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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 06:00

 

Rien ne me mets plus en fureur que « les bien au chaud » affirment sur les réseaux sociaux que notre vieux pays républicain glisse vers la dictature sous la férule de notre caudillo Macron. Que notre démocratie ait besoin de se régénérer je suis le premier à le souhaiter comme l’a montré mon dialogue avec Jean-François, mais parler de dictature c’est insulter les morts des dictateurs et détourner son regard des femmes et des hommes qui, en 2020, vivent sous la botte de dirigeants adeptes de la manière forte pour réprimer ceux qui ne pensent pas comme eux.

 

1977 par Saccomanno

 

Guillermo Saccomanno dans le livre que je suis en train de lire 1977 ICI : Buenos Aires en 1977. La dictature militaire s’est installée depuis plusieurs années, certains résistent, des femmes défilent chaque jeudi pour rappeler qu’un de leurs proches, leur fils ou leur fille dans la plupart des cas, a «disparu» ; des voitures peintes en vert, comme un uniforme, bien reconnaissables, patrouillent, et la majorité des habitants essaie d’adapter sa vie aux circonstances.

 

Henri Jeanson, journaliste iconoclaste, donnait la meilleure définition que je connaisse de la démocratie :

 

« La démocratie, c’est quand on sonne chez vous à six heures du matin et que c’est le laitier »

 

… la terreur répondait toujours présente. Les militaires avaient mis en garde : « Nous éliminerons d’abord les subversifs, puis leurs complices, ensuite leurs sympathisants et enfin les indifférents et les tièdes. »

 

La Casa Rosada, le palais présidentiel argentin avec Argentina ...

 

La Casa Rosada

 

Le palais présidentiel devait sa couleur rose au sang de vache avec laquelle on l’avait peint au temps de la colonie espagnole. La conservation de la couleur d’origine constituait bien plus qu’une métaphore de cet abattoir que notre pays avait toujours été.

 

[…]

 

La Casa Rosada était plus rose que jamais. Cet après-midi-là, tandis que les mères des disparus commençaient leur ronde, juste en face il devait y avoir des officiers enfilant de jeunes appelés. J’ai pensé à ce qu’avait été l’armée de San Martin.

 

AFP Archives on Twitter: "30 avril 1977 : première marche en ...

 

C’est en 1977 que les mères ont commencé à se réunir sur la place  de Mai. Pas plus d’une douzaine au début, leur nombre s’est vite multiplié. Le foulard blanc était leur signe de reconnaissance. Les jeudis après-midi, elles tournaient autour de la  Pyramide de Mai. J’ai relevé le col de mon pardessus. Le  vent était humide. Il y avait un camion avec des effectifs de la garde d’infanterie. De chaque côté du palais présidentiel, comme en arrière-garde, des blindés de l’armée et des soldats postés avec leur FAL. Des policiers empêchaient que l’on s’approche de cette ronde. Comme un badaud parmi d’autres, j’avançais malgré tout vers ces femmes. Certaines étaient jeunes, d’autres plus âgées, mais la tragédie les avait toutes vieillies prématurément.

 

[…]

 

La dictature appelait ses victimes desaparecidos. Ce préfixe « des » suggérait que ces mères, quand bien même on retrouverait leurs enfants, ne recevraient que des fantômes. On aurait beau élaborer des explications et des théories psychologiques pour tenter d’en faire le deuil, ces disparus seraient à jamais des fantômes, des fantômes tournant autour d’elles comme elles le faisaient sur cette place de Mai, pour exiger leur réapparition à ce palais présidentiel couleur rose. L’épouvante constitue peut-être le genre le plus apte à raconter l’histoire de notre patrie.

 

[...]

 

Araucaria: ERNESTO SÁBATO, PAS ENCORE LE BOUT DU TUNNEL

 

Je me souviens que Ratti, le président du SADE (Société Argentine des écrivains), avait accepté une invitation à déjeuner du dictateur Videla, en compagnie de Jorge Luis Borges, Ernesto Sábato et du curé Leonardo Castellani. Au cours de ce repas, seul le curé Castellani avait osé mentionner le nom d’Haroldo Conti, un des nombreux écrivains disparus. À la sortie de ce déjeuner, la presse les attendait. Borges et Sábato – je m’en souviens parfaitement – ne tarissaient pas d’éloges pour le dictateur. Un parfait gentleman, voilà leur impression de Videla.

 

Rien à ajouter, je n’en suis qu’à la page 65, mais croyez bien que, lorsque je croise en chair et en os certaines grandes gueules qui tartinent sur les réseaux sociaux leur vomi sur notre démocratie bien imparfaite je passe mon chemin, je les ignore, j’aurais trop envie de leur dire que dans une vraie dictature il y a longtemps qu’on aurait sonné à leur porte, et ce ne serait pas le laitier.

 

Coupe du Monde 1978 en Argentine, triomphe de la dictature de Videla

 

Un rappel : en 1978  L'Argentine organise et gagne son premier Mondial en pleine dictature.

 

« À la tête de la patrie du tango, le général Jorge Videla a semé la terreur. Tout comme Pinochet au Chili, il a pris le pouvoir par un coup d'État en 1976 et a mis en place le concept de "Guerre sale" - inspirée des militaires français des guerres d'Indochine et d'Algérie - qui consiste à torturer et tuer toute personne soupçonnée d'opposition au régime. L'une des salles d'interrogatoire - l'École supérieure de mécanique de la marine - était d'ailleurs quasi mitoyenne du stade Monumental, où devait se dérouler la finale. »

 

Coupe du Monde 1978 en Argentine, triomphe de la dictature de Videla

 

Un "mélange des genres" dénoncé par des intellectuels du monde entier. Ainsi, Marek Halter lance un comité pour le boycott de l'organisation par l'Argentine de la Coupe du monde de football qui réussit l'exploit de mettre d'accord le communiste Louis Aragon et le philosophe occidentaliste Jean-François Revel !

 

Videla e quel pranzo con Borges e Sabato - Limes

 

Coca-Cola verse 8 millions de dollars !

 

Ces personnalités ont peur que Jorge Videla fasse oublier à travers le sport les massacres perpétrés par ses miliciens. Elles ne veulent pas que la Coupe du monde puisse servir de propagande positive pour ce régime politique. Sauf que le business est passé à une dimension supérieure. Coca-Cola ne s'embarrasse pas de ces "détails" et verse huit millions de dollars pour devenir le sponsor officiel de la compétition (c'est toujours le cas en 2014...). Les affaires passent en priorité, tant pis pour la morale...

 

Coupe du Monde 1978 en Argentine, triomphe de la dictature de Videla

 

Les Bleus laissent en revanche leur sensibilité en France, même si le sélectionneur Michel Hidalgo, victime d'une tentative de rapt, hésite à partir. La sélection décide au final de ne pas boycotter l'épreuve et de voler en Concorde en direction de l'Argentine. En revanche, une fois sur place, les joueurs menacent de faire grève non pas parce qu'ils sont touchés par le contexte politique argentin, mais parce qu'ils estiment que le sponsor Adidas les roule dans la farine concernant l'attribution des primes !

 

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commentaires

thomas 02/06/2020 14:27

"Quand on frappe à votre porte à sept heures du matin, ce n'est pas encore le laitier, mais ce n'est plus la Gestapo."
ça serait pas plutôt ça la citation de Jeanson

pax 02/06/2020 07:15

Pardon Henri Calet .
" Ne me secouez point, de suis plein de larmes "

pax 02/06/2020 06:59

L’empathie c’est, en lisant cette chronique, penser à ce que furent les dernières minutes des treize opposants Péruviens tués au cours d’un « vol de la mort » et se lever de sa chaise, retenant ou lâchant un cri , se cogner la tête contre les murs ou tourner en rond dans la pièce comme le fou dans sa cellule capitonnée.
Cette délicieuse technique consistait à précipiter la victime dans la mer du haut d’un hélicoptère.
C’est ainsi qu’il y eu un « échange de bons procédés » - Ah c’est ainsi que vous appelez ce type de marchandage ? – entre Pérou et Argentine. Le Pérou acceptant de perdre avec l’écart de but suffisant pour permettre une qualification indispensable sur le chemin de la victoire. L’Argentine s’engageant et ne manquant pas à sa parole de liquider – C’est paraît il le terme quand on parle de noyade – des opposants arrêtés dans le cadre de l’Opération Condor.
A vomir le thème de la chronique de ce matin.
Elle part d’une bonne et nécessaire intention mais nous oblige à reprendre la remarque de Hamlet constatant qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark en clamant qu’il y a quelque chose de pourri en Argentine et en l’amplifiant en hurlant il y a quelque chose de pourri sur cette terre.

Pour bien montrer les effets délétères du face à face avec une telle réalité sur un cerveau qui vaut ce qu’il vaut, une dernière remarque. Que vient faire , dans l’histoire, cet étalage se slips
Eminence en bas des panneaux des Mères de la place de Mai. Ah ce sont des foulards ? C’est vrai qu’un mouchoir serait bien trop petits pour sécher les pleurs et sanglots générés par cette abjecte férocité.

Je t’admire et j'envie ta sérénité, cher Taulier. Celle qui te permet d’afficher une confiance dans l’humanité qui nous a value la chronique d’hier et la noire chronique de ce jour, sans aller aussitôt frapper à la porte de Saine Anne ou re-commander à la pharmacie le stock de Valium que te permet l’ordonnance renouvelable d’un ami analyste.

« Ne me secouer pas, je suit plein de larme » Henri Calet

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