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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 00:09

Au tout début de février j’ai reçu dans ma boîte aux lettres ce message d’un de mes lecteurs : « Je suis fils de viticulteurs, petit viticulteur du Beaujolais, métayer, donc loin des grandes dynasties Bourguignonnes. Malgré tout, je suis un amoureux de ce terroir, mais pour être franc je ne vois pas comment le sortir de cette crise qu'il connait. Mon père n'a de cesse de me dire chaque jour que le Beaujolais est perdu et qu'il vaut mieux vendre du Bourgogne ou du Champagne, et je trouve cela très triste. » Et de conclure :


« Je viens vers vous aujourd'hui pour avoir votre avis d'amoureux du vin et surtout de professionnel du vin sur l'avenir de ce Beaujolais, quel est votre point de vue sur sa situation ? »


Tom-7164.JPG

 

J’avoue que j’étais à la fois assez ému de cette confiance et embêté car, contrairement à ce que pensent certains, je n’ai pas d’avis sur tout et, dans le cas spécifique du Beaujolais, j’estimais et j’estime encore, que mon éloignement du terrain, ce besoin que j’ai avant de me forger une opinion d’arpenter la région, d’écouter les uns et les autres, de voir, de sentir, de me plonger dans la complexité, de définir le champ des possibles, de tester des solutions, ne me permettait pas d’être en mesure de répondre de manière pertinente à mon correspondant.


Alors j’ai rongé mon frein mais, comme rien ne me chagrine plus que l’impuissance j’ai lu tout ce que j’ai trouvé sur le sujet en me disant : « quand ce sera mûr tu tenteras d’écrire quelque chose. » Le temps passait et j’avoue que, dès que je m’asseyais face à mon clavier pour écrire ce qui me trottait dans la tête, je repoussais au lendemain la ponte de la première phrase qui chez moi déclenche tout.


Et puis, aujourd’hui – hier pour vous – en fin de matinée, après bien des tergiversations, j’ai décidé de me lancer, comme ça, sans trop savoir où j’allais aboutir, en me disant que peut-être ces premiers pas sur la Toile mettraient en branle je ne sais quel processus de réflexion pour que la prise de conscience des maux du Beaujolais débouchât sur une réelle réflexion stratégique. Bien évidemment je sais pertinemment que personne ne m’attend sur ce sujet et j’ai bien conscience que ma seule bonne volonté, mon besoin de servir ne vont pas me propulser au cœur d’un processus qui déboucherait sur des choix clairs et assumés éclairant l’avenir bien sombre du Beaujolais.


En clair, je m’auto-missionne. C’est une grande première. J’irai à mon pas en espérant trouver sur le chemin des femmes et des hommes de bonne volonté pour prendre avec mon aide en charge leur destin.

 

« Dix ans. Le Beaujolais vit sa dixième année de crise d’affilée. Durant cette décennie 1500 viticulteurs ont mis la clé sous la porte » écrit le magazine Lyon Capitale dans son numéro de février sous le titre choc « Un vin à l’agonie » avant d’ajouter « sans doute pas en danger de mort, mais plus probablement en voie de paupérisation. Clochardisation, diront certaines langues vipérines ». Pour moi l'abus de mots excessifs, tonitruants nuit alors je les laisse aux journalistes et me tourne vers un grand amoureux du vin et du Beaujolais tout particulièrement : Bernard Pivot.


À la question : « Le beaujolais est donc réellement en danger ? » : le créateur du Comité de Défense du Beaujolais, répond : « Ce n’est pas nouveau. Le Beaujolais va mal, il est souffrant. En plus d’une grave crise économique, le beaujolais est victime, depuis pas mal d’années, d’un ostracisme moutonnier, d’une sorte de défiance, souvent irrationnelle. Il existe un snobisme à dire que le beaujolais ce n’est pas bon. C’est complètement aberrant. C’est un vignoble extraordinaire. Les vignes sont arrachées, abandonnées... »


Que le beau vignoble du Beaujolais soit un « Grand Corps Malade » j’en suis bien d’accord mais, sans prendre la distance un peu froide qu’affiche encore trop souvent le corps médical face à la souffrance morale de ses patients, il me semble qu’il faut se garder d’en rester à une telle approche purement compassionnelle. Avoir de l’empathie, j’en ai et je ne fais pas parti de ceux qui couvrent le Beaujolais d’opprobre,  ne doit pas conduire ni à une forme de globalisation des problèmes qui se posent, ni à s’enfermer dans une victimisation du produit. La recherche de « coupables » peut rassurer mais elle n’apporte guère de lumière au diagnostic. Vraiment c’est faire trop d’honneur à certains « prescripteurs » crachant sur le Beaujolais que de leur attribuer le désamour des consommateurs. Qui les entend ? Qui les suit ? Pas grand monde ! Le mal est bien plus profond. D’ailleurs, sans le vouloir, Bernard Pivot en répondant à la question « Pour vous, le Beaujolais, c’est... » apporte de l’eau à mon moulin.

Que dit-il en effet : « Le Beaujolais est avant tout un vin de lutte des classes. C’est le vin des canuts et le vin des rad-soc’s. Le vin de Gnafron et le vin d’Édouard Herriot. Le vin des bleus de chauffe et le vin des costumes-lavallières. Le vin de la Vache-qui-rit et le vin du gigot qui pleure. Le vin des mâchons entre vieux potes et le vin des déjeuners en famille. Le vin de la gauche-saucisson et le vin de la droite pot-au-feu. Le beaujolpif des meetings et le saint-amour des mariages. »

Avec tout le respect que je dois à Bernard Pivot je dois avouer qu’il prononce là un très bel éloge funèbre d’un monde englouti. Il y a dans son propos de l’Amélie Poulain et la France qu’il décrit n’est plus. Mais, par delà ces regrets, le Beaujolais qui «pendant des décennies, voire des siècles, a été considéré, comme l’écrit Eric Asimov le critique vin du New York Times, comme un vin simple, léger, amusant (...) pas sérieux n’est-il la nouvelle victime d’une vision élitiste du vin à la française. Comme je l’ai déjà souligné, les écrits de Roland Barthes dans Mythologies sont datés. « Le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent soixante espèces de fromages. C’est une boisson totem... » Le vin populaire n’est plus et ça ne date pas d’hier. Pour s’en persuader il suffit de visionner la fameuse émission de Michel Polac « Les vignes du seigneur » de mai 1982 pour déceler, dès cette époque, la ligne de fracture qui était en train de se creuser entre le vin du populo et celui des amateurs éclairés. Le père Bréchard, figure emblématique du Beaujolais y défend becs et ongles, contre un Jean Huillet héraut des va-nu-pieds du Midi qui l’accuse de jouer sur le même terrain que lui, son modèle beaujolais. C’était il y a presque 30 ans. Réécrire l’Histoire, l’enjoliver ou la tirer vers le bord qui est le sien, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, ça rassure mais ça masque aussi des réalités bien moins agréables à analyser et à traiter.

Reste donc à entrer dans le vif du sujet : « le Beaujolais est-il perdu ? » comme l’affirme le père de mon correspondant ou comme le journaliste de Lyon Capitale interrogeant Bernard Pivot : « est-il mort ? » Celui-ci répond : « Non, je ne crois pas. Mais le Beaujolais a mal, il est souffrant, il demande une assistance. Si on ne lui porte pas remède, il ira de plus en plus mal... » C’est donc avec mon petit balluchon que je me porte volontaire pour « aider » avec ma méthode semelles de crêpe, pas pour « assister », le Beaujolais n’a pas besoin de béquilles, d’infirmiers  ou de docteurs miracles – ce qui ne signifie pas pour autant que les conséquences sociales des difficultés ne doivent pas être traitées avec les moyens adéquats – mais d’un accoucheur de décisions. Le salut – c’est mon côté vendéen qui ressort – du Beaujolais viendra de l’intérieur, de ses propres forces. C’est donc à dessein que j’ai titré ma chronique « Grand Corps Malade » en référence à ce grand garçon sympa qui a su, avec ses propres forces, surmonter son handicap lié à son accident pour « réussir ».

Tout reste donc à faire : à bientôt donc sur mes lignes pour ce bout de chemin en Beaujolais et si vous voulez contribuer vous y êtes les bienvenus...

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

Isabelle 28/03/2010 09:55


On est fort en beaujolais: on continue à parler de nous, même quand la crise est au plus fort, quand on dit que plus personne ne veut acheter du beaujolais! 
ça fait presque 20 ans que la crise est arrivée dans notre région. On n'a pas voulu la voir faisant une confiance aveugle aux négociants et étant persuadé que le consommateur ne pourrait pas se
passer de boire de Beaujolais...
Et ça m'ennerve aussi un peu quand j'entends les vignerons des crus qui accusent le Nouveau d'être la cause de leur malheur. Ils n'avaient qu'à se bouger un peu...réagir quand le beaujolais avaient
encore la cote...au lieu de ça on déclassait des beaujolais villages ou des crus en Nouveau!Et oui, parce qu'en beaujolais, les rendements autorisés étaient supérieurs...
Aujourd'hui, alors que bon nombre de vigneron se tournent vers le bio, surtout en appellation beaujolais d'ailleurs, certains crus sont vierges ou presque de vignes cultivées en bio...
Pas que le bio soit une solution à tous les problèmes. c'est encore un autre débat...mais je remarque des volontés à s'en sortir, à réfléchir un peu...

Arrêtons de compter sur les autres pour s'en sortir? Il faut que chacun se sente enfin responsable de sa cave et de son vin et prenne le courage de mettre son nom sur la bouteille et d'aller le
vendre. Arrêtons de se justifier d'être en beaujolais. Soyons fier de notre région, de nos vins. Jamais je n'ai à m'excuser d'être en beaujolais: c'est à prendre ou à laisser! On y trouve des vins
magnifique de fruit, de fraîcheur et de caractère.
Vive le beaujolais! 


Bourgine 20/03/2010 04:15


Lilian, néo, moi aussi, notre proximité d'analyse, est-ce notre force ?
Lalau, je pense qu'avec Lilian, quelques autres et moi, tu as un bon vrai sujet de fond, au delà des modes, des clichés
Jacques, je désirerai que tu sois témoin de ça ( ce n'est pas un duel )
Régis, qui sort de 7 heures à table et le verre à la main, avec des vins de partout et un bon caviste !


Lilian Bauchet 19/03/2010 23:03



Allez, l'avis d'un néovigneron du Beaujolais (ça existe?), si je peux participer au débat ! A mes yeux, la principale raison de la crise du Beaujolais (même s'il y en a d'autres), est que le
Beaujolais Nouveau est passé aux yeux des consommateurs en quelques années, du statut de vin plaisir par excellence à celui de piquette la plus infâme qui soit. A qui la faute ? C'est bien sûr
inhérent aux mécanismes de fonctionnement des modes qui sont faîtes pour susciter l'adhésion du plus grande nombre, et puis qui sont faîtes pour passer. Mais il  faut dire qu'en
l'occurrence, on a bien aidé les consommateurs à retourner leurs vestes (une nouvelle mode?): productivisme effréné sans souci de la qualité de la vendange (plantation à tout crin, augmentation
des rendements autorisés à l'hectare), vinification surstandardisée à la demande du négoce mais aussi pour masquer parfois la piètre qualité des années difficiles (levurage monolithique, mpc,
chaptalisation...) donnant au final, pour une grande proportion des vins, un produit de médiocre qualité (mais qui sent la banane !). Ajoutez à cela quelques procès retentissants sur les
pratiques douteuses d'une poignée de viticulteurs véreux et du négoce local et vous aurez tous les ingrédients d'une descente aux enfers. A leur tour les crus sont emportés dans la tourmente, car
pour être crus, ils n'en sont pas moins crus du Beaujolais, et cette image du Beaujolais leur collent à la bouteille comme une casserole à la voiture des mariés (ah ce Beaujolais, toujours
l'esprit de la fête!). Alors comment sortir de la tourmente ? Aujourd'hui la majeure partie des volumes vendus par les producteurs le sont auprès du négoce. Quant on sait que les prix d'achat
proposés par le négoce pour les 2009 ont été inférieurs à ceux donnés pour les 2008, on ne peut qu'être convaincu de l'obligation des viticulteurs à sortir de ce mode de commercialisation, qui ne
tient finalement absolument pas compte de la qualité intrinsèque des millésimes, mais répond à la supposée logique de l'offre et de la demande dont l'opacité, pour les viticulteurs, est totale.
2009 est un millésime exceptionnel, un des plus grands que le Beaujolais ait connu depuis plus de cinquante ans (et il n'y a pas que moi qui le dit !). Tous les vignerons du Beaujolais avaient le
sourire avant les vendanges, pensant que ce millésime pouvait relancer le Beaujolais. Mais ils ont bien vite déchanté, devant les prix d'achat proposés par le négoce. Le problème est que parmi
les vignerons, nombreux sont ceux qui, la cinquantaine passée n'ont plus le ressort suffisant pour se remettre en question , réinterroger leurs pratiques, se lancer dans la vente directe. Les
folles années du Beaujolais leur ont permis de se constituer un patrimoine dans lequel ils puisent d'année en année, en espérant que le marché se redressera...et en attendant la retraite. Pour
les plus jeunes, certains se débrouillent en trouvant des petits boulots à mi-temps pour compléter leurs revenus. Ou c'est le salaire de Madame qui permet de boucler les fins de mois. Je ne
cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Je traduis une réalité de terrain. Des hommes et des femmes qui, devant l'image désastreuse de leur vignoble, éprouvent toutes les difficultés à
défendre leurs vins et vivent la crise, dans laquelle ils s'enlisent chaque année un peu plus, comme une fatalité. Il y a pourtant des lueurs d'espoir. D'une part, la filière bio qui se développe
lentement mais surement; elle pourrait permettre de relancer le Biojolais Nouveau, notamment auprès des jeunes consommateurs, le côté bio pouvant gommer l'étiquette (sans jeu de mot) de mauvais
vin qu'on lui a collé. D'autre part, les bourguignons, à la suite de la maison Jadot, font leur apparition dans le vignoble du Beaujolais. Le prix du foncier est sans commune mesure avec les prix
pratiqués chez eux. On peut penser qu'ils mettront bientôt une communication efficace en place pour redorer le blason du Beaujolais (pardon la Bourgogne du Sud) et obtenir ainsi un retour sur
investissement rapide ! J'ai déjà lu, ça et là, dans la presse, des propos positifs sur le potentiel des crus du Beaujolais qui ne doivent pas être étrangers à l'arrivée de ces nouveaux venus
dans notre vignoble ;-) Espérons que la mayonnaise prendra vite et qu'elle permettra aux petits vignerons du Beaujolais qui auront l'énergie de se lancer dans la vente à la bouteille d'en
profiter.






gus 19/03/2010 13:55


Pour le consommateur lambda,le Beaujolais d'aujourd'hui se résume à être le vin d'un jour(3 ième jeudi de novembre).Arrivé au vendredi,il passe à autre chose....
  Ce qui fut l'un des plus fabuleux coup marketting qu'aucune autre région viticole ait réussi est devenu aujourd'hui un handicap insurmontable.Les modes passent vite surtout quand les succès
rapides engendrent des excès .
 
  Dommage pour les beaujolais tradi(Morgon,Moulin a vent...) qui en silence tracent lentement et consciencieusement leur sillon.Ils sont surement dans le vrai car en viticulture-et pour une
fois je contredirais Tonton Georges-,le temps fait TOUT à l'affaire....
Bonne journée.
 


mauss 19/03/2010 13:21


Tiens : vous comprenez l'anglais ?

Allez lire ce que pensent nos potes des USA :

http://wineberserkers.com/viewtopic.php?f=1&t=19213


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