Jeudi 14 mai 2009 4 14 /05 /Mai /2009 00:05

Ce lundi en début d’après-midi que de vent, au flanc du Palais de l’Elysée il fait un temps digne de la Recouvrance, un temps à lire Paris-Brest de Tanguy Viel et pourtant, sitôt poussé le tambour du Bristol, je change de monde. Tout y est feutré, chaud, cossu, un peu désuet, hors du temps. Face aux hommes aux clés d’or en livrée noire je croise Olivier Poussier en coup de vent. Nous nous rappellerons. On m’informe que ces dames ont pris du retard, alors je me réfugie sur un canapé au bar pour lire « La sculpture du vivant » de Jean-Claude Ameisen. Avec mon café je commande un fraisier. Mes papilles frémissent. Certains doivent se dire mais que va-t-il faire ce bobo dans ce palace ? Travailler chers lecteurs ! Oui ce lundi je vais à la rencontre des femmes du vin du Wine Women Awards. À la table d’à côté une dame très étasunienne se régale d’un faux-filet frites accompagné d’un verre de vin rouge. La pauvre si elle savait la somme de risques qu’elle prend ? Par bonheur les « horreurs » de nos Diafoirus modernes ne troublent pas son plaisir. Le fraisier est grand. On m’avertit que les réjouissances commencent alors je hèle le garçon qui m’indique que c’est pour la maison. Comme vous vous en doutez, au Bristol, accueillir le Secrétaire-Perpétuel de l’Amicale du Bien Vivre est un « évènement ». Que l’ami Michel Smith se rassure je ne portais pas mon emblématique chapeau aux armes « Dauré » et j’avais revêtu mon célèbre costume Kennedy bleu marine.


À peine étais-je entré dans l’arène que ces dames de l’Armagnac : Château de Castex d'Armagnac g.desaintpastou@tel2.fr, Château Garreau
www.chateau-garreau.fr et la Maison Castarède www.armagnac-castarède.fr me prirent dans leurs rets pour que je m’attelle à la dégustation. De bien belles Eaux-de-vie, aux aromes délicats qui vous donnent envie de vous caler dans un fauteuil profond, d’allumer un cigare et de vous prendre pour un lord Anglais. J’ai tout particulièrement apprécié le millésime 1975 de Château Castex d'Armagnac: un grand, un très grand Armagnac d’une finesse et d’un soyeux exceptionnels. Mais à trop chanter les louanges de l’Armagnac, qui par ailleurs n’en n’a nul besoin pour prouver son excellence, ne serais-je pas en train d’être infidèle à mes anciens mandants du Calvados ? Alors je parle – je bavasse tout le temps, je suis saoulant – de mes missions à Cognac d’abord, dans le Gers ensuite et, de fil en aiguille, ces dames fines mouches mettent en avant leur dernière née : la  Blanche d’Armagnac que l’INAO, dans sa grande mansuétude, a bien voulu reconnaître AOC voici 2 années. Comme son nom l’indique : la Blanche est une eau-de-vie blanche issue de la distillation de vins de la région d’Armagnac. Elle n’est pas vieillie en fûts de chêne. Me voilà donc sauvé. Je déguste : l’une, celle de Castarède qui est issue de Folle Blanche, l’autre, celle de château Garreau de Baco.


J'exultais ! Rassurez-vous je suis resté sobre. La Blanche est faite, en dépit de ses belles origines, pour s’allier avec des jus plus roturiers.  Mon contentement jubilatoire tenait à l’évocation du cépage Baco. Son nom sonne comme ma jeunesse studieuse à l’École d’Agriculture de la Mothe-Achard où le frère Bécot savait vinifier le Baco de ses vignes – il était bien le seul – toutes complantées d’hybrides Le baco blanc est une obtention de François Baco (1865-1947). Son origine génétique est vérifiée : c'est un croisement des cépages Folle Blanche et Noah réalisé en 1898. Ce cépage est le seul hybride producteur direct faisant partie de l'encépagement d'une AOC, l'Armagnac. En France, il couvrirait 2.103 hectares (2004).


Qu
elques mots sur la Folle Blanche extraits du Volume IV « Les Plantes à Boissons » du beau livre de Désiré Dubois Les Plantes Alimentaires chez tous les peuples et à travers les âges édition de 1937. « Cépage cultivé surtout dans les Charentes, dont il est vraisemblablement originaire. Les documents anciens qui le concernent montrent qu’il a été toujours considéré comme étant de première valeur pour la production de l’eau-de-vie de Cognac (ou Fine Champagne). Les feuilles sont moyennes, très denses, à grains moyens, un peu ellipsoïdes, verdâtres, se dorant un peu au soleil, à chair acidulée. La Folle Blanche formait la base essentielle des vignobles dans les Charentes, où elle donne le Cognac ; elle y occupait parfois les neuf-dixièmes de l’encépagement, et y dépassait généralement la moitié (1). Dans le Gers et les Landes, on en tire l’Armagnac, et il en est de même dans la Gironde (région dite d’Entre-deux-Mers). On la cultive aussi dans la Dordogne, la Vendée, la Loire-Inférieure, la Vienne et la Haute-Vienne, sur les bords de la Garonne ; mais le terrain et le climat ont une grande influence sur la qualité de son eau-de-vie, et l’on sait combien le Cognac se distingue de l’Armagnac par son parfum »

(1)    La Folle Blanche tend à disparaître des Charentes ; on lui substitue le Saint-Émilion (l’Ugni blanc) note de M. Prosper Gervais.

L’évocation de ma Vendée natale me permet, bien évidemment, de faire la transition avec le Noah. Ah, le Noah, que d’histoires a-t-on raconté sur toi ! Cépage prohibé depuis 1935 comme cinq autres du même groupe : le Clinton, l'Herbemont, l'Isabelle, le Jacquez et l'Othello. C'est un cépage hybride producteur direct de Vitis riparia et Vitis labrusca. Interdit avec arrachage obligatoire primé par l’IVCC dans les années 50 car, disait-on, le taux de méthanol contenu dans le vin de Noah était beaucoup plus élevé que dans celui des Vitis vinifera et qu’il rendait fou et aveugle. Certains contestaient cette version en soulignant que c’était le contexte de surproduction qui a poussé les pouvoirs publics à  rendre obligatoire l’arrachage de ce cépage, très productif et très « écologique » puisqu’il ne nécessitait pas de traitements phytosanitaires, car il était le principal vecteur de l’autoconsommation paysanne dans des départements comme la Vendée (classé 10ième département viticole dans les années 50 avec ses bouts vignes dans tous les villages) Il fallait faire de la place pour les vins du Midi coupés avec ceux de l’Algérie vendus dans le commerce (encore un mauvais coup du négoce prédateur…)


Pour ma part, lors des battages, j’ai vu monter dans des paniers d’osier les bouteilles de Noah pour « désaltérer » ceux des gerbes comme ceux du pailler et la consommation de ce breuvage titrant 7 à 8°, d’une couleur incertaine jaune brun n’avait rien de modérée. Est-ce pour autant la « qualité » Noah qui pourvoyait l’asile de la Grimaudière en de très nombreux adeptes des cures de désintoxication à répétition, je ne sais. Autre temps qui a forgé l’état d’esprit de beaucoup de militants de l’abstinence via des mouvements tels la Croix d’Or. Temps révolu, enfoui, mais pas totalement oublié par ceux qui font du vin l’ennemi héréditaire. Bref, j’ai bien sûr goûté du Noah, comme on goûte un fruit défendu, mais, vu la qualité de la vinification vendéenne, c’était franchement imbuvable, alors le vin de Noah n’a pas été mon vin initiatique. En revanche, la confiture de raisins de Noah de mémé Marie : le raisiné était une pure merveille. Bien noire, fruitée, nous l’étendions sur nos galettes de blé noir lorsque celles-ci en arrivaient au dessert.


Et oui l’irruption du baco, dernier vestige des hybrides, ravivait sous les ors du Bristol, par la vertu d’une nouvelle appellation : la Blanche d’Armagnac, mes souvenirs de sauvageon de la Vendée profonde. Histoire revisitée par les souvenirs, la première part de mon après-midi, par la grâce de ces dames de l’Armagnac, avait un doux parfum d’enfance. C’est l’âge diront certains esprits acides, peut-être, mais c’était surtout l’absolu mérite de l’art de la conversation qui permet de nouer des fils, de raconter une histoire : celle d’un père indigne le Noah et d’une mère Folle Blanche engendrant un « résistant » le Baco qui permet de jeter des ponts entre les générations. Bon vent à la Blanche d’Armagnac et à l'Armagnac tout court!

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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