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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 00:09

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Hier dans la matinée où il reçut du papier bleu virtuel votre Taulier, un peu escagassé, mais pas du tout désarçonné, s’est dit mon petit gars « une bonne esquive vaut mieux qu’une nouvelle et rapide estocade en défense. Ne t’expose pas. Ne prête pas le flanc. T’as tout ton temps, alors prends-le… » Je l’ai pris. Attendre et voir. Ne pas se précipiter. Bref, je suis parti déjeuner avec Ophélie chez Pierre Jancou, rue des Petites Écuries, et je n’ai pu m’empêcher chemin faisant de penser aux vieux chevaux de retour, et à un en particulier, qui, dès qu’ils sentent l’avoine, se ruent sur les mangeoires. Faut se ranger car les vieilles carnes c’est mauvais, ça mord et ça a encore la ruade brutale. Bien sûr ces bêtes-là, proches de la réforme, n’ont pas d’oseille, ni de blé, alors faut les panser à l’œil.


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Pierre Jancou connaissais pas.  Vivant qu’elle se nomme sa petite crèmerie qu’est une ancienne oisellerie. Entre céramiques 1900 et Formica 50s nous avons bien mangés et bien bus, merci Petit Jésus et, comme il se doit, en repartant nous avons partagé, Ophélie et moi, l’addition. Bien sûr, en lâchant nos euros, nous avons eu une pensée émue, non pour le Petit Jésus, mais  pour notre principal concurrent, celui que tout le monde craint, que certains surnomment l’écumeur des soupières, d’autres l’Attila des rombières.


Bien sûr, nous avons bu nature de chez nature sous la houlette de la charmante sommelière de chez Vivant Solenne Jouan mais ne comptez pas sur moi pour vous faire un compte-rendu, je ne possède pas les hautes qualités de notre grand concurrent, le Belphégor de la Toile, je ne sais pas tenir un couteau, une fourchette, un verre et un crayon en même tant. Donc j’ai mangé, bu et papoté avec Ophélie, mais pas écrit le moindre grigri.


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Ceci écrit, je me suis dit « coco tu ne vas pas laisser un boulevard au Ravachol  de la Toile, faut que tu te fendes d’une dédicace… » Alors j’ai pioché dans un de mes petits bouquins chéris « Le vin de longue vie » de N.D. Cocea aux éditions Cambourakis 9€.

 

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« Des jeunes filles rieuses passaient les corbeilles aux garçons. Ceux-ci, à leur tour, juchés sur des escabeaux improvisés, les vidaient dans des trois pressoirs, de chacun quatre mètres de long, installés en travers du cellier. Les paniers vides volaient dans l’air, accompagnés de cris et de plaisanteries lestes. Les filles les attrapaient au vol. Aucune d’elles ne voulait être en reste mais répondait du tac au tac, tenant des propos équivoques en jetant aux garçons des poignées de raisin. Cependant que, dans les trois énormes pressoirs, filles et femmes, robes troussées dans la ceinture et montrant leurs cuisses jusqu’aux hanches, écrasaient les grains en rythme, tantôt lent et coulé, tantôt saccadé et rapide suivant la mesure de la danse.


(…) Les grappes dégringolaient dans les pressoirs, le vin coulait des bondes, seaux et amphores d’argile partaient, les uns après les autres, pleins à ras bords, assujettis bien droit sur les épaules des valets. Le cellier grondait et vibrait sur ses bases. Il flottait dans l’air des effluves, à la fois doux et âcres, enivrants et irritants, de fruit foulé, de sueur et de femme.


(…) Mais pendant ce temps, le travail battait son plein. Le vin nouveau coulait à flots comme des torrents gonflés de pluie. Les tonneaux s’emplissaient à vue d’œil. Le cellier bourdonnait comme une ruche d’abeilles laborieuses. Et, comme il convient au vin, les vendangeurs le préparaient dans les chansons et propos galants. Je ne m’étonnais point de leurs facéties, de leurs plaisanteries salaces et osées. Au cours de mes pérégrinations à travers les villages, j’avais au moins appris ceci, qu’au sein de l’impudique nature, les hommes ont le langage plus libre et les filles sont moins mijaurées et moins prudes que leurs consœurs des villes. Je connaissais à cet égard les théories du boyard. Ce qui, en revanche, me déconcertait était le fait que lui, homme de progrès, au courant des découvertes scientifiques, fit toujours fouler ses raisins sous les pieds comme au temps jadis.


Comme nous nos dirigions lentement vers la maison pour le repas du soir, Maître Manole m’éclaira fort à propos sur ce point :


-         La vigne, mon cher enfant, n’est ni pierre, ni brique. Certes, elle n’a pas comme l’homme, une âme, mais elle a sa vie et ses sensations propres. Elle existe. Je me suis bien souvent avisé qu’entre toutes les manifestations de la vie terrestre, il doit y avoir et se perpétuer une sorte de lien secret. Du plus humble brin d’herbe rabougri au creux ses chemins jusqu’à la hauteur de ton front ou du mien, les degrés sont sans doute innombrables mais l’échelle est la même. Nous sommes de la même espèce que tout ce qui existe dans l’univers. Tu as entendu dire que les joailliers, pour rendre leur éclat aux perles presque mortes, les mettent au cou des jeunes femmes. Leur chair leur redonne vie. Donc, si le grain de nacre d’un mollusque renaît sur le sein des femmes, comment voudrais-tu moins bien traiter le fruit de la vigne ? Exprime le raisin sous la meule ou mets-le sous une presse : tu ne boiras qu’un jus délavé, de saveur fade. Écrase ce même raisin sous les pieds de l’homme, et malgré l’impureté et la sueur, tu boiras ce que tu n’as jamais bu de ta vie, du vin semblable à  de l’eau vive, celui des vignes de maître Manole.

 

De fait, dès l’instant que nous eûmes atteint la véranda, spacieuse comme la cour de quelque grosse ferme, le boyard frappa dans ses mains et ordonna à Vladica le tzigane de lui apporter deux bouteilles de vin bouché : l’une, de Cotnar rouge, de la cuvée de 1821 ; l’autre, de Cotnar blanc, de celui qu’ils étaient seuls à connaître.

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-         En attendant de déguster chacun d’eux, me proposa le boyard, vidons un verre à la santé de notre hôte et, conformément à la coutume, lavons-nous le visage et les mains.


-         Buvons, monsieur, et rafraîchissons-nous (…) »


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Le livre a été publié en 1931. C’est une fable hédoniste qui évoque la rencontre d’un magistrat fraîchement nommé dans une bourgade de la campagne moldave et d’un mystérieux boyard, Manole, dont la longévité exceptionnelle et les mœurs supposées excentriques excitent la jalousie de la bonne société provinciale.

 

N.D. Cocea est un écrivain roumain (1880-1949)

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

buffalo charger 09/01/2013 19:43


Pierre jancou vient de "virer" comme une malpropre sa saumelière sous un pretexte fallacieux et bidon . Ce Môssieur manque d'un certain savoir vivre et ne doit pas connaitre les lois du travail !
encore un qui pête plus haut que son C.. !

Ophélie 21/11/2012 13:32


C'est vrai ça, on a pas pris de notes sur le vin, les plats... On s'est juste régalé 


On aurait quand même pu demander à être invité, il paraît que Jancou invite tout le monde. Quoi, j'ai raté un épisode ?? Un bien beau et bon déjeuner en tout cas.

Bebert 21/11/2012 11:05


Ah que vous me ravissez, M'sieur Jacques, lorsque vous évoquez la Moldavie et le Cotnar(i)...


Je crois vous l'avoir déjà dit, mais en cherchant bien on peut encore dégotter quelques bouteiles de ce vignoble. Certes, pas aussi vieilles que cette cuvée de 1821. Mais jusqu'à un passé assez
proche Jean-François Ragot distribuait des vins Moldaves, dont un Cotnari Grasa assez remarquable. http://www.dionis-vins.fr/la-perle-de-moldavie-le-cotnari/


Si un jour vous me faites l'honneur d'un passage en Auvergne, on ouvrira un 1966...

Antonin 21/11/2012 09:34


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