisait à Benoît qui adorait se faire trimbaler. Après trois bocks elle décrétait qu’il était temps d’aller chez elle. Lui avait envie de pisser. Le gros tétait toujours sa pipe éteinte en remâchant sans doute sa vengeance avortée. Chloé décrétait qu’il n’avait qu’à pisser dehors et, suivant une jurisprudence récente, le tirait par le bras au dehors. « On y va comment chez toi ?

 

-         Avec ma tire.

 

-         T’as une bagnole…

 

-         C’est celle de ma mère.

 

-         Elle te prête sa voiture ta mère.

 

-         Non je la prends.

 

-         Faut que je pisse !

 

-         Te gêne pas beau Légionnaire. Soulages toi !

 

-         Je n’aime pas pisser dans la rue.

 

-         Alors pisse dans une bouteille…

 

Elle joignait le geste à la parole et lui tendait une bouteille de champagne vide qu’elle venait de ramasser dans une poubelle pleine de boutanches. Et Benoît pissait dans une bouteille de cordon Rouge en contemplant les hauts murs de la Sorbonne. Chloé se marrait et commentait. Bien évidemment elle ironisait sur sa mousse.

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Eux ils ne s’embarrassent pas de préliminaires. Ils te tirent. Te liment comme une queue de rat. (62)

« Suis-moi ! » Chloé levait sur Benoît un regard décontenancé. L’enflure, tel une carpe hors de l’eau, ne trouvait pas les mots de merde dont il voulait le consteller. Chloé se marrait. Benoît frappait fort sans aucune pitié il achevait l’infâme d’un méprisant : « Bas les pattes vieux saligaud, tu n’es qu’une grosse merde puante… » et, se tournant vers  les défenseurs des opprimés, il leur passait une avoinée : « Chez moi on respecte les femmes. Vous n’êtes que des couilles molles, des mal-baisés, vous me donnez envie de gerber. Vous déshonorez votre cause en tolérant que cette outre pleine de bière se fasse tailler des pipes par vos sœurs. Je n’aime pas faire la morale mais vous feriez mieux d’aller aux putes vous soulager vos gonades plutôt que de vous branler de mots ronflants… » Chloé debout tirait sur son bout de jupe en stretch. Benoît la prenait par la main pour l’entraîner au dehors. Armand imperturbable, tout en restant assis, lançait à l’assemblée abasourdie « Le temps de l’autocritique est venue, pour cette enflure de Gustave je propose une mise en accusation dans les formes de la justice populaire… genre procès de Moscou… »

 

Chloé était une grande bringue aux cheveux décolorés et taillés à la serpe en une sorte de brosse broussailleuse, pleine de trous et de bosses, qui donnait à son visage bien dessiné, aux traits fins, à la peau nacrée, un air clownesque. Dans ses yeux, d’un bleu délavé piqueté de poussière d’or, flottait un étonnement perpétuel, Chloé semblait jeter sur son environnement un regard d’enfant surpris. Impression renforcée par la moue de sa bouche aux lèvres charnues, gourmandes, fraîches et humides, dévoilant une dentition digne des publicités pour Émail Diamant. Mais, ce qui pouvait paraître étrange, ce qui avait frappé Benoît de prime abord, lorsqu’il l’avait aperçu en arrivant dans la salle de réunion, c’était la forme de ses oreilles, pointues, aux pavillons transparents : des oreilles de louve où pendaient de grands anneaux de gitanes. Ça l’avait fait bander, sec et dur. Elle portait un tee-shirt moulant et court qui accentuait sa platitude de planche à pain plantée sur des hautes tiges assez fines sans être pour autant des cannes de serin. Quand elle s’était portée au secours de Gustave Benoît avait surpris les regards déshabilleurs des défenseurs des larges masses. Ces frustrés, tels une harde de jeunes loups affamés, si la peur de la réprobation collective ne les avait pas retenus, se vivaient en voyeurs et en violeurs au travers des grosses paluches baladeuses de l’immonde Gustave.

 

Les nuits de juin gardaient une pointe de fraîcheur aux côtés de Benoît Chloé frissonnait. Il lui jetait son perfecto sur les épaules. Elle s’immobilisait, le contemplait de ses grands yeux flous, ses longs bras osseux, en une geste hésitante, l’enserraient, ses mains aux longs doigts fins lui caressaient la nuque. Sa voix était rauque, cassée. « T’es un drôle de mec, toi… Tu es le premier qui s’intéresse à moi. Qu’est-ce que tu viens foutre dans ce merdier de sales petits cons ? » Chloé sentait le jasmin. Benoît le lui dit. Elle s’écartait et riait d’un grand rire cascadant. « Vraiment tu n’es pas dans la norme. Tu aimes les femmes toi. Ça me fait tout drôle. Embrasse-moi ! » Ils restèrent un long moment à se bécoter, à se tripoter comme des ados au beau milieu du trottoir. Chloé avait la peau douce et les fesses glacées. Benoît le lui dit. De nouveau Chloé partait dans sa cascade de rire, la stoppait net pour proclamer : «  Beau gosse, j’ai peut-être le cul gelé mais pour le reste c’est l’Etna. Tu n’as pas des mains d’ouvrier mec ! Je connais. Eux ils ne s’embarrassent pas de préliminaires. Ils te tirent. Te liment comme une queue de rat. Défouraillent. Leurs mains, à eux, tu les sens sur ton cul ou sur tes hanches. Bien arrimées. Bien dures. Les tiennent, elles, cherchent mon plaisir… »

 

Deux couples de gens bien comme il faut, des quadragénaires bien nourris, rentrant sans doute du cinéma, ralentissaient leurs pas pour ne rien perdre de la proclamation de Chloé. Arrivés à leur hauteur, tout en serrant leur rang, ils hésitaient. Le spectacle les fascinait. Chloé, alors qu’elle parlait des mains de Benoît cherchant son plaisir caressait du bout de ses doigts la protubérance de la braguette de celui-ci. Lui, avec un air de Lou Ravi, se laissait faire tout en les contemplant. À coup sûr les deux types espéraient plus, un passage à l’acte, alors que du côté des femmes, l’une semblait prête à sauter le pas, alors que l’autre marquait sa réprobation. Chloé, qui leur tournait le dos, mais qui sentait leur présence, hésitait. Allait-elle désincarcérer le sexe de Benoît ? Ses doigts tentaient de faire sauter les boutons métalliques de son jeans puis s’immobilisaient. Cabotine, elle tortillait ses petites fesses, passait ses doigts dans sa toison hirsute et, en voltant, faisait face à nos spectateurs «  Braves gens, mon envie rejoint la vôtre mais, comme j’ai une soif de gueuse, faut que je m’envoie une petite mousse avant de consommer la sienne. Désolée… » Plantant-là les voyeurs interloqués elle tirait Benoît par le bras sur le trottoir comme s’il était un mulet rétif. 

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1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 07:00
Alberto Korda / 1960

Alberto Korda / 1960

Tout devenait transparent, la bête ne voulait pas retourner dans sa bauge. Les douceurs bourgeoises lui plaisaient. Ses menaces non voilées, lorsqu’il avait pris l’air de celui qui savait ce que ça voulait dire, prenaient tout leur sens. « Pour eux, un gars comme toi, celui qu’on va dire que tu es, c’est une putain de recrue. Méfies-toi de ne pas te prendre à leur petit jeu et de ce que veulent entendre les chefs. C’est tentant tu sais de chier dans les bottes de tout le monde. Moi, depuis que j’ai commencé à balancer je peux plus m’arrêter, ça me soulage comme quand je dégueule le lendemain d’une sale biture. Alors je raconte des craques à tout le monde. Je n’ai pas envie que tu tues la poule aux œufs d’or mec ! Alors déconne pas, ne m’enlève pas le pain de la bouche sinon je cafte le morceau à mes potes révolutionnaires et je suis certain que tu passeras un sale quart d’heure… » Gustave pouvait tout ce permettre, même de taper dans le dos du père Sartre en lui balançant que « tout grand écrivain que t’es, quand t’as le cul sur la cuvette des chiottes, tu ne chies pas plus haut que nous, non ? ». Le langage vert du peuple enchantait. Gustave en rajoutait. J’allais moi aussi en rajouter, retourner Gustave à mon unique profit.

 

La réunion s’étirait, vide. Les frelons ne bourdonnaient même pas ils se sodomisaient mutuellement à grands coups de langue de béton. Gustave, bercé par leur musique sérielle, s’était assoupi ses grosses pognes croisées sur son imposante bedaine. Bientôt, ses ronflements, bouche ouverte, tronçonnait le débat. Imperceptiblement, comme pour respecter le repos bien mérité du prolo, les intervenants baissaient le ton, chuchotaient presque, ce qui conférait à l’étrange assemblée un statut de matines monacales. À intervalles réguliers, la respiration de Gustave se bloquait. En apnée, son visage rougeaud se violaçait. Ses épaules s’affaissaient. Sa masse corporelle semblait se calcifier. Le silence se faisait. Les petits maos s’inquiétaient, et si leur pur spécimen de prolo virait de l’œil, que feraient-ils ? Ils paniqueraient comme lors de la première bataille de Flins : une volée d’étourneaux, le sauve-qui-peut désordonné, tout sauf un beau repli en bon ordre. Suspendus à l’insondable vision de cette bouche peuplée de chicots ébréchés et jaunis par la nicotine, sûr que certains priaient. Et puis, tel un diesel poussif, secoué de spasmes violents, le Gustave réenclenchait sa pompe à air. Un zéphyr de plaisir léchait les tignasses ébouriffées de ces mômes que Marcellin appelaient des enragés. Imperturbablement ils reprenaient le fil.  Nous nous emmerdions ferme et, nous nous sentions comme l’enflure guettés par une belle plongée dans le sommeil

 

Alors que Benoît se laissait aller à faire quelques incursions dans ce plaisir ouaté un lourd fracas le faisait sursauter. Ses deux voisins, comme tout le reste de l’assemblée, se redressaient vivement. Pétrifiés. Lui restait assis un peu abasourdi. La chaise de Gustave, sous le poids de la bête, s’était désintégrée. Surpris dans son sommeil l’enflure s’était affaissée comme un soufflé trop cuit. Protégé par son large cul  il rebondissait tel un culbuto, déployant ses bras pour ne pas verser sur le côté. Il se stabilisait. Aucune main secourable n’osait se tendre vers lui pour l’aider à se remettre sur son céans. Les intellos, sans être particulièrement psychologues, se doutaient bien que leur « ancien mineur » chéri, leur chti  ne goûtait guère sa nouvelle position. Seule Chloé, la seule fille présente, se précipitait. S’accroupissait offrant ainsi au vieux salingue le panorama de ses belles cuisses. Gustave inspirait puis sa grosse pogne se tendait vers le petit espace libre entre les genoux de Chloé. Dans un même élan tous les faux-culs se rasseyaient, tournant le dos à ce spectacle vulgaire. Ils bavaient mais n’en laissaient rien paraître. À son tour Benoît se levait. Gustave en était à fourrager dans le slip de Chloé qui bien sûr, au nom du respect de la classe ouvrière, le laissait faire.

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31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Rendez-vous était donné dans l’église d’Elisabethville prêtée par un curé sympathisant. (60)

L’heure de la contre-attaque avait sonné. La commémoration du premier anniversaire de l’assassinat de Gilles Tautin allait servir de détonateur pour libérer l’autonomie des ouvriers de Flins étouffée par l’alliance des chiens de garde syndicaux et des bureaucrates de la direction de la Régie. En souvenir du premier martyr de la longue marche version française la GP allait montrer concrètement aux forces capitalistes que les grilles, les nervis, les CRS, tout l’arsenal répressif, n’étaient pour elle que l’équivalent de la maison de paille des petits cochons. Le souffle brulant des larges masses allait balayer ces ridicules défenses. La violence insurrectionnelle, braise sous la cendre, exploserait, nécessaire et légitime. Bien sûr le détail de l’opération restait secret. Rendez-vous était donné dans l’église d’Elisabethville prêtée par un curé sympathisant. Cette fois-ci, le chef des opérations militaires déconseillait de se rendre sur le théâtre des opérations via l’autoroute de l’Ouest. July et Prisca Bachelet, la première fois, juste après le Pont de Saint-Cloud s’étaient fait cueillir par les gendarmes et embarqués pour Beaujon. Quant à Edern Hallier, il n’aurait pas à prétexter un départ «en week-end» à Deauville avec sa Jaguar car on avait omis de le mettre au parfum. Trop bavard ! Nous savions tout car l’immonde Gustave avait déjà bavé à son correspondant des RG. Les troupes de choc de la GP allait pénétrer de force dans l’usine de Flins et affronter l’encadrement. Ensuite, repli en bon ordre et évacuation par une tranchée d’égout à ciel ouvert. Ce vieux salaud de Gustave se marrait doucement car lui n’en serait pas alors que nous venions de nous jeter dans les pattes des frelons arythmiques.

 

L’atmosphère de la réunion, à la fois enfumée et chargée d’électricité, nous donna un avant-goût de ce qui nous attendait. Ça ne relevait pas de la folie ordinaire mais d’une forme très élaborée – le marigot étant très majoritairement squatté par des têtes d’œufs – de frustrations rancies. Que des mecs frustrés sexuellement, détestant leurs corps, qui tentaient de masquer sous leurs discours péremptoires leur impuissance. La clandestinité revendiquée, célébrée, abritait, réchauffait même, une forme étrange d’homosexualité de machos sans humour. Ces fils de bonnes familles donnaient l’impression de chercher à s’enlaidir, physiquement et moralement. Pitoyables ! Le statut « de seul prolo du Comité Exécutif de la GP »réservé à cette enflure de Gustave, par ces « petits-bourgeois-intellos », en disait long sur l’épaisseur de leur aveuglement et de leur indécrottable connerie. Ce gros postillonneur, trapu, ventru, hâbleur, tenait le haut du pavé. Ils l’écoutaient débiter ses « hénaurmités » dans un silence religieux, l’approuvait, le révérait, l’adulait telle une star. Gustave, archétype du prolo, péteur, roteur, ratiches pourries, tarin bourgeonnant, mains au cul des gonzesses, les rassurait. L’idée sous-jacente, pour eux, justifiant leur idolâtrie, était d’une simplicité biblique : « si d’authentiques prolos comme Gustave se rallient à notre cause c’est que nous sommes dans le vrai. Syllogisme de bac à sable digne de normaliens égarés dans une Révolution d’opérette.

 

Tassés en bout de table nous nous gardions bien d’intervenir. Benoît, analysait le fait nouveau qu’il venait de découvrir, ce vieux salingue de Gustave avait menti à son « agent traitant » des RG : il faisait bien parti du premier cercle entourant Pierre Victor, le « Raïs » de la GP. Ça confirmait leur analyse qu’il était plus facile d’infiltrer un prolo chez des intellos que l’inverse. Nul besoin pour ce pourri de Gustave de posséder leurs codes, leurs tics de langage, leurs références livresques, leur dialectique impeccable pour être admis, il lui suffisait d’apparaître modèle déposé, idéal, insoupçonnable donc, des « larges masses ». Là où Gustave les bernait c’est lorsqu’il minorait sa capacité d’influer sur le cours des évènements. Il comptait. Il pesait lourd et profitait de la situation sur les deux tableaux. En le regardant plastronner, Benoît comprenait mieux la portée de son avertissement à Armand lors de leur première rencontre Gare du Nord : «  Tu sais mec comme je suis un bon zig, et même si je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, faut que je te dise que je ne comprends pas tout ce tintouin qui font pour cette bande d’enculeurs de mouches. Que des va-de-la-gueule ! Toi, je ne sais pas d’où tu sors, mais je t’aurai prévenu, faudra pas dire que t’savais pas, tire tes arpions de ce nid de petits frelons, y sont tellement cons qu’un jour y seront capables d’en faire des conneries. Tu vois ce que je veux dire… ».

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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 07:00
1968_mai_renault_flins_controle_acces_de_l'usine |

1968_mai_renault_flins_controle_acces_de_l'usine |

À la GP, comme l’initiative des actions relevait de la soi-disant volonté des larges masses, la réflexion d’un héros de Kafka « je suis mandaté, mais je ne sais pas par qui ! » s’appliquait sans aucune limite. La hiérarchie, très laconiquement avait prévenu, le plus difficile ne serait pas de s’infiltrer mais d’influer sur les décisions car la bureaucratie du premier cercle veillait sur Pierre Victor, comme des ouvrières obnubilées sur la Reine de la ruche. Dans une configuration normale le rôle d'infiltré aurait du tendre à manipuler les dirigeants, à les pousser à la faute pour que l’opinion publique ait peur, qu’elle se réfugie sous le manteau protecteur du pouvoir en place. Raminagrobis de Montboudif voyait d'un très mauvais œil la montée de l'Union de la Gauche. Il ne voulait pas laisser le monopole de l'ordre au PC saoulé de coups par les gauchistes à qui les socialistes jouaient une danse du ventre effrénée. Ici, la tactique était inverse, nul besoin de manipuler les maos, il suffisait selon les chefs de la Grande Maison de leur laisser la bride sur le cou. Facile à dire : conduire un attelage de cette nature, en lui laissant la bride sur le cou, relevait du grand n’importe quoi. Et c’était du grand n’importe quoi. Benoît et Armand allaient le vérifier dans les heures qui suivirent. À leur grande surprise ils voyaient débarquer d’un bloc l’état-major de la branche armée, avec ce je ne sais quoi de morgue propre à ceux qui dressent des plans en chambre, qui envoient la piétaille se faire massacrer, qui sont prêt à tout sacrifier, sauf eux, à la cause. Dans la clandestinité, la vraie, celle où sa vie en jeu, on cloisonne, on se fait discret, on évite de se réunir en des lieux connus et surveillés par la police, alors que ces petits messieurs au verbe haut plastronnaient. Aux côtés d’Olivier, le Gamelin de la GP, se tenait, hilare face à leur étonnement non feint, l’inénarrable Gustave, plus Gustave que jamais.

 

Les présentations relevèrent du grand guignol. Gustave déjà fortement chargé, se plantait face à eux, rotait tout en grattant, de sa main gauche, ses burnes dans le tréfonds de son calbar, empoignait de son autre main velue et sale le bras du général en chef, qui semblait apprécier au plus haut point cette familiarité, et avec toute la vulgarité dont Armand le savait capable il lançait à la cantonade : « Ce gars-là, y’a pas mieux en magasin les têtes d’œufs ! L’a pas fait vos grandes écoles à la con et jamais pété dans la soie, lui, mais sous sa tronche de grand costaud qui peut se tringler les plus putes de vos putes de sœurs quand y veut ou il veut, y’a du répondant. Ça turbine sec les méninges. Pas votre bouillie pour chiots les phraseurs, du chiadé… » Gustave laissant ses glaouis en paix, en un geste circulaire et théâtral, pointait son index en direction des officiers subalternes et autres porte-serviettes : « Mon petit poteau à moi, qu’en a autant que vous là-haut, lui y sait se servir de ses dix doigts. Pas manchot ou mains blanches, le meilleur artificier que je connaisse. Pas un fabriquant comme vous de petites merdes qui pètent très fort, non, des trucs pour tuer. Des bouts d’os, de la bidoche et du sang sur les murs qui sont le meilleur lieu pour la racaille du patronat et les lopes politiciens. Avec lui on ne va pas se faire chier. Je propose qu’on l’appelle : Maroilles car putain de Dieu y’a pas meilleur qu’un bout de Maroilles trempé dans ton café au lait. Ça vous ne pouvez pas le comprendre vous qu’avez tout juste sucé que les tétons de votre mère… » Ponctuant ses fortes paroles bues par une assistance recueillie Gustave pétait à se déchirer la rondelle. La messe était dite. Armand en était et il ne restait plus qu’à suivre la troupe drivée par l’improbable couple Gustave-Gamelin. Comme Benoît était sous la protection d’Armand nul ne s’inquiéta de sa présence dans le saint des saints de la GP.

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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 07:00
Chaîne de montage, usine Renault de Flins 1975 © Berretty/Rapho/Eyedea

Chaîne de montage, usine Renault de Flins 1975 © Berretty/Rapho/Eyedea

Pour s’imprégner de la ferveur guerrière de la bande de fêlés de GP, bien se pourrir la tête, penser comme eux, réagir dans la ligne, se laisser aucune place au doute et à la suspicion, Benoît avait dépiauté, heure par heure, le déroulé de la bataille de Flins, commencée le 6 juin 1968 lorsqu’en rase campagne, à trois heures du matin, un millier de CRS et de gendarmes mobiles, encerclèrent l’usine Renault. Le pouvoir trépignait, l’encre des « accords de Grenelle » était sèche depuis une semaine et demie, le boulot reprenait dans les PME, même les postiers redistribuaient le courrier, les trains roulaient à nouveau, mais à Flins, comme chez Citroën, Michelin, les métallos ne s’en laissaient pas compter. Les urnes brulaient. Pour les 10 000 « betteraviers » de Flins, pas de quartier : un half-track défonçait les grilles de l’usine, écrabouillait les braséros du piquet de grève pendant que le commandant de la compagnie, à l’aide d’un porte-voix, sommait les 200 hommes de veille de « se tirer, car ça va barder ! ». Ce qu’ils firent face au nombre. La guérilla ne faisait que commencer et l’état-major des insurgés : un front du refus multiforme : les durs des comités d’action, les basistes du 22 mars, même les ML d’Ulm s’y retrouvent, seule la JCR se tient à l’écart, entendait bien s’appuyer sur cet embryon insurrectionnel pour enclencher la bataille décisive.

 

Flins symbole de la modernité, l’usine aux champs, loin du bastion de l’Ile Seguin, cette drôle d’usine, mal foutue, construite sur cinq niveaux ; les tôles embouties au rez-de-chaussée grimpaient par ascenseur jusqu’au 3ième étage pour assembler les carrosseries qui ensuite montaient au 4ième pour la peinture puis redescendaient au second pour la sellerie où l’on fixait les sièges… Pas rationnel tout ça. Et, en plus, une CGT omniprésente qui tenait Dreyfus, homme de gauche, par la barbichette. À Flins, les ingénieurs s’en sont donnés à cœur joie, un seul niveau, des champs de betteraves à perte de vue – d’où le surnom de ces néo-ouvriers tirés des grandes exploitations voisines qui, elles aussi rationnalisent, mécanisent, et qui se trouvent projetés au milieu d’une population d’immigrés : Espagnols, Portugais, Africains, Yougoslaves – Les ateliers s’agrandissent, se modernisent. Les cadences augmentent. Le succès commercial de la Dauphine donne des ailes et le bureau d’embauche ne désemplit pas. L’usine fait aussi pousser des barres d’immeubles pour loger les ouvriers ont aux Mureaux, Bougimont, la Vigne Blanche, Elisabethville. Dans cette dernière bourgade, au nom fleurant bon la colonisation africaine, va se retrouver à l’épicentre de la bataille de Flins. La direction de la Régie, depuis la fin des années 60, veut donc saigner à blanc Billancourt, alors les m2 se multiplient à Cléon, au Mans et à Flins pour passer la surmultipliée : pour la Dauphine l’objectif est de 2000 véhicules/jour.

 

L’héritière de la 4Cv des congepés, la Dauphine, va se révéler une petite nerveuse, sportive, en 1957, elle remporte le tour de Corse et en 1958, c’est la victoire dans le Monte Carlo. À Flins, l’effectif dépasse 8 000 personnes et 250 000 Dauphine sortent des chaînes. Pierre Dreyfus l’ami de Lefaucheux, PDG et père de la Dauphine, décédé accidentellement au volant de sa Frégate, vice-président du conseil d’administration de la Régie Renault depuis sept ans, accepte finalement de prendre la direction de la Régie Renault. Flins qui connaissait la réputation plutôt timide et réservé de l’homme découvre un capitaine décidé et volontaire. Ici la syndicalisation est faible, la CFDT chahute la CGT qui ne tient pas l’usine. D’ailleurs, l’usine de Flins s’est mise en grève seulement le 16 mai alors que les lycées, les universités et beaucoup d’entreprises avaient déjà cessé le travail et que la grève générale avait été votée le 13 mai. Le rapport des RG notait : «  Le lundi 13, on a senti un frémissement dans l’usine. Les débrayages ont été  importants le matin, et l’après-midi beaucoup d’ouvriers sont allés à la manif à Paris. Cependant l’encadrement ne s’imaginait pas que quatre jours plus tard, l’usine serait en grève générale. L’occupation a été immédiate. La CGT se situe plutôt sur la base de revendications salariales, tandis la CFDT met en avant le problème du droit syndical et les conditions de travail (la semaine est de 47 h 10 avec des journées de 9 h 40. De nombreux postes sont très pénibles. Tous les éléments d’une grève dure et incontrôlable par les appareils syndicaux se sont mis en place spontanément. »

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