Jeudi 12 juillet 2012 4 12 /07 /Juil /2012 00:09

« Je suis né en siège, les pieds devant, expression d'ordinaire appliquée à ceux qui quittent la vie alors que moi j'y entrais, le cul en l'air, violacé et suffocant, façon toboggan. Position qui allait marquer durablement ma façon d'aborder la vie que je vis. Me laisser glisser sur la pente de mes inclinaisons les plus fortes. Ma génitrice, si elle aussi s'était laissé aller à suivre ce chemin, aurait dû me prénommer Désiré. Ce fut Benoît, et ce fut ma première exécration. Je hais ce prénom. Bon fils j'ai toujours tenu ma mère dans l'ignorance de cette exécration. Avec moi c'est toujours ainsi, je garde tout à l'intérieur, avec soin. Soigneux et précis pour l'important, je ne suis pas pour autant rigide. Foutoir et bazar sont les fonds de commerce de mon quotidien plein d'histoires insignifiantes.


De ces petits riens mal rangés, en général, je n'en fais rien, sauf pour rêver. Ils sont la trame de mes rêves. Je brode. Depuis mes origines je rêvasse. Mon prénom abhorré, exécration native, c'est mon rêve fondateur, celui par qui tout a commencé. Enfiler des cotriades de rêves, au long de mes jours et de mes nuits, est extatique. Ça m'aide à vivre. Au commencement donc fut l'annonce de mon fichu prénom. Il m'est tombé dessus dans les minutes qui ont suivi mon expulsion. Déjà choqué par la position originale de ma venue je ne m'y attendais pas. Comprenez-moi, tout était allé si vite. Depuis deux cent soixante-cinq jours, à couvert dans la tiédeur de ma bulle amniotique, je baignais dans le ravissement. Alors que je filais des heures heureuses, brutalement, sans préavis ni explication, on me fichait dehors. Ça augurait mal de la civilité du monde où l'on me précipitait.


Pourtant, la détestation de ce prénom, tombé sur ma tronche de fraîchement né, ne trouve pas son origine dans la brutalité de mon expulsion. En effet, sitôt bouté hors de mon paradis, j'étais prêt à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Après tout, ce monde nouveau que j'abordais du bout de mes petits doigts de pied, pouvait lui aussi recéler des charmes identiques à ceux que je venais de connaître ; toutes ces douces heures passées à croître en paix. Mon amertume vient d'ailleurs. Nu, pitoyable et démuni je voyais le jour. Ebloui, en apnée, sans papier en transit, il me fallait du temps pour asseoir ma nouvelle position. Mes concepteurs n'en tinrent aucun compte. Avec une désinvolture frôlant l'arrogance, par-dessus ma petite tête gluante, ils s'arrogèrent le droit de me prénommer. Me consulter s'imposait. D'ailleurs, ils eussent pu le faire au temps béni de ma réclusion.  

 

Lorsque Marthe Regnault, la sage-femme aux mains larges comme des battoirs de lavandière, recueillit, après l'ultime poussée de ma mère, les cinquante-deux centimètres visqueux de mon corps, j'étais à la limite de la cyanose. Par bonheur j'échappais aux fers. Pendu, à bout de bras, par les pieds, je l'entendais proclamer de sa voix de stentor « c'est un garçon ! ». Imaginez-vous la scène. Comprenez mon courroux. D'un coup d'un seul, après un périple dangereux et besogneux, on me faisait passer d'une position de coq en pâte à celle, ridicule et humiliante, de vermisseau gluant exposé à l'air libre tel une vulgaire saucisse. Intolérable ! Révolté je couinais comme un goret pour le plus grand plaisir de cette femme qui n'avait rien de sage. Ce cri primal me valait de me retrouver dans une position plus conforme à mon statut de nouveau-né. On me lavait. Par petites touches je virais au rose bonbon. On m'emmaillotait. Je souriais aux anges bien calé dans la corbeille des bras de ma Madeleine de mère.


« Ce petit salopiaud a du caractère. Il sait ce qu'il veut et, croyez-moi Madeleine, avec un tel sourire ce sera un grand séducteur, un ravageur des cœurs... » Non mais, de quoi je me mêle l'accoucheuse, ce n'est pas ton rayon, garde tes lieux communs pour les lectrices de « Nous Deux ». J'étais vénère. Sous mon sourire ravageur je fis ma première colère rentrée ; une colère fondatrice bien-sûr. « Qu'étais-ce donc ce monde d'apparence ? Mon minois de bébé rose ne préjugeait en rien de mes actes futurs. Etais-je programmé ? Je repoussais avec force ce déterminisme de pacotille... » Chemin faisant je m'apercevais que je me trouvais bien à l'intérieur de moi-même. Ce sentiment m'avait déjà habité lorsque, sitôt les eaux libérées, dans la tourmente de mon périple, si long et si court, à chaque contraction j'avais hâte de retrouver la volupté de mes profondeurs. Ma conviction était faite : c'était le seul lieu où je puiserais la force pour affronter ce monde où, au petit matin, on venait de me jeter.


Libéré du dernier lien, pomponné, prenant goût à l'air que je respirais, je me laissais glisser dans la paix de mon petit jardin d'intérieur. Moment voluptueux, moment que choisit ma mère pour confier au clan des femmes qui s'affairait « ce sera Benoît... » Coup violent et inattendu au plexus solaire. Je réprimais un cri de stupéfaction en engouffrant mon pouce dans ma bouche. Déjà quelle maîtrise ! Quel sang-froid ! Ma succion élégante stupéfiait le clan des femmes. Elles s'esbaudissaient. Je retrouvais le suc de ma bulle. Réfléchissais. Analysais froidement la situation. « Par quelle prescience ma mère avait-elle su anticiper sur mon moi profond ? » Ce Benoît était raccord avec le capital de duplicité que je découvrais en moi. Formidable intuition de Madeleine que d'accoler ce prénom à mon image de chair. Sur la photo Ferlicot, à nouveau nu comme un ver sur un coussin de soie, j'arborais mon sourire de bébé Cadum qui allait si bien avec le secret de mes profondeurs. »

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Le 10 novembre 2006 ainsi commençait mon petit roman en ligne du dimanche… que certains lisent depuis l’origine et que d’autres découvrent sans trop bien comprendre si c’est du lard ou du cochon…


Ma sainte mère voulait prénommer son petit dernier, de sexe masculin, Benoît… pour la bonne et simple raison que ce saint patron était fêté le 11 juillet jour elle entra dans les douleurs de l’enfantement. Mon frère aîné, parrain désigné, s’y opposa. Il décréta : ce sera Jacques le majeur le patron de notre paroisse de la Mothe-Achard !


Ainsi je fus prénommé : Jacques, Alain, Gabriel, Arsène pour faire plaisir à mon parrain mon frère Alain, ma marraine qui se prénommait Gabrielle dit Gaby (déjà Bashung) et mon père Arsène. Par bonheur celui de ma génitrice : Berthe ne disposait pas de masculin.


Bref, comme signe un commentateur PP, lorsque je me lançais pour de rire dans l’aventure d’une écriture à chaud, au fil des semaines, je choisissais Benoît pour mieux me vautrer dans la liberté d’un « auteur » qui créé sa propre vérité. Qu’importe où se trouve la frontière entre mon imagination et la réalité, et j’adore lorsque ma copine la baronne me chauffe les oreilles à propos des lèvres de Roselyne. Elle me dit tu… mais non ce n’est pas moi… c’est lui… c’est Benoît… Ce n’est même pas mon double car je n’ai pas de double étant unique – ça c’est pour exciter Bref, Bof et Bionnet – …


Pour en revenir un petit instant à la vérité historique : la sage-femme qui m’a mis au monde, au Bourg-Pailler, se dénommait bien Marthe Regnault, elle fut par la suite maire de mon pays, mais je ne suis pas né en siège. Alors, c’est ainsi lorsque je me glisse dans la peau de Benoît, qui n’est pas moi, je prends toute liberté avec la vérité… si tant est qu’il n’y en ait qu’une, la nôtre, qui n’est pas forcément celle des autres… Le seul qui ne ment pas, qui ne la travesti pas, c’est l’auteur… ses personnages lui appartiennent et d’eux il sait tout puisqu’il est eux. Donc moi c’est moi, lui c’est lui : allez bon anniversaire Benoît ! Voilà, c’est dit et pour ceux qui débarque ici, sur cet espace de liberté, lorsque l’autre jour j’ai demandé dans mon MOI PRÉSIDENTlink que le 12 juillet devienne un jour férié ce n’était bien sûr pas pour célébrer ma naissance mais, bien sûr, pour marquer d’une pierre blanche, une victoire, celle de 1998, au Stade de France…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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