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28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 06:00
Jean-Paul Kauffmann grand capteur d’odeurs : de FOG à l’Amateur de Bordeaux en passant par La lutte avec l’Ange de Delacroix à Saint-Sulpice…

En lisant, parfois, les fenêtres du hasard s’ouvrent pour moi avec une soudaineté qui me déconcerte. Comme si, un arrière-plan venait soudain donner de la perspective à une phrase lue en la plaçant dans la sensibilité d’un auteur.

 

Je m’explique :

 

Dimanche soir, dans mon lit, j’entame la lecture du livre de Marion Van Rentergheim FOG Don Juan du pouvoir que j’ai acheté dans l’après-midi à l’Écume des Pages.

 

Et page 54, je lis :

 

« Pour Giesbert, le monde politique sent mauvais. Littéralement. Monsieur Adrien est un roman d’odeurs. Les personnages, suent et puent. Comme des animaux […]. Monsieur Adrien exhale une odeur inquiétante, sui generis. C’est rare ! Les romans d’aujourd’hui sont si bien élevés et sentent si bon le déodorant.

 

Jean-Paul Kauffmann dans Le Matin de Paris lors de la sortie du roman de FOG en 1982. « Vaste pot-pourri giesbertien, un roman d’initiation sentimentalo-politique, écrit dans un style hussard à la Nimier […] Le paradoxe de FOG est déjà en place : la politique suscite chez lui une fascination dégoûtée. Il renifle une odeur de purin, mais il aime le purin. »

 

Et dans l’instant une évidence s’inscrit dans ma tête et ne me lâche pas : JPK est un grand capteur d’odeurs…

 

Pourquoi ?

 

Tout simplement parce que je viens de terminer l’un de ses livres, écrit en 2001, La Lutte avec l’Ange.

 

 

C’est une enquête à la Maigret à propos de l’œuvre de Delacroix La Lutte de Jacob avec l’Ange peinte sur les murailles de la Chapelle des Saints-Anges située à main droite lorsqu’on pousse la porte capitonnée de l’église Saint-Sulpice. Étrange église, méconnue voire méprisée, érigée dans le 6e arrondissement, à deux pas du jardin du Luxembourg et que l’on peut contempler assis à la terrasse du café de la Mairie.

 

C’est de ce lieu, au début des années 80, que tout a commencé. JPK y est assis en compagnie d’un critique d’art de ses amis, Léopold. « Teint fleuri d’amateur de bons crus, toujours vêtu de noir, belles mains de chanoine, et coiffé d’un élégant chapeau de feutre orné d’un énorme nœud plat. »

 

-  Tu ne t’es jamais donné la peine de la visiter. Allons-y !

 

Avant d’en arriver à mon illumination, j’ai noté cet avertissement de Léopold à JPK : «Il ne faut jamais raconter une peinture. C'est la pire des choses. La peinture ne raconte pas d'histoire, elle produit de l'énergie. Oui, c'est de l'énergie qu'on a enfermée dans un cadre, dans un rectangle»

 

Elle résume bien mon approche du vin.

 

Et les odeurs me direz-vous ?

 

J’y viens !

 

Ma démonstration est sans appel : JPK est un grand capteur d’odeurs !

 

- Page 35 : le séjour balsamique de Huysmans dans son livre Là-Bas, à propos de Carhaix, le sonneur de Saint-Sulpice, qui habite avec sa femme un appartement dans la tour nord de Saint-Sulpice. JPK note « j’adore ce livre qui sent à la fois l’eau bénite et le poil de Belzébuth ».Il l’a lu adolescent. Huysmans, remis en lumière récemment par Houellebecq, y parle d’ « un séjour balsamique et douillet, un havre tiède. »

 

- Page 43 : « Le sombre engourdissement de caveau propre aux lieux de culte n’a pas le temps d’opérer ; d’ailleurs Saint-Sulpice ne dégage pas cette odeur de cave humide, ce parfum douceâtre et fade d’eau bénite croupie et de cire chaude caractéristique de nos églises. »

 

- Page 53 : « L’endroit me plut surtout à cause de son silence et de l’odeur de vieux maroquin qui se dégageait des salles désertes. » première vraie rencontre avec les tableaux sur le chemin du collège au musée de Rennes.

 

- Page 59 : « Ce parfum entêtant, un peu aigre et camphré d’huile de lin rancie, en même temps suave, je sais bien que c’est l’odeur de la mort. Tous les musées ont le même fumet : il n’a rien à voir avec le moisi ou le croupi, c’est l’odeur du sang (Napoléon qui jouissait d’un sens olfactif très développé avait remarqué que le sang sentait la poussière). « Tu retourneras en poussière… » D’avoir respiré cette odeur crayeuse et asséchante, d’une fadeur si plaisante, un peu métallique aussi, je ressors toujours l’esprit vidé. »

 

- Page 69 : « Cependant, les cierges des Âmes du Purgatoire résistent mal au courant d’air. Leur flamme expire en fumant. Elles charbonnent et répandent dans l’église une odeur grasse de laiterie et de térébenthine. »

 

- Page 76 : « Sans parler de ces parfums endimanchés qui alourdissaient si agréablement l’atmosphère de l’église : odeur épaisse de brillantine et de cosmétique Pento des hommes, senteurs chyprées des femmes longuement parées. » souvenir d’enfant de chœur de JPK

 

- Page 89 : Mauriac dans son Bloc-notes, à propos du service funèbre à la mémoire de Delacroix, raconte l’enterrement de son précepteur, M.Carreyre, professeur de philosophie au collège Grand-Lebrun à Bordeaux : « Le vieux sulpicien qui est étendu là, je songe qu’il avait entendu les cigales de mon enfance, respiré l’odeur de marécage du ruisseau dans ces nuits resplendissantes d’autrefois. »

 

- Page 104 : « Il règne dans l’établissement une odeur surie de croque-monsieur mélangée à l’âcre fumée des cigarettes brunes. » Le chalut café à Dieppe, quai Duquesne, ancienne adresse de Delacroix.

 

- Page 124 : « La menace de saturnisme, provoqué par la respiration du plomb contenu dans la peinture, semble l’avoir épuisé – Les murs renferment une forte proportion de céruse, colorant blanc qui est un véritable poison. »

 

- Page 142 : « En fin d’après-midi, à Crozes, l’ombre est venue avec la fraîcheur. Le château se réveille. Nous sortons pour prendre des rafraîchissements près des buis centenaires sculptées en boule. Dans le jour qui décroît, ils exhalent une odeur ancienne et acide. « Ces buis existaient au temps de Delacroix, dit l’hôtesse. Nous sommes aux petits soins avec eux. » visite de JPK au château de Crozes dans le Haut-Quercy où Delacroix est venu à un moment difficile de La Lutte.

 

- Page 214 : « L’odeur de l’église déserte et encerclée par la nuit a changé. C’est une sensation plus lourde comme si l’absence de la lumière avait terni les frais effluves du jour. Cela ressemble à une senteur capiteuse de vieux bois précieux, un peu rance, laissée probablement par la stéarine des cierges, cet acide gras qui fixe la poussière et noircit la pierre des églises. »

 

- Page 258 : « La chaleur de l’été ranime des effluves de poussière desséchée, une odeur de vieille étoffe moisie que la canicule a rigidifiée. »

 

- Page 260 : « D’où provient cette odeur défraîchie et écœurante de grenier et de fripes crasseuses ? »

 

- Page 265 : « La nef dégage une odeur de cire et de moisi. »

 

- Page 286 : « Il a suffi que la lumière se rallume pour que l’odeur de la crypte change. Elle rappelle à présent le fruit blet. »

 

- Page 288 : « Il s’en dégage des relents fanés de poussière avec quelques notes terreuses et humides. »

 

- Page 298 : « les cierges de la chapelle des Âmes du Purgatoire s’éteignent. La pointe noire de la mèche fumante renvoie jusqu’à moi une odeur de graisse de mouton. »

 

- Page 307 : « Quand je vois La Lutte, je ne puis m’empêcher de penser à la forêt de Sénart, à l’odeur humide qui se dégage des hautes futaies. La muraille des Saints-Anges répand un parfum acide et verduré, l’humus des débuts du monde que l’on respire encore dans quelques chemins retirés. Delacroix aimait errer et patauger dans la boue grasse, observant les matières organiques en décomposition, les « creusets vivants de la refonte universelle. »

 

- « À chaque visite, je pénètre à l’intérieur du chêne crevassé. Cette sensation d’écorce un peu moisie qui ressemble au parfum des vieux chais à cognac est pour moi l’odeur même du temps. Enfermé dans le ventre de l’arbre, j’ai le sentiment de m’introduire dans la caverne interdite, d’entendre la fermentation du passé. » le chêne d'Antin qu'aimait tan Delacroix.

 

La pagination indiquée est celle de l’édition Folio n°3727

 

 

Ma focale sur les odeurs ne doit pas vous faire accroire que celles-ci aient constituées mon unique intérêt pour ce livre. Loin de là, tout d’abord il m’a fait lever les yeux pour vraiment contempler l’église Saint-Sulpice fraîchement ravalée. La découvrir. Je n’y étais entré que lors d’une messe de minuit glaciale. Ensuite, j’ai découvert à la fois Delacroix en suivant avec gourmandise la quête têtue de JPK et JPK lui-même.

 

Se glisser dans l’Envers du décor à toujours fait partie de mon imaginaire : « Je rêvais de me glisser sous la peau de la mer… »

 

St Michel : Delacroix, Michel terrassant le dragon 

Jean-Paul Kauffmann grand capteur d’odeurs : de FOG à l’Amateur de Bordeaux en passant par La lutte avec l’Ange de Delacroix à Saint-Sulpice…

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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