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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 00:09

photo-Taille-BOUR.jpg

Tailler la vigne ! Taille Guyot pour le pinot à Vinzelles, taille en gobelets pour le gamay du Moulin à Vent. « Courte taille, Bonne vinée. » Le sécateur et l’égohine, le calendrier accroché à un clou dans la cuisine :

- On est ben encore en jeune lune ?

- Oui, elle est pleine que le 5.

- Bon ! Alors je va dans mes pinots des Garennes. Y n’ont guère poussé depuis la grêle d’y a deux ans : y’a presque point de bois de taille. Si je veux que l’an prochain y en ait du meilleur, y faut que je les coupe en jeune lune : y aura de la végétation. Tant pis pour les raisins de cette année. Y faut penser à l’avenir... Du bon sarment déjà. Le fruit pousse pas sur des allumettes.

« Si on peut tailler le jour de la Saint-Aubin, Chaque grume n’a qu’un pépin. »

 

Et puis ramener un bouquet de violettes ou de coucous à la Julie...

 

Pour les vignes vigoureuses le bon moment c’est de tailler en vieille lune.

 

« Ce sarment-là a endossé pas plus de quatre, cinq feuilles, à la belle saison ; ça se cache dans trois fois rien : un vrai petiot dans sa robe de baptême ; c’est encore qu’à la veille de pousser vraiment.

Bon ! Je te recipe ça à vingt centimètres de terre.

Et le sécateur du Toine raccourcit le jeune pied de vigne.

« Quatre bourres au total. Y en viendra bien trois ou quatre de plus. Si on se fiait pas quelquefois au hasard dans notre sacré métier, y pisserait jamais trop de vin.

 

Le pied d’à côté, c’est un pied de deux ans. Il était déjà mieux habillé en feuilles que l’autre. Pour lui, le baptême a passé : la vigne a enfilé cette fois sa robe de communiante. Pourtant je la taille encore à l’œil borgne. Je laisse trois bourres sur ma baguette. Maintenant à la chance jouer ! »

 

Sur le soir, quand il est venu à bout du carré des tout jeunes plants, le Toine se trouve en face d’un cep de trois ans : il demeure perplexe. Au printemps dernier, cette vigne-là a revêtu les amples frondaisons de sa robe de mariée, déjà agitée par le vague espoir d’être bientôt mère : à sa quatrième feuille, elle doit porter des fruits.

«  Voyons ! se dit l’homme. Cette garce-là, elle a déjà poussé six sarments... Ben sûr, quand on est jeune, on a du sang : on se sent plus pisser. Mais de là à nourrir un régiment de grappes !...

C’est pas le tout ; qu’est-ce que je m’en vas ben garder comme baguette ? Voilà une ... deux... trois... quatre branches qui font le gros dos, presque jusqu’au milieu du rang. Allons ! sacrifie-moi ça !

Le Toine saisit son sécateur, la branche de la lame appuyée contre la base du pouce droit, tandis que les quatre autres doigts enserrent l’autre branche. Il dirige, obliquement, son outil, nez contre terre, et engage le sarment ras la souche, entre les pointes, contre-lame en haut. D’une forte pesée du pouce, il fait enfoncer la lame dans le bois tendre ; les quatre autres doigts maintiennent ferme la contre-lame à laquelle se heurte le sarment, qu’il ne peut échapper à son emprise. La lame rejoint la contre-lame : la branche est sectionnée.photo-tailleB.jpgFaut savoir orienter sa vigne, bien droite au long des fils de fer. Un souci qu’avaient pas les vieux ; avec leurs pioches, y tournaient facilement autour du cep, sans l’éborgner de ses plus beaux yeux...

Pour la baguette de taille, plus grand choix : deux sarments dans l’axe de la treille ; mais celui-là est chetignot comme une allumette, avec trois yeux seulement, et encore, qui ont pas trop bonne façon ; l’autre, par exemple va faire l’affaire : gros comme mon petit doigt, avec des bourres calées au nœud entre le sarment et le gourmand, là où y afflue toujours de la sève en réserve.

 

Si on surcharge, une jeune plante est vite crevée ; la vie d’une vigne repose toute entière sur les premières tailles.

Pourtant, y s’agit pas de perdre de la récolte, en raccourcissant les baguettes de trop...

On sait jamais bien ce qu’on veut faire, entre le trop et le trop peu. C’est ben la chance du vigneron, souvent assis entre deux chaises...

 

L’homme se repose quelques instants.

Le soleil lui gaillardement  et fait le fier, parmi le bleu du ciel, tempéré par le voile des brumes de la saison, du bleu tendre, le bleu des pervenches s’épanouissant, timides, à l’abri des prunelliers, tout scintillants de leur précoce floraison.

Sous la chaude caresse du Bourguignon, sous la chaude caresse du mateneau, le sarment commence à s’émouvoir ; par la blessure du sécateur, la sève s’échappe...

La vigne pleur, et le Toine l’œil humide, regarde pleurer la vigne.

 

Le Toine, ses fagots achevés, a ramassé parmi la vigne, le bois de taille, à pleine brassées, et l’a entassé, au bas de la pièce, sur le chemin.

Il y met le feu.

Le sarment craque et crépite, et crie sous l’atroce morsure de la flamme.

Le bucher se consume lentement et dégage un parfum de qui saisit le Toine aux narines, un subtil parfum de violettes, auquel se mêle, confusément, celui des fleurs modestes du hallier, le parfum du pinot de Vinzelles, qui a toujours fleuré bon la violette.

Machinalement, le Toine cueille, à côté de lui, une violette, la porte à sa bouche, et en mâchouille la queue entre les dents : faute de pinot, on se débrouille, comme on peut, pour s’illusionner...

 

Mars : Moi je suis Vigneron André Lagrange éditions du Cuvier

fond-ecran-champ-de-violettes.jpg

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

le petit télégraphiste pour F.Desperriers 28/03/2011 13:42




François Desperriers via Jacques Berthomeau
Jolie évocation de la taille chez Jacques Berthomeau: "Voyons ! se dit l’homme. Cette garce-là, elle a déjà poussé six sarments... Ben sûr, quand on est jeune, on a du
sang : on se sent plus pisser. Mais de là à nourrir un régiment de grappes !." Mars : Moi je suis Vigneron André Lagrange (éditions du Cuvier)




Anne-Marie PERNOD 28/03/2011 11:16



Cher Monsieur BERTHOMEAU,


vous m'offrez par cet article un moment de bonheur délicat, subtil et inspiratif dans ce monde de brutes de la politique et du business.


Vous contribuez par votre article à me reposer les pieds sur terre, à regarder ces splendides feuilles de vigne qui poussent... 


Vous êtes mon SPA mental, mon personal coach pour mon équilibre psychique...


Quand je termine un article de votre virtuelle plume, je me sens HUMAINE, HEUREUSE d'être là, je savoure mon goût prononcé de l'existence et ...


je VOUS REMERCIE de tout mon COEUR.


Anne-Marie PERNOD de WIESBADEN / Hesse / GERMANY 


Bonne journée à vous! 


 



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