Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 07:00

photoMarie4.jpg

Abraham, son grand kanak, l’écoutait religieusement. Marie n’en finissait de lui raconter la brutale et triste fin des Saint-Drézéry. Afin de libérer ses grands panards, son beau légionnaire qui n’en était pas un mais qui sentait bon le sable chaud de la Nouvelle Calédonie, avait ôté ses rangers règlementaires. Ils buvaient des bières au goulot sur les pelouses du Trocadéro. « Tout ça est parti de leur pingrerie, chez eux un sou est un sou surtout depuis l’irruption de l’euro qui a ôté tant de zéro à leur compte en banque. Mes oncles et mes tantes se chamaillaient à propos de la fixation du  prix des primeurs 2010 de leur cotriade de châteaux. D’un côté le clan de la hausse maximale regroupant Marie-Adélaïde et Philémon, de l’autre celui de la hausse raisonnable défendue par Adelphine et Pierre-Henri : égalité parfaite qui ne pouvait être rompue que par la voix de Marie-Charlotte, la neuneue, qui changeait d’avis comme de chemise. Trois réunions de la commandite n’avaient pu lever le verrou et, ce 13 juillet, Philémon avait invité à Pomerol, pour un déjeuner, le restant de la famille. La demeure de Philémon, comme souvent à Pomerol, tenait plus du pavillon de banlieue que du château. N’empêche que Bob le pointeur lui attribuait systématiquement une note qui frisait le 100. Une pépite donc qui n’empêchait pas ce cher Philémon de vivre chichement avec une gouvernante allemande, femme à tout faire, qu’il avait récupéré suite à la Chute du Mur de Berlin. Dans les châteaux de la Rive droite, comme dans ceux de la gauche d’ailleurs, il se murmurait que le cher homme vénérait les Prussiens et, qu’au cours de l’Occupation, ses relations cordiales avec les Officiers Supérieurs de la Wehrmarcht, des SS  et de la Gestapo, lui avait permis d’arrondir son magot. Raie au milieu il portait un monocle, le plus souvent vêtu d’un pantalon de cheval enserré dans des bottes lustrées par son Olga. Les mauvaises langues toujours affirmaient que la teutonne au gros cul faisait cheval pendant qu’il l’attisait avec sa cravache. Ces ragots indisposaient deux de ses sœurs forts pieuses mais, comme il gérait les châteaux d’une main de fer, d’ordinaire elles le suivaient aveuglément. Là, elles s’étaient séparées, et bien sûr la neuneue effectuait son va-et-vient traditionnel en se goinfrant de boudoirs.

Partager cet article
Repost0
22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:00

photoMarie3.jpg

Au fur et à mesure que maître de Candole lui contait la triste fin de l’ensemble de sa seule parentèle vivante Marie se mordait les lèvres pour réprimer un cataclysmique fou-rire qui montait en elle. Pour faire diversion, s’empêcher de rire, elle cherchait dans sa mémoire le nom de l’auteur du Roman d’un tricheur dans lequel un type assis à la terrasse d'un café racontait comment son destin fut définitivement scellé lorsque, à l'âge de douze ans, parce qu'il avait volé dans le tiroir-caisse de l'épicerie familiale pour s'acheter des billes, il fut privé de dîner. Le soir même, toute sa famille mourrait empoisonnée en mangeant un plat de champignons. Elle s’exclamait « Sacha Guitry !

- Plaît-il ?

- Rien maître, c’est nerveux...

- Je vous comprends mademoiselle c’est un tel drame !

Le drame pour Marie se situait ailleurs : pouvait-elle décemment aller danser avec son beau militaire alors que cinq gisants, ses seuls parents, se retrouvaient dans les tiroirs d’une chambre froide de l’hôpital Bellan ? Ses neurones crépitaient, elle s’entendait dire « je suis alitée », ce qui était vrai. « Vous êtes souffrante mademoiselle ?

- Oui c’est le cœur.

Le soupir du notaire en disait long sur sa crainte de se voir à la tête d’une succession sans héritier. Marie le rassurait « Ce n’est qu’un petit problème de surchauffe. Demain tout ira mieux. » Maître de Candolle en prenait bonne note avant de s’enquérir du moyen par lequel elle gagnerait Bordeaux. Cette question plongeait Marie dans un abime de perplexité. Même si ça peut paraître étrange elle ne savait pas comment on se rendait à Bordeaux, ni ailleurs, car, chaque fois qu’elle sortait de Paris, c’était en compagnie d’amis qui s’occupaient de tout et elle ne s’était jamais souciée de ce qu’était un billet de train ou d’avion. « Et si j’y allais avec mon vélo ? » À l’autre extrémité Me de Candolle du avaler son dentier car il y eut un blanc assez long. D’une voix qui se voulait assurée il déclarait enfin « Je m’occupe de tout mademoiselle de Saint-Drézéry. J’appelle de ce pas mon collègue Me Burin des pommiers qui vous fera chercher à votre domicile... » Sa réponse claquait, impérative.

- Demain !

- Bien sûr mademoiselle de Saint-Drézéry...

Partager cet article
Repost0
21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 08:00

photoMarie2.jpg

Le matin du 14 juillet, sous un petit soleil, Marie se levait de fort belle humeur. Avant de chausser ses tongs orange elle entreprit de peindre ses ongles de pied en bleu turquoise. La veille au soir sa tentative de reproduire le drapeau tricolore sur l’index, le majeur et l’annulaire de ses deux pieds avait viré au fiasco car le gros orteil gâchait l’effet qu’elle en espérait. Ce soudain esprit patriotique lui venait de la rencontre qu’elle venait de faire, rue du Bac, avec un kanak balaise habillé en militaire du Génie. Marie qui circulait sur son vieux Mercier « Raymond Poulidor » n’avait pu éviter le bougre d’homme qui surgissait de derrière une jeep stationnée dans le couloir de bus. Par bonheur elle circulait à une vitesse d’escargot car elle pensait à la paire de Doc Martens rose fluo qu’elle avait aperçu en vitrine du côté de Montorgueil. Sa bécane valdinguait et elle se retrouvait dans les bras puissants d’un sosie de Christian Karembeu. Marie pensait « Merde chui pas Adriana ». Et pourtant, le beau légionnaire qui n’en était pas un, avant de la redéposer sur le macadam sollicitait son nom, prénom, pas sa qualité mais son numéro de téléphone portable. Ils iraient donc ensemble au bal du 14 juillet. Toute ragaillardie par cette soudaine irruption dans sa vie Marie filait jusqu’à la rue du Cherche-Midi où, chez Cotélac, elle faisait l’acquisition d’une gentille robe à pois rouge en crêpe georgette. Donc, allongée sur sa couette, en contemplant les poupées de coton qu’elle avait glissées entre ses doigts de pied, elle se disait que ça allait être vraiment une chouette journée. C’est à ce moment là que son téléphone portable a grelotté et, sans même réfléchir, Marie a appuyé sur répondre ce que d’ordinaire elle ne faisait jamais. Bien sûr elle espérait que ce fut son beau militaire qui, si matinalement, de sa jeep, venait s’inquiéter de son bon éveil. Douche froide, c’était Me de Candolle le notaire de la famille. D’une voix d’outre-tombe, sitôt ses civilités débitées, il lui annonçait « Ils sont tous morts. »

Partager cet article
Repost0
20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 08:00

photoMarie1.jpg

Marie de Saint-Drézéry, marquise de Bombon, vivait dans un grand loft de la place Fürstenberg, à quelques pas de Saint Germain-des-Prés, en compagnie de son chat dénommé Lénine, en souvenir du séjour de celui-ci, avec sa mère et sa sœur l'été 1909, dans le village briard de Bombon et de Tintin au Congo un mainate religieux qui jurait comme un charretier. Orpheline très jeune elle avait été élevée par un couple d’excentriques américains, grands amis du défunt marquis son père, amateurs d’art contemporain et de bonne chère. Pour être proche de la vérité Marie poussa telle une herbe folle, loin de l’école, baguenaudant dans le quartier où les habitués du Flore la laissaient picorer dans leur assiette et vider leur verre. Toute tachetée de son, le nez en trompette, de grands yeux vairons, des cheveux de foin, un long cou entre des épaules frêles et aucun goût pour se vêtir, lui avait valu le surnom de hérisson. De temps en temps elle faisait des extras au rayon charcuterie de Monoprix rien que pour le plaisir de voir passer les chalands et de s’empiffrer de Rosette de Lyon. Si ses clients avaient su que cet épouvantail à moineaux se trouvait être l’unique héritière de beaux châteaux à Bordeaux, rien que des Grands Crus Classés, sur que notre Marie aurait eu plus de succès. Elle s’en fichait d’avoir du succès. Jamais elle n’avait mis les pieds sur ce qui serait un jour ses propriétés car elle était allergique à tout ce que la campagne peut générer comme pollen ou autres trucs allergènes. Ses deux oncles et trois tantes, tous sans descendance, géraient dans une société en commandite simple son futur bien et lui versaient une rente qui suffisait à son bonheur.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 02:00

Nous logions dans un petit appartement du sestiere de Dorsoduro, tout près du Palais Venier Dai Leoni qui abrite la fondation Peggy Guggenheim. J’aime beaucoup cette langue dure et pointue, plein sud, avec le long et large quai des Zattere qui relie la pointe de la Salute à la gare maritime où, au premier crépuscule comme à l’aurore j’aime marcher. En face, à l’extrémité ouest de la Giudecca, la vue du grand moulin Stucky maintenant transformé en Hilton, avec son architecture de style néo-gothique, construit au tournant du siècle dernier par un minotier mégalomane, Giovanni Stucky, qui fut assassiné en 1910 par l’un de ses ouvriers, par sa masse, sa hauteur, ses tourelles pointues, me fait toujours frissonner. Ici, où que l’on se place, tout est beau, même cet ancien bâtiment industriel, altier, pur, et je me rêve marchand, affréteur de navires pour faire le commerce des épices et des bois exotiques. Nous flânions, nous nous égarions sans jamais nous perdre. Loin des lieux infestés de touristes nous explorions la Venise secrète. Ainsi, derrière le Rialto, j’évoquais, alors que nous passions sur le pont delle Tette pour nous rendre au restaurant Antiche Carampane, dont la traduction littérale signifie « vieilles putes » les courtisanes qui s’y exhibaient les seins nus, pour attirer le client, au temps de la splendeur de la Sérénissime qui préférait encourager ses citoyens à commettre des péchés mineurs et lutter ainsi contre un péché majeur : l’homosexualité considérée comme « un péché contre nature ». Face à sa recrudescence, en 1511, les prostituées firent parvenir au patriarche Contarini une requête pour qu’il prenne des mesures.

 

Dès le premier jour j’étais allé m’immerger dans la salle des Pollock à la fondation Peggy Guggenheim. Jasmine m’accompagnait. Alchemy, qui fut l’un de ses premiers tableaux réalisé avec la technique révolutionnaire du dripping, l’impressionna. Dans le jardin, pour mieux répondre à ses questions, je sortis de ma poche un texte, tiré de la biographie du peintre écrite par Steven Naifeh et Gregory White Smith, que j’avais photocopié.

« C’était un geste simple. Il avait dans une main un pot de peinture diluée jusqu’à prendre la consistance du miel. Dans l’autre, un bâton – sans doute celui dont il venait de se servir pour la mélanger à la térébenthine. Se mettant à genoux, il le plongeait dans le pot, puis l’agitait au-dessus d’une toile posée sur le sol, en faisant tomber une mince ligne qui s’abattait sur le tissu puis, à mesure qu’elle s’épuisait, se réduisait à quelques gouttes. Ensuite, il recommençait. A chaque fois, il apprenait quelque chose : s’il allait plus lentement, elle formait une flaque ; plus vite, elle s’effilait ; plus près de la toile, elle s’écoulait plus régulièrement ; plus loin, de manière plus saccadée. Geste après geste, les torons commençaient à se chevaucher et à s’enchevêtrer ; un mouvement du bras permettait d’obtenir un cercle, une torsion du poignet une ellipse extravagante. Avec plus de diluant, il pouvait projeter la peinture plus loin encore. Les outils eux-mêmes avaient leurs secrets : une brosse raidie la gardait mieux qu’un bâton, mais menaçait d’empâter la ligne ; qu’il la secoue et le flot devenait pluie. Ce qu’il pouvait, là encore, contrôler en ajoutant de la térébenthine ou en tenait la brosse plus haut au-dessus de la toile. Le bâton exigeait davantage de « recharges » mais donnait une ligne plus fine, plus cohérente voire, avec beaucoup de diluant, une aspersion semblable à une rosée. Chaque découverte se voyait aussitôt intégrée à une toile d’araignée toujours plus dense. »

 

Jasmine me demandait « Mais alors comment Jackson Pollock en vint-il aux drippings ? »

- Un jour qu’il était encore plus bourré que d’ordinaire. Pollock était un grand pisseur debout dehors. Il était toujours en train d’ouvrir sa braguette pour pisser, même lorsqu’il était dans un bar, au lieu d’aller aux toilettes, il sortait et pissait devant la porte. « Je suis de l’Ouest, et là-bas on va toujours pisser dans la cour » Avec ses frères Pollock avait fait des concours à qui pisserait le plus loin mais je crois que c’était un grand enfant qui a affirmé sa tardive virilité au travers de sa toile comme il avait vu faire son père. Celui-ci, lorsqu’il pissait sur un rocher plat, dessinait des motifs sur la pierre. Pollock se disait je ferai la même chose quand je serai grand. Bien sûr ça semble très primate mais je crois que sa position verticale, les pieds sur sa toile, était celle du paysan foulant sa terre. Pollock le lourdaud, le pataud, en dépit de ses problèmes d’impuissance et d’énurésie, dans son atelier « contrôlait le jet ». Ses courbes lentes ou ses boucles tendues, l’opulence de la couleur, la profondeur de sa matière, ont fait de son geste le plus gracieux de l’histoire de l’art. Tu vois Jasmine, peindre ainsi n’est pas facile, gratuit, à la portée de n’importe qui. Dans ses toiles Pollock imprimait tout ce qui dans sa vie réelle le fuyait. Un jour à une femme qui lui demanda « Quand savez-vous qu’une toile est terminée ? » il répondit « Quand savez-vous que vous avez fini de faire l’amour ? »

 

Partager cet article
Repost0
10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 02:09

Orly, le bus de la RATP, pas de taxi : j’ai horreur des chauffeurs de taxis, l’autoroute, le tunnel qui débouche sur le périphérique, la Porte d’Orléans, Paris, ses bagnoles et surtout ses drôles de deux roues vrombissants sur lesquels des gros cons se prenaient pour les rois de la chaussée, Denfert-Rochereau. Comme nous n’avions pas de bagage mais tout juste un vague sac à dos nous décidions de marcher jusqu’à Saint-Germain en passant par le Jardin du Luxembourg. C’est drôle, je ne ressentais aucune oppression, l’air de Paris c’était le mien. Jasmine rayonnait, cette échappée belle c’était son œuvre. Les touristes erraient en paquets. Le Flore bien sûr, à l’intérieur, rien que pour faire plaisir à Jasmine qui s’enfilait des œufs de Marans coque pendent que je sirotais le demi maison.  Ensuite quelques nippes pour moi, Jasmine insistait, puis pour elle, je le voulais. Je claquais du fric avec jubilation. Nous déjeunions à la Maison de l’Aubrac, rue Marbeuf, j’avais les crocs pour une côte de bœuf partagée avec mon bout de femme dont les yeux me donnaient envie. Que faire ensuite ? Une toile, pas sur les Champs bien sûr, mais dans l’un de mes cinémas culte : le Champo où nous avons attrapé la séance de The Servant. L’odeur de cette salle marquait mon territoire post-soixante-huitard. Jasmine posait sa tête sur mon épaule, une séance de ciné à l’ancienne, le pelotage en moins. En sortant Jasmine téléphonait à Raphaël qui jouait les nounous pour Matthias. Tout allait bien. La librairie Campagne : une razzia de bouquins. Il nous fallait acheter une valise à roulettes. Le temps passait et il nous fallait gagner la gare de Bercy où le Paris-Venise se tenait à quai.

 

Un T2 dans un wagon-lit des années 60, pas vraiment le confort mais, là encore, un parfum de départ incomparable. Sur le quai ça piaillait. Discrètement j’arrosais le chef de train pour obtenir deux places au minuscule wagon-restaurant. Impatient, tendu, je me sentais comme un gosse, comme au temps où avec maman nous prenions la Micheline pour nous rendre à Chantonnay voir ma sœur à son pensionnat de bonnes sœurs. Les sœurs de la Sagesse avec leur robe gris souris et leur tête emprisonnée dans un bandeau amidonné. Le convoi s’ébranlait dans un infernal bruit de ferraille, le passage aux aiguillages transmettait à notre carlingue des torsions qui semblaient la faire imploser, nous allions prendre notre temps car manifestement nous n’étions pas dotés d’une motrice très vaillante. Qu’importait ! Demain matin nous butterions sur le Grand Canal et ce serait merveilleux. Jasmine souhaitait que nous nous habillions au mieux de notre garde-robe pour le dîner. Je m’exécutais sans ronchonner. L’ambiance au wagon-restaurant était familiale et bon enfant. Menu simple et vin acceptable. Nous prenions notre temps. Encore une fois une bouffée de souvenirs me submergeait mais je l’écartais en couvrant Jasmine de compliments. Elle en rosissait de plaisir. Je la sentais légère prête à m’amener, comme elle sait si bien le faire, sur le chemin qu’elle voulait me voir emprunter. Le paysage défilait sans que je puisse identifier précisément tous les morceaux de France que nous traversions. Le maître d’hôtel nous offrait une Grappa. De retour dans notre T2 je voulais m’installer à l’étage mais Jasmine décrétait qu’elle adorait les hauteurs. J’osais un « Tu as déjà pris un wagon-lit » Sa réponse rigolarde me mit un peu la puce à l’oreille « Non, mais je pourrai ainsi mieux te surveiller. Sait-on jamais avec toi, s’il te prenait l’envie d’aller séduire une belle italienne... »

 

Mes protestations véhémentes me valurent un « tu dors tout nu je suppose » qui aurait du confirmer mes appréhensions. Je m’enfonçai dans la lecture d’un des livres acheté chez Campagne Les Mémoires de Saint-Simon « cette pute me fera mourir... » soupirait Marie-Thérèse, reine de France, épouse de notre Roi Soleil, lorsqu’elle le voyait s’afficher avec la belle Montespan. Nos dirigeants politiques ont une lourde hérédité à porter sur leurs frêles épaules. La bite, la bite, par elle passait le pouvoir des femmes. Lorsque vint l’extinction des feux je souhaitais à Jasmine une bonne nuit si haut perchée. Comme aucune réponse ne vint je supposais qu’elle dormait déjà. J’aurais du me méfier de la mâtine. Le balancement du wagon me berçait et je sombrais. Dans mon sommeil de plomb deux détails chatouillèrent mon inconscience, plus de tangage et une douce euphorie qui gagnait mon bas-ventre. Pas une de ces érections nocturnes, si familières, où le sexe est silex, dur, douloureux même, non de la douceur, du suave, du miel. Le train stationnait sans doute dans une gare, laissant les lourds trains de marchandises circuler. L’euphorie montait. Sur mon corps je sentais une légère charge puis tout au bout de ma verge une résistance, qui n’en était pas une, car la fluidité ne laissait dans mon rêve qu’une fine caresse. Ce qui me fit sortir de mon rêve fut l’emballement qui me surmontait. Jasmine allait et venait sans retenue, asynchrone, en me murmurant d’une voix étouffée « dors mon amour, Matthias a besoin d’une petite sœur... » Lorsque je m’épandais en elle je ne pouvais m’empêcher de penser à mon premier voyage vers l’Italie des Brigades Rouges...

Partager cet article
Repost0
3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 02:09

Juillet : les hordes nordistes déferlaient sur notre île crachées comme du vomi sur tous les quais des ports par les ferries de la SNCM et ceux de sa rivale honnie Corsica Ferries. Le marché d’Ajaccio allait se transformer en un vaste bordel pour couples bedonnants en short, huilés comme des phoques, blondasses peroxydées demi-nues flanquées de beaufs en marcel, pouffiasses et traine-lattes, l’horreur absolue. Moi je n’en n’avais rien à péter vu que je me contentais de vivre ma vie de coq en pâte loin des tâches ménagères. En dehors de mes travaux d’écriture matinaux ma seule activité consistait dans le gardiennage et l’élevage de Matthias mon fils unique. Jasmine, sa mère, ma seule épouse légitime, elle, vaquait, débordait d’une énergie de fourmi qui ne cessait de ma ravir. De temps j’allais à la pêche avec deux vieux, Toussaint et Ange, plus exactement je les accompagnais. Partir au petit matin après avoir avalé un bol de café bouillant m’avivait la tête. Avec eux à l’ordre du jour : silence ! Pendant qu’ils pêchaient moi je bouquinais en fumant des biddies. L’odeur de l’eucalyptus plaisait à mes compères. Quand le soleil commençait à monter derrière les crêtes, avant qu’il ne se mette à nous rôtir, nous déjeunions. Au menu, charcuterie et fromage maison arrosés d’un rosé du Clos d’Alzeto. Nous sortions nos couteaux, mon Laguiole leur plaisait et je dois dire que, le premier matin où je les avais accompagnés en mer, lorsque j’avais sorti ce couteau de ma poche, ils m’avaient de suite adopté. Nous mastiquions toujours en silence puis, après le premier gorgeon, Toussaint me soumettait à la question. Mon « travail » d’écrivain les intriguait. « Tu parles de quoi dans ton bouquin dit ? » Il faut dire que je les avais appâtés en répondant la première fois « d’espionnage ! » Je leur livrais des petits bouts de mon histoire et ils se sentaient dépositaires de mes secrets : nous étions frères.

 

En rentrant d’une pêche où nous avions relevé des casiers emplis de forts belles langoustes Jasmine m’accueillait avec son petit air que je ne lui connaissais que lorsqu’elle voulait arriver à ses fins : en clair me sortir de mon petit rythme pépère. Elle s’esbaudissait devant mes bêtes. Je lui déclarais, rien que pour la voir se récrier, que nous allions les faire griller après les avoir fendues vives en deux. Mes lazzis habituels sur la souffrance de ces pauvres crustacés lui tiraient une réelle affliction. Pourtant, ce matin-là, elle fit celle qui n’avait pas entendu se contentant de m’indiquer que nous mangerions ce soir. Cette indifférence conjuguée à sa hâte de procéder au sacrifice de mes langoustes confirmait mes soupçons : il y avait anguille sous roche. Matthias babillait. Je le pris à témoin « Ta maman nous fait des cachotteries mon garçon. Regarde, elle a son joli bout de nez qui bouge. » Ça lui plaisait car le petit adorait lorsque je taquinais sa chère maman. Il en profitait pour tambouriner avec sa cuillère sur la tablette de sa magnifique chaise suédoise acheté chez Bébé Confort. Jasmine me demandait sans rire d’aller à la douche car j’empestais la poiscaille. J’obtempérais en déclarant à Matthias « Ouille, ouille, la maman doit avoir un gros poisson à me faire avaler. T’as vu mon garçon, elle est sérieuse comme un Pape et pourtant comme tu le sais elle ne porte pas de culotte... » Jasmine soupirait mais ne relevait pas le gant. J’en déduisais que j’allais devoir affronter un projet qu’elle pressentait difficile à me vendre. Bon garçon je décidais de lui dire oui à tout. La douche bouillante me fouettait.

 

La Jasmine démarra comme un diesel. J’eus même droit à un couplet sur le besoin pour un couple de se retrouver. Loin d’ironiser, j’approuvais. Surprise par cet accord inattendu elle embrayait sur l’envie qu’elle éprouvait de rompre avec le train-train quotidien. De nouveau j’approuvais en ajoutant, avec une sincérité qu’elle perçut, « qu’elle devait en effet se préoccuper bien plus d’elle. » Là Jasmine se précipita dans mes bras « Alors tu veux bien ? »

- Bien sûr que je veux bien tout ce tu veux !

- Comme m’emmener à Venise !

- Venise...

- Oui mon amour Venise, j’ai commandé les billets ce matin.

- Ça va être plein de touristes ma belle...

- Pas avec toi mon amour nous serons seuls au monde...

- D’accord, mais pas de gondole !

- Je ne fous des gondoles et des gondoliers mon amour. C’est toi que je veux.

- Et le garçon ?

- J’ai tout prévu.

- Si tu as tout prévu je te fais confiance.

- On part demain !

- Si tu dis qu’on part demain, on part demain et bien sûr nous mangeons les langoustes ce soir...

 

Note en bas de page : pour ceux qui n’ont pas eu la chance de suivre cette grande fresque historique depuis son origine je rappelle que le narrateur prend de temps en temps la parole pour narrer sa vie d’écrivain : lire par exemple  http://www.berthomeau.com/article-chap-8-de-la-fraction-armee-rouge-a-l-union-populaire-en-passant-par-les-brigades-rouges-ce-fut-un-garcon-et-nous-l-appelames-matthias-en-souvenir-de-matthias-sandorf--42209756.html

Partager cet article
Repost0
26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 02:00

La solitude est un cercueil de verre, le beau titre d’un roman étrange de Ray Bradbury que je lirai bien plus tard, s’appliquait au millimètre près au sentiment de dénuement et d’abandon qui fut le mien dans ce tube de métal aux prises avec les éléments déchainés. À aucun moment au cours du vol je n’ai eu peur tant j’étais subjugué par le feu du ciel qui n’avait de cesse de claquer, de nous mitrailler, transformant l’espace en un océan bleuté, déchiré, tranché, brisé, fragmenté, nous absorbant, nous digérant, nous expulsant sans aucune cesse. Clarisse assurait sa ligne de vol avec un bon tempo et notre bimoteur semblait ignorer le maelström tel une douce colombe traçant son vol hors de la colère du ciel. Lorsque nous étions rentrés dans l’orage, sans doute pour me rassurer, Clarisse m’avait informé que nous ne risquions rien car la carlingue faisait office de cage de Faraday. J’avais plaisanté en la remerciant de rafraîchir mes rudiments de physique mais elle n’avait pas relevé le gant se contentant de me sourire et de lâcher « j’ai un Trotanoy 45, nous l’ouvrirons dès que nous serons sorti de ce cirque... » Du sang-froid elle en avait à revendre et, même si la claustration de ce cercueil métallique ne me plaisait guère, je goutais le spectacle comme si j’étais aux premières loges d’un Opéra de Wagner. Faust ! Que m’importait si, pour une raison quelconque, notre aéronef – souvenir de mes études de droit – las de se faire électrocuter, piquait du nez ou allait se fracasser sur le flanc d’une colline : quelle belle mort ! Si près du ciel, si loin de Dieu.

 

Lorsque nous sommes sortis de l’orage, comme à la suite d’une migraine monstrueuse, un grand sentiment de vide nous a saisis. Nous sommes restés longtemps silencieux puis, sans même que Clarisse ne me le demandât, je me suis levé pour aller préparer un en-cas. J’avais une grande faim douloureuse et, lorsque je revins dans le cockpit mon merveilleux pilote, qui avait trouvé le temps de se remaquiller, me déclarait qu’elle était au bord de l’hypoglycémie. « Tout sauf moi au manche à balai ! » Elle riait de ma répartie avant d’enfoncer ses belles dents dans le sandwiche au poulet que je lui tendais. Sans être un grand cordon bleu je tenais de ma mère l’art d’accommoder les choses simples et de bien les présenter. Clarisse appréciait et me le disait. Dans son œil je pressentais une forte envie de Trotanoy 45. Ouvrir une telle bouteille aussi dans le ciel me semblait un geste plein de panache et ce n’était pas un crime car notre habitacle n’étant pas pressurisé. Le plus difficile restait pour moi restait d’assurer le service sans dégât. J’ouvris la bouteille sans problème, le bouchon sentait bon et ne semblait pas avoir souffert des affres de son âge. Ensuite je coinçai le flacon ouvert dans un seau à glace en l’entourant de serviettes. Restait à trouver des verres à la hauteur du nectar. Clarisse avait pensé à tout : j’en dégotais deux dans un présentoir où ils étaient arrimés. Maintenant restait à déterminer l’ordre des facteurs : un verre vide d’abord à remettre entre les mains de Clarisse, retour en cuisine, approche de la bouteille jusqu’au verre de Clarisse, service du vin à la bonne hauteur dans le verre, retour en cuisine, me servir moi : compliqué mais faisable avec un minimum d’agilité, voyage avec mon verre empli jusqu’à Clarisse sans le renverser, enfin échanger des toasts et déguster. Nous bûmes religieusement. Nous bûmes lentement. Je fis plusieurs allers-retours. Nous le bûmes, ce Trotanoy 1945, jusqu’à la dernière goutte. Nous étions gais.

 

Nous nous posâmes au petit matin sur un petit aérodrome proche de Porto-Allègre. En bout de piste une nouvelle limousine nous attendait : entre puissants tout s’arrange au-dessus de la loi commune. Les vitres étaient fumées je ne vis rien du paysage. Au bout de quelques kilomètres Clarisse s’endormait la tête posée sur mon épaule et je fis tout mon possible pour que son sommeil soit préservé. Et maintenant qu’allais-je faire ? Je n’en savais fichtre rien. Me laisser porter par la volonté de mes belles dames ? Jusqu’ici ça m’avait plutôt réussi alors, à mon tour, aidé par le Trotanoy 45, je me laissais aller dans un profond sommeil. À notre arrivée dans une vaste hacienda je sus que mon destin était toujours entre de bonnes mains. Marie-Amélie nous appelait depuis l’ambassade à Santiago. Elle était bien rentrée ? S’ennuyait beaucoup mais échafaudait milles projets. Dans la conversation elle plaçait, l’air de rien, qu’elle m’avait réservée une cabine sur le cargo-mixte « Le Port-au-Prince » qui assurait la ligne marchande : Porto-Allègre-Belém. Le commandant était un haïtien ami de sa famille et elle ajoutait, sans ironie aucune, « Vous serez comme un coq en pâte et, comme il n’y aura aucun jupon à bord, vous serez dans un état que j’adore lorsque vous êtes loin de moi : la chasteté. Vous n’aimez pas les garçons Benoît alors vous vivrez ces jours de claustration avec le souvenir de nos étreintes. Croyez-moi ça m’aide à tenir le choc mon beau... »

Partager cet article
Repost0
19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 00:09

Et c’est ainsi qu’à Mendoza, je fus initié à la dégustation par Clarisse. Le plus difficile fut tout d’abord d’apprendre à cracher avec précision et élégance dans un seau à glace que Clarisse me tendait. Nous reversions le restant de nos verres dans les barriques. J’écoutais les explications de Clarisse, me perdais dans le Cabernet-Sauvignon et le Cabernet Franc, ne savais pas trop où situer les Graves, me concentrais, jouais avec maladresse avec le pied de mon verre, humais, gazouillais, tentais de ne pas me perdre dans ce que mes papilles ressentaient. Mon premier sentiment fut que j’apprenais une langue étrangère sans syntaxe, rien qu’avec des mots copiés dans un vocabulaire connu. Au moins avec la musique on ne me demandait pas de maîtriser le solfège alors qu’ici cette matière vivante venait solliciter trois de mes sens et me demandait une traduction. Avant cela je me contentais de boire, certes avec un certain recueillement mais sans jamais être sollicité pour exprimer ce que je ressentais. Ma bibliothèque mémorielle étant si peu fournie je fatiguai très vite et je me murais dans le silence pour ne pas jeter l’éponge. Ce retour sur moi-même brisait vite les murs de mon ignorance. Je me laissais faire, j’accueillais les sensations sans vouloir à tout prix les qualifier et petit à petit, sans que je n’y prenne garde, se formait en moi un petit référentiel. J’étais toujours dans la jungle mais je m’y frayais un chemin avec plus d’aisance. Par moment même je me sentais hissé jusqu’au sommet de la canopée. Clarisse respectait mon recueillement en ne me livrant que l’essentiel sur le vin que nous dégustions.

 

La nuit fut courte mais je dormis d’un sommeil profond et réparateur. Au lever du jour Clarisse me rejoignait dans le patio où nous prîmes un petit-déjeuner copieux. Nous n’échangeâmes que peu de mots. Nous nous rendîmes à l’aérodrome dans une Land-Rover du domaine que Clarisse conduisait à vive allure. Depuis mon arrivée, en dehors du chauffeur de la limousine, que d’ailleurs je n’avais même pas vu, je n’avais croisé aucune âme qui vive. On me convoyait dans une discrétion à toute épreuve et ça me rassurait. Je ne saurais vous dire de quel type et de quel constructeur était le bimoteur dans lequel nous embarquâmes. Il était spacieux, on pouvait s’y tenir debout, doté en plus du poste de pilotage, de trois places, l’une à la droite du pilote et les deux autres juste derrière encadrant une porte qui donnait sur un ensemble toilettes, bloc frigo et bacs à provisions. Clarisse me précisa que nous ferions une escale technique avant d’entreprendre la partie la plus périlleuse de notre périple, c’est-à-dire le passage successif des frontières uruguayenne et brésilienne avec survol de l’Uruguay que nous effectuerions de nuit.  J’étais en totale confiance en compagnie de ce petit bout de femme décidé qui se révéla dès le décollage un excellent pilote. La première partie de notre voyage s’effectua sans aucun problème, le ciel était d’une grande pureté et nous étions toujours en Argentine. Je fis le steward et Clarisse me commentait ce que nous survolions. Pour tout vous dire je n’en ai plus vraiment souvenir car mon esprit était déjà à ce que j’allais faire à mon retour en France. Plus exactement, pour la première fois depuis longtemps, je m’interrogeais sur mon avenir et j’envisageais même de tout laisser tomber pour aller élever des chèvres dans les Cévennes.

 

Au début de l’après-midi nous nous posâmes sur ce qui ressemblait, et qui se révéla être, l’aérodrome privé d’une grande hacienda située au sud de Rosario au bord du Rio Paraná. Une nouvelle Land Rover nous attendait en bout de piste. Clarisse, toujours avec la même vivacité, sans l’ombre d’une trace de fatigue, elle venait de piloter pendant presque cinq heures, nous convoyait jusqu’à une petite bâtisse moderne, elle ressemblait à un plongeoir, construite au bord du fleuve. Là encore pas âme qui vive mais un déjeuner nous attendait sur la terrasse. Clarisse me laissa quelques instants avec un verre de champagne à la main avant de revenir, fraîche comme une rose, vêtue d’un ravissant petit ensemble vert bouteille. Je la complimentais. Comme la veille elle mena la conversation avec un à-propos et un sens aigu de la politique. Tout en détestant Castro elle n’en développait pas moins une allergie profonde pour la mainmise des Américains sur l’ensemble des pays de la zone. Je l’écoutais avec grand intérêt car elle me permettait de me reconnecter avec les affaires du monde. Après le déjeuner elle se retira pour se reposer. « Voler de nuit n’est pas très difficile mais il va nous falloir couper notre radio et naviguer aux instruments... » me confiait-elle en me prenant par le bras. « Faites comme moi, allez faire une bonne sieste... » Ce que je fis en m’allongeant sur un transat. C’est le vent qui m’a réveillé. Le ciel s’était chargé de lourds nuages noirs. Clarisse vint me rejoindre le front soucieux. « La météo n’est pas fameuse mais ça devrait s’améliorer au cours de la nuit. Nous allons être un peu secoués mais nous aurons ainsi la paix avec le sol... »

Partager cet article
Repost0
12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 02:00

Clarisse me précédait dans un couloir aux murs peints à la chaux et éclairé par des bouquets de torches plantées  dans des tonneaux posés sur leur cul. L’odeur de résine, sucrée et entêtante, m’enveloppait comme une gangue poisseuse. Tout au bout, une grille en fer forgé ouvrait sur une vaste cour dont le gravillon blanc des allées éclatait sous le faisceau de la pleine lune. Le corps de bâtiment en U qui la cernait, avec ses petites fenêtres, son allure trapue, me rappelait les écuries du château du Plessis où mon père m’emmenait lorsqu’il allait discuter avec le vicomte. Dans l’allée Clarisse, perchée sur ses hauts talons, se tordait un peu les chevilles ce qui donnait à sa démarche un déhanchement très suggestif. Aussi surprenant que ça puisse paraître le balancement de ses fesse hautes et fermes me laissait de glace, plus exactement éveillait en moi un pur plaisir esthétique, intense mais sans conséquence hormonale. Pour une raison que je ne m’expliquais pas, d’ailleurs dans l’instant je n’en cherchais aucune, je classais Clarisse dans les cérébrales. La suite infirma cet à-priori, c’était une passionnée. Nous entrâmes dans un chai. Même si je n’avais mis les pieds dans un chai je sus de suite que c’en était à l’odeur caractéristique des lieux vinaires. Je ne saurais trop vous la définir car mon seul souvenir se résumait à mes visites de la cave du grand-père, sombre et pleine de toiles d’araignée. Disons à la fois végétale, douçâtre, de vieux bois, et animale, mais au sens d’une sellerie. Mémoire confuse car non liée à des souvenirs importants.

 

Sitôt en ce lieu Clarisse devint volubile, incandescente, avec force de gestes elle me décrivait le quai de réception, l’arrivée de la vendange, ses termes techniques me passaient au-dessus de la tête : conquêts, égrappoirs, j’opinais, j’approuvais, je souriais bêtement. Le pressoir ne ressemblait en rien à l’antiquité sur roues en fer de mon grand-père qui cliquetait sous le mouvement des hommes qui serraient manuellement la vie sans vis avec une longue tige fer polie par le contact de leurs mains calleuses. Là il y en avait trois et ils me semblèrent semblables à des monstres couchés, en léthargie. Nous passâmes ensuite dans une sorte de cathédrale dont l’allée centrale était bordée de cuves en béton pourvue d’une gueule ouverte tout en bas. La fermentation du moût, les mots de Clarisse me faisaient songer au rougeoiement des hauts-fourneaux, matière en fusion, maîtrise des températures, le tumulte, le combat, tempête sous le « chapeau », et puis petit à petit tout s’apaise, le vin nouveau pouvait couler dans les longs serpents rouges qui jonchaient le sol.  Moi qui croyait que le vin ne se faisait que dans le bois, souvenir des grands tonneaux du grand-père prêt à accueillir le jus pressé. J’y humais par la bonde les flaveurs soufrées et puis, comme le disait pépé, « laissons le vin bouillir ». Pour sûr que c’étaient des vins libres, ils faisaient ce qu’ils voulaient mais, après tout ce n’étaient que de vulgaires piquettes. Ici, la technologie régnait sans partage : le vin en Argentine comme en France régnait sur la table du peuple et l’industrie du vin y était fort prospère.

 

La technologie m’indiffère, j’ai une âme de pur consommateur, ce qui se cache sous le capot ne m’intéresse pas. Pour le vin c’est le plaisir d’une belle bouteille choisie puis ouverte, la conception et la mise-bas c’est de la cuisine et, dans ce chai froid et monstrueux, de la cuisine de pension : lourde et insipide. Même si j’affichais un intérêt poli Clarisse devait lire de mes pensées car, glissant son bras sous le mien, elle se taisait enfin et m’entrainait de son pas décidé vers un escalier qui se précipitait sous la dalle de béton du chai de stockage. Je n’avais pas encore vu une seule barrique. La porte métallique tout au bas des marches était pourvue de trois serrures à code. Précaution qui laissait penser à une caverne d’Ali Baba. C’en était une car, une fois passé un sas, sous une voute briquetée s’étalait un quadruple alignement de barriques neuves. Les fragrances de bois toasté mêlés à celle du vin, des vins devrais-je écrire, m’envahissaient. En proie à réel un choc esthétique je me laissais aller à caresser du bout des doigts la surface des douelles assemblées par leur contrainte de fer. En quelques pas nous venions de passer de la masse à l’élite, même si je ne pouvais savoir si les vins présents dans cette cave faisaient partie de la caste des seigneurs. Clarisse se saisissait d’une pipette, me tendait deux verres et d’une voix, où pointait la fierté, elle me disait : « ce rang ce sont les GCC de Bordeaux et Pomerol qui n’a pas de classement, celui-ci ce sont les grands climats de la Bourgogne, au long du mur de gauche ce sont ce que mon père nomme les petites merveilles françaises méconnues et au long du mur de droite les challengers étrangers. Ils viennent tous dans leurs barriques dans des bateaux affrétés par nos soins.» Je restais béat face à autant de merveilles assemblées.     

Partager cet article
Repost0

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Archives

Articles Récents