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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 07:00

Le soleil s’extirpait de la lagune. Le maraîcher nous embarquait, Adeline et moi, dans une vieille Fiat Panda d’un bleu lavande délavée et, sur des sentiers défoncés, nous charroyaient jusqu’aux champs où les  cueilleurs avaient soigneusement déposés les têtes violette des castraures dans de grandes calebasses en osier tressé qui allaient être transbordées vers le marché du Rialto. Notre conducteur se faisait un malin plaisir à rouler à l’italienne, à fond la caisse, et à nous abreuver d’un patois vénitien qui ne troublait en rien Adeline. Elle répondait du tac au tac à ses allusions salaces. Il en restait pantois qu’une nana lui claqua ainsi le bec avec autant d’aplomb. Bien sûr  assis à l’arrière je bénéficiais à plein de l’absence totale de suspensions. Notre chauffeur se payant toutes les ornières trop occupé qu’il était à contempler les cuisses bronzées d’Adeline. Je le soupçonnais d’avoir à dessein pris le plus long chemin pour nous conduire aux champs de castraures. Malgré le mauvais traitement que je subissais j’apercevais au détour s’un virage pris sur les chapeaux de roues des alignements de ceps de vigne. Je gueulais stop ! Le Schumacher des artichauts pilait. Adeline se cramponnait à son siège pour ne pas embrasser le pare-brise. Au grand désappointement du dragueur Adeline s’extrayait de son siège pour que je puisse descendre et lui demandait avec un grand sourire d’attendre.


À notre grand étonnement au milieu d’un rang se tenait un grand jeune homme qui s’adressait en français à ce qui me sembla être des ouvriers tunisiens. Nous le hélâmes. Il vint vers nous d’un pas nonchalant. Adeline, sans préambule, après l’avoir salué le harponnait. « Pourquoi des vignes ici. C’était à qui ? » Le grand type souriait en entreprenant de se rouler une cigarette. Adeline lorgnait dessus. Il lui tendait. Elle la fichait entre ses lèvres. Il l’allumait avec un Zippo et répondait aux interrogations de l’impatiente. « C’était au tournant du siècle, mon patron Michel Thoulouze, le type qui a inventé les Nuls sur canal, a appris que Venise avait eu ici un vignoble, jusqu’au XVIIe siècle. Il le vérifia sur d’anciennes cartes. En 2002, répondant au défi d’amis italiens, il décida alors, sans rien y connaître, de planter des vignes autour de son domaine : 11 hectares, les gens du cru le prenaient pour un pazzo, un fada. Pour un défi c’était un vrai défi que de réimplanter de la vigne dans une île où les agriculteurs cultivaient le petit artichaut violet. Les convaincre d’abord puis trouver les bons cépages. Ce fut Alain Graillot, l’homme de Crozes-Hermitage, qui s’est chargé de sélectionner les cépages retenus. Des cépages locaux, italiens du nord, la malvasia istriana, un cépage de Vénétie, auquel a été rajouté du vermentino et du fiano di Avellino pour constituer un assemblage précis, tout en fraîcheur et en acidité contrôlée, plantés « francs de pied ». Pour le travail préalable du sol, avant les plantations, c’est le couple Claude et Lydia Bourguignon, qui ont déclaré la terre de San Erasmo idéale pour réaliser un beau vin blanc. Vignes hautes, deux mètres, grâce à de minuscules canaux en forme de dents de peigne, l’eau de la lagune vient chaque jour purifier la base, le vin du domaine d’Orto est vinifié par Graillot, dans le chai de vinification spécialement construit pour l’aventure. Une aventure qui a un coût : 1 million d’euros environ. L'Orto Venezia, jardin de Venise, est depuis 2008 sur les tables des restaurants de Venise. Enfin comme à Venise l’Histoire est toujours présente sachez que désormais, Michel Thoulouze possède un privilège unique : « ouvrir et fermer lui-même les écluses de San Erasmo. « C’est le magistrat des eaux de la ville qui m’a remis les clefs »


Nous le quittâmes à regret. Adeline avait faim. Notre chauffeur nous pilota de façon plus soft jusqu’à une minuscule trattoria qui cuisinait le poisson de la baie en grillades sur les sarments des vignes d’Orto di Venezia. Adeline, fatiguée me proposait d’aller nous allonger sur une mince langue de sable fin. Elle se pelotonna tout contre moi et nous dormîmes au soleil. À notre éveil bien synchronisé nous avions soif. Le patron nous servit un limoncello frappé. Adeline jamais en reste me demandait en ma massant la nuque « et si tu reprenais ton histoire de Robert là où tu l’as laissée… » Bien évidemment je m’exécutais. « Le papier des bourrins, appellation contrôlée des RG , sur Robert insistait lourdement sur son naufrage au temps de l’apogée de sa gloire de grand timonier de l’UJC (ml). Barricadé dans ses certitudes, alors que les barricades s’érigeaient au Quartier Latin et que les «émeutiers » s’affrontaient avec les mobiles et les CRS, lui campait à Ulm dans son splendide et orgueilleux isolement. Mes fouilles-merde, comme à leur habitude se complaisait dans le touillage d’un ramassis de ragots de fond de chiottes qui débouchait sur des analyses aussi foireuses que douteuses. Pourtant, il en ressortait tout de même que Robert ne dormait plus, vivait dans une excitation extrême car, déjà, la réalité échappait à ses schémas théoriques. Lui qui rêvait debout de la jonction des étudiants avec le prolétariat assistait au dévoiement d’un puissant mouvement par des « petits bourgeois ». 

 

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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 07:00

Je commençais à réellement m’inquiéter, mon compagnonnage avec Adeline virait à l’addiction absolue, jamais je ne m’étais trouvé aussi bien, détendu, amoureux sans les affres habituels que connaissent très vite les amants. Mon secret espoir, même si bien sûr ça ne me ferait pas plaisir, était qu’Adeline me plaque. Lâcheté ordinaire de mec que j’excusais par les pesanteurs de l’âge. Nous arrivions au terme de notre séjour, du moins celui que nous avait fixé Antoine, et aucun signe précurseur de lassitude entre nous deux ne pointait le bout de son nez à l’horizon. Pire, Adeline venait de m’annoncer qu’elle allait se mettre en congés sans solde pour que nous puissions continuer à divaguer de concert. J’aurais dû mettre de suite le haut-là mais je n’en ai pas eu ni la force, ni l’envie, d’autant plus qu’elle avait ajouté pour me mettre totalement à la rue « tu sais je ne suis pas encombrante… l’important pour moi c’est que je puisse te consacrer tout le temps que tu voudras me donner… » Putain j’ai cru que j’allais fondre comme une madeleine face à cette belle plante avec qui je vivais une histoire dont je ne voyais pas très bien où elle allait me mener. Adeline m’avait donné la réponse « avec moi tu ne risques rien… » J’en avais accepté l’augure en pensant tout le contraire.


Nous étions allés au petit matin à San-Erasmo pour acheter des « castraures ». La lagune sous le soleil levant s’entrouvrait, se laissait déchirer. Adeline se serrait contre moi. « Lèches-moi les lèvres, je suis sûre qu’elles sont salées… » Je m’exécutais. Le puissant moteur de notre vedette violait le silence. Une fois débarqués notre pilote nous guidait jusqu’à une petite cabane de pêcheurs où des hommes se préparaient du café. Nous nous saluâmes. L’irruption d’Adeline dans ce troupeau mâle réveillait leurs phantasmes et, en dépit de la barrière de la langue, les mots crus chuchotés entre eux animaient leur conversation. Nous attendîmes la récolte assis sur une banquette de camion. Pelotonnée tout contre moi Adeline me demandait « et si tu en profitais pour me dire ce qu’était un établi… » C’était ce qui me plaisait tant en elle, sa capacité en tout lieu et en toute circonstance à me pousser dans mes retranchements. Je lui embrassais le bout de son nez tout glacé « les établis c’étaient une petite poignée d’intellos, pas même une centaine, qui dans la mouvance de 68 s’établissaient en usines comme simples OS. Celui dont je t’ai déjà parlé, Robert, s’était établi à l’usine de Citroën de la Porte de Choisy… »

 

J’avais rendez-vous à « Base Grand » avec les frelons de la GD mais, avant de m’y rendre, je demandai à mes commanditaires de Beauvau de me faire parvenir un papier sur Robert. Je ressentais le besoin de le décoder, de mieux comprendre sa trajectoire afin d’éviter de me prendre les pieds dans le tapis avec ses petits camarades qui l’avaient « excommunié ». Ce type me glaçait. Je pressentais en lui tout le capital d’intransigeance des hommes d’appareil, sûr d’eux-mêmes, de leurs implacables analyses, imperméables à tout ce qui n’était pas la cause, insensibles aux petitesses de la réalité. Et pourtant, à l’atelier, sur les chaînes, dans le système Citroën, la vie de tous les jours ne collait pas avec les attentes de cet intellectuel en mal de contact avec les prolétaires. Loin d’être comme un poisson dans l’eau, mon Robert se retrouvait sur du sable sec, privé de son élément naturel, incapable d’agir selon ses schémas, soumis comme les autres à la chape du boulot, de la fatigue extrême, de la routine des gestes, de la connerie des petits chefs, de la suffisance des impeccables, de la soumission et parfois même du stakhanovisme de beaucoup de collègues, du temps qui file, des soucis familiaux, de la peur des nervis, de la débrouillardise et de la bonne humeur de ces damnés de la terre. Ici on survit. On s’économise. Parfois, comme une houle soudaine, la masse s’anime pour protester contre un temps de pause écourté. On court tout le temps après le temps. Tout n’est que parcelle, les conversations, les pauses, la cantine, l’embauche, la fin de la journée. On s’égaille. Les « larges masses » ne sont que des escarbilles, aussi grises que les poussières de l’atelier de soudure, qui flottent sans jamais vraiment prendre en masse. Je voyais bien que Robert était désemparé.

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15 septembre 2013 7 15 /09 /septembre /2013 07:00

Jamais de ma vie je n’avais entretenu une telle relation avec une jeune femme, c’était tendre, plein de fou-rires et d’échappées belles. Des mots de prédation avaient disparus de mon vocabulaire. Je me laissais aller à me conduire comme un vieux gamin qui se fout du quand dira-t-on. Il est vrai qu’à Venise nul ne se souciait de nous. À Paris tout allait bien. Les enfants grandissaient en âge et en sagesse ; Jasmine militait. Moi je respirais. Adeline ne m’envahissait pas elle me bordait de sa jeunesse insolente et rayonnante. Pourtant un matin en farfouillant dans mon sac je retrouvais niché, tout au fond, un de mes petits carnets sur lesquels je griffonnais tout et rien. Je le posai sur la tablette à la tête de mon lit. J’étais plongé dans la lecture de la presse quotidienne lorsqu’Adeline le découvrit. Elle me dit « je peux ? » je lui répondais machinalement « oui… » Comme à l’accoutumée elle s’était blottie tout contre moi car, en dépit de la moiteur vénitienne car elle avait toujours froid. C’est vrai qu’elle avait en permanence les pieds gelés. Elle les plaçait sous mes cuisses. J’adorais cette intimité. C’est une petite rigole tiède sur mon épaule qui me tirait de ma lecture. Je m’en inquiétais. Adeline pleurait en silence, sans renifler. Mon petit carnet ouvert gisait sur le plat de sa cuisse. Je ne savais que dire. Qu’y avait-elle découvert pour se mettre dans un tel état ? Sur ses joues les larmes redoublaient. Désemparé je ne sus que les essuyer avec le revers de ma chemise. Soudain elle se redressait, se posais face à moi en s’agenouillant, bras croisés sur sa belle poitrine. « Pourquoi tu as écrit ça ?

-         Écrit quoi ma belle ?

-         Que ça t’allait comme un gant ?

-         Je ne comprends pas…

-         Lis, là !

Elle pointait le doigt en me tendant le petit carnet. Je déchiffrais mes pattes de mouche tout en haut de la première page « J’ai passé la cinquantaine. C’est-à-dire que la mort ne doit pas avoir à faire une longue route pour me rejoindre. La comédie est fort avancée… » et j’avais écrit sous cette citation de Cocteau dans la difficulté d’être : « ça me va comme un gant ! »

-         C’est ça qui te mets dans un tel état ?

-         Oui je ne veux pas te perdre !

-         Ce n’est que le constat de la réalité Adeline, ça ne fait pas mourir…

-         Ne prononce pas cet horrible mot…

-         Promis la belle, sèche tes yeux. Je t’emmène déjeuner à Burano à la Trattoria de Romano.

Adeline enfila un tube bleu de Klein et passa un tee-shirt court. « Je te plais ? »

-         Ne fais pas l’enfant ?

-         Seul ton avis compte !

-         Tu dis n’importe quoi…

-         Retire ça sinon je reste ici à bouder…

-         OK tu me plais, je suis fier de toi, ça te vas ?

-         Tout juste c’est comme si tu avouais d’être content de promener une pouf avec deux sous de cervelle…

-         T’as un plus gros QI que moi. Tu rappliques j’ai une faim de loup.

-         Moi aussi !

 

Nous prîmes la vedette. Nous nous goinfrâmes de poisson grillé accompagné d’un risotto d’enfer. Nous bûmes beaucoup et pourtant je trouvai la force de reprendre le fil de mon histoire ;

 

À l’usine de Levallois, mon premier contact avec le noyau dur des syndiqués, je l’avais eu avec les vendeurs du journal « l’Étincelle », des trotskystes marginaux, avec qui j’entamais des discussions animées dans les cafés environnant. C’étaient de braves mecs, englués dans leurs querelles intestines, en butte avec les membres du « parti ouvrier stalinien » qui tenaient, au travers de la cellule du PCF, les adhérents de la CGT de l’usine. Leur feuille de choux avait un certain succès auprès des ouvriers ce qui emmerdait les plus sectaires des communistes. Ils la bricolaient avec les moyens du bord, achetaient les stencils, le papier et l’encre, et avec le pognon récolté lors de l’organisation d’une tombola, qui eut un franc succès, ils purent acquérir la bécane pour tirer leur bulletin. De cette tombola, ils aimaient raconter l’anecdote des lots. Ceux-ci avaient été fournis par des copains du PSU : du vin, des conserves mais aussi des livres. Certains ouvriers, qui ne lisaient guère, leur dirent que c’était une bonne idée de placer des livres dans les lots, alors que les paniers garnis du PCF, eux, ne contenaient que de la bouffe. Lors du tirage de la tombola, autour d’un verre, les oreilles des alignés sur Moscou sifflèrent ce qui, bien sûr, mis un peu plus d’huile dans les rapports cordiaux entre la maigre poignée de militants syndicaux de l’usine.

 

 Moi, ce que j’aimais par-dessus tout c’était d’entendre les histoires des anciens. Lucien, un vieux tourneur, racontait qu’à la Libération, le Parti Communiste était si puissant qu’il lui suffisait de convoquer une réunion de section pour que l’usine s’arrête. Mais, comme c’était, avec Marcel Paul Ministre de la Production Industrielle, l’époque du « produire d’abord ! » et que « la grève était l’arme des trusts », l’heure n’était pas aux débrayages, pire lorsque le directeur organisait une réunion à la cantine pour demander : « Mes amis, il serait bon qu’on puisse produire 17 tours le mois prochain ! » le responsable syndical prenait alors la parole pour surenchérir : « Camarades, nous pouvons en sortir 20 ! ». Et Lucien d’ajouter, en se marrant, « et, bien sûr, on les sortait ces putains de tours. Pour la France… ». Nous éclusions nos godets en claquant de la langue, comme si nous célébrions encore la performance. Lucien était un accro de l’Aligoté. « Ça me fluidifie le sang… » disait-il « avec toute la merde qu’on respire dans ce trou à rats c’est comme si je m’essorais l’intérieur d’un coup de bon air de Bouzeron, mon village natal… » Entre deux tournées, il se roulait des clopes au gris Scaferlati et, le jour où il m’avait raconté l’histoire du délégué syndical productiviste, un peu cabot, le Lucien avait attendu que je sois bien enveloppé des brumes de l’Aligoté, pour me livrer le plus drôle de l’histoire : « Tu sais, le gars qui joue du piano dans les fêtes syndicales, un foulard rouge autour du cou, c’est notre chef d’atelier. Celui qui nous fait suer le burnous. Be oui, l’a bien changé, mais c’est le même qui léchait le cul des copains de Thorez… »

 

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 07:00

Dès le premier soir j’avais exigé d’Adeline que nous fassions chambre à part. « Tu as peur que je te viole ! » m’avait-elle rétorquée. Je n’avais pas cédé sauf qu’au petit matin elle se glissait sous mon drap en disant « j’ai froid ». Depuis nous faisions lit commun sans problème. Elle se blottissait tout contre moi, me grattait le dos et nous parlions pendant des heures. Plus exactement je lui racontais jusqu’à plus soif les méandres de l’opération double chevron. La troisième nuit je fatiguais un peu. Adeline me murmura « caresses-moi ! » Je renaudais « je ne suis pas de bois…

-         Je sais, mais j’ai envie que tu me caresses…

-         Tu romps notre contrat !

-         M’en fous de tes histoires de contrat. J’ai envie de jouir sous tes doigts…

-         Ça va me faire bander…

-         Et alors ça ne me gêne pas…

-         Moi si !

-         Que tu dis…

-         Tu sais je suis très maladroit…

-         Alors lèche-moi !

J’obtempérais. Ce fut très bon. Adeline me caressait la nuque. Le temps suspendu à l’arche de ses hanches projetée me paraissait s’écouler avec la douceur de l’eau dans une clepsydre. Nous restâmes un long moment allongés sans rien dire puis, pour lui faire plaisir je repris mon récit. Sa main m’apaisa.


Gustave la balance, l’infiltré je l’avais rencontré la première fois un samedi au buffet de la gare du Nord car il venait de Denain. La perspective de rencontrer cette raclure ne m’enchantait guère mais sans lui je ne pouvais m’introduire, sans éveiller de soupçons, dans les petits papiers des éminences de la GP et je devais en passer par là. Tout ce passa au mieux. Gustave se révéla pire que prévu, immonde et faux-derche En l’écoutant je ne pouvais m’empêcher de penser que vraiment les têtes d’œufs de la rue d’Ulm devaient être encore plus déconnectées de la vie réelle que je ne pouvais l’imaginer pour accorder du crédit à ce type. Retord le Gustave chercha d’abord à m’amadouer puis, l’alcool aidant, il s’était fait un peu menaçant.  « Pour mes putains de frelons, un gars comme toi, disons celui qu’on va dire que tu es, un OS de Citroën, c’est une sacrée recrue. Méfies-toi de ne pas te prendre à leur petit jeu. De faire le beau en servant ce que veulent entendre tes chefs. C’est tentant tu sais de chier dans les bottes de tout le monde. Moi, depuis que j’ai commencé à balancer je peux plus m’arrêter, ça me soulage comme quand je dégueule le lendemain d’une sale biture. Alors je raconte des craques à tout le monde. Fais gaffe je n’ai pas envie que tu tues ma poule aux œufs d’or mec ! Alors ne déconne pas, ne m’enlève pas le pain de la bouche sinon je cafte le morceau à mes potes les révolutionnaires et je suis certain qu’ils te feront passer un sale quart d’heure… »


Le programme du Gustave à Paris était réglé comme du papier à musique. Il se résumait à la séquence : rencontre dans un bar des Champs avec son contact des RG – celui-ci ignorait mon existence – puis, selon ses propres déclarations, dégorgeage de ses burnes dans le fion d’une jeune morue de la rue de Ponthieu, enfin nuit du côté de la Porte d’Orléans avec ses enculeurs de mouches. « Putain, ces branleurs ne carburent qu’au Nescafé, c’est dégueu, et ils fument comme des pompiers, j’en ai ma claque tu sais de leurs parlottes interminables. Y m’arrive même de m’endormir. Ça ne les dérange pas car y’me demandent jamais mon avis. L’autre soir, celui qu’a une gueule de merlan, j’sais plus son nom de guerre, y ce sont tous affublés de prénoms Antoine pour Rolin, Pierre pour le chef Benny, y’a que moi qui suis toujours Gustave, c’est bien la preuve que je compte pour du beurre. Donc le merlan, Serge de son vrai prénom, nous a sorti sérieux comme un pape : « que la nuit pour dormir ça n’existait pas. C’était une invention de bourgeois… » Personne n’a rigolé. Ils se sont ensuite empaillés pour savoir s’ils allaient écrire dans leur torche-cul de trac, à propos des mobiles qui gardaient l’ambassade des fantoches du Vietnam du Sud : les cognes, les bourres, les poulets, ou les flics… Moi j’avais envie d’écluser une bière alors j’ai largué une caisse crasseuse et j’ai dit, qu’après tout, nous dans le Nord, on appelait les flics des flics. Ça les a convaincu et j’en ai envoyé un m’acheter de la Valstar à l’épicerie du bas. Ce brave con m’en a ramené un casier. Je les ai sifflées, en bouffant du saucisson sur un bout de pain sec, pendant qu’y continuaient à dégoiser sur les supplétifs des impérialistes américains. Tu ne vas pas te marrer tous les jours avec eux. D’ailleurs, je ne comprends pas bien pourquoi tes chefs font tout ce tintouin pour ces va-de-la gueule, y savent que causer… des révolutionnaires en peaux de lapin c’te bande d’illuminés. La plupart du temps j’entrave que dalle à ce qui disent…»

 

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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 07:00

Adeline était insatiable. Le soir, alors que notre maître d’hôtel nous préparait un barbecue avec les poissons et les coquillages que nous avions ramené du marché de la Pescheria au Rialto et que nous sirotions du champagne elle contre-attaqua à nouveau. Les Italiens adorent le champagne et Matteo s’était constitué une cave avec la fine fleur des nouveaux vignerons qui bousculaient l’establishment du négoce de Reims et d’Epernay. Nous venions de descendre une première bouteille du blanc de blancs extra-brut d’Olivier Collin. Adeline la bouche enfarinée se moquait de moi « Tu me dis que c’est un champagne d’Olivier Collin alors que sur l’étiquette je lis Ulysse Collin… » Je la remettais à sa place gentiment ce qui me valait une réplique savoureuse « Tu parles comme un livre mon grand. Tu as une mémoire d’éléphant. Sois gentil parles-moi de ta grosse enflure d’indic !

-         Gustave la balance…

-         Oui

 ulysse-collin-bottle-a1.jpg

 

«  Nous nous retrouvions toujours dans le même bistro du côté de la Porte Champerret. Un matin, le Gustave, l’œil vitreux, teint cireux, barbe de deux jours, s’affalait sur la banquette de skaï en baillant. Son haleine fétide m’environnait, tel le fumet s’exhalant d’une lunette de chiottes à l’ancienne. Avachi, il se grattait les roustons avec un plaisir non dissimulé puis, sortant son canif, il se curait les ongles avec des mimiques satisfaites. Ça devait lui tenir lieu de toilette matinale car, sans se soucier de ma présence, il se grattait ensuite les oreilles avec une allumette pour terminer enfin par un ramonage de ses crottes de nez qu’il enfournait avec délice dans sa bouche après les avoir contemplé d’un air extatique. Face à ce spectacle peu ragoûtant, le garçon, restait de marbre ; il faut dire qu’il se posait en concurrent sérieux du Gustave pour ce qui est de la craderie matinale : ses effluves de pisse rance, sa gueule de vieux rapace déplumé couvert d’une neige de pellicules, ses pognes incrustées d’une crasse néolithique, dénotaient un sujet plein d’avenir en ce domaine. Bien évidemment, Gustave se commandait un bock de bière agrémenté d’une Francfort frites. Minimaliste, je me contentais d’un simple petit noir. Nous restâmes silencieux jusqu’à l’arrivée de sa pitance. D’un trait, le Gustave se sifflait la moitié du bock, claquait de la langue, rotait, puis tout en plongeant ses gros doigts dans la bouffe huileuse, il embrayait.

 

« Les frelons sont d’accord. Faut dire que je pète le feu pour leur vendre ma soupe pas fraîche. Tu ne peux pas t’imaginer ce qu’une petite salope de négresse peut te soulager les glandes. Pompeuse à t’assécher en une passe. Goulue, avec des nibards pires que des obus de 75, elle m’a fait brailler pire qu’un goret. Quand on dit que les nègres sont des feignasses, c’est vrai, ce sont leurs gonzesses qui s’tapent le boulot. Ça m’a changé de la grosse Denise avec sa bidoche molle et ses outres pendouillantes. Bref, quand je suis sorti, essoré, je me sentais gai comme un jeune homme alors les têtes d’œufs avec leurs bites en rideau ils ont eu droit à ce que je sais faire de mieux : raconter des craques… » Satisfait, l’enflure se torchait la bouche du revers de sa main souillée, en quêtant des yeux mon approbation. Mon indifférence ostensible refroidissait son enthousiasme : « si je te fais chier faut me le dire ?

–       Tu pues, t’es con et tu m’emmerdes…

–       Vas-y molo p’tit  con sinon...

–       Sinon quoi la balance, ici c’est boulot-boulot, tes histoires de cul j’en ai rien à traire, compris. Tu me dis comment je dois prendre contact avec les fêlés de la GP et tu me débarrasses de ta sale tronche. Elle me donne envie de gerber.

–       Tu me le paieras…

–       Je ne te paierai rien Gustave. Je suis flic et je peux t’écraser comme la mouche à merde que tu es, alors rengaine tes menaces et accouches…

 

Gustave, en bon faux-derche, virait brutalement à 180°, se faisait tout miel. M’assurait que ce n’était pas ce qu’il voulait dire, qu’il comprenait qu’un beau mec comme moi se foute de ses cochonneries avec des putes, qu’il ferait tout pour me faciliter le sale boulot. Loin d’attraper la perche qu’il me tendait je lui enfonçais plus encore la tête dans sa merde : « Porcheron, je sais que tu palpes des RG pour te payer un bistro alors fais gaffe que tes potes de Denain n’apprennent pas d’où te vient l’oseille. Ça ne serait pas bon pour ta clientèle qu’on sache que t’es une balance. À partir de maintenant tu m’évites le spectacle que je contemple en ce moment et tu te cantonnes à parler de ce que pourquoi tu es payé. Compris ! » Il acquiesçait tout en raclant jusqu’à la dernière frite et en se commandant un nouveau bock. « T’as rendez-vous mardi soir, disons à neuf heures, à « Base-Grand » avec Antoine et Tarzan : c’est leur nom de code tout comme « Base-Grand » qu’est celui du lycée Louis-le-Grand rue St Jacques. Je n’ai pas eu grand mal à vendre ta candidature vu que t’es pour eux ce qu’ils appellent un représentant des larges masses : un ouvrier prêt à troquer sa clé à molettes pour un fusil quoi. Bien sûr, ils ont référé au guide, le leader suprême qui vit dans son camp retranché, Pierre-Victor, qui a dû comme c’est son habitude les traiter en petites larves et leur dire que ça leur ferait du bien de se frotter à la réalité d’un vrai prolétaire. Tu te pointes là-bas, tout sera prévu pour t’accueillir avec les honneurs dus à ton rang. Y sont cons à manger du foin faudra pas que t’es peur de les humilier : ils adorent ça se la faire mettre jusqu’au trognon… »

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 07:00

Le lendemain matin j’appelais Antoine pour lui dire qu’Adeline et moi prolongions un peu notre séjour à Venise pour régler une affaire urgente. Il ne fit aucune objection se contentant de me demander « Je t’envoie le jet pour quel jour ? ». Sans réfléchir je lui répondais que nous avions besoin de huit jours. « Ok, je vous fais porter vos bagages où ? » Je lui donnais l’adresse du palazzo de Matteo Vialle Guiseppe Garibaldi. Adeline qui se baladait en string battait des mains. « Fantastique ! Tout ce temps rien que pour nous, tu es vraiment chou… » Je soupirais en levant les bras au ciel. « Habille-toi, nous partons faire notre marché au Rialto… » Le maître d’hôtel qui débarrassait notre petit-déjeuner m’indiquait que bien évidemment la vedette de Matteo était à notre disposition. « Merci…nous prendrons le vaporetto… et nous déjeunerons sur place… » Adeline voulait s’acheter un short et des sandales. J’ironisais « Tu veux provoquer une émeute ?

-         N’importe quoi, j’en ai marre de me trimballer toujours en jean et basket. Besoin d’air !

-         Vos désirs sont des ordres jeune fille.

-          

Après avoir fait nos emplettes au marché de la Pescheria du Rialto, nous déjeunâmes, loin des gargotes à touristes dans une petite trattoria que j’eus bien du mal à retrouver. Adeline ne passait pas inaperçue avec son mini short blanc qui lui moulait les fesses et donnait à ses longs compas des allures vertigineuses. Bien évidemment, je dus remettre le couvert sur mes années Citroën, la fameuse « opération double chevron » en sirotant une merveilleuse Grappa di Bassano de Capovilla un assemblage à base de merlot et de cabernet, complété d'autres cépages comme le tokaji, de faible degré, 41° tout de même.


m1970.jpg

 

« À la reprise du lundi, Nez de bœuf, un ancien flic pote du sinistre commissaire Dides, dont le seul boulot consistait à foutre son tarin – d’où son sobriquet – dans nos petites affaires, la perruque*, la fauche et, bien sûr, le boulot syndical, donc à nous pourrir la vie, me chopait juste avant la grille d’entrée. Tout dans ce type suintait la vérole. Ce matin-là il arborait la tenue du parfait gestapiste : long manteau de cuir ceinturé qui lui battait les mollets et dont le col était relevé, galure de feutre noir incliné et rabattu sur son regard de faux-derche, cigarette américaine collée au coin de ses lèvres épaisses, gants fins et des écrases-merde à bout ferré et à semelles renforcées de plaques d’acier. Sa voix de fausset et son tortillement de cul à peine perceptible lorsqu’il parlait, juraient avec ses airs de stümbahnfhurer. Quand il posa sa main gantée sur mon bras. Je la repoussai avec énergie : « ils ferment dans une minute, je n’ai pas envie de me faire sucrer un quart d’heure de salaire… » Nez de bœuf éclatait d’un petit rire grasseyant qui agitait sa cigarette dont le bout incandescent rougeoyait dans la nuit. « Tu te fous de ma gueule l’intello, ces pieds plats : je claque des doigts et ils me taillent une pipe, alors tu t’arrêtes et tu m’écoutes… »

- Non…

- Fais gaffe, ici je pèse lourd…

- Le poids d’une grosse merde, lâches moi j’ai mieux à faire qu’écouter les conneries d’un mec qui a du sang sur les mains…

- Là tu pousses le bouchon un peu loin sale gauchiste. Ton compte est bon je vais t’en faire baver à mort. Tu vas ravaler tes paroles et tu regretteras même d’être né…

- La gégène, l’entonnoir ou le merlin… T’es bon à tous les étages ordure. T’as de la bouteille, surtout ne te prive pas de repasser les plats ça réveillera en toi de beaux et grands souvenirs…

Nez de bœuf me laissait m’en aller. Ses trous du cul fermaient les grilles. Je les bousculais. Ils voulaient me faire barrage mais dans mon dos l’ordre claquait : « laissez-le passer ! » Je hâtais le pas car il ne me restait que tout juste cinq minutes pour pointer, enfiler mon bleu et aller rejoindre mon poste de travail.

Deux heures plus tard, Dahan, le régulateur de la chaîne, m’apostrophait :  « t’es attendu au bureau du planning… »

-         C’est où ?

-         Au fond de la cour.

-         Qu’est-ce qu’ils me veulent ?

-         Je n’en sais fichtre rien. Grouille-toi !

 

Là-bas, un ingénieur en blouse grise sans même me prêter attention, jetait à ses loufiats un «Mettez-le au 86 ! ». Si j’avais su ce qui m’attendait, mon moral en aurait pris un sale coup. Bien sûr, je voyais, derrière ce changement d’affectation, la main de Nez de bœuf et je m’attendais au pire. Ce ne fut pas le pire mais l’horreur. Le 86 c’était l’atelier de soudure. En apparence, le boulot qu’on me demandait me parut simple lorsque j’observai l’ouvrier qui me montra le geste : poser un point de soudure à l’étain d’un mouvement de chalumeau. L’atmosphère de l'atelier saturé d’une odeur âpre de ferraille et de brûlé, le rougeoiement des étincelles jetant sur les murs gris des flammèches infernales donnaient à la cohorte des soudeurs, aux yeux masqués par de grosses lunettes noires, courbés sur leur tâche, des airs de hannetons aveugles s'agitant en enfer ; un enfer bombardé d'une avalanche de bruits assourdissant. Très vite je m’aperçus que je ne parvenais ni à acquérir le coup de main, ni à coordonner mes mouvements avec ceux de la chaîne. Celle-ci avançait, calmement, inexorablement et je n’arrivais pas à suivre : toujours un temps de retard. Je cafouillais. Mélangeais les procédures. Mes mains et ma tête ne connectaient plus. J’avais envie de chialer.

 

À la pause je m’apprêtais à me tirer lorsque je croisai le regard d’un type qui semblait encore plus désemparé que moi. Les humains sont de drôles de petites bêtes : le malheur de leurs semblables exerce sur eux à la fois de la fascination et une forme d’attraction irrépressible. Certains s’en gavent sans retenue comme des charognards, d’autres s’apitoient, d’autres encore compatissent, mais très peu se mettent en position de comprendre. Et pourtant, non que je fusse touché par la grâce, face à ce pauvre bougre, je puisai la force de rester en poste. Je découvrais un frère de chaîne. À nous deux, je le sentais, nous formions l’embryon d’un étrange noyau assemblant les fêlés qui étaient ici par choix. Robert, puisqu’il se présenta ainsi lorsque je lui tendis la main et qu’il s’y accrocha comme à une bouée, expiait. Dans son regard de pauvre hère, tout le malheur de l’intellectuel qui a failli et qui vient se plonger, se ressourcer, dans le bain purificateur des prolétaires. Il s’en défendait : bien sûr que non sa plongée en usine n’était pas destinée à le nettoyer des souillures de sa classe. L’embauche prenait son sens dans un travail politique aux côtés des si fameuses, et si insaisissables « larges masses ». Le problème c’est que la chaîne, n’avait rien à voir avec le ballet de Charlot dans les Temps Modernes, elle avançait avec lenteur mais sans cesse, sans aucun temps mort, tel un sablier inexorable. Il fallait pisser, chier, se moucher, se gratter, aux temps morts chronométrés. Alors, les belles paroles lancées dans un bistro du Quartier Latin sur la nécessaire implantation au cœur de la classe ouvrière se dissolvaient dans la fatigue de bête de somme et l’évanescence de la dite classe que ce pauvre Robert cherchait en vain. »

 

* la perruque : emprunter du matériel pour faire des travaux personnel.       

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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 07:00

Matteo avait tout prévu, son maître d’hôtel nous porta des vêtements d’été en lin à notre taille puis une dînette copieuse qu’il déposa sur la terrasse surplombant notre étage. Adeline en se glissant dans la robe chasuble me dit d’un air extatique « mon Dieu que c’est bon de se glisser nue dans une telle merveille… Comment me trouves-tu ?

-         Comme une fille !

-         Ça veut dire quoi comme une fille ?

-         Que je vais te fesser à cul nu si tu continues de minauder…

-         Je ne minaude pas sale macho. Essaie donc d’accéder à mes fesses et tu verras de quel bois je me chauffe…

-         Rassures-toi je n’ai pas l’intention de passer à l’acte !

-         Que tu dis…

-         Mangeons, j’ai une dalle terrible…

-         C’est l’âge…

-         Oui je compense mes insuffisances…

Adeline mangea deux fois plus que moi mais dès le melon au jambon de Parme elle m’avait pris de cours en jouant sur la corde sensible. « Comme je sais qu’au fond sous tes airs de mec revenu de tout tu es un pro, tu vas me raconter comment tu as infiltré la Gauche Prolétarienne…

-         Rien que ça la belle…

-         Oui mon grand !

-         Bon point, tu n’as pas dit mon vieux.

-         Arrête ton char sinon je te viole.

-         Que tu dis…

-         Allez racontes…


Et bien sûr j’ai raconté. « Le 1er septembre 1969, c’était un lundi quand je m’étais au bureau d’embauche de Citroën, quai de Javel, c’était plein de cols blancs et de petits culs frais de dactylos qui arpentaient les couloirs avec des airs inspirés pour les mecs et dédaigneux pour les filles qui froufroutaient salement devant eux. Pour ne pas me faire remarquer je regardais le bout de mes grosses grôles. Une grosse moustachue en blouse grise m’avait fait remplir les formalités d’usage, plein de paperasses sur lesquelles je m’appliquais à écrire de la pire façon des trucs sur moi que j’avais appris par cœur. Ensuite, une poulette m’avait dirigé vers le bureau du responsable du pointage où officiait, derrière un petit bureau métallique, un grand mec au crâne rasé qui avait une gueule de juteux de l’armée, et qui s’avéra par la suite être un ancien sous-off qu’avait fait l’Indochine et l’Algérie, plus caricatural que nature, raide et con à la fois. Manifestement ma gueule lui déplaisait et, pour me faire chier, il m’avait collé dans l’équipe de nuit : j’embauchais à neuf heures du soir et je finissais à cinq heures du mat. À part les affres de mon Golgotha quotidien, ça m’allait comme un gant car ça me laissait du temps pour aller traîner mes grolles du côté des réunions secrètes de mes amis les «tigres en papier de la Gauche Prolétarienne » que j’étais chargé d’infiltrer ». Il m’expédia à l’usine Citroën du quai Michelet à Levallois-Perret, celle où l’on fabriquait la « deuche » la chouchoute des babas cools.


Pour moi c’était, tout, sauf cool, mais la galère. Mon boulot, boucheur de trou sur la chaîne de montage de la « caisse », consistait à charroyer entre l’atelier de soudure et celui d’emboutissage des structures métalliques pour pallier les anomalies constatées sur certaines caisses et éviter un trou dans l’assemblage. Entre les deux ateliers, cent mètres où je devais pousser, courbé, arc-bouté, une sorte de fardier, dont les toutes petites roues collaient au goudron, rempli de carcasses en tôle tout juste sorti des presses. J’en chiais, ça me sciait les reins et, comme ce sadique de contremaître, lorsque je lui avais demandé poliment des gants, m’avait ri au nez en me balançant goguenard « tu te démerdes y’en a pas… » - y’avais jamais rien dans cette boîte de merde c’était comme ça chez Citroën le royaume du bout de ficelle – je me faisais bouffer les mains par le nu tout juste refroidi de la tôle et cisailler les doigts par tous les angles de ces putains de pièces.


 

Les nervis, la couche de brutes épaisses qui évitait à la caste des ingénieurs géniaux – les pères de la DS – de se préoccuper de la lie des OS, m’avait classé dans la catégorie « intellos », tous ces branleurs qui venaient les faire chier et foutre le bordel en s’immergeant dans la classe ouvrière, ici fortement représentée par les « bicots » et les « crouilles » ex-fellaghas coupeurs de couilles des braves défenseurs de l’Algérie Française. La manœuvre des « génies » de la place Beauvau fonctionnait à merveille : j’allais plaire aux illuminés de la Gauche Prolétarienne. Lorsque je sortis de l’usine, encore plein du fracas des presses, cassé par la nouvelle gestuelle que m’imposait le charroi de pièces en tôles coupantes qui me mettait les mains en sang, vidé de toute envie et affamé, j’enfourchais ma mobylette et je fonçais jusqu’à mon gourbi de la Butte aux Cailles pour me jeter sous une douche bouillante. Décapé, propre sur moi, je gagnais Montparnasse où j’allais, dès l’ouverture, poser mon cul sur la paille des fauteuils nickel du Sélect. En dépit de mon décrassage je devais suinter l’ouvrier car les garçons me tiraient des mines dégoûtées en prenant ma commande. Je les ignorais en m’empiffrant de leur petit déjeuner continental. La faune matinale me plaisait ; des femmes entre deux âges me mataient ; des intellos en velours côtelé péroraient ; quelques filles en mini-jupes et bouquins sous le bras faisaient escale et pépiaient ; de vieux messieurs à rosette lisaient la presse du matin ; moi je somnolais doucement jusqu’aux environs de neuf heures.


 Sans rouler sur l’or, comme la grande maison continuait de m’assurer mon traitement de fonctionnaire de police, qu’elle prenait en charge le loyer de mon gourbi de la Butte aux Cailles, et que la maison Citroën m’assurait le maigre salaire d’un OS – toujours assez mince même si les accords de Grenelle avaient rallongé un peu la sauce – je pouvais me permettre de claquer un peu de blé pour me faire plaisir. Ferdinand qui était de service le matin, après m’avoir battu froid les premiers jours, face à ma munificence et ma lecture du Monde, me prit très vite sous sa protection. Archétype du vieux titi parisien il alternait des réparties désopilantes et des propos de la France un peu rance qui râle à tout propos sur tout et rien. J’étais bon public, me gondolais à la plus petite plaisanterie, approuvais ses pires insanités. Le Fernand appréciait. Le seul nuage obscurcissant un peu  notre lune de miel provenait du flou de mes réponses lorsqu’il tentait de me pousser aux confidences sur mes activités. Je le faisais, non que je craignais son indiscrétion, d’ailleurs j’aurais pu m’inventer une troisième vie, mais parce que voulais le tenir un peu à distance avec juste ce qu’il faut de mystère. »

 

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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 07:00

Matteo me tendit une clé USB qui avait la forme d’un minuscule rasoir mécanique. « Mets-là dans ta trousse de toilettes. Tu as tout là-dedans. Je t’engage d’abord à lire attentivement le Patriot Act, ce n’est pas très digeste mais ça te permettra de mieux comprendre ce à quoi tu t’exposes en frayant avec ce cher Antoine. Un bon conseil tu évites toute correspondance électronique et sur ton cellulaire tu te contentes de parler de la pluie et du beau temps. Nous revenons aux bonnes vieilles méthodes manuelles mon coco car les grandes oreilles ne savent pas lire. Les cons qui pensaient que la fin de la guerre froide nous avait mis au chômage se fourraient le doigt dans l’œil jusqu’à l’os comme vous le dites, vous, les Français. Les affaires reprennent. Il faut toujours investir à contre-cycle pour profiter au maximum de la reprise. Maintenant je vous laisse découvrir la lagune en amoureux… N’allez pas au  Danieli, profitez de ma garçonnière c’est plus discret» Matteo nous accompagna jusqu’à sa vedette privée qu’il mettait à notre disposition. Adeline était sur son petit nuage. Je remerciai mon ami qui me redonnait une accolade très expansive. Nous nous installâmes à l’arrière de la vedette et le pilote mis les gaz pour se diriger vers la fameuse garçonnière de Matteo car Adeline souhaitait prendre une douche avant le dîner. Celle-ci était niché Vialle Guiseppe Garibaldi dans un quartier calme et verdoyant à l’extrême pointe du Castello. Une Mini-Cooper bâchée nous attendait au débarcadère. Adeline s’extasiait.


La garçonnière de Matteo était un superbe petit palazzo meublé avec goût et raffinement. Nous fûmes accueillis par un maître d’hôtel, un grand noir d’ébène, vêtu de blanc, bermuda et tee-shirt, sandales à lanières. Il nous mena à notre chambre en empruntant l’escalier extérieur qui donnait sur un patio luxuriant. Adeline, comme une enfant ravie, me tenait la main. Aucun luxe, une sobriété chaude fait de meubles d’époque, de tissus anciens et de tableaux contemporains. Alphonse, car tel était le prénom du grand jeune homme originaire de la Casamance, dans un français impeccable nous donnait toutes les indications pour que notre séjour fut agréable. Adeline le suivait dans la visite en poussant des petits oh de stupéfaction. « Viens voir ! » la salle de bains, ocre jaune sur un dallage de granit poli, s’ouvrait sur le patio par une large baie aux vitres coulissantes. Alphonse profitait de ma venue dans la salle de bains pour prendre congé. Des senteurs exotiques montaient du jardin, je fermais les yeux pour m’en imprégner et lorsque je les rouvrais Adeline était nue. « Je te plais?

-         Tu es très raccord avec le décor !

-         Te fous pas de moi !

-         Je suis sincère Adeline c’est moi qui suis de trop ici…

-         Je t’interdis de sortir !

Bras croisés sur ses beaux petits seins fermes elle me toisait d’un air qui se voulait féroce.

-         Tu veux quoi au juste bébé ?

-         Que tu me regardes !

-         Facile…

-         Déshabilles-toi !

-         Pour quoi faire ?

-         Venir sous la douche avec moi.

-         Que tu dis…

-         J’ai envie que tu me frottes le dos avec le gant de crin…

-         Je sais faire.

-         Ne bouge pas !

Adeline se plantait face à moi et s’attaquait à mes boutons de chemise. Je me laissais faire. Pour le jean je dû coopérer. Lorsqu’elle fit glisser mon slip le long de mes cuisses je ne pus masquer mon état.

-         Ça va, je suis rassurée…

Notre douche fut joyeuse. Nous nous essuyâmes mutuellement. Les peignoirs de bain étaient doux. Adeline m’entraîna sur le lit. « Nous n’avons pas de change nous sommes donc condamner à rester ici… Nous allons en profiter pour lire le Patriot Act» me dit-elle d’un air sérieux. Et elle était sérieuse car c’est ce que nous fîmes.

 

“The USA PATRIOT Act broadly expands law enforcement's surveillance and investigative powers and represents one of the most significant threats to civil liberties privacy and democratic traditions in U.S. history.

The USA PATRIOT Act (officially the Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate

Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism Act) was quickly developed as anti-terrorism legislation in response to the September 11 2001 attacks. The large and complex law received little Congressional oversight and debate and was signed into law by President Bush Oct. 26 2001.

PATRIOT gives sweeping search and surveillance to domestic law enforcement and foreign intelligence agencies and eliminates checks and balances that previously gave courts the opportunity to ensure that those powers were not abused. PATRIOT and follow-up legislation now in development threaten the basic rights of millions of Americans.”

« UNIR ET renforcer l'Amérique en fournissant les outils appropriés nécessaires à l'interception et entraver TERRORISME (USA PATRIOT ACT) Act de                                   2001 »

TITLE III--INTERNATIONAL MONEY LAUNDERING ABATEMENT AND ANTI-TERRORIST FINANCING ACT OF 2001

Sec. 311. Mesures spéciales pour les administrations, les institutions financières, ou            opérations internationales de blanchiment d'argent primaire

Sec. 312. Due diligence spéciale pour les comptes de correspondants et privés            comptes bancaires.

Sec. 313. Interdiction des États-Unis correspondant comptes avec des  banques fictives étrangères.

Sec. 314. Des efforts concertés pour dissuader le blanchiment d'argent.

Sec. 315. L'inclusion des infractions de corruption à l'étranger ainsi que le blanchiment d'argent   des crimes.

Sec. 316. Protection de la confiscation anti-terroriste.

Sec. 317. Juridiction du droit de suite sur les blanchisseurs de capitaux étrangers.

Sec. 318. Le blanchiment d'argent par le biais d'une banque étrangère.

Sec. 319. Confiscation des fonds dans les comptes interbancaires aux  États-Unis.

Sec. 320. Produits de la criminalité étrangère.

Sec. 321. Les institutions financières indiquées dans le sous-chapitre II du chapitre 53 du titre 31, United States Code.

Sec. 322. Société représentée par un fugitif.

Sec. 323. Exécution des jugements étrangers.

Sec. 324. Rapport et recommandation.

Sec. 325. comptes de concentration dans les institutions financières.

Sec. 326. Vérification de l'identité.

Sec. 327. Examen du dossier de la lutte contre le blanchiment d'argent.

Sec. 328. La coopération internationale sur l'identification des auteurs de            virements.

Sec. 329. Sanctions pénales.

Sec. 330. La coopération internationale dans les enquêtes d'argent            blanchiment, les crimes financiers et la situation financière des groupes terroristes.

 http://www.gpo.gov/fdsys/pkg/PLAW-107publ56/html/PLAW-107publ56.htm           

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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 07:00

Leopardi m’attendait sur la terrasse du Stucky sous un grand parasol. Toujours aussi élégant dans un costume de lin bleu ciel, il tirait d’un air extatique sur un cigare de belle taille. Face à lui une très jeune fille brune en short blanc et bustier noir allongeait des jambes vertigineuses sur un transat et pianotait sur son Smartphone. Présentations, Leopardi pris l’initiative « ma fille, Lucia… » j’enchainais « Adeline, ma coéquipière… Matteo Leopardi… » Le grand Sarde dépliait sa grande carcasse pour mieux s’incliner face à une Adeline qui n’en croyait pas ses yeux. Ensuite nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre et nous nous embrassâmes comme des parrains. La « poucette » avait à peine levé les yeux de son écran. Nous nous installâmes autour d’une table. Matteo commanda des rafraîchissements. Sans attendre le retour du garçon, sans détour, il allait droit au but. « J’ai besoin de toi ! Comme tu le sais je suis associé dans un grand cabinet d’avocats américains. Mon cabinet est à Milan mais je travaille beaucoup avec Paris  qui est notre siège européen. Jusqu’à ces derniers temps la pratique déclarative à Tracfin, ce que nous appelons dans notre jargon la déclaration de soupçon, était considérée par  le Conseil national des barreaux et le Barreau de Paris comme un dispositif violant le secret professionnel et les principes fondamentaux du droit français. Le lobbying était efficace et les déclarations de soupçon aussi rare que les cheveux de votre Ministre des Affaires Etrangères. Le problème c’est que successivement Le Conseil d’État en juillet 2010, puis la Cour européenne des Droits de l’Homme en décembre 2012, ont rejeté les requêtes déposées. La CEDH a certes souligné l’importance de la confidentialité des échanges entre les avocats et leurs clients ainsi que du secret professionnel des avocats mais elle a estimé cependant que l’obligation de déclaration de soupçon poursuivait le but légitime de la défense de l’ordre et de la prévention des infractions pénales puisqu’elle visait à lutter contre le blanchiment de capitaux et les infractions associées, et qu’elle était nécessaire pour atteindre ce but. Donc plus rien ne s’oppose, malgré les difficultés pratiques, à ce que les avocats entre dans ce jeu… »

 

Adeline semblait fascinée par ce qu’elle entendait. Elle me confiera le soir lors de notre dîner « pour la première fois je jouais dans la cour des grands… » J’interrogeais Matteo « tu as du lait sur le feu ?

-         Pas  encore mais c’est imminent…

-         Qu’attends-tu  de nous ?

Ce nous fit rosir de plaisir Adeline.

-         Que tu me rapportes un maximum d’informations de Kiev.

-         Sur quoi ?

-         Lis cela !

Matteo me tendait une courte note dactylographiée.

 

Tracfin : La montée des risques dans le secteur vitivinicole

 

« L’analyse des déclarations de soupçon réceptionnées par Tracfin montre une vigilance croissante des déclarants concernant l’acquisition de vignobles français par des investisseurs étrangers. Sous l’effet combiné de la baisse de la consommation intérieure de vins et de l’augmentation de la taille moyenne des exploitations, le nombre de propriétés vitivinicoles diminue et de nombreux domaines pourraient ainsi changer de propriétaires dans un contexte haussier du prix de l’hectare. Parallèlement, l’activité de ce secteur est marquée par une hausse des exportations de la production de vins en lien avec le dynamisme de la demande dans certains pays émergents, et notamment la Chine. Les signalements réceptionnés par le Service mentionnent notamment des investisseurs russes, chinois et ukrainiens dans ce secteur jusqu’à présent majoritairement dominé par des groupes familiaux français.

Les investigations menées par Tracfin ont fait apparaître l’utilisation de montages juridiques complexes de sociétés en cascades installées dans des pays à fiscalité privilégiée. Des sociétés de droits français, dont l’objet social est la « prise de participation dans toutes entreprises existantes ou à créer » et qui se portent acquéreuses des domaines vitivinicoles en déficit d’exploitation, peuvent être créées avec un actionnariat composé de sociétés étrangères dont le siège est situé dans des pays à fiscalité privilégiée.

Le Service a ainsi noté la recrudescence de cas de montages juridiques. Au cas présent : une holding chypriote détenue par une société écran basée dans un pays à fiscalité privilégiée, appartenant à une personne physique de nationalité russe qui apparaît comme étant, in  fine, le bénéficiaire effectif de cet investissement. Néanmoins, si la Russie est un investisseur de premier plan dans le secteur vitivinicole, les investigations effectuées par le Service ont fait apparaître l’émergence croissante des investisseurs en lien avec la Chine.

Eu égard à la complexité des montages juridiques élaborés pour procéder au rachat de domaines vitivinicoles, l’identification du bénéficiaire effectif et l’origine des fonds peuvent être difficiles à établir.

Ce faisceau d’indices auquel doit être ajouté l’importance des montants mis en jeu pour le rachat de domaines présentant souvent des déficits d’exploitation importants, doit inciter les déclarants, notamment ceux occupant une position privilégiée en matière d’observation des transactions foncières et immobilières, à une vigilance accrue. »

-         D’accord Matteo mais nous ne faisons qu’accompagner Antoine à Kiev…

-         C’est bien pour cela que tu m’intéresses vieux frère. Ton cher Antoine c’est que qui se fait de mieux comme intermédiaire dans ce genre d’opération.

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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 07:00

Le Falcon se posait en douceur. Un van nous attendait au pied de la passerelle pour nous conduire à l’embarcadère où une vedette nous mènerait jusqu’à l’hôtel Danieli. Au dernier moment je décidai de prendre le vaporetto de la ligne blu d’Aliguna car je venais de recevoir un sms d’un vieux complice du temps des années de plomb qui séjournait à l’hôtel Hilton Stucky sur l’île de Giudecca dans le Dorsoduro auquel elle fait face. J’adore ce chapelet de huit petits îlots reliés par des canaux. La  « Spina lunga » la longue épine appartient à mon imaginaire. On y trouvait autrefois des maisons de campagne, des champs, des vignes, des couvents puis, au 19e siècle, ce fut un quartier d’usines et d’ateliers où s’installèrent des populations ouvrières. Le symbole, toujours debout et transformé en hôtel,  c’est le moulin à farine que construisit en 1895 le Suisse Giovanni Stucky. C’est un grand bâtiment de briques que la ville accepta sans approuver aucunement son style de construction. Moi je l’aime et lorsque j’avais séjourné sur l’île dans les années 70 le Moulin Stucky, fermé en 1954, était une friche industrielle. Le chantier naval travaillait encore mais déjà la Giudecca était investie par une population, se voulant underground, qui allait chasser petit à petit les ateliers et les ouvriers. L’île est maintenant très bobo avec encore quelques traces d’une population populaire. Pour la petite histoire, Giovanni Stucky connut un destin tragique…. Il fut assassiné par un de ses ouvriers… L’article d’un journal suisse daté du 28 mai 1910 relate le drame :


09.jpg

 

«M. Giovanni Stucky, grand industriel, d’origine suisse, a été assassiné samedi à Venise, sur le palier de la gare.

M. Stucky, né à Venise, en 1843, d’un père suisse allemand et d’une mère vénitienne, avait créé la première minoterie électrique de Venise, il y a 25 ans. Après avoir assisté samedi à une séance du conseil municipal, M. Stucky s’était rendu à la gare pour y prendre le train de Portogruaro, où l’attendait sa famille ; mais, à peine avait-il mis pied à terre, qu’un ouvrier meunier, nommé Bruniera, se précipitait sur lui et avec un rasoir lui tranchait la carotide. Stucky s’affaissa sur le sol, baignant dans son sang, et ne tarda pas à succomber. On parvint peu après à arrêter l’assassin.  Bruniera, ancien ouvrier de la minoterie, avait été condamné récemment à 6 mois de prison pour menaces de mort contre la famille Stucky. Il estimait avoir été lésé dans le règlement de l’indemnité d’une assurance, à la suite d’un accident qu’il avait subi»


Antoine, pris au dépourvu, ce qui chez lui équivalait à une faute lourde inexcusable, ne put réprimer un léger mouvement d’humeur qu’il rattrapait très vite d’un très froid « comme il te plaira ! » qui fit se gondoler Gabrielle. « Monsieur se la joue solitaire sur la lagune. C’est son truc, il se prend pour Dirk Bogarde dans Mort à Venise… » Dans mon dos Adeline volait à mon secours d’un « Je l’accompagne ! » qui ne souffrait d’aucune contestation possible. Gabrielle pourtant difficile à démonter restait bouche bée. Antoine lui prenait la main pour l’aider à s’embarquer. Pour détendre l’atmosphère, façon de parler, je balançais d’un ton rigolard « Nous nous retrouvons au petit déjeuner. Belle soirée… » Gabrielle me tirait la langue.


Sur le vaporetto Adeline, accoudée au bastingage, se serrait tout contre moi. Cette belle tige, sous ses allures bravaches, comme souvent, cachait des blessures intimes. Même si ça vous fait sourire, avec elle je me sentais très paternel. Envie de la protéger. Je passai mon bras sous le sien sans qu’elle ne se cabre, bien au contraire elle esquissait un petit sourire avant de poser sa tête sur mon épaule en murmurant « jamais de ma vie je ne me suis sentie aussi bien… » Je n’avais nulle envie de pousser un quelconque avantage, qui d’ailleurs ne me semblait nullement évident, car je sentais bien que nous évoluions sur un tout autre terrain que celui de la partie de jambes en l’air dans un palace de Venise. « Ce sont mes premières vraies vacances et c’est à toi que je les dois. Je ne sais nomment te remercier ?

-         En ne me remerciant pas Adeline, profites !

-         Je n’ai jamais su profiter. Je reste toujours en dedans…

-         Avec moi tu ne risques rien !

-         Je le sais…

-         Et comment tu sais ça toi ?

-         Parce que moi qui n’aime que les filles j’ai envie que tu me caresses…

-         Belle et dangereuse perspective Adeline…

-         Oui, j’ai envie d’aller m’allonger nue sur un grand lit avec toi à mes côtés et je te dirai tout ce que je n’ai jamais su dire…

-         C’est faisable…

-         Nous le ferons !

-         …

-         Réponds !

-         Oui mais…

-         Il n’y a pas de mais… Passée la porte de la chambre c’est moi qui prendrai le commandement.

-         Je m’incline…

-         Tu ne risques rien !

-         Que tu dis.

-         Ne fais pas le coq ce n’est pas toi !

-         Merci docteur…

-         Soit très gentil avec moi…

-         Je le suis !

-         Pas assez !

-         Alors comment ?

-         Fais comme si tu étais amoureux fou de moi…

-         Facile !

-         Que tu dis…

-         Ne me provoque pas !

-         Si…

 

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