Incroyable : la nouvelle est tombée sur mes télescripteurs qui, face à l’énormité de celle-ci, d’abord en sont restés cois, abasourdis, et puis, comme pris
par le tournis, ils se sont lancés dans une gigue de cliquetis. Chaude comme la braise la new, à prendre avec des pincettes, renversante, une forme à l’état pur du génie du Mammouth de la GD, un
beau cas d’école de la réactivité : le fameux quart d’heure d’avance cher aux « Carrefouriens » des origines, une pépite quoi !
Je prends mon élan : comme chacun sait Carrefour est en perte de vitesse, il patine, il régresse donc.
Alors, afin de combler son retard Carrefour va adapter ses hypermarchés au niveau de vie de la clientèle locale. Fort bien : c’est le B.A.-BA du métier d’épicier. Mais comme nous sommes,
nous les gens d’en bas, un peu lourds d’esprit, les beaux esprits de Levallois-Perret, tapent sur notre petit clou, pour nous le river bien sûr, avec leur gros marteau. En effet, la reconquête va
prendre son point d’appui sur l'hypermarché de la porte d'Auteuil, dans le XVIe arrondissement de Paris. Après quatre mois de travaux, ce magasin doit faire office de
« laboratoire » pour le groupe. . Objectif : regagner les clients perdus en proposant une offre "sur-mesure", dixit Alain Souillard, directeur exécutif des hypermarchés Carrefour France (j’adore l’empilement des grandes volières : un directeur exécutif comme son nom l’indique c’est
quelqu’un qui exécute les directives d’en haut, d’où l’extrême réactivité de ce type d’organisation).
Là, comme j’ai mauvais esprit, je me suis dit : s’ils ont choisi l’hyper du XVIe c’est qu’il leur suffira d’enjamber le périf pour aller au
« laboratoire ». Que nenni, nos Bac+beaucoup ce sont des gars qui réfléchissent, y prennent leur temps bien sûr mais y z’en ont tant
dans le citron, y z’ont tout compris. Constatez par vous-mêmes, je cite le Monde – journal de référence – « les consommateurs de la porte
d'Auteuil ont un pouvoir d'achat plus élevé que la moyenne des Français. Carrefour leur répond en proposant une offre adaptée à leur porte-monnaie avec une gamme de produits classiques mais
aussi, et surtout, haut de gamme : on y trouve ainsi de l'épicerie fine, un rayon de produits de la marque Fauchon, une cave à vin raffinée avec des bouteilles de 2 à 1 200 euros, un large
assortiment de produits bio et un rayon de fruits et légumes que le client peut faire évoluer d'une semaine à l'autre en passant commande auprès de vendeurs dédiés. »
C’est beau hein ! J’en reste baba. C’est quand même bien d’avoir fait des Grandes Écoles, ça permet de raisonner juste, d’aller, face à un big problème, droit sur la solution. Bon vous me
direz qu’il n’est jamais venu à l’esprit de Fauchon de faire du hard-discount Place de la Madeleine ou à la supérette de Montfermeil, qui a encore son enseigne Gévéor, d’ouvrir un rayon caviar
Pétrossian… encore que, y’a sans doute de la chalandise parmi les gars qui s’baladent dans les grosses BM noires… mais je suis qu’y préfèrent emmener leurs meufs faire leurs courses chez Hédiard
ou chez Fauchon place de la Madeleine. Je sais, j’ironise facile alors que ce n’est pas facile d’être un « grand » épicier de détail et avoir le sens du détail. Centraliser,
rationnaliser, normaliser ne rime pas forcément avec adaptabilité à la clientèle locale. Bien évidemment, incompétent comme je suis, je ne vais pas donner de conseils aux grands esprits du
Mammouth endormi. Non, sitôt mon rendez-vous de 11 heures terminé je prends ma petite auto et Cap sur la Porte d’Auteuil pour humer l’atmosphère du « labo ».
Auteuil, pas le champ de courses, c’est tout en longueur et le vin c’est tout au bout. En m’y rendant,
l’air dégagé, sans caddie – suspect mais j’ai besoin de mes deux mains pour noter sur mon petit cahier – je jette mes yeux de droite à gauche : la signalétique est visible et claire.
J’aurais du emporter ma doudoune, on se les gèle grave. Bon ça ressemble toujours à un hyper mais l’aspect massif est atténué. J’arrive à la cave à vins :
1° bon point le mur de vins est cassé (voir plan)
2° la signalétique est claire, lisible, fait un peu toc et triste ;
3° la classification par couleurs / régions/ vin de pays / vin de table / mousseux / vins étrangers ne
brille pas par son originalité, mais tant que l’on maintiendra la césure entre catégories juridiques il est sans doute difficile de mieux faire ;
4° le corner Vins d’exception en cave fermée, grands crus de Bordeaux et de Bourgogne manque un peu de
classe, c’est fonctionnel et facile d’accès ;
5° les 6 têtes de gondoles petit format et surtout les 6 « grand format » donnant sur la
grande allée permettent de vraies mises en avant ;
6° une charmante jeune femme présente au niveau du corner grands vins fait office de
« conseil », je n’ai pas eu le temps de la « tester » trop occupé que j’étais à prendre mes notes pour vous informer ;
7° sur les rayonnages, surtout pour Bordeaux et Bourgogne des efforts de mises en avant sont faites
mais d’une manière générale c’est encore un peu fouillis plus particulièrement sur le « mur » par couleurs ;
8° le rayon mousseux est maigrichon ;
9° le rayon étranger est nul ;
10° le rayon vin de pays est minable ;
11° manque, dans l’optique produits ad hoc à la clientèle NAP, dans le même esprit que le corner
Grands Crus, un corner vins type Lavinia ou Lafayette Gourmet ou Grande Epicerie du Bon Marché ;
12° l’exil du rayon vin Bio – fort maigrichon par ailleurs – dans la zone produits bios, si elle peut
paraître logique, ne me semble pas une bonne accroche du consommateur vin bio ou « nature » ;
13° en première conclusion – j’y retournerai un de ces quatre – le « cluster » vins d’Auteuil
manque de vie, d’animation, de chaleur, il est rationo-rationnel, grisouillou sans grand génie. Pour faire le professeur : la moyenne mais peut mieux faire…
14 H 30, dans cette petite Sibérie – pas celle d’Hervé Bizeul – pour tout vous avouer j’avais la dalle et le manque de calories me poussait à abréger mon entreprise d’espionnage industriel.
Avec mes 4 bouteilles sous le bras, des rosés pour une dégustation le 20 avec ma jeune bande, je tentais de m’agréger aux chenilles de caddies bourrés en choisissant la plus courte. Caramba
c’était celle réservée aux handicapés. Machine arrière toute et je tombe – façon de parler – sur une hôtesse qui m’indique que je suis le candidat idéal pour les caisses automatiques. Obéissant
je me dirige vers l’enclos vitré. Une autre hôtesse m’indique la marche à suivre. C’est comme les automates de la SNCF ou d’AF, il faut tapoter sur un écran digital puis passer ses produits au
scanner. Payer bien sûr. Voilà c’est fait. Toute honte bue d’avoir contribué à la destruction d’emplois je regagne ma petite auto et je rentre à la maison vous pondre cette chronique et ce beau
plan du rayon.
Certains vont encore dire que j’ai du temps à perdre – j’ai posé la question de savoir si on pouvait perdre le temps qui passe au professeur Etienne Klein, la réponse est pour bientôt –mais si ce
n’est pas moi qui me décarcasse à l’heure du déjeuner, qui fera le boulot pour « pousser au cul » nos épiciers postmodernes pour qu’ils prennent en compte nos désidératas de
consommateurs ?
* Deux heures moins le
quart avant Jésus-Christ est un film français sorti en 1982, réalisé par Jean Yanne. C’est une parodie de péplum, peuplé d'anachronismes, où un "charagiste" Ben-Hur Marcel interprété par Coluche se retrouve malgré-lui
représentant syndical face à l'armée romaine.
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