Dans sa Préface à l’Encyclopédie des Boissons publiée en 1970 Raymond Dumay, loin du verbiage pompeux de ce genre d’exercice, nous donne une magnifique leçon d’écriture avec la simplicité des belles plumes.
« Il est possible que ce trait ait échappé aux philosophes et aux moralistes, mais il était déjà connu des brasseurs de bière égyptiens qui l’ont transmis comme un secret aux planteurs de thé chinois, qui l’ont redit aux vignerons méditerranéens, sans chercher à le cacher aux cultivateurs de moka : « Depuis qu’il y a des hommes et qu’ils boivent… ils n’ont jamais cessé d’avoir soif. »
Rendons-leur justice. Sans jamais avoir entendu parler de diététique, les buveurs ont toujours su ce qu’ils faisaient. Boire est le premier besoin de l’homme… Jamais personne ne fait la grève de la soif. Elle, elle tue.
De nos jours, cette nécessité pourtant si impérieuse passe inaperçue. S’il y eut un temps où l’homme fit sa boisson, tout pour l’humanité a commencé le jour où il s’est laissé faire par sa créature. Tous les drapeaux des grandes civilisations tiennent dans une chope, une tasse, une coupe : bière pour l’Egypte et la haute Antiquité, thé pour la Chine et l’Extrême-Orient, café pour l’islam et l’Amérique, vin pour la Méditerranée, et demain peut-être le whisky…
Aussi le peu profond fossé qui sépare boisson et civilisation est-il depuis longtemps franchi. Un fameux slogan, créé par Platon, mais diffusé en latin, le « basic english » de l’époque, se maintient depuis deux mille ans : In vino veritas. Il n’y a pas plus de vérité dans le vin que dans le beurre de cacahuète, mais le vin et a vérité ont le même père : le contact entre les hommes, la même mère, l’information. Tous, aux temps anciens, se trouvaient rassemblés dans les ports de mer ou d’eau douce, où apparurent les civilisations.
Fait plus étrange encore : toutes les boissons rassemblées dans ce livre sont inutiles. Pour vivre, l’eau suffit. Mais on meurt d’eau pure. Ce que nous avons tous besoin d’être plus que nous-mêmes et nul ne l’a exprimé avec plus de force que Gaston Bachelard, philosophe comme Platon, et bourguignon comme vous et moi : « C’est dans la joie et non dans la peine que l’homme a trouvé son esprit. La conquête du superflu donne une excitation plus grande que la conquête du nécessaire. L’homme est une création du désir et non pas une création du besoin. »
Raymond Dumay.
Voir
1- Mercredi 30 juin 2010 « Terrot, terroir, un Replongeard sur la route des vignes : Dumay Raymond » link
2- Vendredi 2 juillet 2010 « La vigne de Bourgogne ressemble à ces femmes de 40 ans que l’on dit mûres... » link