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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Benoît posait ses fesses sur le siège passager avec les précautions d’un prélat du Saint Office. (64)

La voiture de la maman, était garée rue de Cluny. Pour faire la conversation Benoît demandait « c’est quoi comme caisse ? »

 

-         Une anglaise…

 

-         Pas une Mini j’espère…

 

-         Non, non, maman trouve que l’Austin ça fait garçon coiffeur.

 

-         Assez bien vu. Elle branle quoi ta mère ?

 

-         Des garçons coiffeurs…

 

-         Très drôle…

 

-         Je t’assure, comme elle ne fout rien, elle passe son temps dans les salons de coiffure. Ils la briquent comme les cuivres d’un yacht. Je suis sûre que tu vas lui plaire mon beau Légionnaire…

 

Au milieu des caisses miteuses de monsieur et madame tout le monde on ne voyait qu’elle : une TR4, vert anglais métallisé, roues à rayon, décapotée, sièges en cuir fauve, volant et tableau de bord en loupe de noyer. Benoît jurait : « Putain de salope de belle bagnole ! » Chloé ôtait ses sandales et se glissait derrière le volant. Benoît posait ses fesses sur le siège passager avec les précautions d’un prélat du Saint Office. Le cuir crissait sous la caresse de son jeans. « Passe-moi les clés qui sont dans la boîte à gants !

 

-         Tu laisses les clés de cette merveille dans la boîte à gants…

 

-         Oui mon beau Légionnaire. Je n’ai pas de sac donc c’est la seule solution.

 

-         Au fait on n’a pas payé nos bières…

 

-         Normal comme je n’ai pas de sac je n’ai jamais d’argent sur moi…

 

-         Mais qui paye ?

 

-         Mon père.

 

-         Comment ?

 

-         Mes créanciers lui envoient les factures…

 

-         Comme ça, sur ta bonne gueule…

 

-         Ouais. Disons, pour être franche, plutôt sur la gueule de la carte de visite de mon père.

 

-         Connu le monsieur je suppose…

 

-         Mouais. Pas de tout le monde mais ce qui les impressionne c’est son titre et son numéro de téléphone.

 

-         Allonge le titre !

 

-         Secrétaire-Général de la Présidence de la République…

 

-         Non !

 

-         Mais si mon Légionnaire… Passe-moi ces putains de clés que je démarre cette putain de bagnole qui te fait bander. Tous les mêmes les mecs…

 

-         Tu conduis pieds nus ?

 

-         Mouais, je suis comme Sandie Shaw…

 

-         Je ne vois pas le rapport...

 

-         Y’en a pas sauf les pieds nus…

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 06:00
étiquette de Jean Carlu

étiquette de Jean Carlu

La lecture de ces confidences de Philippe de Rothschild est intéressante au regard de ce que sont devenus les 5 GCC stars du Médoc.

 

« Pour entretenir un grand « château » –entendez ce terme au sens vinicole – il faut au moins aujourd’hui être Rothschild. Voyez l’aventure de Bernard Ginestet, propriétaire de château-margaux, guigné par un groupe américain et finalement racheté, après que l’État eut fait jouer la fibre nationale, par la chaîne Félix Potin… Les charges d’exploitation – barriques neuves chaque vendange, stockage sur quatre années, frais de personnel et intérêts de l’argent – sont telles que produire un grand vin s’apparente de nos jours à une industrie. Doué pour les affaires, ce qui  n’est peut-être pas, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la qualité dominante des Rothschild contemporains, le baron Philippe l’a compris très tôt. Il a fait du « marketing » – avant que la pratique que recouvre ce mot ne devienne la tarte à la crème du commerce moderne – en imposant à ses pairs bordelais et aux négociants la « mise en bouteilles au château ».

 

Ainsi parlaient André Harris et Alain de Sédouy dans les Patrons.

 

Que dit Philippe de Rothschild, en 1922, à son père lorsqu’il reprend Mouton « Je le prends, mais je veux avoir les mains libres, je ne veux pas qu’on m’embête. Je veux un papier qui me donne les pleins pouvoirs. Et puis, je te préviens, ta fortune y passera. Il y a tout à faire, il faut tout reconstruire, il n’y a rien, c’est le néant. »

 

  • C’était tout de même déjà un grand vin…

 

  • C’est déjà un grand vin, il n’y a pas de question. C’est un grand vin depuis 1730.

 

  • À l’époque, il se vend par l’intermédiaire des négociants…

 

  • Oui, en barriques… Il faut reconnaître que les négociants ont fait et font encore un métier remarquable, je ne les critique pas. Il y a peut-être des négociants véreux qui se sont débrouillés avec une barrique de mouton-rothschild pour en faire deux. Mais les grands négociants n’ont rien fait de pareil, j’en suis convaincu. J’ai donc dit à mon père : « Je veux un papier qui que je te présente les comptes à la fin de l’année, mais que tu ne marchandes pas l’argent. » Et c’est comme ça que je viens ici avec les pleins pouvoirs. Je trouve une pagaille abominable, je mets de l’ordre, je renvoie tout le monde, j’embauche des gens nouveaux et six mois plus tard, je prends ma première grande décision – qui finalement a été la plus grande de celles que j’ai prises : la mise en bouteilles au château. Dès que j’ai eu Mouton en main, j’ai été passionné par cette affaire…

 

  • Mais Mouton vit à l’ombre de Lafite, à cette époque-là…

 

  • Pas exact. Dès 1848, avant le fameux classement de 1855, un poète écrit que Mouton est plus grand que Lafite. Ce n’est pas moi qui l’ai écrit. C’est un petit écrivain local qui fait une visite dans le Médoc, qui trouve que Lafite, ce n’est pas tellement bien et que les vins de Mouton sont meilleurs. Il est mieux reçu à Mouton, il fait l’éloge de Mouton au détriment de Lafite. Il y avait déjà un culte Mouton…

 

  • La guerre de cent ans dont on parle dans les prospectus commence là ?

 

  • Oui, sans aucun doute. D’ailleurs, il y avait une borne où il était marqué : « Mou. Hic est bonum », et une autre où il était marqué : « Laf. Hic est melior. » Je ne sais pas ce qu’elle et devenue…

 

  • Quand vous décidez de mettre en bouteilles au château, est-ce que vous vous rendez compte que vous faites du « marketing » avant la lettre ?

 

  • Je trouvais ça banal, j’ai voulu avoir une belle étiquette. Tout de suite, l’impact a été fort : les engueulades des négociants, les critiques ont fleuri. La seule chose qui importait, c’était de faire une innovation ici, car dans les deux ou trois pays qui font la réputation du vin – dont l’Angleterre, car ce sont les Anglais qui ont créé les grands crus, ce ne sont pas les Français – j’avais déjà les meilleurs échos.

 

  • La première étiquette date de quelle année, 1923 ?

 

  • C’est en 24, et elle dure trois ans.

 

  • Les autres grands crus sont d’accord ?

 

  • Je vous l’ai dit : Margaux marche immédiatement avec moi et me soutient, Haut-Brion et Latour suivent gentiment en disant : « Vous avez raison. » C’est Lafite qui est le plus lent à se décider, qui me fait la morale et qui me dit…

 

  • … que vous êtes un galopin.

 

  • C’est cela !

 

  • Dans la réussite de Mouton, la compétition entre les Rothschild s’est avérée bénéfique, finalement…

 

  • Dans une certaine mesure. Mais ils sont allés un peu trop loin. Ça a tout de même créé un sentiment désagréable. Oui, sur le plan pur plan publicitaire, ça  a alimenté la chronique… Il n’y a pas eu de conflit dès l’instant où ils ont accepté la mise en bouteille obligatoire, et Édouard et Robert m’ont donné leur appui total. De 1925 à 1939, la guerre des deux crus n’existait pas ; Lafite était trop content que je prenne des initiatives, que je fasse monter les prix. Car en même temps que la mise en bouteilles, il y avait des consultations – qui ne s’étaient encore jamais faites – pour que les cinq premiers vendent au même prix au départ, pour faire front commun contre les négociants. Car les négociants traitaient chacun de nous séparément et essayaaient de faire baisser les prix ! Il a fallu créer de nouveaux bordereaux pour la vente en bouteilles, car jusque-là ils nous achetaient soixante, quatre-vingt tonneaux de vin. Il partait tout de suite, dès qu’il était en barriques. »
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3 avril 2018 2 03 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H« Faudra que tu la consommes avec les doigts, mec, chez ces grandes poulettes y’a que les os à sucer… » (63)

Au bar de la Vieille Forge les derniers soiffards, avachis et l’œil vitreux, auréolés de fumée bleue, descendaient sans grand enthousiasme des Picon bière. L’intrusion de Chloé en réanimait quelques-uns qui émirent des petits sifflements de satisfaction. Derrière son bar, le patron, un gros type aux cheveux plats et gras, avec une moustache balai de chiottes, plus bougnat que bougnat, la saluait avec la forme de déférence lasse qu’on applique aux habituées. Au bout du zinc, un énorme rouquin hirsute qui tétait une pipe éteinte ricanait dans sa barbe de barde en toisant Benoît de son regard torve : « Faudra que tu la consommes avec les doigts, mec, chez ces grandes poulettes y’a que les os à sucer… » Chloé l’ignorait avec superbe en allant se jucher sur un tabouret tout près de lui. Benoît la rejoignait. Elle commandait deux demis. Le gros rotait. Chloé se roulait une cigarette, l’allumait avec un Zippo. Le gros pétait. Ça schlinguait. « Je suis qu’elle n’a pas de culotte c’te grande salope ! » Chloé se déployait. Planté face au gros, d’un geste vif elle lui empoignait les couilles « Les mecs je peux vous dire que cette merde puante lui n’a pas besoin de calbar car il n’a rien à mettre dedans. Chez lui y’a rien à sucer je vous assure… » Le gros bramait, se rebiffait. Benoît s’interposait. Le patron grondait : « On se calme… » Vacillant sur ses pattes courtes le bûcheron gueulait qu’il allait en faire du petit bois de cette pétasse. Les soiffards se marraient. Chloé remontée sur son tabouret s’envoyait son demi comme si de rien n’était. Benoît  jouait au médiateur.

 

-         Patron servez un Picon Bière à ce gentleman, un double, pour qu’il se remette de ses émotions.

 

L’hirsute stoppé net dans son élan le contemplait comme s’il venait de se faire traiter de pédé par un compagnon de beuverie. Chloé pouffait dans son bock. Les soiffards s’esclaffaient, prenaient le parti de Benoît qui poussait son avantage : « Tu ne vas quand même pas nous faire tout un cinoche parce qu’une gonzesse t’as tripoté les burnes mec ! Y’en a qui paye pour ça. Et puis, merde, t’as poussé le bouchon un peu loin avec la demoiselle. Si j’étais corse et si j’étais son frère je te demanderais réparation… » Le gros le regardait, bouche ouverte, débiter ce qu’il devait estimer être des vannes débiles. Chloé tendait son bock à Benoît  « Bois mon beau légionnaire ! » Le patron servait le double Picon Bière du gros qui prenait soudain conscience de son extrême solitude dans un milieu qui, sans lui être hostile, le rejetait. En grommelant il battait en retraite. Benoît pensait qu’avec Gustave, comme saligauds, ils feraient une belle paire.

 

Chloé menait le bal. Ça plaisait à Benoît qui adorait se faire trimbaler. Après trois bocks elle décrétait qu’il était temps d’aller chez elle. Lui avait envie de pisser. Le gros tétait toujours sa pipe éteinte en remâchant sans doute sa vengeance avortée. Chloé décrétait qu’il n’avait qu’à pisser dehors et, suivant une jurisprudence récente, le tirait par le bras au dehors. « On y va comment chez toi ?

 

-         Avec ma tire.

 

-         T’as une bagnole…

 

-         C’est celle de ma mère.

 

-         Elle te prête sa voiture ta mère.

 

-         Non je la prends.

 

-         Faut que je pisse !

 

-         Te gêne pas beau Légionnaire. Soulages toi !

 

-         Je n’aime pas pisser dans la rue.

 

-         Alors pisse dans une bouteille…

 

Elle joignait le geste à la parole et lui tendait une bouteille de champagne vide qu’elle venait de ramasser dans une poubelle pleine de boutanches. Et Benoît pissait dans une bouteille de cordon Rouge en contemplant les hauts murs de la Sorbonne. Chloé se marrait et commentait. Bien évidemment elle ironisait sur sa mousse.

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3 avril 2018 2 03 /04 /avril /2018 06:00
« Les diplômes sont faits pour les gens qui n’ont pas de talent » Pierre Desproges 1 diplôme universitaire pour les passionnés de vin

La citation de Desproges est extraite d’une Chronique de la haine ordinaire.

 

Pour sûr qu’en l’associant à l’annonce, avec tambours et trompettes, de la création d’un diplôme universitaire « Vers le terroir viticole par la dégustation géo-sensorielle » à l'université de Strasbourg « à la croisée de l'œnologie, de la géographie et des neurosciences » je vais faire croître ma collection « d’amis ».

 

En tout premier, l’inspirateur du « diploume »*,  mon vieux compagnon de route de Sève Jean-Michel Deiss, qui cultive, en complantation et en biodynamie, 27 hectares dans le Haut-Rhin, qui va me prendre plus encore pour que je suis un ignare profond, inguérissable.

 

Je ne le conteste pas je me range en la matière du côté de Desproges et de Francis Blanche :

 

* Est-ce que monsieur a des diploumes?

 

- Oui, monsieur est licencié GL.

 

- Licencié GL ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

 

- Ça veut dire qu'il travaillait aux Galeries Lafayette et qu'on l'a foutu à la porte.

 

L’exposé des motifs ne me pose aucun souci

 

« À la croisée de l'œnologie, de la géographie et des neurosciences, l'université de Strasbourg crée une formation consacrée à la connaissance et à la reconnaissance des liens unissant les vins à leur terroir. »

 

« Ce diplôme universitaire s'adresse aux viticulteurs comme aux négociants, œnologues, sommeliers ou « toute personne souhaitant approfondir sa connaissance du concept de terroir viticole ».

 

« L'expression du terroir », synonyme de rendements contraints et de démarche qualitative, est un moyen de se démarquer de la production de masse dans un contexte de libéralisation des droits de plantation et d'arrivée de nouveaux pays sur le marché. »

 

« L'histoire de la viticulture, c'est l'histoire de gens accrochés à leur coteaux, qui ne disent pas qu'ils font le meilleur vin du monde, ils revendiquent juste de faire le leur » signé Jean-Michel Deiss

 

La suite, le concret du contenu de la formation me laisse dubitatif, je ne vois pas l’intérêt de l’acquisition d’un diplôme universitaire sur un tel sujet.

 

Ce n’est que mon opinion et je la partage mais j’ai bien conscience de n’être qu’un vulgaire vermisseau face à l’élite : Aubert de Vilaine, Philippe Guigal, Pierre Lurton, Marie-Thérèse Chappaz, Henry Marionnet de Sologne, Jean-Robert Pitte…

 

Comme je n’ai pas le courage de porter à votre lecture ce contenu je vous renvoie vers 2 liens :

 

Vers le terroir viticole : un diplôme universitaire innovant ICI 

 

Un diplôme universitaire pour les passionnés de vin

REUTERS 29/03/2018 à 11:55

ICI

 

Détail d’intendance :

 

« La formation débutera en juin et durera un an pour un maximum de quinze étudiants qui auront payé chacun 4.950 euros, les diplômes universitaires devant s'autofinancer. »

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Eux ils ne s’embarrassent pas de préliminaires. Ils te tirent. Te liment comme une queue de rat. (62)

« Suis-moi ! » Chloé levait sur Benoît un regard décontenancé. L’enflure, tel une carpe hors de l’eau, ne trouvait pas les mots de merde dont il voulait le consteller. Chloé se marrait. Benoît frappait fort sans aucune pitié il achevait l’infâme d’un méprisant : « Bas les pattes vieux saligaud, tu n’es qu’une grosse merde puante… » et, se tournant vers  les défenseurs des opprimés, il leur passait une avoinée : « Chez moi on respecte les femmes. Vous n’êtes que des couilles molles, des mal-baisés, vous me donnez envie de gerber. Vous déshonorez votre cause en tolérant que cette outre pleine de bière se fasse tailler des pipes par vos sœurs. Je n’aime pas faire la morale mais vous feriez mieux d’aller aux putes vous soulager vos gonades plutôt que de vous branler de mots ronflants… » Chloé debout tirait sur son bout de jupe en stretch. Benoît la prenait par la main pour l’entraîner au dehors. Armand imperturbable, tout en restant assis, lançait à l’assemblée abasourdie « Le temps de l’autocritique est venue, pour cette enflure de Gustave je propose une mise en accusation dans les formes de la justice populaire… genre procès de Moscou… »

 

Chloé était une grande bringue aux cheveux décolorés et taillés à la serpe en une sorte de brosse broussailleuse, pleine de trous et de bosses, qui donnait à son visage bien dessiné, aux traits fins, à la peau nacrée, un air clownesque. Dans ses yeux, d’un bleu délavé piqueté de poussière d’or, flottait un étonnement perpétuel, Chloé semblait jeter sur son environnement un regard d’enfant surpris. Impression renforcée par la moue de sa bouche aux lèvres charnues, gourmandes, fraîches et humides, dévoilant une dentition digne des publicités pour Émail Diamant. Mais, ce qui pouvait paraître étrange, ce qui avait frappé Benoît de prime abord, lorsqu’il l’avait aperçu en arrivant dans la salle de réunion, c’était la forme de ses oreilles, pointues, aux pavillons transparents : des oreilles de louve où pendaient de grands anneaux de gitanes. Ça l’avait fait bander, sec et dur. Elle portait un tee-shirt moulant et court qui accentuait sa platitude de planche à pain plantée sur des hautes tiges assez fines sans être pour autant des cannes de serin. Quand elle s’était portée au secours de Gustave Benoît avait surpris les regards déshabilleurs des défenseurs des larges masses. Ces frustrés, tels une harde de jeunes loups affamés, si la peur de la réprobation collective ne les avait pas retenus, se vivaient en voyeurs et en violeurs au travers des grosses paluches baladeuses de l’immonde Gustave.

 

Les nuits de juin gardaient une pointe de fraîcheur aux côtés de Benoît Chloé frissonnait. Il lui jetait son perfecto sur les épaules. Elle s’immobilisait, le contemplait de ses grands yeux flous, ses longs bras osseux, en une geste hésitante, l’enserraient, ses mains aux longs doigts fins lui caressaient la nuque. Sa voix était rauque, cassée. « T’es un drôle de mec, toi… Tu es le premier qui s’intéresse à moi. Qu’est-ce que tu viens foutre dans ce merdier de sales petits cons ? » Chloé sentait le jasmin. Benoît le lui dit. Elle s’écartait et riait d’un grand rire cascadant. « Vraiment tu n’es pas dans la norme. Tu aimes les femmes toi. Ça me fait tout drôle. Embrasse-moi ! » Ils restèrent un long moment à se bécoter, à se tripoter comme des ados au beau milieu du trottoir. Chloé avait la peau douce et les fesses glacées. Benoît le lui dit. De nouveau Chloé partait dans sa cascade de rire, la stoppait net pour proclamer : «  Beau gosse, j’ai peut-être le cul gelé mais pour le reste c’est l’Etna. Tu n’as pas des mains d’ouvrier mec ! Je connais. Eux ils ne s’embarrassent pas de préliminaires. Ils te tirent. Te liment comme une queue de rat. Défouraillent. Leurs mains, à eux, tu les sens sur ton cul ou sur tes hanches. Bien arrimées. Bien dures. Les tiennent, elles, cherchent mon plaisir… »

 

Deux couples de gens bien comme il faut, des quadragénaires bien nourris, rentrant sans doute du cinéma, ralentissaient leurs pas pour ne rien perdre de la proclamation de Chloé. Arrivés à leur hauteur, tout en serrant leur rang, ils hésitaient. Le spectacle les fascinait. Chloé, alors qu’elle parlait des mains de Benoît cherchant son plaisir caressait du bout de ses doigts la protubérance de la braguette de celui-ci. Lui, avec un air de Lou Ravi, se laissait faire tout en les contemplant. À coup sûr les deux types espéraient plus, un passage à l’acte, alors que du côté des femmes, l’une semblait prête à sauter le pas, alors que l’autre marquait sa réprobation. Chloé, qui leur tournait le dos, mais qui sentait leur présence, hésitait. Allait-elle désincarcérer le sexe de Benoît ? Ses doigts tentaient de faire sauter les boutons métalliques de son jeans puis s’immobilisaient. Cabotine, elle tortillait ses petites fesses, passait ses doigts dans sa toison hirsute et, en voltant, faisait face à nos spectateurs «  Braves gens, mon envie rejoint la vôtre mais, comme j’ai une soif de gueuse, faut que je m’envoie une petite mousse avant de consommer la sienne. Désolée… » Plantant-là les voyeurs interloqués elle tirait Benoît par le bras sur le trottoir comme s’il était un mulet rétif. 

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 06:00
Calice Domaine Jean Philippe Padié Vin de France - Rouge - 2016

Calice Domaine Jean Philippe Padié Vin de France - Rouge - 2016

Baroudant sur le terrain bordelais pour la campagne des primeurs – sa énième –, Jacques Dupont du Point ne semble pas, cette fois-ci, avoir interviewé le président Farges sur son tracteur, comme il le fit en une autre occasion, celui-ci lui répondant sous sa casquette de président de l'appellation bordeaux et bordeaux supérieur, rappelons qu’il est aussi, entre autres, président de la CNAOC, et la première question de Dupont est celle qui brûle toutes les lèvres de tous les parigos bobos adeptes du Bordeaux bashing :

 

« Quelle est votre réaction à l'émission Cash Impact diffusée en février dernier, qui faisait suite à Cash Investigation du 2 février 2016, sur le sujet des pesticides dans le vignoble français ? » ICI 

 

Extraits :

 

« Il y a deux ans, Cash Investigation avait d'une certaine façon rendu service en posant les vraies questions »

 

« Aujourd'hui, on aborde, entre professionnels, des sujets sur l'environnement, sur les changements de pratique, que l'on n'aurait jamais abordés il y a à peine quatre ans, jamais… »

 

« Ça va très vite, et en termes de coût, c'est supportable ! L'arrêt du glyphosate (herbicide) est validé et aucun viticulteur ne s'y oppose, même si c'est un changement brutal dans l'organisation du travail. C'est le prix à payer pour avoir une approche plus respectueuse de l'environnement. »

 

« On change nos pratiques, on travaille différemment, et on répond au refus sociétal de la chimie. »

 

Fort bien, après des années d’indifférence, de déni, de résistance, voilà le vignoble bordelais engagé sur la bonne voie.

 

Ne voyez aucune ironie dans mon constat mais permettez-moi de signaler qu’en 2001, dans mon rapport, j’énonçais ce que, d’après moi, devaient être les 4 objectifs du plan stratégique des Vins Français pour 2010 que j’appelais de mes vœux. C’était page 23 et le premier de ces objectifs était : devenir leader en matière de pratiques respectueuses de l’environnement.

 

Même si, au dire de certains, j’ai un ego surdimensionné, ce rappel n’a pas pour vocation à me décerner un brevet de visionnaire. En ce temps-là je n’étais pas conscient des risques des pesticides sur la santé humaine, mon approche était pragmatique : comment le pays qui brandissait son terroir comme l’oriflamme de sa supériorité sur les barbares du Nouveau Monde pouvait-il le massacrer en le bombardant de pesticides ?

 

Vie des sols, pollution de la nappe phréatique, biodiversité, j’estimais qu’il y avait là une distorsion entre le discours dominant et la réalité. Les journalistes anglo-saxons ne manquaient pas d’ironiser sur ce sujet et, lorsque Bernard Dauré, qui avait créé un domaine au Chili avec le patron de la Martiniquaise, m’avait annoncé lors de ma mission dans les PO sur les VDN, avec un large sourire : là-bas je suis Organic, ça m’avait mis la puce à l’oreille.

 

Rassurez-vous je ne fais aucune fixette sur le retard à l’allumage des grands chefs du vin, en l’occurrence ici Bernard Farges qui est tout à fait représentatif, je ne pratique pas le Bordeaux bashing au sens où on l’entend, cette chronique n’a pas d’autre objectif que de m’attarder sur le constat de Bernard Farges :

 

« Aujourd'hui, on aborde, entre professionnels, des sujets sur l'environnement, sur les changements de pratique, que l'on n'aurait jamais abordés il y a à peine quatre ans, jamais… »

 

Pourquoi ce refus de se colleter à une réalité, certes dérangeante, pourquoi adopter l’attitude de l’autruche, pourquoi une telle surdité, pourquoi les responsables ont-ils eu peur d’affronter leurs troupes ?

 

Ma réponse tient en peu de mots, les représentants des AOC maintenant devenus AOP-IGP ont abandonné le terrain qu’occupaient les pionniers, celui d’un arbitrage permanent entre la défense de l’intérêt général et celle des intérêts de leurs mandants, au profit d’une défense purement syndicale où l’on se garde bien d’affronter la base, de tenter de l’amener sur un terrain autre que celui du pur refus.

 

Facile à dire me rétorquerez-vous, je n’en disconviens pas mais je mets le doigt sur un mal bien français que les élus de toute obédience ont fait prospérer depuis des décennies, l’attentisme qui produit un immobilisme ravageur.

 

Sans jouer les anciens combattants si, avec Michel Rocard, alors Ministre de l’Agriculture, nous avions cédé aux craintes du château, François Mitterrand et son entourage, jamais au grand jamais nous aurions réglé, dans la douleur certes, l’épineux problème de la reconversion du vignoble méridional, par les accords dit de Dublin.

 

Le lamento des hiérarques socialistes était « ne touchez pas à notre bastion historique sinon ce sera le début de la fin… » L’Histoire a jugé différemment puisque le règne de Jacques Blanc pris fin au profit du grand Georges Frèche et que le Languedoc resta rose pâle. Bref, le début de la fin est aujourd’hui entamé mais les mannes de Rocard n’y sont pour rien.

 

Anticiper, accepter d’aborder les sujets qui fâchent, expérimenter des solutions alternatives, ne pas céder à la facilité, laisser la place aux débats avec les opinions minoritaires, ne pas les verrouiller au nom de combats horizontaux dictés par la FNSEA, écouter plus attentivement les attentes parfois contradictoire de l’opinion publique.

 

Tant que régnera l’entre-soi dans le monde du vin, cette incapacité à s’ouvrir à un monde, largement majoritaire, qui ne vit pas du matin au soir dans le monde merveilleux des amateurs, des dégustateurs, des commentateurs du divin nectar.

 

CNRTL : Jusqu'à la lie

 

Locution. Jusqu'au bout, complètement. Boire le calice, la coupe jusqu'à la lie.

 

« Enfin (...) ne goûtait-il pas jusqu'à la lie ce que Marguerite d'Angoulême a si bien nommé l'ennui commun à toute créature bien née ? »(France, Vie littér.,1890, p. 55).

 

« Beauté du dévouement et du sacrifice, menues peines et grandes joies de l'amour conjugal (...) les romancières d'Angleterre, de France, d'Amérique (...) ont exploité ces thèmes jusqu'à la lie » (Beauvoir, Deux. sexe, t. 2, 1949, p. 552)

 

« Vois-tu, mon ange, il y a dans un seul homme assez de substance pour nourrir toute une vie − et quelle vie peut se flatter d'en avoir consommé une autre jusqu'au bout, jusqu'au fond, jusqu'à la lie ? » Bernanos, M. Ouine,1943, p. 1424.

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1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 07:00
Alberto Korda / 1960

Alberto Korda / 1960

Tout devenait transparent, la bête ne voulait pas retourner dans sa bauge. Les douceurs bourgeoises lui plaisaient. Ses menaces non voilées, lorsqu’il avait pris l’air de celui qui savait ce que ça voulait dire, prenaient tout leur sens. « Pour eux, un gars comme toi, celui qu’on va dire que tu es, c’est une putain de recrue. Méfies-toi de ne pas te prendre à leur petit jeu et de ce que veulent entendre les chefs. C’est tentant tu sais de chier dans les bottes de tout le monde. Moi, depuis que j’ai commencé à balancer je peux plus m’arrêter, ça me soulage comme quand je dégueule le lendemain d’une sale biture. Alors je raconte des craques à tout le monde. Je n’ai pas envie que tu tues la poule aux œufs d’or mec ! Alors déconne pas, ne m’enlève pas le pain de la bouche sinon je cafte le morceau à mes potes révolutionnaires et je suis certain que tu passeras un sale quart d’heure… » Gustave pouvait tout ce permettre, même de taper dans le dos du père Sartre en lui balançant que « tout grand écrivain que t’es, quand t’as le cul sur la cuvette des chiottes, tu ne chies pas plus haut que nous, non ? ». Le langage vert du peuple enchantait. Gustave en rajoutait. J’allais moi aussi en rajouter, retourner Gustave à mon unique profit.

 

La réunion s’étirait, vide. Les frelons ne bourdonnaient même pas ils se sodomisaient mutuellement à grands coups de langue de béton. Gustave, bercé par leur musique sérielle, s’était assoupi ses grosses pognes croisées sur son imposante bedaine. Bientôt, ses ronflements, bouche ouverte, tronçonnait le débat. Imperceptiblement, comme pour respecter le repos bien mérité du prolo, les intervenants baissaient le ton, chuchotaient presque, ce qui conférait à l’étrange assemblée un statut de matines monacales. À intervalles réguliers, la respiration de Gustave se bloquait. En apnée, son visage rougeaud se violaçait. Ses épaules s’affaissaient. Sa masse corporelle semblait se calcifier. Le silence se faisait. Les petits maos s’inquiétaient, et si leur pur spécimen de prolo virait de l’œil, que feraient-ils ? Ils paniqueraient comme lors de la première bataille de Flins : une volée d’étourneaux, le sauve-qui-peut désordonné, tout sauf un beau repli en bon ordre. Suspendus à l’insondable vision de cette bouche peuplée de chicots ébréchés et jaunis par la nicotine, sûr que certains priaient. Et puis, tel un diesel poussif, secoué de spasmes violents, le Gustave réenclenchait sa pompe à air. Un zéphyr de plaisir léchait les tignasses ébouriffées de ces mômes que Marcellin appelaient des enragés. Imperturbablement ils reprenaient le fil.  Nous nous emmerdions ferme et, nous nous sentions comme l’enflure guettés par une belle plongée dans le sommeil

 

Alors que Benoît se laissait aller à faire quelques incursions dans ce plaisir ouaté un lourd fracas le faisait sursauter. Ses deux voisins, comme tout le reste de l’assemblée, se redressaient vivement. Pétrifiés. Lui restait assis un peu abasourdi. La chaise de Gustave, sous le poids de la bête, s’était désintégrée. Surpris dans son sommeil l’enflure s’était affaissée comme un soufflé trop cuit. Protégé par son large cul  il rebondissait tel un culbuto, déployant ses bras pour ne pas verser sur le côté. Il se stabilisait. Aucune main secourable n’osait se tendre vers lui pour l’aider à se remettre sur son céans. Les intellos, sans être particulièrement psychologues, se doutaient bien que leur « ancien mineur » chéri, leur chti  ne goûtait guère sa nouvelle position. Seule Chloé, la seule fille présente, se précipitait. S’accroupissait offrant ainsi au vieux salingue le panorama de ses belles cuisses. Gustave inspirait puis sa grosse pogne se tendait vers le petit espace libre entre les genoux de Chloé. Dans un même élan tous les faux-culs se rasseyaient, tournant le dos à ce spectacle vulgaire. Ils bavaient mais n’en laissaient rien paraître. À son tour Benoît se levait. Gustave en était à fourrager dans le slip de Chloé qui bien sûr, au nom du respect de la classe ouvrière, le laissait faire.

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1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 06:00
La Pâque juive, Dirk Bouts, Louvain, 1468

La Pâque juive, Dirk Bouts, Louvain, 1468

« Citoyen suisse originaire de Corfou, Albert Cohen nous invite à sa table. Comme tous les orientaux, ce juif séfarade (branche méditerranéenne du judaïsme, dite originaire d’Espagne) ne se contente pas de faire servir les plats de sa tradition familiale : il les nomme, les décrit, en donne même la recette, et il sera vexé si vous n’y goûtez pas.

 

Il  se réjouit de vous voir consommer sa cuisine, car il est sûr ainsi  que vous pourrez le bien comprendre. Sa littérature n’est pas seulement nourrissante intellectuellement : comme l’œuvre rabelaisienne, elle enseigne tout un univers moral et politique en flattant l’épigastre.

 

Et voici sur la table toutes les senteurs, toutes les saveurs, toutes les splendeurs de la cuisine judéo-balkanique qui vous pénètrent, répandant le plaisir, la joie de vivre, même dans les jours les plus noirs, car sa leçon est toujours la même : « lehaïm » à la vie, dit-il, levant symboliquement son verre de vin.

 

[…]

 

« outre le souci, légitime, d’employer un français épuré,  d’extension universelle chez un auteur dont le langue maternelle, le judéo-vénitien nous dit-il, n’était pratiqué que par un millier de personnes à Corfou, à l’époque où il y naquit, il y a peut-être celui de renforcer le  mythe des Valeureux de France, « faits citoyens français parfaits par l’effet du charmant décret de l’Assemblée nationale du vingt-sept septembre 1791 » selon Saltiel, fiers de le rester et d’entretenir « le doux parler » de notre pays.

 

En tout état de cause, l’absence remarquable du vocabulaire étranger, le refus de l’emprunt témoignent du souci d’assimilation, voire d’intégration, de la part d’Albert Cohen. Intégration réussie, non seulement par sa carrière de haut fonctionnaire international, mais encore comme écrivain français. N’oublions pas qu’il est un émigré, juif de surcroît, ce qu’il ne risque pas d’oublier, comme en témoigne la scène du camelot antisémite, l’injuriant et le désignant à la vindicte publique le jour anniversaire de ses 10 ans (Ô vous, frères humains, page 38), scène indélébile, qui revient à plusieurs reprises et ne sera jamais oubliée puisqu’il en traitera encore passé ses 80 ans. »

 

Extrait de l’Introduction d’Henri Béhar

 

 

Citations  

 

« Et il s’approcha du sourd tavernier épouvanté, le prit par le col et lui hurla d’apporter cinq litres de vib=n résiné, une demi-douzaine de boutargues bien épaisses, de l’huile d’olive et trois miches de pain « spongieuse et avaleuses d’huile et que ta mère soit Maudite ! » (Mange., 30)

 

« … petite baraque, qui s’appelait « Au Kass’Kroutt’s », on demandait timidement une bouteille de bière, de assiettes, des fourchettes et, pour se le concilier, des olives vertes. Le garçon parti, c’est-à-dire le danger passé, on se souriait avec satisfaction, ma mère et moi, un peu empotés. » (Mère, 39)

 

« Et puis j’apporterai du vin résiné pour mes amis parce que j’aime les belles choses de la vie, l’affection, l’odeur  de la mer, et puis on cause ensemble et on se tient par la main et on est sûr que Dieu est bon et qu’on se reverra après la mort ! » (Val., 104)

 

« Puis il [Salomon] stationna devant les voutes du bâtiment séparé où étaient les cuisines et les logements des domestiques. U four s’échappaient des senteurs d’agneau et les vapeurs salées du fromage. La bouche ouverte et un index libéral dans la narine, Salomon regardait les frises de poivrons et admirait les servantes qui éventaient les réchauds. (Solal, 44)

 

« Les petits affamés et roulés restèrent debout à contempler l’ogre, qui, deux fourchettes dans chaque main, mangeait affectueusement des saucisses de bœuf, du fromage fumé, de la rate au vinaigre et, délicate fantaisie et scherzo final, une salade d’yeux d’agneaux qu’un boucher de ses amis, qu’il payait en beaux discours. » (Mange., 79)

 

« … ils s’assirent en rond, sous les incalculables feux du ciel, et ils se régalèrent des merveilles sorties de deux bourriches et d’une jarre en terre cuite, à savoir des nouilles aux raisins de Corinthe, bien poivrées ; de la morue frite avec beaucoup d’oignons frits, des pois chiches aux épinards, des feuilles de vignes farcies… » (Mange., 147)

 

Henri Béhar, spécialiste de la littérature d’avant-garde, a écrit des ouvrages de référence sur Alfred Jarry, Dada et le Surréalisme. Il dirige la revue Mélusine (Cahiers du Centre puis de l’Association pour la recherche et l’étude du surréalisme). Fondateur de l’équipe de recherche Hubert de Phalèse, il est professeur émérite, depuis 2005, de l’Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, qu’il a dirigée de 1982 à 1986.

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31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H Rendez-vous était donné dans l’église d’Elisabethville prêtée par un curé sympathisant. (60)

L’heure de la contre-attaque avait sonné. La commémoration du premier anniversaire de l’assassinat de Gilles Tautin allait servir de détonateur pour libérer l’autonomie des ouvriers de Flins étouffée par l’alliance des chiens de garde syndicaux et des bureaucrates de la direction de la Régie. En souvenir du premier martyr de la longue marche version française la GP allait montrer concrètement aux forces capitalistes que les grilles, les nervis, les CRS, tout l’arsenal répressif, n’étaient pour elle que l’équivalent de la maison de paille des petits cochons. Le souffle brulant des larges masses allait balayer ces ridicules défenses. La violence insurrectionnelle, braise sous la cendre, exploserait, nécessaire et légitime. Bien sûr le détail de l’opération restait secret. Rendez-vous était donné dans l’église d’Elisabethville prêtée par un curé sympathisant. Cette fois-ci, le chef des opérations militaires déconseillait de se rendre sur le théâtre des opérations via l’autoroute de l’Ouest. July et Prisca Bachelet, la première fois, juste après le Pont de Saint-Cloud s’étaient fait cueillir par les gendarmes et embarqués pour Beaujon. Quant à Edern Hallier, il n’aurait pas à prétexter un départ «en week-end» à Deauville avec sa Jaguar car on avait omis de le mettre au parfum. Trop bavard ! Nous savions tout car l’immonde Gustave avait déjà bavé à son correspondant des RG. Les troupes de choc de la GP allait pénétrer de force dans l’usine de Flins et affronter l’encadrement. Ensuite, repli en bon ordre et évacuation par une tranchée d’égout à ciel ouvert. Ce vieux salaud de Gustave se marrait doucement car lui n’en serait pas alors que nous venions de nous jeter dans les pattes des frelons arythmiques.

 

L’atmosphère de la réunion, à la fois enfumée et chargée d’électricité, nous donna un avant-goût de ce qui nous attendait. Ça ne relevait pas de la folie ordinaire mais d’une forme très élaborée – le marigot étant très majoritairement squatté par des têtes d’œufs – de frustrations rancies. Que des mecs frustrés sexuellement, détestant leurs corps, qui tentaient de masquer sous leurs discours péremptoires leur impuissance. La clandestinité revendiquée, célébrée, abritait, réchauffait même, une forme étrange d’homosexualité de machos sans humour. Ces fils de bonnes familles donnaient l’impression de chercher à s’enlaidir, physiquement et moralement. Pitoyables ! Le statut « de seul prolo du Comité Exécutif de la GP »réservé à cette enflure de Gustave, par ces « petits-bourgeois-intellos », en disait long sur l’épaisseur de leur aveuglement et de leur indécrottable connerie. Ce gros postillonneur, trapu, ventru, hâbleur, tenait le haut du pavé. Ils l’écoutaient débiter ses « hénaurmités » dans un silence religieux, l’approuvait, le révérait, l’adulait telle une star. Gustave, archétype du prolo, péteur, roteur, ratiches pourries, tarin bourgeonnant, mains au cul des gonzesses, les rassurait. L’idée sous-jacente, pour eux, justifiant leur idolâtrie, était d’une simplicité biblique : « si d’authentiques prolos comme Gustave se rallient à notre cause c’est que nous sommes dans le vrai. Syllogisme de bac à sable digne de normaliens égarés dans une Révolution d’opérette.

 

Tassés en bout de table nous nous gardions bien d’intervenir. Benoît, analysait le fait nouveau qu’il venait de découvrir, ce vieux salingue de Gustave avait menti à son « agent traitant » des RG : il faisait bien parti du premier cercle entourant Pierre Victor, le « Raïs » de la GP. Ça confirmait leur analyse qu’il était plus facile d’infiltrer un prolo chez des intellos que l’inverse. Nul besoin pour ce pourri de Gustave de posséder leurs codes, leurs tics de langage, leurs références livresques, leur dialectique impeccable pour être admis, il lui suffisait d’apparaître modèle déposé, idéal, insoupçonnable donc, des « larges masses ». Là où Gustave les bernait c’est lorsqu’il minorait sa capacité d’influer sur le cours des évènements. Il comptait. Il pesait lourd et profitait de la situation sur les deux tableaux. En le regardant plastronner, Benoît comprenait mieux la portée de son avertissement à Armand lors de leur première rencontre Gare du Nord : «  Tu sais mec comme je suis un bon zig, et même si je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, faut que je te dise que je ne comprends pas tout ce tintouin qui font pour cette bande d’enculeurs de mouches. Que des va-de-la-gueule ! Toi, je ne sais pas d’où tu sors, mais je t’aurai prévenu, faudra pas dire que t’savais pas, tire tes arpions de ce nid de petits frelons, y sont tellement cons qu’un jour y seront capables d’en faire des conneries. Tu vois ce que je veux dire… ».

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31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 06:00
Le vin rouge à 1 franc le litre, la cuisine traditionnelle de Célestine, la soupe à l’oignon du Pied de cochon, 1 américain à Paris en 1965.

C’est drôle, je suis monté à Paris pour la première fois en 1965 avec mon vieux pote Dominique en remontant de l’Yonne où nous avions fait moniteurs, en toute illégalité vu notre âge, dans une colonie de vacances des Vendéens de Paris. Nous avions logé dans un hôtel miteux de la porte de Saint-Ouen.

 

Nous sommes allés aux Halles mais des sous nous n’en avions pas beaucoup alors nous n’avons pu nous offrir une soupe à l’oignon au Pied de Cochon.

 

Les deux extraits qui suivent me rajeunissent sans pour autant raviver ma mémoire de ce bref séjour à Paris. À cette époque-là je ne me doutais pas que j’allais y passer l’essentiel de ma vie.

 

 

« La dernière solution c’était l’alcool, que l’on pouvait d’ailleurs combiner avec les autres solutions, boire en lisant, boire en écoutant de la musique, boire en rentrant du cinéma ou de chez une putain au regard triste, c’était la solution capable de tout résoudre quand la solitude lui devenait trop pesante. Ayant renoncé au whisky après trop de cuites abrutissantes à New-York, Ferguson était passé au vin rouge, dont il avait fait son remède préféré, et avec un litre de vin ordinaire au prix dérisoire de un franc dans une des épiceries du voisinage proche de ses cantines habituelles (vingt cents pour la bouteille nue sans étiquette dans les épiceries disséminées dans le 6e arrondissement), Ferguson avait toujours une ou deux de ces bouteilles en réserve dans sa chambre, et chaque nuit, qu’il sorte ou reste chez lui, le vin rouge à un franc le litre était un baume très efficace pour l’induire en somnolence et le plonger finalement dans le sommeil, même si ces mauvais crus anonymes pouvaient lui taper sur le système, et s’il s’éveillait souvent le matin avec la courante ou dans les vapes avec une bonne migraine. »

 

« En moyenne il dînait seul avec Vivian à la maison une ou deux fois par semaine, de la cuisine traditionnelle d’hiver comme le pot-au-feu, le cassoulet, le bœuf bourguignon, préparés et servis par Célestine qui n’avait ni mari ni famille à Paris et était toujours disponible pour venir en renfort quand on avait besoin d’elle, des plats si délicieux que Ferguson, toujours affamé, ne pouvait résister à la tentation d’en reprendre une fois ou même deux fois… »

 

La rue Coquillière, devant le célèbre restaurant "Au Pied de Cochon", vers 1955. Une photo de Janine Niépce.

 

« … tout le groupe de quatre, cinq, six ou sept personnes poussa jusqu’aux Halles pour déguster une soupe à l’oignon au Pied de Cochon, un restaurant bondé d’habitués à une, deux ou trois heures du matin, où les soi-disant artistes raffinés et les noctambules qui faisaient la fête se retrouvaient à la même table pendant que les prostituées du quartier prenaient des ballons de rouge au bar, à côté des bouchers dans leur blouse et leur tablier taché de sang, un mélange de différences si radicales et d’improbable harmonie que Ferguson de demandait si une telle scène pouvait se produire ailleurs dans le monde. »

Paul Auster 4321  page 657 et 661

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