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2 mars 2018 5 02 /03 /mars /2018 08:00
«Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi.» 78% des français défendent l’héritage de mai 68, ça fait chier Zemmour : bilan critique.

Les 3 figures médiatiques de Mai 68 : Cohn-Bendit, Sauvageot et Geismar symbolisent bien l’extrême diversité du mouvement.

 

Je n’aime pas les célébrations mais je déteste tout autant que l’on réécrive l’histoire avec la plume de cet avorton de Zemmour qui proclame inlassablement que 68 fut un mouvement programmé pour « détruire la France traditionnelle »

 

50 ans déjà, j’avais 20 ans et on ne fera pas avaler que mai ne fut que le tremplin à des opportunistes qui tel, Serge July, et quelques autres, iront se vautrer dans les couches du grand capital.

 

Je verse au dossier l’éditorial de Joffrin dans Libé qui résume bien ce que fut le mouvement (il est classé dans la catégorie July mais peu importe) ; le sondage réalisé par Harris Interactive pour Le Nouveau Magazine littéraire, les Français sont 79 % à défendre l’héritage de Mai ; Benjamin Stora: «Heureusement que nous, à l’extrême gauche, n’avons pas pris le pouvoir après mai 1968»  Jean-Dominique Merchet pour l’Opinion

 

Mai réhabilité

 

C’est un pavé dans la mare nostalgico-réac : Mai 68, contre toute attente zemmourienne, est populaire. Dans un sondage publié par le Nouveau Magazine littéraire, qui défend courageusement la culture progressiste malmenée de toutes parts, on apprend que 79% des personnes interrogées pensent que Mai 68 a eu des conséquences positives. Après tant de philippiques, de dénonciations, de pseudo-démythifications, le chiffre apporte un démenti cinglant aux procureurs de la révolte. A bien y réfléchir, cette surprise s’explique. Il faut pour la comprendre, revenir à la réalité de la révolte et non aux interprétations cacophoniques qui ont fleuri depuis.

 

Mai fut une révolte culturelle à l’origine : la jeune génération, étudiante, d’abord, ouvrière ensuite, ne supportait plus les coutumes autoritaires et les préjugés surannés qui dominaient la société française. Comme personne ne souhaite, en fait, y revenir, en dehors que quelques éditorialistes passéistes, la libération des mœurs et le refus des hiérarchies autoritaires ont été massivement ratifiés par les Français.

 

Mai fut aussi, et c’est ce qui fait sa singularité parmi les mouvements contestataires de l’époque, une vaste révolte ouvrière, avec à la clé la plus grande grève de l’histoire de France. Plus lucides que bien des analystes, les Français s’en souviennent et approuvent tout aussi massivement les revendications présentées à l’époque : de meilleurs salaires, une plus grande liberté syndicale, des rapports patrons-salariés moins rigides, une réduction du temps de travail, une association des travailleurs à la marche de l’entreprise. Là encore, personne ne souhaite revenir en arrière.

 

Cette approbation ultra majoritaire des conquêtes de 68 fait passer au second plan les réserves que suscite l’événement : les errements d’un certain individualisme libertaire, qui donne involontairement la main à l’idéologie libérale, les schémas révolutionnaires plaqués par l’extrême gauche sur ce vaste mouvement qui réclamait surtout des réformes, un antigaullisme mécanique qui faisait bon marché du rôle historique de l’homme de la France libre, l’idée naïve et courte selon laquelle une société peut se passer de tout héritage. Ces excès, au vrai, n’étaient pas au cœur de la révolte. Ils en étaient les scories, les illusions, les outrances. L’essentiel n’était pas là : il s’agissait d’exiger une société plus juste et plus libre. Le reste n’était que palinodies transitoires complaisamment gonflées par une certaine pensée réactionnaire. Manifestement, les Français l’ont compris.

 

LAURENT JOFFRIN

 

MAI 68 : LE SONDAGE QUI DÉMENT LES CLICHÉS RÉACS

 

C’est une immense surprise tant Mai 68 fut critiqué, à gauche comme à droite : dans un sondage réalisé par Harris Interactive pour Le Nouveau Magazine littéraire, les Français sont 79 % à défendre l’héritage de Mai. Analyse d’une étude à contre-courant.

 

Quand on y pense, c’est fou le nombre de pavés acérés que le mythe de Mai 68 s'est pris dans la figure depuis cinquante ans ! Il y eut ceux, venus de la droite traditionnelle, qui visèrent dès l'origine ce mouvement trop spontané pour être honnête dont les germes freudo-marxistes et libertaires allaient assurément saper les fondements de la société, de l'État, de l'autorité et de la famille. Cette « pensée anti-68 » (Serge Audier) culmina en 2007 dans la volonté du candidat Nicolas Sarkozy de « liquider l'héritage » supposément toxique de 68. Puis elle devint un invariant médiatique, voire un running gag, dès lors que l'éditorialiste Éric Zemmour s'en empara pour dénoncer chaque semaine ou presque un mouvement programmé pour « détruire la France traditionnelle ». Puis, plus inattendues, mais lancinantes, il y eut ces nombreuses attaques venues du centre, de la gauche libérale ou de l'extrême gauche, critiquant tour à tour, et selon des mini-cycles historiques très variables, les travers « anti-humanistes » de la pensée 68 (Alain Renaut et Luc Ferry), ses dérives politiques « droits-de-l'hommistes » (Marcel Gauchet), ses traîtres à la cause « passés du col Mao au Rotary » (Guy Hocquenghem), l'héritage impossible du « gauchisme culturel » (Jean-Pierre Le Goff), etc. Sans oublier, last but not least, l'individualisme hédoniste de cette « génération lyrique » (François Ricard) qui – résumé au slogan « jouir sans entraves » – participa activement à l'avènement d'un capitalisme (sans entraves lui aussi).

 

Parmi ces dernières critiques, certaines furent évidemment salutaires, d'autres injustes, déplacées ou vite datées. Mais toutes démontrèrent l'incroyable passion générée par 1968 dans l'imaginaire et le débat français. Mais aujourd’hui quelle perception les Français en ont-ils ? Et, au fond, a-t-on seulement songé à demander son avis à ce « peuple », exalté par les révolutionnaires de l’époque, à qui l'on prête aujourd'hui une indifférence polie aux célébrations du cinquantenaire – au mieux – ou qui vouerait une haine éternelle à un mouvement responsable de l'anomie néolibérale – au pis ?

 

Et si l'enquête que vous allez lire ici démontrait l'inverse ? Et si justement, l'heure était venue de regarder, de critiquer, d’apprécier sereinement l’héritage de 68 ? Passer du droit d'inventaire, indispensable, légitime, au droit d'inventer (de nouveau), en défendant les acquis de 68 comme les Français semblent le faire sans complexes dans cette étude ? L'une des conclusions de l'enquête NML/Harris Interactive peut le laisser penser : ce sont en effet les plus de 65 ans, ainsi que les profils « soixante-huitards » les plus éduqués, et issus des classes sociales les plus aisées, qui jugent le plus durement Mai 68. C'est un immense paradoxe. Et peut-être la preuve statistique, avec les articles et les auteurs qui suivent, que les meilleurs avocats de Mai 68 sont ceux… qui ne l'ont pas vécu. Légataires universels du mythe. Avec ses forces et ses faiblesses.

 

Benjamin Stora: «Heureusement que nous, à l’extrême gauche, n’avons pas pris le pouvoir après mai 1968»

 

L’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’Algérie et de l’immigration, raconte ses années militantes, chez les trotskistes puis au PS, dans un livre très personnel et d’une grande lucidité, 68, et après. Les héritages égarés (Stock). Homme de gauche, il porte aujourd’hui un regard très critique sur sa famille politique, son sectarisme et ses compromissions. Il retrace aussi des aspects plus personnels, avec pudeur, comme la mort de sa fille, son infarctus ou les menaces de mort qui l’obligèrent à quitter la France pendant plusieurs années.

 

  • Revenant sur votre engagement dans l’extrême gauche trotskiste de 1968 à 1986, vous écrivez : « Heureusement que nous n’avons pas pris le pouvoir ». Un aveu assez rare. Comment l’expliquez-vous ?

 

Lorsqu’on évoque mai 1968 et les années d’après, on en retient aujourd’hui surtout l’aspect festif, libertaire, presque libertin avec la révolution sexuelle. Or cela ne correspond pas à mon vécu personnel. Certes, j’avais dix-sept ans à l’époque et ce mouvement m’a permis d’entrer dans la société française, de sortir de la logique communautaire d’une famille juive rapatriée d’Algérie. 68, c’est à peine six ans après la fin de la guerre d’Algérie : on est soudain passé d’une France en noir et blanc à une France en couleurs ! D’ailleurs, c’est en 1967 que la télé couleur apparaît. Pour moi, qui vivais dans un milieu ouvrier à Sartrouville, en banlieue parisienne, 68, c’est le soleil retrouvé de l’Algérie, la fraternité, la chaleur, la fin de la solitude. Mais il y a une autre dimension bien plus sombre. On ne veut toujours pas accepter le fait que les années de l’après-68 ont été celles de l’engagement de milliers de jeunes dans des organisations révolutionnaires d’un marxisme orthodoxe, pur et dur. Tout courants confondus, j’estime entre 10 000 et 20 000 le nombre de militants. C’est sans doute plus que le nombre de hippies ou de jeunes partis élevés des chèvres à la campagne… Rien qu’à la fac de Nanterre, il y avait au moins 300 militants organisés et je ne parle pas des sympathisants, beaucoup plus nombreux. C’était une jeunesse très dogmatique, très disciplinée qui inquiétait vraiment le pouvoir. Même si on critiquait vigoureusement le PC, on était très stalinien dans les formes d’organisation. L’extrême gauche était une sorte de petite armée en constitution, avec l’engouement pour des pratiques politiques autoritaires et une volonté assumée de diriger la société par le haut, avec l’attrait pour le secret, par exemple l’utilisation de pseudonymes, et le verticalisme d’organisation. Nous étions des négateurs, refusant le compromis et le réformisme. Une culture du refus sans accommodement. Et avec le vertige devant la séduction d’une violence extrême. La tentation de passage au terrorisme a existé.

 

  • Vous étiez membre de l’OCI – l’Organisation communiste internationaliste – la tendance dite « lambertiste » du trotskisme français. Pourquoi ce choix ?

 

Au départ, j’étais lycéen à Sartrouville et mon lycée était situé à côté de l’Ecole normale d’institutrices. Il y avait une dizaine de jolies filles à l’OCI, avec lesquelles je me suis retrouvé au café… J’ai adhéré dès 1968 et je suis resté. J’étais fils d’ouvrier, je travaillais à l’usine pendant les vacances et l’OCI était pour moi une organisation très sérieuse, avec de la rigueur et de la discipline. C’était des valeurs importantes pour moi. La Ligue (LCR, l’autre organisation trotskiste) m’apparaissait comme plus « petite bourgeoise », avec un côté mouvementiste qui s’éloignait des traditions ouvrières orthodoxes. Quant aux maos de la Gauche prolétarienne, je les trouvais trop « spontanéistes » et folkloriques ! L’OCI était un PC en miniature de l’ancien temps, une école de cadres. Lionel Jospin, Jean-Luc Mélenchon et Jean-Christophe Cambadélis, pour ne citer que les trois plus célèbres, en sont d’ailleurs issus. Ils sont les produits de cette histoire.

 

  • Et ils ont fait de belles carrières…

 

Si, à la base, il y avait un langage de radicalité, en haut, les dirigeants pratiquaient les compromis et ses accords d’appareils, comme le dirigeant Pierre Lambert, responsable au sein du syndicat FO. Tout cela, je l’ai appris après coup, surtout au moment de mon départ. Si le discours radical s’inscrit dans une vieille tradition française, le guesdisme, le blanquisme, les pratiques d’appareils et de compromis renvoient plutôt au « molletisme ». Un discours orthodoxe, radical, et des pratiques de louvoiement, opportunistes.

 

  • Pourquoi l’extrême gauche française n’a-t-elle pas basculé dans le terrorisme, comme l’allemande (Fraction armée rouge) ou l’italienne (Brigades rouges), dans les années soixante-dix ?

 

Sur le non-basculement vers le terrorisme, on peut invoquer la puissance du Parti communiste. Il était encore le premier parti de France, 700 000 adhérents ; 1,5 million à la CGT, 21 % des voix pour Jacques Duclos à la présidentielle de 1969. Le PC a empêché l’extrême gauche d’accéder physiquement aux usines en établissant un « cordon sanitaire », une barrière quasi-infranchissable pour les étudiants les plus violents, les plus radicaux. Mais il faut également signaler que la France, à la différence de l’Allemagne et de l’Italie, n’a pas connu une longue expérience du fascisme, ce qui n’est pas sans incidence sur la culture politique violente de l’antifascisme et sur les représentations négatives de l’Etat. La légitimité du passage à la « lutte armée » comme poursuite d’un combat engagé par les parents était faible.

 

C’est cette incapacité de la gauche à faire le bilan critique de son histoire qui a conduit, entre autres, les socialistes au naufrage

 

  • Après l’OCI, vous rejoignez le PS en 1986 aux côtés de votre ami Cambadélis, avec le projet d’y créer un courant de gauche. Vous y retrouvez d’autres trotskistes, comme Lionel Jospin ou Julien Dray, ce dernier venant de la LCR. Là encore, vous allez connaître d’autres déceptions…

 

Même si j’ai été quelques années permanent de l’OCI, le cas de Lionel Jospin reste pour moi un mystère. Je ne sais pas quand il est vraiment sorti de l’organisation… Notre rencontre au PS en 1986, avec Cambadélis, était étrange : tout le monde était gêné. Avec Cambadélis, nous nous sommes séparés en 1988 quand il a choisi de faire carrière dans l’appareil du PS. Pour ma part, j’avais choisi la recherche universitaire sur l’Algérie, puis ma fille est tombée gravement malade et je l’ai accompagné pendant quatre ans, jusqu’à son décès en 1992. Je me suis éloigné de la politique.

 

  • Et Jean-Luc Mélenchon ?

 

Je l’avais côtoyé dans les années soixante-dix, quand il s’occupait de l’OCI à Besançon. Il était déjà un orateur cultivé, mais son amour pour Mitterrand m’a étonné… J’avais déjà beaucoup travaillé sur la guerre d’Algérie et je connaissais le rôle de François Mitterrand comme ministre de la Justice et de l’Intérieur durant cette période. Il a quand même refusé la grâce de plusieurs militants algériens condamnés à mort ! Mitterrand était parvenu à occulter aussi bien son passé vichyste que celui de la guerre d’Algérie. Plus généralement, c’est cette incapacité de la gauche à faire le bilan critique de son histoire qui a conduit, entre autres, les socialistes au naufrage.

 

  • Vous portez désormais un jugement positif sur Michel Rocard…

 

Je porte sur lui un tout autre regard qu’à l’époque. Dans l’imaginaire de mon milieu politique, Rocard c’était la droite du PS – on parlait de « gauche américaine » – alors que Mitterrand incarnait la gauche. Or, ceux qui avaient une conception morale de la gauche, c’étaient les rocardiens, avec, à leurs côtés, Pierre Mendès France. Durant la guerre d’Algérie, Rocard avait pris des positions courageuses alors que la SFIO et Mitterrand étaient pour la guerre. Puis, avec la CFDT, il s’est intéressé à la situation des femmes, des immigrés, à l’écologie. Le PS de Mitterrand, c’était en fait toujours les mêmes pratiques que celles de la SFIO d’avant le congrès d’Epinay (1971) : on prend d’abord le pouvoir et on voit ensuite.

 

  • Les années quatre-vingt, c’est aussi la création de SOS Racisme. Pourquoi portez-vous un regard critique sur cet épisode ?

 

J’avais une divergence d’appréciation avec Julien Dray, le principal créateur de ce mouvement. Il y avait le danger d’une politique hégémoniste qui pouvait marginaliser les mouvements « beurs » qui émergeaient alors. Ces mouvements étaient issus de l’immigration algérienne que je connaissais bien, parce que j’avais, comme historien, travaillé sur les parcours de leurs pères. Il fallait discuter avec eux et ne pas imposer une structure politique venue d’en haut. Parce que je venais de l’OCI, je savais que ces méthodes étaient, à terme, vouées à l’échec. Et on a vu ensuite des mouvements « beurs » mettre en accusation le PS, puis abandonner la politique, ou pour certains virer à l’islamisme.

 

  • Spécialiste de l’Algérie et de l’immigration, quel regard portez-vous sur les débats qui traversent la société française autour de l’Islam ?

 

Que ce n’est pas un problème franco-français et que nous devons penser tout cela dans un cadre plus large, avec le Maghreb et la Méditerranée. Par exemple, on ne pourra pas organiser l’islam en France tant que l’Algérie et le Maroc s’affronteront comme ils le font. Et je regrette que trop peu d’intellectuels français soient capables de regarder la France avec les yeux du Sud, de faire le va-et-vient entre les deux rives.

 

 

Cours, camarade, Mai 68 est derrière toi !

 

GASPARD KOENIG - LES ECHOS | LE 08/11/2017

 

Mes parents sont d'authentiques soixante-huitards. Issus de la bourgeoisie catholique de province, ils ont fui l'ennui gaulliste pour se lancer à Paris dans la révolution sexuelle et culturelle qui bousculait la France. Ils ont occupé l'Odéon, vécu dans des dômes géodésiques en Californie, fumé des joints dans les grottes de Turquie, marché nu-pieds en Inde et envahi les campagnes du Lubéron. Puis ils ont travaillé dans les journaux de la contre-culture des années 1970, d'« Actuel " au « Sauvage ». Dans l'appartement de mon enfance, on trouvait encore des portraits du Bouddha, des grappes de chanvre séché, des livres de Guy Debord et des affiches proclamant que « seules les bêtes à cornes ont peur du rouge ». Mes parents ont voté Mitterrand en 1981 puis n'ont jamais remis un bulletin dans l'urne, préférant une forme d'anarchisme discret au socialisme braillard. Le libéralisme que je défends aujourd'hui, même s'il prend une forme plus théorique, doit beaucoup à cette éducation. Nous partageons en famille la défiance face à toute autorité centrale et la tolérance vis-à-vis des modes de vie alternatifs.

 

Ce n'est pas parce que « le sang n'a pas coulé » en Mai 68 que « ce n'est pas une révolution », comme l'entendait Kojève. Ce fut une profonde rupture sociale et même métaphysique, traversant l'ensemble de la pensée occidentale. Dans leur livre critique « La Pensée 68 », Luc Ferry et Alain Renaut analysent avec brio cette forme particulière d'« anti-humanisme » caractérisée à la fois par l'avènement de l'individu roi et par la disparition du sujet en tant que cadre de référence d'une pensée universelle. D'un côté, l'individu devient la seule mesure des valeurs (« il est interdit d'interdire »); de l'autre, le sujet comme siège de la rationalité est contesté de toutes parts, devenant un épiphénomène traversé de désirs inconscients et de flux chtoniens. Voilà une belle ambition !

 

Certains ont évoqué récemment l'idée de « commémorer » Mai 68. Il n'en est évidemment pas question : l'Etat ne saurait se faire le porte-drapeau enfariné d'une révolte qui le contestait radicalement. En revanche, nous serions bien avisés de réactualiser des valeurs qui, loin d'avoir irrigué nos institutions, nous font cruellement défaut aujourd'hui. Nos comportements individuels sont réprimés par le retour en force de la morale, une dictature molle du vivre-ensemble aux antipodes de l'énergie iconoclastique des lanceurs de pavés. Le législateur moralise à tour de bras : la finance, bien sûr, mais aussi la politique (désormais réservée aux activistes de la vertu), l'entreprise (qui se doit d'être « socialement responsable »), la consommation (de la fiscalité comportementale à l'impôt sur les « signes extérieurs de richesse »).

 

Les insoumis du XXIe siècle préfèrent le fisc à l'amour. La valeur travail célébrée en choeur rend inaudible la peur de « perdre sa vie à la gagner ». L'obsession économique oublie qu'« on ne tombe pas amoureux d'un taux de croissance ». Le repli identitaire nous interdit de proclamer combien « les frontières on s'en fout ». Le présidentialisme à son apogée empêche de voir dans les élections un « piège à cons ». La phobie du harcèlement sexuel fait du projet de « jouir sans entraves » un anathème et nous transforme en statues de pierre : Nicolas Bedos exprime une opinion bien hétérodoxe lorsqu'il partage dans une tribune au HuffPost « ses craintes quant aux dérives liberticides que semblent autoriser les combats de société ». Le jeu des réseaux sociaux et de la délation - citoyenne, bien sûr - achève de renforcer le poids de la norme commune. Dans la course à la transparence, nous allons finir en méduses, échoués et gélatineux.

 

Quant au sujet universel, il réapparaît au galop dans les théodicées contemporaines. Les superstitieux de toutes obédiences le cherchent à nouveau dans le ciel des essences divines. Les fanatiques de l'Etat-nation en font un citoyen modèle, prêt à tout sacrifier sur l'autel du contrat social. Qui ose encore chanter « Ni Dieu ni maître » avec Léo Ferré ? Qui, hormis quelques libertariens isolés, entreprend de déconstruire le sujet de droit ? Surtout, Mai 68 reflétait une formidable confiance en l'avenir. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. " Aujourd'hui, alors même que les progrès scientifiques ouvrent de manière vertigineuse l'horizon des possibles, les enfants de ces camarades empruntent trop souvent le chemin inverse, se complaisant dans la nostalgie de temps révolus. Courons plus vite !

 

Gaspard Koenig

 

 

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commentaires

Le bloa Pierre 29/08/2020 23:23

Je l'ai connu un peu Sauvageot à l'époque ou il était directeur des beaux arts de rennes. Bien dégouté de tout cela, désabusé même. il sortait s'acheter son petit pack de bière après les cours....

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