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9 décembre 2006 6 09 /12 /décembre /2006 00:01

Mon attrition fut de courte durée, je sais si bien envelopper mes séismes intérieurs. Même si je ne voulais pas me l'avouer la révélation de Pervenche m'exonérait de rompre un lien qui, tôt ou tard, m'entraverait. Tout intuitif que je fusse je n'en restais pas moins un mec, c'est-à-dire un peu lâche sur les bords. Devant le restau U un maraîcher nous embarquait dans sa camionette, où la verdeur entêtante des bottes de poireaux, me donnait des envies de pot au feu. Pervenche se tortillait. Je lui caressai la nuque en la rassurant " te fais pas de souci, les lignes bougent, ça craque de partout, alors qui te dis que ta chérie, elle aussi, n'est pas prenable ? " Avec fougue elle me donnait un baiser de feu. Notre chauffeur d'occasion souriait en laissant pendre sa gitane maïs au coin de sa bouche mal dentée. Cette nuit-là nous dormîmes comme deux frère et soeur dans le grand lit des parents de Pervenche. Fuyant la populace les Anguerand de Tanguy du Coët s'étaient retirés dans leur manoir de Pontchâteau en confiant le soin aux domestiques de veiller tout à la fois sur leur extravagante fille unique et sur la sécurité de l'hôtel particulier de la place Mellinet.

Vers neuf heures du matin, enveloppé dans la robe de chambre à brandebourgs du comte, abandonnant Pervenche à ses rêves, je me transportai à l'office. On m'y accueilli avec une déférence teintée d'une forme non dissimulée de curiosité, surtout de la part des deux petites bonnes : Clotilde et Suzie. Elles frétillaient. La veille, en bon révolutionnaire de salon, je leur avais demandé de jeter au rebut leur tenue noire avec col blanc. Suzie, dont les charmes profitaient au comte, me gratifiait, en me versant mon café, d'une vue panoramique sur son opulente poitrine qui tendait un chemisier largement entrouvert. Clotilde, plus sage, même si sa jupe s'était nettement raccourcie, se contentait de boire mes paroles en me mangeant des yeux. Le maître d'hôtel, Robert, un grand pleutre, prototype du cireur de pompes, se voyait déjà prendre le relais du comte. Son regard, d'ordinaire fuyant, n'avait de cesse d'aller et venir sur la Suzie lorsqu'elle prenait des poses de star de stand de foire. Face à ce désordre, ce relâchement des moeurs, Ernestine la gouvernante, toujours tirée à quatre épingles, chignon impeccable, lèvres pincées, affichait un silence méprisant. J'étais le seul qui échappait à sa hautaine indifférence. L'intraitable attendait de savoir de quel côté le vent tournerait avant de s'embarquer sur un nouveau navire.

Tout allait si vite, en une poignée de jours je venais de basculer du statut de dandy dilettante, arpenteur de salons, à celui de meneur non encarté, sans base connue, d'un mouvement échevelé, dépourvu de cap et de stratégie. Et pourtant, ici, à Nantes, les spasmes des étudiants trouvaient un écho favorable chez les mecs qui se lèvent tôt le matin. Aux chantiers de Penhoët, à Nord-Aviation de Bouguenais, chez Say à la raffinerie de Chantenay, chez Saunier-Duval, et dans plein d'entreprises les salariés bougeaient. Ils se méfiaient de nous, de notre loghorée, de notre extrémisme gratuit. Dans les appareils syndicaux, des figures s'affrontaient : Hébert l'anarcho-syndicaliste de FO, son collègue Rocton trotskyste de Nord-Aviation, Louis Morice de la CFDT des employés des chantiers de l'Atlantique, un catho de gauche, Andrieu le Cégétiste hors appareil, un PSU... Ce bouillonnement touchait aussi, hors la ville, les paysans. Autour de Bernard Lambert, le tribun aux gitanes maïs, tombeur d'André Morice le maire de Nantes aux législatives de 58, le jeune Bernard Thareau, au regard bleu, visage d'ascète, empli d'une volonté farouche, et des moins connus tel Joseph Potiron de la Chapelle-sur-Erdre. Eux travaillaient sur les deux fronts. Ils étaient unitaires pour deux. On se réunissait beaucoup et j'en étais. J'en étais par hasard. Dans ma vie, le hasard, m'a toujours ouvert des fenêtres sur des mondes inconnus où je me suis jeté rien que pour voir. Celle-ci c'est ma Pervenche qui me l'avait ouverte.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

Lutin :0016: 10/12/2006 00:19

tres interessant cette article long a lire mais interessant

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