Dure semaine pour le Taulier, tendue, exaspérante, faites d’attente, de réponses qui ne viennent pas, de sentiments d’impuissance mêlés à l’intuition qu’il ne faut pas lâcher, s’accrocher, remettre l’ouvrage sur le métier. Je n’aime pas perdre, non pour gagner mais pour avoir le contentement du devoir accompli. Mes chroniques me lavent la tête, me permettent de contenir le trop-plein de mon exaspération, freinent mon envie de dire à certains que je ne suis pas dupe de leur hypocrisie, de leur petits calculs. Sur mon lisse tout glisse, j’encaisse en silence, j’argumente, mais il n’empêche que tout cela laisse des traces. Certes pas des bleus, je ne mets pas mon avenir en jeu moi, pas comme c’est types d’en bas pour qui je tente de fléchir des positions aussi inflexibles qu’arrogantes. Ainsi va la vie que l’on vit…
Alors pour décompresser, évacuer la tension, recharger de l’énergie, rien ne vaut une immersion dans la musique, bain de jouvence, proximité avec l’intimité de 2 interprètes habités par la passion, le goût de la perfection : après trente ans de séparation, Keith Jarrett a retrouvé en 2007 le contrebassiste Charlie Haden et composé Jasmine, stupéfiant album au romantisme exacerbé. Jarret se dit « Eperdument amoureux de Jasmine. »
S’offrir « Cent quarante minutes de musique intime, douce, élégiaque, romantique… » comme l’écrivait Paola Genone dans l’Express de juin 2010. Dans cet article Keith Jarrett avoue « Pour la première fois, j'ai joué assis, normalement, je joue debout, cambré, je me crispe, m'entortille autour des notes, des crampes dans les doigts, dans un état de perpétuelle tension. » Là, ses doigts déliés caressent les touches, des mélodies jouissives déferlent…
J’ai donc décidé de vous offrir cette déferlante jouissive…
« J'avais envie d'un huis clos : juste mon putain de Steinway bringuebalant, le crissement de la porte de bois et la contrebasse de Charlie. C'était romantique. Cela fait des années que je me suis juré de ne plus mettre le pied dans un studio. Je déteste le côté désincarné de ces usines. Je ne voulais pas non plus de public, car je n'avais aucune idée d'où mènerait cette rencontre. Finalement, nous avons enregistré plus de dix heures de musique. J'ai adoré jouer en duo : auparavant, il y avait toujours un batteur entre Charlie et moi ; nous n'en avons plus besoin. Le rythme est en nous. C'est ce qui a permis à Charlie de converser avec moi dans les mélodies. Nous étions sur un tapis volant. »
Grâce à Jasmine j’ai quitté le plancher des vaches pour me retrouver moi aussi sur un tapis volant. Bon dimanche…
« Pendant trois jours, nous avons vécu en osmose. Il y a quelque chose de très impudique dans cette musique, d'incroyablement sensuel dans notre façon de nous livrer l'un à l'autre. Charlie et moi sommes tombés amoureux sur ces notes. Il est impossible de reproduire cette expérience. Pour le moment, nous utilisons Jasmine comme une thérapie : Charlie l'écoute tous les soirs. Moi aussi. Hier, j'étais seul, assis à la table de ma cuisine... Je me suis mis à écouter Jasmine avec un verre de vin. D'habitude, quand je fais un disque, je le range et je l'oublie »
