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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 00:03

Mon titre, volontairement provocateur, mais qui inclut tout de même le doute en plaçant calamités entre guillemets – en effet s’il en est de bien réelles d’autres s’apparentent aux épouvantails à moineaux ou à des appeaux destinés à détourner l’attention – est destiné simplement à mettre en exergue la difficulté que nous éprouvons face à, pour faire court, à des éléments contraires qui entravent notre activité. Bien évidemment j’exclus du champ de mon propos les calamités naturelles, contre lesquelles il est souvent difficile de se prémunir mais qui sont en général assurables, pour me concentrer sur les cas, de très beaux cas d’ailleurs, de deux têtes de turc qui concentrent sur elles de fortes et tenaces inimitiés dans le monde du vin : Robert Parker et Claude Evin.

 

Avant de vous récrier, de me traiter d’imposteur parce que j’ose mettre en vis-à-vis, sur un quasi pied d’égalité deux personnalités aussi différentes et surtout dont l’action se situe aux antipodes l’une de l’autre, laissez-moi le temps de m’expliquer. Tout d’abord, puisque mon propos ne consiste pas ici à mesurer ou à quantifier le degré de « nuisibilité » de l’un ou de l’autre, mais de mettre en lumière ce que l’un et l’autre – je n’écris pas l’un ou l’autre – représentent dans le jeu économique et social, mon choix n’est en rien provocant. En effet, je suis tout à fait conscient que, même ceux qui honnissent Robert Parker, tel notre tonitruant Perico Légasse, lui reconnaîtraient des qualités alors qu’ils auraient bien du mal à en attribuer à Claude Evin. Cependant, s’il vous est possible, le temps d’une lecture, de laisser de côté vos affects, vous pourrez peut-être me donner acte d’une certaine pertinence dans mon analyse.

 

Prenons le cas le plus facile celui de Robert Parker. Qu’a-t-il fait ? Goûter des vins, les noter, puis compiler ses notes pour composer un Guide plutôt bien fait qui a trouvé  son public. Que Robert Parker, comme tous ses confrères, goûtât beaucoup de vins et qu’il les notât selon son goût, ne le disqualifie en rien. Qu’il revendiquât un goût particulier qui lui fasse préférer les vins puissants et fruités et qui l'enclin à attribuer des notes très, très élevées à ces vins n’est pas non plus une « faute professionnelle ». Le succès aidant, qu’il soit devenu de plus en plus influent, qu’il ait scénarisé sa méthode, que ses notes pesassent lourds sur les prix, que son goût ait « Parkérisé » les vins de Bordeaux, ne font pas pour autant de Robert Parker un « homme à abattre ». La position qu’il a prise sur la Place de Bordeaux il la doit à lui-même, à ses qualités de dégustateur, à son sens des affaires, mais il la doit aussi aux acteurs : propriétaires et négociants et, j’ose l’écrire, à la relative faiblesse de ses concurrents sur le marché de la critique. Sur ce dernier point certains pourront me rétorquer que sa nationalité lui a permis de s’imposer car le marché américain pesait très lourd pour le petit monde des Grands Crus Bordelais. Certes mais, peu importe, il faut prendre Robert Parker pour ce qu’il est, et rien de plus, comme un acteur du marché.


En écrivant cela j’ai bien conscience de m’exposer à la critique virulente de ceux qui professent qu’il ne faut pas vendre son âme au marché, qu’il faut résister, s’opposer aux dérives, freiner la spéculation, revenir à des pratiques plus proches de la réalité du produit. Que ça plaise ou non, la notoriété de nos vins s’est bâtie autour des marchands et ce sont eux qui traduisent le mieux les tendances. Que celles-ci ne soient pas celles que nous souhaitons ou défendons relève de l’éternel débat entre la tradition et une modernité mercantile. Pour autant, Robert Parker doit-il être chargé de tous les péchés du monde, en quoi serait-il responsable de certaines dérives du produit ou de la bulle spéculative ? D’ailleurs, avec juste raison, il s’en défend quand il ironise sur les 3 millésimes du siècle en une décennie et qu’il fait remarquer que son travail est à destination de ceux qui boivent du vin et non des spéculateurs. Son parallèle entre les premiers crus et l’industrie du luxe est pertinente et, dans ce domaine, la balle est plus dans le camp de la Place de Bordeaux que dans le sien. J’entends par là que, comme le note Robert Parker, « contrairement à ce qui se passait il y a 20 ou 30 ans, il y a aujourd’hui des centaines de vins bordelais de qualité, et l’amateur se tournera vers des châteaux moins connus ou des appellations moins prestigieuses pour trouver d’excellents rapports qualité/prix. » En clair, la déclinaison d’un modèle se rapprochant de celui de la couture est parfaitement applicable à Bordeaux et surtout souhaitable eut égard aux tendances de la consommation : féminisation, rajeunissement et extension des blocs géographiques de consommation.

Le cas de Claude Evin semble lui plus difficile à plaider. Mais, comme je l’ai fait pour Parker, il ne s’agit pas de le défendre ni même de le condamner, mais de comprendre ce qu’il représente pour bien situer sa fonction, ou celle de ses successeurs, dans l'univers du vin. Qu’entends-je par là ? Dans le cas de Parker il a représenté à l’origine, et même encore aujourd’hui, une forme de consumérisme pragmatique qui a rencontré son public. Pour ce qui concerne Evin, et même si ça fâche certains d’entre vous, il a représenté en son temps l’expression majoritaire de l’opinion publique. En effet, que vous le vouliez ou non, et le clivage n’est pas politique : l’interdiction de la publicité à la télévision est le fait de Michèle Barzach, et Simone Veil, Jacques Barrot, et tous les Ministres de la Santé se sont appuyés sur les grandes peurs de l’opinion publique alimentées par le lobby hygiéniste. En effet, c’est Claude Got qui, avec le Pr Tubiana et quelques autres, a élaboré une stratégie et l’a appliqué pour instrumentaliser les décideurs politiques en s’appuyant sur l’opinion publique (voir La stratégie du Go de Claude GOT http://www.berthomeau.com/article-18021256.html et 3 Questions à Claude Got http://www.berthomeau.com/article-21056879.html). L’existence et la persistance dans notre pays d’une législation aussi restrictive nous la devons à la fois à ce bloc dur que je viens d’évoquer et à l’incapacité du monde du vin à élaborer et à exprimer des réponses qui influencent une majorité de l’opinion publique.

Que la constitution d’un contre-pouvoir face au bloc hygiéniste  ne soit ni simple, ni facile, j’en conviens, mais pour autant ça ne nous exonère pas d’une part de responsabilités dans cette affaire. C’est en cela que j’ai affirmé que même les « calamités » font parties du marché et que, si les acteurs du vin veulent peser positivement sur l’évolution de celui-ci, au lieu de se plaindre, de se draper dans des postures d’outragés, ils se doivent d’en prendre les moyens. Pour l’heure, en dépit des réels progrès de Vin&Société, si j’évoque ce sujet c’est à la suite d’un billet de François le Débonnaire sur son blog à propos d’un débat sur LCI  à propos de l’autorisation d’une chaîne payante sur le vin. Il écrit : « Hallucinant moment d'ayatolisme à 14h30 sur la chaîne LCI où un sieur Gérard Dubois (Professeur ?) et une journaliste du CSA, Madame Laborde ont sans aucune vergogne coupé systématiquement la parole à Thierry Desseauve et Jean-Michel Peyronnet, promoteur de la future chaîne payante Edonys sur le vin. » Que Dubois tape sur nous il est dans son rôle mais que Françoise Laborde, Gersoise dont le goût prononcé pour le vin est connu – je l’ai souvent croisé dans les pinces-fesses du type Fête de la Fleur ou raouts pour pique-assiettes people chers à Jean-Pierre Tuill – voir chronique 3 Questions à Françoise Laborde http://www.berthomeau.com/article-15268102.html , en fasse des tonnes parce que sa nouvelle fonction au CSA lui est montée à la tête, est symptomatique du chemin qu’il nous reste à parcourir.

Pour être encore plus direct : « pour influer, peser aussi bien sur les tendances que sur l’opinion publique, il faut acquérir un certain poids spécifique, de la crédibilité, s’inscrire dans la durée. Robert Parker a su s’imposer, Claude Got a su mettre la pression sur les décideurs politiques pour les instrumentaliser : Claude Evin et son conseiller de l’époque le Dr Jérôme Cahuzac, l’actuel Rapporteur Général de la Commission des Finances, n’étant que la face émergée de l’iceberg hygiéno-prohibitionniste. Et nous pendant ce temps-là qu’avons-nous fait ? » Moi ça fait plus de 10 ans que je plaide ce dossier mais comme sœur Anne, je ne vois rien venir ou presque...

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

Arnaud 10/05/2010 11:27



Tout à fait, la loi Evin fait parti du marché, c'est une contrainte, certe, mais une contrainte structurante, qui a contribué a éloigner des menaces, plutôt que d'en constituer une elle même.


Je vous rejoint donc entièrmement quand vous parlez "d'appeaux destinés à détourner l’attention"



Arnaud 10/05/2010 00:00



J'ai tout de même un doute en ce qui concerne la loi Evin.

On lit beaucoup, et encore ici dans les commentaires, qu'elle a contribué à l'affaiblissement de la viticulture française.
En est-on si sûr ??


Je défend pour ma part une théorie inverse : la loi Evin a protégé la viticulture française des deux principales menaces qui pesaient sur elle :

1) première menace : une accélération de la migration de la consommation en faveur des autres alcools (bière, anisés, autres spiritueux, pré-mix, etc...) : Les opérateurs des filières
spiritueuses disposent de budgets publicitaires (en valeur absolue comme en valeur relative) très largement supérieurs aux opérateurs de la filière vin. Il me semble évident que sans la loi Evin,
le combat était gagné d'avance.

2) Deuxième menace : Une pénétration massive des vins étrangers en France : Les stratégies mise en œuvre par les opérateurs du nouveau monde (pensons à l'Australie, à l'Argentine, au Chili et à
l'Afrique du Sud, pour faire court) ont très largement entamé les parts de marché des vins français sur l'ensemble de ses marchés exports. La raison : une politique marketing puissante et
efficace, reposant sur la marque et la publicité.


Rapellons que la publicité pour le vin ou tout autre alcool n'est en aucun cas interdit, mais réglementé. Il suffit pour s'en convaincre de recenser l'incroyable volume de publicité pour
Heinekein, 1664 et autres Clan Cambell...

On peut donc penser qu'un accès à la publicité en France pour les vins du Nouveau Monde (dont un des leaders mondiaux, rappelons-le, est Français en la personne de Pernod-Ricard) leur auraient
sans aucun doute permis une pénétration rapide (j'attire d'ailleurs votre attention sur les récents résultat de la marque Freixenet en France, qui avait mené en 2009 une importante campagne de
communication par affichage et publicité dans les magazine... artice à lire)


En conclusion, je penses donc que la filière doit faire preuve de lucidité, et arrêter de s'inventer des ennemis de baudruche : le déclin de la viticulture française, ce n'est peut-être pas de la
faute à Evin, ni la faute aux "Hygiénistes" (dont, soit dit au passage, je n'entend jamais parler en dehors des éditos de la presses spécialisé qui leur confère une place bien supérieur à ce
qu'elle n'est réellement), ni la faute à l'Euro (lire article), ni de la faute à la répression routière, ni de la faute au volcan Eyjafjöll...


Mais peut-être tout simplement aux difficultés que la filière rencontre quand il faut savoir évoluer... 



JACQUES BERTHOMEAU 10/05/2010 09:13



Donc la loi Evin fait parti du marché


Vous ne sortez pas beaucoup je suppose



tchoo 02/05/2010 18:25



Pour Parker, e,tièrement d'accord avec Jacques.


Et le conseiller d'Evin, J Cahuzac est né à Talence et est  élu du Lot & Garonne



mauss 02/05/2010 12:40



A encadrer : merci Candide.



Candide 02/05/2010 11:25



Je ne suis pas toujours d'accord avec toi, mon cher Jacques, parfois même pas du tout, tu le sais. Mais là, c'est du 100 % d'accord ! 


Parker : il agace surtout ceux qui ne lui arrivent pas à la cheville et qui le critiquent d'autant plus plus qu'ils voudraient bien, pourtant, jouir de son succès (dans la compréhension la plus
large du mot "jouir"). Parker a du talent et travaille avec une remarquable application et avec méthode : il sait gérer son talent de dégustateur , et il a raison. Comme chacun sait, son
influence n'engage que ceux qui veulent la subir. Cependant, il n'est qu'un homme, influençable, avec ses propres faiblesses et ses erreurs. Il suffit de le savoir. 


Quant au prétendu risque de "parkérisation" des vins, notamment de Bordeaux, c'est encore un fois l'argument que ceux, évoqués plus haut, croient définitif pour disqualifier Parker et certains
producteurs. 1°) : il suffit pourtant de passer en revue les vins "préférés" par Parker pour constater à quel point ils peuvent être différents. 2°) il suffit aussi de lister tous ceux qui , en
Bordeaux 2009, reçoivent la note potentielle de 100 pour faire le même constat. A moins que les "ceux" considèrent que Lafite, Margaux, Pétrus, et tant d'autres... sont, comme Pavie ou Cos, des
vins prétendument "fabriqués" pour plaire à Bob et obtenir la note suprême ! 3°) Il est cependant vrai, que certains, naïvement ou malicieusement ou bêtement, ont pu croire qu'il suffisait de
faire du vin-sirop-boisé pour que ça marche, et, parfois, ça a marché. Rarement duré. Tout le monde peut se tromper. 4°) Enfin, et surtout, beaucoup de viticulteurs ont compris, depuis 1982, que
l'on faisait du meilleur vin avec des raisins sains et murs, dans des chais propres et des barriques fraiches ! Alors, le plus souvent, les tanins raides, les acidités décapantes, les goûts
herbacés, les saveurs de "barricaille" ou de "gueille de bonde" ont pratiquement disparu, participant ainsi au nivellement par le haut qui devrait nous combler de bonheur mais que certains
appellent "uniformisation" ! Quant aux inévitables extrémistes, qui existent, ils ne sont que l'exception qui confirme la règle et l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire.


 


Evin : là encore, je suis d'accord avec ton analyse. Evin est l'illustration de cette attitude bien française qui consiste, publiquement, à se flageller, à laver plus blanc que blanc. Tant pis si
c'est inefficace dans le but initialement recherché. Tant pis si on participe à la destruction sournoise d'un pan majeur de la société, de l'économie et de la culture du pays.


Evin, comme d'autres, avant et après lui, sont les fossoyeurs d'une viticulture par trop passive, endormie qu'elle a toujours été par un encadrement politique qui lui a promis, et parfois donné,
une "assistance" coupable de lui avoir fermé les yeux sur ceux qui se passait dans son environnement concurrentiel. Evin a bâillonné la filière vin française au moment ou  les filières vins
étrangères envahissaient les marchés... Résultat...


Mais, qu'a fait la viticulture française pour résister ? Qu'on fait ses représentants syndicaux et politiques ? Rien ou quasiment rien ! Alors que son pouvoir était immense. Au cours des 2
dernières décennies, combien de projets de loi ont-ils été abandonnés devant la résistance de ceux qui étaient les plus concernés, dans des secteurs pourtant beaucoup moins forts que celui de la
viticulture ? Combien de secteurs d'activités sont-ils aussi importants, en nombre et économiquement que la filière viti-vinicole française ? Alors, il aurait suffi de le faire savoir, comme il
convient, et on n'en serait pas là.


Mais il aurait aussi fallu écouter ceux, pas nécessairement les plus nombreux (!), qui disaient la nécessité de réformer la viticulture française en profondeur au lieu de l'assister... Mais ça,
c'est un autre -triste- débat.


Enfin, Madame Françoise Laborde ? De minimis, non curat pretor.


Candide



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