Mercredi 4 juillet 2012 3 04 /07 /Juil /2012 16:00

photosulfate.JPG Bovard a appelé son fils ; à eux deux, ils ont installé devant la maison la grande cuve à sulfate.


Bovard donne à son fils un vieux pantalon, une vieille blouse, un vieux chapeau de paille à grandes ailes ; lui-même met un vieux pantalon, une vieille blouse, les plus vieux souliers qu’il ait trouvés.


C’est le jour où les Savoyardes sont reparties ; et voilà que son fils va mieux, parce tout va mieux.


Son fils ne tousse plus, il a de nouveau bonne mine ; Bovard ne va plus être seul pour les sulfatages qui vont commencer.


Il a appelé son fils, ils ont sorti à eux deux la grande cuve (qu’on nomme chez nous une tine) ; ils l’ont calée, sur le sol en pente, au moyen d’une grosse pierre.


C’est que cette cochonnerie se dissout difficilement et il faut tout le temps à remuer. Le mélange de ces produits chimiques donne une bouillie : c’est à quoi on est obligé depuis qu’il y a eu des maladies de la vigne, c’est-à-dire depuis quarante ans. Il y a une odeur qui fait tousser. Ça brûle les étoffes, le cuir, ça brûlerait même les feuilles si on ne faisait pas attention, - mais enfin, puisqu’il le faut. Et partout on remplit les tonneaux à ouverture carrée qu’on amène par les chemins jusqu’à une porte d’en bas ou bien jusque devant la dernière marche de l’escalier qu’on aura chaque fois à monter tout entier et à redescendre, ou encore à l’entrée du sentier où on est ramené en arrière de la moitié de chaque pas qu’on fait, tant c’est raide, - seulement que faire ?


Et Bovard a dit : « ça ne fait rien… »


Il est parti avec son fils, il dit : »C’est même le contraire. Et regardez-moi ça ! est-ce beau ? »


Montrant les hommes qui s’en vont sur les deux routes, puis partant de là, à beaux intervalles, avec ordre et méthode,  s’étant réparti les surfaces, montent, le pulvérisateur sur le dos.


Attaquant le mont pour une bataille, s’étant distribué la tâche de façon à se compléter et se continuer l’un l’autre, parce que là où celle de l’un commence celle de l’autre finit ; ayant découpé dans ce grand ensemble chacun son morceau sans laisser de vide ; - et eux alors sont tout petits, ils sont là-dedans comme des fourmis, seulement il y a en eux l’intelligence, il y a en eux la volonté.


-          Et c’est ça seulement qui compte, et c’est ça qui est beau à voir, a dit Bovard, qui a rempli son pulvérisateur, puis il s’est mis à peindre.


À présent, ils sont peintres. Ils refont les murs, ils portent la terre, ils taillent, ils fossoyent, ils raclent ; ils ont été ingénieurs, architectes, ils ont été maçons, ils ont été arboriculteurs, terrassiers, mais ce n’est pas fini, ça ne suffit pas, leur métier, toujours le même, est fait de plusieurs métiers. Parce qu’à présent ils peignent, et c’est tout le pays qu’ils peignent, le faisant changer encore une fois de couleur. Ils sont comme le peintre ; le peintre ne donne pas qu’un couche, mais deux, trois, quatre, cinq, s’il faut, jusqu’à ce que la couleur tienne ; - et eux, de même, s’élevant pas à pas contre la pente entre les ceps, tenant la lance comme un pinceau, peignant à droite, peignant à gauche ; allant chercher sous la feuille la grappe cachée, et pas une feuille, pas une grappe qui ne soit visitée par eux, s’ajoutant ainsi peu à peu les unes aux autres dans le changement qui survient.


Quand le mont, une première fois, avait changé de couleur de lui-même, - mais eux l’ont regardé, et ils n’ont pas été contents ; ils ont dit : « À notre tour. »


Et : « Hardi ! hardi quand même ! »

-          Vois-tu ça ? a dit Bovard à son  fils.

-          Et Bovard tient le pinceau.

-          Et son fils tient le pinceau.


Et la couleur sortant de vous revient à vous, et eux-mêmes peu à peu changent de couleur, tandis qu’ils toussent, crachent, ont les yeux qui leur pleurent, se mouchent, - changeant de couleur de la tête aux pieds, ne voulant pas être différents ; tout bleus, tout peints en bleu eux-mêmes, en ressemblance avec le mont et par fidélité à lui ; les mains, les bras, les jambes, le corps, le chapeau, la barbe, le menton, la moustache, et on en a plein les oreilles, plein les yeux ; on tousse bleu, on mouche bleu, on pisse bleu ; tant pis ! parce que le mildiou à présent peut venir s’il veut, on  a de quoi le recevoir…


-          Et c’est ça qui est beau ! dit Bovard, de tenir le coup, d’être les plus forts (parce que le poète est venu).


Tandis que Bovard va toujours, et son fils va près de lui ; descend à la bossette quand son pulvérisateur est vide, le remplit, remonte, et son fils de même, et tous les autres comme son fils et lui ; par descentes, remontées, puis par un long travail patient, sous le grand soleil, dans l’ardeur du jour, face à la pente brûlante qui se dresse, vous poussant contre sa chaleur, parmi l’aveuglement, le brouillard et l’aveuglement, l’odeur : quand ça vous pique la peau, quand ça vous perce votre blouse, quand ça vous durcit contre vos vêtements qui se raidissent ; alors on marche comme dans une carapace, dans une cuirasse articulée, dans un juste-au-corps de béton : on est soi-même comme une maçonnerie (pour plus d’amour à ces murs d’alentour) ; - mais ça ne fait rien si on tient le coup, si on est les plus forts, n’est-ce pas mon ami ? si on gagne la bataille, si on a roulé le mildiou !


Étant comme suspendus à des échafaudages les uns au-dessus des autres, repeignant toute l’immense façade, de haut en bas, de bas en haut, dans ses recoin, dans ses niches, dans ses replis, entre ses contreforts, ses arcs-boutants, ses places sculptées ou non sculptées : alors le lac est étonné de mirer une autre couleur, un mont qu’il ne reconnaît pas, une pente qui n’est plus celle dont il a l’habitude, se refusant d’abord avec son bleu à lui à cet autre bleu pas à lui, ce bleu d’en haut quand c’était vert, ce bleu pas vrai, ce bleu des hommes ; - et puis il y est bien forcé et on le plie à nous, arès le mot, - à nous, les hommes.

 

Ce texte est signé C.F Ramuz et tiré du livre Fête des Vignerons chez Du Lérot Tusson Charente 15€. Il a été publié en 1929 aux éditions Horizon de France dans la collection Champs. C’est une seconde version, remaniée, de Passage du Poète, récit publié en 1923, en 3 éditions tirées en petit nombre. L’action se passe dans le vignoble de Lavaux en Suisse.


photoS2.JPG

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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