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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 00:09

Paris, entre deux rendez-vous de travail, Paz Espejo, m’attendait souriante dans le salon du bar d’un grand hôtel. Nous nous retrouvions justes après le déjeuner et nous prîmes un café. Sa nomination à la tête du Château Lanessan par la famille Bouteiller m’intéressait car elle symbolisait pour moi un réel passage de témoin, un trait d’union entre deux mondes, une volonté d’assumer pleinement, pour une belle signature, la négociation du grand virage dans lequel le monde du vin français doit s’engager pour affronter au mieux la nouvelle donne mondiale, et plus particulièrement dans le cas présent celui d’un beau Château du Médoc.  Douard-8297-copie-1.JPG

Au temps où j’officiais sous les lambris de l’Hôtel de Villeroy, au 78 rue de Varenne, pour moi le Château Lanessan c’était Hubert Bouteiller. Homme de conviction, à la personnalité bien trempée, dans le cénacle parfois bien plonplon du Comité Vin de l’INAO, ses interventions argumentées, souvent pertinentes, tranchaient. Je le confesse aujourd’hui, il présentait toutes les qualités requises pour présider le Comité Vins de l’INAO. Mais il était bordelais et, dans les subtils équilibres sociopolitiques du monde du vin français, le TSB : tout sauf Bordeaux unissait les barons des autres régions. Dans notre beau pays, les nominations publiques à des postes de responsabilité, font les délices des hommes de pouvoir et de leur entourage. Par chance, je n’eus jamais à procéder à cet exercice, le magistère de feu Jean Pinchon, quu succéda à un bordelais Pierre Perromat, m’exonéra d’avoir à trancher dans le ballet des prétendants.

 

Ce rappel du passé simplement pour saluer un homme, avec qui j’eus bien des désaccords, mais qui prit toujours la peine, une fois même par le truchement d’une longue lettre manuscrite suite à mon fameux rapport, d’argumenter, de tenter de me convaincre sans jamais se départir d’une grande courtoisie. L’ami Jérôme le sait mieux que quiconque, puisqu’il présida le Comité Vins de l’INAO, dans ce cénacle où les gens du vin tenaient leur destin en main face à l’Administration, le choc des personnalités valait mieux que le chant anesthésiant des robinets d’eau tiède. Mais les dés sont jetés, nous sommes entrés de plain-pied dans le royaume des AOP-IGP où la main a été donnée à l’Administration.

 

Revenons à nos moutons, je devrais écrire à nos chevaux, autre passion d’Hubert Bouteiller ce qui donne à la dénomination du second vin du château toute sa signification : Les Calèches de Lanessan. Donc, loin des agitations du microcosme parisien, lorsque la famille Bouteiller, afin d’assurer dans la sérénité le départ à la retraite d’Hubert Bouteiller, sollicitait Paz Espejo, afin de réveiller «  le bel endormi », celle-ci forte de son bagage technique, de son expérience dans le négoce du développement de marques à l’international, chez Calvet puis chez Cordier-Mestrézat,  saute le pas avec enthousiasme. Coup de cœur dit-elle, car le potentiel de ce domaine insulaire et unique, limitrophe de l’appellation Saint-Julien, avec ses 300 hectares,  dont 80 hectares de vignes d’un seul tenant cernées de 145 de forêts, royaume d’une riche biodiversité, avec ses  parcelles de vignes situées sur des croupes de graves garonnaises profondes, celles des meilleurs crus classés, est extraordinaire. Sans tomber dans les clichés Paz Espejo se voyait confier la baguette du chef d’orchestre pour donner sa touche, son empreinte personnelle à la partition du château Lanessan. PASS_ESPEJO_2B5I2944-bis.gif

Vendre le vin des autres est une très belle aventure mais, pour une âme bien trempée comme celle de Paz Espejo, ça devait avoir un goût d’inachevé. Embrasser « l’œuvre » en sa totalité, de la vigne au verre, ne pouvait que se révéler pour elle un beau défi. Alors dès son arrivée, le 3 août 2009, elle arpente toutes les parcelles avec le maitre de chai, elle goûte le raisin, elle adapte la date des vendanges à chaque parcelle, à l’optimum de mâturité de chaque cépage, quitte à interrompre la vendange pendant quelques jours. Retour à la vigne donc,  sa culture, son soin et sa protection dans le respect du terroir avec une approche pragmatique, sans dogmes pour générer le raisin qui exprimera le mieux le millésime. Comme le dit Paz « Quand la matière première est belle, plus on reste simple plus on arrive à des choses pures. Je ne suis pas une fanatique des produits œnologiques : des enzymes, des tannins… S’il y en a dans le raisin, j’aime autant les mettre en valeur sans en rajouter. Ils sont sans aucun doute très utiles certaines années, mais sur les bonnes années, plus on reste simple, mieux c’est. » J’avoue préférer cette saine franchise aux discours alambiqués, faux-culs ou bêtement militants.

 

Mais, par-delà cet engagement vigneron de Paz Espejo, ce qui m’intéresse au plus haut point dans son approche c’est sa volonté d’installer Lanessan dans univers des marques. À Bordeaux, rappelons que les Grands Crus ne représentent que 2% du marché, et que l’envolée des prix de certains masque la réalité du terrain. Comme dans la mode, où les must de la Haute Couture, les Lagerfeld et autres vendeurs de leur propre image, laissent de plus en plus la place à la dynamique de nouveaux créateurs inventifs, tel un Jean Touitou d’APC, le marché des tous nouveaux consommateurs occasionnels de vin va devenir de plus en plus friant de signatures, d’identification d’un château avec celles et ceux qui en sont l’âme.

 

Le château Lanessan a déjà tout d’un grand, en 1855 son propriétaire M.Delbos, négociant, a refusé de présenter son vin au fameux classement. Pierre Lawton le dit à Gérard Muteaud dans le Nouvel Obs. à propos du millésime 2009 « On trouve des vins d’une qualité remarquable comme Lanessan ou Chasse Spleen autour de 15 à 20 euros la bouteille hors taxes. Des prix très modestes au vu de leur qualité. » Tout le challenge de Paz Espejo va consister, avec sa patte personnelle, à traduire la classe naturelle de Lanessan dans l’air du temps. Comme l’aurait dit ma couturière de mère : le chic se niche toujours dans le détail : une broche, une ceinture ou un simple froncé à la taille... Dans un univers de massification, l’art de la marque signature tient à cette capacité à se démarquer sans pour autant bousculer les codes de la tradition.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

Norbert Buchonnet 10/08/2010 23:57



Tous mes voeux de succès à toi Paz pour ce challenge que je devine comme un bel exercice. J'ai longtemps eu ce plaisir d'essayer de comprendre cet éternel triptique terroir-raisin-homme
(ou femme en l'occurrence). Je me souviens de M. Dubourdieu ou peut être était-ce M. Boidron nous disant que l'homme fait le vin et bien vite le terroir reprend ses droits. Tiens me voilà à
parler terroir cette si belle chose que les législateurs ont voulu protéger: pré carré, comme l'enfant pose ses bras autour de sa copie pour ne pas la partager. Est-ce là la façon de
promouvoir les ventes, j'en souris encore. Mais je m'éloigne du sujet.


Le doute sera là, les satisfactions aussi, celle de gouter aux raisins, celle de voir le chapeau s'effondrer aux remontages, celle d'écouler à l'air, celle de coller l'oreille aux
cuves, celles de sentir les barriques, la liste serait trop longue ... alors courage et bonne route à toi.


Norbert, promo de 94



Hubert Bouteiller 09/08/2010 18:34


Merci d'avoir perçu ce qui a fait ma vie dans cet héritage dont je me suis occupé pendant près de 40 ans. Oui il y a eu des hauts et des bas mais toujours une volonté affirmée de défendre et
promouvoir les terroirs de qualité. Le poëte Biarnez disait il y a deux siècles: "...Lanessan mérite qu'en passant on lui fasse une courte visite..." HB


jerôme QUIOT 09/08/2010 16:20



Cher Jacques


Quel bonheur d'entendre des propos élogieux vis à vis du Président Bouteiller! Ce fut rarement le cas lors de sa présence à l'INAO et dans de nombreuses instances qu il a marqué de sa
"personaliité et de son caractère". Un des rares personnages à comprendre le long terme et a essayer de faire évoluer le quotidien. Quant à son désintéressement... Mais je le connais
trop bien et sais qu'il n''aimerait pas que l'on évoque tout ce qu'on lui doit. Je peux simplement dire que quand un dossier était impossible, je me permettais de le lui confier.  Je n'ai
jamais été déçu, le Comite National de l'INAO non plus et il n'a jamais refusé. Et quel négociateur! Quel travailleur! Un des seuls membres de l'INAO à connaitre dans le détail TOUS les dossiers
et le seul à lire dans le détail les indigestes ronéos de l'INAO. Redoutable car il savait tout. Y compris la doctrine... Mais sans à priori.  Et quel orateur!


Par ailleurs je suis trés heureux du choix courageux fait par la famille Bouteiller pour l'avenir de Lanessan. Quel beau domaine!!!!


 



BERTRAN DE BALANDA 09/08/2010 15:25


J'apprécie votre article même si au départ le titre m'a semblé provocateur. Oui Lanessan détient certainement matière à un développement passionnant. Oui H Bouteiller est une personnalité que le
monde des AOC n'a pas su utiliser pleinement. C'est ce genre d'erreur dans tout un ensemble d'irresponsabilités qui a conduit au système actuel des AOC-IGP,des Organismes d'Inspection et autres qui
sont à mon sens une régression vers un système Anglo-Saxon de certification et une perte d'identité pour notre viticulture de qualité. Regrets éternels et inutiles....


tchoo 09/08/2010 10:48



Il y a, parfois des distances, entre les paroles et les actes.


Lanessan est loin d'être au niveau où il devrait compte tenu de son terroir, et pas entièrement planté.


Attendons de voir, si un "autre regard" saura en tirer toute la substantifique moëlle



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