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13 octobre 2022 4 13 /10 /octobre /2022 06:00

La Grande Guerre à travers l'art | Musement Blog

-Tu n’as rien à me dire ? Dis ! toi, oui toi Melchior ! Vraiment rien à me dire ?

-Mais tantine, à quel sujet donc ?

-Tu te moques de moi, Melchior ? je sais… Je sais qu’ils sont partis… Les Boches sont loin n’est-ce pas ?

-Oui, oui, et quoi, ça devait bien arriver, tantine. Alors, bon, ils sont loin.

Elle prit son air finaud comme s’il s’agissait de marchander une douzaine d’œufs sur le marché.

Elle souriait.

Mais pas de ce sourire doux et amène des vieux.

-Il paraît qu’ils en ont laissé dix, dix derrière eux, raides comme des harengs, baignant dans leur jus ! hei, tu m’entends Melchior ?

- Ah oui, tantine, dix, peut-être…

- Je veux les voir.

Je veux que tu m’y conduises ce soir.

Dis tu m’entends ?

-Oui, oui, mais à quoi bon ? d’ailleurs, ils n’y sont peut-être même plus.

-Oh que si, ils y sont encore.

Vois-tu, ils ont dit que les chiens les boufferont.

Personne n’osera les toucher avant.

Tu peux être sûr que s’ils le disent c’est que ça se passera comme ça…

Comme ça et pas autrement, Melchior !

-Ils ? ils ? Qui c’est ils, tantine ? Il ne faut pas trop écouter ceux qui parlent sans savoir.

-Melchior, si tu refuses de m’accompagner, je te jure que le François m’y mènera.

Je te jure que lui, au moins, il sera volontaire pour ça.

Il n’est pas de ceux qui voulaient leur mort et qui se voilent la face aujourd’hui.

-D’accord, tantine.

Je passerai à onze heures ce soir, il vaut mieux que personne ne nous voie. D’accord ?

-Si tu veux. Va pour onze heures ce soir, j’y compte bien mon neveu.

Ne chercha pas d’excuse pour me faire faux bond !

 

Te dires que j’i redouté l’arrivée de la nuit serait peut dire, Martha, j’avais surtout honte d’accompagner cette femme comme s’il s’agissait d’aller au spectacle.

Je l’ai fait.

 

Elle était en grand deuil, une voilette sur les yeux.

-Les voilà. Ils sont tous là, en tas.

Comme ils sont tombés.

Elle était immobile, semblant fixer l’amoncellement difforme à vingt pas de nous.

 

-Ah ! mon Dieu, bénis soient ceux qui les ont retenus !

 

Et puis voilà qu’elle s’est avancée vers eux.

La voilette rejetée en arrière, la haine au visage. Elle est arrivée au pied de ce monticule de chair torturée, les pieds déjà souillés par le sang figé qui s’était répandu bien au-delà de ces corps et qui adhérait à ses semelles.

Et je l’ai vue, Martha, je l’ai vue, jupe retroussée, mains cambrée sur les hanches ; je l’ai vue comme un énorme vautour gravissant cette montagne de chair pétrifiée et déjà puante.

Je l’ai vue Martha, se hisser au-dessus de tous ces corps, enfoncée jusqu’aux chevilles dans cet amas d’hommes sacrifiés.

Et se tournant vers moi, relevant davantage jupe et jupon, le visage empreint d’une jubilation satanique.

Oui Martha, je l’ai vue, jambes écartées, pissant toute l’eau de son cops sur ces enfants morts.

Elle trépignait et pissait en même temps. Et cette image ne s’effacera jamais de ma mémoire.

Martha tu ne peux savoir la douleur que j’éprouvais soudain et seules les larmes ont pu un instant me soulager.

Elle est venue vers moi, s’essuyant l’entrejambe avec jupe et jupon, grossièrement, avec une insistance équivoque.

 

Le visage près de l’orgasme.

 

Oui Martha, il s’agissait bien de cela.

Un véritable orgasme.

 

Et puis nous sommes rentrés.

Elle avait les jambes souillées de sang noir.

Elle sentait la mort.

Elle a seulement dit, en me quêtant :

  • J’ai vengé mon Louis, Melchior, je l’ai vengé mon Louis !

 

 

Louis, c’était le fils qu’elle avait perdu aux premiers jours de la guerre calque part dans les Vosges et qui n’est jamais revenu.

Ni vivant, ni mort non plus.

Pauvre Louis, doux et réservé qu’il était.

 

Qu’aurait-il pensé d’un tel spectacle ?

J’avais honte, Martha, honte pour elle, honte pour moi.

J’avais mal pour ces gosses en train de pourrir derrière l’église.

Se peut-il vraiment que nous ne soyons rien.

Vraiment rien.

Et que le silence de Dieu n’est autre que l’absence de Dieu ?

Ne sommes-nous vraiment que misère et désespérance ? Que haine ?

 

Car là, est bien notre vraie nature, Martha, l’amour n’est qu’artifice.

Demande aux loups s’ils savent ce que c’est que l’amour ! la haine commande, la haine c’est pour sûr le ferment de toute ambition, de tout désir de vaincre et de posséder.

L’amour Martha n’est qu’artifice et mensonge.

 

Tu la vois la vieille Foise, tu la vois, Martha.

 

Moi, je ne vois que cet être massif, juché sur ce tas d’hommes.

Passant en jubilant sur ces enfants morts. Jamais plus cette vision ne m’a quitté.

Et jusqu’à sa mort, je n’ai plus jamais pensé a elle autrement qu’à cette image d’une ogresse monstrueuse se réjouissant d’une chasse héroïque.

 

Un tableau de chasse, Martha.

Et je suis certain que pour elle aussi, dans un tout autre registre, ce souvenir ne l’a jamais quittée.

Le jour de sa mort, les seules paroles qu’elle put dire au curé qui l’oignait : « Mais j’ai vengé mon Louis… »

 

Tu vois Martha, jusqu’au bout elle a revécu cet instant avec la même jouissance et peut-être en plu, ce « mais »

Un « mais » de regret ?

 

Non, pas le regret de l’avoir fait, mais peut-être le regret de n’avoir pas su par la suite, faire autre chose de sa vie que de ressasser cet épisode monstrueux.

D’en faire la seule jouissance de sa vie, quand il était encore temps de s’emplir des joies et des bonheurs du jour qui se lève et de l’an qui finit. Martha, je voulais que cela aussi, tu le saches.

 

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commentaires

F
Merci
Répondre
F
bonjour j'aimerais savoir de quel livre proviennent ces extraits.<br /> Merci
Répondre

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