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               Vin&Cie, l'espace de liberté

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La photo est signée par Elisa Berthomeau©

 

Mardi 19 août 2008 2 19 /08 /Août /2008 00:08

Quand on s’appelle Goudeau, en un temps, l’après guerre de 1870, où les clubs littéraires fleurissaient dans les villes, et que l’esprit bohème régnait dans les cabarets, créer le club des hydropathes (étymologiquement : ceux que l'eau rend malades) allait de soi. Ce cercle connaîtra un grand succès dès sa première séance en octobre 1878, soixante-quinze personnes, et au faîte de sa gloire lorsqu’il se réunira au Chat Noir de Rodolphe Salis à Montmartre il comptera jusqu’à trois cent cinquante participants. On y célébrait la littérature et tout particulièrement la poésie : les participants déclamaient leurs vers ou leur prose à haute voix devant l'assistance lors des séances du vendredi soir. Mais les membres professaient également le rejet de l'eau comme boisson au bénéfice du vin. Charles Cros écrivit :

Hydropathes, chantons en cœur

La noble chanson des liqueurs

L’intérêt de ce club, au-delà bien sûr de son « militantisme » affiché pour le vin, tenait à ce qu’il permettait, sous le couvert du bel esprit, de déraper vers des sujets plus contestataires. Nos hydropathes inaugurèrent l’esprit « fumiste » et leur club, même s’il disparut en 1880, au travers de la Revue Les Hydropathes – qui compta trente deux numéros entre 1879 et mai 1880 – permirent de mettre au jour à chacun de ses numéros, des talents non-conformistes : une personnalité proche du groupe d’André Gill à Sarah Bernhardt et de Charles Cros à Alphonse Allais. De nombreux jeunes artistes : Léon Bloy cousin d’Emile Goudeau, Paul Bourget, François Coppée, Guy de Maupassant, furent membres du club.

Autre temps autres mœurs mais, sans vanter les délices de l’ivresse ou le border line de ceux qui goûtaient sans modération aux fruits défendus – position politiquement incorrecte dans nos sociétés propre sur elles et cultivant le culte de l’immortalité et du risque zéro – ce qui me frappe dans ce joyeux cocktail liberto-littéraire c’est que le vin était de plain pied dans son époque. Certes, il y était avec les débordements du fléau de l’alcoolisme liés aux conditions économiques et sociales de l’époque (voir le rapport Villermé Tableau de l'état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine, et de soie, (1840) mais l’hypocrisie n’était pas de mise : si les ouvriers, les classes dangereuses, claquaient dans les bistros le peu d’argent du ménage c’était pour supporter une condition inhumaine. L’ivrognerie d’ailleurs régnait aussi dans les campagnes où la condition des journaliers n’avait rien à envier à celle des ouvriers urbains.

Pour être encore plus précis, alors que le vin, boisson alimentaire, est un produit en voie de disparition, qui laisse la place à un produit festif, statutaire et ludique, les tenants de l’hygiénisme, nos penseurs de la santé publique, devraient réviser leurs fondamentaux, appliquer à notre époque une nouvelle stratégie. La pure stigmatisation, l’interdit pur et simple dans une société où tout ou presque est a portée de mains, relève d’une méconnaissance grave des ressorts de ceux qui se ruent vers les boissons alcoolisées, dans lesquelles d’ailleurs le vin ne tient plus une place prédominante. C’est d’un labour profond dont nous avons besoin non d’une cosmétique fondée sur des campagnes de communication.

Enfin, je voudrais m’adresser aux gens du vin en France pour leur dire qu’ils ont aussi, d’une certaine manière, participé au mouvement de mise hors la vie du vin en le cantonnant dans le Saint des saints des amateurs, produit d’élite pour les élites, tout en continuant de vivre dans un vignoble de masse produisant des nectars bien moins prestigieux. La distorsion entre l’élitisme et la production de masse est évidente mais jamais reconnue alors que nos voisins dits du Nouveau Monde, eux, ne s’embarrassent pas de nos scories historiques. Face à la mondialisation de la consommation ils sont en train d’imposer leur modèle dans les pays nouveaux consommateurs. En être est-il péché mortel ? Est-ce participer à la « corruption » du monde que de proposer nos petits vins ? La réponse est non. La stratégie de ligne Maginot, comme celle adoptée vis-à-vis de l’Internet, relève de la bêtise la plus noire. Comme si nous claquemurer dans notre hexagone allait faire stopper à des frontières, qui n’existent plus physiquement, le flux des informations de la Toile en provenance du Monde.

Alors que notre grand ami, le médiatique Hervé Chabalier, va voir son best-seller : «  Le Dernier pour la route » être le sujet d’un film produit par Philippe Godeau, je ne peux m’empêcher d’écrire que ce sont toujours ceux qui, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, dérapent qui viennent faire la morale à ceux qui « tiennent la route ». Nous avons une culture des repentis et des « ce n’est pas de ma faute » ça émeut les chaumières, ça fait pleurer Margot. Les « Sots d’eau » (1) ne me tirent aucune larme...   


(1) Sot d'eau
"Tout le monde critique Hervé Chabalier. Mais moi je le comprends. ...
L'une des meilleures choses sur terre est le vin et Hervé n'a plus le droit d'en boire.
Ce serait supportable pour lui si personne n'en buvait."...
"Pour Hervé, tout verre de vin est mauvais car il le mènerait à la bouteille, puis à la caisse, puis à la cave, puis au cercueil.
Il ne lui viendrait pas à l'esprit que nous n'avons pas ce problème-là avec l'alcool. Que lorsque nous buvons une slivovica le matin, nous sommes au thé le soir.
Que le vin arrose nos meilleurs déjeuners de copains mais que l'eau ruisselle sur nos adorables dîners familiaux. ...
"S'il a eu la faiblesse de se laisser ligoter par l'alcool au point d'être aujourd'hui condamné à la sobriété pour le restant de ses jours, il n'y a aucune raison pour que nous, qui avons su conserver notre liberté face à la boisson, nous devions matin, midi et soir baigner notre bouche heureuse, notre langue délicate et notre palais sensible dans l'eau et uniquement dans l'eau."...
"Les gens qui boivent de l'eau vivent plus vieux que les gens qui boivent du vin, mais moi je ne veux pas vivre vieux dans un pays où les anciens alcooliques exigent que tout le monde boive de l'eau.
Il y a un génie dans le vin et il est mauvais, comme tous les génies. Dans l'eau, il n'y a rien de mauvais, car il n'y a rien." (...)

Patrick Besson

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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