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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 07:00

Au lieu de prendre l’avion pour retourner à Venise nous louâmes une petite auto, une Fiat bien sûr et j’eus une petite pensée pour mes camarades des BR qui s’étaient échinés sur les chaines  de l’usine de Mirafiori. Adeline voulait découvrir la Toscane avant l’arrivée de ma petite famille pour les fêtes de fin d’année. Comme j’adore me faire trimballer en auto je cédais sans beaucoup de résistance à sa demande. En plus j’adore la Toscane. Je plongeai dans mes souvenirs pour retrouver les hôtels de charme et les petites tables familiales nichés dans des villages loin des routes touristiques. Nous mangeâmes, nous bûmes, nous marchâmes dans la campagne, nous fîmes de longues siestes, nous étions hors du temps. Adeline chargeait le coffre de victuailles et de bouteilles en prévision des ripailles à venir. Moi coq en pâte je me contentais d’égrener à la demande mes souvenirs.


Le Comité de grève, réuni dans la salle des professeurs, recevait le Doyen, Claude Dupond-Pronborgne, flanqué des quelques professeurs qui ne s'étaient pas tirés, suivis d'un paquet de maîtres-assistants et d'assistants penchant plutôt de notre côté. Sans autre forme de procès nous avions convoqué le Doyen - avec la dose de grossièreté qui sied à une assemblée dont c'était le seul ciment -  pour vingt heures, afin qu'il prenne acte de nos exigences. Pas question de négocier avec lui, même si nous n'étions d'accord sur rien, sauf de maintenir la mobilisation, il devait bouffer sa cravate. Sans protester, le Doyen et son dernier carré avait tout avalé. Tous arboraient le col ouvert, le tableau était pathétique. Tous à plat ventre, même Salin, l'un des futurs thuriféraires des papes de l'Ecole de Chicago nous donnait du cher collègue. Mais si eux étaient pathétiques nous, nous étions lamentables. Nous pratiquions une forme très primaire de langue de béton brut mal décoffré, grisâtre, granuleuse, du genre de celle qu'on utilise pour se lester avant de se jeter à la baille un jour de désespoir sans fond. «  Sous les pavés, la plage... » Nous étions à cent lieues de la poésie de nos graffitis.

 

Vers onze heures, face à l'enlisement, je pris deux initiatives majeures : ouvrir en grand les fenêtres - le nuage de notre tabagie atteignant la cote d'alerte - et proposer une pause casse-croûte. Pervenche, avec son sens inné de l'organisation, à moins que ce fusse son atavisme de fille de chef, nous avait fait porter par le chauffeur de son père – sans doute était-ce là une application directe de l'indispensable liaison entre la bourgeoisie éclairée et le prolétariat qu'elle appelait de ses vœux – deux grands cabas emplis de charcuteries, de fromages, de pain et de beurre, de moutarde et de cornichons, de bouteilles poussiéreuses de Bordeaux prélevées dans la cave de l'hôtel particulier de la place Mellinet. Rien que de bons produits du terroir issus de la sueur des fermiers des Enguerrand de Tanguy du Coët, nom patronymique de mon indispensable Pervenche. Quant au Bordeaux, le prélèvement révolutionnaire s'était porté sur un échantillon représentatif de flacons issus du classement de 1855. Face à cette abondance, la tranche la plus radicale du Comité hésitait sur la conduite à tenir : allions-nous nous bâfrer en laissant nos interlocuteurs au régime sec ou partager avec eux notre pitance ? Ces rétrécis du bocal exigeaient un vote à bulletins secrets. A dessein je les laissais s'enferrer dans leur sectarisme.

 

Sans attendre la fin de leur délire je sortais un couteau suisse de ma poche, choisissais la plus belle lame et tranchais le pain. Face à ce geste symbolique le silence se fit. De nouveau je venais de prendre l'avantage sur les verbeux, leur clouant le bec par la simple possession de cet instrument que tout prolo a dans sa poche. Eux, l'avant-garde de la classe ouvrière, à une ou deux exceptions près, en étaient dépourvus. Dupond-Pronborgne étalait sur sa face suffisante un sourire réjoui : il exhibait un Laguiole. Je lui lançais « au boulot Doyen, le populo a faim ! » Spectacle ubuesque que de voir notre altier agrégé de Droit Public embeurrer des tartines, couper des rondelles de saucisson, fendre des cornichons, façonner des jambons beurre avant de les tendre à des coincés du PCMLR ou des chtarbés de l’IS ? les situationnistes de Guy Debord. Nous mâchions. Restait le liquide et là, faute de la verroterie ad hoc, nous séchions. Se torchonner un Haut-Brion au goulot relevait de la pire hérésie transgressive dans laquelle, même les plus enragés d'entre nous, ne voulait pas tomber. Que faire ? Face à cette question éminemment léniniste, nous dûmes recourir à l'économie de guerre, c'est-à-dire réquisitionner les seuls récipients à notre disposition soit : trois tasses à café ébréchées, oubliées là depuis des lustres ; deux timbales en fer blanc propriété de deux communistes de stricte obédience qui les trimballaient dans leur cartable, un petit vase en verre soufflé et quelques gobelets en carton gisant dans une poubelle.  

 

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 07:00

 

 

 

Adeline s’affairait. La venue de Jasmine et des enfants c’était son affaire, que son affaire, j’étais relégué au rang des accessoires inutiles. J’en profitais pour lire. Avec le beau Daniele elle prévoyait tout jusqu’au moindre détail, l’hébergement, le calendrier des sorties, les réveillons, les cadeaux, le petit déjeuner, ce qui me permis de lui faire remarquer qu’elle devrait troquer sa maigre solde d’officier de police contre les émoluments plus conséquents d’une agence organisatrice de pinces-fesses ce qui me valut un retour cinglant qui me laissa sans voix « Toi tu éviteras de pincer les miennes devant les enfants… » Face à une telle ébullition je jouai alors, avec beaucoup d’à-propos, la seule carte qui me restait : me faire désirer d’Adeline. Je fis même, sans la prévenir, un bref séjour à Rome pour revoir quelques compagnons des années de plomb.

 

À son « t’es où ? » au téléphone j’avais répondu benoîtement « à Rome ! » et son « ah bon ! » un peu pincé m’avait fait comprendre que je venais de marquer un point capital. Badin, je lui avais demandé  si tout se passait comme elle voulait. « T’es fâché ? » Je la rassurais en enfonçant le clou  « mais non ma belle mais je t’encombrais. Tu as tant à faire… » Là j’ai senti qu’elle craquait « Rentre, tu me manques ! » J’ai toussoté. « Mais petit cœur je suis en mission, j’ai plein de rendez-vous. Je dois assurer… » Allait-elle sortir ses griffes ? Non, avec sa voix de petite fille à laquelle on ne résiste pas, elle me répondit « J’arrive ». Le soir même nous étions dans le même lit à l’hôtel Stendhal Via Del Tritone. Ce fut un carnage qui me laissa sur le flanc. Adeline se douchait. « Encore ! »

 

Sur l'estrade de l’amphi 3 la foire d'empoigne, entre la nébuleuse, pileuse et hirsute, des multiples groupuscules politico-syndicaux, pour prendre la direction du mouvement faisait rage. Contraste étonnant entre le joyeux bordel de la base et la teigne des apparatchiks, image saisissante de ce que ce mouvement véhiculera d'images contradictoires. Les émeutes du Quartier Latin, relayées par les radios périphériques, l'ORTF étant muette, nous avaient électrisés, la bonde était ouverte et plus rien ne semblait pouvoir arrêter le flot de nos délires. Pour ma part, même si je restais encore en retrait, sous l'action conjuguée de Pervenche l'insurgée et du grand Boulineau, j'appréciais l'irruption dans ma vie de coq en pâte d'une forte dose d'extraordinaire. Sans que je puisse l'expliquer, ce chaos naissant m'apparaissait comme une chance à saisir, un temps où tout devenait possible, un moment d'histoire dont j'allais être acteur.


Tout est allé alors très vite. Lors d'une brève accalmie sur l'estrade, je me levais pour me saisir du micro et, face à l'amphi bruissant, au lieu de brailler comme mes prédécesseurs, de servir des tonnes de camarades, de proclamer ma foi en la révolution prolétarienne, de faire allégeance à une bannière, sur le ton de la confidence je me suis entendu me présenter comme le porte-parole de ceux qui n'avaient jamais eu la parole. Très vite le silence se fit.


Etonnés, pris de court, les chefs de meutes ne purent que me laisser faire. Alors, sans trémolo ni grosse caisse, j'ai parlé des gens de peu de mon pays crotté, de notre servitude séculaire, de toutes ces années de génuflexion et de tête baissée. Des milliers de paires d'yeux me soutenaient. J'enchaînais sans élever la voix, en disant que le temps du silence, de la frustration et de l'obéissance venait de prendre de fin. On m'applaudissait. Je levais la main et l'amphi refaisait silence. J'osais. Oui cette parole arrachée à ceux qui nous en privaient nous n'allions pas nous la faire confisquer par d'autres. Les nouveaux chefs conscients du danger voulaient me jeter.


L'amphi grondait. Ils reculaient. Alors, avec un aplomb que je ne soupçonnais pas, je proposais l'élection d'un Comité de grève. L'amphi m'ovationnait. Immédiatement je me portais candidat en tant que représentant des étudiants salariés. A mains levées il m'élisait. Tout étourdi de mon audace je rendais le micro à Dieulangard, leader de la tendance dure des Maos Spontex. Il me toisait.


« T'es qui toi ?


- Un mec qui va te marquer à la culotte...


- Faudra d'abord ôter tes couches branleur !


- Et toi compter sur les doigts d'une main tes clampins décervelés...


- Tu nous cherches ?


- Non camarade je t'explique que le rapport de force est en ma faveur et faudra que tu en tiennes compte...


- Que tu dis...


- C’n’est pas ce que je dis bouffeur du petit Livre Rouge. C'est ! Regarde bien cet amphi. Ta Révolution, versus longue marche, ils s'en branlent. Ce qu'ils veulent c'est que ça change même s'ils ne savent pas ce qu'ils veulent changer...


- T'es qu'un petit bourgeoisvérolé ! Tu n'as aucune perspective historique...


- Coupes ton magnéto petit Mao je connais par cœur tes sourates...


- On t'écrasera comme une punaise !


- Avec tes potes staliniens versus Budapest...


« Libérez nos camarades...Libérez nos camarades... » L'amphi tonnait.

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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 07:00

Dans peu de jours le calendrier de l’Avent allait pointer ses petites fenêtres et je me demandais comment j’allais annoncer à Adeline mon prochain retour sur Paris pour assumer mon rôle de père auprès de mes enfants. Courageux mais pas téméraire je repoussais de jour en jour cette annonce. À Paris, personne ne me réclamait. Jasmine me connaissait. Il n’empêche que je culpabilisais. Noël, le sapin, les cadeaux, c’était imprimé profondément dans mon ADN. C’était d’autant plus lancinant que ma compagne vénitienne m’entrainait dans les méandres de ma jeunesse. Je me racontais.


Et pourtant j’étais fait pour être heureux. Adolescent, tout près de la frontière, aux confins de mon univers connu, j'attendais le jour où la vraie vie commencerait. J'étais le clone de Giovanni Drogo, ce jeune ambitieux pour qui « tous ces jours qui lui avaient parus odieux, étaient désormais finis pour toujours et formaient des mois et des années qui jamais plus ne reviendraient... » Aux yeux du clan des femmes je croissais, en âge et en sagesse, dans l'étroit périmètre de notre bocage cerné de hautes haies. Nul besoin de chlorophylle je poussais vraiment que dans l'obscurité du Rex et du Modern. Perfusé par les yeux verts et le nombril de Debra Paget dans le Tigre du Bengale et par les bas de soie glissant sur les cuisses diaphanes de Catherine Deneuve dans Belle de Jour, je me lignifiais en silence. Jour après jour j'accumulais la sève du bonheur. Je thésaurisais de la beauté pour gagner les centimètres qui me placeraient au-dessus du commun. C'était la joie de jours passés à regarder filer les heures, hors des limites du réel, avec pour seule ligne d'horizon la belle destinée qu'allait m'offrir la vie, au plus haut, à l'étage des seigneurs. Quand parfois le doute m'effleurait – allais-je pouvoir m'extraire de ce monde contraint ? – je me parais des oripeaux d'Edmond Dantès, le trahi, le paria surgi de nulle part accomplissant son implacable vengeance ; les yeux topaze d'Yvonne Furneau m'irisaient...


 Mes premières années d'Université furent insouciantes et légères. Loin de mes terres originelles, libéré de ses entraves, je papillonnais. Mes amours duraient le temps que durent les fleurs coupées. Moisson facile, il me suffisait de promener ma grande carcasse dans l'amphi 2 de la Fac de Droit pour cueillir, sur ce vaste parterre, les plus belles pousses de l'opulente bourgeoisie nantaise. Le premier rang, celui des beaux genoux que ce vieux satyre de doyen Bouzat, auteur du Traité de référence en droit pénal, exigeait. Il exhalait les effluves lourds de parfums mythiques : n°5 de Chanel, Shalimar de Guerlain, Joy de Patou…  Pure économie de cueillette, pour le seul plaisir de les sortir, de m'afficher à leur bras, de jouer le chevalier servant attentionné au bar Cintra de la place Graslin, de petit-déjeuner au Molière, de les sentir s'abandonner sous mes effleurements dans le noir du Katorza. Même si tu as du mal à me croire je résistais à l'attrait de leur riche couche. Mon refus obstiné s'appuyait sur une froide analyse. Me vautrer dans le luxe et la luxure me paraissait prématuré. C'était le privilège des grands prédateurs. Mais plus encore, je craignais la chaîne dorée. Ces colliers de perle de culture sur chemisier immaculé et sac Hermès sur kilt épinglé chassaient le mari. La modestie de mes origines constituait, certes, un handicap largement compensé par mon fort potentiel. J'attirais les lucioles ambitieuses. J'étais un beau parti. Afin de ne pas céder à la tentation ou au guet-apens des fins de soirée arrosée je coupais court. Au lieu de rompre, je m'esquivais.


 Adeline ne m’interrompait jamais, ne me posait aucune question, attentive elle me poussait dans mes derniers retranchements. Ce soir-là, je sentis dans l’intensité de son regard qu’elle allait rompre son habituel silence. Profitant du moment où je me désaltérais, sur un ton badin, je l’entendais me dire « et si tu faisais venir tes enfants et leur mère à Venise pour Noël ce serait bien… Tu imagines un beau sapin dans le patio et moi en père Noël. Ce serait merveilleux pour eux… » Interloqué, je restais coi un bref instant avant d’objecter « Tu crois que Jasmine va apprécier ?

-         Aucun problème mon grand…

-         D’où tires-tu cette certitude ?

-         De Jasmine !

-         De…

-         Oui, nous nous causons souvent au téléphone et elle est ravie de mon invitation…

-         De ton invitation… Vous vous causez au téléphone… elle est ravie… je rêve…

-         Mais non tu ne rêves pas mais je crois que tu ne comprends pas les filles d’aujourd’hui.

-         Celles d’aujourd’hui comme celles d’hier ça c’est sûr !

-         Ne joue pas les vieux bonzes désabusés mon beau ça nuit à ton charme naturel.

-         Facile !

-         Oui tout est facile si on ne fuit pas la réalité. Te prends pas la tête nous nous occupons de tout.

-         Heureux de te l’entendre dire. Je m’incline.

-         T’es un chou. Je t’adore. J’ai hâte de voir tes enfants.

-         Et si maintenant pour te punir je te flanquais une bonne fessée…

-         Je jouirais !

-         Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour subir un tel sort !

-         Les pires outrages, mécréant. Continue sinon je te viole !


Immature et cultivé, sur la route de l'ENA, j'observais avec un sentiment mêlé d'étonnement et d'intérêt, les premiers plissements, sous l'impact d'une poignée de trublions, du vieil habit universitaire, trop étroit, empesé par les mandarins, si poussiéreux qu'on avait le sentiment d'y être confiné, enfermé dans un monde mort. Né dans l'eau bénite j'exécrais les chapelles et, comme le petit monde des enragés vivait en vase clos, avec des codes ésotériques, rabâchant la vulgate marxiste, pire encore, pour moi, les rares filles présentes dans leurs cercles cultivaient le dépenaillement et les cheveux gras, alors je me tenais à l'écart. Dans le camp des officiels, les bourrins du PC et les fachos de la Corpo se foutaient sur la gueule, bourraient les urnes et nous inondaient de tracts lourdingues. Mes belles plantes, à de rares exceptions - les filles d'avocats et de pontes du CHU compagnons de route des rouges - m'attiraient en des salons où, même un socialiste –  objet difficilement identifiable en ces temps par la faute de Guy Mollet –  prenait des allures de buveur de sang des filles et des compagnes, de bouffeur de curé sournois capable de piquer l'argenterie. Dans ces lieux cossus j'affichais le détachement d'un dandy, courtois avec le petit personnel, caustique et arrogant en présence de monsieur le Procureur de la République. Les mères frissonnaient. Les pères haussaient les sourcils. Les filles en redemandaient. On me tolérait. Sous l'ennui apparent de la France vu par Viansson-Ponté la tempête se levait.  

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 07:00

Pour le dîner, le beau Daniele s’était surpassé. Il avait pillé tout Venise pour cuisiner les truffes d’Alba que son cousin Antonio lui avait fait livrer par colis express.

-         Tagliolini al buro e tartufo bianco

-         Risotto carnaroli con cuore di fonduta  d’Alba e parmesan

-         Fileto di manzo al barolo con patate e tartufo bianco.

 

Adeline, pour faire honneur à la table dressée comme pour une réception chez le doge de Venise, passait une robe fourreau noire, fendue jusqu’au haut de sa cuisse gauche, sagement nouée autour du cou pour mieux mettre en valeur un décolleté vertigineux qui dévalait toute sa chute de reins. Je m’extasiais et je m’étonnais. « Où as-tu trouvé cette merveille ?

-         C’est la femme de Daniele qui me l’a faite.

-         Parce qu’en plus Daniele a une femme…

-         Et cinq enfants, que des filles…


Je soupirais. « Et ces talons aiguilles, tu veux m’humilier…

-         Non je veux te faire craquer pour que tu m’irrigues de ta semence au goût d’amande…

-         Il m’en faut plus Vampirella…

-         Ne te vantes pas, sers-moi du champagne ! Les vénitiens sont fous de champagne… Ensuite, fais-moi plaisir, tu files dans notre nid d’amour où t’attends une petite surprise.


Je craignais le pire. À mon retour Adeline s’exclamait « Je n’aurais pas dû !

-         Tout le monde fait des erreurs. J’ai l’air d’un vieux mafioso… 

-         Non t’es trop beau, les filles vont se jeter sur toi. Trop jalouse je suis…

-         La concurrence n’est pas très rude pour toi ce soir…

-         Je t’interdis de porter ça sans moi à ton bras.

-         Oui le blanc c’est très salissant surtout avec les vieux.

-         Tais-toi où je te viole.

-         Dînons, je préfère.


-         Dis-moi, dripping, pouring, c’est quoi la différence ?

-     Pollock détestais qu’on se focalise sur le geste, la technique, car il trouvait cela trop réducteur. Le dripping c’est égoutter de manière aléatoire sur une toile posée à même le sol alors que le pouring coulage à partir d’un pot de peinture percé ou d’un bâton…

-         C’est un peu du n’importe quoi, tu ne trouves pas ?

-         Et pourtant tu t’es extasié devant ses toiles…

-         Oui mais comment peut-il atteindre un tel résultat en se baladant avec un pot de peinture percé au-dessus de sa toile ?

-         C’est ça le génie, le mystère, qu’elle coule, gicle, goutte, se superpose, sa peinture n’est jamais désordonnée. « Damn the chaos ! » proclamait-il. Pollock maîtrisait son geste et rejetait l’accident.

-         Les forces de l’esprit…

-         Oui, en quelque sorte, ce qui est important chez Pollock c’est l’exploration des mythes fondateurs pour les revisiter, en créer de nouveaux avec l’apport d’autres cultures comme celles des Primitifs et des Indiens.

-         Je n’osais pas te le dire, j’avais peur de dire des bêtises, mais c’est cette force brute, primitive,  qui m’a accrochée.

-          Adeline tu touches là au seul mythe qui rend la peinture toujours vivante : celui de la Genèse. Pour Pollock l’œuvre n’a ni début, ni fin, elle est un perpétuel présent. Son choix de toiles grand format, de la surface plusieurs fois parcourue et couverte avec des réseaux de coulure qui fusionnent la couleur et le trait, font  penser à une déambulation. Le peintre et la peinture sortent de la toile, débordent, dépassent les frontières du temps et de l’espace… »


-         Tu ne me quitteras jamais. Promets !

-         Dînons !

-         Tu ne t’en tireras pas à si bon compte.

-         Avant d’exiger des serments attends un peu que je termine de répondre à  ta question : pourquoi me suis-je fait flic ?


J’embrayais sur mon retour en arrière.


Arrivé à St Lazare je trouvais refuge dans un café graisseux où un garçon aux cheveux pelliculeux et aux ongles sales, c'était la journée, me gavait de demi de bières tiédasses. Quand j'eus fini ma lecture j'allai pisser. Les toilettes étaient à la hauteur du standing de l'établissement ce qui ne m'empêcha pas de me poser sur la lunette. J'étais mal à l’aise. Cette espèce de putain de petit bouquin, que je tripotais nerveusement, avait remué en moi des zones d’ombre. Je fuyais, à quoi bon, mieux valait en finir le plus vite possible. Mon regard se posait sur les graffitis obscènes qui maculaient les murs des chiottes. La lie du monde, mon ambition d’y patauger pour oublier était-ce une meilleure voie que le suicide ? J’étais persuadé que oui car je voulais expier je ne sais quelle faute. C'est alors que je découvrais sur la jaquette le nom de l'auteur : Houellebecq. Etrange, il sonnait comme un nom d'abbaye, le Bec-Hellouin. Ce Houellebecq m'avait dérangé. Il m’exaspérait, même si son style atone, minimal, s'élevait parfois jusqu'à se hisser à la hauteur d’Emmanuel Bove. Son Tisserand, son personnage central, venait de réduire en miette mon postulat de la laideur. Houellebecq, que je sentais dans la peau de Tisserand, écrivait que ce type était condamné à la perpétuité des moches qui est de ne pouvoir aimer que des moches lui « dont le problème – le fondement de sa personnalité, en fait – c'est qu'il est très laid. Tellement laid que son aspect rebute les femmes, et qu'il ne réussit pas à coucher avec elles. Il essaie de toutes ses forces, ça ne marche pas. Simplement elles ne veulent pas de lui... » Ce type grotesque, minable, lamentable, n’avait pas l’ombre d’une chance alors que moi qui, avait tout pour réussir, par un masochisme morbide, je me jetais à corps perdu dans une vie sans perspectives.

 

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 07:00

Le chocolat apaise, détend, celui d’Adeline, aérien et léger, glissa une parenthèse bienvenue dans ses élancements. Je ne voulais pas lui céder mais je ne savais comment le lui expliquer sans me heurter à son caractère intraitable. Alors, je décidai de jouer cartes sur table « oui, je te désire car tu es belle et désirable mais je préfère jouir de ton plaisir, le mien me lasse, m’ennuie. Nous deux, ma belle Adeline, nous n’allons pas nous abaisser à une petite copulation de petits bourgeois, ça briserait notre lien. Sois assurée que si un jour je te fais l’amour, comme tu dis, ce sera dans la folie de nos corps, sans préavis, et tu me donneras la petite mort.

-         Mais je ne veux pas que tu meures !

-         Rassures-toi petite fille la petite mort c’est l’extrême pointe du plaisir masculin.

-         Alors je veux bien attendre ce beau jour…


Sur ces fortes paroles, nous nous abandonnâmes à une sieste paisible sur les transats au bord de la piscine. L’air était doux et chaud. Je m’éveillais le premier. Adeline dormait en chien de fusil, un sourire accroché à ses lèvres, détendue et apaisée. Curieusement je n’arrivais pas à m’inquiéter du dénouement de notre histoire, pour la première fois de ma vie je me laissais aller à vivre pleinement mes envies. À Paris, tout se passait bien. « Papa est en voyage d’affaires » et ça me faisait penser au film d’Emir Kusturica. Je piquais une tête dans la piscine. Le soleil déclinait. Quelques longueurs en brasse coulée, Adeline me rejoignait. Bonne nageuse elle se lovait au plus près de moi. Toujours se méfier des petites sirènes, j’avais lu les contes d’Andersen. Il fallait que je m’extraie au plus vite de l’élément liquide car je pressentais qu’Adeline nourrissait l’envie de profiter de sa supériorité navale pour mettre à mal mes défenses. Ce que je fis en profitant d’un instant d’inattention de ma belle naïade. Je fis celui qui avait froid. Adeline me frictionnait avec énergie. « Et si nous allions boire un verre au Guggenheim Palazzo Venier dei Leoni dans le Dorsoduro ?


-         Là où sont exposé les Jackson Pollock dont tu me parles tout le temps.

-         Oui mais ça risque d’être fermé…

-         Pas pour nous, appelle t’on ami. Ici, nous sommes des privilégiés et j’adore ça, surtout avec toi.

 

En moins d’un petit quart d’heure la vedette nous embarquait pour le Guggenheim que nous arpentâmes loin du flot des touristes. Nous prîmes ensuite, face à la Lagune, une flute de Cristal de Roederer que la conservatrice nous fit servir par un majordome impeccable. Le bonheur, Adeline voulait tout savoir sur Pollock. « Ce soir ma belle… pour te faire patienter je vais reprendre le fil de mon histoire sinon je vais le perdre.


La ligne Cherbourg-Paris était à cette époque l’une des pires. En plus, dans ma hâte de partir je m’étais embarqué dans un autorail omnibus qui se traînait, de gare vide en gare vide. L’habitacle, à peine éclairé par des loupiotes jaunasses qui donnaient à mon reflet dans la vitre piquée des contours mous, fienteux, tenait du  sarcophage. À chaque démarrage, le diesel exhalait des remugles acides et ses gros hoquets agitaient la carlingue. Nous étions, en tout et pour tout, trois : une grosse femme sans âge qui tricotait avec une obstination mécanique, un jeune type au faciès de cheval qui dormait la bouche ouverte, et moi bien sûr qui attendait. Le contrôleur devait avoir couché avec son uniforme. Il dégageait un mélange de tabac froid, de slip ancien et d'huile de friture. Lorsqu'il poinçonna mon ticket je remarquai ses ongles longs, bombés et incurvés, sales. On aurait dit des serres d'aigles. Ça me donnait envie de gerber. Fallait que j'en grille une. Je fourrageais dans mon sac à la recherche de ma boîte à rouler. Mes calbars et mes chaussettes se mêlaient avec tout un fatras de papiers que je trimballais en permanence. Officiellement pour écrire, des notes, ça faisait un sacré temps que je n'avais pas aligné une phrase. Le petit bouquin me tomba dans la main. Je le caressai.

 

Dans un craillement de freins notre équipage stoppait en gare d'Evreux. Les néons du quai lâchaient dans l'habitacle une lumière crue de scialytique. Deux bidasses montaient en parlant fort. La tricoteuse nous quittait. Dans ma main droite le titre du petit bouquin m'étonnait : " Extension du Domaine de la lutte ", ça sonnait comme du pur jus d'intello post-soixante-huitard non révisé, prétentiard. Si je l'ai ouvert c'est qu'il était édité par Maurice Nadeau. J'ai toujours eu un faible pour Nadeau. Y avait un nom écrit au crayon au revers de la couverture : Chantal Dubois-Baudry. Les patronymes à tiret m'ont toujours fasciné, à la manière de la transmutation d'un vil métal en or. Mon doyen de fac s'appelait Durand-Prinborgne et, comme raillait mon pote le commissaire Bourrassaud, quand je m'extasiais sur un Dupont-Aignan ou une Debrise-Dulac » et « mon chauffe-eau c'est un Saunier-Duval... » Comme la Dubois-Baudry était la reine du soulignage j'ai survolé les phrase soulignées du petit bouquin fripé. Et puis y'en a une que j'ai relu trois fois « Au métro Sèvres-Babylone, j'ai vu un graffiti étrange : « Dieu a voulu des inégalités pas des injustices «  disait l'inscription. Je me suis demandé qui était cette personne si bien informée des desseins de Dieu ». Alors, j'ai fait machine arrière et je me suis plongé dans le petit bouquin fripé au titre étrange.

 

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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 07:00

Adeline m’écoutait avec recueillement.


Pendant tout un mois, chaque soir, il en fut ainsi. La première fois, en caressant mes cheveux bouclés épandus sur ses cuisses nues, Chantal m'avait dit « j'aime ta semence, elle a le goût du lait d'amande... » Ce j'aime sonnait à mes oreilles comme une promesse de victoire. Nous allions nous aimer, être heureux. Le 30, l'orage menaçait. Sitôt nos noces de chair Chantal allait à la fontaine et rapportait dans la nasse de ses mains de l'eau qu'elle laissait filer sur ma nuque. Le fil de l'eau fraîche traçait au long de mon échine tiède une trace dure. Je frissonnais. Chantal me souriait. Je prenais peur. « Assieds-toi ! » Le ton était faussement léger. Je m'exécutais en pensant que je ne le devrais pas. L'investir. La prendre. L'emplir. Sceller notre union. Qu'elle soit à moi. D'une voix sourde, elle la taiseuse, me parlait. Je n'ai plus le souvenir précis de tout ce qu'elle m'a dit car elle en a tant dit. À aucun moment je ne l'ai interrompu. C'était sobre et juste. Mon cœur s'est mis à battre la chamade lorsque je l'ai entendu me dire « toi tu n'es pas comme les autres. Je ne suis pas sûr que tu sois aussi gentil que tu en as l'air mais je m'en fous. Toi tu ne me prends pas pour un trou à bites. C'est bon tu sais... » Je frôlais la défaillance. Chantal se tordait les mains. « Ce que je vais te dire va te déplaire mais, je t'en supplie, ne dis rien. Laisses-moi aller au bout. C'est si dur... » La crainte me tombait dessus. Chantal murmurait « tu es trop bien pour moi... » Je me cabrais. Elle posait une main ferme sur mon bras. « Ne te fâche pas ! Ce n'est pas de ta belle gueule dont je parle, c'est de toi. Je ne peux que te décevoir et je ne veux pas te décevoir... »


Avant même que je ne me rebiffe Chantal me tirait devant elle. Nous étions nus. Je l'entendais me dire « je te propose un marché. Tu prends ou tu laisses mais, quelle que soit ta réponse, nous ne nous reverrons plus... » J'aurais dû gueuler, lui foutre ma main sur la gueule mais je ne sais, ni gueuler, ni foutre une main sur la gueule d'une fille. Alors face à ma pleutrerie Chantal a pu aller au bout de son propos « voilà, si tu le veux bien, je t'emmène dans mon lit. Là où tous ces boucs qui me sautent disent me faire l'amour. Allons y faire l'amour... » Elle s'est tu, m’as regardé droit dans les yeux, « tu veux ? ». Lâchement j'ai répondu oui. Son marché je l'avais accepté sans protester. Chantal partait le lendemain travailler à Paris. Nous nous ne sommes plus jamais revu. Bien des années plus tard, dans la salle d'attente d'une gare, je ne me souviens plus où, ce devait être au fin fond de la Manche, à Valognes, sur une banquette de skaï craquelé, j'ai ramassé un bouquin de poche défraîchi. Comme j'ai horreur de voir les livres abandonnés, ça me fâche, je l'ai fourré dans mon sac à dos sans même regarder le titre et puis je me suis avachi sur la banquette. J'étais en avance. Je n'avais aucune raison d'être en avance mais j'avais décrété que je ne voulais pas rater le train. Tout le monde s'était marré vu ma situation de glandeur professionnel. Une bonne demi-heure à tirer. Attendre ! Dans ce bout de ma vie je passais mon temps à attendre. Je n'attendais rien mais j'attendais. Complaisant je passais mes jours à m'apitoyer sur moi-même en grillant des clopes roulées et en éclusant des bières.


-         Je suis comme Chantal.

-         Comprends pas…

-         Tu es trop bien pour moi...

-         Allons bon, tu racontes vraiment n’importe quoi. Je suis en bout de course, revenu de tout, vieux quoi, sans avenir, d’ailleurs j’ai tout fait pour ne pas en avoir d’avenir, alors que toi tu as tout pour toi…

-         Mais je ne t’ai pas, toi…

-         C’est une chance je suis un boulet…

-         Je te veux tout à moi…

-         Oui mais je suis trop bien pour toi…

-         Ne me charrie pas je ne sais plus très bien où j’en suis. J’ai peur de te perdre.

-         Tu es une petite fille et moi un vieux barbon.

-         M’en fout !

-         J’ai envie d’un chocolat viennois plein de Chantilly.

-         Moi  c’est de toi dont j’ai envie. Fais-moi l’amour…

-         C’est contraire à nos conventions.

-         M’en fout de nos conventions !

-         Moi pas, va me faire de suite mon chocolat. Compris ! 

 

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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 07:00

Les filles sont extraordinaires, au seul énoncé dans mon récit de l’existence de Pervenche, la fille de la maison, Adeline me balança « c’était qui cette grue ? »


-         C'était une grande bringue, plate comme une limande, avec de grands yeux de cocker et un casque de cheveux coupés courts.


-         Une petite bourge…


-         Oui mais Anne-Françoise, sa mère, était délicieuse…


-         Tu as couché avec elle ?


-         Mais non, Pervenche était fille unique, ce soir-là elle fit front avec panache. Elle se leva, souriante, « et si nous laissions ces messieurs à leurs cigares et à leur envie de parler politique entre eux, sans que nos babillages féminins ne les importunent.. »


-         Je suis sûr que t’aurais bien aimé te la faire !


-         Sans doute, elle avait de beaux yeux verts et une allure folle, mais j’étais encore un grand niais…


-         Et l’autre chaudasse tu enfilais des perles avec elle ?


-         Non mais avec les nuits étaient ardentes et studieuses. Pervenche m’avait fait découvrir les condoms. Elle était dans ton genre, insatiable…


-         N’importe quoi !


-         Que tu dis, mais toi qui me bassine avec l’initiation, pendant que je reprenais des forces, calée dans les oreillers, elle me parlait de Dany le rouge, le révolutionnaire joyeux qui se méfiait des Bolchëvo-staliniens, des marxistes à la triste figure, des prophètes sentencieux portant sur leurs chétives épaules tous les malheurs de l'humanité. C'est donc dans un lit douillet d'un hôtel particulier de la place Mellinet que je fis mes premiers pas de révolutionnaire dans les bras d'une adepte du mouvement du 22 mars.


-         Tu retournes toujours tout à ton avantage et c’est pour cela que je suis raide dingue de toi.


-         Ne t’enflamme pas !


-         Je suis de marbre Casanova. Continue !


-         Oui ma grande mais il faut que tu comprennes, puisque tu m’as dit vouloir comprendre, ce qui m’a amené à la maison poulaga. D’abord, il faut que je te parle de Chantal.


-         Encore une !


-         Oui la première…


Chantal c'était un corps de reine, harmonieux, un grain de peau fin et soyeux, une poitrine haute et ferme qui tendait ses pulls angora, des jambes au galbe parfait, une taille de guêpe et un cul à damner l'enfant de chœur que j'avais été. Tout, elle possédait tout, pure perfection, la quintessence de la beauté plastique. Mais Chantal c'était aussi un visage laid, d’une laideur minérale, glacée, osseuse, rien que de la disgrâce à peine atténuée par un regard ardent et un sourire moqueur. Chantal c'était une femme déjà, elle me fascinait. Je la voulais. Elle me fuyait. Je lui parlais. Elle se taisait. Je la bombardais de lettres enflammées. Les lisait-elle ? Je devenais fou, fou d'elle, et ma tête incandescente échafaudait mille stratégies pour forcer la porte de l'emmurée. Un soir, du fond de mon lit, alors que les rats carapataient sur le tillage en une infernale sarabande, en désespoir de cause, pour me rassurer, j'en vins à décliner un postulat, le postulat de la laideur.


Pour moi, j'en avais la certitude, « le capital d'amour d'une femme laide était proportionnel à l'intensité de sa laideur » Avec Chantal j'allais découvrir le grand amour, l'amour pur, celui que l'on porte, tel un diamant fiché au cœur, pour l'éternité, jusqu'à son dernier souffle. Je carburais à l'exaltation. J'allais forcer ma nature. Ouvrir les vannes de mon ébullition intérieure. La prendre d'assaut sans sommation. Dès le dimanche soir, dans la pénombre de la salle du patronage, au premier acte d'un drame familial, je lui pris la main et la tirai sans ménagement vers le dehors. Elle me suivit ne m'opposant aucune résistance. Sous les tilleuls de la place de l'église je la déshabillai, pièce par pièce. Nu, son corps, sous la pâle lumière de la pleine lune, loin de me précipiter dans le désordre des sens, me plongeait dans un recueillement profond. Ce fut une forme étrange d'adoration, un plaisir esthétique intense. Je pris un léger recul pour la contempler. L'admirer. Mes mains, telles celles d'un ébloui, se tendaient, l'effleuraient à tâtons. Je l'explorais avec lenteur. Chaque parcelle d'elle m'infusait un puissant flux d'ondes qui me jetait, par secousses violentes, dans état proche de l'apnée. J'étais au bord de la rupture mais, en dépit d'un sexe de silex, je me vivais si minable que je n'osais l'investir. Bandant mes dernières forces j'allais au- devant de son désir. Elle acceptait mes mains avec volupté. Ouverte, elle m'offrit une jouissance d'apocalypse qui me propulsa vers des sommets inviolés. Chantal m'engloutit et je crus mourir. 

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 07:00

Adeline s’initiait à l’art de la confection de la sauce tomate et des raviolis à la vénitienne avec le chef Daniele qui en profitait pour lui faire une cour assidue, théâtrale, avec force de gestes et de compliments appuyés. Le pauvre, beau gosse, cheveux de jais, un peu empâté, se laissait prendre au jeu du chat et de la souris, que pratiquait avec gourmandise, ma nouvelle compagne. Elle ne faisait rien pour décourager ses assiduités mais dès qu’il la serrait de trop près, un petit coup de patte, griffes rentrées, lui signifiait que la limite était atteinte. Et l’autre, sans jamais se décourager, reprenait de plus belle. Adeline, même concentrée sur son apprentissage, lorsqu’elle le regardait faire, lui parlait de moi, en un italien, de plus en plus compréhensible, truffé de mots crus bien français. Tout simplement, elle lui décrivait nos ébats amoureux, avec force détails, et Daniele, qui certes ne comprenait pas tout, marquait l’étendue de sa souffrance par des mimiques de supplicié. Bien évidemment, je n’assistais pas aux séances c’est Adeline qui me le racontait lorsqu’elle revenait avec le fruit de son travail. Je soupirais tout en me délectant. Elle riait. « Je suis une femme fidèle…

-         Et moi un infidèle congénital…

-         N’exagère pas mon grand, avec moi tu ne trompes pas ton épouse légitime…

-         Je fais quoi alors ?

-         Tu inities une fille qui aime les filles à la dure vie que l’on vit…

-         Tu plaisantes j’espère !

-         Non je suis des plus sérieuses. Tu transmets…

-         Vu comme ça tu soulages ma conscience.

-         Arrête ton char et reprend ton récit car, maintenant que je te nourris, tout travail mérite salaire…

-         Puisque c’était mangeable je m’exécute !

-         Espèce de grand salaud, dis-moi que c’était délicieux !

-         Plus que cela ma belle un enchantement…


Avant de rencontrer Marie, je vivais de peu, arrondissant mon petit pécule comme pion à mi-temps dans une boîte de curés. Mon menu-type : pâtes, œufs au plat et riz au lait me comblait comme tes excellents raviolis. Sapé comme un prince par ma très chère maman j'étais un privilégié car je logeais en ville. Un rez-de-jardin, rue Noire, dans le pavillon d'une vieille baveuse pour qui j'assurais l'approvisionnement et la maintenance de sa chaudière à charbon. Certains soirs, lorsqu'elle s'ennuyait, je devais me taper un petit sherry avec des gâteaux secs en sa compagnie. C'est dans sa salle à manger Henri III, sur la chaîne unique, que j'ai vu Marcel Barbu, candidat à la première présidentielle au suffrage direct, en 1965, pleurer. Beaucoup de mes copains ou copines, fauchés, vivaient à la Cité U de la Jonelière, loin du centre, dans des piaules de neuf mètres carrés, meublées dans le style fonctionnel des prisons. Passé vingt-deux heures ils étaient coupés de tout, crevaient d'ennui et, pour couronner leur solitude, ils subissaient un règlement intérieur digne d'un internat de jésuites : interdiction de bouger les meubles, d'accrocher des photos aux murs, de manger dans sa piaule. La cerise sur ce gâteau déjà lourd était, bien sûr, l'interdiction faite aux jeunes mâles d'accéder au pavillon des filles.


La revendication de la mixité horrifiait beaucoup des mères dans les salons où je traînais encore mes guêtres. En les écoutant décrire l'effondrement des valeurs morales qui s'ensuivraient, je balançais de leur rétorquer que leurs filles n'avaient de cesse de m'offrir, sous leurs jupes plissées, les mêmes avantages à domicile. Mais, à quoi bon m'offrir ce plaisir, j'étais déjà ailleurs, loin des appâts vénéneux de ces oies blanches des beaux quartiers. Lors d'un dîner, le recteur d'Académie, un gros au teint apoplectique, enserré dans un costume trois pièces à rayures tennis, qui le faisait ressembler à un parrain de la Cosa-Nostra, en tirant sur son havane, et en sirotant son Armagnac hors d'âge, devant la basse-cour décatie, avait conclu sa brillante analyse de la situation, d'une remarque de haute portée morale « Hier, ils réclamaient des maîtres ; maintenant, ils leurs faut des maîtresses... » Tout le monde s'était esclaffé, sauf Pervenche, la fille de la maison, et moi. Elle m'avait chuchoté dans l'oreille « on monte dans ma chambre sinon je dis à ce vieux satyre qu'il parle en expert puisqu'il se fait maman... »

 

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 07:00

« Et pourquoi tu t’es fait flic ? Je ne comprends pas » Adeline se tenait à genoux sur le pied du lit emmaillotée dans l’un de mes gros pulls de laine des Pyrénées. Adossé aux oreillers, perdu dans la contemplation de son corps dont j’aimais tant le grain de peau si lisse et si souple je m’attendais à tout sauf à cette question et je fis celui qui n’avait pas entendu. Ma stratégie de l’évitement tenait  de la digue de sable sec face à la vague, elle se faisait reptile sous la couette, me retournait comme une crêpe, relevait mon tee-shirt jusqu’aux épaules et me léchait le dos. Sous l’effet du plaisir intense, qu’elle interrompait à bon escient, je la suppliais « encore » et de me répondre « c’est donnant-donnant mon grand… »Mon abdication fut précédé d’un corps à corps furieux puis tendre mais la diablesse assouvie de mes caresses me désarmait pas. « Tu n’as rien d’un flic ! Dis-moi tout… » Je fermais les yeux, prenais une large inspiration, me calais dans la masse des oreillers en nichant Adeline dans le creux de mon épaule.


« Marie, ici, dans ce récit, restera Marie tout court. Sache qu’il ne s'agit pas de ma part d'un choix mais d'une nécessité. Ainsi, je la garde et la préserve elle qui, tout au long de notre premier jour, ne fut que Marie. La révélation de son nom attendit le lendemain. Marie était ainsi, insoucieuse d'elle. Pour autant jamais elle ne m'a envahi. Nous nous découvrions sans nous embarrasser du fatras des apparences, par petites touches. Pour la première fois de ma vie j'agissais sans calcul. Imprégné de sa spontanéité je ne connaissais plus la peur de ne pas être à la hauteur. Il n'y avait ni barre, ni compétition, nul besoin de jouer, d'endosser mon rôle. Tout me semblait simple avec elle, et ça l'était. Alors ce fut Marie jusqu'au lendemain. La révélation de son nom, ce fut au sens propre une révélation, vaut la peine d'être contée car c'est la quintessence de ma Marie qui ne semait ni ne moissonnait, elle vivait sans détour. Donc, le lendemain de notre premier jour, sous la douche, Marie me savonnait le dos. Je fermais les yeux sous le jet dru et je l'entendais me dire « dimanche nous irons voir mon père... » J'ouvrais les yeux avant de lui répondre un « oui bien sûr » comme si ça allait de soi. J'ajoutais d'ailleurs « ça va de soi » qui la fit rire de son rire limpide. D'ordinaire, avec une autre, comme je suis un monsieur qui a toujours le dernier mot, je me serais lancé dans une explication oiseuse. Là, sans réfléchir, je lui balançai très pince sans rire, dégoulinant, « et ta mère dans tout ça, elle compte pour du beurre... » en pensant sitôt que c'était peut-être une bourde, la gaffe qui tue  « et si sa mère était... » Mais non « elle n'était pas… » car ma Marie m'aspergeait en se moquant de moi « ne t'inquiète pas de maman mon canard. Elle, tu vas la voir dans une petite heure. C'est pour ça que je te récure. Maman est une obsédée de la propreté... »


 La situation matrimoniale des parents de Marie était simple et très originale pour cette époque. Toujours mari et femme, ils vivaient séparés : elle à Nantes, officiellement seule, en fait occupant la position de maîtresse du plus riche notaire de la ville : Me Chaigneau ; lui à Paris, seul avec quelques éphèbes par ci par là. Entre Nantes et Paris leurs cinq enfants allaient et venaient. Marie m'exposa tout ça, au bas de l'immeuble de sa mère, en attachant l'antivol de son scooter. D'un air entendu, tout en lui caressant les cheveux, je ponctuais chacune de ses phrases par de légers " « hun-hun… » qui traduisaient bien mon état d'absolue lévitation ce qui, en traduction libre signifiait « cause toujours ma belle. Tu pourrais m'annoncer que tu es la fille adultérine de Pompidou ou la bâtarde de Couve de Murville que ça ne me ferait ni chaud ni froid. Sur mon petit nuage je m'en tamponnerais la coquillette... » Nous prîmes l'ascenseur. Marie était resplendissante. Je le lui dis. Elle tira l’oreille en faisant le groom. M'ouvrait la porte grillagée et d'un geste ample m'indiquait la porte sur le palier. La plaque de cuivre, au-dessus de la sonnette, me sauta aux yeux. Je découvris le patronyme familial. Le choc fut rude. De fringant jeune mâle énamouré je passai à la chiffe molle éberluée pointant grossièrement du doigt ce nom célèbre - en ce temps reculé on n'utilisait pas le qualificatif people - en balbutiant « c'est lui... » Ma Marie acidulée se gondolait gentiment « mais oui, mon Benoît, c'est lui... C'est un monument qu'il te faudra affronter par la face nord dimanche. Pour la minute contente-toi de maman. Elle c'est tout simple. Tu l'écoutes, elle adore ça... » Je bardais ce qui me restait d'énergie pour carillonner. Madame mère nous ouvrit dans un froufroutement vaporeux. Elle tenait du cygne et de l'échassier. Marie lui claquait une bise sur le front avant de me présenter d'un « c'est Benoît » si familier que j'eus du mal à me saisir de la main fine et blanche qu'on me tendait. Gauchement je l'agitais. On m'invitait, sourire narquois accroché à des lèvres discrètement peintes, regard mi- ironique, mi- étonné sous de longs cils, à m'asseoir sur un canapé blanc et long comme un chemin de halage. Je m'y sentais perdu. Marie s'était éclipsée. « Vous n'avez pas les cheveux longs... » me disait le flamand rose en se posant sur l'accoudoir d'un fauteuil en vis à vis. En un ultime effort je me tins droit et plantai mon regard dans ses yeux tilleul afin de ne pas m'attarder sur ses jambes croisées qui saillaient entre les pans du déshabillé.

 

 

 

 

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 07:00

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Je ne sais pourquoi, sans doute un peu las de me raconter, je dis à Adeline que j’aurais aimé que nous passions une nuit au Grand Hôtel des Bains du Lido mais que c’était impossible car celui-ci n’était plus. Ni réduit en cendres, ni enseveli dans les sables de la lagune, tout bêtement vendu à un promoteur de Padoue, EstCapital pour être découpé en appartements de luxe. C’est pire que tout que ce joyau Art nouveau où j’avais séjourné, comme Dick Bogarde dans Mort à Venise, en soit réduit à cette dégradation ignominieuse. Adeline exigea que nous trouvions le DVD. Notre pilote nous mena là où il fallait. Nous rentrâmes et, blottis dans notre lit, face à l’immense écran plat nous le visionnâmes. Ensuite, le majordome nous servit un plat de pâtes. Adeline, me soumit en mangeant à la question. Alors je lui parlai de Thomas Mann qui, en 1951 expliqua à Visconti qui préparait son film que « La Mort à Venise » était la fidèle transcription de souvenirs personnels : « Rien n’est inventé, lui dit-il, le voyageur dans le cimetière de Munich, le sombre bateau pour venir de l’Ile de Pola, le vieux dandy, le gondolier suspect, Tadzio et sa famille, le départ manqué à cause des bagages égarés, le choléra, l’employé du bureau de voyages qui avoua la vérité, le saltimbanque, méchant, que sais-je… Tout était vrai... L’histoire est essentiellement une histoire de mort, mort considérée comme une force de séduction et d’immortalité, une histoire sur le désir de la mort. Cependant le problème qui m’intéressait surtout était celui de l’ambiguïté de l’artiste, la tragédie de la maîtrise de son Art. La passion comme désordre et dégradation était le vrai sujet de ma fiction. Ce que je voulais raconter à l’origine n’avait rien d’homosexuel ; c’était l’histoire du dernier amour de Goethe à soixante-dix ans, pour une jeune fille de Marienbad : Une histoire méchante, belle, grotesque, dérangeante qui est devenue « La Mort à Venise ». A cela s’est ajoutée l’expérience de ce voyage lyrique et personnel qui m’a décidé à pousser les. Choses à l’extrême en introduisant le thème de l’amour interdit. Le fait érotique est ici une aventure anti-bourgeoise, à la fois sensuelle et spirituelle. Stefan George a dit que dans « La Mort à Venise » tout ce qu’il y de plus haut est abaissé à devenir décadent et il a raison ».


Nuit blanche, nous bûmes en explorant pour la énième fois le territoire de nos corps. Au petit matin, même si mes yeux ne supportaient pas la lumière naissante, j’achevais mon récit sur Robert. Adeline tira les persiennes et c’est dans une obscurité d’encre que je triturai ma mémoire « C’était infantile. Robert enrageait. Voir des non-organisés confisquer le grand élan de la révolution populaire, le transformer en un happening violent, à coups de pavés, de manches de pioches, dans les quartiers bourgeois, le plongeait dans un abime d’incompréhension. Lui et ses amis prochinois avaient beau distribuer un tract « Et maintenant aux usines ! » pour exhorter les étudiants à migrer vers la banlieue, là où vivent et travaillent les larges masses, ils étaient totalement à côté de la plaque. Hors la vie, comme toujours. La garde rapprochée de Robert, même si certains étaient ébranlés, comme Roland et Tiennot, par la spontanéité et la force de la rue, ne réfutait en rien sa dialectique impeccable. La force des avant-gardes, ce noyau dur, d’acier trempé, est d’avoir raison contre tous. Personne n’osait l’interrompre, il  était sur l’Olympe, sourd dans sa bulle d’exaltation. Sauf, et c’est le genre de détail qui faisait bander le RG de base, qu'une voix discordante s’était élevée pour contester le n°1, l’interrompre, c’était celle de Nicole, sa femme. Crime de lèse-majesté, cette femelle osait lui balancer que les choses ne se passaient plus ici, dans ce huis-clos surréaliste, mais dans la rue. Le maître l’avait viré sans ménagement, avec un argument d’autorité : « elle n’avait pas le droit de parler dans ce Saint des saints des détenteurs de la vérité révolutionnaire. » Le reste, insinuations sur qui couche avec qui, ne présentait aucun intérêt, sauf bien sûr pour les gros cons de la Grande Maison que ça excitaient.

 

Pour Robert ce fut le début de la chute aux enfers. Il souffrait. Ne mangeait plus. Divaguait. Il déraillait. Il décollait. Il fuyait le réel dans un discours de fou. Ses lâches compagnons de route, même s’ils s’inquiétaient de son état, soit se planquaient, soient le laissaient délirer au nom de je ne sais qu’elle soumission à la toute-puissance du guide. La dernière clé d’explication d’une situation qui lui échappait c’était bien sûr la théorie de la machination, d’un complot ourdi par une improbable alliance entre le pouvoir et les social-traîtres. Bouclé à double tour dans son hermétisme, il savait. Jamais il n’en démordrait. Mes petits camarades listaient alors un incroyable enchaînement de faits qui montraient que le brillant intellectuel passait la frontière de la raison. Ses actes étaient autant de degrés dévalés qui précédaient l’effondrement. Robert sortait de sa tour d'ivoire, de son réduit, pour se rendre rue le Pelletier, au siège du PC, pour offrir son soutien à Waldeck Rochet, sauver la classe ouvrière contre elle-même. Refoulé par les sbires des moscoutaires il rédigeait alors une lettre d’insulte à Mao qui s’était déclaré en faveur des barricades et accompagné d’un ami, il prenait un train, mais se sentant traqué il sautait en marche. Tout cela me paraissait totalement fou, je doutais. En définitive Robert était hospitalisé et se retrouvait en cure de sommeil. 

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