On ne présente pas Michel Bettane, c'est une référence dans notre univers du vin. Son franc-parler, et son parler juste vont bien à mon petit espace de liberté Vin&Cie. Je l'ai donc soumis à la question dans le cadre de Trois questions à... Il s'y est prêté avec bonne grâce et je l'en remercie.
1ère Question :Michel Bettane, dans une interview récente à l'agence Agra-presse vous déclariez, à propos du rapport qualité/prix des vins français : " au-dessous de 10 euros nous ne sommes pas bien placés. Au-dessus, oui. Pourquoi ?
" La spécificité des meilleurs vins français est d'être des vins d'appellation, provenant de vignobles délimités, expressifs de leur origine. Or produire des vins expressifs d'une origine, et pas seulement d'un cépage, demande un niveau de discipline dans le travail, autant de la vigne qu'en cave, qui est fort coûteux. Ne serait-ce d'ailleurs que la notion de rendement limité. Si on considère qu'un vin dilue le caractère de son origine à plus de 50hl/ha pour 10000 pieds en état de production (donc 25hl/ha pour 5000 pieds et... 12,5hl/ha pour 2500 pieds, densité habituelle dans le sud de la France) on se rend compte qu'il faudra le vendre deux ou trois fois plus cher qu'un vin de "cépage" normal pour en rentabiliser la production. Dans l'état du coût du travail en France, du coût de la vigne et de l'avidité du fisc, un prix public de 10 euros TTC me semble un prix minimum pour un vin d'appellation. Le drame est, qu'entre 5 et 10 euros le vin de "cépage" ou le vin industriel peuvent dans leur jeunesse donner un plaisir immédiat supérieur. On peut néanmoins trouver des vins artisanaux en France, agréablement buvables, à partir de 6 ou 7 euros, mais ils exprimeront rarement avec précision une origine et surtout leur continuité de qualité d'une année sur l'autre n'est pas assurée !
2ème Question : Alors Michel Bettane que faire pour que notre système d'AOC retrouve une lisibilité qui donne au consommateur ordinaire de vin ou à celui qui voudrait le devenir la certitude que ce qu'il achète vaut bien le prix proposé ?
" L'Etat n'est pas en mesure, et ne l'a jamais été, de garantir la qualité d'un produit agro-alimentaire (pas plus que le talent des individus) mais leur conformité à des normes. Ces normes dans leur fixation et leur contrôle ont été délégués, dès 1936, aux producteurs eux-mêmes. Par leur laxisme et leur comportement irresponsable les producteurs ont progressivement déconsidéré l'AOC auprès des professionnels (surtout étrangers) et même auprès du public. Mais je ne vois pas comment faire autrement. C'est à ces mêmes producteurs de se prendre en main et de convaincre qu'ils sont en mesure de contrôler le respect des conditions de production qu'ils ont fixées ! Je ne crois pas à l'efficacité supérieure d'organismes indépendants car il n'y a, par exemple, aucun diplôme capable de garantir qu'un dégustateur est à même de juger de la conformité d'un vin à l'expression de son origine ! Mais ne pleurons pas : faire du vin et du bon vin ne relève pas de l'exploit, et un viticulteur n'est pas comparable en cela à un grand chirurgien ou à d'autres métiers infiniment plus compliqués dans leur exercice quotidien. Un peu de rigueur et d'honnêteté suffisent... A condition de pouvoir vivre décemment de son métier en le pratiquant selon les règles d'un art qui reste à la portée du plus grand nombre.
3ème Question : à votre avis Michel Bettane la réforme de l'INAO va-t-elle dans le sens de la rigueur que vous souhaitez ?
Je ne suis pas en mesure de porter un jugement sur une réforme qui n'est, pour le moment, qu'un souhait, même si la puissance publique la veut et est en mesure de la rendre obligatoire. La réécriture pour chaque appellation de ses décrets est nécessaire, pour les moderniser, les ouvrir. Le plus grand reproche qu'on puisse faire à la réglementation de 1936 est qu'elle a arrêté l'histoire : de nouveaux encépagements sont parfois souhaitables, des précisions sur les normes de culture, de vendange, de rendement etc... le sont aussi. Comme je l'ai dit je ne crois pas à l'efficacité de confier à des tiers l'épineuse prise en main de la dégustation obligatoire. Une dégustation obligatoire et après mise en bouteille est absolument nécessaire pour savoir ce qui est vraiment mis sur le marché sous une appellation donnée mais je ne vois pas de solution au sujet de la compétence de ceux qui auront à le faire ! Aujourd'hui ce sont les producteurs eux-mêmes et ils laissent passer des millions de litres de produits insipides, dont le public ne veut plus, tout en rejetant des vins exceptionnels qu'ils ne sont ni en mesure de comprendre, ni d'accepter quand ils les comparent à ceux qu'ils font eux-mêmes ! Des juges indépendants ne seront pas meilleurs sur ce point et le risque reste grand de voir les meilleurs vins rejetés et les vins sans vice ni vertu récompensés. Au marché donc de faire le tri, mais à condition de donner une existence légale à ces vins rejetés, s'ils sont de haute qualité, en autorisant une quatrième dégustation en bouteille un an après mise, où leur caractère apparaît avec plus de clarté, et en confiant cette dégustation à des producteurs "sages" et non au tout venant.
Merci Michel Bettane pour ces propos clairs et nets. Chers lecteurs à vos claviers, le débat est ouvert...
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