Samedi 21 novembre 2009
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A ceux qui s’étonnent du rythme journalier de mes
chroniques je répondrai en citant Vialatte, l’inventeur de la chronique en tant que genre littéraire, « une chronique il faudrait la faire pousser comme une herbe dans les fentes d’un
mur, dans les pierres de l’emploi du temps ». Rassurez-vous, en le citant, je n’ai pas la prétention de me hausser au niveau du talent de celui, qui se présentait comme
faisant partie de ces auteurs français « notoirement méconnus », dont les chroniques sont de vrais bijoux : architecture remarquable, vocabulaire riche et construction grammaticale sans défauts, Vialatte y manie la langue française avec un très grand bonheur. Je me
contenterai de reprendre à mon compte son image de la chronique qui pousse, telle une herbe folle, entre les pierres de l’emploi du temps et de penser, comme lui, que la chronique est l’oeuvre
d’un promeneur, d’un flâneur, du philosophe qui sommeille en chacun de nous.
Le temps que je prends pour les écrire est-il du temps perdu ? Le physicien Etienne Klein a
répondu à cette question avec son brio et son humour habituel http://www.berthomeau.com/article-31584483.html . Alexandre Vialatte pendant dix-huit ans, tous les dimanches soirs, portera sa copie
au wagon postal du train de vingt-trois heures quinze pour qu’elle soit publiée
dans le journal La Montagne. Il n’a manqué que deux ou trois fois son rendez-vous. Moi, facilité du temps, je poste la mienne dans la boîte de mon
hébergeur et, dans la tranche où l’heure galope vers la première unité, elle file sur la Toile jusqu’à vous. Dans ses chroniques Vialatte parlait de tout et de rien ; ces touts du grand
Monde et ces petits riens qui maillent la banalité de notre quotidien. Pour ma part, j’avoue que pour certaines, celles qui en général vous accrochent, elles relèvent de l’urgence. Dès qu’elles
m’habitent je dois les « dégorger » – comme le dit Vialatte – dans l’instant, quelle que soit l’heure. D’autres sont engrangées pour les temps de disette. D’autres enfin, poussées par
l’urgence, disparaîtrons dans la trappe pour parfois réapparaître sous une autre forme grâce au hasard de l’actualité.
Mais, comme souvent pour mes chroniques, avant même de les écrire, j’ai une petite idée qui me
trotte dans la tête, floue, imprécise, mais terriblement vivace. Dans le terreau de mon petit jardin d’intérieur, elle cherche la lumière « entre les pierres de l’emploi du temps ».
Pour cette chronique à propos d’Alexandre Vialatte, c’est la lecture de sa chronique sur « Le Vieux Petit Temps », découverte dans le livre de Denis Grozdanovitch « L’art difficile
de ne rien faire », publié chez Denoël (chronique sur la méridienne http://www.berthomeau.com/article-30456636.html ) qui a mis en branle mon irrépressible envie d’écrire. Tout simplement parce que ce texte de Vialatte constitue le meilleur antidote à la tyrannie des grands médias qui nous
abreuvent à jet continu de grandes informations catastrophistes, nous alarment, nous terrorisent, pour nous contraindre à vivre dans le cadre défini par ceux qui ne veulent que notre bonheur, par
exemple celui découlant du sanitairement correct.
« Un vieux petit temps ; le tissu même de tous les jours ; étranger au
calendrier ; sans numéro dans l’almanach ; parfaitement extérieur à la chronologie. Si indépendant de toute horloge qu’on peut le transporter avec soi et le retrouver dans sa valise
sans que nulle montre l’ait modifié. C’est l’actualité en vacances. Quand il commence elle a déjà fini. C’est par là qu’il est vieux de naissance. Il est fait de tout ce qui se passe quand il ne
se passe rien.
[…]
Je veux seulement faire savoir qu’il existe plusieurs sortes d’actualités : celle du grand
temps, des journaux et de l’histoire, qui vocifère à travers la planète et couvre la voix des humains. Et celle d’une espèce de petit temps, qui est tissu même de nos journées. Il y a le grand
temps qui fait des tourbillons ; et le petit qui parle à voix basse et marche sur la pointe des pieds ; qui est toujours rempli des mêmes choses, habillé d’une étoffe usée. On le
prendrait pour une miette du temps qui serait tombée d’une autre époque. Ce que l’on appelle l’inactuel, c’est l’actuel de toujours. Il semble à l’homme que ces deux temps n’aient ni le même
grain, ni la même qualité, la même matière, la même couleur, la même époque. Et que le petit temps soit inactuel parce qu’il est l’actuel de la veille. Mais il sera l’actualité de
demain. »
Chroniques de la Montagne éditions Laffont, coll. Bouquins, 2000
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