Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H, son tuyau de pipe entre ses dents et tout à trac il déclara à Benoît que « le problème c'est que c'était des enchères à l'américaine... (24)

Ils étaient les seuls brocanteurs de l'île. Dès le premier jour, Jean le présenta comme son associé aux voisins et aux clients. Située en bordure de la route qui mène de Port-Joinville à St Sauveur, au lieu-dit Ker Chalon, la « Ferme des 3 Moulins », bâtisse pourvue d'un étage et de dépendances, n'usurpait pas sa dénomination : ça avait été, au début du siècle, une des rares fermes de l'île. Elle était entourée par trois Moulins transformés en résidence de vacances. Le magasin occupait tout le rez-de-chaussée, trois pièces, et Jean couchait dans l'une d'elle, dans un lit à colonnes partie intégrante du mobilier proposé à la vente. Ce lit, qu’ils déclaraient toujours en voie d'être vendu, intriguait les acheteurs. Un jour, las de cette réponse, Benoît improvisa une histoire qui ravit ses interlocuteurs. Il y était question d'une nuit de tempête, du père de Jean parti accoucher la femme du sacristain de Port-Joinville, de la mère de Jean, elle aussi enceinte, et qui, seule, la cuisinière étant au chevet de son père à St Sauveur, mit au monde ce même Jean, dans ce grand lit en noyer. Jean trouva ça très drôle mais il lui dit, sur un ton pour une fois très sérieux, « ne dis pas ça à mon père… » Bourgeois un jour, bourgeois toujours.

 

Benoît occupait le grenier qui servait tout à la fois de cuisine, de salle d'eau et de salle à manger. À la tête de mon lit un petit coffre-fort contenait la fortune du magasin. Foin des exigences comptables et fiscales ils y mélangeaient les recettes du magasin, leurs dépenses domestiques, les achats de meubles chinés, l'argent de poche de Jean et, bien sûr, le salaire de travailleur au black de Benoît. Chaque matin, le père de Jean venait à pied leur rendre visite. Achille, le chien, courrait à sa rencontre. Jean, tel un gamin, trouvait toujours le moyen de s'éclipser. Le vieil homme s'asseyait dans un fauteuil et Benoît lui rendait compte de leur activité, au début très honnêtement, puis, après l'incident des enchères à l'américaine, en maquillant la réalité tel un caissier de la mafia.

 

Ce cher Jean avait fait des siennes. Près de la ferme des 3 Moulins, une association restaurait une petite chapelle et, pour financer les travaux, son président, un officier de la Royale à la retraite, mettait aux enchères des tableaux offerts par la colonie des peintres en villégiature sur l'île. Ce soir-là Benoît avait envie de dormir. Marie lui manquait. Jean, de mauvaise grâce, se rendit seul à la vente. Dix fois, avant de partir, il lui répéta « Tu comprends, je suis obligé d'y aller pour faire plaisir aux notables, mais, je t'assure, je n'achèterai rien. La peinture ce n'est pas mon truc. D'ailleurs, rien que pour voir leurs têtes, tu devrais m'accompagner, nous rentrerons aussitôt... » Une telle insistance aurait dû lui mettre la puce à l'oreille mais, fatigué par sa journée de ponçage de meubles, il ne céda pas.

 

Autour de minuit, alors qu’il dormait comme un bienheureux, un flot de lumière, des grommellements sourds et un bruit de verre le tirait du sommeil. Jean, attablé face à une bouteille de Cognac bien entamée, semblait foudroyé. Redressé sur son céans Benoît l'interpella avec ménagement « Allez, ne fait pas l'enfant, montres-moi le tableau que tu as acheté ? » En guise de réponse il eut droit à des borborygmes renifleurs accompagnés d'une salve ininterrompue d'allumettes craquées et sitôt éteintes. Ce devait être grave alors Benoît se leva en se disant qu’il allait lui falloir jouer serré. Une petite faim le tenaillait. Il prépara des pâtes. Pendant qu'elles cuisaient, sans me soucier de Jean qui alternait apathie et excitation, Benoît  disposa les couverts et ouvrit une bouteille de vin rouge. Un premier signe de retour à la normale le conforta dans sa stratégie : Jean venait enfin d'allumer sa pipe, elle se mit à grésiller doucement. Après avoir servi les pâtes et empli leurs verres il s’assit face à lui. Ils mangèrent en silence. Jean le rompit. « C'est affreux ! Quand je pense que cette superbe petite marine, un bijou, va se retrouver au-dessus du buffet Henri II de Turbé le quincaillier... »

 

- Ce n'est que ça qui te met dans cet état ?

- Oui !

 

Benoît respira d'aise.

 

- Y'a pire que ça, non...

- Pourtant j'ai mis le paquet.

- Combien ?

- Dans les 8 à dix mille...

- Tu t'es arrêté à temps. C'est mieux comme ça.

- Non j'aurais dû aller au bout !

- Ce n'est pas vraiment dans nos moyens.

 

Un silence s'installa. La mèche de Jean flottait au-dessus de son regard vitreux. Il descendit son verre de rouge. Fit claquer sa langue. Renfourna son tuyau de pipe entre ses dents et tout à trac déclara à Benoît que « le problème c'est que c'était des enchères à l'américaine...

 

- C'est quoi cette engeance ?

- Tu couvres en liquide à chaque surenchère...

 

L'étendue du désastre lui sauta à la gueule, dans un souffle Benoît murmura « Alors t'as claqué 8 à dix milles balles pour des nèfles... » Jean opina en affichant la tronche contrit d'un gosse pris les doigts dans le pot de confiture. 

Partager cet article

Repost0

commentaires

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Articles Récents