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18 mars 2018 7 18 /03 /mars /2018 06:00
1946. Les ministres communistes Charles Tillon (à gauche) et Marcel Paul, à la sortie de l’Élysée. Photo : Rue des archives/Taillandier

1946. Les ministres communistes Charles Tillon (à gauche) et Marcel Paul, à la sortie de l’Élysée. Photo : Rue des archives/Taillandier

À l’usine de Levallois, le premier contact avec le noyau dur des syndiqués, Armand l’avait eu avec les vendeurs du journal « l’Étincelle », des trotskystes marginaux, avec qui il entama des discussions animées dans les cafés environnant. C’étaient de braves mecs, englués dans leurs querelles intestines, en butte avec les membres du « parti ouvrier stalinien » qui tenaient, au travers de la cellule du PCF, les adhérents de la CGT de l’usine. Leur feuille de choux avait un certain succès auprès des ouvriers ce qui emmerdait les plus sectaires des communistes. Ils la bricolaient avec les moyens du bord, achetaient les stencils, le papier et l’encre, et avec le pognon récolté lors de l’organisation d’une tombola, qui eut un franc succès, ils purent acquérir la bécane pour tirer leur bulletin. De cette tombola, ils aimaient raconter l’anecdote des lots. Ceux-ci avaient été fournis par des copains du PSU : du vin, des conserves mais aussi des livres. Certains ouvriers, qui ne lisaient guère, leur dirent que c’était une bonne idée de placer des livres dans les lots, alors que les paniers garnis du PCF, eux, ne contenaient que de la bouffe. Lors du tirage de la tombola, autour d’un verre, les oreilles des alignés sur Moscou sifflèrent ce qui, bien sûr, mis un peu plus d’huile dans les rapports cordiaux entre la maigre poignée de militants syndicaux de l’usine.

 

Armand ce qu’il aimait par-dessus tout c’était d’entendre les histoires des anciens. Lucien, un vieux tourneur, racontait qu’à la Libération, le Parti Communiste était si puissant qu’il lui suffisait de convoquer une réunion de section pour que l’usine s’arrête. Mais, comme c’était, avec Marcel Paul Ministre de la Production Industrielle, l’époque du « produire d’abord ! » et que « la grève était l’arme des trusts », l’heure n’était pas aux débrayages, pire lorsque le directeur organisait une réunion à la cantine pour demander : « Mes amis, il serait bon qu’on puisse produire 17 tours le mois prochain ! » le responsable syndical prenait alors la parole pour surenchérir : « Camarades, nous pouvons en sortir 20 ! ». Et Lucien d’ajouter, en se marrant, « Et, bien sûr, on les sortait ces putains de tours. Pour la France… ». Ils éclusaient leurs godets en claquant de la langue, comme s’ils célébraient encore la performance. Lucien était un accro de l’Aligoté. « Ça me fluidifie le sang… » disait-il « avec toute la merde qu’on respire dans ce trou à rats c’est comme si je m’essorais l’intérieur d’un coup de bon air de Bouzeron, mon village natal… » Entre deux tournées, il se roulait des clopes au gris Scaferlati et, le jour où il avait raconté à Armand l’histoire du délégué syndical productiviste, un peu cabot, le Lucien avait attendu que celui-ci soit bien enveloppé des brumes de l’Aligoté, pour se livrer le plus drôle de l’histoire : « Tu sais, le gars qui joue du piano dans les fêtes syndicales, un foulard rouge autour du cou, c’est notre chef d’atelier. Celui qui nous fait suer le burnous. Be oui, l’a bien changé, mais c’est le même qui léchait le cul des copains de Thorez… »

 

Comme la grande maison, dans sa grande bonté, ne payait pas Armand pour fraterniser avec l’avant-garde de la classe ouvrière, mais pour aller fourrer son pif dans les petites affaires des adorateurs du grand Timonier, il donna rendez-vous à Gustave la balance, l’infiltré, pour le samedi suivant, par téléphone, à nouveau au buffet de la gare du Nord. La perspective de rencontrer cette raclure ne l’enchantait guère mais, comme sans lui, il ne pouvait s’introduire, sans éveiller de soupçons, dans les petits papiers des éminences de la GP, il devait en passer par là. Tout ce passa au mieux. Gustave se révéla pire que prévu, immonde et faux-derche. En l’écoutant Armand ne pouvait s’empêcher de penser que vraiment les têtes d’œufs de la rue d’Ulm devaient être encore plus déconnectées de la vie réelle qu’il ne pouvait l’imaginer pour accorder du crédit à ce type. Retord le Gustave chercha encore à l’amadouer puis, l’alcool aidant, il se fit un peu menaçant. Armand le laissa s’échauffer, le laissa dire en sans répondre, en le poussant à la consommation de Cognac. Quand il fut plein, Armand, régla l’addition, et le quitta en le rassurant « Te fais pas des trous dans l’estomac Gustave, moi je suis réglo… », ce qui ne manquait pas de sel s’adressant à une balance.

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